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18 août 2008 1 18 /08 /août /2008 23:46

C'est curieux, Mârco Valdo. Que sont tes amis devenus ?, dit l'âne Lucien. On dirait qu'ils ont disparu de la terre, on ne les voit plus.

 

Mais enfin, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo, ne sais-tu pas que c'est la période des vacances. Comme disait Ricet Barrier, « C'est les vacances, c'est la transhumance ». Ils sont tous mordus par le virus des voyages et l'obligation vacanciaire. Enfin, presque tous, comme tu vois. Mais tu dois en connaître un bout toi sur les voyages, au fait.


Et bien oui, bien évidemment, que j'en connais un bout sur les voyages, je n'ai quasiment fait que ça pendant tout un temps, dit l'âne aux pieds d'Hermès et à l'endurance plus grande que celle du chameau, animal exotique. Mon histoire a commencé sur une route de Thessalie, comme tu le sais et depuis, j'en ai fait du chemin et plus encore si tu considères que je suis l'âne, je veux dire – à tes yeux s'entend, dans ce récit – l'incarnation de tous les autres ânes, l'âne en soi. L'âne de son petit pas clinquant trottine depuis des siècles et des siècles d'esclavage et n'est pas près de sortir de ce tombeau. Mais que veux-tu dire avec ton obligation vacanciaire ?


L'obligation vacanciaire... L'obligation vacanciaire... comment te dire ? Tu vois, Lucien mon ami, il fut un temps où l'homme ne connaissait pas cette obligation vacanciaire, c'était au temps où le travail, cette horreur moderne, découpée par le temps, où l'être perd son temps ou le prostitue, ce qui somme toute est la même chose... où ce travail, cette décomposition de la vie, n'avait pas encore dévoré la vie de l'homme. Et dans ce temps-là, l'homme – et bien entendu, la femme, l'enfant, le vieillard... ne connaissaient pas les vacances, pour la simple raison qu'ils n'en avaient pas besoin ayant la plus grande maîtrise de leur temps dans une vie où le congé, la sieste, le chômage étaient à la fois présents, considérés comme parties intégrantes de la vie et espaces privilégiés pour agrémenter – dans les périodes de paix... - le séjour de l'homme, etc... sur cette terre. Les vacances, souviens-toi, sont apparues en même temps et à cause du Service de Travail Obligatoire, le célèbre STO; en clair, le travail salarié. C'est en quelque sorte une aumône que l'on fait à celui, celle, etc... à qui l'on a pris son temps. L'homme vois-tu n'est plus ni maître, ni libre de son temps, ce qui en clair veut dire qu'il n'est plus maître ni libre lui-même. On a mis des barreaux aux temps et une petite récréation parfois et de temps en temps est accordée... et encore, il a fallu que les gens se fâchent très fort. Qu'ils imposent par la force qu'on leur rende une partie du temps, de leur temps qu'on leur avait pris. Ce ne fut aps facile. Et encore, on leur a repris en organisant les vacances... en les groupant et en les enfermant dans des camps, dans des centres.



Ben, ça alors, dit l'âne Lucien. Il est vrai que je viens d'un autre monde et que je suis un âne. Mais quand même, c'est horrible comme destin.


J'explique : comme on avait constitué un espace libre, c'est le sens du mot vacance – tu remarqueras qu'il est au singulier, que la vacance est une matière, la vacance est pure liberté, on y fait ce qu'on veut... La vacance, crois-moi, n'est en aucun cas compatible avec le rendement, avec la nécessaire rentabilité de toute chose. Celui qui comme Tytire se laisse aller à rêver quand ça lui chante sous un tegme fage, se met par la même en état de vacance et bien entendu, quel profit – financier, bien évidemment – un tiers peut-il tirer de pareil néant. La vacance, c'est le rien qui se retourne sur lui-même; elle ne laisse aucune place pour le marché, le marchand, la marchandise. La vacance, c'est le temps du fainéant; le fainéant est celui qui fait ou ne fait pas, selon les événements, selon les nécessités réelles et pas selon ces décompositions théoriques de la vie – le dieu ici étant bien évidemment Hermès, dieu du commerce, de l'exploitation et de tes pieds. J'ai dit décomposition et je vois bien à ta tête que tu imagines des champignons ou des animalcules en train de réduire l'objet en débris divers....


Oui, c'est à peu près ce que j'imagine en t'entendant... Je vois ma vie rongée par des sortes de mérules ou des termites ou des vers ou que sais-je encore qui prospèrent ainsi sur mon temps...

Voilà ce que je ressens, Mârco Valdo M.I..


Et bien, mon cher ami l'âne aux dents banches comme les carrières de Carrara sous le soleil du matin, je suis très heureux de t'entendre ainsi parler, car c'est exactement ça que je voulais faire sentir. Cette odeur de pourriture qui émane du temps décomposé en fines particules qui engraissent des parasites. Tu vois, en prenant comme prétexte la mesure du temps, on introduit celle de ta finitude, aussi; on te transforme en un agrégat de particules indifférenciées qu'on manipule, qu'on met en tas, qu'on pèse, qu'on mesure... Mais ces particules en réalité, c'est toi-même décomposé. À partir de là, on les manipule comme on veut et te voilà devenu un tas de choses vagues et interchangeables auxquelles d'autres s'empressent de donner un sens, une valeur forcément et fondamentalement marchande...


Et pourquoi diable font-ils cela ?, se demande et demande Lucien l'âne en fronçant les sourcils à en loucher. Enfin, façon de parler car l'âne n'a pas les yeux en face des mêmes trous que l'humain et de ce fait, a du mal à loucher; c'est même impossible. Pourquoi ?


Tout bêtement, mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., pour en tirer profit, de sorte à – du moins l'imaginent-ils – à profiter du temps qu'ils t'ont pris contre de la monnaie de singe. Mais pour en revenir aux vacances, ce sont des éléments décomposés qu'on a regroupés arbitrairement et qu'on affecte arbitrairement à la vacance. Mais ce ne serait dès lors pas profitable, alors on en arrive à imposer en plus de la décomposition-recomposition ci-dessus évoquée, un schème, une façon de faire qui redéploie le mode marchand au cœur de ta vie. Mais au fait, pourquoi donc en suis-je venu à te parler de ça ? Tu te le demandes, je le vois, et figure-toi, je me le demande aussi. Je me souviens : je voulais te parler d'un voyage.


Ah, ah, dit Lucien l'âne qui par moments se prend pour Bosse-de-Nage, qui comme chacun sait, ne dit que AH, ah ! Car il ne sait rien dire d'autre. Et de quel voyage s'agit-il ?

 


 


D'un voyage en Sicile de notre ami Carlo Levi. On ne rencontrera pas Impy cette fois-ci. Non, mais on va rencontrer d'authentiques bandits siciliens, qu'il ne faut en aucun cas confondre avec la mafia, qui est une tout autre chose et par ailleurs, ce récit de voyage a certaines vertus. Et notamment, comme autre vertu, il a celle de faire connaître le rôle que Carlo Levi a joué auprès des paysans du Sud. On verra aussi la curieuse aventure qui arrive à un avocat...


Je pense, dit l'âne que ça va être étonnant, cette histoire de bandits siciliens et d'avocat.


Je te crois, on dirait un western. Carlo Levi au cœur d'un western sicilien... et en plus, ce voyage est très extraordinaire, véritablement exceptionnel et je te laisse quelques secondes pour deviner en quoi...


Que veux-tu, mon ami Mârco Valdo M.I., que j'en sache ? Je suis un âne, pas un devin.


Et bien, tu as répondu parfaitement.... Car ce voyage a ceci de très particulier qu'en fait, il n'a pas eu lieu. On raconte un voyage qui n'est pas un voyage imaginaire, non ce n'est pas en cela qu'il n'a pas eu lieu... Les faits racontés ont réellement eu lieu, mais de voyage, tintin, ninette, point. Il eût pu, cependant... Enfin, tu verras par toi-même.


Oh, oui, commence tout de suite, dit l'âne très impatient et piaffant en tapant ses pattes avant sur le pavé.


Une dernière chose avant de commencer le récit, j'attire ton attention sur la fin, sur la sorte de morale conclusive du récit et sur le peu d'honnêteté naturelle des autorités publiques... Là, en une seconde, on comprend pourquoi les paysans – c'est-à-dire ici la figure du « pauvre », du « sans » - sans argent, sans papiers, sans travail, sans grade... bref, du peuple – ne doivent jamais avoir confiance dans les autorités... D'ailleurs, ils sont d'une méfiance, mais qui après ça, pourrait dire qu'ils ont tort ?

 

 

 

 

 

Le voyage – 1948

 

En 1948, bien des années avant les voyages en Sicile relatés dans « Les paroles sont des pierres », Carlo Levi fut invité à se rendre en Sicile, mais en raison d’un contretemps, il ne put malheureusement s’y rendre. Tel est le voyage manqué et sans aucun doute, regretté dont il parle au début de son livre. Au sujet de cette invitation au voyage, il faut se souvenir qu’en 1948, Carlo Levi venait de publier deux ans auparavant « Le Christ s’est arrêté à Eboli » et que ce livre avait fait beaucoup de bruit à l’époque en mettant en évidence la condition misérable que l’Italie faisait aux paysans du Sud. De ce fait, Carlo Levi était connu et reconnu par les « contadini » et les « braccianti » dans le cœur desquels il tenait une place particulière et aux yeux desquels il apparaissait comme leur allié et leur défenseur et même, comme une sorte de représentant informel des peuples du Sud au cœur de la capitale nationale et face aux autorités, au pouvoir et à l'État italiens. A ce titre, Carlo Levi recevait régulièrement des courriers, des appels au secours, des visites, des cadeaux et des invitations.

Il avait donc reçu un jour dans son appartement romain la visite d’un avocat sicilien qui venait lui porter une invitation de paysans siciliens. L’avocat employa d’étranges manières pour exposer l’affaire à Carlo Levi. Le message dont il était porteur se résumait ainsi : des paysans, de braves gens devenus brigands, avaient entendu parler du livre de Carlo Levi et ils voulaient honorer l’écrivain en l’invitant à une partie de chasse dans les maquis où ils résidaient.

L’avocat indiqua à Carlo Levi en renforçant son discours par des gestes énigmatiques que s’il venait au rendez-vous, il n’aurait rien à craindre. L’avocat tendit la main droite à l’horizontale, paume vers le bas, et il montra le dessous de la main en disant « Là dessous, il ne pleut pas » : message clair pour qui sait l’interpréter. Chez eux, l’invité serait à l’abri.

Comme l’expliqua l’avocat, ces braves gens, à la manière sicilienne, étaient devenus brigands par la force des choses. C’était un groupe de paysans sans terre qui s’étaient rassemblés autour d’un des leurs, un poète « naturel » qui s’exprimait facilement en vers. Ce dernier avait dû fuir dans le maquis car sans savoir à qui il s’adressait, il s’en était pris – pour défendre une femme – à un des pires bandits de la Sicile de l’époque, un véritable tueur, le chef d’une terrible bande d'assassins et ce dernier avait lancé ses hommes à sa poursuite.

«… un jour il était entré dans l'auberge de son village et il y avait trouvé un étranger ivre qui voulait encore boire et menaçait violemment la patronne. Il l'avait pris par la veste et jeté à la porte, mais en faisant ce geste, il comprit et se dit  : "Je suis mort." Il avait, trop tard, reconnu l'ivrogne  : c'était le plus terrible et le plus féroce bandit de ces années de l'après-guerre  : un vrai bandit traditionnel, qui avait l'habitude de couper en morceaux les prisonniers séquestrés pour les rançons et de commettre toutes sortes de cruautés démesurées.

Le paysan s’était précipité chez lui pour prendre son fusil et il s'était échappé dans la campagne. D'une meule, il voyait dans la nuit accourir à cheval la bande qui le cherchait pour le tuer. "Ils couraient sur les étoiles", racontait-il ensuite, du fait qu'il voyait de sa cachette les étincelles sous les fers des chevaux au galop. Ainsi, pour fuir les bandits, il s'était fait bandit lui-même et il fut rapidement rejoint par des amis, des parents et d'autres paysans sans terre et une bande nouvelle naquit. »

Mais finalement, l’invitation fut acceptée par Carlo Levi et malheureusement, le télégramme qui fixait le rendez-vous arriva trois jours trop tard. Il ne put s’y rendre. Dommage !

La partie de chasse eut quand même lieu : on y tua une multitude d’oiseaux. L’invité absent, les brigands imposèrent à l’avocat de leur lire « Le Christ », le soir, au cours du repas qui suivit la chasse. La chasse dura sept jours : le temps, rapporte Carlo Levi, pour que l’avocat termine la lecture – à haute voix – du livre.

Il n’y eut pas d’autre chasse : les paysans-bandits s’étaient fait piéger par les autorités : on leur avait promis l’impunité ; on les mit en prison.

 

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Si on parlait de l'Italie

 

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