Tiens, qui voilà ? , dit l'âne d'un air guilleret en abandonnant la haie qu'il était en train de réduire très fortement. Ne dirait-on pas Marco Valdo M.I. ?
En effet, c'est lui-même, dit Marco Valdo M.I. J'ai été retenu plus longtemps que je ne le pensais. Je serais bien arrivé plus tôt si des amis ne m'avaient attiré dans un traquenard ; bien sympathique, rassure-toi.
Et vous avez parlé trop, sans voir passer les heures. C'est çà ?, dit l'âne Lucien en levant le front et en dardant son regard droit sur Marco Valdo M.I. Dans son regard, on pouvait quand même deviner une poutre d'ironie.
Et bien, je dois bien l'avouer, çà ressemble à çà. Il y avait longtemps que je les avais vus et en plus, j'avais aussi envie de causer un peu. Mais qu'importe, je suis quand même arrivé à notre rendez-vous.
Et tu es prêt pour me raconter la suite de l'histoire des Achtung Banditen et de me parler de la maman de Marco
Camenisch et de la rencontre avec son fils en prison... ? Je suis venu spécialement pour ça, pour savoir la suite et je serais bien triste que tu ne me la racontes pas...
Et bien, tu vas être comblé. Je vais d'abord, là tout de suite, te faire connaître cette venue de la maman de Marco Camenisch dans la prison de Pise. Cette rencontre est rapportée par un ami de Marco qui va accompagner la maman de Marco tout au long de ces années; je crois bien que c'est Piero Tognoli, l'éditeur du livre. Mais souviens-toi qu'elle est Suisse et qu'elle doit chaque fois faire un long trajet. La plupart du temps une fois par mois quand il lui est permis de voir son fils... ce qui n'a pas toujours été le cas, comme tu vas le voir. De plus, tu le verras aussi dans la suite, Marco Camenisch va être très souvent changé de prison et donc, les itinéraires varieront beaucoup. De cela, on reparlera plus tard. Voici donc, la première visite de la maman à son fils blessé et prisonnier; un fils, je te le rappelle, qu'elle n'a pas vu depuis dix ans – au moins.
Avec une poignée de main et un sourire à peine esquissé, elle se présente comme Annaberta Gehrig, veuve Camenisch. C'est la mère de Marco.
Des amis de famille du Val Poschiavo l’accompagnent et elle est contente de connaître celui qui a partagé les derniers jours de liberté de son fils. Elle a un moment d’émotion, mais elle se reprend immédiatement.
Dans la matinée, à Pise, elle a réussi à avoir sa première rencontre avec Marco.
Elle debout, lui étendu sur la couchette, avec ses jambes blessées, qui cherche à se lever pour la tranquilliser, pour lui montrer que ses blessures ne sont pas si graves. Elle porte avec dignité un grand poids sur ses épaules et elle aurait préféré ne pas revoir Marco et le savoir libre. Pourtant, cela n’a pas été possible et maintenant, en pensant aux dures années qui barrent tout futur de liberté à Marco, elle se force.
Le plus petit et le plus rebelle de ses enfants.
Nombre de nous voudraient une mère pareille. Spontanément, nous décidons de l’adopter, mais aussi de nous faire adopter par elle.
Ah, dit l'âne, c'est terriblement émouvant cette première retrouvaille. Mais pourquoi as-tu choisi ce tableau pour le placer ici dans cette histoire ?
Et bien, mon bon ami Lucien, c'est là une longue histoire aussi. Et il y aurait beaucoup à dire à ce sujet. Je vais essayer de te répondre cependant. Ce tableau représente la sorcière et son fils ; une sorcière réelle que le peintre avait rencontrée et chez qui il avait logé à Aliano en Basilicate quand lui-même était exilé là par le régime fasciste. C'était dans les années 1930, le peintre est Carlo Levi et l'écrivain Carlo Levi parle de cette femme dans « Cristo si è fermato a Eboli ». Tu remarqueras diverses choses dans ce tableau : sans détailler - le bleu, le voile sur la tête, la posture... C'est une vierge à l'enfant, c'est une sorcière. En réalité, je veux dire dans la réalité des temps, c'est la vierge qui a copié, c'est la vierge que l'église a substitué à la sorcière, cette mère éternelle et si maternelle, celle qui soigne, qui console et qui apporte l'amour. Quand j'ajoute que Carlo Levi a séjourné dans les prisons mussoliniennes, qu'il a été transporté en cage de Turin à Rome, de la prison de Turin à Regina Coeli (Reine des cieux...), tu comprends que ce n'est pas là un choix anodin. Une autre fois, je te raconterai l'histoire de Carlo Levi et de l'architecte concepteur de prison... et celle d'Antonio Gramsci qui pourrit dans les prisons italiennes, jusqu'à en mourir... Si on a le temps, un jour.
Oh, oh, dit l'âne en se frottant à l'arbre, tu en as des choses à raconter...Mais dis-moi quelques nouvelles de la suite, qu'on avance un peu dans cette histoire...
Donc, pour répondre à ton souhait, je vais te dire quelques passages du livre, parfois courts, très courts : une phrase ici, une phrase là et parfois, un peu plus long. On ira ainsi picorant en suivant la ligne du temps et les diverses voix du chœur qui l'une après l'autre nous feront entendre des parties de ce chant choral. Je te dis ça pour que tu comprennes bien comment ce récit est construit et que tu ne t'étonnes pas de voir surgir toutes sortes d'intervenants ou pareillement, que l'on parle de toutes sortes de personnages. En somme, c'est un peu comme dans la réalité, les gens vont et viennent, l'un parle d'une chose, l'autre d'une autre; les interlocuteurs changent selon les jours, selon les lieux...
Pise, 11 décembre 1991.
Marco dit :
Les gens de Carrare et des environs que j’ai connus, une fois surmontée la défiance initiale, m’ont toujours parlé avec respect et sympathie. J’ai de bons souvenirs et j’espère autant d’amis, amies : marchand de journaux, baristes, petites vieilles, charcutiers…
...
À présent, je n’ai plus rien et j’ai tout, grâce à la solidarité de mes actuels compagnons d’aventure. Je suis un rebelle social solitaire, mais mon action, mon sentiment et ma pensée ont une valeur clairement collective.
Pise, 3 janvier 1992.
Souffle le vent, hurle la tempête, mes jambes rompues, et pourtant, il faut avancer. Ils (re)commencent à sévir. La récente rencontre refusée avec ma mère et les huit terribles jours aux Marassi de Gênes en sont la démonstration.
Aujourd’hui, la lettre de Giancarlo, préoccupé pour moi, m’est arrivée et j’ai répondu à Ovidio, mon très cher compagnon de cellule dans la prison de Massa.
Oh, oh, ça va être une fameuse gymnastique pour suivre ce récit, dit Lucien.
Sans doute... mais je ne vois pas d'autre façon de procéder. Mais aussi bien, dans la vie, dans la tienne, dans la mienne, on se trouve également face à des gens qu'on n'a jamais vus et avec qui il faut bien parler et dont on ne comprend pas toujours tout de suite la situation, ce qu'ils disent ou ce qu'ils viennent faire là. Parfois, souvent même, il faut se contenter d'enregistrer ce qui est dit et d'attendre d'y comprendre quelque chose ou des fois, de n'y comprendre rien. C'est ainsi que les hommes vivent... N'est-ce pas ?
Vu comme ça, je commence à comprendre ta technique de récit.
C'est la seule manière. Évidemment, je pourrais donner des explications détaillées pour chaque chose nouvelle, mais on n'en sortirait pas et ensuite, je n'ai pas l'habitude de prendre les lecteurs ou les auditeurs pour de parfaits imbéciles. Et donc, voici un passage que j'aime vraiment beaucoup et en le lisant, tu vas comprendre pourquoi. Il ajoute véritablement une dimension à notre histoire...
Toujours au début janvier 1992, c'est à nouveau la voix off de Piero Tognoli qui raconte :
Nous entendons Annaberta au téléphone pour un salut et nos vœux de bonne année. Elle est encore fort déçue de la visite refusée, mais surtout pour le transfert de Marco à Gênes.
Elle se trouve dans le canton de St Gall, chez sa sœur et chez son vieux père, qui a ses infirmités dues à son âge vénérable. De la Suisse à la Toscane, elle doit en dévorer des kilomètres pour concilier l’assistance à son père et les visites à son fils.
Le grand-père de Marco a désormais 105 ans et Annaberta nous a raconté son activité passée d’apiculteur et sa passion pour sa vie simple au contact des ruches.
Marco ressemble beaucoup à ce grand-père que les autorités n’ont jamais pu incriminer quand, à leurs questions, il a répondu que son petit-fils avait bien fait de faire ce qu’il avait fait. Pour fêter son octantième anniversaire, la fanfare communale avait commencé par jouer sous ses fenêtres pour saluer son an nouveau.
Les années se sont lentement passées et l’un après l’autre, les musiciens de la fanfare sont morts. Lui est encore dans sa maison. Les rythmes tranquilles des ruches lui ont enseigné à ne pas se presser.
Espérons que Marco lui ressemble aussi en cela.
Elle me plaît bien cette conclusion... Je pense que pour l'heure, nous arrêterons ici. Sauf pour dire que j'aime beaucoup ce passage rien qu'à l'idée, que si je compte bien, Marco Camenisch devrait quand même un jour sortir de prison et selon mes calculs, il lui resterait encore quelques dizaines d'années à vivre.
Et puis, aussi à l'idée qu'il en ira de tous ceux qui ont participé à l'emprisonnement et à la torture de Marco (car tu verras que c'est une longue torture que l'on pratique contre cet homme... et contre bien des autres aussi qui ont eu le tort de se révolter d'une manière ou d'une autre contre leur société) comme pour les musiciens de la fanfare, qui avaient fêté les quatre-vingts ans du grand-père.