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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 21:39

Badaboum, badaboum, badaboum...


Mais qui donc marche de ce pas d'éléphant ?


Badaboum, badaboum, badaboum...


Mais qui donc marche de ce pas d'éléphant ?


Badaboum, badaboum, badaboum... et ainsi de suite.





 

 

 


Mais qui donc marche dans ce froid de ce pas d'éléphant ?, disais-je, dit Lucien l'âne en tournant la tête du côté d'où vient le bruit, c'est-à-dire du côté de son propre derrière. (Voyez comme la place des choses importe; notamment, celle de l'adjectif).


Badaboum, badaboum, badaboum... J'arrive, j'arrive, dit une voix connue de l'âne.


Ah, c'est toi... Je me disais aussi. Mais pourquoi marches-tu ainsi ? Avec une telle solennité....


Mon bon Lucien, il n'y a rien de solennel dans mon pas !, dit Marco Valdo M.I.. Je marchais comme le pauvre bûcheron, tout couvert de ramées... Car j'étais perdu dans une réflexion dont tes cris m'ont subitement tiré. Je pensais à ces jeunes Grecs que la police assassine à Athènes, je pensais aussi qu'il était plus que temps de se replonger en littérature. Je pensais à Dessy, à Dessì, à Atzeni... aux histoires que je t'ai fait connaître, et ma réflexion comme un chemin qui serpente en montagne me ramenait à Carlo Levi. Et je me disais que j'allais prendre une décision qui – pour moi – est très lourde, très impégnative ( ce qui se traduit mal par le terme exact en français qui serait : engageante), une décision qui me projette bien loin du moment où je suis en train de la penser, de l'imaginer. Et de là, mon pas s'est fait au ralenti et a pesé de plus en plus sur le sol, marquant ainsi combien j'étais préoccupé. D'où, ce pas étrange, ce Badaboum, badaboum, badaboum... Je retournais à la rencontre de Carlo Levi, comme j'y suis allé bien souvent auparavant.


Évidemment, vu comme ça, ton pas est envoûtant. C'est comme un pas de danse sacrée, comme un pas de la découverte, un pas de retrouvailles. À ce propos, je ne puis m'empêcher de faire un rapprochement avec un autre pas que j'ai moi-même franchi de mon pas d'âne. Un pas dont j'aimerais que tu me précises le sens. Un jour, revenant du Midi, c'était il y a bien longtemps, bien avant que Mialane n'inaugure là l'usage de la dynamite, je montais le sentier muletier du pas de l'Escalette. Mais qu'est-ce donc que ce pas là ?







Mon bon Lucien, réfléchis un peu. Toi qui y es passé en bon âne par le sentier muletier, tu sais que pour passer de l'Hérault à l'Aveyron, pour aller de la basse terre du sud sur le Massif , tu as remonté la vallée de la Lergue vers le causse du Larzac. Et comme dit l'historien, le Pas de l'Escalette fut depuis la plus haute antiquité, un lieu de passage. Un lieu de passage, te dis-je. Le pas, ce pas-là, c'est un passage. Quant au mien, qui donna le ton à notre conversation , ce pas étrange, ce Badaboum, badaboum, badaboum... , je te l'ai dit, c'était un pas de réflexion, de méditation. Ce que je méditais ? Je songeais à Carlo Levi et j'essayais de me convaincre de ne pas prendre une décision que je repousse depuis des années et que finalement, je me suis décidé à prendre quand même. Tout simplement laisser voir un peu de ma traduction du Cahier à grilles, de ce livre somptueux que Carlo écrivit en étant aveugle, un livre d'aède en quelque sorte. Un immense chant poétique du siècle dernier... Immense, désertique, rocailleux et comme tous les déserts presque ignoré.


Voilà qui est bien sérieux, voilà de quoi rendre un pas précautionneux, dit Lucien l'âne. Tu m'effrayes un peu...


Crois-moi, mon ami Lucien, tu ne seras jamais aussi effrayé que moi de ma démarche. Cependant, je crois vraiment qu'il me faut le faire et donc, je vais te faire connaître ce grand livre de Carlo Levi. Ce sera dans la version que j'ai traduite, il y a déjà des années, dans une version qui, je le sais car Guido me l'a dit, n'est pas vraiment celle qu'il faudra bien établir un jour. Mais qu'à cela ne tienne, avançons, cela forcera peut-être le destin. Qu'a donc fait d'autre L'Amiral de la Mer Océane ?


Oui, oui, dit Lucien l'âne tout ragaillardi par ces propos, allons-y.


Allons-y, allons-y... Chantons cela comme à l'opéra, si tu veux, mon bon ami Lucien, dit Marco Valdo M.I.. Mais avant d'y aller, je voudrais faire deux ou trois considérations préliminaires. La première et de ce fait la moins importante, c'est que je te dirai le contexte de tout ce texte au fil de l'histoire, sauf ceci qui est préliminaire : Carlo Levi écrit le cahier à Grilles au moment où il est aveuglé pour des mois par des opérations aux yeux; la deuxième, c'est que je te mettrai souvent de ces petites notes explicatives, qui aident un peu à comprendre et la troisième, c'est que ce texte est à entendre comme un texte d'aède, comme un immense récitatif. Ce qui n'est pas trop en usage de nos jours. Imagine s'il te plaît qu'un été au moment où la nuit s'en vient doucement, dans la chaleur qui s'assouplit un peu sous le vent du soir, nous serions là et un poète (jeune ou vieux, je ne sais...) ou un groupe de poètes ( jeunes, vieux, femmes, hommes...)  nous liraient cette histoire en un chœur polyphonique et tu sais bien ce qu'il en est de ces choses poétiques qui déferlent comme des eaux du Zambèze, elles sont tellement puisantes, tellement énormes, tellement nombreuses, à se presser en foule dans ta tête, qu'elles semblent incompréhensibles, qu'on ne peut que les recevoir comme la vague, dans le visage, de plein fouet. Et maintenant, je peux commencer à faire toutes les voix de ce chœur aux allures de maelström. Une dernière chose pourtant : l'impulsion qui m'a poussé à lire ce texte, m'est venue elle de quelques lignes que j'avais écrites en marge de la traduction d'une canzone et dont voici l'essentiel :

La poésie a ceci d'accablant

Que pour la comprendre souvent

Il y faut du temps

Y revenir obstinément

Et soudain, l'illumination surprend

L'air s'embrase, le cœur s'emballe

Le puzzle s'est formé, l'image s'installe.


Enfin, ne cherche pas à tout comprendre, ne me pose pas de questions, je n'ai pas réponse à tout, laisse faire le temps et vagabonder ton songe comme au travers d'un monde inconnu et peuplé. Et voici, la voix qui dit le texte de Carlo Levi...









Ici1, on peut écrire un livre, un livre entier, même très long et même infini ; aussi long et infini peut-être que le cercle du temps ou l’espace de l’enfermement. On peut aussi le contourner, même avec oisiveté, ou par pur divertissement, par parenthèses ou folies aussi, ou assonances ou rimes ou ressemblances ou souvenirs ou inspirations ou bouleversements ou cabrioles ou culbutes ou sauts de la mort ou tours de hanche ou numéros d’adresse ou véroniques ou frédériques ou gertrudes ou taureaux picassiens et d’autres plus maigres comme devraient être les taureaux d’un héros cervantesque dont les cornes ne seraient en vérité que de redoutables portemanteaux auxquels pendre des idées si vieilles à en paraître et à en être neuves, et dont les jarrets dusseldorfiens cuits dans des marmites scellées serviront de portions pour trois, pour huit ou pour douze RR. parmi les souvenirs napoléoniens héroïques à l’aller et antihéroïques au retour, ou vice-versa. L’aller va toujours bien, naturellement et toujours héroïquement, car il est toujours poussé en avant comme il convient à l’éros. Mais aussi le retour à l’éros est nécessaire. Je t’aime moi non plus 2 : et pour cela, sur la Karl Strasse (ou quel que soit son nom) les mêmes personnes aux mêmes fenêtres et aux mêmes coins de rue avec les mêmes enseignes de commerce et de chausseurs et de plats de fine porcelaine et de monnaies et de gravures et de viande et de saucisses, applaudissaient avec les mêmes faces et la même et opposée direction, le retour des premières armées révolutionnaires françaises ; et les gravures étaient en tous points identiques dans leur différence en miroir de la droite et de la gauche inversées. Spéculaire ou temporel, du début et de l’après, ou du dedans et du dehors, du concave et du convexe. Le peintre avait retourné les drapeaux, les regards, les directions, il n’y avait pas beaucoup de différence entre les Français victorieux qui allaient vers l’est et les mêmes qui revenaient vaincus en occident, et qui du reste ensuite seraient sous peu passés pour la troisième fois le Rhin en vainqueurs et puis de nombreuses années après, repassés pour la quatrième fois perdants, jusqu’à une cinquième et sixième et septième et ainsi de suite en une succession identique et alternée. Ces promenades salutaires, cette balade de l’histoire qui paraissait le seul moyen de se divertir et de se connaître et de combiner des mariages, était en tous cas monotone comme les soirs de fête dans les villages. Légitimes, ô !, légitimes, et toujours féroces exils, les « vils exils » de notre courageux poète visionnaire3. Mais si l’exil se comporte comme une ambivalence interchangeable, et qu’il n’existe pas de servitude qui ne soit pas tyrannique, ni de tyrannie qui ne soit pas servile, s’il n’y a pas d’avant sans après (s’il n’y a pas d’avant ni d’après dans le temps véritable qui ne s’écoule pas), et la valeur ou la signification de l’erreur, ou de l’inexistence ou de la mort ne se trouvent que dans le sens d’un mouvement abstrait, la svastika renversée, l’arbre du Yin et Yang, l’antihoraire, le tourbillon aux antipodes, et si le concave et le convexe ne se différencient que sexuellement du point de vue de la vision, et peuvent être rapportés en plan, souvenir d’un grand cercle rouge et noir, de très ancien velours prophétique avec des routes ou des fleuves ou des vaisseaux ramifiés et des plaines inhabitées et des mers obscures et des monts microscopiques et déchiquetés et diversement colorés, jusqu’à devenir brillants au reflet d’un soleil ; rouge si humain ou de tendre veau, rose de brebis, jaune de lion, vert phosphorescent splendide hypnotique de chat ; comme des doubles lunes regardant dans la nuit et jugeant. Peut-être que la Lune que nous avons souillée, ô !, avec de microscopiques sables, saletés et poussières, n’est que la rétine du ciel qui nous regarde et elle nous voit d’autant mieux qu’elle resplendit moins éblouissante. Elle nous regarde de ses monts et ses mers imaginaires, de ses glaciers indifférents, de ses solitudes impassibles. Impassible, non aimée, sans narines, aride sèche indifférence au moins d’aspect, la rétine lune n’est pas parcourue d’invasions de fausses lumières mais malade des fausses lumières, de neige supposée, et joyeusement sottement espérée des champs lunaires apparaissent dans le noir, qui semblent plutôt périphérie, lieu de décharge pleins de cendres et de poussière, avec de vagues sentiers tracés par les pas de jeunes gens fouillant furtifs à la recherche de quelque objet de métal ou de bois pour le poêle, et par-dessus tout des briques cassées couleur de boue sèche. Au milieu, des presque bas reliefs dans une substance arborescente et touffue, des visages d’hommes barbus, classiques du bas-Empire. Mais ce qui prévaut, c’est le dépôt, la décharge, qui n’a pas de forme définie en raison de l’arrivée d’autres chars qui versent avec des cris de charretiers (non humains) leurs contenus toujours nouveaux de choses démolies, déchues, dégénérées, détruites, désolées, désagrégées, désunies, distordues, déracinées, détournées et divertissantes, et divergentes. Des résidus qui semblent vrais et proches et que la main tendue ne rencontre pas, qui parfois persistent longuement comme le dessin d’une ville imaginaire vue du haut ou d’une perspective inédite, parfois se défont d’un coup. Presque toujours terre rougeâtre et poudreuse, écrasée et rendue compacte par d’innombrables pas parfois appuyée à des murs de briques anciens comme des ruines, eux aussi poudreux et compacts de temps comprimé. Et sur ces surfaces, et ces bases de murs et de cette terre et ces résidus tombent nombreuses, comme vues avec le grossissement d’une lumière rasante, des peaux noires microphotographiques. Monde de fumée, de brouillard, dans son immobilité pas tant chaotique que sclérosée en formes insensées, pleines d’un supposé mouvement interne et surtout, malgré tout du très sérieux Christ barbu et beau qui apparaît, destiné à se dissiper et à disparaître par manque de permanence, de présence, de soutien (le Christ est devenu une espèce de guerrier de profil et décoiffé, classiquement joyeux, riant sans raison, comme Stefano Phénicien idiot sur la plage). Mais le noir, la nuit, embryonnaire, féroce, innuptiale, tragique, oedipienne ou calderonienne (de Calderon de la Barca - écrivain, dramaturge espagnol - auteur de "La vie est un songe", dont Sigismond est un des personnages) de Sigismond-Job, fier et foin sur sa litière dans la tour de l’injustice, cette nuit est au contraire ambiguë et gogolienne pour âmes mortes. C’est un songe (et dès lors, plus de nuit, victoire sur l’obscurité) dans un lieu incertain entre l’Italie et la vielle Russie (Tula, ou mieux Orel-Oriol). Moi, j’habite une fameuse pâtisserie de la petite ville qui a des pièces supérieures peu importantes, mais toutes avec des parquets de bois très lumineux et surtout (lieu central de l’action) un long escalier de bois clair et parfaitement ciré, qui conduit, en se courbant en haut et en bas, à un énorme salon de pâtisserie dont la vitrine d’entrée sur la rue à l’extrême coin opposé à l’escalier qui conduit aux étages. Dans ce salon de pâtisserie, tenu par de braves gens, dont je ne sais s’ils sont Russes ou Italiens de province, convaincus de devoir faire quelque chose d’artistique ou de moderne ( peut-être sont-ils de Cuneo), vit un Anglais ou un Écossais, homme de mer avec une odeur de salure ou d’huîtres et d’algues, qui veut m’emmener avec lui, mais la chose est toujours renvoyée pour des inconvénients négligeables qui se déroulent toujours sur les marchepieds du train soufflant et sifflant en lançant de la vapeur joyeuse à la gare d’Orel-Oriol. L'Anglais fume tout le temps. Il y a aussi une modèle soviétique (du genre de la femme de Sportelli Sdenzka) qui raconte une histoire sans sens de deux timbres-poste dans un petit village dans le brouillard des mers du Nord. Un des deux timbres, où elle pressait sa gracieuse langue [en se couvrant] la bouche selon les règles classiques, n’était pas encore approuvé par la bureaucratie ; l’autre, oblitéré, avait une histoire : qu’elle, sortie de la salle d’essayage et de couture pour poser pour le dessin du timbre, s’était rendue compte qu’on ne lui avait pas dit ce qu’elle devait faire devant les dessinateurs et les photographes du timbre ; avec un prétexte, elle avait pris un taxi pour aller se concerter chez elle avec sa sœur et ses familiers. Une demoiselle élégante avait demandé de monter dans son taxi ; elle lui avait conseillé de remplacer ses escarpins aux très hauts talons et semelles, qu’elle portait par des bottes plus normales. Mais elle avait oublié de lui expliquer qu’elle aurait dû ouvrir la bouche comme pour crier  vivat ! car il s’agissait du lancement d’un navire. Et ainsi elle avait posé avec la bouche fermée et le timbre avait été imprimé avec cet inconvénient imprévu. Cependant, on préparait un film italo-franco-soviétique pour l’inauguration et le lancement duquel il y aurait une conférence de presse des plus importantes dans la pâtisserie dont j’étais l’hôte. La conférence aurait dû être présidée par un Amidei Volonté, avec un grand dîner, très importante aussi comme protestation politico-culturelle. Il y avait eu une répétition générale dans la pâtisserie, excellente, avec de très bonnes pâtisseries, une foule très élégante, joyeuse. Le pavement était cependant recouvert de travaux de rénovation inachevés. Il s’agissait de travaux d’encastrements illustrés, en divers bois, qui devaient en remplacer d’autres plus anciens et en mauvais état, faits par des ébénistes et des artistes experts et très habiles ; on voulait à travers eux retrouver un fil populaire italo-anglo-soviétique, avec des carreaux et des marqueteries modernes. Vient le jour de l’inauguration attendue. Je descends par le grand escalier ciré, mais en bas, il y a peu de gens en désordre. Au fond, du côté de la porte d’entrée, quelques-uns qui protestent et s’émerveillent. De mon côté, où on devrait distribuer les pâtisseries, il y a seulement un monsieur arrivé depuis une heure pour donner du pain noir spécial à son chien et la manne, avec lui et son chien dedans, et fermée par des chaînettes. Au milieu, il y a Amidei-Volonté avec deux ou trois compagnons assis avec des gimblettes, un gros de dos (Orson Welles) qui pressentent et qui comprennent qu’on ne pourra pas faire la conférence de presse, que tout est compromis, que tout est perdu, mais peut-être… Le boycott, la protestation, la dérision, les rires sont nés des travaux de marqueterie et de haute ébénisterie, dans le goût des chasseurs de Cuneo, qui exécutés superbement sont considérés, par des compétences et des membres d’Italia Nostra, comme un intolérable scandale qui doit être puni et bafoué. Ca me dérange pour les patrons de la pâtisserie, déçus, qui ne comprennent pas du tout la tragédie (du reste, les nouvelles marqueteries bien éclairées ne me semblent pas pires que les anciennes). Ils me demandent mon avis (avec l’air habituel de le savoir déjà). Tandis que je suis sur le point de les contredire, ils me montrent en dehors du local, sur le pavement, sur la porte de l’ancienne église, dans tous les environs, à perte de vue dans la ville, partout des marqueteries de la même main et de la même nature : des chapons dans des plats, des coqs qui font cocorico, des chasseurs assis à table avec des petites paysannes et des fusils appuyés à la commode. La chose devient sérieuse, sans remède ni défense possible pour les pauvres pâtissiers si zélés. Pendant ce temps, les cinéastes restent seuls dans la salle à manger marquetée en attendant d’en haut on ne sait quel secours impossible. Il est 3 h ½ . Pour la première fois, j’ai dormi, je suis frais. Teresina me parle de la Callas et de Pasolini.

Je parle ainsi en piémontais avec Lucia. L’ordre de la clinique, comme celui de la prison ou de la caserne ou de tous les Ordres, est extraordinairement [dur]. Mais ce qui reste est cette grande boucle de bois marquetée bien astiquée comme un miroir par laquelle se termine en haut l’escalier en colimaçon en bois brillant, et la boucle opposée en bas, et la longue colonne de bois nette et propre qui les unit, et en fait l’axe de l’histoire, la prospective de l’affaire qui laisse incertains et déçus les metteurs en scène et les opérateurs, le public, le chien qui veut du pain noir, le monsieur, le mannequin modèle soviétique, le pêcheur noble avec des moustaches rouge anglais au pied marin toujours sur le marchepied du train à la gare d’Orel, et les pauvres inconscients, déconsidérés, empressés, débonnaires, ignorants, innocents pâtissiers, une famille qui croit bien faire et ruine tout en suscitant le scandale parmi toutes les belles âmes qui croient bien faire, et sauver leur âme et leur bon goût en combattant pour des choses inexistantes contre les marqueteries de chasseurs et leur décalquage à mèche.

A mèche est aussi la boucle qui reste seule dans la pâtisserie déserte dans la demi-clarté du soir.

Ainsi continue le Cahier Quadrillé

comme cette boucle dans la solitude

dans une Rome parmi des bandes d’oiseaux

âmes mortes en hésitation

entre l’ailleurs le hasard l’évasion.

Mais le Quaderno a cancelli

voit hors de la prison

et cela d’une seule partie

de la cellule, la cellule de la cellule

la cellule, l’oiselle

qui s’ouvre la poitrine avec son bec

aveuglée par des manipulateurs

froids des pleurs et des lamentations

funèbres pour exorciser aussi bien les morts

que la réalité verte et vermillon.

Chaque parole est fille

d’une autre et mère à son tour

la boucle fait la fête

et les appelle toutes au rassemblement.

L’évêque d’Alba

s’appelait-il Garoviglia ?

non, c’était un nom plus court

c’était un bon partisan.



1 Ici : à cet endroit, dans cette chambre de la clinique San Domenico de Rome, où Carlo Levi sait qu'il va devoir rester enfermé – comme longtemps auparavant dans la prison de Turin, celle de Rome ou celle de Firenze, ou confiné, comme à Aliano.

2 En français dans le texte

3 poète visionnaire : le mot italien est vate, qui signifie poète prophétique ou visionnaire ; il est généralement utilisé pour désigner Dante – ou comme ici, quand on sent poindre l'ironie mordante, le Vate de Pescara, Gabriele D'Annunzio.

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31 août 2008 7 31 /08 /août /2008 11:58

Ah, te voilà enfin, dit l'âne aux pieds si brillants qu'on dirait qu'il porte des sabots vernis, des sabots d'ébène? Je commençais à désespérer. Crois-moi, Mârco Valdo M.I., je t'attendais déjà depuis un certain temps et voilà que soudain, quand j'allais me décider à repartir : voilà que tu arrives. Ce qui me fait bien plaisir, comme tu le sais, sans doute.

 

 

Moi aussi, mon ami Lucien, je suis bien content de te voir et aussi, crois-moi d'être enfin arrivé. Mais tu sais ce que c'est, on fait une chose, elle en entraîne une autre, puis celle-là pour être résolue mène à une troisième, qui elle-même demande qu'on recoure à une quatrième et on se retrouve ainsi à cent lieues de ce qui était prévu et de ce qu'on avait voulu. Quand finalement, après ce détour,  on revient dans le droit fil de ce qu'on voulait faire, il y a tant de temps qui s'est écoulé qu'on se demande si on ne va pas tout remettre à plus tard. Mais à quoi bon ? Comme bien tu penses, on serre les dents et on reprend où on avait bifurqué, jusqu'au prochain tour. Voilà ce qui m'a conduit en retard sur mon programme de la journée. Je finirai par me convaincre que tel est notre destin et qu'il vaut mieux dès lors ne plus trop s'inquiéter de ces dérives et de ces escapades.

 

Sans doute, sans doute, dit l'âne en approuvant d'un balancement lent et majestueux de la tête, ce qui entraîne un balancement concomitant des oreilles et de la crinière, lequel est du plus joli effet. Cela m'arrive aussi fréquemment et je ne sais trop comment éviter ce travers. Je crois bien qu'il n'y a pas de solution et qu'il faut tout simplement vivre avec lui, comme on doit d'ailleurs le faire pour mille autres choses ou circonstances. C'est souvent à ce moment-là qu'on ne se souvient plus du pourquoi on avait entamé l'affaire.

 

Oh, oui, dit Mârco Valdo M.I.. C'est comme quand on raconte une histoire et qu'on se lance dans une parenthèse, une digression, une traverse, à un moment donné, on se surprend à dire, mais où en étais-je ? Pourquoi ai-je dit cela, ou quel était encore le début de l'histoire ? Au fait, cela me semble s'appliquer tout-à-fait parfaitement à ce point de la conversation... Il serait sans doute temps qu'on essaye de savoir de quoi on est censé parler...

 

Écoute, Mârco Valdo M.I., je vais essayer de t'aider à combler les trous de ton fromage, je veux dire, les trous de ta mémoire, de ton cerveau, de ta réflexion en te disant que justement, on n'en était nulle part. Disons qu'on se saluait, comme deux personnes qui se rencontrent et qui rodent leur conversation sur un sujet sans réel fondement. Juste pour causer avant de se lancer dans leur véritable débat. Bref, de ces gens qui tournent autour du pot, comme le sage de Brassens autour du tombeau. Dans les deux cas, il vaut éviter de tomber dedans. On risque d'y rester. Dans un langage et une présentation plus académiques, on dira que ce sont les prolégomènes.

 

Excellente synthèse, dit Mârco Valdo M.I., mais cela ne nous a pas fait avancer d'un pouce. Où en est-on ?, je te somme de me le dire ô, Lucien mon ami l'âne. J'ai perdu le fil et je circule dans le noir labyrinthe de la page blanche. Car je sais que je te dois un récit ou quelque chose du genre, mais je n'arrive plus à me souvenir par où commencer. De plus, tu le sais comme moi, mais il ne faut pas révéler tous mes secrets au lecteur, il me faut non seulement du temps pour me lancer, mais aussi, il faut bien meubler, tirer des lignes. On ne peut réduire une conversation à Salut, comment tu vas, très bien et toi. Même avec "et toi – ture en zinc" pour finir. Une conversation, comme tu le sais, est une forme de discours qui implique au moins deux interlocuteurs, peu importe si ce sont deux personnes ou une personne et un personnage ou deux personnages, ou une personne avec elle-même, deux hétéronymes, ou deux ânes, ou une fourmi et une cigale, ou un corbeau et un renard, ou deux Dieux... En la matière, tout est permis, même les plaisanteries. Voilà que je suis à nouveau perdu...

Viens à mon secours, ô mon ami Lucien.

 

Je voudrais bien, dit Lucien l'âne aux lumières secourables, mais je suis moi-même perdu. J'imagine que tu dois me faire connaître tes intentions en matière d'histoire. Je vais t'aider quand même en te demandant : sera-ce le vingtième Achtung Banditen !, me parleras-tu dès lors de Marco Camenisch ou pour ne pas me lasser, trouveras-tu autre chose à me dire, à me raconter ? Peut-être une chanson et son histoire et tout ce qui tourne autour... Une canzone léviane ? Holà, je crois que j'ai fait mouche... Serait-ce une canzone léviane et de quoi pourrait-elle bien parler ?

 

Heureusement que tu étais là, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Car, véritablement, est-ce la fatigue ou une urémie du cerveau, mais je ne souvenais plus très bien de ce que j'avais préparé pour toi. Quand je dis préparé, ne crois pas qu'il y ait comme un truc tout fait, qu'il n'y aurait qu'à réchauffer. Non, ce que je te sers, c'est toujours de la marchandise fraîche. Bien sûr, je reprends des éléments que je connais et je les prépare à ton intention. Tant que j'y pense et comme cela s'y prête ici, je te rappelle que tout discours ne peut être compris de l'interlocuteur (et a fortiori, des interlocuteurs) que s'il comprend une très grande part de choses connues. Je m'explique : il faut déjà que les mots eux-mêmes soient pour la plus grande partie connus de l'interlocuteur; s'ils ne sont pas connus ou peu connus, le discours peut déjà être remisé au placard aux mauvaises idées; mais au-delà des mots, il y a la façon dont ils sont agencés et les relations qu'ils entretiennent entre eux et qui doivent tenir compte de certaines règles spécifiques; disons d'une grammaire. Enfin, il y a ce que signifient les mots eux-mêmes – une fois bien agencés et le contexte auxquels ils se réfèrent et les événements auxquels ils se rapportent. Tout ça n'a l'air de rien, mais c'est bien complexe. Heureusement que tu étais là, disais-je et c'est vrai. Tu as suggéré une canzone léviane et c'en est une. La particularité, c'est qu'elle met en chanson, ce qu'un tableau de Carlo Levi raconte. Son autre caractéristique, c'est qu'elle est toute chaude sortie du four à l'instant. En quoi elle est intéressante et aussi, en quoi elle pourrait être susceptible de changer. Car comme tu le sais sans doute, souvent, canzone varie.

 

Merci pour cette explication légèrement complexe, dit l'âne au front plissé comme la jupe d'une collégienne à l'ancienne, mais grâce à elle, on comprend mieux qu'on ne comprenne pas toujours où tu veux en venir. Le mérite de cette explication n'est pas dans ce qu'elle explique, mais bien, dans ce qu'elle dit ne pas pouvoir expliquer. Mais si tu voulais bien revenir à cette canzone qui parle d'un tableau, je serais sans doute plus près de connaître l'histoire que tu me dis ne pas avoir préparée.

 

Bon, allons-y., dit Mârco Valdo M.I.. Je te montre d'abord le tableau et puis, je le commente.

 


 


Danilo Dolci (1956) : huile sur toile (146 x 97).


 

Pour ce tableau, on remarquera d’abord sa taille, qui est exceptionnellement grande ; ce n’est pas là un hasard. D'abord, le personnage représenté était dans la vie réelle d'une grande taille. Ensuite, il s'agissait aussi de faire une œuvre qui rassemblait beaucoup de personnages dans une mise en scène assez complexe et une toile petite aurait sans doute, à moins d'être miniaturiste, peu convenu au sujet; il aurait fallu laisser trop de monde à la porte. Enfin, le peintre Carlo Levi en raison même du sujet, avait besoin d'un espace pictural assez grand pour que le tableau fasse impression directement sur le spectateur; il avait comme vocation celle qu'on attribuait dans l'art religieux à la représentation de personnages symboliques forts. Ici, il s'agit de Danilo Dolci. Mais, pour comprendre ce tableau, il n’est pas besoin de connaître l’histoire de Danilo Dolci. Il suffit en somme de regarder la toile. On y distingue un homme, un homme de notre temps, un intellectuel avec ses lunettes, sa calvitie bien peignée, son stylo accroché à la poche de poitrine de sa veste, dans une attitude de Christ face à ses juges, la tête penchée sur le côté. Et c’est exactement de cela dont il est question. Les mains menottées, l’attitude à la fois humble et fière, la figure et le regard comme illuminés, un homme et tout autour les visages de la société. A l’avant plan, c’est-à-dire d’abord, les enfants, puis les femmes, puis les hommes du peuple : tous avec leur regard triste, peiné, lourd. Puis les deux carabiniers qui l’entourent, qui encadrent ses épaules mais qui baissent le regard, qui n’osent pas assumer pareille infamie. Au fond, les juges ne sont plus que des effigies, des silhouettes, des traits, des bouts de peinture, à peine esquissés devant leur crucifix. Oseront-ils condamner l’innocent ? Oseront-ils fermer la fenêtre ouverte sur le ciel et les montagnes de Sicile ?

Telle est l’histoire que raconte ce tableau.

Elle ressemble trait pour trait à l’histoire réelle du procès de Danilo Dolci, à qui le tableau fut dédié. Danilo Dolci était un réformateur social, un militant de la non-violence et de la lutte contre la misère, la maladie, l’analphabétisme et la faim. Né tout au Nord de l’Italie à Sesena dans la région de Trieste en 1924, il s’évadera des mains des nazifascistes, rejoindra une communauté d’accueil pour orphelins, puis s’en ira en Sicile à Trappeto où il mènera une action d’intervention sociale, de combat non-violent contre la misère, contre le sous-développement et contre la mafia. C’est ce combat (à coups de grèves de la faim, de grèves du zèle, de protestation, d’écrits, de manifestations) qui le mènera plusieurs fois devant les tribunaux où il fut poursuivi injustement. C’est un de ces procès qui est ici représenté. Carlo Levi, qui le défendit avec de nombreux autres artistes, écrivains et intellectuels devant le tribunal de Palerme, a consacré une partie de son livre « Le parole sono pietre » à la personnalité et à l’action de Danilo Dolci sur le terrain du côté de Trapani. Un des avocats de la défense de Danilo Dolci était Piero Calamandrei  - je suppose que tu te souviens qu'il était le premier écrivain dont ce blog a parlé et qu'il nous a fourni la première citation à propos de la Mère de la République - qui fit à cette occasion un discours « In difesa di Danilo Dolci » d’une grande hauteur de vue et d’une portée morale considérable.

 

 

 

 

Je résume donc en quelques mots ce que représente la canzone léviane ci-après, intitulée Danine ! Danine !

 

Avant d'aller plus loin, dit Lucien l'âne toujours plein d'une curiosité aiguë comme le montrent ses oreilles en points d'interrogation, que veut dire ce mystérieux titre « Danine ! Danine ! » ?

 

Tu as raison, dit Mârco Valdo M.I.. Il vaut mieux commencer par le commencement et le titre, même s'il est un résultat final de tout un travail antérieur, se présente comme le commencement et souvent aussi, comme la synthèse de la canzone qui suit ou plus généralement du texte. C'est en somme, comme un visage entr'aperçu. Donc, pour répondre, mon cher Lucien à la forme curieuse de tes oreilles et leur permettre de reprendre une apparence plus conforme aux idées qu'on se fait des oreilles d'âne, Danine ! Danine ! est le surnom que les enfants du village ont donné à ce grand escogriffe venu du Nord et qu'ils aiment vraiment beaucoup et pour dire les choses plus nettement, qu'ils adorent. Mais, tu verras, c'est aussi une invocation lancée vers un personnage, un être tutélaire et bénéfique. Il est vrai que Danilo Dolci s'y prête bien avec ses allures de saint laïc; car je pense bien que malgré sa chrétienté – tout le monde a ses petites lubies, malgré ses allures de Gandhi et son apostolat de la non-violence, il ne fera jamais partie de ces saints officiels et confortables qui rassurent tant le beau monde et qui leurrent les pauvres. Dolci n'a d'ailleurs aucune raison d'y figurer, lui qu'on rangerait plutôt du côté de Pierre Valdo ou de Fra Dolcino. Bref, Danine ! Danine ! tient aussi du cri de joie que l'on pousse quand on voit un ami...

 

Ah, ah, dit Lucien l'âne pour rappeler qu'il connaît bien Bosse-de-Nage, et ta canzone, elle raconte quoi exactement...


 

Danilo Dolci  et  Carlo Levi

 

 

Et bien, mon ami Lucien, elle raconte la visite des quartiers populaires du Vallone que Danilo Dolci fit faire à Carlo Levi lors de son passage à Partinico. En fait, il s'agit des gens et des endroits pour lesquels et dans lesquels vit et se bat Danilo Dolci. Dolci, architecte-sociologue, pacifiste et non-violent, y mène la guerre à la misère, à sa manière, une guerre de guérilla qui mènera un demi-siècle jusqu'à sa mort, guidé par sa conscience et soutenu par sa confiance en l'homme. C'est un épisode de cette guerre de cent mille ans, dans laquelle nous vivons tous encore. Comme je te l'ai déjà dit, le combat et l'œuvre de Dolci dans le Sud-Ouest de la Sicile furent longs, difficiles, audacieux, courageux et marqués par des pressions des forces occultes (Mafia et Chiesa, même combat) et par une répression systématique des autorités. Le procès que l'on fit à Dolci (en 1956) à Palerme fut retentissant et vinrent pour le défendre tout ce que l'Italie de l'époque comptait d'hommes honnêtes et courageux parmi ses intellectuels; du monde entier vinrent des témoignages de soutien.

 

Et maintenant, dit Lucien l'âne poétique, si tu me disais ta canzone...

 

Il suffit de me le demander, dit Mârco Valdo M.I.. La voici :

 

Danine ! Danine !

Scènes de guerre en Sicile vers 1950.

 

 

C'est un endroit tout au bout de la misère

le Sud italien.

Y aller, c'est faire un Voyage en enfer.

Avec un Dante sicilien.

Venu du Nord avec sa confiance,

Dolci n'a peur de rien

Il a avec lui sa conscience

Seule arme contre le destin

 

Danilo Dolci, Dolce Danilo

formule enfantine.

Danine ! Danine !

 

Tous trop tôt au cimetière

C'est la face grise de la misère,

Maison après maison,

Maladie, analphabétisme,

délinquance, prostitution,

Répression et banditisme.

Effets pervers.

Que faire contre la misère ?

 

Danilo Dolci, Dolce Danilo

formule enfantine.

Danine ! Danine !

 

Dans le Vallone, tout descend la pente

Les rues misérables et puantes

Les eaux putrides, les mouches et les taudis

Les hommes sans travail, abrutis,

Les mères défaites,

Les enfants squelettes

Effets pervers.

Que faire contre la misère ?

 

Danilo Dolci, Dolce Danilo

formule enfantine.

Danine ! Danine !

 

 

On dirait le Sud,

Il ne manque rien

La misère s'est installée

Soleil et pauvreté

Folies et souffrances

avant la délivrance.

Effets pervers.

Que faire contre la misère ?

 

Danilo Dolci, Dolce Danilo

formule enfantine.

Danine ! Danine !

 

Plus de couleurs, plus de peinture,

trait sec de la gravure,

constat clinique du médecin.

ville hôpital, quartiers mouroirs.

écrasement d'humanité, c'est le destin.

Motifs futiles : richesse et pouvoir

Effets pervers.

Que faire contre la misère ?

 

Danilo Dolci, Dolce Danilo

formule enfantine.

Danine ! Danine !

 

A Spine Sante, les enfants crient

Dans les rues sans vie

On ne trouve pas de pain

Pas de boîtes, pas d’os, rien.

Pas de restes de nourriture,

Pas de feuilles, pas de pelures

Effets pervers.

Que faire contre la misère ?

 

Danilo Dolci, Dolce Danilo

formule enfantine.

Danine ! Danine !

 

Toute la famille vit dans un local

divisé par des barres de fer.

Au fond de la cage comme un animal ,

Un être marche d’avant en arrière,

Un homme au visage bestial,

aux yeux noirs de colère.

Effets pervers.

Que faire contre la misère ?

 

Danilo Dolci, Dolce Danilo

formule enfantine.

Danine ! Danine !

 

Un jeune schizophrénique

silencieux apathique.

Les bras ballants, les yeux éteints

Visage sec, une jeune fille

quand vient la faim

S'emporte comme une furie.

Effets pervers.

Que faire contre la misère ?

 

 

Danilo Dolci, Dolce Danilo

formule enfantine.

Danine ! Danine !

 

Le père de la famille

immobile depuis des mois,

Fermé au monde, ahuri

Angoisse noire, noir émoi.

Comme un mort rit

et se couvre du drap.

Effets pervers.

Que faire contre la misère ?

 

Danilo Dolci, Dolce Danilo

formule enfantine.

Danine ! Danine !

 

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8 août 2008 5 08 /08 /août /2008 23:44

Résumons la situation, dit Lucien l'âne intellectuel. Jusqu'à présent, tu m'as parlé de deux livres intitulés de la même façon, d'un Ogre volant et sans doute encore de plein d'autres choses dans ce feuilleton Achtung Banditen ! Ma question est simple : que vas-tu encore m'inventer, vas-tu encore tisser une toile supplémentaire et ajouter des éléments, des aventures à celle de Marco Camenisch, celle Rosario Bentivegna...

 

Peut-être, peut-être bien... Lucien, mon ami. Ce ne serait pas une mauvaise idée, tous comptes faits. D'ailleurs, si tu m'en parles, c'est que cela t'intéresse et même je finis par croire qu'avec une certaine idée derrière ta tête d'âne, tu me conduis à pousser plus loin encore la sophistication de la chose. Et pourquoi pas ?

 

Écoute-moi bien, Mârco Valdo M.I., je ne te pousse à rien... Certes, je suis passionné par toutes ces histoires et je me demande toujours où tu vas m'emmener; c'est vrai et je ne saurais le nier. Cependant, je ne suis pas le guide de ton imagination et je n'ourdis aucun plan secret pour la mener vers des destins que par ailleurs, j'ignore. Ne me prends pas pour moins âne que je suis, s'il te plaît. Cela dit, que me réserves-tu aujourd'hui ?

 

Et bien, répond Mârco Valdo M.I., tu n'as pas si tort que ça et je vais un peu étoffer notre toile et agrandir notre champ d'investigation. Tous les personnages d'Achtung Banditen ! ont ceci de commun entre eux d'être ou d'avoir été des résistants ou des partisans ou des exilés... Bref, tous ont dû à un moment ou l'autre de leur vie faire face à un pouvoir écrasant et décider de lui résister et mieux que cela, d'agir pour le renverser, pour le faire disparaître. Tous (ou presque) ont eu maille à partir avec le pouvoir et à un moment ou l'autre, selon les circonstances de leur vie, été en prison ou en exil, ou les deux. Tous, comme bien tu le penses, ont commis des actes illégaux, du moins au regard de la loi de l'ennemi, de la loi du pouvoir. Telle est la toile de fond. J'ajouterai un autre point commun à tous nos « Achtung Banditen ! », c'est que dans la guerre de cent mille ans, ils se situent bien évidemment dans le camp des pauvres, même si ils n'ont pas vraiment eu un destin de miséreux...

 

 

Ah, ah, dit l'âne qui fait appel à Bosse-de-Nage, chaque fois qu'il ne sait trop que dire ou qu'il prend un instant pour réfléchir. Ah, ah, et que signifie ce préambule ? Dois-je comprendre que tu vas nous amener un autre « Achtung Banditen ! », une pièce de plus pour le feuilleton... Note que je pense en effet que ce serait une bonne idée, mais choisis le bien...

 

 

Il te souviendra, mon ami Lucien, que je t'avais parlé à propos du tableau représentant la Sorcière à l'enfant du peintre Carlo Levi et je t'avais dit plus ou moins ceci : Lucien, c'est là une longue histoire aussi. Et il y aurait beaucoup à dire à ce sujet. ... Quand j'ajoute que Carlo Levi a séjourné dans les prisons mussoliniennes, qu'il a été transporté en cage de Turin à Rome, de la prison de Turin à Regina Coeli (Reine des cieux...), tu comprends que ce n'est pas là un choix anodin... Si on a le temps, un jour., ajoutai-je, je te raconterai. Et bien, nous y voilà.

 

Quoi, tu vas introduire Carlo Levi dans cette histoire, comment cela ? Tu ne vas quand même pas me dire que tu as des documents de lui en prison... et que tu vas me les lire ici, un peu à la fois, parmi les autres, dans une sorte de kaléidoscope..., dit Lucien l'âne en ouvrant des oreilles comme des soucoupes tellement il est estomaqué.

 

Mais si, mais, si tu as bien deviné, mon ami Lucien. Je vais te présenter les lettres que Carlo Levi écrivait de prison à sa mère, ses sœurs ... Enfin, une partie. Et je ferai quelques commentaires, car ils sont parfois nécessaires. Et le premier que je ferai, c'est que les premières lettres que je vais te lire datent de 1934, lors de la première incarcération du peintre Carlo Levi. Il est à cette époque à peine soupçonné, mais il est arrêté en même temps que plein d'autres Turinois, la plupart Juifs, que la police politique de Mussolini a raflés dans un coup de filet, lancé sous les indications d'un traître dont je te parlerai une autre fois.

 

Ah, ah, dit Lucien l'âne aux pieds d'Hermès, il y a aussi des traîtres dans cette histoire et on sait qui c'était... Et ce sont des lettres que tu vas me montrer.

 

Oui, des lettres de prisons, comme pour Antonio Gramsci. Celles de Carlo Levi sont moins connues, mais elles sont intéressantes, crois-moi et j'ajouterai amusantes. Carlo Levi, comme ses lettres étaient soumises à la lecture attentive des services de la police politique, avant même d'être transmises à leur destinataire et que bien entendu, il le savait, va jouer de cette circonstance et cela de diverses manières. D'abord, en affirmant sa parfaite innocence; ensuite, en passant des messages au nez et à la barbe de la censure et enfin, en se moquant tout à fait de leur inculture notoire. Ce sont des lettres pleines d'ironie, d'humour et d'une certaine sagesse. Et pourtant, s'ils avaient su le rôle exact de Carlo Levi, dans le mouvement antifasciste clandestin Justice et Liberté, il y avait de quoi le faire fusiller ou pendre au choix.

 

Ah, ah, dit l'âne. Il faudra aussi me dire un peu cela aussi et puis comment il a été arrêté...

 

Écoute, mon bon ami Lucien, tout ne peut se faire aujourd'hui, nous irons du pas de l'âne, comme pour les autres « Achtung Banditen ! » et on découvrira chemin faisant. En somme, on découvrira au fur et à mesure. Cette fois, je te propose la toute première lettre que Carlo Levi envoie à sa mère. Je la commenterai la prochaine fois....

 

 




Autoportrait du peintre Carlo Levi en 1935 - entre deux séjours en prison.

 

17 mars 1934

 

 

Ma chère maman,

 

Au lieu de mots, je voudrais t’envoyer des baisers et des caresses et toutes les choses les plus affectueuses ; c’est un des avantages de la prison de faire ressentir les affections plus chères, plus proches et plus sensibles. Quant au reste, elle est vraiment bien meilleure que ce que l’on croit généralement ; la « triste prison » n’est pas si pénible ; les cellules ne sont pas le moins du monde obscures et on y vit régulés et servis en tout comme des enfants avec des façons tout autres que rudes ; et (au moins en ce qui me concerne) on ne ressent aucune privation matérielle. On apprend ainsi à jouir plus de l’usage du soleil qui entre par la fenêtre ou de la saveur du pain trempé dans le vin. Quand je suis assis à cette table pour lire Dante ou les très longues (et plutôt ennuyeuses, quoi qu’en disent les critiques) Confessions d’un Octogénaire, il n’y a vraiment pas de différence que lorsque j’étais assis à la table de ma chambre. Jusqu’à hier soir, je trouvais donc dans cette curieuse et inexplicable aventure des raisons d’une expérience divertissante et (forte en cela de la sûreté de la conscience) certainement sans danger. Hier soir, j’ai appris du juge qu’une aventure analogue frappait tant d’autres personnes et cela me déplaît vraiment. A moi, il ne peut rien m’arriver de mal ni objectivement (parce que, en cette affaire, je n’y suis pour rien) ni subjectivement (parce que je ne suis pas de nature – et l’expérience présente me le confirme – à me laisser abattre par aucun facteur extérieur et j’ai des réserves suffisantes de pensée et d’intérêts humains pour peupler la plus longue solitude sans aucun risque de me dessécher). L’imagination contribue à rendre vivantes les choses les plus quotidiennes ; et, si d’aventure je devais me lamenter, il me serait tellement facile – aidé en cela par quelque souvenir ancestral – de transformer le lit où je suis assis en montagne où quelque prophète lançait ses plaintes. Mais si celles-ci peuvent prendre ce ton élevé, celle-là, qui relève du sort personnel et est parfois réellement douloureuse, n'a plus d'intérêt. Voyez donc comme je suis cuirassé contre cette aventure étrange et inattendue, qui du reste, pour ce qui concerne moi et Riccardo, ne pourra se terminer qu’au plus vite et de la meilleure façon.

L’unique souci réel qui peut me rester est la pensée de ton inquiétude maternelle – et vraiment, je ne sais comment te demander pardon de t’avoir, bien que ce fut tout à fait innocent et involontaire, procuré ces angoisses. Je voudrais que toi et tous à la maison fussiez absolument tranquilles ; que vous viviez de la façon la plus normale ; que vous alliez aux concerts et au cinématographe, exactement comme avant – et qu’en aucune manière, votre vie se fixe ou se polarise sur un fait aussi étranger que notre emprisonnement. Je voudrais savoir que Lelle continue à chanter ses ariettes mozartiennes – qui du reste me tiennent grande compagnie ici aussi – à danser et à lire Stendhal. J’imagine la stupeur et l’étonnement des nombreuses personnes qui me connaissent ; racontez cependant la chose sereinement à tous les amis, évitez d’en parler trop avec les étrangers. Demain, je demanderai au Directeur des Prisons de me permettre de peindre. J’espère que l’autorisation me sera accordée ; en ce cas, vous m’apporterez le nécessaire : des toiles 38 x 46 et 50 x 61, des couleurs (n’oubliez pas le rouge indien Lefranc dont je fais grand usage), des pinceaux et de l’huile de lin. Si je pouvais obtenir cette permission, je crois que je ferai les meilleures choses, parce qu’il m’est toujours arrivé de mieux réussir dans les conditions les plus désavantageuses. Je vous remercie vraiment beaucoup pour le linge, etc. ; me seraient utiles mes pantoufles et des chaussettes de laine. Mais il n’est pas nécessaire de venir chaque jour, même s’il m’est cher de sentir si assidue votre présence; je ne veux pas que la prison devienne le centre de votre vie et de vos pensées. Avez-vous vu l’avocat ? J’espère que je n’en aurai pas besoin ; jusqu’à présent il ne m’est rien reproché d’autre que d’être parent et ami de parents et d’amis. Quant à la Biennale, l’envoi des tableaux n’est pas encore urgent et le temps venu, vous pourvoirez à tout ce qu’il faut, aux cadres, aux vitres, à l’emballage, etc. Chère maman, chère Luisa, chère Lelle, ne soyez pas de mauvaise humeur, ne vous créez pas de monstrueuses images de nos supposées souffrances, ne vous affligez pas du son du mot prison (qui résonne de façon effrayante) ou du mot « carcere » (qui fait le bruit de la ferraille). Ce sont des endroits comme d’autres, et moi je suis là avec mes bras, mes jambes, ma tête, parfaitement entier et à plaindre en rien. Je vous envoie tous mes baisers et d’innombrables choses affectueuses et des souvenirs et des embrassements.

 

 

 

CARLO

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12 juillet 2008 6 12 /07 /juillet /2008 10:06

Marco, Marco, Marco... crie l'âne en galopant sur le chemin et en levant de ses sabots dorés par le soleil des petits nuages de poussière brune. Je te cherche partout depuis le début de l'après-midi, dit-il tout essoufflé.


Mais enfin, Lucien mon bon ami, qu'y a-t-il ? Qu'est-ce qui se passe que tu cours ainsi en criant ? Ce n'est pas dans tes habitudes de cavaler et hier encore, tu me disais que tu ne pressais jamais ton pas. Et te voilà galopant plus vite que le vainqueur d'un grand prix de cheval. Est-il arrivé un malheur ?


Un malheur ? Quel malheur ? Des malheurs, il y en a partout, tous les jours... Ce n'est pas ça qui me fait courir...


Et quoi alors ?


Ben rien. Rien de spécial, je te cherchais. Je ne savais trop où aller alors, j'ai couru un peu partout. J'avais juste envie de te voir.


Et bien voilà, c'est fait. Tu es content.


Je suis très content, dit l'âne avec un sourire enjôleur qui lui fait une bouche gigantesque, avec des dents comme les touches de tout un piano à queue. En fait, je (ici, c'est l'auteur qui parle, pas l'âne) dis à queue, c'est pour faire plus grand qu'un piano droit. Avec les touches de tout un piano forte n'aurait pas été mal non plus, mais enfin, vous voyez ce que je veux dire... Lucien a une grande bouche pleine de dents, dedans. Alors quand il l'ouvre pour sourire, on voit tout dehors et toutes ces dents l'une à côté de l'autre, on dirait des touches de piano – ce pourrait aussi être d'harmonium; sauf que chez Lucien, il n'y a pas de touches noires et c'est heureux...


Je suis très content, dit l'âne... etc, car tu vas certainement me raconter encore une de tes histoires d'Achtung Banditen !, car elle me passionne cette histoire et je me réjouis d'en connaître la suite.


Écoute, mon bon Lucien, je vais te décevoir pour aujourd'hui. Je ne pourrai pas te raconter cette histoire, car j'ai été trop occupé, jusqu'à quelques instants avant ton arrivée et je n'ai pas eu le temps de la préparer.


C'est désolant, dit l'âne en pissant de désappointement sur une touffe de chiendent. M'en voilà tout tremblant et triste.


Mais non, mais non, mon bel âne blond, sèche tes beaux yeux bleus et ma journée a été tellement chargée que je n'ai pas pu continuer cette histoire d'Achtung Banditen !, mais je te promets que je le ferai au plus tôt. Cependant, j'ai préparé deux chansons pour nos amis de « Canzoni contro la guerra » et je les ai envoyées et le mieux de tout ça, c'est qu'elles sont déjà reprises parmi les 7000 chansons contre la guerre qui se trouvent sur ce site. D'ailleurs, il en vient de nouvelles tous les jours. Tu imagines ça, 7000 chansons contre la guerre et 8000 traductions de ces mêmes chansons... Alors, je te propose de voir ces chansons que j'ai envoyées... Qu'en penses-tu ?


Avec plaisir, car tu sais, rien de ce qui est humain ne doit me rester étranger et surtout pas, tes chansons, mon ami Marco Valdo M.I. Alors, montre-les moi.


Je le fais à l'instant, mais tu verras aussi la petite biographie qu'ils m'ont demandée... Enfin, j'insiste sur le fait que ce sont des canzones lévianes, c'est-à-dire comme tu le sais des sortes de transpositions en forme de canzones de textes de Carlo Levi, peintre et écrivain italien et nettement, antifasciste.

 


Biographie provisoire de Marco Valdo M.I.

Marco Valdo M.I. est une créature littéraire, c'est un hétéronyme. Il est né des œuvres de Carlo Levi et Italo Calvino. Il a comme parrains : dans la branche anglaise, Laurence Sterne, qui faillit être archevêque d'York, dans un pays où on est prêtre ou évêque ou archevêque de père en fils, dans la branche d'Europe centrale, Joseph Roth et Franz Kafka, du côté espagnol, on le dit parent de Cervantès, en Lusitanie, de José Saramago, dans l'Antiquité, on lui trouve des ascendances du côté de Madaure avec Apulée et enfin, Alexandre Vialatte pour la branche française. Comme son nom l'indique, il a une forte ascendance réformée en la personne du Lyonnais Pierre Valdo (1140 -1206), qui fonda La Fraternité des Pauvres de Lyon et qui est l'origine du courant vaudois et de l'Eglise valdese.
On ne sait pas grand chose de sa jeunesse et on situe sa première apparition publique en 2005. C'est à cette époque qu'il revendique son titre de M.I. : manovale intellettuale – manœuvre intellectuel, c'est-à-dire à l'instar du manœuvre Marcovaldo qui balayait le fond des cours d'usine, Marco Valdo M.I. balaye les idées et les mots tout au fond de la cour. Il salue d'un hochement de tête celui qui passe à sa portée. Il prétend être fils de résistant et l'être lui-même.
Sa devise est : Ora e sempre : Resistenza !

 


 


Deux canzones contre la guerre

de Marco Valdo M.I.





Rainer sculpteur


Le caractère éminemment poétique de l’écriture de Carlo Levi a tellement sonné aux oreilles de son traducteur Marco Valdo M.I. qu'il s’est essayé à moduler sous forme de chansons – chansons, au sens italien de canzone, comme l’entendaient Pétrarque ou Umberto Saba ou Pier Paolo Pasolini, c’est-à-dire de poèmes destinés (éventuellement) à être chantés et en tous cas, de paroles teintées d’une musicalité intérieure, quelques passages des « romans » ou des « écrits » de Carlo Levi. Il en présente le résultat ci-après.
La chanson « Rainer le sculpteur » est uniquement en langue française, mais une version italienne peut être faite sur mesure, si besoin. Notamment, si un groupe souhaite la chanter en « canon » à double tube. Auquel cas, elle pourrait être chantée soit en italien seul, soit en français seul. Soit en italien et en français, un couplet après l'autre, un français, un italien. Ou encore par deux chanteurs ou chanteuses ou une combinaison des deux, l'un chantant le français, l'autre l'italien ou en alternance...

Elle rappelle le long combat des révolutionnaires européens, où le Paris des années 30 jouait un rôle central, notamment pour les exilés italiens, espagnols, allemands, d'Europe centrale... Les artistes se croisaient dans cette capitale de l'exil et de l'art, dont bien entendu Carlo Levi (le peintre) et Rainer (le sculpteur). On ne peut ignorer que la Resistenza italienne fut ainsi en contact avec toutes les résistances d'Europe – notamment l'allemande, l'espagnole, la portugaise... Elles se retrouvèrent toutes dans les camps, quelques temps plus tard.
On peut et même on doit rappeler cette lutte difficile, menée souvent avec une prescience désespérée de l'énorme vague de barbarie qui allait submerger le Continent et le monde, avait comme objectif de créer une Europe (une planète, une humanité) solidaire et fraternelle, qui n’a pas encore vu le jour. Mais on peut toujours, comme Carlo Levi, parier sur l’intelligence des hommes et sur le patient parcours de la taupe. Ora e sempre : Resistenza !

 


Rainer raconte
Rainer dit
J’ai toujours tenu bon
Rainer sculptait
Un monde plus beau
Loin de son pays
Loin de son land
A Paris
Rainer artiste
Rainer idéaliste
Rainer sculptait révolutionnaire
Contre l’Allemagne
Qui tournait mal

Rainer raconte
Rainer dit
J’ai toujours tenu bon
Rainer sculptait
Loin de son pays
Loin de son land
Un monde plus beau
Les histoires de la fin d’une Europe
La guerre en Espagne
Contre les soldats d’Allemagne
Contre les Maures de Franco
Contre les Italiens de Benito
Avec Durutti contre Franco
Défaite
Exode et tout au bout
Passage à Port Bou

Rainer raconte
Rainer dit
J’ai toujours tenu bon
Rainer sculptait
Loin de son pays
Loin de son land
Un monde plus beau
Les histoires de la fin d’une Europe
Machado le poète
Parti mourir
Ailleurs
Dans les camps de France
Au Vernet
D’autres camps plus tard, plus loin
Les mêmes, mais Auschwitz et Dachau
Histoires de fin d’une Europe

Rainer raconte
Rainer dit
J’ai toujours tenu bon
Rainer sculptait
Loin de son pays
Loin de son land
Un monde plus beau
Les histoires de la fin d’une Europe
Le long exil allemand
Les combats des partisans
Résistance en Grèce, en Slavie du Sud
En face toujours les mêmes
Allemands, Italiens
Amis de Franco
La muerte
Histoires de la fin de l’Europe d’antan

Rainer raconte
Rainer dit
J’ai toujours tenu bon
Rainer sculptait
Loin de son pays
Loin de son land
Un monde plus beau
Les histoires de la fin d’une Europe
Mina qui se tait
Écoute et sourit
Mina fille du Lager
Mina fille squelettique
Mina qui frissonne encore
Et regarde s’en aller le fleuve
Rejoindre son pays
Mina la Roumaine
Ressortie seule de Dachau
Mina femme de Rainer
Rainer raconte
Mina dit
J’ai toujours tenu bon
Mina Roumaine
Loin de son pays

 

 

Morto sul selciato



Celle-ci (et d'autres canzoni leviane ou comme j'aime les appeler en français canzones lévianes) est écrite dans les deux langues qui se font écho l'une à l'autre, comme dans un duo de deux sœurs.
Avec les amis de la Fondazione Carlo Levi (Rome), j'ai cherché un chanteur, un groupe, un musicien...qui aurait pu, pourrait mettre en musique et en scène ces canzones. Idéalement, elles pourraient être chantées soit en italien seul, soit en français seul. Soit en italien et en français, un couplet après l'autre, un français, un italien. Ou encore par deux chanteurs ou chanteuses ou une combinaison des deux, l'un chantant le français, l'autre l'italien ou en alternance... Comme je suis traducteur (mais pas interprète, ce qui est tout autre chose), je sais combien une telle performance est complexe et difficile. Mais, quand même, qui veut relever le gant ?
Cette chanson elle-même – au titre explicite Morto sul selciato – Mort sur le pavé, renvoie à Florence (entre 1942-1945) au moment où Carlo Levi (revenu d'exil) mène le combat pour la libération de Firenze, dont il fut un des protagonistes, et dans le même temps, écrit Cristo si è fermato a Eboli.


 



Giocavano alla guerra
Simulavano gli spari
Dei fucili
Dei mitra
Al passaggio di una pattuglia
Scappano i bambini
La piazza rimane deserta
Sotto il sole

Jouaient à la guerre
Simulaient les tirs
Des fusils
Des mitraillettes
Passe une patrouille
Fuient les enfants
Place déserte
Sous le soleil

Da destra comparve un uomo
Vestito di scuro
Un altro, da sinistra,
Vestito di grigio
Viene incontro
Con passo tranquillo.

A droite vient un homme
Vêtu de noir
Un autre, de gauche,
Vêtu de gris,
Avance
D’un pas tranquille

Si incrociano
Un colpo solo
Secco e nitido
Nel silenzio
L’uomo nero a terra
Sangue fuori della bocca
L’uomo grigio
Cammina
Senz’affrettare il passo
Tranquillo.

Ils se croisent
Un seul coup
Sec, net
Dans le silence
Homme noir à terre
Sang de la bouche
Homme gris
Marche
Sans presser le pas
Tranquille.

Dalla bocca usciva
Il sangue
Sempre più lento
Sempre più nero
Sul selciato
Al sole
Una pozza di sangue scuro
Era un macellaio
Era un delatore
Il morto sul selciato

De la bouche
Le sang
Toujours plus lent
Toujours plus noir
Sortait
Sur le pavé
Flaque gluante
Il était boucher
Il est mort délateur
Sur le pavé.

 

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2 juin 2008 1 02 /06 /juin /2008 20:49

 

Ciribiribin est un beau titre pour une chanson et pour une chanson léviane, plus encore.

Est-ce du piémontais, que cette étrange langue ? Ciribiribin. Il faut le supposer. Ciribiribin. Quelle autre langue aurait pu bercer Carlo Levi enfant ? La Turin du début du siècle dernier. Air d'enfance, chansonnette nostalgique. Ciribiribin. C'était, il y a un siècle, avec cette foutue impression que c'était hier.

En compagnie de Carlo Levi, on a toujours l'impression d'y être, que si ce n'était maintenant, c'était tout proche, qu'il suffit de tourner le coin, qu'il suffit d'ouvrir la porte, qu'il suffit de fredonner. Ciribiribin.

Ciribiribin. Là, on est à Moscou, dans un grand hôtel. On y est vers 1960. Une époque révolue, certes; oubliée pour beaucoup et d'un coup, terriblement présente, et le retour fulgurant de cette Espagne républicaine qui fit la grandeur de l'Europe avant que les démocraties ne se couchent devant les délires les plus abjects. Benito, Adolf, Antonio, Francisco, bourrels absurdes.

Ciribiribin, on boit la vodka au milieu des peuples oubliés: Ouzbèkes, Afghans; Irakiens, Libanais. Moi, dit Marco Valdo M.I à l'âne, dans la chasse aux sorcières, je prends toujours le parti des sorcières.

Ciribiribin. Benito, Adolf, Antonio, Francisco. Nous n'avons pas oublié la guerre que l'on fit au peuple catalan qui fut si près de réussir une révolution majeure et libertaire, la guerre que l'on fit aux Basques – non dimenticare Guernica, ne pas oublier Guernica, la guerre que l'on fit aux Madrilènes et aux Castillans, aux Galiciens, la guerre plus feutrée, plus étouffée que l'on fit aux voisins portugais.

Et celle que l'implanté au sourire javellisé fait actuellement aux Italiens, et celle que l'on fait aujourd'hui aux pauvres du monde entier... Ciribiribin.


Nous voici revenus au temps des chansonnettes. Ciribiribin.
Buvons une vodka à Moscou avec Carlo Levi et Ciribiribin...


Che bel bôchin

 

Ciribiribin

 

Ciribiribin, che bel facin

Che bel bôchin

Che bel nasin…

 

entourés d’Ousbèkes, de Tartares,

de Mongols, de Georgiens,

de Chinois, de Hongrois,

d’Azerbaïdjanais, de Kirghizes,

nous affrontâmes notre vodka.

 

Ciribiribin, che bel facin

Che bel bôchin

Che bel nasin…

 

Le garçon était un petit brun,

à la peau pâle couleur d’olive :

un Espagnol, un réfugié,

Arrivé à la fin de la guerre civile.

Il raconta sa vie, ses années de guerre,

les sept blessures reçues sur les différents fronts de bataille,

sa femme qui dut fuir encore enfant, avec l’armée républicaine,

la vie en émigration.

 

Ciribiribin, che bel facin

Che bel bôchin

Che bel nasin…

 

Barcelone, avant la guerre,

et Zamora, le grand Zamora, le fameux Zamora,

ce gardien merveilleux

qui trahit Barcelone pour Madrid,

puni par un paladin catalan,

qui en shootant un ballon si terrible

cassa les mains de Zamora.

 

Ciribiribin, che bel facin

Che bel bôchin

Che bel nasin…

 

Ces choses s’étaient passées au temps des chansonnettes.

Peu après, un vent de tempête

avait poussé les hommes

aux plus impensables héroïsmes.

Mais la vie d’un homme,

d’un simple serveur espagnol,

comme la nôtre,

englobe toutes choses

et une infinité d’autres également

et un même ciel les couvre

de ses étoiles si lointaines.

 

Ciribiribin, che bel facin

Che bel bôchin

Che bel nasin…

 

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19 mai 2008 1 19 /05 /mai /2008 11:49


 

Lors de son voyage en Inde, au début des années soixante du sicèle dernier, à l'occasion du Congrès des écrivains d'Asie, Carlo Levi resta un mois entier et s'en fut, escorté par l'un ou l'autre écrivain indien, voir les villageois, voir les paysans, voir les conditions de vie des gens des campagnes aussi bien qu'il s'en fut voir la vie de ceux des faubourgs des grandes villes indiennes.

Vies de misère, vies d'infinies souffrances, vies où le temps est perdu quelque part dans l'indéfini. Tout comme en Lucanie, le temps tourne sur lui-même, le temps se morfond dans un cycle éternel. Nuit et lever du jour au bord du Gange, entre les bûchers funéraires; après-midi dans la campagne. Il lui arriva toutes sortes d'aventures.

Ici, dans ce village, il est accueilli par des musiciens et des danseuses tout comme il aurait pu l'être dans un village de la Grèce antique, ou dans les campagnes d'Italie ou de France ou d'Allemagne dans les temps où l'Europe était encore essentiellement rurale.


Mais de ce côté-ci du monde, le voyageur n'aurait pas vu cette lune, cette "luna barcollante", cette barque lunaire flottant sur les vagues du ciel. Le croissant de la lune, en Inde et sans doute dans toute cette partie du monde, est posé à l'horizontale. La lune est devenue une gondole et elle se balance, tranquille, sur la lagune étoilée.


Il est toujours intéressant, et même passionnant de lire Carlo Levi le politique, Carlo Levi, le polémiste, Carlo Levi, le romancier, Carlo Levi, grand journaliste, Carlo Levi, en une sorte d'ethnologue-anthropologue, Carlo Levi, curieux de tout, Carlo Levi avec son œil acéré et gourmand du peintre, avec sa main si désireuse de raconter le monde.

Carlo Levi dont les paysans du Sud avaient fait leur "ambassadeur" au cœur de la civilisation urbaine, Carlo Levi, Turinois de naissance, était devenu un homme du Sud, du Sud en qu'il est le lieu de la paysannerie obstinément confrontée à la nature et au temps cyclique. Gigliola De Donato, qui fut sa "curatrice", a bien eu raison d'intituler sa biographie : "Carlo Levi, un torinese del Sud" - "Carlo Levi, un Turinois du Sud".

Carlo Levi, ce poète du bout du monde, est fascinant quand il chante la fascination qui le consume devant le pays des origines. Pour Carlo, L'Inde est la matrice première, la mère éternelle. La lune est sa complice, elle berce le monde.

India, texte d'où est tirée cette chanson, est un texte chatoyant et au sens strict, bouleversant.

Cette chanson léviane, comme les autres chansons lévianes, sort tout droit de la fascination de Marco Valdo M.I. pour l'aède Carlo Levi.


La luna barcollante – La lune basculante



Due donne sedute

Sotto il portico

D’una capanna di terra

Due sorelle, forse

Forse, due sorelle

Sedute sotto il loro portico


Deux femmes assises

Sous le porche

D’un cabanon de terre

Deux sœurs, peut-être

Peut-être, deux sœurs

Assises sous leur porche.


La più piccola, la più giovane

Anche, la più graziosa

Con collane et pitture

Occupata a ornarsi

Occupate a truccarsi

L’altra, la maggiore

Nera, grossa, materna

Le liscia i capelli


La plus petite, la plus jeune

La plus gracieuse aussi

Avec des colliers et des peintures

S’embellit

Se maquille

L’autre, l’aînée

Noire, grosse, maternelle

Lui lisse les cheveux.


Due sorelle, forse

Forse, due sorelle

Le danzatrici del villaggio

Due donne ornate

Sotto il portico della loro capanna

Sono le danzatrici del villaggio


Deux sœurs, peut-être

Peut-être, deux sœurs

Les danseuses du village

Deux femmes ornées

Sous le porche de leur cabanon

Ce sont les danseuses du village


Mi invitano ad entrare

Mi fanno entrare

Mi tolgono le scarpe

Mi fanno sedere in terra

Nel fondo della capanna

Sotto gli strumenti musicali

Appoggiati al muro

Nel fondo della capanna


Elles m’invitent à entrer

Elles me font entrer

Elles m’enlèvent les chaussures

Elles me font asseoir à terre

Au fond du cabanon

Sous les instruments de musique

Appuyés au mur

Au fond du cabanon


Due sorelle, forse

Forse, due sorelle

Due donne ornate

Tre suonatori

Forse, due sorelle

Le danzatrici del villagio


Deux sœurs, peut-être

Peut-être, deux sœurs

Deux femmes ornées

Trois musiciens

Peut-être, deux sœurs

Les danseuses du village




Hanno chiuso la porta

I tre suonatori

Tamburi e sarangi

Suonano monotoni

La ragazza ornata danza

La ragazza truccata canta

Sottile et accuta

Si siede la ragazza

A fianco a me

Tutta vicina a me

Mi prende la mano

Si copre il viso

Col velo

La ragazza col velo

Si scopre il viso

Mi chiede del denaro

La ragazza ornata e truccata


Ils ont fermé la porte

Les trois musiciens

Tambours et saranguis

Jouent monotones

La fille ornée danse

La fille maquillée chante

Frêle et aiguë

La fille s’assied

A côté de moi

Tout contre moi

Elle me prend la main

Elle se couvre le visage

Elle me demande de l’argent

La fille ornée et maquillée


Due danzatrici ornate

Tre suonatori monotoni

Riprendono il canto

La danzatrice col velo

Riprende la danza oscillante

Riprende il suo canto d’amore

« Io sono tua » e

Le danze si seguono

« Io sono tua » e...


Deux danseuses ornées

Trois musiciens monotones

Reprennent leur chant

La danseuse au voile

Reprend sa danse oscillante

Reprend son chant d’amour

« Je suis à toi » et

les danses se suivent

« Je suis à toi » et...


Due danzatrici ornate

Tre suonatori monotoni

Mi chiedono denaro

E

Mi rimetto le scarpe

E

Esco dalla capanna

E

Risalgo nella macchina

E

Al passaggio a livello

Un treno antico

Dalla strana macchina a vapore

Dal lungo fumaiolo

Si trascina verso il buio

Sotto la luna

barcollante.


Deux danseuses ornées

Trois musiciens monotones

Me demandent de l’argent

Et

Je remets mes chaussures

Et

Je sors du cabanon

Et

Je remonte en voiture

Et

Au passage à niveau

Un antique train

A la locomotive étrange

A la longue cheminée

Se traîne vers le noir

Sous la lune

Basculante.


Due sorelle, forse

Forse, due sorelle

Due donne truccate

Tre suonatori monotoni

Sotto la luna barcollante.


Deux sœurs, peut-être

Peut-être, deux sœurs

Deux femmes maquillées

Trois musiciens monotones

Sous la lune basculante.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 10:23

Il fut un temps où les peuples du monde, ceux qui avaient été mis en colonie, en esclavage, en sujétion aux délires de la civilisation; un temps où la partie civilisée du monde venait de s'entredétruire (12.000.000 de morts la première fois, 40.000.000 la seconde) et se préparait pour une troisième fois (est-ce bien fini ?), un temps où deux camps s'affrontaient et où ces peuples vinrent au jour et parmi les plus grands d'entre eux, on trouvait l'Inde. C'était au temps de Nehru où les peuples tentèrent une autre voie : celle du tiers-Monde (comme il y eut un Tiers État), celle des pays non-alignés - ça fait toujours plaisir de savoir qu'il y a des gens et des peuples qui ne veulent pas s'aligner.
Nehru rassembla à Delhi tous les écrivains de l'Asie (poètes, aèdes, romanciers, nouvellistes, chanteurs, psalmodieurs...) - de l'Oural à la frontière égyptienne. Les artistes de centaines de peuples, de centaines de langue (de milliers ? ça dépend comment on compte...) réunis pour opposer la poésie aux impérialismes ambiants. Ce Congrès dura des jours et des jours. 
Et...
Pour présider à ce caucus gigantesque et babelien, le président de l'Inde fit appel à un écrivain venu d'ailleurs, un écrivain qui par sa position géographique ne pouvait faire partie de l'assemblée, mais par sa proximité poétique avec les paysans sans terre du monde entier avait sa place "naturelle" dans cette assemblée; Nehru fit venir Carlo Levi.
Carlo Levi en ramena un livre - dont on reparlera ici.
Aujourd'hui, juste un écho de son passage à Bénarès, à Bénarès, cœur de l’Inde.

Bénarès



Benares, cuore dell’India

Sponda del Gange

Uomini nudi

Donne ammantate

Nell’aria grigia

Le ragazze sedute

Si stringono

Per farmi

Un posto

Tra loro.



Bénarès, cœur de l’Inde

Rive du Gange

Hommes nus

Femmes drapées

Dans l’air gris

Les filles assises

Serrées

Pour me faire

Une place

Parmi elles.


Benares, cuore dell’India

Sogno del Gange.

Mille statue

Immobili

Grigie di sonno

Toccare l’acqua

della corrente

Gesto eterno

Con la mano, con la mano.


Bénarès, cœur de l’Inde

Rêve du Gange

Mille statues

Immobiles

Grises de sommeil

Toucher l’eau

Du courant

Geste éternel

de la main,

De la main


Benares, cuore dell’India

Sponda del Gange.

Una barca, vi salgo

Un vecchio barcaiolo

Gondoliere del Gange

Spinge lunghi remi di bambù.

Sette pire ardono

Alte fiammate rosse

Ossa incenerite


Bénarès, cœur de l’Inde

Rive du Gange

Une barque, j’y monte

Un vieux marinier

Gondolier du Gange

Pousse de longues rames de bambou

Sept bûchers brûlent

Hautes flammes rouges

Os incinérés.


Benares, cuore dell’India

Sogno del Gange.

Le vacche leccano

Il viso livido

Dei morti

Brucano

I fiori

Dei morti

Il freddo del matino

M’entra nell’ossa


Bénarès, cœur de l’Inde

Rêve du Gange

Les vaches lèchent

Le visage livide

Des morts

Broutent

Les fleurs

Des morts

Le froid du matin

M’entre dans les os

Benares, cuore dell’India

Sponda del Gange

Mendicanti accoccolati

Moncherini

Piaghe

Ulcere

Occhi bianchi

Popolo di pellegrini

Cercando

L’eterna salvezza


Bénarès, cœur de l’Inde

Rive du Gange

Mendiants accroupis

Moignons

Plaies

Ulcères

Yeux blancs

Peuple de pèlerins

Cherchant

Le salut éternel


Benares, cuore dell’India

Sogno del Gange.

Pellegrini nudi

Barbuti

Polverosi

Tremanti

Nel sole pallido

Come un fiume di popolo

Verso l’acqua sacra

Del Gange.


Bénarès, cœur de l’Inde

Rêve du Gange

Pèlerins nus

Barbus

Poussiéreux

Tremblants

Dans le soleil pâle

Comme un fleuve de peuple

Vers l’eau sacrée.

Du Gange.


Benares, cuore dell’India

Sponda del Gange

Benares, cuore dell’India

Sogno del Gange.


Bénarès, cœur de l’Inde

Rive du Gange

Bénarès, cœur de l’Inde

Rêve du Gange.


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6 mai 2008 2 06 /05 /mai /2008 09:07
Ces aubes-là, ces matinées, ces aurores, ces moments matutinaux de l'enfance sont à jamais des lieux inaccessibles; l'enfance, si lointaine à en mourir. C'est d'ailleurs ce qui se passe... On en meurt de perdre son enfance.
Bien sûr, c'est encore une canzone léviane; à mettre près des autres. Encore une qui sort tout droit de L'Orologio.
Mais au fait, Carlo Levi n'est pas mort; il rayonne au travers des temps.



All’alba - A l’aube


A l’aube

Quand j’étais gamin

A l’aube de ma vie

Mon plaisir

Mon vrai grand plaisir

A l’aube

Mon plaisir de roi

A l’aube

Mon plaisir à moi

Etait

D’aller dans le lit de ma maman

D’aller

A l’aube

Quand j’étais gamin

Dans le lit de ma maman

A l’aube

Quand mon père était en voyage


All’alba

Quando ero piccino

All’alba della mia vita

Il mio piacere

Il mio vero maggior piacere

All’alba

Il mio piacere da re

All’alba

Il mio piacere per me

Era

D’andare nel letto della mia mamma

D’andare

All’alba

Quando ero piccino

Nel letto

della mia mamma

All’alba

Quando mio padre era in viaggio



A l’aube

Quand papa était ailleurs

A peine éveillé

Au matin

Sorti de mon lit-cage

A l’aube

Je sautais

Dans le vrai lit

Dans ce gigantesque lit

Sans limites

Dans cet immense lit

Cette grande mer calme

Cette plaine océanique

Pays enchanté

Des blanches montagnes de lit

La tête sous

Les draps de lin

La tête sous

Les draps de lit



All’alba

Quando il babbo era altrove

Appena svegliato

Al matino

Uscito da mio lettuccio

All’alba

Saltavo

Nel letto vero

Dentro quel gigante letto

Senza confini

Dentro quel letto sterminato

Questo grande mare calmo

Questa pianura oceanica

Paese incantato

Dalle bianche montagne del letto

Il capo sotto

Le lenzuola di lino

Le lenzuola del letto


J’étais sous

Terre

Dessous j’étais

Moi

Dans la grotte merveilleuse

Dans la caverne des origines

C’était le paradis

De l’aube

Pour toujours

Perdu

Pour toujours

A l’heure

De l’aube


Ero sotto

Terra

Di sotto ero

Io stesso

Nella grotta meravigliosa

Dentro la caverna delle origini

Era il paradiso

Dell’alba

Per sempre

Perduto

Per sempre

All’ora

Dell’allba


A l’heure

De l’aube

- Quelle heure est-elle ? –

A présent

A l’aube levée

A l’aube levée

L’enfance

A présent

Lointaine

Mon enfance

A l’aube levée


Si lointaine

A mourir


All’ora

Dell’alba

- Che ora è ? -

Ora

All’alba alzata

All’alba alzata

L’infanzia

Ora è

Lontana

L’infanzia

All’alba alzata


Cosi lontana

Da morire.


 

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5 mai 2008 1 05 /05 /mai /2008 14:34

Encore une chanson léviane, tirée de L'Orologio. En fait, c'est là ma petite contribution pour rappeler ce fabuleux roman de Carlo Levi et faire paraître au jour la haute teneur poétique de ce texte qui est l'histoire de l'élimination du gouvernement de Ferruccio Parrì. Un Roman en prise sur le réel quasiment immédiat, publié en 1948, il raconte aussi la trahison de la Résistance italienne par le monde politique revenu aux affaires et ce dès 1946. C'est l'histoire navrante de la liquidation de tout ce que la Resistenza portait de "révolutionnaire" et de ses espoirs qui étaient ceux des femmes et des hommes qui avaient mené le combat contre les nazifascistes.

Dès janvier 1946 commença la "desistenza" que Piero Calamandrei n'a cessé de dénoncer et de combattre (voir dans ce blog - La Mère de la République).


Ici, dans cette courte canzone, il s'agit de la perception du coeur de la nuit romaine où le héros de L'Orologio (en l'occurrence, Carlo Levi lui-même), revenant de longues années d'exil et d'années de clandestinité, est rédacteur en chef un quotidien romain (il s'agit d'Italia Libera, le journal du Partito d'Azione) et redécouvre Roma.

 

Quant aux lions qui rugissent dans Rome, toutes les interprétations sont possibles.

Il y eut ceux qui venaient de l'étranger; il y a aussi ceux qui reviennent du passé. La nuit à Rome les lions rugissent.


N'est-ce pas à nouveau le cas en ce mois de mai 2008 ?






Rome, la nuit. – Notte romana.


A Rome, la nuit,

On entend un étrange bruit.

Un murmure indistinct

C’est la respiration de la ville

La nuit, à Rome,

Le lion rugit.


La notte a Roma

Par di sentir ruggire leoni

La notte a Roma

Par di sentire ruggire leoni

Fra le sue cupole nere

E i colli lontani

Fra le sue cupole nere

E i colli lontani


La nuit à Rome

On croit entendre rugir des lions

La nuit à Rome

Entre les coupoles noires

Et les collines lointaines

On croit entendre les lions rugir


Suono non privo d’una strana

Dolcezza

D’une strana dolcezza

Ruggito dei leoni,

Nel deserto notturno delle case

Ruggito notturno dei leoni

Nel deserto della città


Une musique douce pourtant

Une chanson douce maman

Rugissent les lions

Dans le désert nocturne des maisons

Rugissement nocturne des lions

Dans le désert de la ville


Nato dal fondo della memoria

Dal fondo profondo della città

Quando fra il Tevere e i boschi

Le lupe allattavano ancora

I fanciulli, i bambini

Quando presso il Tevere

Le lupe allattavano ancora

I fanciulli abandonnati


Du fond de la mémoire

Du fond du fond de la ville

Entre le Tibre et les bois

Les louves allaitaient encore

Les petits hommes, les enfants,

Quand près du Tibre

Les louves allaitaient encore

Les enfants abandonnés


Tendevo le orrechia ad ascoltare

Scrutavo nel buio

Il suono penetrava in me

Uno suono animalesco

Spaventoso, arcano

Un rumore terribile.


Je tendais l’oreille

J’interrogeais le noir

Le son pénétrait en moi

Un son animal

Épouvantable, mystérieux

Une rumeur terrible.


Ruggito dei leoni,

Nel deserto notturno delle case

Ruggito notturno dei leoni

Nel deserto della città

Come l’eco del mare

In un conchiglia abbandonnata.

La notte a Roma

Par di sentir ruggire leoni

La notte a Roma

D’une strana dolcezza.


Rugissement des lions

Dans le désert nocturne des maisons

Rugissement nocturne des lions

Dans le désert de la ville

Écho de la mer

Dans un coquillage abandonné.

La nuit à Rome

On croit entendre rugir des lions

La nuit à Rome

D’une étrange douceur.

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30 avril 2008 3 30 /04 /avril /2008 17:33

Plusieurs chansons sont en langues italienne et française. Elles sont conçues comme des objets à double culture et peuvent – dans le cas où j’arriverais à trouver un chanteur et une musique (ce que je cherche), ces chansons lévianes (autour de Carlo Levi), qui sont inspirées de ses textes (petits passages de ses romans), peuvent être chantées par un chanteur et dans l’ordre ou seulement en français, ou seulement en italien, ou par deux chanteurs – un pour chaque langue et éventuellement, en alternance…

C’est un peu complexe à expliquer…


Pour l’instant, je m’en tiens au texte…


Giacinto, il cameriere – Giacinto, le serveur


Giacinto

Si precipita incontro

E

Offre

Una seggiola

A

Un tavolo libero

Giacinto fa il cameriere


Giacinto

Se précipite

Et

Offre

Une chaise

A une table libre

Giacinto est serveur


Basso

Piuttosto grassoccio

Viso tondo

Pelle umida

E lucida

Capelli neri

Occhi furbeschi

Piedi piatti

Giacinto

Si precipita incontro

Con piedi piatti

Con piedi piatti


Bas

Plutôt gras

Visage rond

Peau humide

Et

Luisante

Cheveux noirs

Yeux fourbes

Pieds plats

Giacinto

Se précipite

Avec ses pieds plats

Avec ses pieds plats


Giacinto

Nel suo mestiere

Indovina

Valuta

I clienti

Giacinto

Nel suo mestiere

Non c’è male

Fa il cameriere

Nel suo mestiere

Giacinto

Si precipita incontro

Con piedi piatti

Con piedi piatti


Giacinto

Dans son métier

Devine

Evalue

Les clients

Giacinto

Dans son métier

Y a pas de mal

Fait le serveur

Dans son métier

Giacinto

Se précipite

Avec ses pieds plats

Avec ses pieds plats


Giacinto

Il cameriere

Dice che

Le donne

Non gli piacciono

Le donne

Che spavento ! come fare ?

Giacinto

Il cameriere

Dice che

Le donne

Non gli piacciono

Ma quale donna per lui ?

Meglio fare da soli

Giacinto

Si precipita incontro

Alle donne

Con piedi piatti

Con piedi piatti


Giacinto

Le serveur

Dit que

Les femmes

Ne lui plaisent pas

Les femmes

Quelle épouvante ! Comment faire ?

Giacinto

Le serveur

Dit que

Les femmes

Ne lui plaisent pas

Mais quelle femme pour lui ?

Mieux vaut le faire seul

Giacinto

Se précipite

Vers les femmes

Avec ses pieds plats

Avec ses pieds plats

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