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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 00:14

« Je suis ému et tranquille. Insatisfait et curieux, fragile. Destructible et invincible à la fois. Je pige un peu. À ma mesure. J'ai approché la liberté. Je l'ai même effleurée une ou deux fois., du bout des doigts. Je sais plus bien quand. Et c'est déjà pas mal pour une vie d'homme debout. »...

 

 

Quoi, qu'est-ce que tu racontes ? Tu as déjà commencé avant que je n'arrive ?, dit l'âne Lucien un peu désemparé, tout défait, les oreilles basses, le regard glissant sous les paupières aux longs cils comme des cols de cygnes noirs, les pieds écartés, les jambes un peu raides, la queue qui balance doucement. À qui tu parles ainsi ? De quoi tu parles ? Es-tu devenu le roi du soliloque ou quoi ?...

 

Oh, ho, dit Mârco Valdo M.I., mon bon ami Lucien, calme-toi. Je répétais en t'attendant. Car vois-tu, ces mots que je lançais en l'air comme çà et bien, ces mots-là précisément, sont des mots d'un livre d'un de mes amis, précisément celui qui m'a si gentiment conseillé de faire un blog. Tu sais bien, mon ami Vincent De Raeve.

 


 

 

Oui, oui, je me souviens très bien de lui, bien que personnellement, je ne l'ai jamais rencontré. Mais bien sûr, je sais qui c'est. C'est un ami et ça, ça compte. Je veux dire un de tes amis, mais comme tu sais, chez nous les ânes, les amis des amis sont des amis. C'est pour ça que je le considère d'ores et déjà comme un ami. Je ne sais d'ailleurs pas si ça lui fera plaisir d'avoir un âne comme ami... Mais les amis on les choisit et voilà, moi, je l'ai choisi.

 

Ah, Lucien mon cher ami, qu'as-tu dit là ? Ohlala, je ne peux pas m'en empêcher... Chaque fois que j'entends cette ritournelle sur les amis de mes amis... Je ne peux m'empêcher de penser à cette autre ritournelle plus prophylactique et qui concerne les amies, cette fois.

 

Et quelle est cette ritournelle, dit l'âne Lucien en faisant des yeux grands comme des héliotropes, cette sentence à propos des amies prophylactiques ? Car je vois bien que tu hésites à la dire...

 

Si tu insistes et bien voilà, c'est : Les amibes de mes amies sont mes amibes.

 

Ô, mais c'est une excellente sentence prophylactique que celle-là. Elle est porteuse d'une vérité des plus essentielles, dont il convient de se souvenir aux moments opportuns. Je l'adopte illico., dit l'âne en souriant de toutes ses dents blanches comme la cuisse de la Vénus de Milo. Mais tu me parlais de notre ami, dès lors, Vincent et tu évoquais cette phrase...

 

D'accord, j'y reviens. Dit Mârco Valdo M.I.. « Une vie d'homme debout », ce sont les derniers mots de son livre. Lis-la bien cette phrase, c'est la dernière de son livre. C'est tout Vincent, ça ! Fragile, taiseux, presque muet. Là, à ce moment-là où il écrivait cette phrase, il entrait en hominisation. Je sais, je sais, je vois ton œil qui s'agrandit encore. Je parle avec des mots bizarres...

 

Pour ça, oui. Dit l'âne en grattant le sol de son sabot noir et brillant comme le copal. C'est surtout cette histoire d'hominisation...

 

Écoute, mon ami Lucien, je suis désolé, mais ce mot est venu tout seul. C'est un mot qui a vu le jour dans le langage des philosophes et spécialement, chez Teilhard de Chardin, un théologien catholique, qui y voyait le processus de différenciation de l'homme par rapport aux autres primates. D'accord, c'est curieux comme démarche pour un théologien catholique, car c'est absolument contradictoire de ce que raconte la Bible. Juste deux mots à ce sujet : si l'histoire de la Genèse est exacte et même, symboliquement exacte, l'homme est homme dès le départ, rien que l'existence d'une âme et d'une relation particulière à un Dieu (homme créé à son image; où alors, quid de l'orang-outang ou du gorille ? Comme au départ, l'homme n'en était pas ou seulement peu différencié, ce Dieu serait-il aussi à l'image de l'orang-outan ou du gorille) exclurait toute confusion avec les primates et on ne saurait ranger l'homme, même au départ, dans un genre « primate » dont il se différencierait progressivement. Donc, le bon Teilhard était évolutionniste et voyait bien l'existence de liens de l'homme avec la nature et les autres espèces animales. Mais ce qui m'intéresse moi dans l'idée d'hominisation, ce sont les implications qu'elle suppose pour le futur : l'homme est en train de se faire, l'homme est devant nous, c'est un processus évolutif, l'homme deviendra homme par exemple quand il aura supprimé l'exploitation, la misère, la guerre...Pour l'instant, il est assez peu homme et assez barbare; il peut créer, sans doute aussi collectivement, son destin d'homme. Cette vision téléologique de l'homme me plaît assez. Elle me semble donner un sens à l'histoire de l'homme dans la nature.

 

Halte, Mârco Valdo M.I., tu t'emballes. , dit l'âne Lucien en ruant un petit coup à droite pour renforcer son propos. Halte! Tu étais en train de parler de ton ami Vincent et voilà que tu philosophes et que tu te lances dans la téléologie. Kesaco, ce machin-là ? Reprends sans plus tarder ton récit.

 

Je disais donc, dit Mârco Valdo M.I., que ce que je soliloquais au début était la dernière phrase du livre de Vincent sur l'usine. Avant de parler de ce que je voulais te dire, tout de suite, là, à l'instant, mon cher ami Lucien, toi qui viens de si loin dans le temps et qui en as entendu tellement, quelques autres phrases de Vincent, histoire de tâter le climat du livre, sans plus. Je te les livre à la queue leu leu, sans commentaires particuliers :

Endoctrinement :

« Nous sommes là, à moitié endormis, laissant passer ces énormités, cette doctrine qui va modifier notre futur et nous contraindre à des cadences accélérées... »

 

Depuis le temps qu'ils augmentent les cadences, on aurait dû atteindre la vitesse de la lumière, dit l'âne en secouant sa crinière noire comme ses sabots. Il doit y avoir un truc qui fonctionne pas quelque part. Mon avis d'âne, c'est que ça doit résister la matière...

 

Je reprends :

« Comment ça marche une usine ? Ça consomme quoi un ouvrier , comme carburant ? Ça tient le coup comment ? La réponse est la peur. »

Et il y a de quoi avoir peur :

« Ce jour-là, il était seul et ses habits se sont fait happer par une vis sans fin. Qui tourne très lentement. Il a dû la voir venir, sa mort. »

Ou encore :

« Plus que quinze ans avant la pension. Putain, faut pas demander où ils en sont, ceux qui disent ce genre de choses ».

« Ses collègues cherchaient son bras dans l'atelier. Dans l'espoir qu'on puisse lui recoudre. Ils cherchaient une partie d'homme. Entre les machines. »

« L'ambiance de travail est merdique, le bruit et l'odeur fade du chocolat... »

 

Dis-donc, Mârco Valdo M.I., c'est joyeux le monde vu comme ça. Il y a vraiment comme un vent de folie dans votre race. Je commence à comprendre ce que tu veux dire en parlant de l'hominisation de l'homme.

 

Je vois que de lire Vincent te fait penser, je continue :

«  Le bruit, ça vous taraude la tête, ça s'inscrit en vous, ça détruit parce que l'on ne peut rien faire contre. »;

puis,

« Nos sociétés prennent une direction étrange. Dans notre tonitruant silence. »

Un peu de bon sens :

« L'entreprise pour laquelle je bosse a distribué trente-huit millions d'euros à ses actionnaires l'année dernière. Et je pratique l'absentéisme. Qui vole qui ? »

et puis :

« Je ne trouve pas grand monde qui pense comme moi ».

 

Dis-lui à ton ami Vincent, à notre ami Vincent, dis-lui, Mârco Valdo M.I., je t'en prie, que nous les ânes, on pense assez comme lui. Il en sera peut-être bien content.

 

Oh, dit Mârco Valdo M.I., Vincent sera certainement très content de savoir que les ânes pensent comme lui; venant de toi, tu sais, c'est un compliment de penser comme un âne, mon bon Lucien. On continue si tu veux bien; phrase suivante :

« Quelle est cette force étrange qui nous pousse à accepter l'inacceptable, à vivre l'invivable... »

« La barrière est claire pour moi aussi. Je sais qui je suis et ce que je viens chercher ici. La paye et basta. Je ne fraye ni ne pactise. C'est basique, c'est instinctif. »

« Le bal des faux culs est ouvert. De futurs petits chefs. À fond dans la danse. » « J'écris ça au réfectoire, seul. Je sens les vibrations des machines. J'ai même pas faim. Plus faim. Il est deux heures du matin. »

« C'est statistique tout bêtement. J'ai lu que les cadres vient en moyenne sept ans de plus que les ouvriers. Sept ans, ce n'est as anodin, bon Dieu. Et tout cela pourquoi ? » « Malgré tout ça, on rame. »

"Ici, le vrai travail, c'est de nous rendre moutons, soumis. »

« Donc, plus on occupe un poste élevé dans la hiérarchie, moins on a de responsabilités ! Le blessé avec qui j'ai parlé n'avait pas le même point de vue. Ça ne m'étonne pas beaucoup. »

Tu vois maintenant de quoi il cause Vincent dans son livre.

 


 

 

Oui, dit l'âne en relevant la tête qu'il tenait penchée pour mieux écouter, je comprends assez bien ce qu'il pense. Je ne peux que le suivre. Je n'ai pas de conseil à lui donner. Que dit-il encore, s'il te plaît, j'ai vraiment envie d'en savoir un peu plus à propos de ton ami et de son livre.

 

Je vais t'en dire encore de ses phrases, mais pour ce qui est d'en savoir vraiment plus, tu pourrais aller voir la pièce de théâtre que deux ou trois de ses amis ont créée à partir de ce livre.

 

8h pour apprendre

mon métier

16800 a gamberger

SPECTACLE TRAGICO

ROCK & BROLESQUE

D’après « L’usine » de Vincent De Raeve

Aux éditions « couleur livre ».

ADAPTATION : Stéphane Dethier et

Jean-Philippe Wertelaers

MUSIQUE ORIGINALE : John Pittellioen

ARRANGEMENTS : J. Pittellioen/S. Dethier

« Working class hero » ( John Lennon)

«I’m the Walrus » ( Lennon – Mc Cartney)

« Le conditionnel de variété » ( Léo Ferré)

 

Voilà onze ans, j’ai commencé à travailler

dans une usine. J’emballe depuis des piles de

papiers.

Le produit sort de la machine, je vérifie sa

conformité.

Je pose dessus un plastique.

Puis un « top » en bois compressé.

Je scotche les quatre coins.

Colle une étiquette avec un code-barre.

La mets sur la zone d’emballage avec un

transpalette.

Puis j’attends la suivante.

J’en ai emballé cent mille.

Huit heures pour apprendre mon métier et

seize mille huit cent à gamberger.

(Assis sur un corn-flakes,

j’attends que le «vent» vienne….)

 

Je reviens, dit Mârco Valdo M.I., à ces phrases de Vincent que je t'ai promises :

« En fait, je crois qu'on est gênés, rabaissés par la pointeuse, cette saloperie de boîte en plastique blanc. Elle nous tient. Elle nous ramène à noter condition de semi-humains. »

« Séquence suivante, un délégué nous explique qu'il n'y avait pas d'alternative. C'était ça ou la fermeture. Les mêmes mots que la direction. Il est un peu gêné quand même, ça s'entend. »

« J'étais doué. J'ai jeté l'éponge, dégoûté, un soir. »

« Depuis, j'ai appris à moins vouloir le pouvoir. »

« Se rouler une clope, juste le tabac qu'il faut, pas trop serrée, une main experte (ou deux), et boire un café, bien serré. ... parler de tout et de rien. Surtout de rien. »

« Donc il faut se dissimuler pour lire. Un œil pour le livre, un œil pour le contremaître. »

« Nous avons assimilé la norme. Nous la maintenons en vie. Nous la renforçons. »

« C'est qui les méchants alors ? »

« Les solutions techniques pour adapter les machines aux humains existent »

« Cette disposition des lieux conduit au respect de la hiérarchie. Ce n'est pas un hasard. »

« On fait un boulot tellement con... »

 » Je ne cherche pas de promotion. J'observe, je lis, j'écris. »

« Que faire avec des mecs pareils qui encouragent le système ? »

« Suis-je seul à voir les choses comme ça ? »

« Du moment que l'on reste à notre place, les yeux au sol, à faire semblant, sans se poser trop de questions. Des veaux. »

« Pour qui je me prends ? Je suis intolérant ? Oui. Je suis en colère contre votre connerie. Je ne m'excuse pas... »

 


 

 

Quelle colère, dit l'âne Lucien en tirant ses oreilles vers l'arrière, bien aplaties sur le crâne, pour imiter la colère. Je le comprends. Moi non plus, je n'aurais jamais pu; moi aussi, je suis intolérant... »

 

Et puis, dit Mârco Valdo M.I., il est passé de l'autre côté du pont, de l'autre côté du mur. Vincent s'est échappé. Il commence à revivre.

« J'ai envie de faire un jardin qui me ressemble. Je commence à aimer la vie. »

Après tant d'années de STO, ça se comprend.

« Putain quel bonheur. Une grève. »

« Quand il y a du soleil dehors, on le sait. Parce qu'il y a un petit trou dans le toit de l'atelier. »

« En faire un peu plus, si l'autre est malade. »

« Et si je dois m'emmerder trente-huit heures par semaine, c'est qu'il y a un problème. Dont acte. »

 

 

 

 

 

 

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