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Achtung Banditen (4)

Tiens te voilà toi, je suis content de te voir, dit Lucien, l'âne aux pieds légers qui tel l'Hermès antique (et pas un sac de farine – car tout fait farine à certains moulins – ou d'oseille recyclée), se mue parfois en messager. Tu sais, Marco Valdo M.I., les journées sont parfois longues, surtout en été par ici. Tu viens vers le soir me tenir compagnie, mais que faire le reste du jour ?

 

Salut, Lucien, mon ami aux pieds légers comme ceux d'Hermès qui avait des ailes aux talons. Les jours sont longs. Certains sont plus longs que d'autres. Aujourd'hui par exemple, je n'ai même pas pu faire de sieste. C'est effrayant. À ce propos, je veux dire à propos de sieste, sais-tu et je dis çà pour la beauté de la chose et pour encourager le monde à la faire sans être gêné le moins du monde que la sieste se situe généralement aux heures les plus chaudes du jour et généralement après une petite collation.

 

Oui, je vois, dit l'âne. C'est à ce moment que je cherche l'ombre d'un cimier et que j'ai une furieuse envie de somme. Car depuis que je suis un âne – et entre nous, ça fait bien longtemps, comme tu le sais - je suis une bête de somme. Tu vois les dessous de la langue. Les hommes ont toujours pensé que nous les ânes nous étions des bêtes de somme car nous avions le goût de travailler comme des bêtes, de porter des charges exagérées et ainsi de suite. C'était de la pure menterie, c'était pour camoufler notre esclavage sous un mot. D'ailleurs, toi qui as lu et connais fort bien Carlo Levi, tu te souviens de ce que disaient les paysans de Lucanie : « Noi, non siamo cristiani, siamo somari... » Nous, nous ne sommes pas des chrétiens (c'est-à-dire des hommes – tu vois ici aussi, le résultat de la propagande – assimiler homme à chrétien est un peu abusif, c'est le moins qu'on puisse en penser; ce serait comme par exemple réduire l'Europe à la chrétienté). Mon interprétation d'âne, qui n'aime décidément pas le bât, j'admets d'ailleurs par avance que c'est là une interprétation quelque peu révolutionnaire, est que les paysans parlaient d'une bouche d'or, ils parlaient de leur idéal : ils voulaient comme nous les ânes être des somari, c'est-à-dire des bêtes de somme, en clair, des ardents partisans du roupillon, de la sieste et de tout repos généralement quelconque. L'âne est d'ailleurs un animal de tout repos. Il suffit de voir nos réticences à l'effort intensif. Nous les ânes, nous revendiquons hautement le droit à la paresse.

 

Ô, mon ami Lucien, tu me réjouis. Tu sais combien notre monde... Enfin, je veux dire, le monde dans lequel nous vivons – mais à la vérité, je pense bien que ce n'est pas du tout notre monde, mais leur monde, le monde de ceux qui possèdent et accaparent ou plutôt, accaparent et dès lors, possèdent et le pouvoir et les richesses. Il y a deux mondes : celui des puissants, des riches, des arrogants... qui font les lois et se croient investis (ou font semblant de le croire) de pouvoirs et de l'autre côté, celui des pauvres, des faibles, des modestes, des discrets... Et globalement (globalisation oblige !) , le premier étouffe, écrase, éteint le second. Enfin bref, je voulais seulement dire le monde dans lequel on vit est malade du travail, de la production, de la croissance... et toutes ces fariboles. Dès lors, plus on produit... plus on crève. Plus ce monde est riche, plus s'accroît la pauvreté. Note que c'est normal, si l'on y réfléchit bien. C'est d'une logique infernale. Il ne peut y avoir de richesse, s'il n'y a pas de pauvreté. Tu me suis, Lucien mon ami.

 

Oui, oui, dit Lucien l'âne en agitant ses oreilles comme des ailes de colibri, j'ai parfaitement saisi. C'est logique, en effet. La richesse n'existe pas en soi, pas plus que la pauvreté. Ce sont des notions relatives et même, relatives l'une à l'autre. Et si l'on considère ces deux pôles de la même chose : on peut définir le pauvre comme celui qui n'est pas riche et le riche comme celui qui n'est pas pauvre. Est-ce bien çà ? Ai-je bien compris ?

 

Tout à fait, Lucien, mon ami. Tu as toutes les chances de finir prix Nobel d'économie. Tu serais sans doute le premier âne qui serait qualifié d'économiste. On ne peut évidemment pas inverser la proposition, car ça fait bien longtemps qu'on qualifie les économistes d'ânes... Mais c'est dans une autre acception, bien entendu. Autrement, ce serait vraiment méchant pour les ânes. Tu vois donc comme les mots sont mouvants et amphibologiques.

 

Ah ! Ah!, dit Lucien, imitant Bosse de Nage le singe. Tu veux dire polysémiques...

 

Exactement, mon bon ami aux pieds légers comme des papillons volant à la tramontane. Donc, il ne peut y avoir de richesse s'il n'y a pas de pauvreté et même, crois-moi sur ce point, la richesse est directement proportionnelle à la pauvreté. Plus la richesse est grande, plus la pauvreté doit être grande. Dès lors, et c'est là le malheur de toute notre espèce, plus certains veulent être riches, plus d'autres doivent être pauvres et plus pauvres. C'est le côté pervers de la chose. Mais, voilà Lucien, tu m'as éloigné de mon intention qui était de te raconter un épisode de l'histoire d'Achtung Banditen. Il me faut y revenir, si tu veux bien.

 

Et comment que je veux... mon vieux. J'aime cette histoire et je suis venu tout spécialement pour l'écouter et pas pour entendre tes divagations sur la richesse et la pauvreté. Quoique...

 

Alors, où en étions-nous restés la dernière fois... Au bord de la mer, si je m'en souviens bien. Reprenons à cet endroit du récit. Et maintenant, ne m'interromps que si tu en sens un besoin impérieux ou si tu veux faire un commentaire pressant, sinon laisse-moi aller à mon allure. Je commence.

 

 

Suite du récit d'Achtung Banditen.

 

Marco Camenisch avait, après une longue cavale, été arrêté, somme toute par une malchance ou par un coup du sort. Peccato !, disent les Italiens. Il te souviendra qu'au cours de son arrestation, il avait été blessé au genou et laissé assez longtemps à terre sans soins. Nous le retrouvons maintenant à Pise où il est emmené. Nous sommes le 25 novembre 1991. À partir d'ici, c'est lui qui parle.

 

A la caserne, j’ai peur, je tremble de froid et un peu plus tard, on me donne une couverture. Quelqu’un dit : « C’est toujours un être humain, même s’il a tiré sur les carabiniers. » Un certain Angelo pense que je suis Sarde et il cherche à fraterniser. Je demande un magistrat pour faire une déclaration. Il en arrive un et il dit que si je parle, la Magistrature de Massa sera reconnaissante. Je lui demande de s’identifier et je lui dis que je dois pisser. « Il doit pisser ! », crie-t-il à la cantonade et avant de partir, il me signale qu’on me mettra sur le dos tous les pylônes tombés d’Italie. Mon intimidateur Antino vient me trouver avec ses collègues du bureau politique de la questure. Il s’amuse à me foutre ses immondes mains dans le visage, il m’appelle avec affabilité « écologiste ». Parmi tous ces « éléments » que j’ai rencontrés, c’est celui qui m’a révulsé le plus… Ils tentent inutilement de connaître mon identité et ils ouvrent l’espion de la cellule pour me faire entendre le passage à tabac de Giancarlo : ils le frappent aussi aux testicules et le menacent : « Maintenant, tu dois nous dire qui est celui-là… » J’entends des machines à écrire, le pleur désespéré d’une femme, des interrogatoires… Et je pense à l’école de la Marine Militaire de Pinochet au Chili.

 

Oh, oh, dit Lucien l'âne qui tremble d'indignation. Il y a de l'ambiance. Tu me disais que ça se passait où çà ? Dans un pays civilisé ? C'est à peine croyable. Bien sûr, nous les ânes, on a l'habitude que les hommes nous frappent, nous humilient, nous blessent, nous insultent... Mais entre eux... En somme, l'ignominie n'a pas de frontières.

 

Bon, bon, calme-toi, où je n'arriverai pas au bout de mon récit ou plutôt, du récit de Marco Camenisch. À propos, l'ami dont je te parlais, celui dont on a dit qu'il était cité dans le livre, c'est ce Giancarlo que les « agents de la force publique » passent à tabac, menacent et frappent dans les testicules... En clair, dans les couilles. Rassure-toi, depuis lors, Giancarlo a réussi à faire un enfant... À nouveau, c'est Marco Camenisch qui parle.

 

En ambulance, ils me transfèrent à la prison de Massa. Le médecin refuse de m’accueillir en prison, il ne veut pas en prendre la responsabilité, il dit que je dois être opéré et qu’ayant été blessé par une arme à feu, je suis tout à fait en danger de mort. On me conduit à l’hôpital. L’ambulancier, très correct, ex-carabinier, me dit : «  Pas de coup de tête, sinon ils te tuent, ils n’attendent que çà. » J’entends les flics et leurs menaces. « Dès que nous sommes seuls, nous l’assommons, nous le torturons… » Je réponds à l’ambulancier. « Vous les avez entendus vous aussi, si je ne devais pas sortir vivant d’ici… » A l’hôpital, on me visite d’abord en présence des policiers, puis les carabiniers s’organisent. Ils se préparent à un « coup de main » avec mitraillettes, pistolets, gilets pare-balles. Ils finissent par connaître mon identité et mes antécédents et leur agression verbale à mon égard augmente avec ses commentaires innombrables et peu imaginatifs à propos de mon visage. Le premier orthopédiste se refuse à me soigner d'accord avec eux et poussé par les lourdes insultes de l’Arme. On me fait un traitement d’anticoagulants et d’antibiotiques.

Dans la prison de Massa, je vois enfin des visages qui expriment respect et solidarité. A l’infirmerie, c’est Ovidio de Bedizzano qui me garde et me traite gentiment et me procure plus que le nécessaire pour me vêtir et me nourrir. La nourriture est bonne, pas comme à l’hôpital où elle arrivait froide et très contrôlée. Les détenus me conseillent le choix de l’avocat Focacci qui m’a fait une bonne impression quand je l’ai vu défendre Giancarlo devant le juge Lama. Celui-ci me semble une « brave personne », même s’il se trouve de l’autre côté. Qui sait s’il ne préfère pas le « terroriste » aux vautours… A Pise, j’attends la rencontre avec ma mère et j’espère que son arrivée ne coïncidera pas avec mon intervention chirurgicale. Après des années de fuite, je désire cette rencontre et je la crains en même temps.

 

Fin du récit de Marco Camenisch. Je te fais juste un petit commentaire pour resituer un peu les choses avec sa mère. En fait, Marco Camenisch attend la rencontre avec sa mère avec une impatience énorme. D'abord, car c'est un homme blessé, un homme aussi qui est seul, loin de son pays, dans une prison. En plus, il faut se souvenir qu'il est en exil depuis près de dix ans et qu'il n'a pas vu sa mère durant toute cette période.

 

Je comprends bien tout ça, dit l'âne avec des yeux bien mouillés comme une prairie enduite de rosée. J'en suis tout malheureux pour lui et en même temps, je me réjouis aussi qu'il puisse enfin retrouver sa mère.

 

Tu es un sentimental, toi, Lucien. Mais pour la rencontre avec sa maman, il te faudra attendre l'épisode suivant.

 





 

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