Ah, Ah, dit Lucien l'âne aux dents luisantes, je suis content de te voir, Marco Valdo M.I., car l'autre fois, tu m'avais promis de me faire connaître ce commentaire à propos de cette chanson « Ils sont venus... ». Est-il prêt ?
Oui, oui et je vais même te le servir tout de suite. Tu verras, il est assez plaisant à lire. C'est un peu comme une enquête – et de fait, c'en est une; mais on ne sait trop finalement qui est le coupable.
Que veux-tu dire ?, demande l'âne en levant sa queue en point d'interrogation.
On a un peu l'impression que le brave Bertolt est soupçonné d'une sorte de plagiat ou de détournement de pasteur, je veux dire de sermon de pasteur. Qu'une kyrielle de pasteurs s'agitent dans d'insondables revues pour retrouver la paternité de ce texte et qu'en somme, on court après une vérité toute simple. Ce serait bien le pasteur Niemöller qui serait l'origine de ce texte. Quoique, l'autre jour, tu m'as dis que tu en avais déjà eu connaissance à Ephèse de ton temps.
Oui, je l'ai dit et je le maintiens. D'ailleurs, où donc Mathieu l'aurait-il pêchée cette histoire ?Mais quand même, au fond, toute cette affaire de paternité n'a qu'une importance relative, ce qui compte en finale, c'est l'histoire elle-même et elle est très forte, très archétypique. Un peu comme l'histoire de l'ennemi et de la rivière. Tu sais, celle qui dit « Assieds-toi au bord de la rivière, tu verras passer le cadavre de tes ennemis. » Ou encore, celle de l'homme et du poisson.
Oui, celle qu'on avait attribuée au Grand Timonier : «Si tu donnes du poisson à un homme, il mangera le poisson, une seule fois. Si tu lui apprends à pêcher, il en mangera toute sa vie. » D'accord, mais il faut aimer le poisson et bien entendu, éviter de pêcher le cadavre de ses ennemis. Et bien, cette histoire, Lao Tseu la racontait déjà. De qui la tenait-il ? Il ne nous l'a pas dit.
Peut-être du pasteur Kaltenborn ou du romancier Biondillo... dit l'âne en hoquetant. À moins que ce soit encore Bertolt Brecht qui l'ait racontée à Lao Tseu. Allez savoir...Mais rappelle-toi, Marco Valdo M.I., on ne peut pas rire de tout et de n'importe quoi. À mon avis, tu devrais faire attention...
Et toi aussi, bougre d'âne.
Voici donc le commentaire :
In fine, il semblerait bien qu'il faille attribuer cette poésie à Martin Niemöller (1892-1984), théologien et pasteur luthérien allemand, soutint dans un premier temps le nazisme pour en devenir ensuite un opposant. Arrêté une première fois en 1935 pour avoir attaqué l'idéologue raciste Alfred Rosenberg, il fut libéré à l'intercession de puissants industriels allemands; il fut cependant de nouveau arrêté le 1er juillet 1937 par la Gestapo sur ordre direct de Hitler, enragé par un de ses sermons, et il resta prisonnier jusqu'en 1945, d'abord à Sachschausen et puis à Dachau, quand il fut libéré par les troupes américaines durant son transfert dans le Sud-Tyrol. Dans l'après-guerre, il s'employa à la réconciliation entre Allemands et combattit la division de l'Allemagne, mais il fut aussi un organisateur du mouvement pacifiste contre la guerre du Vietnam et conte les armements atomiques.
Il s'agit d'une « poésie contre l'apathie », la « violence de la tranquillité ». Dans les camps de concentration, les prisonniers étaient contraints de porter des triangles d'étoffe colorée selon la catégorie à laquelle ils appartenaient. On relève les couleurs : les Juifs portaient un triangle jaune surmonté de l'étoile de David, les prisonniers politiques (communistes, socialistes et syndicalistes...) portaient un triangle rouge, les homosexuels un triangle rose et les Témoins de Jéhovah un triangle pourpre. Les triangles verts étaient réservés aux « délinquants communs », les noirs aux soi-disant « asociaux », les bruns aux Gitans, les blancs à ceux qui avaient fait la grève et, enfin, les bleus aux prisonniers de guerre des pays occupés.
La poésie, ou le recueil de phrases de Martin Niemöller, Als die Nazis die Kommunisten holten est considérée comme une page autonome en raison de l'interprétation du Songgruppe Regensburg. Elle a une histoire assez controversée, dans laquelle est intervenue une attribution à (ou une intégration de la part de) Bertolt Brecht, encore toujours assez répandue. Voir l'article assez complet dans le Wikipedia anglophone.
Tu as bien raison, Marco Valdo M.I., il faut se méfier des eugénistes. Regarde ce qu'ils ont fait aux animaux. Nous les ânes, quand on voit approcher un eugéniste, on lui file un solide coup de sabot entre les jambes. C'est assez efficace en matière d'eugénisme.
Suite du commentaire :
Ces mots viraux comme une video de Youtube
par Luca Carlucci. (WebNews Blog, 29 mai 2008)
Tandis que la poésie de Brecht qui n'est pas de Brecht continue à traîner sur les blogs, finit en première page de Libération et, me dit-on, arrive jusque sur les cellulaires via des Sms, je reprends le fil de mon propos pour rendre compte des développements de mon enquête dilettante à ces lecteurs qui comme moi sont passionnés par ce petit mystère.
Dans ses commentaires à mon premier envoi, ma lectrice Carmela me signalait une précision du romancier Gianni Biondillo sur Nazione Indiana. En bref : Biondillo cite l'habituelle poésie avec l'habituelle attribution à Brecht, un lecteur lui fait remarquer qu'elle n'est pas de Brecht mais de Martin Niemöller, Biondillo répond : « OK, c'est vrai, c'est de Niemöller, mais ce fut Brecht qui la rendit célèbre. »
Comment, où et quand Brecht aurait rendu fameux un texte qui n'est pas le sien, finissant quand même (on imagine contre son gré) par se le faire attribuer, reste un joyeux mystère (pour la petite histoire, Biondillo est revenu sur la question de ces jours-ci, toujours sur Nazione Indiana et toujours en resservant cette thèse extravagante).
Après avoir répondu à Carmela que la position de Biondillo, sur base de mes enquêtes web et en totale absence d'une quelconque référence bibliographique, faisait eau de toutes parts, j'ai décidé de couper la tête à ce taureau de papier; j'ai pris mon clavier et mes doigts et j'ai écrit à Bertolt Brecht lui-même, ou plus exactement, aux gardiens de sa mémoire c'est-à-dire au Bertolt Brecht Archiv de Berlin.
Question simple : le texte est-il de Brecht ou de Niemöller ? S'il est de Niemöller, en découle-t-il que Brecht n'en a jamais rein eu à faire ou qu'il l'a rendu fameux ?
Le Brecht Archiv de Berlin, en la personne de l'aimable curatrice (personne qui prend soin des œuvres d'un écrivain, qui en assure l'édition; le mot habituellement utilisé en français est encore plus ambigu que l'italien puisqu'il s'agit du mot « éditrice »...) Helgrid Streidt, m'a répondu avec sollicitude. Et sa réponse est de celles qui ne laissent aucun doute.
Sehr geehrter Herr Carlucci,
nein, dieser Text ist nicht von Brecht, sondern von Pastor Martin Niemöller (1892-1984).
Réponse des plus claires même pour qui, comme moi, connaît l'allemand comme l'arabe.
Cher Monsieur Carlucci,
Non, ce texte n'est pas de Brecht, mais du pasteur Niemöller (1892 - 1984).
Mais la chose ne s'arrête pas là.
La courtoise curatrice, en fait, joignit à son mail le scan d'un article paru en 1987 sur Notate, la défunte revue de l'Archiv (la publication a cessé avec la chute du mur en 1990; rppelons que Brecht, la guerre finie, choisit de vivre en RDA et les archives qui portent son nom furent conséquemment situées à Berlin- Est.)
L'article écrit par le professeur de théologie et pasteur évangélique Carl-Jürgen Kaltenborn, est centré justement sur les heurs du texte en question et s'intitule « Wirksam wie ein Volkslied » (Efficace comme une chanson populaire – virale comme une popsong ou un video de youtube, dirions-nous nous les jeunes trente-septenaire d'aujourd'hui); et, même à la lumière de la récente contagion, on peut dire que jamais un titre ne fut plus approprié.
Attention : ici entre en jeu le précieux Stefano ( ndt : à croire que c'est un destin, tous les Stefanos sont précieux : celui de Carlo Levi , qui
l'accompagna tout au long de son voyage en Union Soviétique vers 1956, celui dont j'ai parlé avec l'âne et celui-ci...), lecteur de mon précédent envoi qui s'est offert de suppléer à ma criante
insuffisance en langue germanique en m' (nous)offrant une traduction annotée du texte : tout ce que vous lirez à partir d'ici, vous le devez essentiellement à lui (qu'il soit loué !)
L'article de Kaltenborn part d'un précédent numéro de la revue Notate (5/1986) dans lequel était publié un tract chilien reprenant notre texte habituellement attribué à Brecht. Premier point, il
démontre, contrairement à ce que j'avais imaginé dans mon premier envoi, que l'attribution brechtienne n'est pas « farine du web », mais préexistait à celui-ci. Semble se confirmer , au
contraire, l'hypothèse wikipedienne à propos des racines hispanophones de l'attribution erronée.
Kaltenborn met immédiatement les choses au clair : ce texte est de Niemöller, pas de Brecht. Après avoir esquissé une biographie de l'auteur, Kaltenborn cherche à remonter aux origines de notre
texte.
Dans le mensuel évangélique « Standpunkt » 1/87, Hans Joachim Oeffler, pasteur de l'église évangélique de Kaiserlautern-Siegelbach et
vice-Président de la Conférence Évangélique pour la paix, a souligné que la version originale des paroles de Niemöller remonte à une prédication tenue le 19 avril 1976, un lundi ce Pâques, dans
la salle communautaire de Kaiserlautern-Siegelbach et a été publiée par Martin Niemöller pour la première fois dans une contribution sous le titre de « Trente ans de République Fédérale
Allemande ».
Autre note intéressante : selon Kaltenborn, la première apparition dans la presse du texte sous le contrôle de son auteur est de 1976. Suite
à cette publication, poursuit Kaltenborn, le texte s'est répandu dans toute l'Allemagne fédérale en différentes variantes, jusqu'à acquérir une résonance internationale.
J'ai mis en évidence « sous le contrôle de son auteur » car en réalité, le texte, ou plus exactement une de ses variantes, ont été en circulation bien plus tôt,
plus ou moisn à aprtir des années 50 (du moins, aux dires de wikipedia).
Cette apparente dyscrasie ( comment traduire discrasia autrement que par dyscrasie, qui existe en français, comme terme strictement médical et qui signifie perturbation des humeurs organiques; dès lors, comme en italien, le sens figuré pourrait bien être : mauvais fonctionnement, perturbation) se résout en considérant que Niemöller avait déjà conçu et diffusé ce texte durant ses discours et ses sermons de l'immédiate après-guerre. C'est la thèse du Pr Marcuse, qui a consacré une recherche approfondie au thème de l'origine de ce texte ( dans laquelle significativement, Brecht n'est pas mentionné, sauf incidemment). Le même Kaltenborn avalise, quoique de manière indirecte, cette hypothèse :
Que Martin Niemöller pensa de cette manière, on peut déjà le déduire d'une conférence du 3 juillet 1946. Il se rappelait avoir visiter avec sa femme, à l'été 1945, le camp de concentration de Dachau, où il avait été emprisonné et qu'en voyant l'écriteau posé sur les fours crématoires : « Ici, dans les années 1933 à 1945, ont été brûlées 238,756 personnes », il s'était demandé : « Et toi, où étais-tu de 1933 au 1er juillet 1937 ? » ( cette dernière est la date de son arrestation), pour conclure immédiatement : « Hermann Goering se vantait publiquement d'avoir éliminé le péril communiste; car les communistes qui n'étaient pas en prison en raison de leurs « crimes », à ce moment étaient derrière le fil barbelé des camps de concentration à peine créés. Adam, où es-tu ? Malheureusement, Martin Niemöller, et toi, où étais-tu ? Voilà ce que demandait Dieu à propos de ces chiffres... Et ce jour-là, quand nous sommes retournés à la maison, j'ai lu avec des yeux neufs le chapitre 25 de l'évangile de Mathieu : « J'avais faim et ils ne m'oint pas nourri; j'avais soif et ils ne m'ont aps désaltéré; ils m'ont arrêté et vous n'êtes pas venus à moi ». Comme chrétien, j'aurais pu et j'aurais dû savoir, en 1933, qu'à travers chacun de mes frères – qu'il fussent communistes ou non – Dieu en Jésus Christ me demandait si je ne voulais pas le servir. Et j'ai refusé ce service et j'ai repoussé ma liberté. Parce que j'ai refusé ma responsabilité.
Et Brecht?
Selon Kaltenborn, une éventuelle rencontre entre Brecht et Niemöller, quoique imaginable et imaginée, et même possible à
partir du moment où Niemöller a visité plusieurs fois la RDA à partir de 1953, n'a jamais été prouvée.
Quant aux rapports entre Brecht et notre tristement fameux texte, Kaltenborn n'a aucun doute :
Les suppositions quant à une adaptation possible, de la part de Brecht, de la réflexion de Niemöller, sont privées de tout fondement solide, car dans sa forme quadripartite, facilement mémorisable , qui a évidemment favorisé son ample diffusion et sa modification continuelle, il n'y en a pas de traces avant le 19 avril 1976 [c'est-à-dire quand Brecht était déjà mort depuis vingt ans].
Pour la suite de l'article, je laisse la parole et la responsabilité de conclure à Stefano déjà cité, car je n'aurais pas pu le résumer et l'annoter avec de meilleurs termes:
Arrivé là, Kalternborn (qui est aussi un théologien) soutient que la réflexion de Niemöller possède cependant une dimension exemplaire. L'histoire de son efficacité exprime une communion profonde des personnes raisonnables et le fondement d'une coalition fondée sur la raison.
Puis, il poursuit avec le lien avec l'actualité de la période à laquelle écrit l'auteur de l'article. Du fait qu'il s'agit d'une revue de la RDA (encore existante alors), il y a une référence au fait que leur société – à la différence de la société capitaliste – ne connaît pas le « copyright » et ne réclame pas de droits d'auteur quand il s'agit de s'engager pour le désarmement et la libération des peuples. (Mais , dit l'âne un peu étonné, il y a des gens qui réclament des droits et de l'argent quand il s'agit de s'engager pour le désarmement, la paix, contre la guerre, pour la libération des peuples ? Et ils n'ont pas honte ?)
Les strophes qui modulent l'original de Niemöller acquièrent ainsi la force d'un chant populaire qui sert à qui lutte pour la paix. Il y a ensuite des références au Chili et au Nicaragua, où les chrétien, les communautés de base chrétiennes et de simples évêques s'engagent à côté de ceux qui luttent pour la paix et pour l'autodétermination des peuples. Le fait que dans ces pays de nombreux chrétiens soient à côté des communistes et qu'ils utilisent les vers de Niemöller, en les attribuant à Brecht, a une valeur symbolique.
J'ajoute qu'il est évident – que ce passage est « vicié » par une sorte d'autojustificationisme : dans les années Quatre-vingts
commencèrent à se former des groupes de pacifistes et de dissidents qui trouvaient protection dans l'église évangélique, tolérée par le régime communiste de la RDA. Ici, l'auteur tente la
quadrature du cercle, en montrant que ce type de christianisme n'est pas du tout en contradiction avec le socialisme réel.