On ne sait trop pourquoi on écrit, pourquoi on dit ceci ou cela, pourquoi comme une illumination une idée, une image passe par la plume, par la tête, par les doigts. Les textes naissent comme
ça; de leur propre nécessité. Les miens, du moins.
Ceux des poètes aussi, me semble-t-il.
Ce sont au sens propre des compositions de mots, comme il existe des compositions de notes. Les compositions de mots ont ceci de particulier que l'instrument pour les jouer est silencieux : c'est
la voix humaine intérieure.
On se parle, on se dit les choses, on se lit les textes, on est son propre aède, son propre récitant.
Ce n'est assurément pas le destin de tous les textes. Certains sont mûrement réfléchis; leurs auteurs, comme on dit, savent où ils veulent aller, à défaut de savoir où ils vont. Il s'agit
de monter des phrases selon un plan dûment établi et de tout joindre en une sorte de mécano mental. Ce sont des phrases instruments, des mots instrumentalisés. C'est utile, c'est pratique
et revigorant. C'est constructif. Il y a un but, il y a un objectif. C'est le texte mercenaire, le mot devenu matériau de construction intellectuelle, quand ce n'est pas réglementaire ou
administrative. Pire, parfois, il est réduit à une fonction mercantile.
Passons.
Ce n'est assurément pas de ça qu'il est question ici. Très exactement : pas de ça, ici !
Donc, je suis tombé sur un texte de chanson - une chose bien futile la chanson - dont le titre m'a mis en arrêt comme un épagneul breton devant un faisan. Carne umana per colazione. On peut
dire qu'il a de la gueule, ce titre-là.
Titre italien, texte italien, auteur italien, chanson italienne.
Je me suis dit, il faut nourrir le blog.
Ici, une parenthèse, à propos de ce genre de publication qu'est le blog.
C'est simple, un blog, c'est un ogre, c'est un tamagoshi : si vous ne l'alimentez pas de chair fraîche très régulièrement, il meurt. C'est comme un animal domestique, comme un humain - même dans
les pires camps de concentration, ils devaient bien nourrir leurs internés. Pas beaucoup, pas de façon très convaincante et comme dit ce vieux prisonnier d'Auschwitz (vieux aujourd'hui; très
jeune à l'époque), dont je traduis les mémoires, ils n'étaient nourris que dans la mesure où on avait besoin d'eux comme esclaves. Primo Levi ne dit pas autre chose.
Ne croyez pas que je m'écarte du sujet.
A propos de l'Italie et de Rome et de ce passé tumultueux, le nouveau Maire de Rome vient d'annoncer son intention de faire consacrer une rue à ce bon vieux Giorgio Almirante, fondateur et ancien
secrétaire du MSI, Mouvement Social Italien, résurgence et continuité du Parti national Fasciste, qui intronisa Gianfranco Fini pour lui succéder.
En avril 1944, alors chef de cabinet du ministre de la République fasciste de Salò, Mezzasoma, l'ineffable Almirante signa un texte intimant l'ordre aux soldats italiens de se rendre aux
Allemands et terminait son texte par une phrase éminemment pratique : "Ceux qui ne se présenteront pas seront considérés comme hors-la-loi et fusillés dans le dos." Francis Blanche
ajoutait : " Vous serez fusillés Sévèrement !"
Dans le dos, ce doit être plus infamant, semble-t-il. On peut se demander dans quelle cervelle sadique pareille idée peut avoir prospéré, pour ne pas dire, macéré.
Pourquoi pas tant qu'il y est, le Maire de Rome ne consacre pas le Colisée ou la place Saint-Pierre à Benito Mussolini ou mieux encore, une place « Benito et Adolfo ».
Cela dit, le monde évolue et nous avançons à grands pas.
Pour en revenir au blog et au texte de ce jour, à cette chanson au titre curieux, j'en dirai simplement maintenant qu'elle est l'œuvre de Francesco De Gregori, né à Rome, en 1951. J'en dirai plus
une autre fois.
Place à la chanson.
Chair humaine pour déjeuner
Hey,
On ne devrait probablement pas le faire,
Cependant, on le fait déjà
Correctement, politiquement
et puis, sans doute, ça deviendra
quelque chose qui divertira les gens,
un nouveau genre de télévision,
un loisir intelligent,
un championnat de liposuccion.
Hey,
C'est une nouvelle spécialité :
Chair humaine pour déjeuner !
Chair humaine pour déjeuner !
Hey,
Tu ne dois pas te tracasser,
prends la chose avec tranquillité.
Il est garanti que ça ne fait pas mal,
mais ce n'en est pas moins une nouveauté !
C'est l'eau qui s'alourdit,
la photocopie d'une explosion,
de la chaux vive dans un restaurant,
ou une fumée dans une gare.
Hey,
Ne sens-tu pas ? Ils cuisinent déjà
De la chair humaine pour déjeuner !
Hey,
Il y a une lumière au milieu du ciel
Juste là où tu regardes.
Il y avait une fois un monde entier
et à présent, il n'existe plus,
pourtant il existait vraiment
et il a fini on ne sait comment;
il n'en est quasi rien resté
à part l'écho d'une radiation.
Hey,
D'ici à l'éternité :
Chair humaine pour déjeuner.
Hey,
Y a quelque chose dans le journal,
Ils en font la publicité.
Tu ne dois la laisser échapper :
C'est un éclat de modernité,
C'est un héros de l'autre guerre,
enfermé dans une prison.
Sera-t-il pendu demain matin
ou libéré sous caution?
Hey,
Quelqu'un a déjà parié :
Chair humaine pour déjeuner !
Francesco De Gregori – Carne umana per colazione. 2008
Version française : Chair humaine pour déjeuner - Marco Valdo M.I.