Oui, oui, c'est moi, c'est Lucien qui arrive en claudiquant dans ta direction. Poil au menton. Je viens aux nouvelles, aux nouvelles chansons que tu m'as promises.
Oh, oh, Lucien, calme-toi. Ce n'est pas la foire, ici. Je t'ai promis une chanson, pas des chansons. En tout cas, aujourd'hui, car j'ai encore mille autres choses à faire et voici déjà la nuit qui se lève. Quel couple, elle et le jour. Quand l'un se lève, l'autre se couche et vice (?) - versa. Tandis que toi Lucien, tu ne manques pas une seule séance. Tu es, de ce point de vue, un admirable public. Et tu as les oreilles compatissantes...
Laisse mes oreilles tranquilles, tu sais bien qu'elles sont très susceptibles et qu'elles peuvent se dresser sur la tête à faire peur. Je te montre, dit l'âne en dressant subitement deux grands fourreaux noirs comme l'ébène et droits comme des ifs sur son crâne poilu.
Oh, oh, dit Marco Valdo M.I. en s'esclaffant de surprise, on dirait deux cornes de diable ou d'un zébu noir. Elles sont longues et dures, comme des guerres. C'est assez impressionnant, en effet. Mais enfin, je suppose que tu n'es pas venu pour me montrer tes cornes, je veux dire tes oreilles...
Pas du tout, même, dit l'âne en riant de toutes ses dents d'albâtre. Je suis venu pour que tu me dises cette deuxième version de la chanson de Fabrizio De André sur la Rue de la Pauvreté. Voilà ce que je suis venu faire, dit l'âne sur un ton péremptoire.
Et bien, d'accord, dit Marco Valdo M.I. rasséréné. Voyons, tu te souviens encore de la chanson que je t'ai dite l'autre jour. Celle-ci est une parodie et tu sais que j'aime les parodies. Une parodie dans le style de la parodie politique, celle dont le peuple s'est servie depuis que le monde est monde et la chanson chanson. D'ailleurs, le verbe chansonner dit bien cette parenté de la chanson avec la critique comme arme populaire. La technique de la parodie en tant qu'arme populaire, je l'ai déjà expliquée; elle consiste à prendre un air connu, une chanson connue et de l'utiliser pour parler, chanter, hurler ... avec une certaine ironie contre les faits ou les puissants. Elle s'adapte même à certaines évolutions; disons plutôt qu'elle ressert. Prenons cette chanson sur Guillaume, empereur d'Allemagne et qui commençait par « Guillaume a une jambe de bois, le cœur en carton, les jambes en ficelle... » et vingt ans plus tard, elle devient « Hitler a une jambe de bois... ».
Oh oui, dit l'âne, celle-là, je l'ai déjà entendue.
Une autre est la variation sur la Carmagnole : « Dansons la Carmagnole, vive le son, vive le son... Dansons la Carmagnole, vive le son du canon... », chanson révolutionnaire et républicaine de 1792 devient environ, un siècle plus plus tard, la Ravachole (chanson anarchiste) : « Dansons la Ravachole, vive le son, vive le son, dansons la Ravachole, vive le son de l'explosion... », chanson tout aussi révolutionnaire.
La première, j'en avais aussi entendu parler, répond l'âne en commençant à se dandiner et à esquisser un pas de danse saccadé. Mais j'ignorais tout de la version qui parle de Ravachol... Un anarchiste, Dieu nous en préserve !, vite faisons le signe de croix, comme on dit dans la bourgeoisie.
Oui, oui, Lucien, tu as raison. Dieu nous en préserve ! Et faisons vite le signe de croix. Ravachol était un anarchiste français qui menait à sa manière sa partie de guerre sociale contre l'exploitation et les exploiteurs; et pour tout dire, contre la bourgeoisie, tout comme d'autres anarchistes de son époque : il faisait sauter les bourgeois à coups de bombes. Enfin, c'était quand même des amateurs, les anarchistes - Dieu nous en préserve ! Et faisons vite le signe de croix. I par exemple, on les compare à Guillaume, Adolf ou à ces bourgeois de haut vol qui fondent l'acier, fabriquent des bombes (des industrielles celles-là), des canons, des fusils... enfin, tout ce qui sert à tuer en masse. Dans un match Ravachol contre Schneider – Krupp – Dassault (lequel curieusement, fabrique des avions et non des chars...) – Messerschmitt..., le résultat serait de 1 – 50.000.000. Mais c'est Ravachol que la bourgeoisie appelle « terroriste »... Je te laisse faire la transposition avec les descendants de ces joyeux tueurs en col blanc, en limousine et en jet privé.
Je vois, je vois, dit l'âne en faisant un pas de côté, l'industrie et la globalisation sont passées par là.
Enfin, dit Marco Valdo M.I., tout ceci pour dire que la parodie de De André est tout-à-fait dans une tradition. C'est bien une parodie, mais elle a ceci de particulier, c'est qu'elle a été faite, conçue, interprétée par l'auteur de la chanson originelle. Ça c'est vraiment intéressant.
Quant à la chanson, c'est la même avec des variantes. Tu les reconnaîtra au passage. Quant à son sens, celle-ci dénonce le retour des fascistes italiens vers le pouvoir – depuis, ils s'y sont installés et ils réinstallent à bride abattue ou à marches forcées, comme tu voudras, un régime musclé sous un sourire carnassier. Les personnages invoqués sont d'époque : il y a quelques fascistes, enfin pour respecter la pudeur des temps : quelques ex-fascistes, reconvertis sous d'autres labels : Almirante, fasciste dès avant la guerre, chef de cabinet dans le gouvernement de Mussolini lors de la républiquette de Salò, puis refondateur du MSI (Mouvement social italien), version années 50-60 du parti fasciste, devenu depuis Alliance Nationale et au gouvernement avec Berlusconi... etc. Il y a le pape, qui est très catholique, au point qu'il est difficile d'être plus catholique que le pape. Berlinguer a essayé, mal lui en a pris. Bon, c'est juste pour te donner une idée... IL y a des indications plus précises à la fin du texte.
Dis-moi la chanson, dit l'âne tout impatient, et si j'ai besoin d'explications, je te les demanderai plus tard....
Chanson italienne – Via della Povertà – Fabrizio De André – 1974
Version française – Rue de la Pauvreté – Marco Valdo M.I. – 2008
À la fin de 1974, en préparation de sa toute première tournée de concerts, Fabrizio De Andrè se divertit, à Asti, à chanter cette version de “Via della Povertà” en substituant aux personnages de la chanson les noms de politiciens italiens et d'autres personnages de cette époque, en les insérant dans les situations de ce moment. Au-delà, il y a aussi des variations textuelles importantes et même “dures”...
Le salon de beauté au fond de la ruelle
est plein à ras bord de marins.
Essaye de mander à un d'eux quelle heure il est
et il te répondra « Je ne l'ai jamais su ».
Les cartes postales de la pendaison
sont en vente à cent lires pièce
Le commissaire aveugle derrière la station
pour un indice te lit son infortune.
Et les forces de l'ordre inquiètes
Cherchent quelque chose qui ne va pas
Tandis que moi et ma demoiselle
Nous nous rendons ce soir
Rue de la Pauvreté.
Almirante (1) semble si facile
chaque fois qu'il sourit, il te capture.
Il rappelle tout à fait Bette Davis
avec ses mains appuyées à la ceinture.
Fra' John arrive essoufflé et lui crie
« Mon amour, c'est toi »
amis quelqu'un lui dit de s'en aller
et de ne plus recommencer
et l'unique son qui reste
quand l'ambulance s'en va
C'est Almirante qui balaye le trottoir
dans la rue de la Pauvreté.
Tandis que l'aube assassine la lune
et les étoiles se sont quasi cachées
La demoiselle qui lit la bonne fortune
s'en est allée en compagnie de l'hôte.
À l'exception d'Abel et de Caïn,
tous sont allés faire l'amour
en attendant que vienne la pluie
et de noyer la joie et la douleur
et le Bon Samaritain
Aiguise sa pitié
Il s'en ira au carnaval ce soir
dans la rue de la Pauvreté.
Les trois Rois Mages sont désespérés,
L'enfant Jésus est devenu vieux
et Mister Hyde pleure déconcerté
en voyant Jekyll qui rit dans son miroir.
Ophélie est derrière sa fenêtre
Jamais personne ne lui a dit qu'elle est belle.
À seulement vingt-deux ans, c'est une vieille tantine.
Sa mort sera très romantique
Elle s'en ira en se transformant en or.
Pour l'instant, elle déambule au long
de la rue de la Pauvreté.
Covelli (2) travesti en ivrogne
a caché ses notes dans une malle.
Il est passé par ici il y a une heure
directement vers l'ultime Thulé,
il semblait si timide et si apeuré
quand il a demandé de s'arrêter un peu là
mais ensuite il a commencé à fumer
et à réciter l'ABC
et à le voir on ne dirait jamais
mais il était renommé il y a quelques temps
pour jouer du violon électronique
à la cour de Sa Majesté.
On se prépare pour le 15 juin [3],
Il y a quelqu'un qui commence à avoir soif.
Paul VI [4] a jeté sa tiare,
il s'est déguisé en prêtre,
il gave de force Berlinguer [5]
pour le punir de sa frugalité.
Il le tuera en lui parlant d'amour
après l'avoir empoisonné de piété
et tandis que Paul crie
Quatre sœurs se sont déshabillées
Berlinguer va être violé
dans la rue de la Pauvreté.
Et bravo Leone [6] fameux farceur,
le pays s'enfonce dans la merde.
Dans les chaloupes, les places sont toutes occupées
et les anarchistes tous noyés,
et Agnelli (7) et Indro Montanelli (8)
boxent sur la tour de commandement.
Les joueurs de calypso rient d'eux
tandis que le ciel s'éloigne
et penchés à leurs fenêtres sur la mer
tous pêchent des mimosas et des lilas
et personne ne doit plus se préoccuper
de la rue de la Pauvreté.
À minuit pile, les policiers
font leur travail habituel;
ils mettent les menottes aux poignets
de ceux qui en savent plus qu'eux.
Les prisonniers sont traînés
sur un calvaire improvisé là tout près
et le caporal Adolf les a avisés
qu'ils passeront tous par la cheminée
et le vent rit fort et personne ne réussira
à tromper son destin
dans la rue de la Pauvreté.
J'ai eu ta lettre justement hier.
Mais raconte tout ce que tu fais,
Mais il faut pas être ridicule
ne me demande pas « comment vas-tu ? ».
ces gens dont tu me parles
sont des gens comme nous tous
Il ne me semble pas que ce soit des monstres
Il ne me semble pas que ce soit des héros
et ne m'envoie pas de tes nouvelles encore
Personne ne te répondra.
Si tu persistes à m'expédier tes lettres
À la rue de la Pauvreté.
Giorgio Almirante (Salsomaggiore /PR/ 1914 - Roma 1988). Leader du MSI (Mouvement fasciste italien d'après-guerre; maintenant, Alliance Nationale de G.Fini). Ex repubblichino e secrétaire de la revue "La difesa della razza" (La défense de la race).
Alfredo Covelli (Bonito /AV/ 1914 - Roma 1998). Personnalité de premier plan du MSI où il représenta l'aile monarchique. On trouve trace de son monarchisme dans le dernier vers de la strophe.
15 juin 1975 – le PCI fait un bond en avant aux élections. Berlinguer est secrétaire du parti.
Paul VI – c'est le pape de l'époque.
Rapprochement (le « compromis historique »...) de Berlinguer avec les catholiques. Rencontre avec le pape.
Giovanni Leone, président de la République. Devra démissionner suite au scandale Lockheed – pots de vin.
Agnelli – « l'avocat »...
Indro Montanelli (mort en 2001) avait fondé en 1974 « Il Giornale ». Ex (?)-fasciste.