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La canzone de Marinelle

Ah, dit Lucien l'âne aux yeux langoureux d'un éternel amoureux, Marco, mon ami, j'ai l'âme printanière et une furieuse envie d'une poésie, d'une de ces canzones que tu vas chercher là-bas en Italie. Crois-moi le vent me l'a dit lui aussi qu'il aime bien et même, dit-il, qu'il a comme une nostalgie de ne pas entendre tes nouvelles traductions. Car c'est un vent français, c'est un Mistral et les Alpes l'empêchent de passer au pays de De Andrè et de Paolo Conte.

 

Eh bien,dit Marco, je vais vous faire – à toi comme au vent – ce petit plaisir d'autant que j'en ai quelques-unes qui sont prêtes. Je les gardais sous le boisseau, ô non pas pour les cacher, ni par goût du mystère ni pour vous faire languir, mais tout simplement car je voulais les laisser dormir un peu, les laisser mûrir. C'est ma méthode. Je traduis, je les mets de côté et j'y reviens plus tard. Souvent, c'est une bonne idée. Sur le coup, à vif, je laisse passer bien des erreurs, des nuances, des incompréhensions et d'attendre ainsi permet souvent de rectifier ou de peaufiner. La traduction est un art lent, il faut y mettre de la lenteur. D'accord, si tu te contentes de traduire comme tu le ferais d'un contrat commercial ou d'une réglementation ou d'un mode d'emploi, enfin, tu vois ce genre de traduction à vocation pratique, là tu peux le faire presque à la volée... Enfin, je veux dire quand tu connais bien ton affaire. Mais la poésie, la chanson, le conte, la nouvelle, certaines formes de romans, bref partout où il y a un auteur, où il y a une dimension artistique ou une véritable création, bref, où passe l'âme et la personne, une sensibilité, il est contre-indiqué de vouloir forcer l'allure.

 

 

Fort bien, fort bien, dit Lucien en se frottant le museau contre un saule, mais nous pendant ce temps-là, on peut toujours attendre aussi. Allons, que proposes-tu aujourd'hui ?

 

 

Aujourd'hui, une des plus belles chansons du répertoire italien; elle est de De Andrè et elle raconte l'histoire de Marinelle. Une belle histoire triste à vous fendre le cœur aussi sûrement qu'en Sibérie se fendent les roches et les troncs des arbres, isolés au fin fond de l'hiver. Je l'ai intitulée La canzone de Marinelle, bien qu'en italien, la belle s'appelle Marinella. Impossible de garder ce prénom en français à cause du regrettable Tino Rossi qui avait commis une des scies (outre Petit papa Noël...) des plus lancinantes et qui était intitulée Marinella (Marinella, reste encore dans mes bras...). Et puis, j'aime bien aussi Marinelle à cause de sa proximité avec ritournelle.

 

Va pour Marinelle, dit l'âne tout pétillant des yeux.

 

Un dernière chose, tu verras bien par toi-même que De Andrè place sa Marinelle sous la houlette de Ronsard et de Malherbe et le souvenir de Rosette :

 

« Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses

L’espace d’un matin. »
, autrement dit de la poésie française de la Renaissance. Ce qui est une revendication de culture, une revendication d'appartenance, une exigence de situation.

Lors, voici la canzone de Marinelle.

 




La Canzone de Marinelle



Voici l'histoire réelle de la belle Marinelle
Qui bascula dans le fleuve au printemps
Le vent qui la vit si belle
Du fleuve l'emporta dans le ciel.

Tu vivais seule sans la moindre douleur
Sans rêve d'amour dans ton cœur
Mais un roi sans couronne et sans escorte
frappa trois fois à ta porte


Blanc comme le jour
Rouge comme l'amour
Tu le suivis sans réfléchir
Comme un enfant suit son désir


Il y avait le soleil, tu avais de beaux yeux
Il te baisa les lèvres, il te baisa les cheveux
Il y avait la lune et tes joues blanches
Il posa la main sur tes hanches

Vinrent les baisers, vinrent les sourires
Puis les fleurs de lys s'ouvrirent.
Et les yeux des étoiles virent
Sous ses baisers, ta peau frémir.


Ils disent qu'en retournant
tu tombas dans le fleuve, on ne sait comment.
Et lui qui ne voulut pas te croire morte
frappa cent ans encore à ta porte.


Voilà l'histoire de Marinelle
sur une étoile, partie dans le ciel
Et comme toutes les belles choses
Vécut un seul jour, comme les roses.

Et comme toutes les belles choses
Vécut un seul jour, comme les roses.


Fabrizio de Andrè, La canzone di Marinella

Version française : La canzone de Marinelle – Marco Valdo M.I.

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