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Achtung Banditen (8)

 

Ah, ah, dit Mârco Valdo M.I. pour imiter l'âne qui imite Bosse-de-Nage le singe qui ne savait dire que Ah, Ah !, tiens te voilà toi. Je t'attendais un peu plus tard. Rien n'est prêt, même pas l'apéro. D'accord, tu me diras que comme le chameau, l'âne s'en fout... Mais moi pas. Tu sais bien que je vais sans doute te lire quelque chose et que par les temps qui chauffent, il fait soif. Toi, tu bois dans la cuvelle et tu secoues ta tête et tout est dit. Mais moi...


Charmant accueil, dit Lucien l'âne en toisant son ami Mârco Valdo M.I. d'un air de reproches. Tu ne m'as même pas dit le bonjour que déjà tu rouscailles. Bonjour quand même, dis-je. Et dire que c'est moi l'âne...


Bon, bon, ça va. Bonjour, mon ami Lucien. C'est dit. Ça n'empêche que j'ai soif... Alors, si tu le permets et même dans le cas contraire, je vais boire un coup.


Quoi ? Je veux dire que vas-tu boire ? Du blanc, du rouge, du rosé ?


Cette fois, c'est un vin de couleur rose; c'est un vin de Modène, un Lambrusco, un vin que les Italiens disent si joliment « frizzante », ce qui ne veut pas dire que c'est un vin de coiffeurs. Cela voudrait plutôt dire un vin qui « frissonne ». Quand tu le sers, d'ailleurs, tu peux le voir, il mousse bien, mais quand il est posé, il ne pétille pas comme un pétillant; ce qui chez les Italiens serait dit « spumante », c'est-à-dire moussant.


Bof, dit Lucien l'âne, parle-moi plutôt d'une bonne source moussante ou frizzante, enfin d'une eau fraîche et bien remuante et claire et chantante...


Oh, tu sais, Lucien, si tu prêtes une oreille attentive à certains vins, ils chantent. Celui-ci particulièrement.


Je sais, je sais, quand tu en as bu assez, tu chantes aussi... Ah, AH !, dit l'âne en se tordant de rire.


Je bois un coup et on commence, dit Mârco Valdo M.I. en se servant un verre de ce vin frizzant et rosé, on pourrait même le dire clairet, qui vient de la région de Modène.


Pendant que tu bois ton coup, dit l'âne en se mordant la queue. C'est à cause des taons, les taons sont difficiles. Pendant que tu bois ton coup, Mârco Valdo M.I., laisse-moi te dire que j'ai rencontré de mes amis – des humains qui m'ont parlé de toi et de nos conversations. Ils trouvent que c'est drôle, parfois. Enfin, ils disent qu'ils regardent parfois ce qu'on raconte. Te voilà bien surpris... Enfin, moi, j'étais tout pantois. Je ne pensais jamais rencontrer des gens qui font attention à ce qu'on fait... Enfin... Tu as fini de boire, on peut commencer ?


Oui, oui, dit Mârco Valdo M.I..


Et aujourd'hui, ce sera ?, demande l'âne en piaffant un peu.


Aujourd'hui, ce sera un nouvel épisode de Achtung Banditen, mais...


Mais..., dit l'âne, pendu aux lèvres du narrateur, enfin de façon métaphorique, s'entend.


De l'autre Achtung Banditen ! Tu te souviens, Lucien mon bel âne blond, que j'en avais trouvé un second sur un marché dans un village des Appenins. Je vais t'en faire connaître un premier épisode. Bien entendu, tu te souviens aussi que le livre d'origine est en italien et que le texte ici est une traduction faite de ma main. Comme je te l'ai peut-être dit, il est sous-titré, Rome 1944. Et de fait, il raconte la résistance de Rome aux envahisseurs nazis et à leurs alliés les fascistes républicains de Salò, autrement dit la bande à Mussolini. Je ne vais pas maintenant commencer une sorte de cours sur l'histoire qui va se raconter elle-même et tu verras, mon bon ami l'âne aux pieds légers, que progressivement tu vas t'y retrouver. Il suffit d'avancer d'un pas mesuré et prudent, ce qui est précisément le pas de l'âne.


Ah, oui, pour ce qui est de marcher, nous les ânes, on sait marcher... Mais passons à l'histoire.


Deux mots cependant sur ce récit – ce premier récit – qui me paraît proprement extraordinaire, c'est qu'il se passe dans un hôpital lors du premier bombardement que les Alliés vont faire subir à Rome, en raison de la présence des Allemands... et sans doute, le premier bombardement de l'histoire romaine. C'est donc un moment extraordinaire que je vais te rapporter. C'est un récit apocalyptique. Le bombardement d'une ville de plusieurs millions d'habitants par plusieurs centaines d'avions et donc , des centaines de bombes qui tombent en même temps à peu près au même endroit, selon la technique du tapis de bombes. Elle resservira sous d'autres cieux, jusque très récemment encore... Des centaines, des milliers de bombes, ça fait des centaines, des milliers de morts quand ça tombe sur une ville... C'est effectivement ce qui va se passer. Une récit terrifique.... Mais, ce que le récit a de particulier, c'est que le bombardement est vu de l'intérieur de l'hôpital... Le « je » est celui du narrateur qui est en vérité Rosario Bentivegna, qui à ce moment de sa vie est encore aux études de médecine, sur lequel tu apprendras bien des choses au cours de ce passionnant récit. Et notamment, que les fascistes et les nazis vont le considérer comme un « terroriste », de la même façon que tous les pouvoirs considèrent les résistants à leur emprise comme des "terroristes".

 



S.P.Q.R. : Senatus Populusque Romanus

 

Si mes souvenirs d'âne sont bons, dit Lucien, qui en connaît quand même un bout en latin.

 

  Mais ajoute, Mârco valdo, à ce sujet, on donne - par blague - d'autes significations à ces quatre lettres , je relève que la traduction italienne de la  bd Astérix fait allusion au fait que l'expression SPQR peut aussi être comprise comme Sono Pazzi, Questi Romani (« Ils sont fous ces romains »). Les Italiens disent aussi des habitants de Rome : Sono Porci, Questi Romani (Ce sont des porcs, ces romains). Quant à moi et vu le sujet de ce livre, j'ajouterai une autre signification possible : Sono patrioti, questi Romani.





I. LES BOMBES TOMBENT




Un matin comme les autres. Tôt, vers les premières heures de ce 19 juillet (1943), j'avais fait mon tour au dispensaire de Pathologie chirurgicale à la Policlinique, puis j'étais monté au dernier étage de l'Institut où je travaillais ) préparer un laboratoire de micro-biologie. J'avais à peine vingt et un ans et j'avais passé mes trois premières années de médecine.

Ce matin-là, cependant ( c'était une chaude matinée d'été, un peu étouffante, vers les 11 heures; je me sentais fatigué, oppressé. Les corridors à demi-obscurs du laboratoire, situés au deuxième étage de l'Institut, étaient déserts. J'allais au téléphone. L'atmosphère, suffocante à cause de la touffeur et de la brume, semblait plus dense en raison de la peine que chacun de nous avait en soi à cause des conditions auxquelles nous étions réduits. Les Alliés avaient débarqués en Sicile. On savait que ce jour-là, Mussolini rencontrerait Hitler. Beaucoup de mes amis étaient au front. D'autres se trouvaient en prison. A l'Institut de pathologie chirurgicale, les deux assistants, Marcello Perez et Guido Stolfi, avaient été arrêtés peu avant.

Je n'avais pas une grande envie de travailler. Je composai le numéro d'une amie. Je désirais la voir, je voulais chercher, en la rencontrant, à m'ôter un peu de ce poids que j'avais sur l'âme. C'était une jeune actrice autrichienne que j'avais connue à la salle d'armes du Circo della Stampa où je me rendais le soir pour tirer l'épée.

« Alba, j'ai envie de te voir, je suis fatigué de travailler. Combien de temps te faut-il pour me rejoindre à la Porta Pincia. Elle m'annonça qu'elle était sur le point de sortir; nous pourrions nous voir bientôt.

Je retournai dans ma salle, j'enlevai mon tablier et je commençai à descendre les escaliers de l'Institut. Devant le dispensaire, je rencontrai quelques collègues; je les saluai. Je notai aussi chez eux le même état d'esprit que le mien, comme une sensation de poids, comme un obscur pressentiment. C'étaient des jeunes sympathiques, des filles, des garçons, pleins de vie. Mais ce jour-là, il semblait que personne n'avait envie de plaisanter.

Je ne m'entretenait pas longtemps avec eux, je pensais sortir immédiatement et faire un tour à bicyclette en attendant l'heure à laquelle je rencontrerais Alba. Ma bicyclette était attachée à une chaînette en dehors de l'Institut. L'alarme sonna, tandis que je l'enfourchai.

À Rome, les hurlements de la sirène n'avaient pas encore la capacité de terroriser les gens. De nombreuses alertes aériennes s'étaient succédées depuis les premiers jours de la guerre, mais les Alliés, jusque là, avaient toujours respecté la ville.

Les Romains continuaient à circuler dans les rues. Seuls, les trams, les autobus et les voitures devaient s'arrêter (mais les automobiles, alors, il y en avait fort peu en raison du rationnement de l'essence, des pneus et des pièces de rechange).

Moi aussi, ce jour-là, quand la sirène sonna, je ne préoccupais pas de respecter les dispositions de la défense anti-aérienne. Je sautai sur ma bicyclette. Les hurlements lugubres, répétés, n'étaient pas encore finis. Je donnai le premier coup de pédale, j'allais passer la grille de la Policlinique, quand la première bombe tomba sur la clinique, la seconde sur l'Institut de Chimie de l'Université. Des centaines d'explosions bouleversèrent, l'une après l'autre, à l'improviste, le quartier S. Lorenzo qui confinait à la cité universitaire.

Le premier bombardement de Rome avait commencé.

Je retournai sur le champ à l'Institut. Des hurlements de terreur s'élevaient des salles. Le malades qui pouvaient se déplacer par eux-mêmes se pressaient ou se traînaient vers les refuges anti-aériens. De hautes colonnes de fumée s'élevaient déjà à cent, deux- cents mètres de distance. Les vitres se brisaient sous les coups et les craquements froids de leurs fragments s'ajoutaient aux explosions des bombes, aux hurlements, aux lamentations des malades. Avec mes collègues, les médecins et les brancardiers, nous nous précipitâmes dans les salles. Nous chargeâmes sur les civières, sur des sièges, dans nos bras les hospitalisés qui pouvaient quand même être transportés et nous les conduisîmes dans les souterrains. Auprès des plus graves, pour lesquels un déplacement pouvait être plus périlleux que de rester en salle malgré les bombes, restèrent quelques médecins et quelques infirmiers.

Tandis que les coups se faisaient plus fréquents et s'éloignaient, puis se rapprochaient et que les vitres volaient en éclats, nous transportions des hommes et des femmes en de longues courses dans les corridors vitrés. Plus rapides au retour, rapides jusqu'à la torture, nous remontions les escaliers, nous en prenions d'autres encore restés dans les lits. En peu de temps, tous ceux qui étaient transportables furent à l'abri. Mais soudainement commencèrent à arriver de l'extérieur des centaines et des centaines de corps martyrisés. Rapidement, le hall de la Policlinique, les corridors, les salles, toute pièce disponible, furent remplies de blessés, de moribonds, de morts. C'était la première fois que je voyais la guerre.

Par moments, peut-être pour reprendre souffle, je m'arrêtais pour un instant et alors, la peur me prenait.

Puis, la hantise de porter secours devenait plus forte que ma peur et je recommençais à courir en ces allers-retours incroyables par lesquels chacun de nous, sain, cherchait d'une certaine manière à mettre un frein ou à arrêter cette boucherie. Arrivaient des hommes, des femmes, des adolescents massacrés. Il y avait des enfants qui jouaient dans les rues du quartier de S. Lorenzo. On nous apporta les filles qui travaillaient aux moulins Pantanella, juste en dehors de la Porta Maggiore : en morceaux, déchiquetées. Celles qui, bien que n'ayant pas été blessées, avaient été renversées dans l'écroulement du bâtiment, hors de sens, dans leurs camisoles de force, hurlaient l'horreur à laquelle elles avaient assistée.

Les salles d'opération commencèrent à tourner à plein régime; chaque couchette fut utilisée, chaque pièce devint une salle d'opération. Dans notre dispensaire de Pathologie chirurgicale, Giangrasso, premier hospitalier de l'Institut, rassembla autour de lui ses étudiants des différentes années et il commença à prendre des dispositions pour que chacun de nous prenne part aux secours.

L'alarme n'était pas encore terminée, nos malades – les malades de l'Institut- étaient en sécurité dans les refuges, les bombes continuaient à tomber et nous commençâmes à travailler autour des victimes qui arrivaient de tout près, transportées avec des moyens de fortune.

Beaucoup d'entre nous, comme moi du reste, n'avaient jamais procédé qu'à des soins superficiels. A cette occasion, nous ne reçûmes pas seulement notre baptême du feu, mais aussi notre initiation à la chirurgie.

Au début, nous autres, les étudiants les plus jeunes, nous nous limitions à soigner et à laver des blessures qu'ensuite, les plus anciennes ou les médecins ou Giangrasso lui-même toilettaient ou suturaient. Mais un nombre toujours croissant de blessés arrivait; alors, chacun de nous dut commencer à opérer, à coudre, à retirer des éclats, à lier des vaisseaux profonds des bras et des jambes. Après une heure, un tapis épais de boue, de sang, de poussière tombée des habits, des haillons, couvrait le pavement du dispensaire.

Nous travaillâmes tout l'après-midi et toute la soirée, jusqu'à la nuit noire. Nous reprîmes tôt le matin suivant et seulement à la nuit du 20, je réussis à retourner chez moi, fatigué, harassé, désespéré. Je n'avais jamais vu de ma vie tant de sang et tant de souffrance. Je pédalais lentement dans le crépuscule d'été. Une foule bouleversée traînait dans les ruines des quartiers détruits vers je ne sais où.

Je pédalais lentement et je pleurais tandis que je rentrais chez moi. Les bombardements avaient causé des dommages énormes. Par milliers se comptaient les morts, les blessés, les sans-abri. Le quartier de S. Lorenzo avait été pratiquement rasé au sol. Mais avaient aussi été frappés la Policlinique, la cité universitaire, de vastes zones du quartier Italia, Portonaccio, le Prenestino, le Scalo Merci, le chemin de fer et le cimetière.

Le roi qui osa se rendre au milieu de ces ruines, fut sifflé par la foule. Pour le Pape, peut-être par une réaction d'opposition, les gens se rassemblèrent autour de lui avec des invocations d'aide et de paix.

Mussolini n'eut pas le courage de se montrer. On était désormais à quelques jours de la fin du fascisme.

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