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19 août 2008 2 19 /08 /août /2008 21:50

Ôho, hohô, ohé, hôhé.... Y a quelqu'un ? Mârco Valdo M.I., où es-tu ? Mârco Valdo M.I., que fais-tu ?...

 

Je mets ma chemise..., dit Mârco Valdo M.I. d'une voix forte et très appuyée.

 

Ôho, hohô, ohé, hôhé.... Y a quelqu'un ? Mârco Valdo M.I., où es-tu ? Mârco Valdo M.I., que fais-tu ?...

 

Je ferme ma chemise, dit Mârco Valdo M.I., en éclatant de rire et en tapant gentiment sur l'arrière-train de l'âne. Salut, Lucien. Salut, Lucien ? Quand je dis ça, j'ai toujours l'impression de bégayer. Qu'est-ce qu'il t'est arrivé, mon grand ami aux longues oreilles et à la queue dure et raide ?

 

Rien de particulier, dit Lucien l'âne tranquille. La journée s'est passée d'une manière rigoureusement morne. Ce n'est pas que ce soit désagréable, non, simplement, il n'y a rien de spécial à te rapporter. Mais, comme tu le sais, je suis un âne...

 



 

 

Oui, je te comprends, c'est un peu comme ça la vie quand elle est sans aventures extravagantes, quand elle est tranquille, les jours comme les ours se suivent... Un moment, on ne sait même plus trop le jour où on est, ni celui qui vient. Pas d'ennuis, pas de tracas, pas de perturbations, pas de contraintes, pas de coureries, pas d'horaires, pas d'impératifs... Ces moments-là quand ils ne sont plus là, on se rend seulement compte alors que c'étaient parmi les meilleurs qu'on puisse connaître.

 

Eh bien, c'est une vie d'âne ça, dit Lucien l'âne d'or. Du moins, c'est une vie d'âne telle que je l'ai rêvée et telle que je la vis maintenant. Tranquillo, tranquillo... Un long voyage sur une mer calmée, on glisse d'un jour à l'autre, sans trop s'en faire, sans trop savoir à quoi l'on pense...

 

Oui, oui, mon cher Lucien, je vois bien que tu es passé par Éphèse, que tu as côtoyé les philosophes antiques, que tu as traversé le Moyen-Âge où Augustin de Madaure, la ville numide, s'est moqué de toi, la Cordillère des Andes et les déserts d'Afrique et d'Asie... Enfin, cette énumération, uniquement, pour vanter la sagesse de ta réflexion. Je voudrais seulement ajouter que c'est précisément dans cet apparent calme que naissent les plus grands tourbillons poétiques, que se créent les idées, que s'ébauchent les gestes les plus créateurs... En somme, ce vide est plein...

 

Je t'entends bien, Mârco Valdo M.I. et tu as sans doute pressenti bien mieux que je ne pourrai le faire... Cette chose, ce mouvement des choses, ce rien originel de la création... Et cette nécessité qu'il y a à passer par ce néant pour se retrouver... Enfin... On n'est quand même pas là pour philosopher; que vas-tu me raconter aujourd'hui ? Si tu me parlais un peu de notre ami Marco Camenisch ? Je n'ai pas entendu dire qu'il était sorti de sa boîte infernale, qu'ils l'avaient relâché...


 




 


 

 

Non, malheureusement, ces Suisses ne l'ont pas relâché encore ! Cependant, mon ami Lucien, l'âne aux pieds d'Hermès, je veux te satisfaire et je vais te faire connaître la suite de l'histoire d'Achtung Banditen ! Mais d'abord, quelques phrases d'introduction pour nous situer. La dernière fois qu'on en a parlé, Marco Camenisch était en prison à Novara. C'est là qu'on le retrouve. L'extrait qui suit commence en juillet 1993 et se termine en décembre de cette année-là. Il couvre donc une période de six mois. Deux éléments méritent d'être plus spécialement soulignés : la lutte de Marco Camenisch et de ses codétenus pour le respect de leurs personnes et pour des conditions de vie disons « humaines » - contentons-nous de ce mot, provisoirement ; la poursuite et le développement de la relation entre Marco et Manuela... Tu vois, il y a même une histoire d'amour.

 

 

Novara, 30 juillet 1993.

 

Ici, les habitudes sont différentes, les conditions sont différentes, plus de travail et de social et ceci influe sur la communication épistolaire. Je ne réponds plus au vol comme je le faisais un temps.

Je suis devenu fainéant, nonchalant et en plus, je suis en rage contre les discours et le purisme idéologique de ceux qui se trouvent dehors. Cela se passe en Allemagne aussi et surtout, en France, spécialement chez les « intellectuels ». Ces tergiversations m’irritent, ... Il me semble que par certains côtés, la « gauche » dépasse la « droite » dans la pensée réactionnaire et la stupidité...

De mon côté, je n’ai pas l’étoffe du héros et pas la moindre volonté de servir de mythe pour des projections frustrées de celui qui se trouve commodément à l’extérieur. Les principes idéologiques, religieux, abstraits ne m’intéressent pas non plus et, pour faire du chemin ensemble, il faut des faits et il faut rester les pieds à terre ; il vaut mieux sélectionner ses relations.

 

Dans les prisons, il semble que cela va toujours plus mal. Dans le mois de mon procès, passés avec Orlando à la prison de Parme, il y a eu seulement 5 suicides, un peu moins fameux que ceux de Milan. Ici, à Novara, à ce qu’il semble, personne ne se suicide jamais ; on y est « trop bien ». Sûrement un peu mieux qu’à San Vittore, cela je peux le confirmer.

 

Novara, 18 août 1993.

 

Il fait une chaleur du tonnerre de dieu … On dort mal et peu. Je me lève à six heures (heure solaire) car ce mois-ci, je suis balayeur… Je dors peu, mais très souvent, je suis sur mon lit et mes pensées vagabondent. Ces jours-ci refleurissent des tas de souvenirs de filles de mon passé, qui maintenant me paraît lointain, et je me divertis à mettre au point dans mes souvenirs, des visages et des choses assez floues. Après-demain, j’aurai mon entrevue avec Manuela, une autre « cinglée » de ma vie, et en cela, nous apparierions-nous à la perfection ? Je dois reconnaître qu’elle est vive et attentive ; c’est tellement vrai qu’elle a tenu bon et qu'elle a réussi à avoir elle-aussi droit aux visites.

Je me suis inscrit pour le cours d’informatique (vidéographique) et qui sait s’ils me laisseront suivre ce cours. Je pourrai ainsi suppléer au manque / interdiction de machine à écrire pour produire ensuite quelque chose.

 

Novara, 12 septembre 1993.

 

La tendance paraît se consolider à dénoncer et à contrer fermement, à résoudre les conflits par des mesures répressives extrêmement disproportionnées. Le développement systématique des tabassages est en compétition avec la barbarisation générale juridico-pénalo-législative en cours. Ceci s’exprime par l’aggravation de la gestion surtout à l’encontre de la population carcérale qu’on veut exclure des « bénéfices » de la Gozzini et traiter de façon différenciée. Cela signifie une réduction des espaces, une vivabilité réduite et, comme cela est déjà arrivé ici et dans la spéciale de Voghera, une diminution de moitié des heures d’aération, de sociabilité, des rétributions et d’autres choses.

Le camarade Bruno Ghirardi, qui a subi un tabassage, est depuis déjà un temps soumis à une punition disciplinaire à régime restreint semblable au 41 bis. Elle dure 6 mois, elle est prorogeable par 3 mois et c’est une disposition interne dont est responsable le tribunal de surveillance sur requête de la direction. A la fin des 6 mois, arbitrairement et dans un but purement persécutoire, la mesure a été prolongée à l’encontre de Bruno.

En France, Georges Cipriani, prisonnier, membre d’Action directe, après avoir été soigné par des doses « massives » de psychotropes, a été retransféré en détention d’isolement « normale » dans une prison spéciale.

 

Novara, 13 septembre 1993.

 

Communiqué de presse des 70 détenus de la section spéciale.

 

Les détenus de la section spéciale (Côté A/B) s’abstiendront de toute activité de travail les lundi 13, mardi 14 et mercredi 15 pour protester contre la pratique des tabassages en usage fréquent dans la prison de Novara.

Le tabassage à froid répété et brutal qu’a subi Bruno Ghirardi le mercredi 8 est seulement de dernier en date.

 

 

 

Novara, 2 octobre 1993.

 

Il m’est arrivé aujourd’hui une proposition intéressante de deux garçons suisses de 25 et 28 ans, l’un Tessinois et l’autre des Grisons. Ce sont deux étudiants à l’école d’Art de Lausanne et ils voudraient faire un film documentaire sur mes aventures, avec des interviews filmées de moi et des personnes que je connais.

 

Novara, 25 octobre 1993.

 

Le 26 novembre, il y aura le procès d’appel et je n’ai pas encore décidé si j’y serai ou non. A dire vrai, je ne tiens pas vraiment à y aller, mais dans l’ensemble, comme pour toutes les choses, il y a du pour et du contre. Pour le moment, je me grignote avec goût le « panozzo » de notre terroir.

A présent ici, il fraîchit, mais l'État italien paraît avoir trouvé des sous pour le mazout et c’est pourquoi, on chauffe ; c’est pas plus mal. La vie s’écoule comme à l’habitude. Durant la journée, j’ai peu de place pour mon travail, que je concentre pour cette raison que je le concentre vers le soir-nuit. Puis, j’ai commencé et je continue ce yoga qui ne me déplaît pas. On m’a accordé deux heures de plus de visites par deux mois. C’est mieux ainsi, maintenant, je ne dois plus pénaliser personne par manque de temps.

 

Novara, 30 octobre 1993.

 

Communiqué de presse des détenus grévistes de la section spéciale.

 

Du 30 octobre au 2 novembre 1993, nous refuserons la nourriture administrative et du 30 octobre au 8 novembre 1993, nous nous abstiendrons de toute activité de travail, en solidarité avec la population détenue qui proteste pour le moment ou non par des initiatives diverses pour des revendications similaires.

Nous demandons de fermer l’Asinara et Pianosa. Un traitement carcéral et judiciaire égal pour tous. L’abolition de la perpétuité. L’abolition du décret Scotti-Martelli et du 41 bis. L’abolition de la loi sur les repentis. Régularisation générale ? Les malades graves chez eux. Application indiscriminée de la loi Gozzini. Application du code pénitentiaire par exemple pour la détention près du domicile des familiers.

 

Maintenant, je suis un homme de peine de la section. Cela signifie : nettoyage de la section, des douches et surtout servir les détenus enfermés. C’est un stress total ; par chance, la grève a raccourci le mois...

Avec les camarades, je discute beaucoup et j’espère pouvoir continuer à apprendre et à grandir en débattant. Par contre, en ce qui concerne les rapports affectifs et l’amour extérieurs, je n’ai pas à me plaindre, au-delà de mes limites à les cultiver et des circonstances. M’est arrivée avec le courrier d’aujourd’hui la lettre de Manuela ; je me sens mal quand elle ne m’arrive pas. Je suis désormais dépendant de recevoir comme de donner cette dose journalière d’affection.

 

Novara, 30 décembre 1993.

 

Les fêtes sont presque passées et par un froid terrible, on attend l’année nouvelle...

Tout en étant sans grandes nouvelles, j’ai reçu volontiers la visite de Rambert et le 27, l’express de Salvatore Cirincione m’est parvenu.

Effectivement, le 15, il a été opéré de calculs : « un gros comme une noix et une centaine d’autres très petits cailloux. » Avant l’opération, Salvatore a subi d’énormes pressions. « Après une bagarre avec le docteur Cospito, car celui-là estimait que j’avais des intentions suicidaires, le 10 décembre, il me fit mettre sous surveillance permanente et avec un planton dans ma cellule.

Après de dures polémiques, le chantage de ne pas l’opérer et une visite psychiatrique, qui atteste son absence de volonté suicidaire, le 13, on lui enleva le garde. Le 14, le chirurgien lui répéta la nécessité absolue de l’opération, mais aussi de la suspension de sa grève de la faim. Salvatore la suspendit et fut opéré le 15…

Les dix jours suivants « ont été terribles, pas tellement à la suite de l’opération, mais en raison des infections et des antibiotiques pour le foie et la vessie. » Sa lutte est fort intéressante et donne l’idée de ce qu’est San Vittore : « … en cette période, nous sommes en train de lutter et mon initiative commence à donner ses fruits. Le 23-24, tout le centre médical a refusé la mauvaise nourriture de l’administration. Ce fut un succès.

Pensez, le soir du 24, ils nous ont servi un brouet, une salade pourrie et un tout petit morceau de fromage. C’était le DÎNER. Toutes les assiettes ont volé dehors des cellules… ».

 

 

 

 


 

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