Les photos de voyage en train doivent, c'est l'évidence, être prises à partir du train, dans le train, ou alors, juste avant ou après le train, sur le quai dans la gare, devant la gare; bref, ce qu'on voudra, mais en relation directe avec le voyage, la gare, les quais, le train, les voies, les traverses, le ballast, ou même un gros plan de cailloux entre les traverses.
Ainsi par un jour d'hiver, le voyageur est à nouveau dans le train. Il est onze heures du matin. Le voyage est assez long ou assez court, selon comment on le regarde. De plus, c'est toujours le même parcours. Il y a bien la lecture, les mots croisés, la rêverie, le sommeil, la conversation parfois; il y a mille choses à faire dans un train. Sans compter les autres.
Si par un jour d'hiver, le voyageur, fatigué de toutes ces distractions, se prenait à nouveau d'intérêt pour la photographie et avec l'appareil qu'il emporte (presque) toujours avec lui, il se mettait à saisir par l'image le charme du voyage.
En même temps, il faut indiquer, car c'est nécessaire pour la compréhension du récit, que Marco Valdo M.I., dont on sait qu'il est un
manœuvre, ne connaît rien à la photographie et déjà fort peu au maniement de l'appareil qu'il transporte pourtant avec lui dans l'espoir de retrouver un jour les cigognes.
Car, une de ses premières et plus éclatantes réussites photographiques, ce furent des cigognes qui s'étaient posées là, sur les lampadaires le long de l'autoroute.
Le voyageur et cette fois également, le conducteur, les avait repérées à l'aller de son matinal trajet, mais il ne pouvait s'arrêter. Il repasserait une heure plus tard, dans l'autre sens. Seraient-elles encore là ?A l'évidence oui, puisqu'il y aura photos. Il y a de cela des années et depuis, plus jamais vu de cigognes à cet endroit. C'est ce qui décida le voyageur-photographe à (presque) toujours emporter son appareil. Quoique ce dernier a souvent changé; l'un fut purement et simplement volé, l'autre fut laissé à ses enfants, un autre encore cassé, mais toujours (ou presque) le voyageur emporte avec lui un appareil.
Pour en revenir au voyage en train, il est surprenant qu'il y ait si peu de gens qui photographient leur voyage, pense le voyageur. Ou
alors, ils photographient seulement à l'arrêt, les étapes, en quelque sorte. Mais le voyage lui-même, dans toute sa fugacité, échappe la plupart du temps.
Étrange, pense Marco Valdo, car tous comptes faits, l'essentiel du voyage ne sont ni le départ, ni l'arrivée, encore moins, le
sur-place. L'essentiel du voyage, c'est le voyage lui-même. Les gens sont trop pressés, trop tendus vers le résultat, vers le but final.
Du voyage, en train par exemple, mais on peut voyager autrement, on retient généralement le point de départ, la gare de – ici, on
mettra un nom de ville ou de village, où le train fait halte – et le point d'arrivée, derechef la gare de.
Mais entre, rien.
Du rien, du vide, du temps. Le temps lui-même est pris en compte, il est chiffré; il suffit de voir le soin maniaque des annuaires et les récriminations sempiternelles et infinies des voyageurs. L'heure exacte, ou le retard chiffré, ou le voyage étroitement délimité entre l'heure du départ et l'heure d'arrivée.
Sinon, rien.
C'est comme la vie de tous les jours, pense Marco Valdo, entre le matin et le soir : rien et entre le soir et le matin, encore
rien.
A moins que l'on s'arrête, qu'on y pense, qu'on ne laisse pas passer et périr certains instants, tous les instants.
Comme les cigognes, si je ne m'étais pas arrêté au bord de l'autoroute, interrompant la course matinale.
Alors, Marco Valdo photographie son voyage, il photographie aussi mille choses sans autre intérêt qu'elles-mêmes. Il se photographie même lui-même en train de photographier en train.