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27 juin 2010 7 27 /06 /juin /2010 11:59

 

 

Le nid de vipères ou le cancer du Vatican.

 

Les-poissons--3--copie-1.jpg

 

En somme, on pourrait résumer la teneur de ce papier en disant que l'Italie ( et avec elle, au-delà d'elle l'Europe et le monde) est fort malade; une de ces maladies difficilement curables – sauf ablation de l'intrus. L'Italie ( et avec elle, au-delà d'elle l'Europe et le monde) est atteinte d'un cancer qui la ronge et métastase à qui mieux mieux à tous les échelons : le cancer du Vatican.

 

C'est ce qui ressort d'un article...

 

C'était un message d'un certain MAX STIRNER, il datait de janvier 2010 et je ne l'ai vu que ce 27 juin 2010.

MAX STIRNER est à l'évidence un nom d'emprunt, mais il est significatif – autant que Marco Valdo M.I.

Max Stirner avait un grand front et enseigna la philosophie dans une pension pour jeunes filles vers 1840 dans ce qui allait devenir l'Allemagne.

Max Stirner était on ne peut plus athée.

 

Je joins l'original en italien.

En voici la traduction : Entre crochets, certains commentaires.

 

Marco Valdo M.I.

 

Mardi 5 janvier 2010

 

POUR TOUS ET POUR PERSONNE

 

[Déjà le titre est assez stirnérien.]

 

Parler de l'Opus Dei, ou de l'IOR (Institut des Œuvres Religieuses ? - voir notamment http://www.golias-editions.fr/spip.php?article2369) [en clair, la pieuvre bancaire du Vatican], sans d'abord abroger le CONCORDAT ENTRE L'ÉTAT ITALIEN ET L'ÉGLISE, revient à parler de la tumeur qui détruit l'Italie, mais pas de sa cause. Aucun problème ne pourra être, non seulement résolu, mais même discuté si on n'ABROGE auparavant le CONCORDAT.



Napoléon Bonaparte a commis de très nombreuses erreurs en ce qui concerne la France et l'humanité européenne [c'est bien le moins qu'on puisse en dire !], mais sur un point il avait les idées claires : L'ÉGLISE....

LE PÉCHÉ ORIGINEL, LE CANCER À EXTIRPER, à mon avis, c'est l'ÉTAT DU VATICAN.

Si l'on ne commence pas par le GRAND MAL, qu'est l'État du Vatican, nous ne réussirons jamais à obtenir quoi que ce soit.[C'est vrai pour l'Italie, mais aussi avec elle, au-delà d'elle l'Europe et le monde et sans aller jusqu'aux outrances voltairiennes – Tuons l'Infâme !, il est sain de souhaiter sa disparition pure et simple, son implosion... Mais la bête est accrochée à son Saint-Siège]



L'Italie ( et avec elle, au-delà d'elle l'Europe et le monde) a une grande tumeur dans ses chairs et il ne sert à rien de soigner d'autre malaise, qui n'est rien d'autre qu'un symptôme.[ ou une des métastases... Régime, mafia...]



Dans les viscères de notre État Italien, nous avons un autre État, LE VATICAN, qui n'a rien à voir avec la démocratie, en ce qu'il est une monarchie absolue ou, dans la meilleure des hypothèses, une théocratie, ni rien à voir avec la foi religieuse. Nous savons tous combien le Vatican pèse sur la vie civile, politique et sociale de la vie des Italiens.

L'ÉTAT VATICAN a beaucoup d'empathie avec les féroces dictatures [ et même, les moins féroces, généralement connues sous le nom de démocraties...] et l'histoire le démontre :

Durant le seul XXième siècle, le Vatican a signé un concordat avec :

1929 BENITO MUSSOLINI, chef du fascisme italien

1933 ADOLF HITLER, Chef du nazisme allemand

1940 ANTONIO DE OLIVEIRA SALAZAR, chef du fascisme portugais

1953 FRANCISCO FRANCO, chef du fascisme espagnol.

Avec cette tumeur dans nos institutions, nous ne pourrons jamais rien changer !



LA FOI RELIGIEUSE, LA LIBERTÉ DE FOI, N'ONT RIEN À VOIR AVEC L' ÉTAT DU VATICAN.

JE SOUHAITE LA LIBERTÉ DE FOI POUR TOUS...

IL FAUT ABROGER LE CONCORDAT, FRUIT D'UN ACCORD ENTRE L'ÉGLISE ET MUSSOLINI.



Max Stirner

Max Stirner ,Commentatore certificato 05.01.10 17:22|





martedì, 05 gennaio 2010

PER TUTTI E PER NESSUNO

Parlare di OPUS DEI, oppure di IOR, senza prima abrogare il CONCORDATO TRA STATO ITALIANO e CHIESA, significa parlare di alcuni effetti del tumore che distrugge l'italia, ma non della sua causa. Nessun problema potrà essere, non solo risolto, ma neppure discusso se prima non verrà ABROGATO il CONCORDATO.

Napoleone Bonaparte commise moltissimi errori nei confronti della Francia e dell'umanità europea, ma di certo su una cosa aveva le idee chiare e giuste: LA CHIESA! Chi non sa come egli si mosse con la Chiesa, s'informi.

IL PECCATO ORIGINALE, IL CANCRO DA ESTIRPARE, a mio parere, è lo STATO VATICANO.

Se non si comincia dal GRANDE MALE, che è lo Stato Vaticano, non riusciremo mai ad ottenere nulla.

L'Italia ha un grande tumore nelle sue carni e a nulla serve curare qualsiasi altro malanno, che altro non è che il sintomo.

Nelle viscere del nostro Stato Italiano abbiamo un altro Stato, IL VATICANO, che nulla ha a che fare con la democrazia, in quanto è una monarchia assoluta o, nella migliore delle ipotesi, una teocrazia; nè ha a che fare con la fede religiosa. Tutti sappiamo quanto il Vaticano influisca nella vita civile, politica e sociale della vita degli italiani.

Lo STATO VATICANO, ha molta empatia con le feroci dittature e la storia è lì a dimostrarlo.

NEL SOLO 900, IL VATICANO HA FIRMATO UN CONCORDATO CON:

1929 BENITO MUSSOLINI, CAPO DEL FASCISMO ITALIANO

1933 ADOLF HITLER, CAPO DEL NAZISMO TEDESCO

1940 ANTONIO DE OLIVEIRA SALAZAR, CAPO DEL FASCISMO PORTOGHESE

1953 FRANCISCO FRANCO, CAPO DEL FASCISMO SPAGNOLO.

Con questo tumore nelle nostre istituzioni, noi non potremo mai cambiare nulla!

LA FEDE RELIGIOSA, LA LIBERTA' DI FEDE, NULLA HANNO A CHE VEDERE CON LO STATO VATICANO:

IO AUSPICO LIBERTA' DI FEDE PER TUTTI, MA LIBERTA' DALLO STATO VATICANO!

ABROGATE IL CONCORDATO, FRUTTO DI UN ACCORDO TRA LA CHIESA E MUSSOLINI.

Max Stirner

Max Stirner ,Commentatore certificato 05.01.10 17:22|

 

 

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12 décembre 2008 5 12 /12 /décembre /2008 22:21

Elle est bien belle ta surprise... Voilà que tu t'arranges pour me raconter des histoires d'ânes... Comme si je n'en connaissais pas déjà. Enfin, celle-là, je ne la connaissais pas et cet âne-là, non plus. Enchanté de faire sa connaissance. C'est toujours plaisant de voir comment on traite les ânes dans les histoires d'hommes, dit Lucien l'âne à Mârco Valdo M.I..


C'est bien pour ça que je te l'ai fait connaître, cette histoire d'inondation. Pour ça et aussi, relativement aux événements d'Italie. D'ailleurs, cette année et peut-être même à l'instant où je te parle, il y a de grandes inondations en Italie. Et puis quand même, à côté de cette affaire d'inondation, il y a toute cette vie locale, ce mariage, ces moments dans le bistrot, les relations avec les femmes... Elles ne sont pas ce que laisseraient penser certaines idées convenues. J'aime assez, cette mise à nu des réalités quotidiennes.


Mais enfin, Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en secouant la tête d'un air ironique, les hommes sont partout faits du même bois ou de la même eau, ce qui sonnerait mieux en l'occurrence.


Oui, tu as certainement raison. Du moins pour ce que j'en sais, dit Mârco Valdo M.I.. Et puis, quand même, cette misère, cette pauvreté... C'était au milieu du siècle dernier, rappelle-toi, cette histoire. Il y a pas si longtemps. Mais ce qui me chiffonne, moi, c'est que quand même, est-ce qu'on n'exagèrerait pas maintenant ? Je veux dire dans ces pays-ci. Crois-moi, trop de biens matériels, tue le bien. Mais à partir de quoi, de quand, y a-t-il trop ? Voilà une des questions que je me pose, très souvent. Et elle est pas facile, la réponse.


Moi, dit Lucien l'âne en respirant un grand coup, moi, qui ai, comme tu le sais, traversé bien des pays et bien des époques, moi, qui ai vu bien des manières de vivre très variées, laisse-moi te dire que je pense que tu as raison de te poser cette question. En fait, elle est vitale... Elle est même au centre de la survie. De notre survie, car même nous les ânes, on finira par y passer, à cause de vos délires consommistes. Mais à propos, dis-moi, Mârco Valdo M.I., que vas-tu me raconter aujourd'hui ?







Il est facile de te répondre. Je vais te faire connaître la suite de cette histoire d'inondation en Sardaigne, mon cher Lucien et tu verras que l'âne, cette fois a un grand rôle à jouer. C'est vrai et je te prie de m'en excuser, mais j'avais omis de signaler qu'il y avait une deuxième partie à ce récit. Mais ne t'en fais pas, comme à mon habitude, je reprendrai la fin de l'épisode précédent de sorte que tu puisses raccrocher les wagons. Je n'insiste pas plus, car je suis fatigué et j'ai déjà beaucoup travaillé aujourd'hui.


En somme, dit Lucien l'âne, tout réjoui en agitant sa crinière de contentement, allons-y...

L'âne de Raffaele faisait la sieste sous le hangar, dans la courtille derrière la maison; à l'avant se trouvait la charrette rafistolée, avec ses brancards levés.

"Pendant que tu prépares l'âne, nous nous jetons quelque chose dans le corps", décida Antonio, en allant droit à la porte du buffet. Il trouva un saladier d'olives douces, un demi-pain et un morceau de fromage noir avec des vers. Giovanni découvrit une dame-jeanne de piquette et il se dépêcha de remplir un pichet.

"Il faudrait se bouger … avant que tout le village s'en aperçoive", suggéra Antonio en se fourrant une poignée d'olives en bouche et en en recrachant les noyaux au loin, en direction de la cheminée? Les autres approuvèrent d'un signe de tête, en mastiquant du pain et du fromage.

"L'âne est prêt", les informa peu après Raffaele, apparu sur le seuil avec l'animal bardé, tenu par la longe.

Antonio dévisagea l'âne avec mépris : "Mais que diable lui donnes-tu à manger à cette pauvre créature ? Des Notre Père et des Ave Maria ?", demanda-t-il avec sarcasme.





L'autre le regarda avec appréhension. "Pourquoi ? Pourquoi ? Il ne te semble pas bien tenu, peut-être ?"

"Eh bien, bien tenu peut-être … je ne dis pas non. Mais il est faiblard; il est gracile comme un saint en pénitence…"

Les autres rirent amusés. Raffaele parut s'offenser. Il avança avec son âne jusqu'au milieu de la cuisine. Il le fit tourner à droite et à gauche. "Regardez-le bien, mon petit bestiau ! Il n'est pas de ceux qui s'asseyent à mi-côte, lui … Petit oui, mais…", il lui donna une tape sur la croupe, "il est de ceux qui ont du biscuit dans leur sac, celui-ci !"

"S'il est de ceux là, la bénédiction ne manque pas chez toi !", ricana Antonio, en suscitant une nouvelle hilarité.

Irrité, Raffaele éleva la voix :

"Écoute-moi bien toi, tu ne dois pas mépriser mon âne … Si tu veux vraiment le savoir, mon âne est de la race de don Peppino !"

"Suffit ainsi alors : je lève mon béret ! ", s'inclina ironique Antonio. Puis, pour clore la discussion : "Il nous portera chance, alors … nous ramènerons certainement un bœuf à la maison."

Une fois le petit âne attaché à la charrette, il fut décidé de faire partir Raffaele seul. Eux prendraient un autre chemin pour ne pas donner l'éveil aux gens.

Ils se retrouvèrent une heure plus tard aux abords de la digue rompue. Sur la terre et sur les cailloux, il y avait des traces de sang, des restes d'entrailles et des traces de roue.

"Quelqu'un a déjà fait une bonne pêche …", observèrent-ils avec une pointe d'envie.

L'eau boueuse courait en gargouillant au travers de la brèche, en se reversant sur les terres basses au sud du village. L'étendue liquide grise était brisée par moments par une touffe de vert, par une bande de terre affleurante. Des nuées de corneilles craillaient en se disputant une place sur les branches dénudées d'un figuier. Des amas d'herbes et de bambous, un vieil arbre pourri arraché voyageaient au fil du courant qui semblait rapide là où se trouvait auparavant le lit du fleuve.

"Vous le connaissez bien cet endroit ? ", demanda Peppino, en retroussant ses pantalons jusqu'aux cuisses "ne faut-il pas nager ici ?"

"De ce côté, c'est bas, sûr !", lui répondit Raffaele, qui, armé d'une longue perche avec un rostre lié au sommet, s'était déjà aventuré dans l'eau en direction d'une rangée d'oponces à moitié recouverts. Les autres le suivaient.

"Ici nous sommes dans le jardin de zio Raimondo Ogheddu … ne sentez-vous pas les choux sous vos pieds ?"

"Je sens des choux et des radis…", blagua Antonio.

"Mais pour le moment qu'a-t-on à faire de légumes ? Nous devons trouver notre plat principal, là maintenant."

En avançant avec circonspection, en tâtant le terrain avec leurs perches, ils se divisèrent en deux d'un côté et deux de l'autre de la haie.

"Attention ! Il y a quelque chose ici …", donna l'alarme Raffaele, en s'arrêtant à côté d'un enchevêtrement de souches flottantes, empêtrées dans les feuilles et les épines des oponces, entre lesquels on entrevoyait une bosse de pelage roux.

Dès qu'ils furent à portée, ils tendirent leurs rostres.

"Merde ! Un chien mort et putréfié ! Voilà que tu as un trésor de napoléons 1!", s'indignèrent–ils déçus en crachant bruyamment vers Raffaele.

Ce fut seulement deux heures plus tard – entretemps, pour tromper l'attente, un d'eux avait plongé pour cueillir des choux – qu'ils virent une masse flottante apparaître, s'approcher, décrire un cercle ample, s'arrêter enfin, empêtrée avec d'autres débris, parmi les branches d'un orme distant de cent mètres.

"Cette fois, nous y sommes !", se dirent-ils.

"Nous ne sommes nulle part ! Et qui va aller jusque là ? A cet endroit, il n'y a pas moins de trois mètres d'eau…", observa Raffaele.

Leurs visages se rembrunirent.




"Bande de couillons!", les secoua Antonio. "Va à la charrette, toi , que le diable t'emporte et passe-moi la corde, que je vous fasse voir, moi !" Et pendant ce temps, il enlevait rapidement de son dos veste, pantalon et chemise jusqu'à rester en caleçon. Il enroula la corde et la mit en bandoulière, entre l'épaule et l'aisselle, tout en se dirigeant sans hésitation en direction de la carcasse.

Quand l'eau lui arriva à la ceinture, il se jeta à la nage.

"Attention au courant!", lui crièrent-ils.

"Préparez plutôt le feu !", répondit-il, sans rompre le rythme rapide de ses brasses.

Quelques minutes après, à cheval sur les branches de l'orme, il fit un large geste de reconnaissance :

"Une bouffe de première catégorie !", cria-t-il."Je me fais couper quelque chose, s'il a plus d'un an ! Une bouffe chic !" Il fit un nœud coulant, il le passa autour d'une jambe, il donna quelques tractions jusqu'à retirer la charogne de son enlisement.

Il nagea d'un bras, en tirant sa proie, encouragé par les hurlements d'enthousiasme de ses compagnons, qui s'étaient avancés à sa rencontre, en sautant hilares.

Ils dépecèrent la bête, rejetèrent dans l'eau ses entrailles et sa peau. Ils déposèrent les quartiers sur le fond du chariot; ils les masquèrent soigneusement avec des branchages.

"Un jeune poulain ! ", se frottait les mains Antonio, en pirouettant devant la flamme pour se sécher; "Cette nuit, nous ferons la fête, à la face de qui nous veut du mal !"


Dans la maison d'Antonio, indépendamment de l'inondation, il n'y avait pas de courant électrique. Ils chargèrent d'eau et de carbure une lampe, l'allumèrent et la pendirent avec un crochet de fil de fer à une poutre du plafond, dans la cuisine.

L'eau, montée de niveau, s'était infiltrée dans l'entrée; la flaque s'élargissait depuis la porte vers la chambre à coucher à droite et la cuisine à gauche.

Dehors, la lumière du jour brillait encore vaguement.

Ils avaient choisi d'un commun accord l'habitation d'Antonio : là, personne ne les dérangerait; les voisins étaient partis déjà depuis le matin, qui chez des parents de la zone haute, qui à l'école maternelle, chez les sœurs.

Raffaele était sorti pour reconduire l'âne chez lui et pour faire un tour du village à la recherche de pain.

Peppino s'occupait du bois : deux courtilles plus loin, sous un hangar de pieux et de branchages, il découvrit un tas de fagots de ciste. En deux voyages, il en entassa sept ou huit sur le pavement, à côté de la cheminée.

Antonio découpait la viande et l'enfilait sur les brochettes, en la saupoudrant de sel.

Giovanni s'essoufflait à allumer un petit tas de brindilles avec une poignée de paille humide.

"Même pas un morceau de papier, dans cette maudite baraque ! On ne dirait certainement pas le bureau d'un recteur, non ! tout rempli de livres, de cahiers et d'images ! …", grommela-t-il, en essuyant avec le bras ses yeux en larmes.

"Certainement que le matériel ne lui manque pas à lui… Il en a jusque dans ses chiottes… C'est quelqu'un au derrière délicat, celui-là. Il utilise toujours du papier, et du fin…", intervint Antonio.

Ils étendirent les nattes et ils s'assirent.

"C'est là, qu'est la vie ! … Fais gaffe, salaud de Judas ! le feu est trop vif…", hurla Antonio. Raffaele éloigna les morceaux de bois avec le tisonnier.

Antonio contrôla la cuisson en appréciant :

"Juste à point…", dit-il. Il prit une brochette, il la mit pointe vers le bas sur la natte, il en fit glisser la viande.

La pluie recommença. Ils l'entendirent crépiter plaisamment sur les roseaux du toit.

"Musique, maestro !", s'exclama Peppino, mis de bonne humeur; et, en se soulevant de travers sur une main, il accompagna le tambourinement de la pluie avec trois ou quatre de ses bruits.

"Belle éducation…", le réprimanda Antonio, en feignant une face indignée; "tu peux l'emporter chez les messieurs !"

Peppino mordit un bout de rôti, en ronchonnant :

"Au diable, les messieurs … Tu crois qu'ils sont propres comme ils ont l'air quand on les regarde du dehors ? Oublions les messieurs…"

A onze heures, ils finirent le vin, mais il restait encore un demi-cheval.

"Avec toute cette grâce de Dieu … et la fête est finie !", murmura consterné Giovanni, en renversant la fiasque.

"Je suis une créature ainsi faite: mon manger tourne à poison, si je ne mets pas par dessus deux doigts de vin."

"A qui tu le dis… Je dois avoir un dérangement de l'estomac. La nourriture grasse sans vin me revient dans la bouche."

"Eh bien, peut-être que vous n'y croirez pas … à moi, l'eau fait venir des évanouissements…"

"Et oui, le proverbe des anciens le dit bien : l'eau aux fleurs et le vin aux chrétiens !"

"Daï, daï … les discussions sont belles et longues. Ici, il faut faire quelque chose", intervint décidé Antonio. Puis, en regardant Raffaele fixement dans les yeux, il demanda : "Tu es un véritable ami, non ?"

"Comment non ? J'ai même amené l'âne…"

"L'âne ne se boit pas … l'âne tu peux aussi bien l'emmener dans ton lit pour ce qui nous importe…", dit Peppino qui avait compris à quoi tendait le discours d'Antonio.

"Toi là tout de suite, mon beau Raffaele, tu es de ceux qui saluent leurs amis avec une excuse, ciao, bonne nuit, qui se renferment seuls solitaires chez eux et se saoulent en cachette …", harcela Antonio.

"Oui, tout comme le faisait le chanoine Rosas, pour ne pas se faire voir des gens, enfermé dans la sacristie… Après il allait remettre sur la place de l'église devant les gens", intervint Giovanni.

"Ah, tu es de ceux-là ! … Éhonté ! Quelle race d'amis nous avons…", appuya Peppino.

Les trois se turent, en montrant une face affligée et indignée.

Raffaele, impatienté, se leva de la natte où il était accroupi.

"A la bonne heure ! tu te lèves, donc ! … et tu te bouges ! tu es encore ici ?" Antonio lui donna une bourrade d'encouragement.

Raffaele se dirigea en titubant vers la porte de sortie.

Ses larges pieds déchaussés s'arrêtèrent, trépignèrent indécis dans l'eau qui inondait à présent toute l'entrée.

"Tu ne voudrais pas la conserver jusque Pâques, cette demi-dame-jeanne !"

"Mais c'est déjà du vinaigre … Dépêche-toi! Tu n'es pas encore revenu ?"


Raffaele reparut après une demi-heure avec le récipient à l'épaule. Les trois coururent pour le décharger du poids : "Et quel diable tu nous as ramené!"

Raffaele se tenait sur la porte de la cuisine, immobile, avec son visage hagard.

"Et bien, tu es tombé paralysé ?", lui demandèrent les autres, tandis qu'ils débouchaient la dame-jeanne et remplissaient le pichet.

Peppino jeta un demi-fagot sur les braises. La pièce s'illumina d'une lueur rougeâtre, violente.

"Rappelle-toi qu'à rester à l'arrêt comme ça d'autres en sont morts !", l'apostropha Antonio, fâché.

"On peut savoir ce qui t'a pris ?"

Raffaele ouvrit finalement la bouche :

"En bas, au village, il en est tombé cinq … dans une, Antioco y est resté, Antioco su Puxi, avec son petit garçon. Il était retourné pour reprendre de la nourriture …Ils les ont sortis il y a peu. Je les ai même vus, sur le chariot, avec le prêtre et le caporal-chef…"

Ils baissèrent la tête, muets.

"Antioco, quel idiot !" Peppino rompit le silence, en frappant d'un poing rageur sur la natte. "La fin de l'imbécile … pour sauver quoi ?"

"Un homme grand comme lui…", éclata juste après Giovanni, en serrant les poings; "se fier ainsi… à ces murs de terre !" Et il se versa à boire.

"Laisser tomber, maintenant … Chacun son destin. Buvons, maintenant… et tenez le feu vif", dit Antonio; mais sa voix, qui voulait être impavide, résonnait sourdement.

Raffaele continuait à rester à l'arrêt sur le seuil.

"Ah ! Mais alors ce n'est pas fini ! … Tu veux proprement ruiner notre fête ?! Va-y, crache ! Qu'as-tu d'autre dans le corps ?", hurla Antonio.

"J'ai entendu le ban …", répondit l'autre.

Les trois le regardèrent la bouche bée.

"Le ban ?"

"Si, le ban du maire … il dit d'aller tous, avec des pioches et des pieux, pour ouvrir un canal vers la mer pour sauver le village…"

Antonio éclata d'un rire aigu :

"Vous avez entendu ? … Le ban. Pour sauver le village ! A présent, ils veulent faire le canal …A présent que des hommes sont morts ! A présent … Qu'il se le creuse lui-même son canal, à présent ! Nous nous n'en avons pas de terres … Nous avons à manger et aussi à boire, nous, à présent … Non ? Mangeons et buvons ! … Assieds-toi, Raffaele, assieds-toi … Qu'attends-tu ? Assieds-toi. Et au diable le maire ! Tant que durera l'inondation, il ne manquera pas à manger.? Tu te moques bien du reste ?"

Ils jetèrent un autre fagot sur le feu et ils remirent le rôti au chaud.

L'eau, passée l'entrée, avançait lente, jusqu'à lécher leur natte.


1 napoléons : pièces de monnaie en or de vingt francs à l'effigie de Napoléon III, souvent conservées comme trésor. Le napoléon est encore coté en Bourse.

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11 décembre 2008 4 11 /12 /décembre /2008 23:19

Moi, j'en ai assez, mais vraiment, assez d'avoir mes pieds dans l'eau, quand ce n'est pas jusqu'aux genoux... Si au moins, c'était de l'eau tiède ou chaude... Mais non, elle est presque glacée.






Quoi, qu'entends-je ? Tu te plains encore, tu es pire qu'un âne, dit Lucien l'âne en riant de ses grandes dents blanches comme la craie du tableau quand on était enfants. En fait, on voit bien que tu n'es pas un âne, sinon tu accepterais stoïquement le temps tel qu'il est et même, tu en tirerais une grande satisfaction. Car, crois-moi, que serait l'intérêt du soleil s'il n'y avait pas la pluie, de la chaleur s'il n'y avait pas le froid, du sucré sans le salé...


Et bien, Lucien mon ami, je te dis bonjour et j'ajoute que je ne pourrais te donner tort et même que je trouve ton propos fort judicieux. D'abord, de me comparer à un âne, ce qui venant de toi est certainement une marque d'amitié et même, un honneur. D'accord, tu me trouves un bien piètre âne, mais quand même, je te remercie. Ensuite, je te rejoins tout à fait dans ta vision relativiste des choses.

C'est non seulement vrai sur le plan, je dirais théorique, en ce sens que le chaud sans le froid n'existerait même pas, le haut sans le bas, le salé sans le sucré ou le suret sans le doux... et ainsi de suite. En fait, tu prends les deux pôles et tu établis une gradation de l'un à l'autre et inversement. Ainsi, la chaleur est un froid , disons , positif et le froid, une chaleur négative ou en tous cas, moindre. La chaleur est un froid relatif et le froid est une chaleur relative. Mais, sur le plan pratique, tu as raison aussi. Je m'explique, sais-tu qu'à l'équateur, dans les régions de plaine, la température est disons sensiblement la même toute l'année; il n'y a pas de saisons. Et bien, nos bons expatriés, les gens qui viennent de ces pays-ci, habitués aux saisons, ont bien du mal à vivre sans elles, sans ces contrastes de chaud et de froid, sans neige, sans glace et sans brouillard givrant. Au bout d'un temps, ils dépriment. Dès lors, tu avais parfaitement raison de m'inviter à apprécier le temps tel qu'il est... Je le fais volontiers, sauf...






Sauf quoi, mon cher Mârco Valdo M.I.. Sauf quoi exactement ?


Sauf que le temps n'est pas que la température et l'humidité relatives, il est aussi empreint de certains débordements qui parfois sont difficile à apprécier dans la sérénité. Par exemple, une avalanche, une coulée de lave, une marée un peu forte, une inondation... C'est d'ailleurs ce qui arrive de ces jours-ci à l'Italie et Rome est sous eaux. Venise aussi, mais c'est plus habituel.



Rome est sous eaux... dit l'âne en ouvrant une bouche gigantesque. C'est dire son étonnement.


Et bien oui, mon bon ami. Et c'est bien ennuyeux et même, dangereux. On raconte qu'une dame est morte dans un tunnel, dans une trémie... en voiture sous quatre mètres d'eau et de boues.


C'est bien malheureux et bien terrible tout ça. Mais, dis-moi, mon ami Mârco Valdo M.I., je te connais assez pour me poser la question de savoir si tu ne me réserves pas une histoire d'inondation, elle aussi.


Tu es bien perspicace, mon cher Lucien, pour un âne. On dirait que tu lis dans mes pensées... C'est vrai, c'est une histoire d'inondation. Mais je te promets une autre surprise... Je ne t'en dirai rien, tu la découvriras par toi-même. Donc, voilà, c'est une nouvelle de notre ami Ugo Dessy qui s'intitule tout simplement l'inondation. Évidemment, elle se passe en Sardaigne; car vois-tu, même en Sardaigne, il y a des inondations.






L'INONDATION


Nouvelle d'Ugo Dessy (L'alluvione)

Version française Marco Valdo M.I. – 2008



Il plut tant que les digues du fleuve se rompirent et que la moitié du village fut inondée.

On n'avait plus vu une colère de Dieu comme celle-là depuis 1917 – précisaient les vieux – depuis les temps de la grande guerre de Cadorna1 et de Diaz2.

Les eaux avaient dévalé grossissant les marais qui sans aucun canal vers la mer, ne purent les contenir; de nuit, à l'improviste, la marée fit irruption sur les routes, elle atteignit les portes, elle entra dans les maisons et dans les cours.

Antonio, dès l'aube, était appuyé au mur sous l'appui de fenêtre, fumant une cigarette, en s'intéressant aux allées venues des voisins qui déménageaient, chargés de matelas, de poêles, de saints en plâtre et d'autres objets.

Une paire d'enfants avaient retroussé leurs pantalons et pataugeaient dans l'eau trouble, trempés jusqu'aux cuisses, armés de harpons de roseau épointé, explorant le fond à la recherche de carpes.

Un tracteur envoyé par la Commune stationnait au point haut. Une barque recueillait les femmes et les enfants en bas, les transportait sur le chariot, entassés avec le mobilier pour être conduits dans les locaux de l'école maternelle.

Au milieu de la rue, Rina, avec une table de nuit sur le dos, avait relevé sa jupe pour faire le trajet de la porte de sa maison au chariot.

« Pas mal ! »  siffla Antonio en désignant d'un geste ses jambes découvertes.

Irritée, elle fit retomber sa jupe.

« Et bravo ! »  ricana-t-il « pour m'ennuyer, tu abîmes panorama et santé … » 

« Tu ferais mieux de donner la main à ton prochain, fainéant ».

« A un prochain comme toi, je les donnerais même toutes les deux, mes mains ! » Antonio cracha son mégot dans l'eau, arrivée à présent à un pas du seuil de sa maison. «  Deux fois rien; qu'elle aille au diable ! » avait-il pensé «  quatre nattes, trois chaises et une table ! » Et il s'engagea décidé, sans même retrousser des pantalons, avançant avec son balancement caractéristique du buste, les bras écartés, comme pour se tenir en équilibre.

« Allez, zio Andrea ! Tant qu'il y a de la vie, il a de l'espoir … » dit-il en entrant dans la chambre à coucher. Zio Andrea le regarda d'un air sombre. Sur le lit, trois marmots jouaient en sautant sur le treillis métallique à ras de l'eau. Une petite table flottait à l'envers. Zia Assunta enlevait les saints des parois, les baisait un à un en les reposant dans le panier.

«  Finissez de jouer maintenant, si cela ne vous gêne pas, car nous devons démonter le lit ». Antonio prit les bambins en gerbe sous le bras et les chargea sur le chariot. « Et soyez sages avec le cheval, c'est celui qui donne des coups de pied. »

Le lit tout rouillé ne sortait pas de son cadre. « Qui sait où est passé le marteau ! » Il dut chercher une pierre sur le toit.

« Le chat, nous avons oublié le chat… » Rina cherchait en regardant tout autour d'elle.

« Le chat, le chat… Il s'en tirera bien tout seul ! » Ils le trouvèrent dans la cour, sur les branches d'un figuier, tranquille pacifique qui observait sous lui l'insolite mer gris sale.

« Vous aussi à l'école » ordonna le garde qui circulait avec ses grandes bottes jusqu'aux cuisses et une feuille de papier rose à la main; et le chariot se mit en route.

Et ôtez ces figures d'enterrement; la Commune paye tout … » les encouragea Antonio.

« Hum. La commune paye tout… » maugréa zio Andrea.

« Que la volonté de Dieu soit faite » murmura zia Assunta.

Rina lui serra fort la main, avec un clin d'œil doux.


Antonio retrouva ses amis à l'auberge, remplie de gens comme le jour de la fête de Sant'Isidoro.

Dans le coin à peine illuminé de la petite fenêtre de la cour cimentée, se trouvaient assis Giovanni, Peppino et Raffaele.

« C'est ainsi que vous passez votre pauvre vie ! … » salua-t-il ironique, en s'asseyant en haut du banc.

« Et toi, si tu as tellement envie de travailler, pourquoi tu ne vas pas épierrer ? » lui répond du tac au tac Raffaele, en lui jetant une tasse de vin noir dégoûtante.

« A ta santé ! … Pourtant, si au lieu de faire pleuvoir de l'eau, ce cornu… »

Peppino secoue la tête : « Oui, moquez-vous, parlez… Braillez, braillez … Nous sommes fichus ! cette année nous mangerons de la boue et nous boirons de l'eau sale… »

« Et tu te gâtes le sang dès maintenant ? » Antonio le regarda avec un sourire de compassion. « De la famille, on en a tous; celui qui n'a pas d'enfants, a des vieux… »

« Et des dettes … de celles-là, nous en avons tous … » intervînt Giovanni, le moins bavard de la compagnie.

« Juste; je ne dis pas non… mais qu'avons-nous à gagner à pleurer en plus ? » l'interrompit Antonio, en versant à boire à tous. « Eh bien, vous pouvez me parler à moi de la meilleure chose, de Dieu, de philosophie … moi je vous répondrai toujours : que m'importe ? Buvons ! » Il lève son verre plein; il attend pour boire avec les autres; il reprend : « Nous ne nous enlèverons pas nos cornes de la tête… »

Ils parlaient nombreux dans la grande salle; pour se comprendre l'un l'autre, ils devaient hurler.

La fille d'Anselmo, le propriétaire du bistrot, avait fort à faire pour s'occuper de tous les litres et les demi-litres qui se vidaient. Elle répondait à tous comme elle le pouvait : « Je viens tout de suite », « J'ai seulement deux mains », « Je n'ai pas d'électricité » et elle tentait de s'en tirer au mieux parmi les mains baladeuses : « Tu n'as pas de fille ? », « Les mains te tomberont à terre «  et «  Mais pourquoi tu ne le fais pas à ta femme ? ».

« Filomena ! au lit, seulement une heure… » Antonio l'appela « Ne vois-tu pas qu'il pleut dehors et que dedans, nous, nous sommes à sec ? »

Les autres regardent alarmés en direction de la fenêtre.

« Va en enfer… » grommela Giovanni. « Ne sais-tu pas que j'ai de l'eau à quelques centimètres de la porte de ma maison … Je touche du fer 3 ! » Il fait des conjurations en glissant sa main dans sa poche; « Il ne manquerait plus qu'il pleuve encore ! »

« Mais n'était-ce pas ta femme, l'autre soir, qui semait du basilic et des œillets ? » observa ironique Antonio, en prenant pendant ce temps le demi-litre à Filomena et en lui passant, sans qu'il y paraisse, une petite flatterie dans le dos : « Eh bien, à présent, elle sera contente, elle ne devra pas arroser ! »

Il se tut en buvant. Parviennent à leurs oreilles les propos de la table voisine :

« Dieu n'a aucune estime pour nous… » se lamentait triste le plus vieux, avec sa longue barbe blanche souillée par le tabac juste sous le menton.

« C'est notre destin de souffrir… » poursuivit un autre.

Antonio se mit debout, récitant d'une voix scandalisée : « Même à l'auberge, on fait des prêches, à présent ! … Sortons pour respirer un peu d'air pur, amis, car ici il y a une odeur de … » Mais les autres ne se bougèrent pas, écoutant, muets, le vieux qui avait recommencé à parler.

« Si l'eau arrive dans ma maison, cette fois, je fais une folie … » explosa d'un coup Giovanni, farouche, en regardant à terre.

« Et à qui veux-tu t'en prendre … » chercha à le calmer Peppino, « A qui veux-tu t'en prendre ? Fais comme ils font à Bosa : quand il pleut, ils laissent pleuvoir… »



Un homme, un groupe de gamins passent en courant dans la rue.

« Il doit s'être passé Quelque chose … » dit Raffaele.

« Allons voir ! » se leva Antonio. Les autres le suivirent.

Dehors, on voit des gens se diriger précipitamment vers la rue Reine Marguerite, une des rues inondées.

« Que se passe-t-il ? » Ils arrêtèrent un garçon.

« Ignazia Serra se marie, aujourd'hui… »

Sur le terre-plein de la placette, des hommes et des femmes appuyés au parapet regardaient les barquettes qui s'étaient rassemblées devant la maison Serra. On y voyait les parents et les invités, en habits de fête; les jeunes, debout, manœuvraient les rames. La plus belle barquette, décorée de tapis et fleurie de menthe et de primerose4, attendait les époux, à moitié engagée dans l'entrée de la maison.

Quand Ignazia, portée à bras par ses frères, mit pied, après son époux, sur l'embarcation, la foule se pencha en avant pour mieux voir.

« Bonne fortune et bonne chance ! » souhaita en s'agitant une dame, en équilibre sur un seuil affleurant, et, perdant l'équilibre, elle tomba dans l'eau, avec ses jupes qui s'étaient ouvertes en corolle.

« Attention zia… » l'apostropha ironiquement un jeune homme aux bottes en caoutchouc, en tendant une main pour l'aider à sortir, « sinon, aujourd'hui, nous ferons un mariage et des funérailles ensemble. »

La barque des époux avec sa suite de barquettes se dirigea vers la partie haute émergée. Les gens agitaient les mains pour saluer, en lançant du blé, du sel et des vœux.

« On te l'avait dit que tu irais en voyage de noces à Venise!… » cria Antonio à l'époux, quand il passa à portée; « plus Venise que çà … et tu épargnes des sous, chançard ! »

« Va au diable! » répondit celui-ci, tout serré et suffocant dans sa veste de tissu bleu. « Et tu as de la chance que je suis dans les grâces de Dieu, autrement je te répondrais moi … »

« Année d'eau, année de fils ! » lui cria encore Antonio, en se moquant.

« Toh ! » l'époux lui tendit un bras et frappa dessus d'une main avec force. Son épouse se réfugia pudique sous son châle. Les hommes ricanèrent amusés.

« Eh bien, la fête est finie … » dit Raffaele en s'éloignant.

Au coin, ils s'arrêtèrent à l'étal des noisettes et des pois chiches. Il s'en firent verser une petite mesure dans un sachet.

Ils arrivèrent en se promenant sur la route des marais, une passerelle jetée sur l'eau.

Le maître était sorti avec ses élèves et disait :

« Voilà, regardez : ceci est une péninsule; celle-là, c'est une île et l'autre plus au fond est un isthme… »

A droite et à gauche, les campagnes étaient submergées; par endroits pointait la cime d'un olivier, la feuille d'un oponce5.

« Bonjour, maître ! » saluèrent-ils.

« Mais pourquoi ne met-il pas à pêcher ces désœuvrés ? Avec une canne chacun, il y aurait un beau petit dîner d'anguilles » observa Antonio.

Le maître fit semblant de ne pas entendre.

« Quel orgueil ! Pire que si c'était le fils de don Peppino ! » bougonna Antonio. Il ramassa une pierre et la lança à un chien qui reniflait au bord de la route.

« Dans le mille ! » observa-t-il satisfait.

Quelques gouttes pesantes commencèrent à tomber du gris qui, ayant empli tout le ciel, restait sombre immobile. Ils retournèrent à l'auberge.

Dans la salle, il restait peu de gens. Filomena assise derrière le comptoir se reposait en feuilletant un album de bandes dessinées.

« Merde ! C'est déjà l'heure du dîner… » prévînt Giovanni après avoir jeté un coup d'œil à l'horloge de fer-blanc pendue entre les bouteilles derrière le comptoir, « il est midi. »

« Eh, pour moi … une heure, je voudrais trouver, quelque chose à manger ! Si je ne mange pas de la corde de jonc aujourd'hui… il est resté seulement des murs de ma maison… s'ils y sont encore, avec ce mètre d'eau » grogna Peppino.

« Vous êtes grands pour rien… » intervînt un gamin qui circulait entre les tables vides en cherchant des mégots de cigarette; « De quoi manger, moi je sais où on peut en trouver … et de première qualité ! »

« Va-t-en !… » le menacèrent-ils. « De quoi manger, toi ! … Va-t-en ! »

« Que me donnerez-vous, si je vous le dis ? » insista le garçon.

«  Va-t-en, tout de suite… » répétèrent-ils indignés.

« C'est vrai, c'est vrai… Papa y est allé aussi, avec sa carriole … du côté de la digue rompue … un bœuf entier ! »

«  Va-t-en, on t'a dit … » le chassa Antonio. Et pour se faire mieux comprendre, il lui allongea une petite tape, en se levant à demi du banc.


L'âne de Raffaele faisait la sieste sous le hangar, dans la cour derrière la maison; à l'avant se trouvait la charrette rafistolée, avec ses brancards levés.

« Pendant que tu prépares l'âne, nous nous jetons quelque chose dans le corps » décida Antonio, en allant droit à la porte du buffet. Il trouva un saladier d'olives douces, un demi-pain et un morceau de fromage noir avec des vers. Giovanni découvrit une dame-jeanne de piquette et il se dépêcha de remplir un pichet.

« Il faudrait se bouger … avant que tout le village s'en aperçoive » suggéra Antonio en se fourrant une poignée d'olives en bouche et en en recrachant les noyaux au loin, en direction de la cheminée. Les autres approuvèrent d'un signe de tête, en mastiquant du pain et du fromage.

« L'âne est prêt » les informa peu après Raffaele, apparu sur le seuil avec l'animal bâté, tenu par la longe.

Antonio dévisagea l'âne avec mépris : « Mais que diable lui donnes-tu à manger à cette pauvre créature ? Des Notre Père et des Ave Maria ? » demanda-t-il avec sarcasme.



1 Cadorna : Luigi (Pallanza 1850 – Bordigheria 1928) – chef d'Etat major de l'armée italienne durant la guerre de 1915-1918.

2 Diaz : Armando (Napoli 1861 – Roma 1928) prit la succession du précédent après la défaite de Caporetto en 1917.

3 Toucher du fer : il est plaisant de remarquer qu'en français, l'expression habituelle est « toucher du bois« .

4 Primerose : en italien : malvarosa. Mais aussi : althea, passerose, rose trémière, guimauve, mauve, malvacée.

5 Oponce : opuntia, cactus, figuier de Barbarie, figuier d'Inde.

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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 23:11

Alors quoi, Lucien, tu n'as rien à dire ? Tu es bien muet pour un âne, dit Mârco Valdo M.I. Est-ce encore cette histoire de nuit noire à quatre heures de l'après-midi qui te chagrine ? Imagine un instant que tu sois un âne égaré du côté du Pôle et laissons de côté, le froid qu'il peut y régner. Ce serait une nuit de quelques mois...



Brrr, j'en ai froid dans le dos d'une pareille nuit, dit Lucien l'âne en tremblant de tous ses membres (sauf un... mais évidemment, celui-là même que la morale et la décence m'interdisent de préciser davantage et sur lequel, il n'a pas de tatouage... On peut parfois le vérifier). Et puis quelle idée d'envoyer un âne parmi les élans, les caribous, les rennes et je ne sais quels autres ongulés. Que veux-tu que je leur raconte ? Et puis, est-ce que toi, mon bon Mârco Valdo M.I, tu m'accompagnerais ? Sinon, qu'irais-je faire là-bas ? Et, dis-moi, pendant ce temps-là, avec qui converserais-tu ? À qui lirais-tu tes histoires ?



Pour ce qui est de raconter des histoires, je te fais confiance, mon cher ami Lucien, tu n'as fait que ça depuis des centaines d'années. Là, je ne crains rien pour toi. Et ici, à qui je raconterais mes histoires...? Mais enfin, comme d'habitude, à toi mon cher ami. Il me suffirait de faire semblant que tu es là, de te raconter près de l'arbre, d'inventer des conversations... et voilà tout, le tour serait joué.



Somme toute, si je te comprends bien, mon ami Mârco Valdo M.I, tu me proposes d'aller évangéliser les Esquimaux avec tes histoires. La belle affaire. Il faudrait quand même me fournir en histoires en quantité suffisante...



Tu as parfaitement raison, dit Mârco Valdo M.I. Mais rassure-toi, c'est un problème connu et résolu depuis longtemps. Sais-tu, mais oui, tu le sais, comment osé-je poser pareille question; enfin, allons-y quand même, sais-tu comment on dit un livre en grec.. et s'il te plaît, n'hésite pas à franciser ta réponse...



On dit, on dit, en francisant, quelque chose comme : bible. Et puis quoi ? En quoi, cette idée de bible pourrait être la solution à mon problème – en plus d'être la solution à tous les autres. Car si j'ai bien compris, pour certains humains, c'est un livre de recettes. Comment faire ceci, comment réagir à cela, ce qu'il faut manger et comment le cuire... C'est bien ça, ce bible, non ?



Oui, oui, Lucien, tu as parfaitement raison, disons, en gros, dit Mârco Valdo M.I. Mais laisse-moi te corriger, on en dit pas le bible, comme cela devrait être, mais la bible. Ne me demande pas pourquoi, c'est ainsi, point. Comme pour tout ce qui concerne le « livre ». Tu remarqueras d'ailleurs qu'il y a des milliards d'autres livres, mais seul – celui-là – et d'autres du même tonneau, ont l'arrogance de se prendre pour les livres. Je pense que la seule raison qu'on pourrait invoquer en ce sens serait le nombre d'exemplaires qu'on a en tiré depuis des siècles... Mais j'ajoute aussi que la plus grande part est distribuée gratuitement. Tu me diras que c'est un bon placement et qu'on récupère bien plus ensuite. C'est vrai à voir la richesse des églises qui sont un des commerces les plus prospères que l'on connaisse. D'accord, je m'appelle Mârco Valdo M.I et ce n'est sans doute pas pour rien.



Comment ça, dit Lucien l'âne, mon ami Mârco Valdo M.I, qu'est-ce que ton nom a à voir avec cette histoire de marketing séculaire ?



Tout simplement ceci, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I, que le dénommé Valdo fut parmi ceux qui, il y a déjà bien longtemps, ont violemment et obstinément dénoncé cette pratique biblique. En somme, Valdo n'avait a priori rien contre ce livre-là et même, toujours a priori, il en pensait tellement du bien qu'il le fit traduire pour savoir ce qu'il y avait dedans. En faisant cela, il a déclenché une fameuse bagarre qui se poursuit encore aujourd'hui. Mais enfin, personnellement, je ne partage pas tout à fait tous les points de vue de cet ancêtre, sauf peut-être pour ce qui concerne ce qu'il pensait des richesses, des riches et de la nécessaire solidarité entre les hommes. C'est ça surtout qui lui valu les pires ennuis; à lui et à tous ceux qui l'ont suivi. On les a poursuivis jusqu'au plus profond des montagnes. Un vrai massacre.











D'accord, dit l'âne Lucien en dressant ses oreilles à la verticale, manière à lui de montrer qu'il insiste un peu sur ce qu'il veut dire, c'est très bien tout ça, mais moi, je suis venu pour écouter une histoire, pas pour que tu me dises n'importe quoi.


Allons, allons, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I, n'importe quoi, n'importe quoi, tu exagères. Je te parlais quand même d'un de mes ancêtres putatifs et de son comportement proprement héroïque. On finissait sur le bûcher pour ça et même pour moins que ça. D'ailleurs, on a été jusqu'à punir des ânes de pareille façon. Il y en a qui voyaient le diable partout, comme d'autres voient des terroristes et spécialement chez les ânes. Laisse-moi te signaler, mon cher Lucien, dit Mârco Valdo M.I, que l'âne est l'animal méphitique par excellence. Un pas de travers et hop, au bûcher ! On ne rigolait pas dans ces temps-là. On ne rigole d'ailleurs pas trop dans certains coins de la planète encore actuellement. Comme tu l'entends le délire n'a pas cessé de poursuivre certains hommes. Cela dit, je vais te raconter l'histoire.


Enfin, dit Lucien l'âne. J'allais commencer à m'impatienter. Et de quelle histoire s'agit-il ? Ne veux-tu pas, juste pour me faire plaisir, comme ça, en passant, revenir un peu à nos « Achtung Banditen ! », il y a déjà un petit temps que je les attends, ces princes charmants. Comme chantait je ne sais plus qui... depuis le temps, depuis le temps que je l'attends, mon prince charmant...


J'arrive, j'arrive mon aimée... chantait Bobby Lapointe et en duo encore, avec une charmante dame au nom enchanteur d'Anne Sylvestre. Voilà d'où vient ta chanson. Cela dit, tu as bien raison, je vais te raconter la suite des aventures de nos amis romains dans les bois et les montagnes... Comme à l'habitude, je commencerai part te rappeler la fin de la fois précédente.






Il ne se passa rien, nous continuâmes à parler, ils nous firent voir les photographies et les lettres de leurs chers lointains. Un d'eux me montra un rosaire qu'il avait en poche. « Je suis catholique », me dit-il, en cherchant à établir avec moi, Italien et probablement catholique, un courant de sympathie et de confiance.


( Suite au prochain épisode)





La retraite de l'ennemi commença inopinément un matin quand, le front de Cassino s'étant effondré et les Allemands s'étant retranchés sur Valmontone, la pression des Alliés fut telle que les nazis furent contraints à céder en laissant seulement quelques groupes d'arrière-garde aux points stratégiques les plus importants.

Nous vîmes ainsi arriver sur nos montagnes l'infanterie ennemie en déroute. Par groupes épars, armés de fusil, souvent sans bagages, et sans sacs, ils se retiraient précipitamment vers le Nord.

Leur déroute désordonnée avait commencé depuis quelques heures quand un paysan vînt nous appeler car les Allemands saccageaient sa ferme. Nous partîmes à huit, armés de fusils, de pistolets et de grenades. Parmi nous, il y avait trois Russes armés de leurs mitraillettes courtes. Ils avaient taillé le canon et la crosse de nos Berretas pour en faire de gros pistolets automatiques. Nous traversâmes en courant la campagne en direction de la ferme violée par l'ennemi. Quand nous l'atteignîmes, nous nous plaçâmes autour des bâtiments. Nous approchâmes prudemment, en rampant dans le blé haut, et nous nous mîmes en position sur l'aire d'une hauteur qui la surplombait. Les Allemands, en dessous, avaient dressé une table avec les rares choses qu'ils avaient réussi à trouver dans la maison et ils s'apprêtaient à manger. Sûrs de ne devoir subir aucune attaque, ils avaient laissé leurs armes de côté et ils criaient et riaient de la joie de ce repas inespéré.

Nous enfichâmes la baïonnette sur le canon de nos fusils, puis ensemble, en hurlant, nous nous jetâmes sur eux en l'intimant de se rendre. Ils se rendirent immédiatement, terrorisés. L'assaut de civils sales, avec de longues barbes, avec leurs baïonnettes luisant au soleil du midi devait avoir réveillé chez eux le souvenir des anciennes légendes sur les brigands du Sud et avait paralysé leur capacité de réaction. Ils étaient une douzaine et nous les fîmes prisonniers. Parmi eux, il y avait un Autrichien de dix-neuf ans qui se mit à notre disposition et nous demanda même d'être enrôlé comme partisan. Nous ne pouvions pas nous fier à lui immédiatement et au point d'accepter son offre. Dans les jours suivants cependant, nous l'utilisâmes pour les corvées d'eau et de vivres et nous lui confiâmes d'emmener avec lui quelques uns des siens, gardés par quelques uns d'entre nous. Quand, un peu plus tard, nos entrâmes en possession de mulets, nous lui en confiâmes l'entretien. Nous encadrâmes nos prisonniers et nous nous préparâmes à traverser la montagne pour retourner à notre base. Durant la marche, nous nous étions arrêtés sur un chemin muletier au bord d'un torrent pour nous rafraîchir et pour faire l'inventaire des armes que nous avions capturées et le compte et la liste des prisonniers. Les Allemands nous donnèrent leurs papiers et s'installèrent le long des rives du torrent pour se laver ou au moins, faire passer leur peur. Il y avait un peu de mouvement et un d'entre eux tenta d'en profiter pour s'échapper rapidement vers la campagne. Un camarade s'en aperçut et d'une brève rafale de mitraillette le blessa gravement. L'Allemand tomba à terre; les autres restèrent immobiles, muets. Je cherchai à leur expliquer qu'ils devaient se résigner à être nos prisonniers. Que l'alternative était la mort. Qu'il n'y avait pas d'autre choix étant donné le type de guerre auquel ils nous avaient contraints. Tandis que je parlais, ils se taisaient. Leur silence et mon discours furent rompus, soudain, par un coup de pistolet, sec, qui déchira l'air. Nous nous tournâmes d'un bon, mais, tandis que nous nous tournions, tous avaient déjà compris ce qui s'était passé : l'homme qui gisait à terre blessé, était mort.

Je n'oublierai jamais ce coup isolé.

Je n'avais donné aucun ordre; et pendant un moment, je sentis monter en moi la rage pour cette exécution qui cependant était inévitable. Je me rendis compte subitement que nous n'aurions pas pu faire autrement. Il n'était pas possible d'emmener avec nous un blessé, ni de l'aider à survivre, ni d'adoucir ses souffrances. Nous n'avions ni médicaments, ni bandages. Le laisser libre ou le confier à quelqu'un pouvait constituer un grave risque pour notre formation et pour la population civile. Toutes ces considérations étaient encore plus renforcées par le besoin que nous avions de démontrer aux autres prisonniers que leur vie dépendait aussi de leur comportement,car la guerre que nous menions ne nous consentait pas le luxe de faire des prisonniers. Nous dérogions à cette loi seulement en raison des conditions particulières où nous nous trouvions.

Autant se coup de pistolet fut inhumain, autant fut terrible la mort de ce jeune homme sous le soleil de mai, au milieu de la campagne en fleurs, que chacun de nous, témoins, amis ou ennemis, resta sans voix. Aucun de nous n'oubliera cette mort? Et elle entre dans le compte. Dans le compte que nous réclamions alors et que nous réclamons encore aujourd'hui au fascisme qui nous a contraints à une lutte si impitoyable.









Un matin vers 11 heures, un paysan arriva hors d'haleine à note base sur la montagne.

« Les Allemands ! », me dit-il,il n'avait aps encore repris son souffle. « Ils m'ont tout volé ! »

« Où ? »

« En bas, chez moi, dans la plaine. Venez, ils embarquent tout. »

Il était effondré. Il avait sauvé peu de choses de la furie de la guerre et il pensait désormais en avoir fini, maintenant que la guerre se terminait. À douze, nous prîmes nos armes et nous le suivîmes.

À perdre haleine, à travers la montagne, en sautant d'un rocher à l'autre, nous nous jetâmes vers la plaine où l'ennemi passait en déroute. Nous suivîmes en courant des sentiers gelés, dans la poussière, les broussailles, à travers champs. Les gens qui nous connaissaient, nous voyaient passer avec angoisse et affection et ils nous saluaient.

En une demi-heure, nous arrivâmes à la ferme dans la plaine. Elle s'élevait entre les arbres et il y avait plein d'ennemis au dedans et au dehors. Cette fois aussi, nous utilisâmes la tactique de l'encerclement, avec le but de leur intimer de se rendre, de les faire prisonniers et de nous refournir en armes et en munitions. Tandis que nous avancions précautionneusement vers l'édifice, disposés en demi-cercle, Carla heurta un Allemand couché à terre. Elle lui fit signe, en silence, de se rendre en pointant sur lui sa mitraillette. Un autre soldat ennemi s'aperçut de ce qui se passait et ils s'approcha de Carla pour la frapper avec son pistolet. Un partisan, à son tour, vit la scène et prompt, il tira un coup de fusil qui le fit s'écrouler juste sur le dos de note camarade. Ce coup de fusil avait sauvé Carla, mais il avait mis en l'air notre plan. À l'instant et avec détermination, j'ordonnai le combat immédiatement; il fallait attaquer et la bataille s'engagea.

Les ennemis se précipitèrent sur leurs armes, qu'ils avaient placées en faisceaux autour de la ferme, et ils commencèrent à nous tirer dessus. Nous nous jetâmes à terre et depuis la jachère, nous tirâmes sur ceux qui se trouvaient à l'entrée de la ferme. Quand on les vit tomber, nous nous relevâmes à découvert pour ramasser leurs armes et les munitions qui auraient pu nous servir immédiatement, au cas où les nôtres s'épuiseraient et pour armer ensuite d'autres camarades. Il nous sembla que leur feu diminuait; nous leur intimâmes de se rendre.

Évidemment, nous avions sous-estimé les forces de l'ennemi qui entretemps était revenu de sa surprise et s'était disposé pour le combat au milieu des arbres; ils s'approchèrent de nous en s'élargissant en éventail. Nous élargîmes notre demi-cercle en avançant vers eux pour nous jeter dans la lutte au corps à corps et conclure le combat à la baïonnette.

Nous arrivâmes rapidement à une distance rapprochée, leurs rafales semblaient ne pas pouvoir nous atteindre; peut-être, la surprise et la peur rendaient leur tirs imprécis ou peut-être n'avaient-ils pas bien saisi où nous étions et d'où nous tirions.

Clara, à genoux près de moi, déchargeait sa mitraillette sur les ennemis qui s'approchaient. Je pensai qu'il fallait alléger la pression de l'ennemi et empêcher que les Allemands ne trouvent refuge à l'intérieur de la maison; je me jetai alors vers la porte d'entrée.

« Protège-moi », hurlais-je à Carla, « je vais là-bas » et en courant, j'atteins la façade de la ferme, je renverse une grosse table de bois qui se trouvait devant moi, près de laquelle gisaient les corps de deux Allemands et où il y avait des fusils et des sacs. Sans cesser de tirer en rafales contre les ennemis, je cherchai un me faire une protection de la table et des sacs, tandis que Carla protégeait ma manœuvre en tenant sous le feu de son arme le flanc des Allemands, qui reculèrent de quelques mètres.

Les Allemands s'étaient désormais retirés. Nous pûmes nous rassembler et nous constatâmes qu'aucun d'entre nous n'était blessé. Mais rapidement entre les arbres un peu plus loin, on vit un nouveau mouvement de gens en uniforme vert qui avançaient prudemment. Nous vîmes qu'ils étaient nombreux, quarante ou cinquante. Puis, des ordres secs s'élevèrent et des hommes se disposèrent à placer une mitrailleuse. Nous dûmes décrocher.

Pendant une minute, les armes se turent; on entendait, pas loin, le roulement de l'artillerie et le ronflement de moteur des avions.

Je donnai l'ordre de se replier rapidement en emmenant les armes et les munitions des ennemis tombés ou qui avaient été abandonnées par ceux qui avaient fui.

Un long espace découvert séparait la ferme d'un creux, dans lequel nous retrouverions le bois et la sauvegarde. Nous dûmes parcourir ce terrain en zig-zag pour éviter d'être touchés car l'ennemi recommençait à tirer. Ainsi fut fait, mais cete fois leurs coups, précis, nous sifflaient aux oreilles et soulevaient la terre autour de nous quand de temps à autre, nous nous jetions à plat ventre pour reprendre souffle. Je restai en arrière avec Carla pendant que l'ennemi, qui n'avait pas encore mis en action sa mitrailleuse, continuait à tirer et se lançait à notre poursuite. Nous les sentions, dans le champ, à quelques mètres derrière nous. Nous nous jetâmes à terre, alors, nous deux qui étions à l'arrière et nous déchargeâmes contre eux tout notre chargeur. Eux aussi s'arrêtèrent. Carla et moi, nous restâmes rapidement seuls sur ce terrain découvert.

Allons-y, dis-je à Carla, c'est à nous. Carla se leva et fonça en courant vers le vallon. J'avais rechargé mon arme. Je tirai à nouveau. Puis, je cherchai à m'éloigner moi aussi. Mais ma fuite était entravée par des fusils (quatre ou cinq, je ne me rappelle plus) et deux sacs que je tirai derrière moi.

Ainsi, encourant sur ce terrain inégal et avec ce poids sur le dos, mes chaussures de ville me trahirent et une entorse à une cheville me fit tomber.

Je restai allongé, immobile quelques instants. Même les Allemands, pensant peut-être qu'ils m'avaient touché, s'arrêtèrent à quelques dizaines de mètres de moi. Je me relevai et je repris ma course mais la crainte, la pression, le poids, le terrain accidenté et la douleur me firent tomber à nouveau; sur l'autre cheville.

Je pensai un moment à ce que je pourrais faire et j'eus l'impression que pour moi, c'était fini. Étendu sur le sol, je tirais contre toute forme qui je voyais bouger sur le terrain devant moi. Puis j'entendis derrière moi des coups de feu tirés contre l'ennemi. Je me retournai et je vis que Carla était revenue et prenait position au bord du vallon avec sa mitraillette pour me porter secours.

« Pendant qu'elle tire », pensais-je, « peut-être que j'y arriverai », et sans rien abandonner de mon butin, en sautant et en me roulant sur le terrain, je me dirigeai ainsi vers ce vallon qui était mon sauveur.

Les autres camarades entretemps étaient revenus. Le combat reprit violemment et les ennemis s'éloignèrent à nouveau vers les arbres. De là, alors, la mitrailleuse entra en scène.

Nous nous jetâmes dans le vallon et dans le bois. Les Allemands continuèrent à tirer un peu, mais ne nous suivirent pas. Puis, ce fut le silence.



(suite au prochain épisode)

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26 novembre 2008 3 26 /11 /novembre /2008 22:54


Tiens voilà Lucien, on t'a pas vu de la semaine... Tiens voilà Lucien... chantonne Mârco Valdo M.I., tout en se balançant d'un pied sur l'autre, manière comme une autre de signifier la bienvenue à un ami. Une sorte de petite danse...




Salut, oh grand Mârco Valdo M.I.. , je suis bien content de te voir et je te salue, dit Lucien l'âne en balançant la tête en guise de salut réciproque. Figure-toi que j'ai eu bien du mal à venir à temps jusqu'ici, car tu vois bien la taille de mon nez et la largeur de mon crâne, et bien...


Et bien quoi ?, mon cher ami Lucien. Que t'est-il arrivé qui concerne tant ton nez – dont je reconnais volontiers qu'il est bien grand et ton front, dont je reconnais aussi qu'il est fort large ? En quoi ont-ils à ce point perturbé le cours de ta journée ?


Si ce n'était que la journée, mon bon Mârco Valdo M.I., mais l'affaire m'a tenu toute la nuit éveillé. Donc, je reviens à mon nez et à mon crâne et à ton imagination... Imagine, mon bon Mârco Valdo M.I., imagine... qu'il y a là-dedans des sinus et que lorsque je suis atteint par un rhume ou qu'il s'y déclare une inflammation, une infection, que sais-je... C'est très douloureux et je ne sais comment m'en débarrasser. Et bien, c'est précisément ce qui m'est arrivé dès hier soir en rentrant chez moi. Et bien entendu, comment veux-tu que je me mouche et pour ce qui est des remèdes, je n'en connais aucun. J'aurais bien mâchouillé quelques branches de saule, mais pour cela il eût fallu sortir et courir au bord de la rivière. Je n'en avais ni le goût, ni la force. Tu sais ce que c'est quand on est malade...


Oui, oui, je vois bien tout ça. Mais enfin, je n'imaginais même pas qu'un âne pouvais souffrir du rhume ou de la sinusite. A la réflexion, mon pauvre Lucien, je me dis que ça doit être assez épouvantable et j'en ai des frissons pour toi. Je comprends bien que tu ne te sois pas précipité dans la nuit, avec ce froid et cette humidité à la rivière. Mais au fait, tu penses vraiment que de mâchouiller du saule t'aurais aidé...


Certainement, mon cher Mârco Valdo M.I., c'est d'ailleurs ce que j'ai fait depuis le matin quand j'ai eu le courage de sortir avec ma tête pleine de cloches énormes, avec mes difficultés respiratoires et ces frissons de fièvre qui me hantaient. Je suis allé à la rivière et j'ai mastiqué des branches de saule – feuilles comprises, pendant des heures. Si j'avais pu trouver des coquelicots ou des pavots, j'aurais fait de même, mais à cette saison, ils sont rares. C'est dommage, car ce sont d'excellents antidouleurs. Alors, il ne me restait que le saule et son excellent acide salicylique...


Quelle bonne idée, tu as eue... Lucien, mon copain. En somme, tu as pris l'équivalent d'une ou plusieurs aspirines. Et le résultat ?


Bof, dit Lucien l'âne en dodelinant de la tête, ça commence à aller. J'ai un peu l'impression que tout le brouillard de la rivière se balade dans mon crâne, mais en somme, ça va.


N'aurais-tu pas encore fait la fête avec tes copains, Lucien ?, demande Mârco Valdo M.I.. Car tu sais, le lendemain de fêtes, on a parfois des sensations du genre de ce que tu me décris là...


Oui, je sais,dit Lucien l'âne aux yeux embués et au nez tout trempé, vous appelez ça, la gueule de bois... Mais je t'assure, mon cher Mârco Valdo M.I., que cette fois, c'était bien un rhume. Et je ne parle même pas des éternuements que j'ai dû faire pour me dégager.


Oui, oui, j'imagine, dit Mârco Valdo M.I.. Enfin, j'essaye de ne pas trop imaginer la chose... Disons que je compatis. Je t'entends d'ici, une vraie fanfare. Et pour te consoler, je vais te raconter la fin de l'histoire qui se passe à Pinello, tu sais, ce petit village de Sardaigne où s'affrontent les deux cercles : le Cercle de Lecture et le Cercle prolétarien. Compte tenu de ton état, je ne vais pas faire traîner la chose. Allons-y.

Comme à l'habitude, je reprends à la fin de l'épisode précédent...








Secundo : écrire, faire imprimer et afficher un manifeste public de protestation. Mission à confier au professeur Caïo, apprécié pour ses poésies lyriques, et pour cela tout à fait apte à stigmatiser de mots destructeurs "les blasphèmes subversifs de l'ordre constitué". La phrase, prononcée par Monsieur Filippo, maréchal des carabiniers royaux à la retraite, plut à tous. "Par son ton qui frappait comme le marteau sur l'enclume", souligna le professeur Caïo.


(Suite au prochain épisode)




Au Cercle




Le prof. Serri dott. Caïo – comme on lisait sur les cartes de visite "bristol" qu'il n'oubliait jamais de laisser noblement à chaque nouvelle connaissance – au village était plus communément appelé "dottor ca…"

On ne doutait pas que l'auteur de ce surnom, si peu révérencieux, était le même avocat Giri, le social-démocrate, un blagueur qui cachait derrière son ironie son envie vis-à-vis de le brillant succès de certains vers du professeur dans le périodique de l'évêque.

La mère de Caïo Serri, l'épicière veuve de guerre, avait volé sur le poids et sauté son repas pendant plus de dix ans, pour faire étudier son fils; et elle lui avait fait, comme on dit, le cul sur la chaise, pour qu'il se diplôma en lettres.

"Mon fils", lui avait-elle dit et répété dès l'enfance, "dans la vie, pour faire son chemin, il faut toujours dire oui oui et non non … Écoute, regarde et sois muet. Celui qui a commandé hier, commande aujourd'hui et commandera demain.

Déjà lorsqu'il était étudiant en moyennes supérieures, il se mêlait au groupe du Cercle; un soir où, se glissant parmi les autres, il avait réussi à les précéder tous pour payer le compte au bariste1, il avait couru chez lui satisfait pour le raconter à sa mère. Elle, en l'admirant, s'était exclamée : "Fils béni, tu en feras du chemin…"

Et du chemin, en vérité, il en avait fait un bout et il continuait à en faire encore avec une chaire d'école moyenne distante de Pinello de plus de trente kilomètres.

Désormais, il a atteint toutes ses aspirations. Il continuait cependant à soigner sa culture avec des lectures des classiques.

Le prof. Caïo, depuis qu'il avait découvert les lyriques de Garcia Lorca était devenu moins assidu au Cercle. Il tenait pour lui sa découverte, bien entendu, car il n'était pas convenable de donner les perles aux cochons. Il révérait mais méprisait ces gens présomptueux et ignorants qui mesuraient l'homme à des sacs de blé et à des pieds de vigne.

Quand il avait obtenu sa licence, sa mère avait été dans toutes les maisons dignes du nouveau rang de son fils pour déposer ses invitations. Ç'avait été une fête mémorable à Pinello. Elle avait nettoyé et rhabillé les grands parents de la tête aux pieds et ainsi harnachés, elle les avait fait asseoir dans un coin. Annuncia et Rina, des voisines de la maison, s'étaient prêtées pour faire les servantes, avec la très vive recommandation de ne pas oublier de dire "dottore" en adressant la parole au héros de la fête.

Appeler "dottore" son propre fils était la grande satisfaction qui la payait de tant d'années de sacrifices et de privations. Si elle allait à la boutique acheter deux sardines, "Fais attention, Enrico, des belles et des grasses, c'est pour le dottore", disait-elle. Ou bien, aux voisins : "Le dottore se repose. Eh, le dottore … le mérite bien lui, son repos, après toutes les études qu'il a faites à l'université !" L'Université, dans son imagination, était un lieu sacré, un merveilleux temple, où à des adeptes peu nombreux et fortunés, on prodiguait, par le biais d'une magie, une grâce spéciale, une onction capable de transformer un pêcheur fraudeur des maris en brigadier des douanes. Il lui était quelquefois arrivé de l'appeler elle-même ainsi : "Aujourd'hui, dottor Caïo, vous devez vous contenter de la soupe aux pois !" Et son fils, en la regardant, la rabrouait avec bienveillance : "Enfin, Maman, il ne faut pas exagérer…"

Il passait de nombreuses heures de son temps derrière son bureau – le premier meuble acheté à crédit après son premier salaire – qui en imposait encore plus, brillant et massif, dans la petite pièce aux murs courbes de briques crues. Il y recevait les gens harcelés que sa mère lui amenait afin qu'avec sa culture, contre paiement, il résolut et il aplanit les situations les pus disparates.

Il était venu une fois un chevrier pour le prier d'intervenir dans sa controverse avec un paysan à propos du chemin de pacage. "Un dottore comme mon fils sait tout, il a tout étudié", disait l'épicière à ses commères. Et le professeur Caïo pour se tenir à la hauteur de son titre, se chargeait d'une responsabilité trop grande pour lui. Il parlait et parlait pendant une bonne heure – son visiteur restait debout, intimidé, avec son béret sous l'aisselle, devant l'énorme bureau – avec beaucoup de citations grecques et latines, il laissait, la plupart des fois, les choses comme elles étaient.

Rentré du cercle, après la réunion plénière, il prévint sa mère : "Je ne veux être dérangé sous aucun motif !"

La rédaction du manifeste l'occuperait, pour le reste de la soirée.

A minuit, sans avoir bougé même pour le repas, soutenu par les cafés que sa mère obligeamment lui portait directement dans la cafetière, après avoir feuilleté divers textes d'histoire et un recueil de sentences latines, il revoyait le brouillon du manifeste pendu au mur avec deux punaises.

"NON PRODEST AD CONCORDIAM CIVITATIS " lisait-on à la première ligne. Puis, à mi-parcours : "Jusqu'à quand, ô ville élue, subiras-tu sur ton sol vierge la honte et la risée de hordes vandales rouges ?" Et au bout : "La chrétienté, se souvenant de Roncevaux et de Lépante, arrêtera encore une fois, à Pinello, les armées de la Barbarie !"


*****


Les armées de la Barbarie, Monsieur Cicala, le maître Riccio, Cesarino et Fabio, deux frères ouvriers agricoles, et Gigi, le maréchal-ferrant arrangeaient à ce moment les locaux de leur Cercle à la lumière de bougies. L'électricien, créature de don Crispino, sous le prétexte que "les choses doivent se faire dans l'ordre et la loi", avait repoussé la demande de raccordement car il manquait la vignette réglementaire.

Ils s'étaient procuré une table, un fauteuil et quatre chaises apportés par chacun d'eux de leur maison et un comptoir acheté au bistro qui l'avait remisé dans sa cour.

Le percepteur, notant la pauvreté du mobilier, d'autre part en accord avec l'esprit de son initiative, après une longue hésitation, s'était décidé à transporter au cercle fauteuil et peinture. Il voulut en outre accompagner personnellement les porteurs pour éviter les dommages.

La victoire lui parut complète, quand, complètement épuisé par sa journée mouvementée, il s'assit détendu devant la "Prise de la Bastille" qui bénéficiait d'une bonne lumière face à la fenêtre.

Les quatre membres s'asseyaient au comptoir du bistro posé devant la fenêtre.

"Et maintenant que tout est en place", dit-il, "il faut donner son nom à notre Cercle."

" Un nom qui indique un programme" précisa le maître Riccio.

Après une longue discussion entre le percepteur et le maître, il fut décidé de l'appeler " Cercle Prolétarien Révolutionnaire". L'adjectif révolutionnaire sembla excessif et désuet; c'est pourquoi, on décida de le supprimer.

La classe ouvrière approuva, un peu ennuyée, d'un signe de tête.


*****


Le samedi soir, veille de l'inauguration, l'avocat Giri, le social-démocrate, s'était posté au coin du tabac, en attente du maître Riccio.

En ce qui concerne la mission qui lui avait été confiée, il ne doutait pas du tout de ses propres capacités à convaincre;il doutait, cependant, de la capacité de compréhension d'autrui.

Socialiste humanitaire libéral, comme il se définissait, l'avocat Giri aimait la compagnie, les liqueurs et les filles. Il exprimait sa vocation sociale par des boutades caustiques, par lesquelles il clouait hommes et femmes du village "au drame", disait-il, "de leur condition humaine et à la conscience de leur responsabilité civique". Un soir où Gigi, le maréchal-ferrant, s'était senti humilié en public, sans pouvoir réagir à la volubilité débridée de Giri, il l'avait étendu d'un coup de poing. (C'est pour cette raison que Gigi avait accepté immédiatement d'entrer au cercle révolutionnaire)".

L'avocat méprisait les Pinellais, "une abonde de canailles", incapables d'utiliser leur cerveau; mais par son humanitarisme, il s'unissait souvent à des cliques de tous niveaux. Il se différenciait de la foule par des phrases pour la plupart énoncées avec un petit rire sarcastique, par sa façon bizarre de se vêtir – toujours en habit clair avec une cravate noire. Il fumait des "Alfa" – il rappelait à ses amis que le Ministre Untel les fumait aussi – "les seules cigarettes qui me satisfont,; les autres sont pour les dames !" disait-il en en sortant une de son étui d'argent et en l'enfilant sans un long porte-cigarettes noir.

Il se vantait de la paternité d'au moins la moitié des surnoms portés par les Pinellais. C'était une spécialité, la sienne, qui le rendait craint et respecté aussi par ses vingt-sept collègues de la préture2 de Chiaro, où il exerçait sa profession.

Quand le maître Riccio passa devant lui, il avait déjà sa phrase prête : "Tu cours aux barricades, nouveau Lénine ?"

L'autre s'arrêta, embarrassé, cherchant inutilement à répondre sur le même ton. Et il fut bien heureux de pouvoir se tirer d'affaire en acceptant l'apéritif que l'avocat lui offrait.

Ils s'assirent dans le coin le plus discret du bar. Le maître cherchait à fuir le sourire mêlé d'ironie et de commisération par lesquels il se sentait défié. Pour sortir d'embarras, en criant d'une voix de stentor, car dans le bar et dans les bistros de Pinello, les gens avaient l'habitude de crier sans raison, il dit :

"Il y avait un bout de temps que nous nous étions vus…"

"Hommes et bêtes se rencontrent toujours." Répondit l'autre en paraphrasant. Puis, il alluma une de ses cigarettes pestilentielles, il ajouta : "J'ai entendu dire que tu t'es mis à la politique …" Il laissa tomber ses mots, sans bruit, en aspirant une bouffée de fumée. "Au fond, chacun est libre d'avoir les idées qu'il veut. Je suis libéral parmi les libéraux, à ce propos…quand même tu pourrais être le disciple d'un meilleur maître."

Piqué, le maître répondit : "Mes idées à moi, je ne les prends dans la tête de personne ! Je ne suis pas de ceux qui se laissent duper par le premier venu, moi."

"Je ne dis pas non. Cependant, dis-moi avec qui tu vas et je te dirai avec qui tu es. Monsieur Cicala est un filou qui se sert de toi pour lui tirer les marrons du feu. S'il devait y avoir des pattes brûlées, ce seront naturellement les tiennes … Et puis, te rends-tu compte qu'il ne possède pas le sens du ridicule ? Lui et son histoire d'ouvrir un Cercle… tout à fait risible !"

"Risible … Je ne dirais pas … et le Cercle de don Crispino, votre cercle, est moins ridicule, peut-être ?"

"Il l'est… mais après trente-sept ans de vie même les institutions les plus ridicules deviennent sérieuses. La tradition est partout dans les pratiques humaines… A Pinello, il n'existe pas de tradition marxiste ! – et pour cela, un Cercle marxiste est seulement ridicule."

Le maître Riccio le regarda de biais après être resté pensif.

"Où veux-tu m'emmener avec cette discussion ?"

"Je croyais que tu étais y déjà arrivé !"

"Désormais, on y est. C'est une expérience que je veux faire. " soupira le maître. "Si les choses tournent mal, il sera toujours temps de revenir sur mon opinion et de faire marche arrière…"

"Si tu le peux !" conclut l'avocat Giri avec un sourire qui disait tant de choses, mais qui au maître paru vouloir dire : " Pauvre nigaud !". C'est pourquoi il s'en sortit penaud, travaillé d'une crise profonde dans son cœur.



*****




Le Bariste




Le dimanche matin, on inaugura le Cercle Prolétarien Révolutionnaire.

Monsieur Cicala, en se tenant continuellement sur le seuil, jubilait en lançant des coups d'œil provocateurs à ceux du cercle de lecture qui, sans en avoir l'air, suivaient de leur place chaque mouvement des bolcheviques.

La table était préparée pour le coup de l'inauguration. Les frères Cesarino et Fabio avaient apporté une bouteille de vin blanc et le maître un cornet de macarons faits à la maison.

Le discours du percepteur, fait le verre à la main, les neufs du Cercle adverse l'entendirent aussi et ils le soulignèrent de boutades salaces et de risées goguenardes.

Ils durent retenir par la force don Crispino, décidé à intervenir avec son alpenstock pour mettre fin à la provocation, quand monsieur Cicala prononça la phrase : " d'ici partira le mouvement du peuple travailleur de Pinello, exploité par d'ignobles capitalistes." Ils le convainquirent de faire un discours en réplique. Ils applaudirent à se peler les mains, quand, monté sur la table, il porta la contradiction.

Une heure plus tard, ennuyé de voir toujours les mêmes gens passer et repasser dans la rue et influencé par ceux du Cercle d'en face, qu'il voyait occupés béatement à jouer aux "tarots", Gigi le maréchal-ferrant tira de sa poche un paquet de cartes presque neuf et proposa : "Pourquoi ne ferions-nous pas nous aussi une petite partie, à celui qui paye le café ?"

Monsieur Cicala, les cartes mélangées d'une main experte, commença à les distribuer, en les lançant en tas, rapidement et en ordre, aux quatre côtés de la table.



*****


Le mardi, à côté des blanches du Cercle de Lecture, apparurent sur les murs du village les affiches rouges du Cercle Prolétarien.

La mère du professeur Caïo n'avait pas pu résister au désir de raconter dans sa boutique le grand effort du "dottore" et Marietta était allée le rapporter à son patron, lequel avait immédiatement rédigé et envoyé à l'imprimerie un contre-manifeste.

Les paysans, en rentrant du travail, devant le spectacle inhabituel des murs tapissés, s'arrêtèrent par curiosité. Ils firent quelques commentaires, mais seulement sur la couleur des affiches, car les rares qui savaient lire, n'avaient rien compris aux mots qui étaient écrits. C'est pourquoi ils recommencèrent à parler des choses dont ils avaient toujours parlé : de la récolte, comment Dieu l'envoie; des pâtures asséchées par le gel et spécialement du blé, qui, si le temps ne l'avait pas aidé, serait allé tout à fait mal…




FIN




1 bariste : personne qui tient le bar. Ce terme est de loin préférable à l'idiome anglo-saxon "barman" souvent employé (à tort et contrairement au sens de la langue; barman : homme-bar ferait en effet plutôt penser à un homme-meuble dans les poches duquel on rangerait les bouteilles...) en français.

2 Pretura : en Italie, siège du tribunal de première instance et le dit-tribunal; le magistrat correspondant est le "pretore".

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23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 23:03

Dis-moi, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I.. Dis-moi, que sais-tu de la marche du monde et qu'en penses-tu ?


Ah, ah, dit Lucien l'âne en faisant un grand sourire de sa denture si longue. Voilà ce que j'en dis.


Mais, Lucien mon ami, tu n'en dis pas plus que n'en aurait dit Bosse-de-Nage. Cela ne m'éclaire pas beaucoup sur ce que tu en sais et sur ce que tu en penses.





D'accord, Mârco Valdo M.I., je vais t'expliquer. En fait, en tant qu'âne, je ne sais pas grand chose de la marche du monde et d'ailleurs, je ne crois pas que le fait de savoir cela au jour le jour ait une grande importance. Bien sûr, comme tout le monde, j'en ai des échos, de vagues échos, comme des vagues, justement. Vois-tu, Mârco Valdo M.I., ce que j'en pense découle de ce que je viens de te dire. Dans ma vie d'âne, c'est la seule que j'ai, si tu veux bien t'en souvenir et c'est aussi celle que j'ai choisie en définitive, car elle m'assure une longue et paisible existence, donc, disais-je, dans ma vie d'âne, les seules choses qui comptent vraiment sont quotidiennes. Par exemple, le temps qu'il fait, ou le récit que tu vas me faire... Mais les gouttelettes de l'écume des jours, je n'en ai pas grand chose à retirer. Prenons un exemple, j'entends que certains humains se préoccupent beaucoup de savoir si telle demoiselle porte des sous-vêtements... Que veux-tu que ça me fasse ? À moi qui me promène toujours tout nu. Autre exemple, certains humains sont friands de savoir si tel coureur va courir, si tel qui joue à la balle avec ses pieds sera vendu et à quel prix... Et j'arrête là, mais imagine que certains s'intéressent à des objets parfaitement vains et inutiles, d'autres collectionnent n'importe quoi...


Je te comprends, Lucien mon ami, mais je ne parlais pas de ces futilités, je pensais à des choses plus considérables. Par exemple, l'élection d'un président, si possible d'un grand pays... Car tu le devines, plus le pays est grand, plus le président sera grand.


Et bien, Mârco Valdo M.I., je vais te dire. J'en ai vu passer des présidents de grands pays. J'en ai entendu qui allaient changer le monde. Tu sais ce que j'en dis, je n'ai pas vu de grands changements. Du moins, pour nous, le petit peuple. Enfin, je veux bien croire que pour les humains, ici et maintenant, les choses sont plus confortables qu'il y a un certain temps. Cela, je veux bien le croire. J'ai dit ici et maintenant, car ailleurs... et plus tard ... Par contre, vois-tu, mon ami, ce qui m'intéresse plus, car ça, foi d'âne, m'intéresse bien plus, et sans doute, tant que je vivrai et je vis depuis longtemps et pour longtemps encore, restera dans ma mémoire, ce sont tes fameux récits. Je dis bien pour moi, pour l'âne que je suis, voilà ce qui m'intéresse. Quant au monde, il va son train sans trop se soucier de ce que font ceux qui croient le contraindre ou le diriger. Le monde est un âne. Oui, oui, je t'assure, c'est un âne, il se comporte et pense comme un âne.


Il me semble, Lucien mon ami, que là, véritablement, là, tu t'emballes. Le monde, un âne ? En voilà une idée. Que veux-tu dire ?


Mais, mon cher Mârco Valdo M.I., tout simplement ce que je dis. Le monde se comporte et fonctionne comme un âne. Par exemple, si tu lui avais posé la même question que tu m'as posée, à savoir comment va le monde ?, il t'aurait répondu comme moi : Ah, ah ! Ce qui revient à dire, non pas comme d'aucuns pourraient le croire qu'il n'a rien à en dire, mais bien au contraire que cela prendrait bien du temps et que dès lors, la seule réponse possible, si on ne veut pas s'embarquer dans un voyage plus long que l'Odyssée, est bien celle de Bosse-de-Nage. Il te répondrait cela en sachant, lui, que de toute façon, comme un âne, il irait son pas quoi que tu fasses et quoi que tu dises. Évidemment, il serait toujours possible de lui mettre une pierre en travers de son chemin et de le forcer ainsi à modifier son pas... Mais il y reviendrait aussi sec. En fait, il connaît lui aussi le secret de l'âne; tout comme l'âne, il connaît sa propre complexité et il sait qu'il a peu d'influence sur elle et pour dire vrai, aucune. La chose est différente, si on la regarde sur le long terme... Les mouvements internes du temps finissent par l'emporter. Tout comme l'âne, il avance au gré du vent et finit par s'accoutumer d'une grande errance. Certains peuples semblent d'ailleurs l'avoir compris. Les empires vont, les empires viennent, quoi que fassent les empereurs. C'est curieux, mais c'est ainsi. Alors, moi, je préfère tes histoires. Surtout quand c'est toi qui me les racontes. Alors, que me racontes-tu aujourd'hui ?





Oui, bien sûr, il temps que je te le dise... J'aurais aimé continuer cette conversation, mais voilà, on n'a plus le temps... Ah, le temps... ! Tu te souviens des histoires de notre ami Dessy et spécialement, celle où il y a Monsieur Cicala et Madame Antioca, où il y a Marietta et Remigio... Bref, celle qui se passe à Pinello en Sardaigne...

Je t'en ai dit deux épisodes. Voici le troisième.


Ah, ah !, dit l'âne Lucien en souriant de toutes ses dents du midi.


Don Crispino se sentit satisfait. "De ce côté-ci, c'est en ordre" pensa-t-il. Puis, à voix haute, il dit : "Remigio devrait baiser les pieds et les mains, à toute heure du jour, à une mère comme vous …"

Et puis, d'inspiration, il la compara à Cornelia, l'exemplaire matrone romaine, dont il conta, avec moult fioritures, pour l'adapter au cas, l'édifiante histoire.


(suite au prochain épisode)


Le maître Riccio rentra tard à la maison – il avait été jusqu'à dix heures discuter avec le percepteur quelques passages du Dictionnaire philosophique de Voltaire – ignorant du drame qui l'attendait.

Commère Isabella pleura d'abord, en appelant Dieu et toutes les âmes saintes à témoigner du gâchis qu'un fils démoniaque et perdu pouvait faire au cœur d'une mère trop bonne; puis elle hurla, ébouriffant ses cheveux dans le geste de vouloir se les arracher, en énumérant toutes les malédictions qu'une mère offensée et trahie a le droit de jeter à la tête d'un fils débauché; finalement, elle avait empoigné le balai pour le casser sur le dos de ce fils mal élevé, sans toutefois trouver la force de mettre en œuvre son intention car Remigio lui avait arraché brusquement des mains.

"Tu te révoltes également contre ta mère, à présent ! Il ne te manquait plus que cette honte : battre ta mère ! … Tu me feras finir d'un arrêt cardiaque, je le sais … mais sois attentif, malheureux, que Dieu est bon et juste, il voit tout et paye toujours le samedi…"

Remigio profita d'un moment de pause pour tenter de lui expliquer que dans ce monde, tous ne peuvent être égaux, que si Dieu a donné un cerveau aux gens, cela veut dire que les gens peuvent en user comme il leur semble et il leur plaît; mais elle ne ressentait que les morsures féroces d'une conscience trahie, le désespoir de celle qui voit s'écrouler devant elle toute une longue vie d'efforts.

"Que diront les gens ?" sanglotait-elle " je n'aurai même plus le courage de me montrer en public, avec ce malhonnête sur le dos… mon fils, excommunié ! Quel mal ai-je jamais fait pour mériter cette croix ? Pourquoi je ne t'ai pas arraché de mes viscères et jeté, avant que tu n'ouvres les yeux ? Quelle honte, mon Dieu aidez-moi…"

Il l'avait interrompue, furieux; il l'avait appelée mauvaise femme ignorante et bigote, article de musée et il s'était enfermé dans sa chambre en lui claquant la porte au visage.

Compère Salvatore, assoupi sur sa chaise dans la cuisine, était intervenu une seule fois dans la dispute, avec un grognement, en se tournant de l'autre côté.

Étendu sur son lit, le maître Riccio ruminait, sans réussir à trouver le sommeil.

Quand il était triste ou tracassé, il s'évadait ou se relaxait au moyen d'une masturbation intense. Une thérapie devenue une habitude au séminaire, rendue plus raffinée par le trafic des photos qui circulaient dans la pénombre des chambrettes.

Remigio (il l'admettait lui-même) devait à ses pères spirituels son amour de l'ordre : il mettait en place avec une minutie soigneuse le décor avant d'accomplir le rite. Il allumait la lampe sur la commode, en ayant soin de la couvrir d'un papier rouge, il choisissait une photo peu usée de sa collection et enfin, il arrangeait le coussin amolli à l'aide d'un vieux pull-over de laine, qu'il chevauchait ensuite, du transport dont il aurait aimé la femme de rêve pendue par une punaise à dessin à la tête de son lit.

D'habitude, après une telle thérapie, satisfait, il oubliait tout et sombrait dans un sommeil béat. Mais, cette fois, une pointe de matelas – une feuille de maïs moins tendre que les autres – lui avait endolori le côté et il avait chipoté dix minutes avant de raplanir son grabat. Il s'était réveillé tout à fait.

Comme si les Illuministes, Marx et la dialectique n'avaient pas suffi, le matelas avait fini par le raidir sur ses positions, dans sa conviction de la justesse de la bataille sociale dont il s'était fait le paladin aux côtés du percepteur.

Plus que sa mère, le persécutait la pensée de perdre la suppléance que le directeur lui avait confiée, sur intercession du curé ami de la famille. Il ne pourrait pas tenir longtemps cachées ses idées. Un jour ou l'autre, il se serait découvert, en se rangeant publiquement du côté du juste contre l'injuste.

Tant qu'il avait été seul, à Pinello, il avait vécu une double vie : craignant Dieu et la loi, en public; en privé, subversif, à la recherche bakouninienne d'"idoles" à démanteler. Tant qu'il n'avait pas été approché par le percepteur…

Une rencontre mémorable, celle-là avec Monsieur Cicala, qui lui avait cédé ce fauteuil en face de la "Prise de la Bastille". C'est proprement à partir de là qu'il avait bougé pour donner libre cours au libéralisme trop longtemps réprimé dans son âme paysanne. Ils étaient tombés d'accord immédiatement; non seulement sur les valeurs de 1789 et sur celles des communards de 1848 et de 1871, mais également sur celles risorgimentales de Mazzini et de Garibaldi, et enfin, sur ces nouveautés de Marx qui ajoutaient le mérite d'être scientifiques, même si, sur le mérite d'un scientifisme si fondamental, leurs avis ne correspondaient pas.

Tant qu'il s'était agi d'idées, le maître Riccio n'avait couru aucun danger, car, "les idées mûrissent et parfois meurent, à l'ombre, en silence, dans le cœur de l'homme"… mais, à présent, l'engagement pris par Monsieur Cicala d'ouvrir un cercle révolutionnaire, et juste en face du groupe des puissants réactionnaires de don Crispino, lui pesait comme un fardeau trop gros pour lui.

"Il ne s'agit pas de peur", pensait-il, "et puis, aujourd'hui, le métier de martyr s'en est allé en désuétude … il s'agit seulement, au fond, de bon sens : qu'est-ce qui me le fait faire, me mettre contre tout mon village, ma famille, mes supérieurs, pour soulever de terre ces paysans sous-prolétaires qui sont heureux et contents de se faire exploiter. Il est encore trop tôt pour répandre parmi ces gens l'évangile social … on y perdrait sa paix et son avenir, sans pouvoir retirer une araignée du trou, sans aboutir à rien…"

Dans son imagination, il se voyait déjà licencié de l'école, chassé de sa maison, exilé du village, errant de ville en ville, ", "évité comme un pestiféré par l'humaine société1". Cette ultime proposition, réminiscence séminaristique, il l'avait prononcée et répétée à haute voix, tellement elle lui avait plu, par les images romantiques qu'elle évoquait : errant --- sac à l'épaule, barbe hirsute, chaussures trouées… à chaque coin de rue, un avis avec photo : "Attention, dangereux révolutionnaire !", des sommes brefs et agités dans des fenils, des battements de cœur à chaque aboiement de chien, des fuites circonspectes et rapides à chaque apparition d'un silhouette humaine.

L'idéal humain avait finalement prévalu. Avant de s'endormir, le maître Riccio s'était dit avec décision : "S'ils veulent que je devienne un martyr, et bien, je le deviendrai!".

Pendant toute la nuit, il rêva de conjurés et de flics, d'émeutes et de gibets, d'inquisiteurs et de bûchers, en supportant vertigineusement, toujours, avec dignité et honneur, tout à tour, le martyre de Spartacus, de Socrate, de Giordano Bruno et d'Ugo de Pains2.

Don Crispino était un de ces hommes "à la volonté indomptable". Quand quelqu'un se met une idée en tête, il doit la mener jusqu'au bout, sans jamais transiger, sans jamais se perdre en contrôles, en allant droit devant pour toute la vie !", répétait-il.

Pour cette raison, les membres du Cercle de Lecture dormaient sur leurs deux joues3: ils s'en étaient toujours remis à leur président quand il fallait mener à bien une initiative d'engagement particulier. Ils se souvenaient comment don Crispino Porru avait cassé les reins à cette tête chaude de Nicola "Arrebellu" quand ce dernier s'était permis d'enclore son champ aux limites de ses marais. Leurs marais étaient riches d'anguilles et de muges et les Porrus en tenaient éloignés les prédateurs par des gardes armés d'un bon nerf de bœuf qui surveillaient, spécialement la nuit, leurs poissons. Les marais, périodiquement, en hiver, débordaient en noyant les champs voisins ensemencés. Aucun des propriétaires lésés n'avait même jamais osé protester par crainte du pire. Une fois pourtant, Nicola "Arrebellu" avait essayé de relever la tête, en voyant son champ inondé, il l'entoura de pieux et de fil de fer barbelé pour sauver son blé déjà né du piétinement des pêcheurs qui suivaient les poissons, alors même que l'eau se fût retirée assez vite pour ne pas pourrir les pousses. "Où il y a de l'eau, il y a les marais et il y a mes poissons … Apprends la loi, ignorant !" l'avait attaqué don Crispino à cheval, en rompant avec ses gardes un barrage pour y faire entrer ses pêcheurs. "Et remercie que je ne te fasse pas payer les dépenses !" Nicola "Arrebellu" avait soutenu qu'il pouvait faire ce qu'il voulait de son champ et il osa finalement pointer son fusil à deux canons sur les intrus. L'affaire finit entre les mains du procureur qui ordonna aux carabiniers de faire respecter la loi, c'est-à-dire d'empêcher Nicola, dit "Arrebellu", d'interdire au légitime propriétaire des poissons la légitime capture de ceux-ci, où qu'ils se trouvassent, même dans le ciel, s'il leur fût poussé des ailes… Cela mit Nicola Arrebellu dans une vilaine position, tellement mauvaise qu'il dut quitter Pinello pour éviter après l'humiliation, les moqueries.

Cette fois pourtant, ils doutaient qu'il réussirait à conjurer le péril d'un Cercle subversif à Pinello.

Don Crispino avait cinquante ans bien sonnés. "Les commémorations des anniversaires sont un prétexte pour les jeteurs de sorts" disait-il. Il gardait un aspect jeune et un esprit vaillant : il était encore capable de gifler quiconque aurait eu l'impertinence d'exprimer des idées qui offensaient les siennes.

"Mens sana in corpore sano … le secret de la force spartiate et romaine est tout entier dans cette formule !" avait-il coutume de répéter au Cercle, en jetant sa carte gagnante avec un claquement de langue, accompagné d'un coup sec et précis de la main sur la table, sans pour autant jamais se distraire du jeu absorbant de "scopone"4. "Rien n'est aussi salutaire que de se lever tôt le matin pour faire des mouvements à l'extérieur… La trempe du héros, Garibaldi l'avait démontrée en immergeant Clelia 5 à peine née dans un bassin d'eau gelée …" "La preuve de la supériorité de la race germanique se trouve dans la capacité à se plonger dans les eaux gelées des petits lacs…" Il conservait sur les murs de son bureau une grande photo du Duce, prise pendant une galopade matutinale. " Il faut dire que les Italiens sont des bêtes", disait-il avec dédain et amertume, "puisqu ils n'ont pas su mourir pour un homme comme lui !"

La première et unique fois où il avait vu le Duce – ce jour lui était resté imprimé dans la tête avec des caractères indélébiles – il était encore un gamin. Le chevalier Aristide, son père et Dame Ferdinanda, sa mère, s'étaient rendus de bonne heure en calèche à la gare de Chiaro, où il devait passer dans son train spécial. Il se rappelait comme si c'était hier les cris de jubilation de la foule qui se pressait sur les bords de la voie, le scintillement des mousquetons et des écussons dorés des gardes ne grand uniforme et "sa" silhouette majestueuse parue jusqu'à la ceinture dans l'encadrement de la fenêtre d'un wagon de première classe, fleuri et pavoisé, et les miliciens et les "comises 6 noires" qui se tenaient par grappes sur les quais.

Dame Ferdinanda s'était frayé un chemin dans la foule pour remettre au Duce le cadeau de bienvenue de Pinello : une victoire ailée sculptée en bois de chêne. En échange; elle avait reçu un baiser sur la joue. (Une semaine sans se laver, pour conserver intact le plus longtemps possible, ce baiser envié par toutes les femmes du village et des environs !)

Quand finalement la guerre éclata, don Crispino, déjà lauréat en droit suivant la tradition familiale, s'était enrôlé comme volontaire.

Destiné au front libyen, ses attentes combattives furent déçues; il n'eut pas le temps de tirer un coup que déjà les Anglais – la trahison des défaitistes – dans leur avancée, avaient entassé, ratissé et envoyé dans un camp de concentration son bataillon au grand complet.

"La trahison ! voilà la mauvaise herbe qu'il faut extirper sans pitié … Et, si on pouvait revenir en arrière … Des pelotons d'exécution ! à la place de prison et de confinement…"

Chaque matin, en souvenir des temps meilleurs, il réfléchissait sur les habitudes spartiates. Se lever tôt le matin l'avait pourtant toujours ennuyé : spécialement dans les derniers temps, car il rentrait habituellement après minuit, mort fatigué, étourdi par les apéritifs et les liqueurs pris au bar avec ses amis : un verre pour chaque partie gagnée ou perdue au jeu de cartes. Le prétexte pour se justifier auprès de sa conscience lui avait été donné par une revue qui lui était tombée dans les mains, où il avait lu que se lever du lit avec précipitation et ardeur endommage le cœur et tend les nerfs et qu'au contraire, l'habitude de s'éveiller peu à peu est plus salutaire.

Même son ancienne demi-heure de flexions l'avait fatigué; il s'était converti aux techniques yoga, qui raffermissent les muscles et fortifient l'esprit avec un moindre effort. Le petit-déjeuner pris, il s'informait auprès du facteur si tout se passait bien, ensuite, empoignant son alpenstock, il se rendait au Cercle pour la "tresette"7 de l'avant-midi.

Dans l'après-midi, la somnolence de la touffeur du climat méditerranéen et la densité du vin noir le ramenaient au lit.

Le vendredi soir, levé d'humeur combattive, il repassa la teinture sur ses moustaches et sur ses tempes, il endossa sa veste croisée gris acier et il sortit pour la réunion plénière, convoquée d'urgence la nuit précédente.

Les membres – présents tous les neuf – l'accueillirent debout, autour de la table placée dans l'entrée. Don Crispino s'assit à sa place de président, en posant avec décision sur la table son bâton ferré.

"Les événements pressent !" commença-t-il. Et il donna l'ordre qu'on allume la lampe et qu'on ferme la porte de rue.

Les membres écoutèrent en silence sa relation. Le percepteur, après la première étape, avait l'avantage. Il possédait le contrat et la clé du local de Madame Antioca et il avait réussi à attirer à lui le maître Riccio. Les objectifs urgents à atteindre étaient, pour le moment, deux : primo, ouvrir les yeux à cet imbécile de maître. Mission à confier à l'avocat Giri, notoirement social-démocrate, et de ce fait-même, apte à ramener un subversif sur les voies de la légalité par la dialectique de Marx elle-même. Secundo : écrire, faire imprimer et afficher un manifeste public de protestation. Mission à confier au professeur Caïo, apprécié pour ses poésies lyriques, et pour cela tout à fait apte à stigmatiser de mots destructeurs "les blasphèmes subversifs de l'ordre constitué". La phrase, prononcée par Monsieur Filippo, maréchal des carabiniers royaux à la retraite, plut à tous. "Par son ton qui frappait comme le marteau sur l'enclume", souligna le professeur Caïo.


(Suite au prochain épisode)


1 "umano consorzio" : expression utilisée par l'Eglise pour désigner le genre humain. Voir notamment par exemple : la LETTERA ENCICLICA DI SUA SANTITÀ LEONE PP. XIII QUOD APOSTOLICI MUNERIS du 28 décembre 1878 et la LETTERA APOSTOLICA DI PIO XII "CUPIMUS IMPRIMIS"La chiesa cattolica in Cina du 18 gennaio 1952

2 Ugo de Pains : de son vrai nom : Hugues de Pay(e)ns, fondateur et premier grand maître de l'Ordre des Templiers, né à Payns en 1070 et mort à Jérusalem en 1136. Il s'agit d'une confusion car le Grand Maître des templiers qui fut emprisonné, torturé et brûlé vif - sur ordre de Philippe-le-Bel, roi de France - sur le bûcher de l'île aux Juifs (Paris) fut Jacques de Molay (23 ième et dernier Grand Maître) – né en Franche-Comté en 1244 et mort en 1318.

3 Bien sûr, en français l'expression habituelle est "dormir sur ses deux oreilles"; il n'est pas donc moins absurde de dormir à l'italienne sur ses deux joues (dormire su due guanciale) , ou sur ses deux…. omoplates.

4 "scopone" : variante à 4 du jeu de "scopa" très répandu en Italie.

5 Clelia : il s'agit bien de Clelia Garibaldi : 1959 IL 2 FEBBRAIO SI SPEGNE ALL’ETA’ DI 92 ANNI, NELL’ISOLA DI CAPRERA DOVE VIVEVA CUSTODENDO LE MEMORIE PATERNE, CLELIA GARIBALDI, L’ULTIMA FIGLIA ANCORA IN VITA DELL’EROE DEI DUE MONDI. ERA NATA DALLA TERZA MOGLIE DI GARIBALDI FRANCESCA ARMOSINO. Et Il 26 gennaio 1880 - ottenuto finalmente l'annullamento del matrimonio con la Raimondi - sposò Francesca Armosino dalla quale aveva già avuto 3 figli: Clelia, Teresita e Manlio.. Clelia Garibaldi doit donc être née en 1869, sans doute à Caprera - Sardaigne.

6 "comises noires : dans le texte italien on trouve au lieu du mot "camicie nere" – "chemises noires", c'est-à-dire l'uniforme fasciste, figure le "comicie nere", plein d'ironie, pure invention typographique, mot valise – entre chemise et comique – comme tel, intraduisible directement en français.

7 Tresette : jeu de cartes italien, dans lequel la combinaison du trois et du sept a une valeur particulière, d'où le nom : trois-sept..

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19 novembre 2008 3 19 /11 /novembre /2008 22:05

Que fais-tu là, digne Lucien, dans cette pose si exotique ? Te voilà installé comme un âne de monument sur ce talus...


Je fais, ce que je fais. Voilà, ce que je fais, Mârco Valdo M.I. mon ami.


Ah !, dit Mârco Valdo M.I.. Je vois, tu fais ce que tu fais. Mais encore... Éclaire-moi. Tu n'as quand même pas l'intention de te pétrifier sur place, ni de poser pour un sculpteur qui n'est même pas là. Alors, dis-moi, c'est quoi cette attitude ?


C'est l'âne-attitude. Tu comprends, mon ami Mârco Valdo M.I., il faut être contemporain et tout à présent est attitude. Il y manquait la mienne, celle que je me suis inventée et que j'applique dorénavant. Cette posture d'âne en arrêt, c'est l'âne-attitude. Je suis le premier âne à la prendre cette posture, mais crois-moi, mon ami Mârco Valdo M.I., elle va se répandre, cette manie de l'attitude. Bien entendu, il y aura toujours des gens pour préférer l'attitude Nord ou d'autres qui préfèreront l'attitude Sud. Mais moi, je ne choisis ni l'une ni l'autre; je vais de l'une à l'autre, c'est une variable. L'attitude est une variable et c'est une pure question de degrés; selon les jours, je suis plus de telle attitude, ou de telle autre. Tu me suis toujours ?


Pas trop, à vrai dire, j'ai un peu perdu le fil. Mais au fond, ce qui compte, c'est que tu sois bien avec toutes tes attitudes. Cependant, là haut sur le talus.... Si tu voulais bien en descendre, la conversation serait plus aisée. Et si tu permets, je te rappelle que l'âne n'est pas tellement différent du singe qui plus il monte à l'arbre, plus il est haut, mieux on voit son cul. Descends-donc de ce talus et viens parler avec moi au lieu de jouer au Lion de Waterloo sur ta butte. Ou alors, je te jure que je t'apporte une perruque, une crinière postiche et que je te la colle sur la tête.


Tout doux, tout doux, je descends, j'arrive, dit Lucien l'âne.


Enfin, te voilà. Il était temps j'allais m'en aller, car j'en avais assez de ce torticolis et de te voir par dessous.


Quoi, tu allais t'en aller ?, dit l'âne un peu stupéfait, ce qui se voyait à la taille de ses yeux et à l'inclinaison de ses oreilles par rapport à l'horizon. Tu allais t'en aller sans mon histoire; ça, c'est quand même un peu fort. C'est toi qui arrives en retard, c'est à cause de ton retard que je suis monté sur le talus... et tu voudrais me laisser à présent, sans même me faire connaître mon histoire. Là, crois-moi, mon cher Mârco Valdo M.I., tu exagères. En fait, là haut, je campais l'auditeur dans l'expectative. J'étais un monument, en effet, mais un monument à la patience de celui qui doit souffrir de ne pouvoir satisfaire son besoin de curiosité, sa soif de connaître (la suite de l'histoire...). Voilà ce que je figurais et tu ne l'as pas compris.


D'accord, je reconnais qui tu étais impressionnant dans ton rôle du guetteur d'histoires et d'ailleurs, je ne vais pas faire durer ton supplice plus longuement. Je m'en vais te raconter la suite des aventures de Monsieur Cicala, de Mariette, de Remigio et de don Baldino... Bref, ce qui se passe à Pinello. Tu remarqueras que c'est un sujet collectif, un village du cœur de la Sardaigne, tout comme Isnello en Sicile, Alassio en Ligurie ou Aliano en Lucanie. Tu te souviens sans doute bien qu'il s'agit d'une histoire de mon ami Ugo Dessy. Je commencerai par te rappeler la fin de l'épisode précédent... et le titre de cette nouvelle, qui est, tu t'en souviens peut-être, Les Velléitaires. Voici donc Les Velléitaires 2.


Madame Antioca secoua la tête, embarrassée et peinée. "L'ennui c'est que j'ai signé le contrat pour un an… Il a tout fait tambour battant … il disait que c'était très urgent, pour des raisons de bureau. Monsieur Cicala est capable de me traîner au tribunal, si je …"

Don Crispino ne finit même pas de l'écouter : il sortit sans saluer, en marquant son agitation avec son alpenstock .


(suite au prochain épisode)




Photo G.L.


Se jetant un châle sur les épaules, Madame Antioca courut toute préoccupée à la cure…

Don Baldino avait la confiance de ses paroissiens. A peine intronisé vicaire de Pinello, il avait manifesté l'ambition de mener son troupeau de façon moderne, en commençant par l'édification d'une nouvelle bergerie.

Les Pinellais l'avaient suivi fascinés par son dynamisme et ils s'étaient même tiré le pain de la bouche pour l'orgueil de posséder un autel brillant de marbre, une coupole décorée et un clocher haut de presque trente mètres. Pour leur nouvelle église – la façade restait pourtant à finir, par manque de fonds – les Pinellais étaient tenus en grande considération et enviés par les habitants de tous les environs dans les controverses en tous genres qui surgissaient souvent entre les différents villages, sur les pâtures et sur les parties cultivables, sur les disparitions nocturnes de bétail, sur l'entretien de la route commune et sur les mariages, dès qu'ils jetaient – avec mépris – à la face de leurs adversaires leurs petites églises en ruine et poussiéreuses.

Don Baldino s'était également battu avec Monseigneur Derin, secrétaire de l'évêque – et les Pinellais l'avaient une fois encore suivi en masse – pour que san Giacomo, mal logé dans une petite église de campagne aux confins du territoire communal de Malerba, fut plus dignement honoré dans une chapelle de la nouvelle église et plus précisément, dans la chapelle face à celle de santa Barbara, avec laquelle, comme on sait, il conserve les clefs du Ciel.

Les Malerbiens s'étaient pointés en menaçant les Pinellais de représailles par la force s'ils ne restituaient pas le saint, enlevé de nuit. Et ils accusèrent don Baldino de complicité. Ce fut une émeute; il y eut des blessés dans les deux partis; il y eut une intervention du préfet.

Don Baldino se montra excellent stratège; il réussit à tirer de son côté l'évêque, lequel, par son décret, assigna définitivement aux Pinellais san Giacomo et pour l'occasion, il y eut une grande fête à Pinello, tandis qu'à Malerba, les communistes ouvrirent une section de protestation. Il plaça personnellement la statue dans sa niche vitrée sur l'autel de la chapelle.

L'unique préoccupation obsédante de don Baldino, c'était les dettes – juste au moment où il commençait à organiser les groupes d'action catholique. Ses créanciers ne lui laissaient plus de repos. Un d'entre eux avait même menacé, si ce n'était sa soutane consacrée, de le traîner au tribunal… ce juif de marbrier, par exemple, pour deux misérables millions ! Il faisait souvent des réflexions sur l'incompréhension et sur l'ingratitude humaines. Loin des misères humaines, il était contraint, contre son gré, à passer de longues heures à faire des comptes sur des registres et des factures. Et si ce n'avait été sa vocation bénie de magnifier le Seigneur à la manière de Salomon, devant l'accumulation des traites protestées, il aurait renoncé à l'effort ingrat de réformer les lois arithmétiques, trop matérialistes, qui exigeaient tant de sous pour tant d'achats.

Madame Antioca le trouva plongé dans ses calculs, l'écharpe de laine autour du cou et la tasse de vin chaud sur son bureau. Comme ultime épreuve, le Seigneur lui avait envoyé un de ces refroidissements qui n'épargnent aucune partie du corps, qui commencent avec le prurit du nez et finissent avec les douleurs aux os.

Don Baldino l'écouta patiemment jusqu'à la fin, sans l'interrompre, comme c'était son habitude au confessionnal; en préparant entretemps les phrases de sa réponse. Son refroidissement le contraignit à être bref : "Vous n'êtes pas du tout responsable de ce qui est arrivé, même si le chrétien a le devoir d'être plus prudent, en demandant conseil à son confesseur. Désormais … chose faite à raison. Le contrat" – il jeta un coup d'œil à la feuille, " ne spécifie pas quel usage le locataire doit faire de la maison… c'est la loi, de ce côté, rien. Le timbre est régulier… et même s'il ne l'était pas, il en résulterait tout au plus une amende … Rien à faire ! Ou mieux, il y a une seule façon pour se défendre du mal : l'arracher et le jeter au feu, comme nous l'enseigne Notre Seigneur Jésus Christ…"Et les moissonneurs entrèrent dans le champ de blé, ils arrachèrent l'ivraie, le chiendent et les autres mauvaises herbes qu'ils jetèrent dans les flammes". En l'occurrence, le chiendent qui s'est implanté à Pinello est cet athée de percepteur. Cependant, nos temps sont des temps de liberté devenue licence et de vérité devenue opinion démoniaque… Vous, Madame Antioca, vous êtes une femme influente et estimée; si vous vous faites promotrice d'une pétition populaire qui le déclare indésirable… je vous appuierai moi-même auprès de Monseigneur l'évêque qui ne me refusera pas cette faveur et si c'est nécessaire, il engagera le député Chiretti, lequel se montre assez sensible à la défense de la liberté de la Religion."

Madame Antioca l'écouta dévotement. Puis, elle lui confia que, pour décharger sa conscience, elle avait pensé verser à la caisse "pro erigenda facciata di Chiesa" toute la somme qui lui serait due par le sieur Cicala pour la location de la maison.

Don Baldino trouva très agréable à Dieu une telle pénitence et, en faisant mentalement le compte des douze mensualités de loyer à quinze mille lires chacune, il se réjouit, en reconnaissant que même dans le malheur, il ne faut jamais douter de la Divine Providence car les voies du Seigneur sont infinies.


*****


Entretemps, don Crispino ne perdait pas son temps. La bataille pour les locaux donnait un point en faveur de l'adversaire; mais s'il convainquait le maître Riccio à retirer son adhésion – "cette tête de mule se déclare marxiste seulement parce que "Les lettres de prison" de Gramsci lui sont tombées dans les mains…" – le percepteur se trouverait complètement isolé. A moins qu'un de ces deux ou trois loqueteux notoirement bolcheviques n'ait eu le courage de se joindre à lui, de s'exposer aussi effrontément.

Compère Salvatore Riccio, le père du maître, était rentré une demi-heure plus tôt de la campagne; il avait détaché le cheval de la charrette, et, précédé de l'animal avec son harnais pendant, il avait fait son entrée dans la cuisine.

"Jésus Christ !" avait-il salué et il avait rejoint son cheval sous le hangar de la cour en posant devant lui son sac d'avoine fraîche, fauchée en passant dans le premier champ non gardé.

"Tu la mérites bien aujourd'hui aussi !" avait-il dit à l'animal en lui lançant un regard caressant et il s'était dirigé vers le puits pour remplir d'eau son seau.

Plus tard, commère Isabella mit le feu à des brindilles pour raviver la cuisinière et réchauffer le repas de lentilles, tandis que son homme se débarrassait de ses godasses et de ses habits, en se massant un à un les doigts de pied pour réactiver la circulation du sang.

Compère Salvatore, long et maigre comme un Christ en carême, était doux et taciturne. A l'aube, à peine levé, ses uniques paroles étaient pour Otello, son cheval pie, qu'il allait saluer dans le hangar :

"Tu t'es remis les os en place, coquin ?" lui demandait-il affectueusement, d'une voix douce, en lui jetant une brassée de paille, tandis qu'il arquait son échine encore engourdie par sa couverture. Puis, il tirait un seau du puits, il se lavait le visage, en faisant avec ses lèvres un bruit du diable pour chasser l'eau.

"Ave Maria !" saluait-il en s'en allant, après avoir posé la charrue ou la herse sur le chariot.

"Jésus Christ !" lançait-il au crépuscule en rentrant.

Commère Isabella – une petite femme fine et menue d'un mètre cinquante, plus ou moins – était aussi bavarde et agressive que son mari était taciturne et timide. Elle était bavarde et orgueilleuse - "Dans mon petit domaine, je ne suis la seconde de personne !" – de la propreté de sa maison, du nombre d'ustensiles de cuisine, tous en fer émaillé, et de son trousseau de lin et de coton, jalousement conservé dans la commode de la "belle" pièce. Mais son plus grand orgueil avait été Remigio, le fils unique que Dieu lui avait envoyé. Peut-être avait-elle trop espéré du destin, en songeant à en faire un prêtre.

"Don Remigio Riccio …" murmurait-elle en le contemplant encore bambin, en goûtant à l'avance la considération que le village lui aurait porté. Quand il fut un peu plus grand, elle le confia au curé, afin qu'il se rendit utile comme enfant de chœur et commence à se familiariser aux objets sacrés. Dès qu'elle le pouvait, elle allait, le rosaire à la main, derrière la porte entrouverte de la sacristie, espionner son petit prêtre; et elle le suivait, flattée par son maniement déjà expert des cottes, des missels et des coffrets, quand il aidait le curé à se vêtir pour les offices.

Dès qu'il eût l'âge, il l'expédia au séminaire, avec une lettre de l'évêque. Elle avait retenu ses larmes, commère Isabella, car c'était un jour de joie …

Compère Salvatore n'avait jamais dit ni oui ni non à l'idée d'envoyer Remigio au séminaire. Ni oui ni non quand il avait fallu vendre l'enclos qu'elle lui avait apporté en dot pour payer la pension et les livres. S'il avait quelque chose à dire, il le disait à son cheval le matin, à peine levé, quand il lui portait la coutumière brassée de paille avant de l'attacher au chariot.

"L'homme propose et Dieu dispose : que sa volonté soit toujours faite !" s'était dit et répété commère Isabella, quand son fils, sorti du séminaire, s'était réduit à se diplômer comme maître. Toutefois, elle gardait sa douleur, sa déception encore intactes en son for intérieur. Elle n'exprimait jamais clairement ses sentiments : "Dieu seul sait combien pèse ma croix !" Mais elle ne manquait jamais de le faire comprendre à son fils par la froideur avec laquelle elle le traitait.

Remigio, de son côté, s'était réfugié dans la lecture des livres anticléricaux. "La religion est l'opium du peuple" était son concept le plus cher. "Et quand je le dis moi, il faut le croire, car il ne me manquait que trois mois pour chanter la messe et les prêtres, je les connais de long en large, du dedans et du dehors…"

Une chance pour lui que commère Isabella ne savait ni lire ni écrire et ne s'était pas doutée que les livres que lesquels son fils passait ses soirées n'étaient pas ses livres scolaires habituels.

Commère Isabella versait les lentilles sans le plat et compère Salvatore finissait de masser ses pieds à la lumière de la cheminée, lorsque don Crispino frappa avec son alpenstock à la porte de rue.




Photo G.L.


Entré dans la cuisine, une fois assis sur une chaise et bu un verre de vin, il se décida à aller droit au but.

"Vous devez mieux veiller aux intérêts de votre fils…" commença-t-il revêche.

Les deux vieux le regardèrent étonnés, sans comprendre, mais avec appréhension. Il approcha d'un mètre son siège.

"Vous nous cachez quelque chose de grave…" le poussa-t-elle à parler.

"Vous avez à cœur l'idée d'un fils prêtre," don Crispino parla en se tournant seulement vers elle, car compère Salvatore, tout en continuant à tendre l'oreille, s'était mis à souffler sur ses lentilles pour les refroidir, "mais on peut servir le Seigneur et le respecter même sans soutane…"

"Saintes paroles ! Saintes paroles ! …" approuva-t-elle, sans comprendre toutefois encore où son discours voulait tendre.

"Votre fils ne respecte pas Dieu ni en soutane ni sans soutane.", continua à évangéliser don Crispino, "Il s'est mis avec les profanateurs de la religion, avec les bolcheviques … Une famille honorable comme la vôtre ! Je ne me serais jamais attendu à une chose pareille ! ", conclut-il avec un profond soupir.

Commère Isabella bondit sur ses pieds, pâle, bouleversée : "Jésus, Joseph et Marie ! Quel malheur ! Je ne peux pas le croire, je ne le peux pas…" Elle se tourna vers son mari qui se servait en silence ses lentilles " Tu as entendu ? Ton fils ! Quel déshonneur il nous apporte …"

Elle se rassit, épuisée, avec son visage entre les mains, sanglotant : "Je ne l'ai pas élevé avec des larmes et du sang pour en faire un démon… il vaudrait mieux mort… tué avec mes mains, que déshonoré…"

Don Crispino se sentit satisfait. "De ce côté-ci, c'est en ordre" pensa-t-il. Puis, à voix haute, il dit : "Remigio devrait baiser les pieds et les mains, à toute heure du jour, à une mère comme vous …"

Et puis, d'inspiration, il la compara à Cornelia, l'exemplaire matrone romaine, dont il conta, avec moult fioritures, pour l'adapter au cas, l'édifiante histoire.


(suite au prochain épisode)

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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 22:44

Et bien, Lucien mon ami l'âne aux sabots d'airain vernis au noir de Chine, je crois bien que cette fois, tu vas hennir de plaisir...


Je n'en crois rien, mon cher Mârco Valdo M.I., car hennir n'est pas dans les capacités d'un âne comme moi. Moi, Monsieur Mârco Valdo M.I., je ne hennis pas, je brais. Pensez-en ce que vous voulez.


D'accord, tu brais. Et bien, mon ami Lucien, tout âne que tu es, tu vas braire comme une trompe marine, une corne de brume, une sirène de port... et de plaisir. Crois-moi, à certains passage du récit que je vais te faire ce soir, tu vas littéralement pousser des braiments et tu m'en verras ravi.


Ah oui, dit l'âne en levant des oreilles en points d'exclamation et une queue en point d'interrogation, ce qui lui donnait un profil grammatical. Et pourquoi donc ? Pourquoi devrais-je ressentir pareil enthousiasme ? Qui donc serait susceptible en quelques lignes de me mettre dans une telle transe ?


Oh, il y en a beaucoup. Mais cette fois, c'est un de mes auteurs favoris, un de ceux que j'aime traduire, car c'est un véritable plaisir de le faire. C'est un peu comme si je traduisais du Sterne... Mais bien entendu, comme tu le sais, je ne traduis pas l'anglais; ce n'est pas que je ne le comprenne pas, que je ne pourrais pas faire œuvre de traduction, mais voilà, j'ai décidé une fois pour toute que je m'en tenais à l'italien. Je pense, et je ne crois pas me tromper, qu'il y a assez à y faire pour ne pas m'égarer dans d'autres langues. Par exemple, je trouve très intéressant ce qui se publie en anglais, en russe, en chinois, en portugais, en espagnol, en polonais, en hongrois, en thèque, en suédois et dans de nombreuses autres langues... En allemand par exemple... Comment avais-je pu l'oublier ? Comment oublier la langue d'Hans Magnus Enzensberger ou de Günther Grass... ? Non assurément, je ne l'oubliais pas, je lui faisais seulement un sort à part. Et sans doute, il me plairait de lire tout ce beau monde en langue originale, mais j'y laisserais tellement de temps et comme tu le sais, je t'en ai déjà touché un mot, ce qui me manque, c'est le temps. C'est d'ailleurs ce que disait le regretté Vlad (ainsi que le prénommait familièrement celle qui fut son épouse) Vissostski en répondant à un questionnaire... Tu sais ces questionnaires idiots sur les goûts, les couleurs, les habitudes, les préférences... Donc, je m'en tiens à l'italien.


Oui, fort bien, mais tu ne m'as toujours pas dit, cher Mârco Valdo M.I., de qui, de quoi, ni même quelle histoire m'attend, ce soir.

Photo G.L.


Je suis sûr que tu vas apprécier cette amusante nouvelle de mon ami Ugo Dessy, je dis ami, car je le ressens comme tel, même si on ne s'est jamais rencontrés. Comme tu sais, on peut avoir des amis qui n'existent plus et même, des qui n'ont jamais existé. C'est étrange, peut-être, mais c'est comme ça. D'ailleurs, nombre d'enfants s'inventent des amis avec lesquels ils conversent sans aucun embarras. Des amis, quand ce n'est pas un animal familier ou bizarre. J'en connais une qui se promenait avec une autruche imaginaire et qui la nourrissait, lui racontait des histoires, répondait à ses questions, la consolait.... Mais comme tu le sais, les enfants sont des poètes, même si on arrive à les étouffer avant l'âge adulte... Donc, je décide qui sont mes amis de façon foutrement unilatérale... Bien sûr, pour que ça fonctionne dans l'autre sens, ils doivent me donner leur accord. En fait, ils me le donnent toujours, jusqu'à preuve du contraire.


Voilà, quand tu auras fini de délirer, tu voudras bien me dire de qui il s'agit et de quoi, dit l'âne en raclant le sol de son pied droit.


Mais enfin, Lucien, n'as-tu pas encore compris qu'il s'agit d'une nouvelle sarde. Celle-ci se passe dans un village et oppose comme souvent chez Dessy deux clans, avec en spectateurs ou carrément hors jeu, les paysans qui eux, ont d'autres soucis que de créer un Cercle de loisirs. Ils y viendront sans doute le jour où ils seront moins pauvres... En attendant, ils ont d'autres champs à travailler... Pour les paysans pauvres de Sardaigne comme pour tous les paysans pauvres du monde, le Christ est toujours arrêté à Eboli ...


Et bien, allons-y..., dit l'âne déjà tout ouïe.






LES VELLÉITAIRES1



Quand le percepteur, monsieur Cicala, fit sa demande d'inscription au Cercle de Lecture, la réponse fut non.

Il rentra chez lui avec un diable pour chapeau. Marietta, ayant senti l'air de la bourrasque, s'était retirée dans la cuisine.

"Inouï ! Me refuser l'inscription au Cercle…" grognait-il en interrompant d'un coup de poing pesant sur la table la déambulation excitée qu'il menait à grands pas dans la pièce.

"C'est certainement un coup de don Crispino, ce sale fasciste…" pensa-t-il, en se laissant aller dans les bras relaxants de son fauteuil familier.

"Nous sommes réduits à ce point, en Italie… le citoyen discriminé et humilié. Et on vient parler de liberté et de démocratie. Mais qu'ils ne me fassent pas rire ! J'en sais quelque chose de cette célèbre vérité. J'ai compris que mon transfert de Roccastra à Pinello est le résultat d'intrigues menées en haut lieu. Et je ne sais peut-être pas que la police me tient à l'œil ? Ils me font honneur… Eh si à Pinello, il y avait une opinion publique ! Des gens qui ont peur… Ils disent qu'il vaut mieux ramasser un morceau de pain en silence que tirer un sanglier avec la satisfaction d'élever la voix. Sous-prolétaires ! Esclaves sans dignité humaine !"

Il était venu à Pinello, un petit village accroché au coteau d'un col pelé avec les dernières maisons descendant jusqu'à glisser dans la vase des marais, contre sa volonté. Les moustiques, de nuit, l'assaillaient par nuées, s'il laissait ouverte à peine à peine une fente de la fenêtre et la touffeur des après-midi écrasés de soleil montait des marais pleins d'immondices. Mais il logeait dans une des meilleures maisons du pays – quatre pièces, cuisine et toilettes en dur dans la cour empierrée – et Mariette trimait du matin au soir, foulard sur la nuque et balai en main, pour l'entretenir avec des pavements brillants comme des miroirs et des meubles sans un grain de poussière. Dans la pénombre fraîche de la salle à manger, engoncé dans son fauteuil, café et cigarettes à portée de la main, il aimait s'y tenir, après les repas, une heure ou deux "pour faire tourner les rouages de son cerveau", comme il disait. La fraternité universelle était le motif fascinant qui l'occupait chaque après-midi. A peine fini de débarrasser : "Robe de chambre, café et volets fermés !" Mariette, après une gueulante, était devenue discrète et se tenait à l'écart dans la cuisine et la cour.



Face au fauteuil, il avait pendu sa grande lithographie, une "Prise de la Bastille", d'un auteur inconnu. Ce tableau avait son histoire : durant son premier voyage à Rome, à l'occasion du congrès du parti, un soir, une averse soudaine avait interrompu sa balade de la place Esedra à la place Venezia. Il s'était réfugié dans une grande salle remplie de tableaux. Parmi les peintures, placée sur un chevalet, il y avait la lithographie : une jeune femme aux seins nus2, qui attira immédiatement son attention. Elle empoignait un haut drapeau rouge en incitant la foule des sans-culottes contre les canons de la Bastille, dont les tours encombrées d'armes apparaissaient dans la brume du fond bleu.

De très belles couleurs. Les traits de la jeune fille guerrière, son corps opulent à peine voilé à hauteur du giron qui transparaissait plein et blond, éveillaient en lui un mélange de sensations très douces. La sincérité de ce visage rose, la fierté de ces cheveux blonds retombant sur ses épaules, la force de ces yeux bleu-vert, l'amour de l'idéal révolutionnaire clairement exprimé par le drapeau rouge brandi, l'émouvaient. "Le symbole humain de la liberté, l'expression d'un idéal bien plus convaincante que n'importe quel traité." S'était-il dit, fasciné. Il n'avait pas pu résister à la tentation de faire une offre.

Chaque après-midi, après une minute de contemplation devant la "Prise de la Bastille", il fermait les yeux, il s'assoupissait. Il n'arrivait jamais à vaincre sa somnolence de l'après-midi; il se préoccupait au contraire de constater que le temps de la "réflexion" devenait chaque jour plus bref par rapport au temps de la "détente" qui lui succédait. "Peut-être une faiblesse transitoire due au climat néfaste de Pinello" s'était-il justifié.

A peine fermait-il les yeux, la scène de la lithographie s'animait, en se déroulant en plaisantes séquences, comme un film en technicolor. La femme aux seins nus agitait son drapeau, parlait d'une voix sévère et passionnée en haranguant la foule… La victoire souriait immanquablement. La fin dépassait la conclusion naturelle (dans le ciel bleu limpide apparaissait écrit en grandes lettres d'or FRATERNITE EGALITE LIBERTE et tous rentraient heureux chez eux) quand il leur arrivait de rester, seuls survivants sur les débris de la forteresse prise d'assaut, parmi les cadavres des combattants, lui et la femme aux seins nus. Ils se prenaient par la main et ils avançaient, portant à tour de rôle le drapeau rouge, sur une longue allée de platanes qui finissait devant le palais royal. Ils montaient l'escalier. Sur les côtés, apparus comme par magie, s'alignaient des grenadiers de la république en uniforme de gala avec leurs épées dégainées. Ils pénétraient dans la pénombre de salles luxueusement décorées, désertes, jusqu'au trône vide de velours rouge, où ils s'asseyaient dignement.

D'habitude, la rêverie de Monsieur Cicala finissait là entre veille et sommeil. Mais depuis quelques temps – la progression du printemps, soit la cuisine un peu épicée de Mariette – l'aventure tendait à se conclure sans une chambre tapissée de petites fleurs roses, de style rococo, dans un lit monumental avec des angelots dorés et des rideaux roses.

La première fois, conscient de l'allégorie, il était resté déconcerté. Il finit par rire de lui-même, d'être allé au lit avec le "Prolétariat".

Cet après-midi, Monsieur Cicala, après avoir mangé un morceau sans entrain, s'installa dans son fauteuil et jeta un coup d'œil distrait à son oléographie, mais son orgueil blessé n'en eut aucun réconfort.

"C'est la preuve de leur illibéralisme ! Ils craignent la voix de la vérité…" se disait-il. "Pinello ! je suis tombé dans un beau village ! des brebis, des porcheries, des moustiques, des sangsues… de la race de don Crispino. Voilà que les animaux prennent l'exemple sur les hommes. Civilisation catholique apostolique romaine… Ces gens mesquins ont-ils jamais existé au Danemark ? Là-bas, ce sont des gens civilisés; tu peux t'étendre dans les rues sans te salir…que les gens osent jeter un seul mégot de cigarette par terre ! Ici, ils crachent et ils chient dans la rue et dans tous les coins. Sous-prolétaires primitifs. Voilà ce qu'ils sont. Dès qu'il fait noir, ils se couchent. Mais grand bien leur fasse à ces gens; ils ont le don Crispino qu'ils méritent…"

Il tardait à trouver le repos, tant il était agité dans ses pensées. Fort rapidement, pourtant, sa foi dans les principes prit le dessus sur son découragement et sur ses récriminations; la conscience de ses propos révolutionnaires non communs le réconforta.

"Ils ont peur de moi, cela est certain. Ils ont pensé : si nous le laissons faire, lui, avec sa dialectique marxiste, il nous mettra tous le dos au mur et nous courons le danger de perdre les privilèges que nous avons; et pour finir, nous perdons la face devant les gens…Voilà ce qu'ils ont pensé et rien d'autre."

Dans son demi-sommeil, il imaginait de se mettre à la tête des paysans, devenus des rebelles spartaciens, avec lesquels il serait descendu des montagnes, des montagnes escarpées et abruptes, pour mettre à fer et à feu ce nid de réactionnaires, ce Cercle de Lecture présidé par don Crispino. Il finit par s'assoupir comme à son habitude.

Quand il s'éveilla, il avait décidé – même si cela devait lui coûter son salaire ! – d'ouvrir un Cercle Prolétarien juste devant celui de Lecture. Ce fasciste de don Crispino serait écrasé par sa bile.

Il contrôlait quotidiennement dans son miroir les moindres changements de son visage. Il trouva que les préoccupations creusaient des rides et il se sentit complètement envahi d'un douloureux regret mélangé à du ressentiment car il citoyen libre est contraint dans un État démocratique à souffrir, à vieillir précocement pour affirmer ses propres droits sacro-saints.

"N'exagérons pas… ce n'est pas que je sois vieux…" grommela-t-il, en en présentant devant son miroir la meilleure face qu'il se connut. "Quand s'approchent les grandes chaleurs de l'été, mon physique, il n'y a aucun doute, rajeunit visiblement. Personne ne dirait que j'ai quarante-cinq ans… et il faut le dire, passés dans toutes les intempéries. Je voudrais les voir, certains jouvenceaux d'aujourd'hui, comparés à moi ! Ils ne savent pas y faire; ils sont nés fatigués, déprimés, abouliques, apathiques… ils veulent la soupe prête."

En regardant l'horloge, il s'avisa que le temps disponible pour sa gymnastique mentale matinale était fini. Il se leva en rajustant le pli de ses pantalons et il sortit, en se dirigeant vers la maison de la veuve Antioca.




Photo G.L.


*****


Il n'y avait pas un épisode de la vie paysanne, vrai ou inventé, pas de pensée ou d'acte, exprimé ou réalisé dans l'aire civique, qui ne passait, entièrement décortiqué, au crible des membres, réunis en congrès permanent entre les quatre murs du Cercle de Lecture. Le brigadier y résolvait les cas les plus difficiles et les plus complexes, depuis la disparition des poules aux pacages abusifs; le curé y puisait de réconfortantes suggestions pour sa mission pastorale.

Le chevalier Aristide Porru l'avait fondé trente-sept ans auparavant, en l'abonnant de sa poche au "Popolo d'Italia"3. C'est pour cela qu'ils l'avaient baptisé Cercle de Lecture. Le chevalier mort, son fils don Crispino fut acclamé président à vie, à peine revenu d'un camp de concentration anglais au Kenya; et lui, en voulant rester fidèle au passé, refusa d'abonner le Cercle à aucun nouvelle feuille, ploutocrate bourgeoise ou bolchevique. De ce fait, l'unique lecture qui s'y fit, était celle des cartes, en particulier des tarots, qui dans les derniers temps faisaient rage jusqu'aux premières heures. On jouait dans la petite salle adjacente, contiguë à l'entrée. Dans l'entrée, en revanche, les membres se tenaient assis en demi-cercle, face à la rue, pour jouir du soleil et pour voir passer les femmes.

La nouvelle explosa comme une bombe. Le professeur Caïo, le fils de la verdurière, l'apporta le soir-même.

" Ce bolchevique de percepteur ! … Qui l'aurait jamais imaginé !?" commentèrent-ils.

"Cela ne sera jamais ! Un Cercle bolchevique à Pinello, jamais ! " hurla don Crispino, en tambourinant nerveusement avec son poing sur la table.

"Quelqu'un l'a suivi. Le maître Riccio, paraît-il."

"Bouffon!" siffla dans ses moustaches l'avocat Giri, le social-démocrate. "Bouffons, lui et ces deux ou trois idiots qu'il réussira à couillonner."

"Je veux m'en occuper personnellement, comme l'exige la gravité du cas." Don Crispino arrêta ainsi toute discussion, en jetant sa cigarette dehors. Et il sortit d'un pas martial, en empoignant son alpenstock.

"Quand don Crispino s'y met, il n'y a aucune barbe de bolchevique qui résiste…" se tranquillisèrent les membres du Cercle. Et ils se remirent à jouer aux cartes.


******


Madame Antioca, restée veuve à vingt-cinq ans, n'avait plus voulu reprendre de mari, en dépit des nombreux prétendants qui lui bourdonnaient aux oreilles comme des moucherons sur du vinaigre. Le défunt, brigadier des douanes à la retraite, lui avait laissé des terres, des maisons et des troupeaux; et elle, par reconnaissance, le gardait pendu dans l'entrée, juste sur la paroi face à la porte, de sorte qu'en entrant quiconque pouvait le remarquer : le défunt, tiré à quatre épingles dans sa tenue militaire, posait une main sur un frêle guéridon et tenait l'autre sur sa hanche avec le coude à angle droit, en se dressant, avec un rare équilibre, sur un seul pied, puisqu'il tenait l'autre croisé sur la pointe de sa chaussure qui effleurait à peine le tapis.

Aux commères qui depuis trente ans la tentaient continuellement – "Pensez-y bien, la vieillesse est une chose dure à passer seule" et "qu'une maison sans homme est comme une église sans Dieu et sans prêtre" – elle, en pleurant, en montant sur la chaise pour lustrer de la manche de sa blouse la vitre du défunt, répondait : "Je le sais, je le sais que je fais mal … Vous avez raison. Mais mon cœur n'en veut pas…" Et elle soupirait, en levant les yeux au ciel.

Depuis quelques temps, elle avait recueilli chez elle Assuntina, par charité et pour faire taire les mauvaises langues sur le compte de son serviteur berger qui pendant l'hiver, dormait dans la cuisine. Assuntina était arrivée vêtue de haillons et remplie de poux; elle l'avait vêtue et nettoyée, à condition qu'elle ne revoie plus sa famille, son soûlard de père et sa malheureuse mère qui se faisait sucer le sang par une bande de fils fainéants, incapable de les chasser de chez elle à coups de pied, pour qu'ils retournent la terre pour le blé ou fassent paître les brebis.

Madame Antioca s'étonna beaucoup de la visite de don Crispino. Elle le fit asseoir sur le sofa et elle s'assit en face de lui, avec les mains sur son giron. "Quel bon vent, don Crispino ?" commença-t-elle d'un ton de circonstance.

"De mauvaises nouvelles, de mauvaises nouvelles" grommela-t-il en allumant une cigarette.

Elle approcha son siège d'un coup de rein, jusqu'à effleurer avec ses genoux ceux de l'autre. Elle croisa les bras sur sa poitrine, et elle avança son visage : "Ne me dites pas cela, donc Crispino !" s'exclama-t-elle d'une voix de fausset.

Il posa son menton sur la poignée de son alpenstock. "Les sans Dieu veulent prendre pied à Pinello" prononça-t-il lentement d'une voix sourde. Elle se signa, bouche bée.

"Si, c'est ainsi. Et leur église, l'église du démon, ils veulent l'installer et la consacrer justement dans votre maison, Madame Antioca !"

"Dans ma maison ? … Mais dans laquelle, s'il m'est permis de le savoir… j'en ai tant des maisons, grâce à Dieu et à mon défunt…" demanda-t-elle, en jetant un regard tendre à son défunt encadré.

"Celle en face de mon Cercle" spécifia-t-il.

" Mais non, ce n'est pas possible…Celle-là, le percepteur l'a demandée justement aujourd'hui, pour y mettre un bureau."

"Autre chose qu'un bureau, Madame ! Il veut en faire un nid de bolcheviques … il mettra aux mirs des images diaboliques et déshabillées et devant elles, ils feront des orgies, lui et les sans Dieu de Pinello."

Si don Crispino avait voulu l'épouvanter, il aurait complètement réussi : elle se signa deux trois fois en murmurant "Libera nos Domine !" "Je suis ici pour vous aider, pour vous dégager de toute responsabilité, croyez-moi… Donnez-lui une excuse, dites-lui que cette maison, vous l'avez déjà promise à d'autres. Réfléchissez bien : vous serez complice de ce qui se passera dans une maison qui vous appartient.

"Mais je la lui ai déjà promise…"

"Dites-lui que vous avez changé d'idée."

" Il m'a déjà donné des arrhes !"

"Rendez-les-lui. Il vous en coûtera le double de ce que vous avez reçu. Votre réputation avant tout…"

Madame Antioca secoua la tête, embarrassée et peinée. "L'ennui c'est que j'ai signé le contrat pour un an… Il a tout fait tambour battant … il disait que c'était très urgent, pour des raisons de bureau. Monsieur Cicala est capable de me traîner au tribunal, si je …"

Don Crispino ne finit même pas de l'écouter : il sortit sans saluer, en marquant son agitation avec son alpenstock .


(suite au prochain épisode)

1 Velléitaires : le mot italien est "velleitari", que j'ai traduit par "velléitaires", mais il convient de bien préciser le sens exact du mot dans le cas présent. L'italien envisage deux sens à "velleitario" : le premier est le même qu'en français – en gros, celui qui a des volontés, mais ne les accomplit jamais; le deuxième sens en italien est plus subtil et n'existe pas en français et bien sûr, est précisément celui qui correspond à celui du texte, à savoir "celui qui a des projets ambitieux, énormes et dont la réalisation est finalement minuscule et sans rapport avec l'ampleur originelle. En somme, ce sont des ambitions d'éléphant et des réalisations de souris.


2 Jeune femme aux seins nus ( et infra) : on songe au tableau de Delacroix ( St Maurice 1798-Paris 1863) intitulé "La Liberté guidant le peuple" (1831).

3 Popolo d'Italia : , créé par Mussolini en 1914, quotidien du Parti fasciste et ensuite, journal officiel du régime fasciste.

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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 16:25

Vingt Dieux ou vains dieux ? Je ne sais trop quelle expression vaut mieux ? Me voilà bien embêté... Je crois la seconde plus exacte, plus proche de la vérité. Qu'avons-nous à faire des dieux et d'ailleurs, qu'auraient-ils à faire de nous... Ils se disputent déjà tellement entre eux, ils ont tellement déjà à faire qu'on se demande quand ils trouveraient le temps de s'inquiéter de ces milliards de fêlés ... Un peu comme si on se souciait des termites, des fournis ou des bactéries... Je veux dire d'un point de vue moral ou du point de vue de leurs pensées, de leurs sentiments ou de leurs relations sexuelles.


Voici le cheval-philosophe tel qu'il m'est apparu sur une scène


Pour moi, dit Lucien l'âne philosophe, à l'instar du cheval-philosophe, qui ai connu les dieux de l'Antiquité du temps de leur gloire et de leur légitimité, je peux en effet te dire qu'ils n'en avaient strictement rien à foutre de nous autres et pour les raisons que tu avances, mon cher Mârco Valdo M.I.. Ils n'arrêtaient pas de papoter entre eux ou alors, ils s'engueulaient ou ils cherchaient à se faire des blagues ou se piquer leurs affaires. Et ta comparaison avec les insectes ou les bestioles encore plus petites me paraît tout à fait fondées. Bon, d'accord, pour la forme les philosophes faisaient semblant de les prendre au sérieux, mais c'était un peu comme mettre une cravate noire pour aller à un enterrement. D'ailleurs, il suffit de voir combien, vous les humains – pas toi, bien sûr, mon cher Mârco Valdo M.I., les humains de façon générale (à quelques exceptions près) se soucient de nous les ânes et de ce que nous pourrions dire ou penser.


Que veux-tu, mon cher Lucien, tu as beau danser sur tes quatre pieds en brayant comme un étalon en rut, les hommes sont persuadés qu'il n'y a qu'eux qui pensent et qui pensent juste. Ils vont même – chez certains – jusqu'à considérer qu'un homme un peu différent d'eux-mêmes ne peut pas penser sainement.


Et alors ?, dit Lucien l'âne en avançant le menton. Et alors ?


Et alors, ?, dit Mârco Valdo M.I.. Et alors, tout simplement, ils le méprisent, ils le rejettent, ils le maltraitent, quand çà ne va pas jusqu'à tout simplement le tuer, lui et toute sa famille, son clan, son village, son groupe.... Et là, tu commences sans doute à distinguer que pour moi le nombre supposé de Dieux n'a qu'une importance relative et que dès lors, je pencherais volontiers, vu les dégâts que commet notre espèce humaine, que les Dieux – quel que soit leur nombre – du zéro à l'infini – sont parfaitement vains.


Nous utiliserons donc dorénavant, dit Lucien l'âne philologue, l'expression « Vains Dieux! », qui paraît et de loin la plus appropriée puisqu'en fait, ils ne servent strictement à rien. D'ailleurs, me semble-t-il, n'était-ce pas dans ce qu'on appelle les écritures – pas celles du notaire, bien entendu – mais celles écrites on ne sait trop quand, par on ne sait trop qui, mais que d'aucuns s'entêtent à vouloir prendre au sérieux, n'était-ce pas, dit l'âne sur le ton tranquille et doux qui le caractérise et qui rappelle son amble léger, dans les écritures que l'on trouve cette admirable sentence qui s'applique parfaitement ici : « Vanitas vanitatis... ». Ainsi, conclut l'âne : Les Dieux sont vains et , ah ah, comme disait Bosse-de-Nage, « Les vains Dieux sont divins », inaugurant ainsi une mathématique incroyable. Cela dit, tu avais encore disparu et je suis d'autant plus impatient d'entendre une nouvelle histoire et même, il te le faudra bien, me conter des canzones.


Je sais, je sais, mon bien cher Lucien. Mais, figure-toi, et je pense bien que tu te le figurais sans que je te le dise, car tu es au fait de ma manière de procéder, figure-toi, quand même, que ces Dieux vains ne sont pas si vains que çà. En fait, si les Dieux existent, c'est qu'ils doivent bien servir à quelque chose... Et ici, ils servent d'introduction au conte que je vais te rapporter; disons qu'ils ont quelque chose à y voir puisque c'est une histoire de cimetière et d'enterrement. Une belle histoire d'un enterrement empreint de modernité et d'ironie. Une superbe histoire due à la plume de notre ami Ugo Dessy.


Hoho, dit l'âne, si c'est du Ugo Dessy, je tends les oreilles, dit-il en tendant ses oreilles et en les ouvrant comme des grands voiles d'un trois-mâts de la meilleure époque. Là, pour le coup, c'est grandiose.


Et vois-tu, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., le plus satisfaisant dans tout ça, c'est que ce matin, j'ai reçu un message d'amis ou des proches d'Ugo Dessy me disant qu'il n'est pas trop en forme pour me répondre personnellement, mais qu'on lui avait fait connaître le message que j'avais envoyé à son intention il y a quelques semaines. Évidemment, on doit espérer qu'il aille mieux dans les temps à venir... mais ce n'est pas en mon pouvoir d'agir en ce domaine... peut-être, les Dieux ? Tu vas voir l'humour de l'auteur, le fabuleux retournement de situation, la douce ironie qui sous-tend cette fable... Du grand art... et je t'annonce déjà que je reviendrai te trouver prochainement avec d'autres traductions de l'ami Ugo Dessy. Ceci car je pense qu'il faut absolument le faire connaître, que c'est une vraie jubilation de le lire et que malgré sa modestie, c'est un grand auteur populaire... Bien sûr, que je te le fasse connaître est une excellente chose, mais pour un auteur, nous sommes un public fort réduit et on ne peut, je ne peux qu'espérer qu'un éditeur plus entreprenant que moi, mieux équipé, plus introduit dans le monde de la distribution des livres lui fasse une place qu'assurément, Ugo Dessy mérite.


Et bien , dit Lucien l'âne, je ne puis que me répéter : je suis tout empli d'impatience et de curiosité de connaître cette histoire...


Alors, Lucien mon ami, la voici....




Photo G.L.




LE NOUVEAU CIMETIÈRE




A deux heures de l'après-midi, les cloches sonnèrent le glas. Le maire don Antonio, revenu de la campagne plus tard que d'habitude, s'était à peine assis pour manger. En entendant les coups de cloche, il resta avec sa cuillère devant sa bouche ouverte, puis il bondit sur ses pieds en arrachant de son cou sa serviette et en la lançant au milieu de la pièce.

"Nous y voilà, finalement!" cria-t-il troublé, en courant dans la rue en manches de chemise, sans même essuyer ses moustaches enduites de sauce.

Dame Concetta, la mairesse, avait été au Collège des Sœurs Giuseppine et elle n'approuvait pas certaines manières de faire de son mari, plutôt vulgaires. Elle l'excusait, lui qui, entre des bœufs et des brebis, ne pouvait certes pas savoir où demeuraient les règles du savoir-vivre; mais qu'au moins, il ne donne pas de mauvais exemples à ses fils dont elle voulait faire des messieurs, de ceux que les gens saluent respectueusement en levant leur chapeau. Mais, au son des coups de cloche (elle les compta un à un : le mort était un mâle), elle ne réussit pas à se contenir, pas plus que lui. "Enfants, finissez de manger gentiment ! Et toi, Mariolino, tiens-toi bien!" Elle se leva bruyamment en criant vers la cuisine : "Marianna ! Viens par ici !".Marianna apparut de derrière la tenture, en traînant ses savates."Surveille les enfants : je dois sortir à l'instant! " Elle monta par l'escalier de bois à la chambre à coucher. Elle changea rapidement de robe. Elle en endossa une sombre, celle qui lui parut la plus adaptée à la circonstance. Sur sa tête, elle mit le voile de dentelle de couleur cendre de la Congrégation. En passant dans la salle à manger, elle fulmina d'un œil sévère Ginetto, le petit, qui cherchait avec ses mains les pois chiches dans la soupe, et elle donna son ultime recommandation :"Le repas terminé, Marianna, lave les enfants et mets-les dormir deux heures".

Elle sortit. Le soleil puissant lui fit cligner les yeux. Elle tourna d'un pas rapide le coin de la rue et elle se dirigea, en se tenant à l'ombre des maisons de droite, vers l'église. La porte de la cure était entrouverte. Elle entra. Dans la pénombre, assises à côté de Don Emilio, trois Dames de Charité, qui l'avaient précédée, discutaient déjà avec animation. "Loué soit Jésus-Christ !" salua dame Concetta. "Et alors, qui est le mort ?" demanda-t-elle en s'avançant. Don Emilio jeta les yeux au plafond et ouvrit les bras : "Peppe Arrebellu !…" murmura-t-il avec résignation. Dame Concetta se signa, en écarquillant les yeux. "Libera nos Domine !"1 s'exclama-t-elle; et elle s'assit d'un coup sur la chaise que les autres avaient ajoutée au cercle.

A la Mairie, Don Antonio allait et venait entre les sièges en désordre, dans la petite salle de réunion." C'est justement cet hérétique qui devait nous tomber dessus pour inaugurer le nouveau cimetière ! Le rouge le plus rouge de tout le village, il devait nous tomber dessus !"

Les adjoints, qu'on avait fait rappeler d'urgence par le garde champêtre, commencèrent à arriver.

"Eh bien, il vaut mieux Peppe Arrebellu qu'un des nôtres… et puis, il y a maintenant trois mois que le cimetière est prêt. Nous ne pouvions attendre trois autres mois…" dit le maître d'école, premier adjoint, et il continua à parler bien qu'il n'en convainquit aucun qu'en définitive, un mort rouge aujourd'hui était préférable à un bon croyant mort demain.

"D'accord, pour demain matin. Mais qu'il ne manque personne !" avertit le maire. "Et toi", dit-il tourné vers le maître, "tu t'occuperas des élèves …"."Toi et toi", poursuivit-il en se retournant vers les deux autres adjoints, "avertissez par un ban toute la population … et toi", ordonna-t-il d'un ton de voix changé, plus impérieux et plus dur, en fixant des yeux la face du garde resté debout près de la porte, "tu cours rapporter au curé que la cérémonie est fixée pour demain matin en grande pompe. Puis, tu passes chez le caporal-chef et tu lui dis de venir ici immédiatement… J'exige et pas de discussion ! Je veux que tu sois de retour dans dix minutes; marche !"

Le garde, en se frappant la visière de la casquette, s'éloigna avec toute la vitesse que lui permettaient ses nonante kilos et sa jambe de bois qui remplaçait celle qu'il avait donnée à la patrie dans les barbelés du Carso2. "La réunion est reportée à ce soir après souper – au bar du Chrysanthème", conclut don Antonio en congédiant ses trois adjoints.

Au bistrot, pendant ce temps, Gaspare, Aristarco et Raimondo, les trois conseillers de l'opposition discutaient de façon animée autour d'un litre de vin rouge. "Je propose de nous abstenir en signe de protestation !" "Mais quelle protestation ? Si le mort est à nous !" "Comment non ? Le mort est des nôtres et nous serons au premier rang et sans prêtres!… Notre député fera le discours d'inauguration". "Bien dit ! Si le prêtre et le maire veulent se faire la part belle avec un de nos morts, ils se trompent beaucoup … qu'ils se tiennent derrière notre cortège…" "Il faut envoyer immédiatement le télégramme à la fédération. C'est nous qui devons faire le discours, sinon ceux-là sont encore capables de raconter qu'Arrebellu était un des leurs…" Gaspare clignait les yeux et claquait la langue sur le palais après chaque verre. "Certainement, Peppe Arrebellu leur en a fait une belle, en mourant ! " dit-il comme en se parlant à lui-même. Les autres approuvèrent de brefs signes de tête.

A dix heures du soir, dans leur lit à deux places, don Antonio et dame Concetta ne réussissaient pas encore à atteindre le sommeil.

A la fin de l'après-midi, le curé don Emilio était venu les informer que les femmes de Peppe Arrebellu avaient cédé le mort aux autorités en échange d'un cercueil en châtaignier vernis, d'un corbillard loué en ville et d'un subside 'una tantum" de l'ECA. De sorte que les rouges, en toute légalité, avaient été exclus de la direction de l'initiative : absolument libres de suivre la cérémonie, de participer au cortège, mais en restant en queue.

Le nouveau cimetière était l'orgueil de don Antonio. Il avait fait appel à un géomètre de l'extérieur pour les relevés et pour le projet. L'extension du bâti, en n'ayant pas d'autre débouché si ce n'est dans la vallée, avait rejoint et dépassé le vieux cimetière. Le nouveau serait édifié à un demi-kilomètre de l'habitat, au sommet du col Pedraxius, dans un enclos exproprié d'un berger. Après un an, le projet avait été approuvé et son député, avec quelques voyages à Rome, avait obtenu le financement.

Durant les travaux de construction du mur d'enceinte et de la chapelle mortuaire, les bergers, en rentrant de la pâture avec les brebis, et les paysans, avec la houe à l'épaule, s'arrêtaient pour regarder avec curiosité. Alors don Antonio faisait noter ce qu'était une bonne administration communale : "Regardez ! N'est-ce pas une merveille de cimetière ? La chapelle, nous la ferons toute en marbre. Heureux le premier qui viendra y poser ses os ! Tout de même, tout le mérite est le nôtre et à notre député… Ne l'oubliez pas !"Les paysans et les bergers restaient à regarder bouche bée. "Un grand honneur en vérité pour notre village, un cimetière beau comme celui-ci …". Pensaient-ils.

Quand l'entreprise enleva les échafaudages et chargea ouvriers et outils sur le camion, le conseil communal se réunit immédiatement. On délibéra de l'inaugurer au premier mort et on établit aussi les noms des probables. On en compta au moins cinq, qui, à leur avis, n'auraient pas vu l'année nouvelle : Anselmo le sacristain, qui circulait dans l'église en touchant des mains les murs et les confessionnaux; Gesumino, pensionné de la guerre contre Ménélik3; Antioco le fou, qui vivait des aumônes et d'herbes dans une baraque de paille en dehors du village, depuis au moins un siècle; Madame Rosina, grand-mère du maître d'école, paralytique et malade du cœur, à laquelle le curé avait plusieurs fois porté l'Extrême-Onction; et enfin, le vieux chanoine don Aristomedo, qui sortait seulement avec le soleil du printemps, conduit en charrette par sa nièce vieille fille.

La mort de Peppe Arrebellu n'était pas dans leurs prévisions; don Antonio – en se tournant dans son lit – pensait que ce vaurien avait été capable de mourir à l'improviste, dans la fleur de l'âge, seulement pour leur faire un pied de nez, pour les mettre dans l'embarras face à l'électorat. Mais désormais, c'était ainsi… Peppe Arrebellu, hérétique ou non, entrerait à l'église avec des funérailles solennelles, il serait accompagné de toutes les sacro-saintes autorités religieuses et aurait au cimetière son discours du maire et celui du député de son parti.

Dame Concetta, les yeux grands ouverts, récapitulait les détails. "As-tu télégraphié l'heure exacte de la cérémonie ?" demanda-t-elle sans se retourner, à son mari qu'elle sentait éveillé.

"Mais oui … pour qui tu me prends ? A neuf heures précises, le député sera ici." "Il suivra le cortège à pied ou en voiture ?" "Je ne le sais pas… Nous verrons quand ce sera le moment".

"C'est peut-être mieux en voiture… Tu seras en voiture avec lui, non ?" "Eh bien, comme premier citoyen, certainement…" " S'il y a de la place, n'oublie pas les enfants…"

Ils se turent un moment, étendus sur le dos, fixant le plafond à peine éclairé par la lumière de la rue qui filtrait à travers les volets de la fenêtre.

"As-tu bien préparé ton discours ?"

"Il y a un an qu'il est prêt… Plutôt, il est prêt mon habit foncé ?"

"Comment ?! N'as-tu pas vu qu'il est là sur la chaise, au pied du lit ? … Et les conseillers, ont–ils tous été convoqués ?"

"Avertis… Et l'évêque ? Il viendra ? Que t'a dit don Emilio ?"

" Que s'il n'a pas d'obligations plus importantes, il ne manquera pas."

" Donc, il y aura deux autos …"

" Non, trois; tu oublies celle du vétérinaire…"

"Juste… Espérons que les enfants de l'école ne viendront pas pieds nus et mal habillés ! Je l'ai dit clairement au maître : celui qui n'a pas de chaussures, demain, renvoie-le chez lui !"

"C'est à espérer !…"

Ils se turent de nouveau. Le vent d'Est avait soufflé tout le jour; la chambre était chaude comme un four. Don Antonio enleva son caleçon dont il sentait qu'il lui collait aux fesses, humides de sueur. Il se bougea pour chercher un petit coin de lit bien frais; il le trouva et il s'y étendit béat.

Dame Concetta, en ne le sentant plus tout près, allongea une main, en la retirant subitement comme si elle avait touché le feu. "Dans une nuit comme celle-ci, tu vas penser à .." s'écria-t-elle indignée."Mais qu'est-ce qui te passes par la tête ?" grommela-t-il, "Je l'ai enlevé à cause de la chaleur…" Et en s'étendant sur le ventre, il ferma les yeux pour trouver le sommeil.


Le cortège funèbre quitta le parvis à dix heures. Peppe Arrebellu, après la messe solennelle dans l'église, avait attendu deux heures, dans son cercueil de châtaignier vernis, l'arrivée de l'évêque et du député. Les enfants des écoles, fatigués de rester au soleil, s'étaient assis à terre amassés dans un coin d'ombre, pour jouer aux silhouettes. Quelques-uns, prenant le prétexte que le chef d'équipe frappait par traîtrise la hampe du fanion sur la tête de ses voisins, avaient commencé à se battre à coups de pied et de coude. Le maître en avait eu une belle pour ramener à l'ordre ces garnements qui ne respectaient même pas les morts.

Finalement, l'une suivant l'autre, les deux autos étaient arrivées.

Le député avait amené avec lui sa dame, un beau morceau de femme, chargée de colliers et de bracelets, aux cheveux blonds comme la paille du blé, en équilibre précaire sur une paire d'escarpins aux talons si hauts qu'on ne comprenait pas comment elle pouvait marcher. Les hommes s'étaient tous regroupés autour, pour la voir mieux et ils avaient ouvert largement leurs narines pour aspirer le plus qu'ils pouvaient son parfum enivrant et exotique qui leur rappelait certaines soirées mémorables de sortie libre de leur vie militaire.

L'évêque, en descendant de la voiture, avait hâtivement béni le peuple agenouillé et était entré un moment à l'église, en passant sur le tapis de velours rouge étendu par les Dames de Charité.

A dix heures, donc, le cortège funèbre quitta le parvis. Devant, la Confraternité de la Bonne Mort, avec son long crucifix noir; les enfants de l'orphelinat, précédés de deux angelots bruns avec des ailes bleu ciel et une tunique rose – après de longues discussions, on avait choisi le fils du maire et celui du caporal-chef, considérés comme les plus jolis – et les enfants de l'école, avec le maître au milieu qui donnait des coups de baguette à droite et à gauche.

Le corbillard – une vieille fourgonnette "millecento" adaptée - avançait en ronflant avec deux énormes couronnes accrochées à ses côtés : une, celle de droite, portait une inscription dorée : L'ADMINISTRATION COMMUNALE; l'autre, à gauche, toute rouge d'œillets, disait : SES CAMARADES EN SOUVENIR.

Juste après la fanfare, venait le maire avec son écharpe tricolore, entre le député et l'évêque; puis le curé, les Dames de Charité, les parents et presque tout le village.

Les rouges, une vingtaine, un peu intimidés par la présence de l'évêque et mal soutenus par leur député, qui s'était fait remplacer par un fonctionnaire du parti sans importance, fermaient le cortège en tenant presque caché le drapeau rouge encore enroulé sur sa hampe; en se promettant cependant dans leur cœur de chanter l'internationale au retour, pour se défaire du requiem.


Photo G.L.



Le vent d'Est avait recommencé à envoyer des rafales chaudes. La petite route poudreuse qui conduisait au sommet du col se faisait toujours plus raide. La vieille millecento hoqueta deux ou trois fois et finit par s'arrêter. Don Antonio, avec vivacité d'esprit, ordonna à quelques jeunes gens de pousser.

Il manquait plus ou moins cent mètres pour l'entrée du nouveau cimetière, dont la grille grande ouverte était apparue au dernier virage, quand d'un coup, on vit en sortir en courant Nicodemo, le fossoyeur. Il agitait ses bras levés et criait des mots incompréhensibles, comme s'il avait été mordu par une tarentule. Le cortège, stupéfait, s'arrêta. L'orchestre cessa de jouer. On entendit alors certains mots du discours excité de Nicodemo qui continuait à descendre par bonds le petit sentier : "C'est tout de la roche, Seigneur !… Ça ne va pas !…Même avec de la dynamite… Tout de la roche … Il y faut des bombes, sacré dieu !…"

La réalité fut claire pour tous en un éclair : le nouveau cimetière avait été construit sur un banc de roche à peine recouvert de quelques centimètres de terre. Pour creuser une seule fosse, il aurait fallu un quintal de dynamite.

Don Antonio était d'abord devenu blanc, puis vert, enfin cramoisi. Ses adjoints, accourus préoccupés, durent le soutenir. L'évêque et le député, passé le premier moment d'embarras, se donnèrent une contenance en toussotant, en se faisant des clins d'œil avec des demi-sourires.

D'un coup, sans que personne n'eut donné d'instructions, le cortège fit demi-tour, en reprenant tristement la route du retour vers le vieux cimetière.

Ce fut ainsi que les rouges se retrouvèrent au premier rang, en entonnant l'Internationale sans que personne, même pas le caporal-chef, ne trouvât le courage de les faire taire.

1 "Libera nos Domine : latin d'église : Délivre-nous Seigneur.

2 Carso : région de montagnes entre la Vénétie, l'Istrie et la Slovénie où eut lieu durant la guerre de 14-18 sur cette ligne de front (comparable à la Somme ou à la Champagne) toute une série de batailles entre les Italiens et les Austro-Allemands. Les massacres y furent considérables. La plupart des Sardes faisaient partie de la Brigata Sassari (138 morts par 1000 engagés dans les combats).

3 Ménélik : il s'agit de Ménélik II, négus d'Ethiopie (Ankobar 1844 – Addis-Abeba 1913), qui écrasa l'armée italienne d'invasion à Adoua en 1896.

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5 novembre 2008 3 05 /11 /novembre /2008 22:55

Tu sais, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., ce soir, je n'ai pas trop envie de causer, mais avec toi, ça va quand même. C'est avec les autres gens, ceux qu'on croise comme ça un peu par hasard quand on se promène ou qu'on est en route pour une course ou l'autre. Disons que j'ai la flemme...


Mon cher Mârco Valdo M.I., comme je te comprends, dit l'âne en soupirant comme un vieux tracteur tournant au ralenti. Je crois bien que c'est à nouveau le soir qui tombe trop tôt, le manque de lumière, aussi un peu de fatigue de fin du jour. Bref, je crois bien que c'est normal à cette heure-ci. Moi aussi, d'ailleurs, je me sens un peu las et j'ai comme un creux dans la tête. Je ne me souviens plus de ce que je devais te dire et là, c'est un signe. Faut dire que j'ai passé mon après-midi à baguenauder un peu partout et dans cette insouciance, j'ai perdu de vue ce que je m'étais promis de te dire.


Mon bon Lucien, n'en fais pas un plat, dit Mârco Valdo M.I.. Bien au contraire, ton insouciance me fait plaisir car rien n'est plus détestable que des gens soucieux qui finissent par pervertir l'atmosphère avec les relents de leurs ruminations. Rien n'est pire, crois-moi, mon estimable âne ami, que ces gens remplis de componction, qui promènent un visage grave et des yeux sourcilleux. Moi, je dois te le dire, ils me fatiguent, rien qu'à les voir. Alors, tu peux imaginer l'effet qu'ils me font quand ils veulent me parler. C'est simple, je m'enfuis. Et seules, la politesse, la courtoisie et la simple civilité me retiennent quelques instants auprès d'eux. En vérité, je les déteste. Ils me gâchent l'air et l'existence.


Ah, le sérieux, l'esprit de sérieux, l'air sérieux... Tout cela est bien pénible à fréquenter. D'ailleurs, moi, dit l'âne, crois-moi, mon cher Mârco Valdo M.I., il y a des moments ainsi où je suis ravi d'être un âne. Car, vois-tu, Mârco Valdo M.I., nous les ânes, on nous prend – surtout précisément les gens qui transportent leur sérieux comme un ciboire, pour des êtres incultes et certainement atteints d'une telle stupidité que l'on est – par avance – pas dignes d'être approchés par eux et moins encore, d'ouïr leurs récriminations éternelles et leurs raisonnements abscons. Bref, ils nous prennent pour notre apparence, c'est-à-dire pour des ânes ou plus encore, pour ce qu'ils croient que sont les ânes. De cela, crois-moi, nous pouvons nous réjouir.


Je te crois, mon cher Lucien et je sais moi, toute la subtilité de l'âne, toute sa patience et l'art qu'il met en œuvre pour échapper à ce qui l'ennuie. J'aimerais, je te le dis, pouvoir en faire autant. En somme, c'est le cas de le dire, j'aimerais être un âne. Pour le reste, je me cache un peu, j'évite les rassemblements, surtout quand ils sont mondains. Tu vois, tous ces lieux où tout le monde est là parce qu'il faut y être, qu'il faut y être vu. Potins et popotins.


En effet, je vois bien de quoi il retourne. J'ai horreur de çà aussi. Du moins, j'imagine que j'aurais certainement ces choses-là en horreur, que je m'y sentirais pas bien. J'aime mieux nos conversations, surtout qu'elles sont le prélude à un récit, une chanson... Que sais-je ? À ce propos, justement, de quoi comptes-tu me parler aujourd'hui, mon cher Mârco Valdo M.I. ?


Ne t'inquiète surtout pas, mon cher Lucien, je ne vais pas te bassiner avec les dernières maladies en vogue, des histoires de relations privées des personnes du voisinage – d'ailleurs, je ne les connais pas, et je te dirai encore moins de leurs aventures nécrologiques. Tu sais que je suis un personnage calme, qui suit sa route tranquillement, quoi qu'il arrive, qui comme l'âne justement ou son cousin, le chameau, s'en tient à son pas et pendant ce temps, mouline pour ne pas dire moud ses idées, ses pensées au rythme balancé de son  pas. Comme je sais qu'elle t'a jusqu'à présent intéressée, je vais poursuivre l'histoire de nos amis qui – Achtung Banditen ! – ont fait sauter un détachement de SS en plein Rome et qui aux dernières nouvelles, ont été trahis et qui cherchent maintenant leur vengeance contre le ou les traîtres. Comme d'habitude, je te rappelle la fin de l'épisode précédent. Souviens-toi, Raoul avait été arrêté, puis – en accord avec ses camarades en prison, spécialement Spartaco – était passé (en réalité, avait fait semblant de passer) à l'ennemi dans le but d'assurer la vengeance commune. Avant de raconter la suite, je dois te dire combien je pense qu'une telle position est délicate et difficile et surtout, dangereuse. Mais enfin, dans le cas contraire, son destin était clair; il avait toutes les chances d'être torturé puis, pour finir, être condamné à mort. Puisqu'il en avait la possibilité, autant tenter de poursuivre le combat. L'inconvénient est évidemment que celui qui agit de la sorte, ne peut évidemment crier sur tous les toits qu'il n'est pas celui qu'il paraît être et doit en outre se couler de façon vraisemblable dans la peau du traître qu'il est censé être. C'est un état de solitude absolue où en plus, il faut montrer beau visage à ses ennemis, à ceux que l'on déteste, il faut en outre faire également semblant d'être enthousiaste pour la cause ennemie... Très dur moralement. Et plus difficile encore, il faut le faire au quotidien, toute la journée, tous les jours et même, il faut participer aux actions contre ses propres amis et camarades... La moindre erreur conduit au désastre...





Fernandino resta perplexe et lui donna un rendez-vous pour le lendemain. Il consulta le Commandement et il fut décidé de faire confiance à Raoul et de préparer l'action.


(Suite au prochain épisode)


Il n'y avait pas de motif pour continuer à douter de Raoul. Pour lui, il aurait été extrêmement facile de faire arrêter Fernando et même les autres, s'il avait eu l'intention de trahir. De l'autre côté, il prenait sur lui tous les risques de la difficile action qu'il proposait et il rapportait de Spartaco des indications qui rendaient sa bonne foi vraisemblable.

On commença à préparer l'action; Raoul demanda au parti un refuge pour sa femme et ses enfants qui resteraient exposés aux représailles ennemies et il attendit que ce problème soit résolu avant de mettre son plan à exécution.

Il commit toutefois une grave erreur. Outre Blasi, d'autres traîtres faisaient partie de la bande Koch; en particulier, un certain Amleto Maccagli, un ex-partisan passé par peur et pour l'argent dans les rangs ennemis.

En parlant avec ce Maccagli, Raoul eut l'impression de trouver dans ses paroles un accent de remords sincère pour le mal qu'il avait fait à tant de camarades et très ingénument, il me mit au courant de son plan. Amleto Maccagli le dénonça à Koch et Raoul fut immédiatement arrêté.

Les fascistes se précipitèrent aussitôt à la maison de Raoul où s'était transféré Fernandino Vitagliano.

C'était le soir, Fernandino était au lit avec un pistolet sous l'oreiller. Il fut réveillé par le fracas de la porte qu'on venait d'enfoncer. Il sauta debout, il se glissa derrière un angle et il commença à tirer. Les fascistes lancèrent des grenades dans sa chambre, qui le blessèrent à divers endroits du corps. Il ne se donna pas pour battu; il ne pouvait se jeter par la fenêtre, car, le logement de Raoul étant un sous-sol, il était protégé par des barres de fer. La seule voie de sortie était la porte et derrière la porte les fascistes lui hurlaient de se rendre. Il sortit en tirant à bout portant sur ses ennemis, se jeta dans la rue et il tira encore avec son pistolet qu'il avait rechargé.

Sa sortie improvisée et le fait qu'il ait réussi à en abattre quelques uns fit que les autres s'écartèrent pendant un moment de la poursuite. A demi-nu, blessé, avec son pistolet à la min, il se planqua dans un coin pour reprendre souffle; à ce moment, surgit une patrouille de la P.A.I.1, qui l'arrêta. Fernandino se sentit perdu.

« Je suis un partisan », dit-il. « Je suis entre vos mains, je suis poursuivi par les fascistes. »

« Va-t-en de là », lui dirent ceux-ci; et quand arrivèrent les fascistes qui avaient repris la poursuite entretemps, ils leur donnèrent des indications fausses.

Fernandino frappa à la première porte qu'il rencontra. Une petite vieille vint lui ouvrir. Elle le vit ensanglanté, bouleversé; elle comprit de quoi il s'agissait. Elle le fit entrer chez elle, le soigna, le rhabilla, lui donna à manger et à boire et le fit dormir.

Le lendemain matin, ce fut elle qui, suivant avec une exactitude pointilleuse les indications reçues, rétablit la liaison avec le Commandement. Fernandino sut ainsi l'arrestation de Raoul, il sut qu'on l'avait mis en prison, soumis à la torture, condamné à mort comme les autres et que l'action contre Koch n'était plus possible.



*******


Évacué dans les montagnes qui entourent la campagne romaine, Paolo se retrouve à Palestrina où il dirige un groupe de partisans... Le temps passe, la guerre se poursuit, les troupes alliées finissent par arriver du Sud...


**********



Entretemps, les bombardements alliés sur la ville et les routes se faisaient plus intenses, de sorte que aux alentours du 22-23 mai [1944], la déroute allemande atteint des proportions énormes dans ce secteur du front.

Un matin, d'un coup, des bandes de soldats allemands en désordre commencèrent à se répande sur les différentes routes de montagne vers le nord-ouest et le nord-est, vers Rome et Tivoli. Fatigués, sales, abattus, es nazis se repliaient talonnés par les armées alliées qui arrivaient à Valmontone.

Désormais, Palestrina et la montagne sur laquelle nous étions étaient sous le feu de l'artillerie américaine. À Palestrina, les Allemands maintenaient de leur côté deux batteries d'artillerie lourde avec lesquelles ils cherchaient à contenir l'avance alliée et à protéger la retraite de leurs propres troupes.

La ville avait été complètement abandonnée par la population et jour et nuit – mais surtout la nuit, les affrontements de patrouilles se faisaient même à quelques kilomètres au sud de celle-ci.

En peu de temps, notre situation s'était profondément transformée; l'aide qui nous était donnée apr les paysans, la vie en plein air, un sentiment moins immanent du danger de ce type de guérilla par rapport à la guérilla que nous menions à Rome et, surtout, la sensation précise que nous allions arriver à nos fins, nous avaient redonné la vigueur nécessaire pour mener cette ultime bataille.

La guérilla en montagne était sans doute moins épuisante que la lutte que nous menions en ville, même si sous certains aspects, la fatigue physique était parfois supérieure. Malgré tout, nous habitions dans des zones reculées, sur des positions bien fortifiées et nous étions protégés par les civils qui nous avertissaient à temps de chaque déplacement de l'ennemi. Le contact avec les Allemands, dès lors, n'était pas permanent, comme c'était le cas en ville.

À Rome, notre armement était constitué d'un pistolet et d'une paire de grenades et nous circulions en petits groupes, au maximum de quatre personnes. À Palestrina, par contre, nous étions toujours des groupes d'au moins six personnes et bien armés avec des armes longues oui des mitraillettes.

Les camarades de la bande connaissaient parfaitement chaque anfractuosité du terrain, chaque sentier de la montagne. La nuit, nous dormions tranquillement et le printemps avancé nous permettait de rester à la belle étoile sans que cela ne comporte de désagrément. Nous mangions aussi un peu plus qu'à Rome; presque tous les jours.

Rapidement, nous emménageâmes dans une cabane devant la grotte. Un peu de paille qui avant nous avait servi aux brebis nous servait de lit; elle était remplie de tiques et de puces. Noter cabane devint le centre d'une intense activité politique et militaire. Là, nous avions nos réunions, nous préparions nos plans d'action, on examinait les rapports des estafettes et de là, partaient nos équipes pour les patrouilles et les actions.

Nous établîmes même le contact avec des détachements de l'armée républicaine qui étaient affectés aux services à l'arrière des troupes allemandes. Beaucoup de ces jeunes désertaient et prenaient contact avec nous; certains restèrent dans la bande, d'autres fuirent vers le nord.

Après quelques temps d'activité, nous avions fait un nombre réduit de prisonniers et conquis au combat des armes, des munitions et des vivres. Nous réussîmes à capturer jusqu'à une cuisine de camp, complétée du ravitaillement pour 5 jours pour un détachement de 600 hommes et nous distribuâmes les vivres à la population.

Les prisonniers allemands furent enfermés par nous dans la grotte et gardés à vue, nuit et jour. Nous pensions les remettre aux Alliés quand le front nous aurait rejoints d'ici à quelques jours, sauf à les utiliser pour des échanges avec les commandements ennemis au cas où un de nos camarades serait capturé.




Les Allemands se repliaient en désordre, défaits et apeurés mais pas pour cela moins arrogants et moins violents. Les détachements ennemis que nous combattions à Valtomonte au fur et à mesure qu'ils étaient battus, étaient repoussés vers le Nord par les routes de la campagne autour de Palestrina. Les carabiniers, en accord avec nous, renvoyaient ces troupes là où nous étions à l'affût. Ainsi, nous nous fournîmes en moyens pour développer la guérilla et nous rassemblèrent toujours plus de prisonniers.


***********




J'avais donné l'ordre catégorique que les Allemands qui se rendaient soient respectés et maintenus en vie; j'avais à l'idée , en fait, de remettre aux Alliés un grand nombre d'ennemis capturés qui, en plus d'autres preuves de l'activité de notre bande (documents des ennemis éliminés, armes, moyens de transport, etc...) devaient démontrer note efficience militaire et organisatrice.

Je voulais surtout interrompre, tenant compte des conditions dans lesquelles se développait notre activité, la loi impitoyable de la guérilla, qui ne permettait pas de faire des prisonniers. Alors qu'on avait la perspective d'une longue activité partisane, il n'était pas pensable d'organiser des camps de concentration pour les prisonniers ennemis soit par insuffisance de vivres et – souvent même – d'eau, soit par la nécessité de déplacements rapides, et surtout, à ce moment, pour la nécessité de disperser notre détachement partisan. Surtout que les prisonniers pouvaient fuir et révéler la situation et l'importance des forces partisanes.

Malgré tout, dans les conditions changées où nous nous trouvions, avec les armées alliées qui désormais se trouvaient tout près, la sauvegarde des prisonniers était possible. Nous pouvions de cette manière épargner de nombreuses vies humaines tout en continuant à attaquer les forces ennemies.

L'ordre que je donnai ne rencontra pas tout de suite la compréhension de tous mes camarades; certains d'entre eux, en fait, s'y opposèrent en soutenant surtout que faire des prisonniers mettrait en grave danger la vie de nombre d'entre nous et peut-être, l'existence-même de notre bande et exposerait la population qui nous aidait aux représailles de l'ennemi. En outre, cela nous créait des problèmes ultérieurs pour le ravitaillement qui était tout sauf facile.

Les plus opposés à la décision furent les partisans russes qui avaient fui les camps de concentration allemands après le 8 septembre et connaissaient déjà, plus que je ne le savais moi-même, la férocité nazie. Eux, ils avaient vu tuer les femmes et les enfants de leur pays. Ils nous avaient raconté, dans de longues soirée au bivouac, des choses que nous ne vînmes à savoir nous aussi qu'après la Libération, mais auxquelles, au fond de notre âme, nous nous refusions encore à croire.

Ce fut aussi pour cela que l'ordre que j'avais donné, et je le défendis plus strictement encore quand, l'ordre ayant été exécuté, j'eus l'occasion de connaître les prisonniers.

Je réussis à convaincre la majorité de mes camarades de la justesse de ma décision. Nos prisonniers furent respectés et ils furent rassemblés dans la grotte. Nous partageâmes avec eux nos vivres fort réduites et nous couchages incommodes.

Une fois, il m'arriva de rester une paire de jours sans manger. Des paysans, qui 'lavaient appris, apportèrent en cadeau deux brebis. Je donnai l'ordre de la cuire et de les distribuer.

J'avais imposé et obtenu que les premiers à manger – chaque fois qu'il y avait de quoi – soient les prisonniers. Il en fut ainsi encore cette fois. Ensuite, mes camarades mangèrent. Quand j'arrivai à la soupe pour mon tour, il n'y avait plus rien.

La perspective de manger avait soutenu mes dernières forces. Le matin déjà, à l'aube, j'avais dû faire un long tour des routes où passait la guerre afin de me rendre compte de la situation. Revenu au camp, ces deux brebis avaient donné un nouvel espoir à mon jeûne ancien et – dans cette perspective – de nouvelles forces à mes membres épuisés; mais quand arriva mon touret que je ne trouvai plus rien à manger, ma tension s'effondra, mes forces diminuèrent et la langueur prit le dessus. Je glissai à terre et il y eut une certaine débandade parmi les camarades. Préoccupés, ils se groupèrent autour de moi pour savoir ce qui m'arrivait au moment où les prisonniers étaient dehors de leur grotte pour consommer leur ration. Ceux-ci tentèrent de profiter de la circonstance en se mêlant à nous et en cherchant à créer la confusion pour s'emparer des armes qui étaient posées à peu de distance. Mes camarades se rendirent compte de la manœuvre et ils bloquèrent leur tentative.

En poussant, en hurlant et en pointant leurs pistolets contre eux, ils renfermèrent les prisonniers ennemis dans la grotte. Moi, entretemps, j'avais repris mes esprits et j'intervins immédiatement pour éviter des complications ultérieures. Mes camarades voulaient donner une sévère leçon aux nazis pour qu'ils ne répètent pas des initiatives du genre et ils commencèrent à remettre en question tout le problème des prisonniers. Je cherchai à apaiser les esprits, tandis que les Allemands apeurés étaient rentrés dans la grotte et attendaient que discussion se conclue.

Mes camarades m'aimaient et m'estimaient; les choses que je dis furent encore une fois convaincantes. Maintenant, pourtant, il me fallait parler avec les prisonniers et leur expliquer les dangers qu'ils courraient si leur comportement ne nous épargnait pas toute préoccupation.

Je les fis sortir de la grotte et je les rassemblais à nouveau sur l'esplanade. Je parlais avec eux un étrange langage fait d'un peu d'italien, un peu d'anglais et un peut de français. De cette façon, trois ou quatre d'entre eux pouvaient jouer les interprètes et ils me répondaient.

Je leur expliquai – et c'était clair – que notre situation était tout sauf facile et que seul un grand courage et une grande force de volonté nous permettaient de mener cette guerre, qu'ils étaient, eux, pour nous des ennemis, de plus impitoyables, que nous n'étions pas disposés à les féliciter et nous entendions que ces gestes d'insubordination individuels ou collectifs ne se répètent plus.

Je les informai que si un seul d'entre eux s'échappait, les autres seraient tous tués; non par représailles, amis car nous serions contraints à nous éloigner de la zone et que nous ne pouvions les laisser ni libres ni vivants, eux qui nous connaissaient bien, qui savaient qui nous avait aidé et qui certainement n'auraient jamais de scrupules à nous dénoncer tous. D'autre part, il n'était pas possible d'imaginer que, devant fuir suite au danger d'une rafle provoqué par celui d'entre eux qui se serait évadé, nous aurions pu emmener avec nous dans la montagne un si grand nombre d'ennemis à surveiller et à nourrir.

Ce discours et plus encore la décision qui transparaissait de mes paroles et l'attitude menaçante de mes camarades qui les encerclaient, convainquirent nos prisonniers d'être un peu plus disciplinés.

Nos prisonniers étaient contrôlés et comptés quatre à cinq fois par jour; et une fois, un nous sembla qu'il en manquait un.

C'était le soir, immédiatement après le couvre-feu que nous avions ordonné avec rigueur, autant à eux qu'à nous quand la dernière lueur s'éteignait dans le ciel. Nous les fîmes sortir de la grotte. Ils cherchèrent à nous prouver que non, que ce n'était pas vrai, qu'ils étaient tous là. Je m'irritai; je leur dis que nous n'étions pas disposés à nous laisser berner. C'était mon devoir, dis-je, de passer à l'application du plan que je leur avais déjà exposé quand je les avais avertis que je tolèrerais pas d'évasion et que de plus, un tel plan devait être exécuté à l'instant car, étant donné la fuite de leur camarade, nous ne pouvions perdre une minute et nous devions abandonner l'endroit.

Silencieux, je voyais dans les ultimes lumières du crépuscule leurs visages muets, tendus et apeurés. Je rassemblais autour de moi mes camarades avec leurs armes au poing, silencieux eux aussi, préoccupés pas tellement par le risque qu'impliquait cette évasion que par la répugnance pour l'ordre que bientôt, ils le savaient, je leur donnerais.

Ce silence dura quelques secondes et chacun de nous repensa à ce terrible jeu dans lequel cette guerre avait jeté nos vies. Moi aussi, je me reprochais l'ordre que j'avais donné de faire prisonniers les ennemis qui n'étaient pas tombés au combat; je faisais remonter à cet ordre la responsabilité de l'évasion et du risque d'une rafle ennemie qui mettrait en sérieux danger nos vies et exposerait aux représailles les paysans qui nous avaient aidés.

Puis soudan, de la caverne, sortit celui que nous croyions évadé. Il faut accueilli avec des cris de joie par ses compagnons, avec soulagement de notre part. Il était resté endormi dans la grotte, nous dit-il, et il n'avait pas entendu l'appel. Peut-être, s'agissait-il d'une tentative d'évasion ou d'un test pour voir ce qui se passerait; quoi qu'il en soit, les choses s'étaient terminées de bonne façon.

Un autre soir – j'étais tombé durant le combat et je m'étais tordu les chevilles, raison pour laquelle je devais rester immobile à la base – j'étais seul avec Carla sur l'esplanade; les autres camarades étaient éloignés pour des raisons diverses. Moi, j'étais assis à terre et un des prisonniers, un infirmier, me soignait les chevilles avec un baume qu'il avait dans sa caisse de premiers secours et il me les bandait. Les autres prisonniers s'approchèrent en discutant entre eux et avec moi. Carla et moi, nous étions armés de pistolets et nous les tenions à la main, prêts à faire feu. Cela pouvait avoir une certaine valeur pour décourager une éventuelle tentative d'un des leurs, mais n'en aurait certainement aucune, si tous se fussent mis d'accord pour nous attaquer afin de récupérer la liberté.

Il ne se passa rien, nous continuâmes à parler, ils nous firent voir les photographies et les lettres de leurs chers lointains. Un d'eux me montra un rosaire qu'il avait en poche. « Je suis catholique », me dit-il, en cherchant à établir avec moi, Italien et probablement catholique, un courant de sympathie et de confiance.


( Suite au prochain épisode)





1PAI : Polizia Africana Italiana. Police Africaine italienne, créée au temps de l'Impero en 1936. Repliée en Italie, elle s'unira à d'autres éléments ( carabiniers, Grenadiers de Sardaigne pour défendre Rome contre les troupes allemandes et fascistes) en septembre 1943. Son commandant, le général Maraffa sera arrêté par les Allemands, déporté à Dachau où il mourra. La PAI fut incorporé dans la police de la « Ville ouverte »; le régiment fut dissous en 1945.

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