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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 23:26

Lucien, Lucien, dépêche-toi un peu. Viens ici, dit Mârco Valdo M.I.. J'ai tout juste le temps de te raconter une histoire car je dois partir ensuite.

 

Bonjour quand même, mon ami Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en se rapprochant de son interlocuteur. Je l'entends bien à ta voix que tu es pressé. Mais alors, dis-moi vite de quelle histoire il s'agit, car moi, je ne suis peut-être pas pressé, mais je suis impatient. C'est tout à ton honneur, puisque je suis impatient d'entendre ton histoire. Je meurs de curiosité, dis-moi, je t'en prie de quoi tu vas me causer.

 

Mais, bien sûr, Lucien que je vais te le dire. Et à l'instant, encore bien. Voilà, tu te souviens que nous avions vu monter en l'air une troupe de fascistes qui défilaient dans Rome en tenue de nécrophiles.

 

Oui, oui, dit l'âne tout guilleret, je me souviens très bien et je me souviens aussi que les gens étaient assez contents de cette action des partisans. Mais aussi, que les Allemands avaient finalement interdit aux fascistes italiens d'encore défiler ou se manifester dans Rome. Qu'on était le 10 mars et que vous aviez prévu une action un peu plus tard, le 23 mars à l'occasion de l'anniversaire de la création du Parti Fasciste au lei des deux actions simultanées prévues au départ. Tu vois ainsi que je t'ai écouté et que j'ai de la mémoire.

 

En effet, dit Mârco Valdo M.I.. C'est exact. J'avais même laissé entendre que l'attentat de la via Tomacelli était en quelque sorte une répétition générale avant la pièce principale : l'attentat de la via Rasella.

 

Tout à fait. J'avais bien saisi tout ça. Et je suppose, dit l'âne en faisant un sourire jusqu'à ses oreilles noires comme la poussière de diamant sur l'établi du tailleur, que c'est la suite au prochain épisode que tu m'annonçais que tu vas présenter maintenant.

 

C'est précisément ce que je compte faire. Te souviens-tu, mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., que le récit de notre gappiste était resté un peu sur un vide. Il s'agissait de revoir les plans de bataille, mais quel plan allait en surgir, quelle action... ? Personne ne le savait. Rappelle-toi aussi qu'on est le 10 ou le 11 mars. Il faut donc décider vite et tout préparer pour le 23 mars, une date significative. Une date anniversaire et que fait-on à un anniversaire ?

 

On mange du gâteau, on offre des cadeaux, que sais-je ?, dit Lucien l'âne en se grattant le crâne de son pied arrière droit en tournant la tête de ce côté. On chante une chanson... ?

 

Oui, on fait tout cela, mais souvent aussi, on ouvre une bonne bouteille de champagne... On fait sauter son bouchon... Et là, nos amis vont fêter cet anniversaire et faire sauter un fameux bouchon au nez des Allemands. Tu me diras que c'est un joli cadeau... et je n'en disconviendrai pas.

 

 




Malheureusement, les Allemands qui manquèrent de savoir vivre, n'ont pas vraiment apprécier la délicate attention qu'on leur avait réservée. Mais revenons à l'action qui se prépare, au plan qui s'élabore, aux matériels et aux hommes qui vont être engagés dans cette affaire. Car ce n'est pas un homme seul qui a opéré ce jour-là. C'est toute une équipe.

 

J'imagine, dit l'âne en opinant du chef, j'imagine que ce ne pouvait être une action individuelle.

 

Dans l'absolu, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., la chose était possible. Regarde un peu l'action de De Bosis qui s'en vint seul survoler Rome pour y jeter des feuillets incendiaires contre le régime de la Mâchoire impériale et idiote. Même lui, il n'a pas agi seul. Comment aurait-il pu réunir les fonds pour acquérir plusieurs avions successifs, pour les mettre au point, pour imprimer quatre cent mille tracts.... Il faut y ajouter les frais d'apprentissage de pilotage – ce n'est pas pour rien, les voyages en Angleterre, en Allemagne, en France... Bref, derrière tout ça, il y avait une organisation et des moyens financiers. Je disais donc, dans l'absolu, on peut très bien imaginer qu'un homme ou une femme se soit mis dans la tête de faire sauter une bombe quelque part... Il suffit somme toute de peu de choses... Et à la limite, comme De Bosis, une personne un peu Kamikaze et hop, c'est parti. D'ailleurs, tant qu'à périr en mer, De Bosis aurait tout aussi bien pu jeter soin avion sur le siège du Parti fasciste ou le bureau de Mussolini... À l'époque, on n'y avait sans doute pas encore pensé à jeter des avions sur des cibles.

 

Oui, oui, je t'entends bien, mon ami Mârco Valdo M.I.. Mais je t'en prie, reviens à notre histoire, sinon, moi, je suis perdu.

 

Je disais donc, dit Mârco Valdo M.I., que c'était toute une équipe qui a opéré ce jour-là. En somme, c'était monté comme un spectacle; il y avait une mise en scène et derrière celle-ci, il y avait des accessoiristes, des costumiers, des acteurs, un metteur en scène – deux mêmes : un metteur en scène romain, chargé du spectacle vu du côté des partisans et un metteur en scène allemand, chargé du spectacle du côté des SS. Le décor existait, puisqu'on jouait en extérieur. Encore fallait-il mettre au point la chorégraphie, distribué leur rôle aux acteurs, attribuer des places, des parcours à chacun... C'est assez complexe. En e qui concerne l'épisode de ce jour, il parlera surtout de la mise en scène... vue du côté des partisans. On a perdu le carnet de notes de l'officier SS , chargé de la mise en scène allemande et je pense qu'il est trop tard pour aller le leur demander.

 

Oui, je vois bien tout ça, dit l'âne en balançant sa queue avec véhémence. Mais enfin, présenter toute cette histoire comme un spectacle...

 

Ô, Lucien mon bon ami, n'as-tu pas connaissance de l'excellent ouvrage de Thomas de Quincey dont le titre va t'éclairer : « De l'assassinat considéré comme un des beaux arts. » Et puis, sans galéjer, la mise en place – tu vas le voir – d'un attentat impliquant quand même sur le terrain une douzaine d'exécutants nécessite une mise en scène fort précise. La comparaison n'est pas réfutable. D'ailleurs, je te laisse juge. Pour que tu situes bien l'affaire, je reprends quelques lignes avant.

 

 

Après cette affaire, les Allemands interdirent à leurs camarades romains de sortir seuls. Plus de manifestations publiques et dès lors, plus de réunion à l'Adriano le 23 mars.

Nos plans aussi, en conséquence, furent revus et nous décidâmes d'attaquer seulement les Allemands.

Après la vérification et l'approbation du commandement militaire, nous passâmes à la réalisation pratique de notre plan.

 

Un chariot d'immondices chargé de tolite serait placé à hauteur du palais Tittoni. La réalisation de cette première partie de l'attaque, qui était sans doute la plus importante, suscita parmi nous de vives discussions pour le choix du gappiste chargé de la mener à bien. Chacun de nous s'était offert et avait insisté pour que cette tâche lui soit confiée.

 

La décision fut renvoyée au commandement et Salinari désigna mon nom.

 

Salinari et Calamandrei, qui seraient présents à l'action et la dirigeraient personnellement, désignèrent aussi les autres camarades qui devaient effectuer la seconde partie de l'attaque, pas moins importante et pas moins risquée. Il s'agissait en fait de lancer des bombes sur les Allemands déjà touchés par l'explosion de mon chariot. Raoul Falcioni, Francesco Curreli et Silvio Serra furent choisis.

 

 


Giuseppe Garibaldi

 

 

 

Raoul Falcioni était un tassinaro (taxi) romain, qui s'était déjà distingué dans de nombreuses actions armées. Francesco Curreli était un Sarde, ex-berger, ex-maçon, ex-émigré antifasciste en Algérie, il avait fait la guerre d'Espagne dans les rangs garibaldiens et de la Résistance en France. C'était un homme merveilleux et modeste, sec et dur, simple et gentil comme savant l'être les Sardes. Silvio Serra était aussi sarde; très jeune – il avait 18 ou 19 ans – il faisait de la poésie. Il était sensible et cultivé; il mourut plus tard en combat près d'Alfonsine, comme fantassin de la division Cremona.

 

Les autres gappistes Pasquale Balsamo, Fernando Vitagliano et Guglielmo Blasi (qui nous trahira quelques jours plus tard), Carlo Salinari et Franco Calamandrei accompliraient diverses actions de coordination et de couverture.

 

L'engin à mettre dans le chariot d'immondices fut préparé, comme à l'habitude, par Giulio Cortini, sa femme, Laura Garroni, par Carla et moi. Le chariot fut volé par Raoul Falcioni dans un dépôt que le service de Propreté urbaine avait à côté du Colisée et il fut porté de nuit dans la cantine de Duilio Grigioni, via Marc'Aurelio. La tenue de balayeur nous fut donnée par un camarade du service de Propreté urbaine.

 

La tolite nous fut fournie, comme toutes les autres fois, par l'organisation du Centre Militaire qui, par ses contacts avec l'armée, avait plus de facilités que nous pour se fournir de l'explosif. Douze kilos de tolite furent mies dans une caissette de fer qui avait été préparée dans les ateliers de la Romana Gas. En même temps que l'explosif, on mit des morceaux de fer dans la caissette et celle-ci fut fermée avec un couvercle coulissant qui, en pratique, la fermait hermétiquement. Elle était amorcée par un détonateur à fulminate de mercure avec une mèche de 50 cm, qui durait les 50 secondes que nous avions calculées.

 

Les bombes qui devaient servir à l'équipe qui mènerait la seconde attaque contre la colonne allemande étaient des obus de mortier Brixia fournis par les officiers du Centre Militaire et transformés en bombes à main.

 

Le 23 mars était une magnifique journée. Le soleil resplendissait quand nous mîmes au point les dernières dispositions et les ultimes éléments pour mener l'attaque.

 

Midi sonna ; avec Carla, j'allai manger à la brasserie Dreher sur la piazza Santi Apostoli, une vieille noble place parmi les plus belles de Rome. Un serveur, qui nous connaissait, un camarade, nous fournissait une repas;à prix fixe qui pour quelques lires arrivait à remplir la panse surtout parce que noter camarade remplissait plusieurs fois nos assiettes et faisait payer un seul repas. Nous étions toujours affamés car en plus de la difficulté, commune à tous, de trouver à manger, nous n'avions pas d'argent à suffisance. Ce jour-là, à cette heure-là, la brasserie était déserte. À peine mangé, nous sortîmes en vitesse. Sur la place, nous rencontrâmes « Paolo », le commandant militaire de la zone VIII, qui nous salua. Nous nous éloignâmes vers la via Marc'Aurelio, où je devais me déguiser et prendre le chariot-bombe que je pousserais jusqu'à la via Rasella.

 

Je me changeai rapidement dans la cantine de Duilio. J'endossai sur mes habits une grosse chemise de toile écrue bleu sombre. Je m'étais mis en dessous une paire de vieux pantalons et de vieilles chaussures vernies, très abîmées, lacées avec une ficelle rouge. J'enfonçai sur ma tête une casquette à visière noire. Les nettoyeurs, alors, portaient une casquette de tissu bleu, semblable à celle gris-vert des soldats de la première guerre mondiale.

 

Nous soulevâmes précautionneusement le chariot, avec l'engin déjà prêt, et nous le transportâmes par les escaliers qui conduisaient de la cantine au rez-de-chaussée. Je saluai les camarades et je partis.

 

Au dernier moment, autour de la caissette de fer contenant les douze kilos de tolite, nous avions ajouté six kilos en vrac qui nous avaient été passés. Le tout avait été recouvert d'un peu d'immondices. Dans le chariot, un morceau de bois, qui montait du fond par l'ouverture, servait de support à la mèche enroulée tout autour comme une branche sèche.

 

Le chariot brinquebalait sur les rues et sur le pavé. Je m'en allai vers le Colisée.

 

Il pouvait m'arriver, entre autres, et on m'avait mis en garde, que les balayeurs des zones que je traverserais, ne me connaissant pas, me posent des questions embarrassantes. De même, les inspecteurs du service de Nettoyage pourraient m'arrêter pour contrôler les raisons de mon déplacement. En fait, chaque balayeur avait un rayon bien précis et les inspecteurs connaissaient personnellement et contrôlaient les travailleurs de leur rayon. J'avais préparé une réponse : « On m'a demandé d'aller chercher du ciment et je vais le chercher; je me fais quelques lires. »

 

Le chariot était fort pesant. Il était en métal avec un double bidon rectangulaire. La tolite était placée dans le bidon arrière. J'avais chaud sous la tunique bleue; je suais d'émotion et de fatigue.

 

 


À peine m'engageai-je sur la palace du Colisée que je tombai sur une amie. Je tournai la tête. Je suis certain qu'elle ne pensa même pas un instant que sous ce travestissement, ce pouvait être moi. Je continuai à marcher, à pousser ce fatigant engin. Raoul Falcioni m'escortait de loin. Je traversai la via del Impero et par le forum Trajan et la via de Tre Cannelle, je grimpai vers le Quirinale. En moi-même, je me disais, que nous aurions pu utiliser un chariot avec un seul bidon. Il aurait fatigué moins. Quel besoin, y avait-il d'un second bidon ?

 

Combien de montées, il y a Rome ! Et ces montées, que j'étais habitué à faire d'une traite sans effort à bicyclette, dans cette tension, dans cette occasion, dans cette première chaleur de l'été, me pesaient comme un effort surhumain. Ensuite, il y avait les pavés, les sampietrini, qui faisaient plus belle ma ville que l'asphalte anonyme, mais qui rendaient incertain et plus fatigant le cheminement du véhicule que je poussais devant moi.

Au Quirinale, deux balayeurs m'adressèrent la parole.

« Eh ! Mais que fais-tu par ici ? »

« Qu'est-ce que ça peux te faire ? » , répondis-je, « je transporte du ciment ».

Ils se mirent à rire.

« Laisse tomber, fais-nous voir les jambons ! » Ils s'étaient approchés. En se moquant, ils tentèrent de soulever le couvercle d'un des bidons, convaincus que je faisais du marché noir. Je les engueulai, qu'ils s'occupent de leurs oignons. Ils recommencèrent à rire et me laissèrent aller. Raoul s'est rapidement approché, mais quand il vit que tout était résolu, il s'éloigna à nouveau. J'entrai dans la via del Quirinale; j'étais sur le point d'arriver à destination.

 

La descente de la via Quattro Fontane me fatigua plus que les montées que j'avais affrontées. Le chariot avait envie de se mettre à courir et je devais le retenir pour ne pas le laisser s'enfuir. J'abordai le tournant entre la via Quattro Fontane et la via Rasella à allure réduite et je réussis à freiner, devant le palazzo Tittoni, avec les pieds du chariot.

 

Je plaçai le chariot pas contre le mur, mais vers le centre de la rue, de sorte que la colonne allemande fut contrainte à faire un coude autour de celui-ci, et j'attendis. Il était 2 heures de l'après-midi. En générale, les nazis arrivaient vers 2 h. 15.

 

Là en bas et dans les rues adjacentes, les camarades avaient disposé leur formation.

 

Tandis que je m'éloignais de la cantine de Duilio avec man chariot brinqueballant, Giulio et sa femme étaient retournés mettre un peu d'ordre. Leur tâche était accomplie. Je les reverrai une heure après l'action au rendez-vous que nous avions fixé Place Vittorio. Raoul Falcioni me suivait à peu de distance , tandis que Carla se dirigeait vers le Colisée où elle devrait rencontrer Guglielmo Blasi.

Un peu plus loin, Guglielmo et Carla me suivirent. Au Forum Trajan, ils prirent une route différente de la mienne et ils se dirigèrent, chacun pour son compte, vers le Triton par la via della Pilotta et La Fontaine de Trevi.

 

Raoul me suivit jusqu'au moment où j'eus placé le chariot devant le palazzo Tittoni, puis il descendit la via Rasella et se posta à l'entrée du Traforo avec Fernando Vitagliano et Pasquale Balsamo.

 

Silvio Serra attendait plus loin, au coin du palazzo de Propaganda Fide, entre la via Condotti et la place d'Espagne. Sa tâche était de voir arriver en premier les Allemands qui viendraient pas la via del Babuino et de rejoindre Raoul et Pasquale au Traforo. Ce mouvement serait le premier signal de l'arrivée de l'ennemi.

 

Francesco Curreli se trouvait par contre au coin du Triton et de la via del Traforo, là où la route s'élargit en un espace. À l'autre coin, sous le palazzo del Messaggero, se trouvait Pasquale Balsamo, qui entretemps avait abandonné Raoul et Silvio.

 

Le passage de Silvio devait aussi rappeler Curreli de se joindre à Raoul et le même Silvio à l'entrée du Traforo. De là, ils remonteraient par la via dei Giardini, qui flanquait le Quirinale, jusqu'à la via del Boccaccio, d'où ils conduiraient la seconde partie de l'attaque.

 

Carla attendait, devant l'entrée du Messaggero, que Pasquale l'avertisse du passage de Silvio.

Calamandrei et Salinari étaient postés par contre dans la via del Traforo : Cola au coin de la via Rasella et Spartaco à l'angle de la via del Lavatore.

 

A deux heures pile, notre dispositif était prêt à fonctionner. L'attente commençait que nous prévoyions brève et nos nerfs étaient déjà tendus par l'action imminente.

 

(Suite au prochain épisode)

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