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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 21:39

Badaboum, badaboum, badaboum...


Mais qui donc marche de ce pas d'éléphant ?


Badaboum, badaboum, badaboum...


Mais qui donc marche de ce pas d'éléphant ?


Badaboum, badaboum, badaboum... et ainsi de suite.





 

 

 


Mais qui donc marche dans ce froid de ce pas d'éléphant ?, disais-je, dit Lucien l'âne en tournant la tête du côté d'où vient le bruit, c'est-à-dire du côté de son propre derrière. (Voyez comme la place des choses importe; notamment, celle de l'adjectif).


Badaboum, badaboum, badaboum... J'arrive, j'arrive, dit une voix connue de l'âne.


Ah, c'est toi... Je me disais aussi. Mais pourquoi marches-tu ainsi ? Avec une telle solennité....


Mon bon Lucien, il n'y a rien de solennel dans mon pas !, dit Marco Valdo M.I.. Je marchais comme le pauvre bûcheron, tout couvert de ramées... Car j'étais perdu dans une réflexion dont tes cris m'ont subitement tiré. Je pensais à ces jeunes Grecs que la police assassine à Athènes, je pensais aussi qu'il était plus que temps de se replonger en littérature. Je pensais à Dessy, à Dessì, à Atzeni... aux histoires que je t'ai fait connaître, et ma réflexion comme un chemin qui serpente en montagne me ramenait à Carlo Levi. Et je me disais que j'allais prendre une décision qui – pour moi – est très lourde, très impégnative ( ce qui se traduit mal par le terme exact en français qui serait : engageante), une décision qui me projette bien loin du moment où je suis en train de la penser, de l'imaginer. Et de là, mon pas s'est fait au ralenti et a pesé de plus en plus sur le sol, marquant ainsi combien j'étais préoccupé. D'où, ce pas étrange, ce Badaboum, badaboum, badaboum... Je retournais à la rencontre de Carlo Levi, comme j'y suis allé bien souvent auparavant.


Évidemment, vu comme ça, ton pas est envoûtant. C'est comme un pas de danse sacrée, comme un pas de la découverte, un pas de retrouvailles. À ce propos, je ne puis m'empêcher de faire un rapprochement avec un autre pas que j'ai moi-même franchi de mon pas d'âne. Un pas dont j'aimerais que tu me précises le sens. Un jour, revenant du Midi, c'était il y a bien longtemps, bien avant que Mialane n'inaugure là l'usage de la dynamite, je montais le sentier muletier du pas de l'Escalette. Mais qu'est-ce donc que ce pas là ?







Mon bon Lucien, réfléchis un peu. Toi qui y es passé en bon âne par le sentier muletier, tu sais que pour passer de l'Hérault à l'Aveyron, pour aller de la basse terre du sud sur le Massif , tu as remonté la vallée de la Lergue vers le causse du Larzac. Et comme dit l'historien, le Pas de l'Escalette fut depuis la plus haute antiquité, un lieu de passage. Un lieu de passage, te dis-je. Le pas, ce pas-là, c'est un passage. Quant au mien, qui donna le ton à notre conversation , ce pas étrange, ce Badaboum, badaboum, badaboum... , je te l'ai dit, c'était un pas de réflexion, de méditation. Ce que je méditais ? Je songeais à Carlo Levi et j'essayais de me convaincre de ne pas prendre une décision que je repousse depuis des années et que finalement, je me suis décidé à prendre quand même. Tout simplement laisser voir un peu de ma traduction du Cahier à grilles, de ce livre somptueux que Carlo écrivit en étant aveugle, un livre d'aède en quelque sorte. Un immense chant poétique du siècle dernier... Immense, désertique, rocailleux et comme tous les déserts presque ignoré.


Voilà qui est bien sérieux, voilà de quoi rendre un pas précautionneux, dit Lucien l'âne. Tu m'effrayes un peu...


Crois-moi, mon ami Lucien, tu ne seras jamais aussi effrayé que moi de ma démarche. Cependant, je crois vraiment qu'il me faut le faire et donc, je vais te faire connaître ce grand livre de Carlo Levi. Ce sera dans la version que j'ai traduite, il y a déjà des années, dans une version qui, je le sais car Guido me l'a dit, n'est pas vraiment celle qu'il faudra bien établir un jour. Mais qu'à cela ne tienne, avançons, cela forcera peut-être le destin. Qu'a donc fait d'autre L'Amiral de la Mer Océane ?


Oui, oui, dit Lucien l'âne tout ragaillardi par ces propos, allons-y.


Allons-y, allons-y... Chantons cela comme à l'opéra, si tu veux, mon bon ami Lucien, dit Marco Valdo M.I.. Mais avant d'y aller, je voudrais faire deux ou trois considérations préliminaires. La première et de ce fait la moins importante, c'est que je te dirai le contexte de tout ce texte au fil de l'histoire, sauf ceci qui est préliminaire : Carlo Levi écrit le cahier à Grilles au moment où il est aveuglé pour des mois par des opérations aux yeux; la deuxième, c'est que je te mettrai souvent de ces petites notes explicatives, qui aident un peu à comprendre et la troisième, c'est que ce texte est à entendre comme un texte d'aède, comme un immense récitatif. Ce qui n'est pas trop en usage de nos jours. Imagine s'il te plaît qu'un été au moment où la nuit s'en vient doucement, dans la chaleur qui s'assouplit un peu sous le vent du soir, nous serions là et un poète (jeune ou vieux, je ne sais...) ou un groupe de poètes ( jeunes, vieux, femmes, hommes...)  nous liraient cette histoire en un chœur polyphonique et tu sais bien ce qu'il en est de ces choses poétiques qui déferlent comme des eaux du Zambèze, elles sont tellement puisantes, tellement énormes, tellement nombreuses, à se presser en foule dans ta tête, qu'elles semblent incompréhensibles, qu'on ne peut que les recevoir comme la vague, dans le visage, de plein fouet. Et maintenant, je peux commencer à faire toutes les voix de ce chœur aux allures de maelström. Une dernière chose pourtant : l'impulsion qui m'a poussé à lire ce texte, m'est venue elle de quelques lignes que j'avais écrites en marge de la traduction d'une canzone et dont voici l'essentiel :

La poésie a ceci d'accablant

Que pour la comprendre souvent

Il y faut du temps

Y revenir obstinément

Et soudain, l'illumination surprend

L'air s'embrase, le cœur s'emballe

Le puzzle s'est formé, l'image s'installe.


Enfin, ne cherche pas à tout comprendre, ne me pose pas de questions, je n'ai pas réponse à tout, laisse faire le temps et vagabonder ton songe comme au travers d'un monde inconnu et peuplé. Et voici, la voix qui dit le texte de Carlo Levi...









Ici1, on peut écrire un livre, un livre entier, même très long et même infini ; aussi long et infini peut-être que le cercle du temps ou l’espace de l’enfermement. On peut aussi le contourner, même avec oisiveté, ou par pur divertissement, par parenthèses ou folies aussi, ou assonances ou rimes ou ressemblances ou souvenirs ou inspirations ou bouleversements ou cabrioles ou culbutes ou sauts de la mort ou tours de hanche ou numéros d’adresse ou véroniques ou frédériques ou gertrudes ou taureaux picassiens et d’autres plus maigres comme devraient être les taureaux d’un héros cervantesque dont les cornes ne seraient en vérité que de redoutables portemanteaux auxquels pendre des idées si vieilles à en paraître et à en être neuves, et dont les jarrets dusseldorfiens cuits dans des marmites scellées serviront de portions pour trois, pour huit ou pour douze RR. parmi les souvenirs napoléoniens héroïques à l’aller et antihéroïques au retour, ou vice-versa. L’aller va toujours bien, naturellement et toujours héroïquement, car il est toujours poussé en avant comme il convient à l’éros. Mais aussi le retour à l’éros est nécessaire. Je t’aime moi non plus 2 : et pour cela, sur la Karl Strasse (ou quel que soit son nom) les mêmes personnes aux mêmes fenêtres et aux mêmes coins de rue avec les mêmes enseignes de commerce et de chausseurs et de plats de fine porcelaine et de monnaies et de gravures et de viande et de saucisses, applaudissaient avec les mêmes faces et la même et opposée direction, le retour des premières armées révolutionnaires françaises ; et les gravures étaient en tous points identiques dans leur différence en miroir de la droite et de la gauche inversées. Spéculaire ou temporel, du début et de l’après, ou du dedans et du dehors, du concave et du convexe. Le peintre avait retourné les drapeaux, les regards, les directions, il n’y avait pas beaucoup de différence entre les Français victorieux qui allaient vers l’est et les mêmes qui revenaient vaincus en occident, et qui du reste ensuite seraient sous peu passés pour la troisième fois le Rhin en vainqueurs et puis de nombreuses années après, repassés pour la quatrième fois perdants, jusqu’à une cinquième et sixième et septième et ainsi de suite en une succession identique et alternée. Ces promenades salutaires, cette balade de l’histoire qui paraissait le seul moyen de se divertir et de se connaître et de combiner des mariages, était en tous cas monotone comme les soirs de fête dans les villages. Légitimes, ô !, légitimes, et toujours féroces exils, les « vils exils » de notre courageux poète visionnaire3. Mais si l’exil se comporte comme une ambivalence interchangeable, et qu’il n’existe pas de servitude qui ne soit pas tyrannique, ni de tyrannie qui ne soit pas servile, s’il n’y a pas d’avant sans après (s’il n’y a pas d’avant ni d’après dans le temps véritable qui ne s’écoule pas), et la valeur ou la signification de l’erreur, ou de l’inexistence ou de la mort ne se trouvent que dans le sens d’un mouvement abstrait, la svastika renversée, l’arbre du Yin et Yang, l’antihoraire, le tourbillon aux antipodes, et si le concave et le convexe ne se différencient que sexuellement du point de vue de la vision, et peuvent être rapportés en plan, souvenir d’un grand cercle rouge et noir, de très ancien velours prophétique avec des routes ou des fleuves ou des vaisseaux ramifiés et des plaines inhabitées et des mers obscures et des monts microscopiques et déchiquetés et diversement colorés, jusqu’à devenir brillants au reflet d’un soleil ; rouge si humain ou de tendre veau, rose de brebis, jaune de lion, vert phosphorescent splendide hypnotique de chat ; comme des doubles lunes regardant dans la nuit et jugeant. Peut-être que la Lune que nous avons souillée, ô !, avec de microscopiques sables, saletés et poussières, n’est que la rétine du ciel qui nous regarde et elle nous voit d’autant mieux qu’elle resplendit moins éblouissante. Elle nous regarde de ses monts et ses mers imaginaires, de ses glaciers indifférents, de ses solitudes impassibles. Impassible, non aimée, sans narines, aride sèche indifférence au moins d’aspect, la rétine lune n’est pas parcourue d’invasions de fausses lumières mais malade des fausses lumières, de neige supposée, et joyeusement sottement espérée des champs lunaires apparaissent dans le noir, qui semblent plutôt périphérie, lieu de décharge pleins de cendres et de poussière, avec de vagues sentiers tracés par les pas de jeunes gens fouillant furtifs à la recherche de quelque objet de métal ou de bois pour le poêle, et par-dessus tout des briques cassées couleur de boue sèche. Au milieu, des presque bas reliefs dans une substance arborescente et touffue, des visages d’hommes barbus, classiques du bas-Empire. Mais ce qui prévaut, c’est le dépôt, la décharge, qui n’a pas de forme définie en raison de l’arrivée d’autres chars qui versent avec des cris de charretiers (non humains) leurs contenus toujours nouveaux de choses démolies, déchues, dégénérées, détruites, désolées, désagrégées, désunies, distordues, déracinées, détournées et divertissantes, et divergentes. Des résidus qui semblent vrais et proches et que la main tendue ne rencontre pas, qui parfois persistent longuement comme le dessin d’une ville imaginaire vue du haut ou d’une perspective inédite, parfois se défont d’un coup. Presque toujours terre rougeâtre et poudreuse, écrasée et rendue compacte par d’innombrables pas parfois appuyée à des murs de briques anciens comme des ruines, eux aussi poudreux et compacts de temps comprimé. Et sur ces surfaces, et ces bases de murs et de cette terre et ces résidus tombent nombreuses, comme vues avec le grossissement d’une lumière rasante, des peaux noires microphotographiques. Monde de fumée, de brouillard, dans son immobilité pas tant chaotique que sclérosée en formes insensées, pleines d’un supposé mouvement interne et surtout, malgré tout du très sérieux Christ barbu et beau qui apparaît, destiné à se dissiper et à disparaître par manque de permanence, de présence, de soutien (le Christ est devenu une espèce de guerrier de profil et décoiffé, classiquement joyeux, riant sans raison, comme Stefano Phénicien idiot sur la plage). Mais le noir, la nuit, embryonnaire, féroce, innuptiale, tragique, oedipienne ou calderonienne (de Calderon de la Barca - écrivain, dramaturge espagnol - auteur de "La vie est un songe", dont Sigismond est un des personnages) de Sigismond-Job, fier et foin sur sa litière dans la tour de l’injustice, cette nuit est au contraire ambiguë et gogolienne pour âmes mortes. C’est un songe (et dès lors, plus de nuit, victoire sur l’obscurité) dans un lieu incertain entre l’Italie et la vielle Russie (Tula, ou mieux Orel-Oriol). Moi, j’habite une fameuse pâtisserie de la petite ville qui a des pièces supérieures peu importantes, mais toutes avec des parquets de bois très lumineux et surtout (lieu central de l’action) un long escalier de bois clair et parfaitement ciré, qui conduit, en se courbant en haut et en bas, à un énorme salon de pâtisserie dont la vitrine d’entrée sur la rue à l’extrême coin opposé à l’escalier qui conduit aux étages. Dans ce salon de pâtisserie, tenu par de braves gens, dont je ne sais s’ils sont Russes ou Italiens de province, convaincus de devoir faire quelque chose d’artistique ou de moderne ( peut-être sont-ils de Cuneo), vit un Anglais ou un Écossais, homme de mer avec une odeur de salure ou d’huîtres et d’algues, qui veut m’emmener avec lui, mais la chose est toujours renvoyée pour des inconvénients négligeables qui se déroulent toujours sur les marchepieds du train soufflant et sifflant en lançant de la vapeur joyeuse à la gare d’Orel-Oriol. L'Anglais fume tout le temps. Il y a aussi une modèle soviétique (du genre de la femme de Sportelli Sdenzka) qui raconte une histoire sans sens de deux timbres-poste dans un petit village dans le brouillard des mers du Nord. Un des deux timbres, où elle pressait sa gracieuse langue [en se couvrant] la bouche selon les règles classiques, n’était pas encore approuvé par la bureaucratie ; l’autre, oblitéré, avait une histoire : qu’elle, sortie de la salle d’essayage et de couture pour poser pour le dessin du timbre, s’était rendue compte qu’on ne lui avait pas dit ce qu’elle devait faire devant les dessinateurs et les photographes du timbre ; avec un prétexte, elle avait pris un taxi pour aller se concerter chez elle avec sa sœur et ses familiers. Une demoiselle élégante avait demandé de monter dans son taxi ; elle lui avait conseillé de remplacer ses escarpins aux très hauts talons et semelles, qu’elle portait par des bottes plus normales. Mais elle avait oublié de lui expliquer qu’elle aurait dû ouvrir la bouche comme pour crier  vivat ! car il s’agissait du lancement d’un navire. Et ainsi elle avait posé avec la bouche fermée et le timbre avait été imprimé avec cet inconvénient imprévu. Cependant, on préparait un film italo-franco-soviétique pour l’inauguration et le lancement duquel il y aurait une conférence de presse des plus importantes dans la pâtisserie dont j’étais l’hôte. La conférence aurait dû être présidée par un Amidei Volonté, avec un grand dîner, très importante aussi comme protestation politico-culturelle. Il y avait eu une répétition générale dans la pâtisserie, excellente, avec de très bonnes pâtisseries, une foule très élégante, joyeuse. Le pavement était cependant recouvert de travaux de rénovation inachevés. Il s’agissait de travaux d’encastrements illustrés, en divers bois, qui devaient en remplacer d’autres plus anciens et en mauvais état, faits par des ébénistes et des artistes experts et très habiles ; on voulait à travers eux retrouver un fil populaire italo-anglo-soviétique, avec des carreaux et des marqueteries modernes. Vient le jour de l’inauguration attendue. Je descends par le grand escalier ciré, mais en bas, il y a peu de gens en désordre. Au fond, du côté de la porte d’entrée, quelques-uns qui protestent et s’émerveillent. De mon côté, où on devrait distribuer les pâtisseries, il y a seulement un monsieur arrivé depuis une heure pour donner du pain noir spécial à son chien et la manne, avec lui et son chien dedans, et fermée par des chaînettes. Au milieu, il y a Amidei-Volonté avec deux ou trois compagnons assis avec des gimblettes, un gros de dos (Orson Welles) qui pressentent et qui comprennent qu’on ne pourra pas faire la conférence de presse, que tout est compromis, que tout est perdu, mais peut-être… Le boycott, la protestation, la dérision, les rires sont nés des travaux de marqueterie et de haute ébénisterie, dans le goût des chasseurs de Cuneo, qui exécutés superbement sont considérés, par des compétences et des membres d’Italia Nostra, comme un intolérable scandale qui doit être puni et bafoué. Ca me dérange pour les patrons de la pâtisserie, déçus, qui ne comprennent pas du tout la tragédie (du reste, les nouvelles marqueteries bien éclairées ne me semblent pas pires que les anciennes). Ils me demandent mon avis (avec l’air habituel de le savoir déjà). Tandis que je suis sur le point de les contredire, ils me montrent en dehors du local, sur le pavement, sur la porte de l’ancienne église, dans tous les environs, à perte de vue dans la ville, partout des marqueteries de la même main et de la même nature : des chapons dans des plats, des coqs qui font cocorico, des chasseurs assis à table avec des petites paysannes et des fusils appuyés à la commode. La chose devient sérieuse, sans remède ni défense possible pour les pauvres pâtissiers si zélés. Pendant ce temps, les cinéastes restent seuls dans la salle à manger marquetée en attendant d’en haut on ne sait quel secours impossible. Il est 3 h ½ . Pour la première fois, j’ai dormi, je suis frais. Teresina me parle de la Callas et de Pasolini.

Je parle ainsi en piémontais avec Lucia. L’ordre de la clinique, comme celui de la prison ou de la caserne ou de tous les Ordres, est extraordinairement [dur]. Mais ce qui reste est cette grande boucle de bois marquetée bien astiquée comme un miroir par laquelle se termine en haut l’escalier en colimaçon en bois brillant, et la boucle opposée en bas, et la longue colonne de bois nette et propre qui les unit, et en fait l’axe de l’histoire, la prospective de l’affaire qui laisse incertains et déçus les metteurs en scène et les opérateurs, le public, le chien qui veut du pain noir, le monsieur, le mannequin modèle soviétique, le pêcheur noble avec des moustaches rouge anglais au pied marin toujours sur le marchepied du train à la gare d’Orel, et les pauvres inconscients, déconsidérés, empressés, débonnaires, ignorants, innocents pâtissiers, une famille qui croit bien faire et ruine tout en suscitant le scandale parmi toutes les belles âmes qui croient bien faire, et sauver leur âme et leur bon goût en combattant pour des choses inexistantes contre les marqueteries de chasseurs et leur décalquage à mèche.

A mèche est aussi la boucle qui reste seule dans la pâtisserie déserte dans la demi-clarté du soir.

Ainsi continue le Cahier Quadrillé

comme cette boucle dans la solitude

dans une Rome parmi des bandes d’oiseaux

âmes mortes en hésitation

entre l’ailleurs le hasard l’évasion.

Mais le Quaderno a cancelli

voit hors de la prison

et cela d’une seule partie

de la cellule, la cellule de la cellule

la cellule, l’oiselle

qui s’ouvre la poitrine avec son bec

aveuglée par des manipulateurs

froids des pleurs et des lamentations

funèbres pour exorciser aussi bien les morts

que la réalité verte et vermillon.

Chaque parole est fille

d’une autre et mère à son tour

la boucle fait la fête

et les appelle toutes au rassemblement.

L’évêque d’Alba

s’appelait-il Garoviglia ?

non, c’était un nom plus court

c’était un bon partisan.



1 Ici : à cet endroit, dans cette chambre de la clinique San Domenico de Rome, où Carlo Levi sait qu'il va devoir rester enfermé – comme longtemps auparavant dans la prison de Turin, celle de Rome ou celle de Firenze, ou confiné, comme à Aliano.

2 En français dans le texte

3 poète visionnaire : le mot italien est vate, qui signifie poète prophétique ou visionnaire ; il est généralement utilisé pour désigner Dante – ou comme ici, quand on sent poindre l'ironie mordante, le Vate de Pescara, Gabriele D'Annunzio.

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