Il a déjà été question ici de Fabrizio De Andrè, ce chanteur italien, qui mourut relativement jeune – en 1999, après avoir mené une longue carrière de poète chanteur – de la fin des années 50 à la fin des années 90. Il a écrit, composé et chanté de très nombreuses chansons, dont la plupart sont ignorées dans l'aire culturelle française. Pourquoi ? Allez savoir.
On peut – sans hésitation – faire le rapprochement avec Georges Brassens, d'autant qu'il l'a traduit et chanté en italien. Et comme Georges, il a, qui l'entoure et l'éclaire, une aura qui perce les nuages du temps et captive l'attention de ceux qui ont la chance ou la curiosité ou le tout en même temps de le rencontrer.
Ceci, bien évidemment, peut être dit à propos de nombre d'artistes.
Mais De Andrè , de ce qu'en j'en augure et de ce que j'en sais, a quelque chose de plus, il exerce – comme Brassens – un magistère particulier.
Que De Andrè ait désigné Ugo Dessy comme son maître à penser, comme son père spirituel était pour moi aussi une solide recommandation, une stupéfiante indication.
Ce sont de jeunes filles, de jeunes femmes italiennes, des Sardes de passage, qui ont insisté pour que je le connaisse, qui me l'ont fait connaître. J'étais bien ignorant, je le suis toujours.
D'autres depuis m'en ont dit mille choses, toutes plus belles. Me sachant traducteur de l'italien vers le français (et non l'inverse), on m'a dit que je devrais m'essayer à traduire de ses chansons.
J'ai pioché un peu au hasard, entre d'autres travaux, l'une ou l'autre chanson de Fabrizio De Andrè. Le choix en est aléatoire, mais il fallait bien commencer quelque part. J'irai chemin faisant découvrir le reste.
Cette première canzone chante la guerre sous l'habit d'une ronde. Comme la ronde autour du monde de Paul Fort, elle se veut comptine, comptine enfantine pour prévenir les enfants, évidemment, du monde qui les attend.
Elle a des sœurs chez d'autres antimilitaristes notoires : Le Marchand de canons de Boris Vian, dont tous les bons clients sont morts en chantant et qui seul dans la ville s'en va danser la carmagnole, y a plus personne sur le pavé, au survivant solitaire de Jacques Brel : on est mille contre mille à se croire les plus forts, mais à l'heure imbécile, cela fait deux mille morts. On se retrouve seul.
Reste à savoir comment faire connaître un poète dans une autre langue que la sienne ? Une solution et une seule existe : traduire. Mais pas n'importe comment, pas sans de précautionneuses précautions. Qu'on écoute bien le texte, car le texte est – en soi – de la musique. Il y faut donc du rythme, de la scansion, des sons, du son, des pas, des colorations; bref, une musicalité. Il y faut aussi de beaux mots parfois tranchants comme la bise qui court le long du chemin de halage, parfois hésitants comme une brume entre des saules. On y pourvoira comme on pourra.
Ici, on ne trouvera ici que les versions françaises pour la raison que ce sont celles que j'ai faites et que pour les textes de Fabrizio De Andrè, dans leur langue d'origine – italienne ou ligure – on les trouvera aisément chez les amis d'Italie. Les chercher amènera à découvrir l'œuvre immense sans l'écran du traducteur Marco Valdo M.I., qui, ainsi que l'indique son petit appendice, est définitivement un manœuvre intellectuel.
Il ne convient pas de chanter plus haut que son col.
Si la guerre survenait, Marcondiro'ndero
Si survenait la guerre, Marcondiro'nda
Sur mer et sur terre, Marcondiro'ndera
Sur mer et sur terre, qui s'en sauverait ?
Nous sauvera le soldat qui ne la voudra pas
Nous sauvera le soldat qui la refusera
La guerre a déjà éclaté, Marcondiro'ndero
La guerre a déjà éclaté, qui nous aidera ?
Le bon Dieu nous aidera, Marcondiro'ndera
Le bon Dieu nous aidera, le bon Dieu nous sauvera.
Le bon Dieu a déjà fui, on ne sait où
Le bon dieu Dieu s'en est allé, qui sait quand il reviendra
L'aéroplane vole, Marcondiro'ndera
L'aéroplane vole, Marcondiro'nderà.
Il jettera la bombe, Marcondiro'ndero
Il jettera la bombe, qui nous sauvera ?
L'aviateur qui ne le fera pas
L'aviateur qui ne la jettera pas
La bombe est déjà tombée, Marcondiro'ndero
La bombe est déjà tombée, qui se la prendra ?
On la prendra tous, Marcondiro'ndera
Beaux ou laids, Marcondiro'ndà
Grands ou tout petits, elle les détruira
Malins ou crétins, elles les foudroiera
Il y a trop de trous, Marcondiro'ndera
Il y a trop de trous, qui les remplira ?
Nous ne pourrons plus jouer à Marcondiro'ndera
Nous ne pourrons plus jouer à Marcondiro'ndà
Et vous pour vous divertir, allez plus loin
Allez vous divertir où la guerre n'ira pas.
La guerre est partout, Marcondiro'ndera
Toute la terre est en deuil, qui la consolera ?
Les hommes, les bêtes, les fleurs,
Les bois et les saisons aux mille couleurs.
Des gens, des bêtes, des fleurs, il n'y en a plus
De vivants, il ne reste que nous et rien de plus.
La terre est toute à nous, Marcondiro'ndera
Nous en ferons un grand carrousel, Marcondiro'ndà
Nous avons toute la terre, Marcondiro'ndera
Nous jouerons à la guerre, Marcondiro'ndà
Fabrizio De Andrè – Girotondo
Version française : Marco Valdo M.I.