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Achtung Banditen (6)

J'attendais depuis un petit temps déjà au bord du chemin, protégé du vent par le talus et bien à l'abri du soleil. Je somnolais l'oreille tendue vers les bruits caractéristiques des petits sabots de l'âne Lucien auquel j'avais dit que je l'attendrais à cet endroit. Quel bruit peut bien faire un sabot sur le chemin et quatre sabots qui se poursuivent en cadence ? Toc, toc, toc, toc... ou clac, clac, clac, clac... Et comment écrire le tempo ? Et si d'aventure, l'âne boitait ? Ou s'il marchait à pas feutrés ? Juste pour faire une blague. Il serait bien capable de le faire, mon ami Lucien.


Toc, toc, toc, toc... clac, clac, clac, clac ... Toc, clac, toc, clac ...


Me voici, j'arrive, dit Lucien en sautillant allègrement par dessus la flaque qui avait transformé le chemin en miroir et qui s'amusait à refléter les nuages. Je vois que tu vas bien et que tu es en pleine forme, pas fatigué pour un brin. Salut à toi, ô, mon ami.


Ne sois pas si ironique et faussement solennel, contente-toi de me dire bonjour ou bonsoir ou simplement ciao. Salut à toi aussi donc, ô mon ami.


Tu te moques, je le vois bien et ce n'est que justice. Raconte-moi plutôt une de tes histoires. J'aimerais bien entendre un peu parler de notre ami Marco Camenisch. Enfin, je dis ami, car à force de suivre ton récit, j'ai comme l'impression de le connaître et qui sait, je l'ai peut-être croisé dans un de mes périples. Ou alors, on dirait qu'il ferait partie d'une sorte de grande famille à travers le monde, dont nous ferions partie aussi. Et de ce fait, j'ai eu beaucoup de plaisir à connaître son grand-père et j'ai beaucoup ri avec cette histoire de fanfare. Alors, dis-moi...


Et bien, Lucien mon ami, tu vas être très content, je vais en effet te dire la suite de cette histoire de Marco Camenisch. Enfin, je ne suis pas trop sûr si tu vas tant t'amuser que ça, car elle est terrible aujourd'hui. Marco Camenisch est en prison, il est toujours blessé et les gardiens, même dans les unités de soins ne sont pas précisément des infirmières pleines de prévenances. Bien au contraire, ils se comportent de manière... comment dire ? En fait, je ne sais pas comment dire, tu verras par toi-même, c'est assez indicible, c'est franchement inqualifiable tant ça dépasse l'entendement. D'ailleurs, un médecin ou un infirmier ou n'importe qui dans la vie civile qui se comporterait ainsi, crois-moi, on l'enverrait vite fait en prison et pour longtemps. L'ennui avec les gardiens, c'est qu'ils y sont déjà...


C'est vrai, dit l'âne en secouant ses pattes arrières qu'il avait malencontreusement laissées dans la flaque qui fait le miroir au milieu du chemin. Mais connais-tu ou as-tu entendu parler de cette pensée, réflexion où il est question du prisonnier et du gardien. C'est un problème de logique et tu sais que  de mon temps, il y avait plein de philosophes qui s'intéressait beaucoup du côté d'Éphèse, aux questions de logique. La question logique est : qui du gardien ou du prisonnier est le plus prisonnier ? Il arrive en effet parfois que même les prisonniers sortent de la prison et s'en retournent vivre dans d'autres lieux. Quant au gardien, s'il veut conserver son emploi de gardien, bien sûr, il est condamné à vie. Mais enfin, ceci est une histoire d'âne et nous éloigne de notre histoire. Commence, si tu veux bien.


Et bien, voilà... Nous sommes à Pise, dans la prison, le 23 janvier 1992; il y a donc seize ans. C'est Marco Camenisch qui raconte lui-même ce qui suit :



Dans la prison locale, un carabinier me notifie un mandat d’arrêt international avec un ordre de transfert, émis par le président de la Cour d’Appel de Gênes, Ghiglione. Je reçois, du même, l’ordre de comparution pour « identification personnelle et mon éventuel accord pour l’extradition. » Ceci, le lundi 23 décembre. Lundi ou mardi prochains est prévu l’enlèvement du plâtre de ma jambe gauche, opérée de la rotule, brisée par un projectile. Ma jambe droite a été libérée du plâtre il y a trois jours, mes muscles atrophiés me rendent incapable de marcher. Réhabilitation et physiothérapie doivent encore commencer au CDT (Centre de diagnostic thérapeutique) de Pise ; je sors en chaise roulante ou en civière et mes transferts nécessitent une ambulance. Je signe dans le registre ma renonciation à comparaître, mais le même Ghiglione me communique l’ordre de comparution forcée. Pendant la journée, la rencontre entre moi et ma mère est refusée, les militaires de Pise considérant comme insuffisante la permission permanente donnée par le GIP (juge d'instruction) de Massa. Le transfert à Gênes est annoncé pour dimanche matin. Pour l’occasion, sans qu’il en soit informé, le médecin responsable est démis temporairement du CDT de Pise.

A Gênes, après une fouille minutieuse, même du plâtre, ils me mettent dans une cellule simple du CDT et, malgré mes demandes répétées, sans planton. Un infirmier m’apporte la gamelle et l’urinal et à tout de rôle, ils insistent pour que je me lève pour ceci et cela, jusqu’à ce que fatigués, ils laissent tomber. Ils sont bien informés sur les accusations à mon encontre, sur ma disposition d’esprit et ma dangerosité. Malgré l’évidence du plâtre et de mon atrophie, ils ignorent systématiquement mon état de santé. Ils singent la prison spéciale, ils me prennent mon briquet, mon coupe-ongles et la crème pour la peau sèche, que je dois demander et rendre à chaque usage. Après la première fois que je demande mon briquet, les militaires me le laissent. J’appelle un soldat et il me répond « Je ne peux pas venir ». Je demande à un autre soldat de me passer une bouteille d’eau des détenus d’en face et il me répond que le brigadier interdit de me passer quoi que ce soit. Il me conseille d’aller boire au robinet.

La matinée suivante, un moins zélé fait passer une boîte de lait, une bouteille d’eau et un café. C’est l’unique « fourniture » qui m’est concédée en huit jours. Je ne reçois pas de vaisselle. Des couverts en plastique, un plateau pour le café au lait et des assiettes jetables sont mis à ma disposition par les détenus. Au début, en contorsionniste, je prends la nourriture depuis mon lit à travers le judas de la grille fermée, ensuite le détenu qui apporte la nourriture se fait ouvrir à chaque fois, pose la nourriture sur la commode et jette les restes du repas précédent dans le seau à détritus. Vers la fin de mon séjour, il dit aux soldats qu’ils feraient mieux de me tuer plutôt que de me traiter ainsi.

Le 23 au matin, avec une escorte massive et chorégraphique, ils me conduisent au tribunal en ambulance. Après des discussions, des ordres et des contrordres divers, le président descend de son bureau, car l’ascenseur ne peut pas contenir la civière et les escaliers sont trop étroits. Quelques questions et on constate ma présence absolument inutile autant que celle de l’interprète dérangée expressément . J’informe mon avocat de l’abandon hygiénico-sanitaire et de mon intention de commencer une grève de la faim pour solliciter mon retour au CDT de Pise. Le président, sur la demande de l’avocat, dit ne pas savoir s’il y aura un transfert ; pendant ce temps, il s’amuse finalement à me demander : « Comment donc faites-vous sauter les pylônes ? »

De retour aux Marassi à Gênes, le responsable sanitaire du CDT m’assure de son intérêt immédiat et il me garantit que je partirai demain ou après. En soirée, j’entends qu’il donne à l’infirmerie l’instruction pour mon retour à Pise. Plus tard, un prêtre qui remarque le courant d’air froid qui sort de ma cellule salue gentiment et me demande de me lever et de fermer la fenêtre, restée grand ouverte depuis le matin. Je lui montre ma jambe plâtrée jusqu’à l’aine, j’explique ma situation et la nécessité d’un planton. Il en reste frappé, dit que c’est inhumain et il enjoint au soldat présent de fermer la fenêtre. Le soldat refuse « par principe, sinon après je devrai courir pour tout », en se référant peut-être à la pisse à vider.

Le 26 décembre apparaît le directeur sanitaire et il hausse les épaules : « Que pouvons-nous y faire… » A midi, je déclare la grève de la faim et dans le corridor, s’élève une vague de haine et de mépris de la part des soldats et des infirmiers. Un militaire se distingue en incitant à haute voix à un tabassage nocturne, il dit « Charogne, terroriste, assassin ! », que je m’étais mal comporté chez le magistrat, que pour lui, de tendance fasciste affirmée, il en faisait une question personnelle. Un autre dit qu’il me tuerait si cela ne lui procurait pas des ennuis. Ils parlent de me rompre les os, plusieurs fois, j’entends « et puis, il s’en va demain ! »

Par crainte du passage à tabac et dans l’espoir que mon transfert soit imminent, je déclare le retrait de ma grève. Ils m’ont roulé. Aucun transfert et je décide de laisser passer les fêtes et puis, de le faire sérieusement.

Lundi 30 décembre, à l’aube, un militaire me demande de préparer mes affaires. J’insiste pour savoir quelle heure il est. Les jours toujours au lit sans heures d’aération, le stress nuit après nuit passées à protéger préventivement les endroits blessés, ma nuque et mes reins d’éventuels tabassages m’ont fait perdre la notion du temps. Il est 7 h 05 et je pousse un soupir de soulagement.

Ils semblent désormais convaincus que je ne peux pas marcher et pour la première fois, ils ne me menottent pas dans l’ambulance. Les carabiniers sont très tendus et ils craignent une tentative de libération.

Mon abandon hygiénico-sanitaire subi à Gênes provoque des réactions disparates parmi les médecins, les infirmiers et les militaire du CDT de Pise. Cela va de l’orgueil pour leur « propre » CDT à l’indifférence, jusqu’au cynisme du directeur Ceraudo qui sait seulement me dire : « Il ne faut pas avoir à faire à la justice. » Tel est par ailleurs le credo dominant des médecins carcéraux, soumis au commandement militaire de la «  justice » d'État plutôt qu’à leur serment éthico-professionnel.

Le Marassi est connu parmi les détenus comme une prison où « On est mal ! On est mal ! » et la prédominance du commandement militaire sur les exigences et les compétences médico-sanitaires produit des morts et des affaires glauques et honteuses, infiniment plus criantes que la mienne. C’est le résultat de la structure et de la politique d’une justice basée sur l’inobservance systématique de ses propres lois et garanties, le tout légitimé par le bombardement systématique de l’opinion publique par les mass-media. Des mensonges répétitifs et obsessionnels à propos de la montée des séquestrations, de la mafia et de la criminalité.




Voilà, j'arrête là pour aujourd'hui, dit Marco Valdo M.I. Il faut bien s'arrêter quelque part et l'histoire de Marco Camenisch est encore longue....


Oui, tu as raison, dit Lucien l'âne au poil hérissé et aux oreilles toutes plates, tirées vers l'arrière comme lorsqu'un chat est inquiet ou très fâché. C'était bien assez comme ça. Laisse-moi le temps de me remettre de l'émotion et de la colère que je ressens. Mais je veux connaître la suite de cette histoire, car j'imagine qu'il y aura encore bien des choses qui vont se révéler au jour...




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