Comment ça va ? Comme un lundi... dit Alexandre.
Moi, ça va et toi. Moi, ça va et toi, ça va ? Copié, collé, grommellement répétitif, consensuel, stéréotypé, échangé à l'infini, jeté en pâture aux matinées grises.
La banalité du quotidien, l'ennui suinte par tous les pores du jour. Salut, bonjour, ça va et toi. Enfin, ça va. On n'écoute qu'à peine la réponse. On la connaît; elle ne peut être que celle-là, sous peine de complications et on n'aime pas les complications, les parenthèses et les explications. Vaut mieux s'en tenir à ça va.
Marco Valdo M.I., lui dit que ça va.
Pour lui, il va même très bien. Benissimo. On devrait le croire. Ce serait mieux.
Mais, en fait, personne ne le croit. Personne ne croit celui qui dit qu'il va « très, très bien ».
On sait très bien ce qu'il en est.
La réalité, c'est que la plupart du temps, pour beaucoup d'entre nous, ça ne va pas trop bien.
Bon, dit Marco Valdo M.I., pour les chômeurs comme moi, on comprend qu'il est impératif de répondre : ça va. Déjà qu'on est chômeur; si en plus, ça n'allait pas, si en plus, on avait le mauvais goût de se lamenter, de dire ses douleurs et ses tourments, de vouloir entrer dans les détails; la chose est socialement inacceptable.
A moins qu'entre chômeurs ? Allons donc, pensez-vous. C'est tout à fait hors de question.
Pour la plupart des gens, la cause est entendue. Le chômeur va très bien; il se complaît dans sa situation. Heureusement pour lui, et du coup, ça va encore mieux, on l'active, on le coache, en quelque sorte, comme un grand du monde. Si, si, on le cohache, on lui sert de l'anglais. Il doit aller mieux, il doit aller très bien. Il ne peut qu'aller bien dans cette armée du bonheur obligatoire; pas de défaitisme. Il faut être actif, le bonheur est à ce prix.
Mais prenons, comme dans la canzone léviane qui suit, le cas du travailleur ou de l'employé ou de l'agent de service public, de celui qui exerce sa fonction dans une entreprise ou une institution, bref de celui qui a du travail, qui bénéficie d'un emploi (oh, les beaux jours...) ; et bien, il devrait se sentir heureux dans ce paradis. Il est parmi les bienheureux, ceux qui ont décroché la timbale, ceux qui ont trouvé le Graal, ceux qui ont un emploi.
Comment ça va ? Comme un lundi...
Très bien, très très bien. Il est très bien, très, très bien. C'est ce qu'on dit, c'est ce qu'on entend. Toi, ça va. Vous, ça va. Comment allez-vous ? Très bien, benissimo.
Et puis, là subitement, on se dit que cette question banale pourrait bien être plus banale encore, plus terre à terre. A se demander de quoi on cause. Comment allez-vous ? Bien, j'espère. Moi aussi, j'espère pour vous que vous allez bien, sinon gare aux douleurs intestinales, gare aux occlusions. Comment ça va ?
Je n'ose imaginer les réponses : mollement, durement, lentement, ardument. Mais là, on est encore dans le vivant, dans le concret, dans l'humaine chaleur ; on a encore des tripes.
Mais pour certains, ceux qui voient l'humanité comme une machine productrice ou comme un immense service de travail obligatoire, l'homme, l'être humain disparaît, il ne reste que l'élément. Il en est de bons; c'est un bon élément, disent-ils. Un bon élément n'est déjà plus un bonhomme. Telle est l'histoire que raconte cette chanson léviane.
En arrière-plan, on entend la revendication léviane : « Non più cose, ma protagonisti » : « Plus des choses, mais des acteurs » (de notre vie, de la vie).
Au fait, comment ça va ? Vous, ça va encore ? Jusqu'à quand ?
Sto benissimo / Je vais très bien
Benissimo ! Benissimo !
Sto benissimo !
Dico io !
Très bien ! Très bien !
Je vais très bien !
Je le dis ! Je le dis !
Mais ce n’est pas vrai,
Ce n’est pas vrai !
Je vais mal, très mal !
Sono un elemento ! Un buon elemento !
Dicono loro.
Je suis un élément ! Un bon élément !
Qu’ils disent.
Je ne suis qu’un élément ! Un bon élément !
Invece di dire uomo
Di dire persona
Dicono elemento !
Pare che il mondo
sia una macchina
O uno termosifone
O uno termosifone
Au lieu de dire homme
De dire personne
Ils disent éléments !
Pour eux, le monde est
Une machine
Ou un radiateur
Ou un radiateur.
Invece d’aver uomini
Avremmo elementi
Elementi, documenti
Documenti, documenti
Non siamo più uomini
Documenti, documenti
Non siamo più uomini
Au lieu d'avoir des hommes
Nous aurons des éléments
Plus des hommes, des éléments
Eléments, documents,
Documents, documents,
Plus des hommes
Des documents,
Des documents,
Plus des hommes.
Io, li odio, li odio
Quei mostri !
Sono veramente mostri
Quegli elementi.
Sono veri mostri
Li odio, li odio.
Je les hais, je les hais
Ces monstres !
Sont vraiment des monstres
Ces éléments
Sont de vrais monstres
Je les hais ! Je les hais.
Benissimo ! Benissimo !
Sto benissimo !
Dico io !
Très bien ! Très bien !
Je vais très bien !
Je le dis ! Je le dis !