La chanson léviane
Tout a commencé le jour où j'ai volontairement rompu avec l'esclavage ou sa variante contemporaine, le travail stipendié. Il y avait longtemps que ça me démangeait et que je traînais mes pieds de plomb au milieu du camp de travail; cette impression matutinale d'être un STO, un de ces millions d'êtres, violés chaque jour par le Service de Travail Obligatoire, un parmi tant d'autres au cerveau ravagé par les cavaliers du libéralisme. Lève-toi et marche, puis marche ou crève ! Plutôt crever, en effet !
Toute une vie dans un camp de travail, ô mânes d'Orwell, « le travail rend libre », disaient-ils dès l'école de l'enfance. En français dans le texte : « Arbeit macht frei ! », vous voyez d'où vient le libéralisme. L'inversion du langage, la perversion du langage est au cœur de notre désarroi. « La force par la joie » en prime. KdF. « Kraft durch Freude », qu'ils disaient et qu'ils promettaient. A bon animateur, salut. De la main droite, présentez la paume. Voyages, voyages, tourisme de masse et masses de touristes. Personnes déplacées. Déplacées, tout aussi bien, malséants, malvenus comme des propos nauséabonds.
J'en suis sorti à coups de mots d'une autre langue, il me fallait sortir de la gangue française, entendre d'autres voix. Je suis tombé en Italie; étrange comme on peut passer les frontières. Depuis j'y ai pris mes quartiers, j'y ai pris un nom, j'y ai retrouvé la voie des voix, le chemin de l'écriture en marchant dans les pas d'étrangers, d'exilés. J'ai traduit, traduit. A la main. Une langue que je connaissais pas; du coup, j'ai retrouvé la mienne, j'ai retrouvé ses parfums, j'ai retrouvé les jardins littéraires. J'ai retrouvé les goûts de vivre. Au commencement était Carlo Levi. J'ai fait un Canzoniere leviano, peuplé de chansons lévianes. Ô, pas beaucoup, mais j'y reviendrai. Un canzonier (appelons-le ainsi) bilingue, une poésie en deux langues en même temps, comme dans un grand rêve. L'écriture comme penser par la main; l'écriture est comme la peinture, elles sont sœurs : un artisanat qui passe par les doigts. La poésie sort de la bouche de l'aède, la poésie nous glisse entre les doigts.
Tout commence un matin.
C'est l'histoire d'un éveil, d'un éveil de conscience et de la conscience d'un éveil.
L’ora dei sogni – L’heure des rêves
La sabbia correva nelle clessidre
Con un fruscio sottile
come di conchiglie leggere
Levate dal vento.
A quel fruscio mi addormento
A quel fruscio mi addormento
Nel vento, nel vento
Leggero e sottile.
Le sable glisse dans les clepsydres
Avec un frisson subtil
Comme de légères coques
Emportées par le vent.
A ce frisson je m’endors
A ce frisson je m’endors
Dans le vent, dans le vent
Léger et subtil.
Come era tiepido quel letto
Mentre fuori l’inverno.
Navigo nel tiepido
Verso il mattino
Verso il mattino
Leggero et sottile.
Ce lit tiède
Dehors l’hiver
Je navigue
Vers le matin
Vers le matin
Léger et subtil.
E’ questa l’ora dei sogni
Ora invisibile
Dove il sole già splende
Suonano le fanfare
Chiamano le sirene
Squillano le campane
Girano le lancette
Leggere et sottili.
Voilà l’heure invisible
Des rêves
Où le soleil déjà explose
Son des trompettes
Appel des sirènes
Sonnent les cloches
Tournent les aiguilles
Légères et subtiles.
A quest’ora dei sogni
In un letto morbido
Fuori del tempo
Vediamo cose che non avvengono
Vediamo cose
Leggere e sottili.
A l’heure des songes
Dans un lit moelleux
Hors du temps
On voit des choses qui n’existent pas
On voit des choses
Légères et subtiles.