Aujourd'hui, dit Marco Valdo M.I., je suis assez fatigué. Tu voudras bien que je te donne seulement une chanson de Testa et basta.
Oui, oui, dit l'âne en faisant un joli mouvement du corps et de la queue. Et même, je ne te demanderai pas pourquoi tu es fatigué, ni ce que tu as bien pu faire la nuit dernière.
Tu vois, Lucien mon camarade, j'en ferai juste un petit commentaire pour l'introduire, pour que tu ne sois pas à te demander de quoi cette chanson peut bien vouloir parler. C'est souvent comme ça
avec les chansons; il y en a certaines qu'on ne comprend qu'à la fin et encore, pas toujours la première fois. Mais...
Et comment que j'aime que tu introduises un peu la chanson et que tu m'éclaires sur ce qu'elle dit, dit l'âne en faisant un tour sur lui-même pour se dégourdir un peu. C'est plus agréable, il ne
faut quand même pas oublier que je suis un âne...
Animale scherzoso... Tu te fous de moi et tu as bien raison, mon ami Lucien. Ce doit être la fatigue qui me fait déparler. Mais enfin, voilà ce qu'elle dit cette chanson. Elle dit l'homme qui
tend la main au feu rouge... Tu sais celui - mais dans les villes, aux carrefours, aux grands carrefours où les files d'auto attendent longuement de pouvoir passer - (ou celle) qui vient frapper
à la vitre de l'auto et qui tend la main pour quelques ronds, pour une pièce, pour une cigarette... Tu sais aussi ou tu le devines qu'il y a des gens (mais enfin, est-ce encore des gens ?) qui
refusent cette petite aide, ce geste... Je veux dire qui le refuse toujours et avec dureté ou le masque froid de la rigueur et du bon droit. Brel disait : chez ces gens-là, Monsieur, on ne pense
pas, on compte. Tu me diras, il y a bien des États qui expulsent ces mendiants manu militari ou qui mettent en prison ceux qui tendent la main au feu.
Et bien et en direct, c'est un de ces hommes-là , un de ceux qui tendent la main au feu qui parle et qui renvoie comme un miroir, comme une vallée de montagne renvoie l'écho, les sensations, les
ressentiments de ceux qui sont dans les voitures.
Bon, bon, on va voir ça., dit l'âne au pelage irisé par les rayons ras du soleil qui glissent entre les mouvements du feuillage.
Avant de te dire la chanson, une dernière chose. Toi, comme tu es un âne, comme tu nous regardes, nous les humains avec un regard d'âne, un peu du point de vue de Sirius, en quelque sorte...
Oh, oh !, je t'arrête tout de suite, Marco Valdo M.I., laisse-moi te dire que je ne connais pas ce Sirius et que je ne vois vraiment pas quel pourrait être son point de vue, ni ce qu'il aurait à
voir avec le mien ou celui des ânes en général...
Oh, calme-toi, Lucien mon bon ami. Sirius est une étoile; Sirius est même l'étoile principale de la constellation du Grand Chien. Vue de la Terre, Sirius est l'étoile la plus brillante du ciel
après le Soleil. De toute façon, elle est située tellement loin qu'elle est hors de toute influence locale et que celui ou celle qui serait placé sur Sirius aurait un point de vue tout à fait non
pas objectif, mais au moins, doté d'un certain recul.
Ah, ah, dit l'âne en se souvenant de son ami le singe Bosse de Nage, maintenant, je comprends mieux...
Donc, laisse-moi finir, sinon je vais perdre le fil des idées, pourrais-tu croire que quelqu'un puisse se soumettre à pareilles rebuffades, à pareils regards, à
pareille hostilité, à pareille méchanceté - sans compter les débordements divers : insultes, grossièretés..., sans que cela lui pèse, sans que cela ne soit - à ce moment et dans les conditions où
il (elle) se trouve - la seule solution d'urgence qu'il entrevoit ? Celui qui croit que la chose est facile, que c'est là une position agréable, pourquoi ne le fait-il pas, est-il seulement
capable de penser, de se mettre un instant à la place de l'autre ? Crois-moi, Lucien mon bon âne d'ami, il n'est jamais facile, ni agréable d'être le solliciteur (quand il s'agit de soi...), mais
là, c'est vraiment une épreuve très dure. D'autant plus dure que le regard glacé ou courroucé de celui qui refuse même le contact, n'est autre que le masque de sa propre peur, sa propre terreur
d'être un jour ce pauvre-là qui lui tend la main.
Je te crois bien, c'est un peu ce que j'allais dire. Pour une fois, Marco Valdo M.I., laisse-moi conclure. Tu sais que je suis un âne, que je suis un animal domestique, une bête de somme, un être
négligeable - hors son rôle de machine à porter, à tirer ou à pousser, un ouvrier en somme - et que donc, je connais bien cette humiliation que l'autre te fais de la honte qu'il a de lui-même et
de sa peur. Certains sont gênés d'avoir peur, alors pour camoufler ce qu'ils ressentent, ils font les fiers à bras et par exemple, ils battent leur âne à coups de bâton, de pied... Je suis donc
un animal et il te souviendra qu'un certain Orwell avait écrit un petit livre qu'il avait intitulé Animal's Farm - la Ferme des Animaux. En gros, c'est l'histoire d'une ferme où les animaux se
révoltent et finissent par créer une ferme où il n' y a plus d'intervention humaine, dont les hommes ont été chassés. Et les cochons finissent par prendre le pouvoir et par transformer en
esclaves les autres animaux et par s'empiffrer comme des cochons, précisément. Et bien, ma conclusion est celle-là : Mon bon Marco Valdo M.I., pour l'instant, nous vivons tous dans cette ferme et
les cochons sont au pouvoir.
Toile d'araignée
De l'album "Da questa parte del mare" (2006). C'est un album construit sur le concept des migrations modernes, sans démagogie, sans facilité ou rhétorique. Gianmaria Testa a déclaré à ce propos : « Je parle de ce racisme instinctif qu'ont jusqu'aux enfants, qui est le racisme envers n'importe quelle différence. Ce racisme doit être combattu par l'intelligence, par le raisonnement. Je m'explique très bien celui des Italiens, y compris mon sentiment d'aversion, quelquefois. Je me l'explique, mais je ne l'accepte pas. Ce sont deux choses différentes : je me l'explique, mais je pense qu'il n'est pas juste de l'avoir et qu'il faut le contrecarrer, de quelque manière. »
Dans les concerts, avant de commencer, il lit toujours cette poésie :
Naufrages
(Erri De Luca, du recueil "Solo andata")
Dans le canaux d'Otrante et de Sicile
Des migrateurs sans ailes, paysans d'Afrique et d'Orient
Se noient dans le creux des vagues.
Un voyage sur dix s'accroche au fond.
Le paquet de semences se répand dans le sillon
creusé par l'ancre et pas par l'araire.
La terre ferme de l'Italie est une terre fermée.
Nous les laissons se noyer pour nier.

Je suis une toile d'araignée suspendue
Je suis l'eau qui stagne pourrie
Je suis la croûte de sang qui suinte d'une vieille blessure
Je suis une mouche qui salit le verre
Je suis la braise qui abîme le coussin
Je suis un réveil qui sonne par erreur trop tôt le matin.
Et je suis un chien qui aboie la nuit.
Je suis le vernis qui salit l'habit
Je suis un train arrivé en retard quand tout est fini
Et je suis teigne, angoisse, embarras
Je suis un grumeau de sel entre les dents
Je suis la clé laissée au bureau qui a fermé ses portes.
Je suis du courant qui manque en hiver
Je suis la roue dans le fossé
Je suis celui qui tend la main... au feu rouge
Je suis une tempête sur le blé mûr.
Je suis le sanglot qui vient et qui ne passe pas.
Je suis l'anneau précieux perdu dans l'eau la plus profonde
Je suis un marteau sur le doigt et sur le mur
Je suis une lettre qui n'arrive pas
Je suis la chose inutile qu'on a jetée et qui maintenant servirait
Je suis la queue au mauvais endroit
un chat noir sur la route,
une correspondance perdue, partie d'un autre quai
Je suis la main poisseuse qui serre.
Je suis le sucre à la place du sel.
Je suis la maîtresse secrète qui appelle à Noël
Je suis le sable qui pousse dans le lit,
le scarabée qui te grimpe dessus,
Je suis celui qui tend la main... au feu rouge.
Je suis le grain dans l'engrenage
Je suis le revers qui n'a pas de médaille,
Je suis l'aiguille trouvée avec le pied dans le tas de paille.
Je suis le billet gagnant perdu.
Je suis le robinet qui goutte.
Je suis la salive crachée qui atteint et souille la face.
Je suis la porte qui se referme sur le nez.
Je suis le refus auquel tu ne t'attends pas.
Je suis la honte privée clouée au pilori
Je suis la main gauche du hasard.
Je suis le silence qui glace un salut.
Je suis un secours qui arrive en courant, mais trop tard.
Je suis la gaffe qui aggrave le dommage.
Je suis la chose que tu veux et que tu ne peux pas
Je suis celui qui tend la main... au feu rouge.
Je suis la gaffe qui aggrave le dommage
Je suis la chose que tu veux et que tu ne peux pas.
Je suis celui qui tend la main... au feu rouge.
Chanson italienne – Tela di Ragno – Gianmaria Testa – 2006
Version française – Toile d'araignée – Marco Valdo M.I. - 2008