Lettre à MM. Onem et Forem
Chers Onem et Forem,
Je suis très honoré et ravi de la sollicitude que vous me portez et que vous portez à mes centaines de milliers de collègues chômeurs.
Certains nous appellent des travailleurs sans emploi, mais c'est une blague. En réalité, ce sont ceux qui travaillent qui sont des chômeurs avec emploi; avec un emploi forcément précaire. Qui peut dire, en effet, que demain il aura encore un emploi ? Tandis que nous, les chômeurs, on est sûrs à 90 % que demain, on sera toujours chômeurs.
Croyez-en notre longue expérience de la chose.
Dès lors, on a besoin de vous, chers amis du Forem et de l'Onem, c'est entendu !
Mais vous avez aussi besoin de nous...
Que deviendriez-vous sans nous, les chômeurs ? Y avez-vous seulement pensé ?
Votre raison d'exister disparaîtrait, vous seriez hors d'usage; il ne vous resterait plus qu'à devenir chômeurs. Juste retour des choses.
Vous voyez combien nous sommes solidaires, vous et nous.
Enfin, réjouissons-nous ensemble.
Oui, ensemble; car ensemble, nous sommes (et de loin) la plus grande entreprise du pays. Celle qui licencie le plus aussi, mais là ce sont les mauvais chômeurs que vous mettez à la porte.
La plus grande entreprise du pays ?
Dans le temps, c'était l'armée; maintenant, c'est vous, c'est nous.
Onem, Forem, chômeurs : même combat !
Et le coup de génie, c'est que tout le monde – dans notre entreprise, notre entreprise commune, car nous chômeurs et vous nos contrôleurs, nous pouvons l'appeler ainsi : notre entreprise... le coup de génie, c'est que tous, je dis bien tous, nous travaillons à ne rien faire, à chercher le Graal, à courir après l'emploi qui n'existe pas.
Vous me direz, on peut voir les choses différemment. Certes !
Prenons un point de vue, disons, médical ou psychiatrique, ou simplement, psychologique.
Comment pourrait-on qualifier notre situation et pour tout dire, nos rapports, car nous entretenons des rapports entre nous ?
Posons les éléments de notre affaire.
Vous êtes sûrement à l'aise dans votre vie; vous avez, cher Onem, cher Forem, des revenus décents, de la considération, du pouvoir ; vous êtes puissants, aimés des puissants et respectés.
Nous, c'est tout l'inverse. Nous ne sommes pas à l'aise dans notre vie; nous n'avons pas, cher Forem, cher Onem, de revenus décents ( et ça, vous le savez, c'est vous qui les fixez); pour nous les chômeurs, il n'y a pas de considération (nous subissons un véritable apartheid social, à croire qu'on pue !); quant au pouvoir que nous aurions, autant dire zéro; notre puissance, n'en parlons pas et pour ce qui est d'être aimés des puissants et respectés, vaut mieux oublier !
Ces éléments posés, que pensez-vous de quelqu'un (homme ou institution) qui étant à l'aise, considéré, puissant et respecté profiterait de cette position, profiterait de sa force pour imposer aux faibles que nous sommes nous les chômeurs, pour nous imposer de chercher en permanence, avec des sanctions terribles à la clé, un emploi qui – tout le monde le sait et vous les premiers – n'existe virtuellement pas, de chercher une aiguille dans une botte de foin, midi à quatorze heures, le soleil à minuit, les étoiles dans le puits, un éléphant sur la banquise ou un kangourou dans les Andes.
Vu d'un point de vue médical, psychiatrique ou psychologique (au choix), il faut bien dire qu'un tel comportement est un abus de pouvoir (qui abuse, abusera), mais dira-t-on encore mieux et sans doute plus exactement, un comportement purement et simplement sadique.
Réfléchissez-y !
Un être humain normal n'aurait pas pareille cruauté, pareille impudence, pareil délire.
L'humain qui agirait ainsi, c'est l'évidence, serait considéré comme un malade mental, comme un danger social, comme un fou dangereux.
Mais vous, rassurez-vous, Cher Onem, Cher Forem, vous n'êtes pas des humains, vous êtes des institutions et c'est bien là une partie de notre difficulté à nous comprendre.
Vous nous faites, vous nous avez déjà fait, vous allez nous faire des contrats ! Des contrats comme dans toutes les entreprises, ce qui montre que vous l'êtes donc bien... Des contrats... Quelle absurdité ! La contractualisation du sadisme...
En fait, dans votre univers de travail obligatoire, rappelez-vous le célébrissime Service de Travail Obligatoire – S.T.O. – et ceux qui l'avaient conçu et mis en place. On a dit que c'étaient des nazis, mais c'est très exagéré. Bref, dans cet univers STO, nous les chômeurs, on est considérés comme rien, comme des moins que rien même.
Cependant, une femme, une homme, jeune ou vieux, ce n'est jamais rien.
Une femme, un homme, ça veut vivre, ça veut connaître ses enfants, ça veut tout simplement exister. Une femme, un homme, ça veut bien coopérer, ça veut bien se dévouer, ça veut bien faire ce qui est nécessaire pour que tous puissent vivre, mais faut-il pour autant perdre son temps, perdre sa vie à la gagner. Mais sa vie, une femme, un homme, il l'a déjà.
Une femme, un homme, ce n'est pas une machine à exploiter, ce n'est pas une bête de somme, ce n'est pas un être à terroriser, même au nom de l'économie et de ses lois « naturelles », même au nom de la main invisible.
Un homme, une femme, ça a tout simplement – dès sa naissance – le droit de vivre.
Chers Onem et Forem, n'oubliez pas ça, ne l'oubliez jamais.
Au fait, chers vous deux, le travail ridicule et dérisoire que vous me proposez (si d'aventure, vous m'en proposez), j'en n'ai rien à foutre.
Et souvenez-vous des Canuts de Lyon quand ils chantaient :
« Nous tisserons le linceul du vieux monde
Et l'on entend déjà, la révolte qui gronde... »
Marco Valdo M.I. (Manovale Intelletuale)
OsR
Ora e Sempre : Resistenza !