Tiens, tiens, dit l'âne à Marco Valdo M.I., tu as bien bronzé, aurais-tu été en Espagne, car j'ai remarqué que tous les gens qui brunissent disent qu'ils ont été en Espagne...
Salut à toi, ô âne et à ton accent circonflexe... Au fait, je trouve très joli d'avoir un accent circonflexe dans son nom. Par exemple, si tu fais une phrase avec beaucoup de mots avec un accent circonflexe, elle prend une drôle d'allure.
Quoi, quoi ? Qu'est-ce que tu racontes ? Une phrase avec des accents circonflexes ?, dit l'âne d'une drôle voix.
Par exemple, tu as des mots avec des accents circonflexes comme âne, ânesse, ânon, tâche, bâche, hôtel, hôpital, hôte, hâte, chaîne, mânes, râle, pâle, pâté, pâtes, pâture, châle, château, âge, gâte, gâteau, gîte, goût, goûter, dégoût, mêle, moût, vêt, vêtir, dévêtir, août... J'arrête lâ, mais tu vois déjà comme la phrase prend une autre allure. Sans compter le subjonctif... Enfin, j'aime beaucoup l'accent circonflexe et j'aimerais en avoir un au-dessus de moi, enfin, du mot qui me désigne. Je pourrais par exemple avoir des pronoms bien à moi, comme jê, mê, moî, môn, mês, mâ... Ou alors et en plus, disons en plus, à partir de maintenant écrire môn nôm avec un accent circonflexe, mettons, sur la première syllabe. J'êcrirais par exemple Mârco. C'est joli ça, Mârco. Jê l'adopte. Qu'en penses-tu ?
Moi, dit l'âne un pêu éberlué par tant d'accents circonflexes, rien.
Quoi, rien ? Tu ne penses rien.
Oui.
Rien.
Oui, je ne pense rien.
Pas étonnant que tu sois un âne... Non, jê dis ça pour rire, ne boude pas. Et puis, j'âi et jê n'ai pas été en Espagne.
Là, dit l'âne, je te reconnais bien et comme d'habitude, je ne comprends pas et s'il te plaît – tiens, en voilà un ! – ne fais plus d'allusion à mon biologique. Tu as et tu n'as pas été en Espagne. Finalement quoi ?
C'est tout simple. J'ai été en Espagne, il y a longtemps et je n'y ai pas été récemment. Au fait, j'abandonne les accents circonflexes, sauf sur mon prénom qui restera Mârco. Je ne m'appelle pas Pérec et je suis bien trop pressé de te répondre et de te parler pour commencer une telle entreprise. Imagine ce que ça représenterait comme nombre d'accents circonflexes pour un article et imagine ce que ça pourrait donner sur un an, sur dix ans... En plus, que ce n'est pas un accent direct, qu'il faut une manœuvre double pour l'installer et qu'il ne fonctionne pas partout. Essaye seulement de mettre un accent circonflexe sur un y, par exemple ou après une apostrophe... Pour l'Espagne et pour répondre directement à ta question, qui était fort imprécise – je n'ai pas été en Espagne récemment et j'ai bronzé en me promenant dans mon jardin, comme toi dans ta prairie. Voilà tout.
C'est bien tout ça et j'ai déjà une grosse tête, dit Lucien l'âne en dodelinant en laissant pendre ses oreilles qui suivent ainsi le mouvement, une fois à gauche, une fois à droite, une fois à gauche... Mais on est dimanche et j'ai droit à ma ou mes chansons... Qu'as-tu dans ton sac ?
Ce soir, c'est l'auberge espagnole. Ce sont des chansons à propos de l'Espagne. Toutes les trois ont été écrites, mises en musique et chantées par Léo ferré, un des plus formidables chanteurs et auteurs, poètes du siècle dernier. Comme le temps passe...Il n'a jamais été aimé par les officiels et il ne les aimait pas non plus. Il a une réputation de soufre...
Toi aussi, Mârco Valdo M.I., tu as une mauvaise réputation, dit l'âne en découvrant ses dents longues comme un jour sans pain.
C'est un honneur que tu me fais, mon ami Lucien. Je t'en remercie. Mais revenons aux chansons. La première est l'histoire d'un bateau espagnol parti au travers de la Mer Océane. Une chanson d'une étrange poésie... Elle m'a souvent fait pleuré. Faut dire que c'est le cas d'autres chansons et spécialement, chez Léo Ferré. Je n'ai d'ailleurs jamais vraiment pu saisir pourquoi. Je sais que c'est dans les mots, que c'est dans la musique des mots, dans le sens aussi... Avec Barbara, on aurait pu croire que c'était la voix... Non, il y a autre chose. Mais passons...
Mon Dieu, Mârco Valdo M.I., je ne te savais pas si sensible, ni capable de pleurer... Voilà, dit l'âne en baissant la tête, tu me surprendras toujours. Et les autres chansons...
La deuxième, c'est un Flamenco. Tu sais, mon bon ami Lucien, mais sans doute, l'âne de Sancho t'en a déjà parlé, cette musique espagnole fort rythmée, où la guitare et le chant jouent l'une avec l'autre. Mais c'est un Flamenco d'exil, un Flamenco d'émigré, un Flamenco de Paris (c'est son titre), un flamenco du temps où l'Espagne agonisait sous Franco et la troisième précisément, c'est un appel à la Mort pour qu'elle débarrasse l'Espagne de cette ordure de Franco : elle s'intitule Franco la Muerte. C'est une chanson d'imprécation. Elle est terrifiante.
Dis-les moi...

Le Bateau Espagnol
J'étais un grand bateau descendant la Garonne
Farci de contrebande et bourré d'Espagnols
Les gens qui regardaient saluaient la Madone
Que j'avais attachée en poupe par le col
Un jour je m'en irai très loin en Amérique
Donner des tonnes d'or aux nègres du coton
Je serai le bateau pensant et prophétique
Et Bordeaux croulera sous mes vastes pontons
Qu'il est long le chemin d'Amérique
Qu'il est long le chemin de l'amour
Le bonheur ça vient toujours après la peine
T'en fais pas mon ami, je reviendrai
Puisque les voyages forment la jeunesse
T'en fais pas mon ami, je vieillirai.
Rassasié d'or ancien ployant sous les tropiques
Un jour m'en reviendrai les voiles en avant
Porteur de blés nouveaux avec mes coups de triques
Tout seul mieux qu'un marin, je violerai le vent
Harnaché d'Espagnols remontant la Garonne
Je rentrerai chez nous éclatant de lueurs
Les gens s'écarteront saluant la Madone
En poupe par le col et d'une autre couleur
Qu'il est doux le chemin de l'Espagne
Qu'il est doux le chemin du retour
Le bonheur ça vient toujours après la peine
T'en fais pas mon ami je reviendrai
Puisque les voyages forment la jeunesse
J' te dirai mon ami : à ton tour !
À ton tour...
Léo Ferré a toujours, comme tous les anarchistes du monde d'après 1936, eu un sentiment d'une virulence extrême pour l'Espagne et plus spécialement, pour cette Espagne de Buonaventura Durruti, d'Ascanio et de centaines de milliers de paysans et d'ouvriers anarchistes. Cette Espagne où on fut si proche d'une société débarrassée des gens de pouvoir – que ce soit celui de l'argent ou celui de la force, militaire, économique, politique ou étatiste. L'Espagne fut et reste – à cause cela – accrochée au cœur de l'Europe et en ayant sauvé notre honneur et notre espérance, même si après Tolède, Valence, Madrid, Barcelone, Bilbao, les loups sont entrés dans Paris.
Dès le début, quand il commença sur scène (bien petite encore cette scène au bords de Seine), Léo Ferré crevait le cœur des gens avec ce Flamenco de Paris sorti tout droit du plus profond de l'exil.
Cet exil si dur : les armes aussi bien que les trahisons sont venues à bout des révolutionnaires en avril 1939. Ceux qui restaient ont été torturés et fusillés par dizaines de milliers. Ceux qui ont réussi à traverser les Pyrénées au lieu d'être accueillis comme des héros de la liberté, finissent en France dans des camps d'internement – l'État Français allait bientôt se coucher sous la bête nazie. La Seconde Guerre mondiale éclate cinq mois plus tard; les exilés espagnols rejoignent la Résistance partout où ils se trouvent et où on les a relâchés; ailleurs, on les livrera aux occupants ou on les rendra à l'Espagne de Franco.
La résistance clandestine à Franco se poursuivra jusque dans les années 1970, ainsi que la répression (quelques temps avant sa disparition, Franco fera encore garroter l'anarchiste Salvador Puig Antich).
« Franco l’assassin », dira Pablo Neruda, le grand poète chilien, « Sois seul et en éveil entre tous les morts, et que le sang tombe sur toi comme la pluie ».
Comme un écho à la chanson « Franco La Muerte » que Léo Ferré écrira des années après ce Flamenco de Paris, écrit en 1946.
Chers compagnons et amis espagnols, jamais nous n'oublierons qu'ils vous ont massacrés vous, la justice et la liberté.
Il faut écouter ce Flamenco de Paris – Toi, mon ami l'Espagnol, rencontré cet hiver, une fleur sur les lèvres... pour sentir toute la vibration (gigantesque, une guitare criant seule au cœur d'une vallée dans une nuit et un désert immenses...) que le cœur et le corps de Léo Ferré – et tant d'autres avec lui – ressentent à la seule évocation de la guerre d'Espagne... Uno crepacuore... Ricordiamo i fratelli Rosselli... (Carlo aveva fondato la Brigata Rosselli che combattette in Spagna) ammazzati per i fascisti francesi per conto di Mussolini... Un crève-coeur ... Souvenons-nous des frères Rosselli... (Carlo Rosselli avait fondé et dirigé la Brigade Carlo Rosselli qui combattit en Espagne contre les franquistes – fascistes modèle espagnol)... assassinés par les fascistes français pour le compte de Mussolini. On a d'ailleurs retrouvé les éléments du dossier dans les archives italiennes après la guerre.
Carlo Rosselli - peinture de Carlo Levi
Léo Ferré
FLAMENCO DE PARIS
1946
Tu ne m'as pas dit
Que les guitares de l'exil
Sonnaient parfois comme un clairon
Toi mon ami l'Espagnol de la rue de Madrid
Rencontré l'autre hiver une fleur sur les lèvres
Je te n'ai pas dit
Que les guitares de Paris
Pouvaient apprendre ta chanson
Toi mon ami l'Espagnol de la rue de Madrid
Rencontré l'autre hiver une fleur sur les lèvres
Et puis tu es parti
Dans les rues de Paris
Et tu ne m'as rien dit
PACIENCIA!...
Après le Flamenco de Paris avec lequel Léo ferré rencontre l'exil des Espagnols... Franco la Muerte.
Quand en 1964, Léo Ferré écrit cette chanson, Franco est toujours en vie et pour longtemps... Il mourra un milieu des années septante. Souvenir personnel et agréable de Mârco Valdo M.I.: un soir, avec un ami et compagnon espagnol (catalan), nous présentions Mourir à Madrid aux élèves d'un établissement d'enseignement secondaire... quand au moment du débat, on nous annonça la mort de Franco. La salle croula sous les applaudissements et les Vivats !
Franco, la Muerte t'avait rattrapé. On fit la fête !
Au fait, si tu pouvais mourir une seconde fois....
Juste un rappel, Franco a étouffé (écrasé, saigné, garroté...) l'Espagne pendant quarante ans...
Elle a encore du mal à s'en remettre.
FRANCO LA Muerte
1964
L'heure n'est plus au flamenco
Déshonoré Mister Franco
Nous vivons l'heure des couteaux
Nous sommes à l'heure de Grimau
Que t'importent les procédures
Qui font des ombres sur le mur
Quand le bourreau bat la mesure
Franco la Muerte
Tu t'es marié à la Camarde1
Pour mieux baiser les camarades
Les anarchistes qu'on moucharde
Pendant que l'Europe bavarde2
Qu'importe si l'Espagne est morte
Entends la mort devant ta porte
C'est Grimau3 qui te la rapporte
Franco la Muerte
Tu couches avec une Pénélope
Qui tisse un suaire en bas de l'Europe
Sur cette Espagne que tu stoppes
En attendant qu'elle te chope
L'important pour toi c'est que ça dure
Toi tu fais pas de littérature
T'es pas Lorca4, t'es sa rature
Franco la Muerte
Vienne le temps des poésies
Qui te videront de ton lit
Quand nos couteaux feront leur nid
Au cœur de ta dernière nuit
Cette nuit de la désirade
Vers l'aube claire des grenades
Et l'Espagne des camarades
España la vida...
1Carmarde : autre nom de la Mort.
2Ça n'a pas changé... Elle bavarde encore.
3 Grimau : Julián Grimau García: communiste espagnol, né à Madrid en 1911 et fusillé en 1963, sur ordre personnel de Franco.
4 Lorca : il s'agit bien évidemment de Federico García Lorca , né le 5 juin 1898 à Fuente Vaqueros près de Grenade et mort le 19 août 1936 à Víznar – assassiné par les franquistes.