Y avait trois goutt's de sang
Qui faisaient comm' un' fleur :
Comm' un p'tit coqu'licot, mon âme !
Un tout p'tit coqu'licot.
Texte chanté par
Mouloudji
Paroles: Raymond Asso
Musique: Claude Valéry
1951
L'âne était déjà au lieu habituel des rencontres avec Marco Valdo M.I.
Marco Valdo M.I. n'était pas en retard, simplement l'âne était arrivé un peu ou beaucoup plus tôt et il attendait en mangeant les chiendents, les marguerites et même des coquelicots qui poussaient là sur le bord du chemin.
Salut, dit Lucien en mâchouillant encore une touffe particulièrement coriace. Excuse-moi, je termine, mais c'est assez dur à mâcher, même si c'est vraiment très bon. Tu devrais essayer...
Oh, ciao Lucien, dit Marco Valdo M.I. Merci beaucoup, mais je ne mange pas d'herbes. Cependant, que manges-tu avec une telle délectation ?
Ben, c'est tout simplement de gros chardons qui poussaient dans la prairie voisine. Elle n'est plus entretenue depuis longtemps et les chardons sont revenus. Et moi, j'aime beaucoup les chardons; je suis d'ailleurs le seul à pâturer là.
Je me demande bien quel goût les chardons peuvent avoir dans la bouche d'un âne. En fait, je dois me résigner, je ne le saurai jamais...
Oh, que dis-tu là, ne vas pas si vite, dit l'âne en relevant brusquement la tête et en faisant un pas leste vers Marco Valdo M.I. Tu t'avances, à mon avis, un peu imprudemment.
Que veux-tu dire ?, dit Marco Valdo M.I., vraiment intrigué par la réponse de son ami.
Mais enfin, Marco Valdo M.I., ne sais-tu pas à qui tu parles ? Où as-tu la tête, mon ami ?
Quoi ? Dit Marco Valdo M.I., un peu désarçonné.
Mais Marco Valdo M.I., dit l'âne en le poussant du museau, ne te souviens-tu pas de mon aventure. Crois-en mon expérience, je n'aurais jamais imaginé non plus de pouvoir goûter les chardons dans la bouche d'un âne. Et pourtant... Cela dit, ça m'a sauvé la vie; je serais resté bêtement Lucien l'homme et, je ne serais pas là pour deviser avec toi.
Oui, oui, dit Marco Valdo M.I., un peu embarrassé quand même. Disons que je ne connais pas le goût du chardon dans la bouche d'un âne et que, pour l'instant, hic et nunc, je ne peux le connaître, n'étant pas un âne au sens biologique du terme. Cela dit, comment vas-tu ?
Moi, ça va, ça va, plutôt bien comme tu vois, Marco Valdo M.I. : je me régale, il ne pleut pas, tu es là et tu vas me conter une histoire. Achtung Banditen ? Ou autre chose ?
Tu as bien deviné, Lucien, mon bon ami; ce sera autre chose et peut-être même, te ferais-je une surprise après, si j'ai le temps... Car tu le sais, tout cela demande du temps.
Oh oui, que je le sais et en plus, il faut savoir le faire. Par exemple, moi qui suis un âne, à mon corps défendant, certes, mais un âne quand même, je suis dès lors une espèce d'ongulé... Tu le sais cela que je me promène, comme tous les ongulés, sur mes ongles... Et bien sûr, comment veux-tu, Marco Valdo M.I., que je tapote sur un clavier avec de pareils doigts... Ou alors, il faudrait un clavier spécial et je devrais bêtement m'asseoir sur mon derrière. À quoi donc je ressemblerais et que ferais-je de ma queue ?
Pour ta queue, mon bon Lucien, tu pourrais faire comme les chats qui l'enroulent vers l'avant, dit Marco Valdo M.I..
Attends, dit Lucien, on voit bien que tu n'es pas un âne biologiquement parlant, car si tu étais un âne, tu ne dirais pas de pareilles âneries... Maintenant, dis-moi, Marco Valdo M.I., que vas-tu me raconter ou de quoi vas-tu me parler ?
Et bien voilà, j'ai traduit aujourd'hui une chanson italienne qui m'a beaucoup ému et même entièrement bouleversé et qui raconte et rappelle l'histoire d'un jeune Catalan du Sud des Pyrénées, un jeune Catalan de Barcelone qui fut assassiné à l'âge de 24 ans par le bourreau de Franco la Muerte. Il s'appelait, ce jeune homme qui avait tout pour faire une vie belle et joyeuse, peut-être ardue et difficile, mais joyeuse, Salvador Puig Antich. Rappelle-toi la chanson de Léo Ferré « Et qu'ils se tiennent bien, bras dessus bras dessous, joyeux et c'est pour ça qu'ils sont toujours debout, les anarchistes... » Car, en effet, Salvador Puig Antich était anarchiste; c'est assez fréquent à Barcelone... Et c'est bien pour ça qu'on l'a garrotté... c'est-à-dire étouffé, puis tué en serrant un collier de fer... Rien que d'y repenser, à chaque fois que j'y repense mon cœur saigne et j'entre dans une sainte colère froide, mais plus froide qu'un soir d'hiver au nord de Sakhaline.
Alors, Marco Valdo M.I., dis-la moi cette histoire et parle-moi d'abord de ce jeune homme.
Je te montre d'abord sa photo, histoire de te faire une idée de sa beauté et de sa jeunesse. J'ai un peu l'impression que ç'aurait pu être mon frère et comme chante Barbara... « Si la photo est bonne... » et je ne sais si tu connais cette chanson, mais rapportée ici, elle sonne étrangement. Tu sais, Barbara, la dame en noir qui chantait si bien, à te faire frémir jusque dans les orteils. Dans cette chanson-là, il y a ce passage – il faut savoir que c'est la femme d'un président de république qui est sensée chanter...( n'y vois aucune allusion , quoique... elle pourrait peut-être servir à quelque chose, celle-là. Évidemment, Madame Petrella n'est pas un beau jeune homme...) – il y a donc de passage d'une ironie cinglante: Moi qui suis femme de président, J'en ai pas moins de cœur pour autant, De voir tomber des têtes, A la fin, ça m'embête... Moi aussi, à la fin, ça m'embête de voir écraser les hommes qui ont au cœur la flamme pure et tranquille de la liberté... et celle de la justice sociale. Justice et liberté, retiens bien ça.
Évidemment, dit l'âne noir en se cambrant, nous les ânes, ça nous embête aussi et nous pensons d'ailleurs, qu'à moins d'être une sorte de sadique intégral, on ne saurait – au moins pour un âne – sentir les choses différemment.
Une dernière chose cependant, dit Marco Valdo M.I., l'histoire de Salvador Puig Antich par bien des aspects recoupe celle de Marco Camenisch. Enfin, tu verras par toi-même. Allons-y, maintenant.
Le 2 mars 1974, au matin, meurt Salvador PUIG ANTICH, garrotté à la prison Model de Barcelone, à l'âge de 24 ans.
Salvador Puig Antich (Barcelone, 30 mai 1948 – Barcelone, 2 mars 1974) était un anarchiste catalan, militant du groupe antifranquiste
MIL ( 'El Movimiento Ibérico de Liberación - Movimento Iberico di Liberazione).
Le M.I.L (Mouvement Ibérique de Libération), né dans les années 70, pratiquait - entre autres - l'expropriation politique, dans une Espagne étouffée sous le joug du franquisme. Ce mouvement
libertaire de guérilla urbaine ne fit jamais couler le sang.
Salvador Puig Antich est arrêté le 25 septembre 1973, quelques mois après l'auto-dissolution du M.I.L, et lors de son arrestation, il est grièvement blessé à la tête. Un sous-inspecteur de police
est tué dans la confusion (sans doute par un autre policier). Le 7 janvier 1974, la peine de mort est néanmoins requise contre le jeune militant, malgré d'évidents vices de forme. Partout en
Europe (et jusqu'en Argentine) on se mobilise pour demander sa libération. A Toulouse, des affrontements ont lieu devant le consulat Espagnol avec la police. Mais Salvador Puig Antich sera malgré
tout garrotté. Le garrot est un instrument simple, composé d’une vis qui permet à deux morceaux de métal en forme de collier de se réunir. Suivant la vitesse que donne le bourreau, on est d’abord
étouffé, puis les vertèbres cervicales sont brisées. Le terme juridique officiel était " a garrote lento" en souvenir du temps où les juges faisaient durer le supplice.
Quand il vit le garrot, il dit "même ça, c’est de la merde !" Il refusa qu’on l’attache et qu’on lui mette une cagoule. Le bourreau l'exécuta, sans bruit.
En Espagne, la réaction d’une bonne partie des travailleurs - bien que les organisations politiques n’aient guère protesté et aucunement manifesté - fut de faire grève pour montrer leur indignation. Ce fut le cas à Barcelone, à Madrid, à Valladolid.
Une troupe de théâtre catalan - celle de Boadella - reconstitua sa mort dans une pièce qui fut interdite par l’armée, en 1976-77 avec arrestation de Boadella (qui s’évada, passa en France, puis fut amnistié).
Francisco Paulino Hermenegildo Teódulo Franco y Bahamonde Salgado Pardo de Andrade, plus couramment appelé général Franco ou comme dit Léo Ferré et bon nombre d'Espagnols qu'il a terrorisé pendant si longtemps : FRANCO LA MUERTE né le 4 décembre 1892 à Ferrol (Galice) était décédé le 20 novembre 1975 à Madrid ; il avait obstinément refusé la grâce du condamné et avait poussé sa vindicte haineuse jusqu'à interdire que son nom figure sur sa tombe. Ce fut seulement en 1978 que la famille de Salvador Puig Antich a eu le droit de le faire.
Parmi les membres du MIL, révoltés par cet assassinat légal, un certain Jean-Marc Rouillan allait fonder en France quelques années plus tard Action directe...
« Ami si tu tombes, un ami sort de l'ombre à ta place... »
Ainsi continue la guerre de libération sociale...
Ora e sempre : Resistenza !
Ballade pour Salvador Puig Antich
Ils ont immolé Salvador en l'étranglant petit à petit.
À présent, sa main est roide, mais lui est encore avec nous ici
Ils ont immolé Salvador mais ce fut lui le plus fort,
Il a défié ces nazis en souriant dans sa mort.
La nuit, il n'a pas pleuré et elle ne le fit pas trembler
et au matin ses sœurs cherchèrent à le consoler.
Mais compagnon Salvador à quoi penseras-tu
quand le fer criminel t'aura lentement étouffé ?
Auras-tu revu en un moment ta vie brève
et hurlé ta rage avec ta voix désormais exténuée ?
Ils ont massacré Salvador en l'étranglant petit à petit.
À présent, sa main est roide, mais lui est encore parmi nous ici.
De la cellule obscure et sombre, il ne voyait pas le ciel ni le soleil,
Puis, il les vit d'une courette peu avant de mourir.
Le garrot ensanglanté hurle haine et vengeance.
Des fleurs rouges sur sa tombe et déjà explosent les bombes.
Déjà tes compagnons, dans la nuit à Bilbao et à Madrid,
Insoucieux de la terreur, crient Vive Salvador !
Ils ont immolé Salvador en l'étranglant petit à petit.
À présent, sa main est roide, mais lui est encore avec nous ici
Chanson italienne – Ballata per Salvadore Puig Antich – Marco Chiavistrelli
Version française – Ballade pour Savaldore Puig Antich – Marco Valdo M.I. – 2008