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6 juillet 2008 7 06 /07 /juillet /2008 16:35

Salut à toi, Marco Valdo M.I., en ce dimanche paisible d'un clair été, lance l'âne qui courait l'amble au bord du fossé. Quelles nouvelles ?

Oh, Lucien, te voilà-toi, tout fringant. C'est le soleil qui te fait cet effet-là ?


Oui, comme tu le vois, dit l'âne en se présentant de profil et en esquissant un petit pas de danse. Le soleil me met en joie. Note bien que la pluie ne me dérange pas; c'est juste quand je veux entrer chez les gens qu'il y a des problèmes. Ils n'aiment pas mes sabots pleins de boue, mais que veux-tu que j'y fasse; je ne suis qu'un âne moi, je n'ai pas de mains pour me frotter les pieds.


Ben rien, tiens, Lucien, mon bon âne noir. Tu pourrais sécher tes sabots sur le paillasson.


Pour ça, faudrait d'abord qu'il y ait un paillasson et surtout qu'il soit assez grand. Je rappelle que nous avons quatre pieds, nous les ânes. C'est plus compliqué qu'il n'y paraît, surtout quand le paillasson (s'il y en a un) est petit. Pour les pieds avant, c'est-à-dire ce qui correspond à vos mains d'humains, c'est encore assez facile. Mais derrière, c'est plus compliqué... Enfin, j'arrête là. Mais dis-moi, quelles nouvelles ?


Quelle nouvelle ? Bonne question. Aujourd'hui, ce sera « La Terre vierge », c'est une nouvelle d'Ugo Dessy. Elle est très belle. C'est une bonne nouvelle.


Ah !, dit Lucien en faisant un grand sourire d'âne, une nouvelle... Quelle bonne nouvelle ! Et qu'est-ce qu'elle raconte cette nouvelle ?


Eh bien, voilà. Elle raconte une histoire terrible; terrible, car elle est vraiment terrible; terrible, car elle est vraie; terrible, car elle raconte quelque chose de terrible qui s'est passé vraiment.


Arrête, Marco Valdo M.I., tu me soûles. J'ai compris c'est une histoire terrible. Mais encore...


C'est une histoire de campagne, une histoire de paysans. Une histoire qui pourrait être celle de millions de paysans dans le monde, une histoire de paysans et de terre. Or, tu le sais pour le paysan, la terre, c'est la vie et il n'y a rien de pire pour les paysans que des terres qu'on laisse à l'abandon quand eux, pour vivre, en ont besoin.


Oh, Oh, dit l'âne, ça je le comprends très bien. Tu sais, nous les ânes, les histoires de terre et de paysans, on sait ce que c'est. Alors, dis-moi, je commence à me passionner...


En gros, ce sont des paysans sans terre, qui vivent une misère effroyable et qui vont récupérer une terre laissée à l'abandon dans le village. Une bonne terre à cultiver et pas petite... Il y en a trente hectares.


Oui, dit l'âne intrigué, mais cette terre, elle appartient bien à quelqu'un. Elle a bien un propriétaire... Et puis, elle est dans un pays et il y a des lois... Comment ça se passe tout ça ?


Mon bon Lucien aux pieds poudreux, je vais répondre à tes questions. Alors, voilà. Commençons par le pays. Tu sais que la nouvelle est d'Ugo Dessy et tu sais déjà, car je t'en ai déjà parlé de cet écrivain, qu'il est sarde et il est donc fort vraisemblable que l'affaire se passe en Sardaigne et c'est le cas et même, en plein cœur de la Sardaigne. Qu'on est en Italie et dans les années autour de 1950. Quant au propriétaire, on ne dit pas qui c'est... Mais crois-moi, il a des relations. En fait, cette histoire se passe au moment de la réforme agraire qui était une décision de l'État , une loi votée et tout et tout qui permettait la reprise des terres abandonnées par ceux qui la cultiveraient. C'est d'ailleurs un peu la même histoire que celle de Salvatore Carnevale, mais lui, c'était en Sicile. Donc, c'est une histoire où des paysans sans terre veulent collectivement appliquer la loi de la République italienne.


C'est en effet une histoire terrible...


Mon bon Lucien, elle est terrible, mais pas ce sens-là. Tu vas voir. J'ai encore des choses à dire, mais je te laisse découvrir l'histoire et puis, on continue notre conversation.

 

 


 

La terre vierge


Nouvelle d'Ugo Dessy

Traduction française de Marco Valdo M.I.




Ils se sont réunis dans la maison de Gaetano, tard le soir, après le dîner.

Ils ont fermé les volets de manière circonspecte, avant de s'asseoir autour de la table de la cuisine.

Ils parlent à voix basse – il est nécessaire de dire les choses importantes en cachette? Ils font des efforts pour articuler les mots, après tant de campagne solitaire, où la complainte d'un chant est stupeur et réconfort – après tant de pensée inexprimée, rythmée par le mouvement de la houe, avec un bruit sourd. Ils font des efforts pour parler : chaque mot est accompagné d'un mouvement habituel de leurs bras, d'une récolte imaginaire d'épis ou de mottes brisées.

Certains sont assis sur les sièges. D'autres sont accroupis sur le pavement avec leurs épaules appuyées à la paroi encore chaude de la cheminée.

Il y a là Pistolini, le président de la coopérative. La conscience de sa responsabilité mitige et contrôle ses emportements juvéniles et ses fougues personnelles.

A son côté est assis zio Antoni, l'anarchiste, qui a des yeux trop noirs et trop vifs dans la blancheur de ses septante ans. Ils pointent sur lui leurs regards interrogatifs, après chaque phrase dite ou entendue, pour avoir un avis définitif.

Il y a là Franciscu, maigre et triste comme un carême, recroquevillé dans un coin, avec son menton sur les genoux qui pointent secs et sombres au travers de ses pantalons déchirés… Chaque dimanche, il va à l'église pour se faire prêter des livres par le prêtre, pour raconter ensuite à ses camarades, sur la place ou au bistrot, comment Jésus aussi était avec les pauvres et quelle fut la faute des riches, si les Romains et les Juifs le mirent en croix… A cause de son parler d'évangile, à cause de sa longue figure maigre, ils l'appellent Gesù Cristu Aresti, cet homme-journalier que n'importe quel homme-patron peut emmener comme et quand il veut dans son propre champ. Cet homme ne possède rien, pas même une famille… Le soir, en rentrant avec sa houe et sa besace à l'épaule, il distribue les mûres, les figues, les cardes, les escargots aux enfants de la rue, avec lesquels il s'arrête pour jouer.

Et il y a là Cruccueu, petit et vif, mobile comme un passereau, avec son moignon – une main et un demi-bras perdus quand il était gamin : un hurlement dans le fracas d'une veille batteuse – qu'il agitait rapidement, en l'accompagnant de son parler strident.

Ils sont tellement, ce soir, à une heure tardive? Ils tiennent avec peine, dans la cuisine de la maison de Gaetano, la dernière du pays.

Ils ont entendu dire que les journaliers1 ont bougé à Sanluri, dans la Zeppara, dans le Silmis, à Serramanna … Ils ont entendu dire que le gouvernement a dit qu'il fallait qu'on laisse travailler par les journaliers les terres qui ne sont pas cultivées par leurs propriétaires. On voit les patrons des marais une fois par an, quand ils viennent recueillir leurs loyers des bergers. Ils laissent en pâture, ces terres vierges, ces terres qu'eux, les journaliers, ont toujours rêvées remplies de moissons prodigieuses.

Ils ont aussi entendu dire que les patrons sont plus forts que le gouvernement; qu'ils envoient les carabiniers avec leurs fusils pour chasser les journaliers : pour cela, il est nécessaire de faire tout en silence et rapidement; pour cela, on doit en même temps défricher et semer; après, personne, même par la "Forza"2, ne pourra plus arrêter et toucher le fruit qui germe.

Ils décidèrent de partir à l'aube, avec tous les outils et les bras à leur disposition : houes et charrues, femmes et enfants.

Ils ont décidé et pourtant, ils sont encore là, comme en attente de quelque chose qui les rassure, un signe que le ciel n'a pas donné, un mouvement qui ne vient pas encore de leur conscience incertaine. Au comble de l'angoisse, les regardent vers zio Antoni. Alors, le vieux se lève, ému, en étendant ses mains ouvertes sur tous : "Allez en paix !", murmure-t-il.

Gesù Crist Aresti s'agenouille en se signant; il penche la tête jusqu'à baiser la terre.


Ils sont partis à l'aube. Presque cinq cents, entre petits et grands…

Ils n'ont pas dormi. Personne n'a dormi.

Ils sont restés à boire en compagnie, devant les braises des cheminées, comme à la veillée d'une grande fête. Ainsi ils sont tous arrivés au lieu de réunion au moment convenu.

Le piétinement des grosses chaussures et le tintinnabulement des houes sur les cailloux de la place s'entendent jusqu'aux bas quartiers, ils rendent plus lestes les pas des arrivants.

Ils ont voulu que zio Antoni fasse un discours pour expliquer à tous ce qu'il faut faire.

Ils disent que zio Antoni a parcouru le monde et connaît tous les métiers qu'un homme peut faire avec ses mains. La meilleure partie de sa vie, ils disent qu'il l'a passée enfermé dans les prisons; justement lui qui rêve de cours et de champs sans clôtures.

Zio Antoni parle aux gens comme un père à ses enfants. Il parle de "chère anarchie", comme il l'appelle, en prononçant avec douceur. Il raconte la vie des pauvres des pays lointains; des pauvres gens qui sont toujours les mêmes, même s'ils parlent des langues différentes, même s'ils ont la peau de couleur différente. Il parle des pauvres, des femmes et des enfants des pauvres. Il parle de la faim, de l'esclavage, de l'injustice. Mais il ne dit pas FAIM ESCLAVAGE INJUSTICE. Lui qui en a souffert et qui les connaît, il sait aussi que les mots sont difficiles à comprendre, beaucoup plus que les choses. Et c'est des choses qu'il parle. Des choses des hommes. Des choses que les hommes font et qu'ils ne font pas, ce qu'ils doivent et qu'ils ne doivent pas faire.

Quand zio Antonio termine son discours, ils n'applaudissent pas, ils ne font pas de commentaires : le vieux a dit ce que chacun ressentait au-dedans de soi.


Ils sont partis à l'aube.

Les hommes devant, avec leur houe et leur pelle à l'épaule.

Les jeunes juste derrière, avec les pancartes et les drapeaux.

Enfin, les femmes et les enfants.

Les garçons, eux aussi, avec leur visage renfrogné pour paraître décidés, avec leurs outils plus grands qu'eux. Et Timoteo, le plus petit, tenu par la main par le maître d'école, qui a choisi la même route qu'eux.

Les femmes marchent à pas long, avec leurs pieds nus qui battent solidement la terre. Elles parlent entre elles excitées, sans se regarder en face, sans même se comprendre : elles lancent des imprécations et hurlent aussi, pour vaincre la peur, pour terrifier l'ennemi inconnu. Leur peur est profonde et angoissée. Leur courage est grand et désespéré. Elles brandissent dans leur poing des fourches et des perches. Chacune a un ou plusieurs de ses petits accrochés à ses jupes. Les enfants sont leur bouclier et leur conscience… Qui osera offenser, frapper une mère si elle a ses enfants auprès d'elle ?

Ils sont arrivés au marais en moins d'une demi-heure. Houes et bêches donnent rapidement, presque avec rage les premiers coups en arrachant les herbes sauvages.

Entretemps, par d'autres voies, sont arrivés les chevaux, les bœufs, les charrues. Les premiers sillons obscurs ouvrent déjà la terre, qui n'avait jamais senti dans ses viscères la semence jaillie de la main de l'homme. Une terre vierge, inutile depuis tant de temps, avec tant d'hommes à en rêver jour et nuit, à attendre depuis tant de temps, avec l'obsession d'entrer en elle.

Les marais, une vallée de trente hectares, résonnent de voix fébriles, de chants, de vivats. Presque par un prodige, en quelques instants, disparurent les cannes, les arbustes, les graminées, les pierres. Apparut une surface brune que le soleil, émergeant à l'horizon, teinte de reflets rose bleu. Entrent alors les semeurs avec, en bandoulière, leur besace remplie de grains; derrière, les jeunes filles enterrent avec leurs mains les semis tombés à côté du sillon.

Les femmes se sont assises aux limites du champ, à côté des pancartes et des drapeaux rouges fichés en terre; elles tirent de leurs poches profondes le pain pour les enfants qui ont toujours faim en raison de leur croissance et elles sortent de leurs blouses les mamelles gonflées pour faire taire les pleurs geignards des plus petits.



Mais ils ne tardent pas beaucoup à arriver. Sur trois camions, ils sont arrivés.

Ils sautent des côtés ouverts avec fracas, légers comme des acrobates de cirque.

Ils s'alignent au centre du marais, en écrasant les sillons à peine tracés.

Ils attendent immobiles, rigides, avec leurs armes pointées.

Les femmes, les premières, leur ont donné la bienvenue, hargneusement : "Délinquants !"

"Silence !" a crié Pistilloni en accourant.

"Silence ! " a-t-il crié en agitant les mains en l'air.

"Silence !" a-t-il répété en se tournant vers les quatre coins du marais.

"Silence ! Personne ne bouge ! Pas de peur !" a-t-il crié plus fort, pour tous.

L'officier qui commande les carabiniers s'est avancé : "Cette terre n'est pas à vous !" dit-il. " Vous n'avez aucun droit de l'occuper. Pour cela, allez-vous-en ou je vous arrête tous autant que vous êtes !" Il dit les mots tranquillement, sûr de lui, comme le patron, comme don Bastiano quand il ordonne un travail aux journaliers alignés dans sa cour avec leur béret à la main.

Gesù Critu Aresti se porte en avant d'un pas, un peu timide : "C'est la nouvelle loi … la nouvelle loi dit que la terre appartient à celui qui la travaille…" Pendant qu'il parle, il montre avec ses mains les gens, "Nous sommes en train de travailler, donc elle est nôtre."

L'officier met ses mains sur ses flancs et écarte ses jambes : "La politique ne m'intéresse pas !" Il tord la bouche avec mépris. "Je vous donne cinq minutes pour dégager !" Il regarde la montre à son poignet : "Cinq minutes. Compris ? Marche !"

Les femmes se sont levées comme des furies, en grondant avec leurs dents découvertes : "Nous en aller, nous ?! C'est notre pain !" Elles ramassent des poignées de terre en la montrant sur leur main tendue ouverte. "Toi va-t-en ! Toi … qui tu es, toi ?"

L'officier a pâli. Il semble apeuré ! Il a fait signe aux soldats d'avancer. Mais avant même qu'un seul ait bougé le pied les femmes se sont lancées, rompant leur file bien ordonnée par le choc de leurs mains tendues, fermés, dures.

L'officier est resté isolé, avec les journaliers gesticulant tout autour de lui qui hurlent pour lui expliquer leurs raisons.

C'est à ce moment qu'intervient zio Antoni. Il s'est avancé péniblement entre les houes et les sillons pour se porter au centre de la mêlée. Il a éloigné d'un geste brusque sa nièce qui voulait le soutenir.

"Sommes-nous venus ici pour travailler ou pour faire des guerres, nous ?" demande-t-il à voix haute et irritée, en tournant autour de lui un regard courroucé. "Sommes-nous comme les chiens, que nous nous mordons les uns les autres, nous ? Femmes, retournez donner le pain et le lait à vos enfants. Et vous, retournez travailler cette terre, qui a déjà trop longtemps attendu. Et vous, gens qui avez à la place d'un cœur, un uniforme et un grade, retournez-vous en chez vous, retournez-vous en en paix !"

Ils sont redevenus des hommes et des femmes.

Pendant un long moment, l'officier reste médusé devant le vieux au bâton fiché dans la terre; puis, il retourne à ses hommes, en s'agitant comme un dément.




Ils se sont échappés en hurlant, en trébuchant, en tombant, en se traînant, en pleurant, en jurant.

Dans le marais sont restés devant les mitraillettes seulement les morts, les blessés et les drapeaux rouges, comme sur un champ de bataille.

Zia Clara est tombée. Zio Antoni est tombé. Gésù Cristu Aresti est tombé. Giorgio est tombé, qui a seulement treize ans.

Ils se sont arrêtés aux premières maisons du village. Ils ne parlent pas, en se regardant à peine l'un l'autre, atterrés et humiliés. Ils ne caressent même plus le pleur des petits accrochés à leurs genoux.

Ils se sont arrêtés. Ils pensent tous la même chose. Ils se la disent l'un l'autre d'un clin d'œil.

Ils se sont arrêtés. Non, on ne laisse pas les morts par terre; ce ne sont pas des bêtes… Ni les blessés, seuls, à pleurer, seuls, à pleurer de rage et de douleur. Ni même les drapeaux ne se laissent à terre, si même ce ne sont que des lambeaux rouges…

Ils retournent. Tous, ils retournent. Immédiatement, ils retournent.

Ils ont pensé tous la même chose. Une chose qui a fait vaincre la peur des mitraillettes qui mordent les chairs de leurs dents féroces. Une chose qui permet à des yeux humains de ne voir, sur cette terre, rien si ce n'est leurs camarades morts.

 

 



Alors, Lucien, toi qui vois les choses comme un âne, que penses-tu de cette histoire ?


Et bien, elle est vraiment terrible. Tu avais raison. Et l'humanité est bien malade, dans sa tête. Je suis stupéfait , je suis indigné , je suis écœuré, je suis en colère et c'est peu dire.

Je n'aurais jamais imaginé ça en Italie. Si c'était moi, je leur jetterais un coup de pied à ces carabiniers et je ne te dis pas où, ça te ferait rougir. Pour commencer...


Je comprends ton indignation, Lucien. Je ressens la même chose et je suis tout aussi furieux du sort que les riches et leurs sbires, leurs mercenaires, leurs milices, bref, tous ces gens à leur solde font subir aux paysans pauvres. Comme je te l'ai déjà dit, c'est arrivé un peu partout en Italie. Mais c'est vrai aussi partout dans le monde. Par exemple, en Amérique Latine, encore aujourd'hui... Tu comprends qu'il y a des révoltes, des révolutions...


Oui, dit l'âne...


Et puis, as-tu remarqué comment cet officier se soucie de la « légalité démocratique », as-tu vu comment il comprend le monde, avec quel sens du réalisme politique, il interprète la loi et les choses. Comment il conçoit son rôle de serviteur public... En fait, comme on ne connaît pas la suite de cette histoire particulière, on ne sait pas comment les autorités ont réagi, si ce militaire a été sanctionné (un pareil carnage devrait lui valoir une sanction exemplaire : fusillé ?) ou s'il a poursuivi une carrière exemplaire, encouragé et récompensé pour ses bons et loyaux services.



 

1 Journaliers : en italien braccianti; ouvriers agricoles à la journée; en Amérique latine, paysans sans terre. Ce sont les jacques, célèbres par leurs jacqueries.

2 "Forza" : Forza armata ; la force armée, l'Armée ou les Carabiniers.

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4 juillet 2008 5 04 /07 /juillet /2008 22:07

Tiens, Lucien, d'où viens-tu, on dirait que tu as couru...


Oui, oui, salut, dit l'âne à la voix humaine, je cours, je cours... Je te cours après, car tu m'avais promis de me faire connaître l'histoire de Kesselring et de sa pierre « ad ignominia », sa pierre ignominieuse..; ce qui veut dire si j'ai bien compris, la pierre qui lui fait honte, qui lui jette ses crimes et ses abjections à la figure.


Tu as parfaitement raison, Lucien mon bon ami. Mais je ne t'avais pas oublié, crois-moi. Elle est prête mon histoire. Ceci dit et pour être précis Robert définit « ignominie » comme suit : déshonneur extrême causé par un outrage public, une peine, une action infamante. Et crois-moi, le dénommé Kesselring l'avait bien cherché qu'on lui fasse un monument à sa honte immense. Et encore, tu veux mon avis, c'est bien peu de choses encore...


Quoi, dit Lucien l'âne en grattant du sabot les cailloux du chemin, c'était un tel salaud ?


Ce fut un criminel de première dimension, ça, c'est sûr. Un salaud de première classe, sans doute aussi. On n'est pas commandant d'une armée d'occupation nazie sans avoir trempé dans un fameux bouillon d'ordures. Mais tu vas pouvoir juger par toi-même, dit Marco Valdo M.I.


Et quoi, quand on l'a attrapé, car on l'a bien fait prisonnier... demande l'âne en tournant la tête pour éviter que le soleil ne l'éblouisse trop, on ne l'a pas condamné ?


Si, si, il a eu droit à un procès. Jusque là, rien à dire. On l'a même condamné à mort. Mais voilà, tu sais bien, Lucien, après cette guerre, on a, comment dire, rapidement cessé de poursuivre ces gens-là; en somme, on avait besoin d'eux. Ainsi, dans la plupart des pays, l'épuration – comme la guerre de Troie, n'a pas eu lieu, ou alors, très réduite, car il fallait quand même bien faire quelque chose. Mais en fait, on avait besoin de ces gens-là, c'étaient quand même de véritables anticommunistes, de vrais réactionnaires garantis pur porc. On a donc gardé en place ou au besoin, remis en place : en Italie, les fascistes – ils sont même revenus au pouvoir maintenant; en Allemagne, les nazis; un peu partout, les kollabos... Je t'en raconterai des vertes et des pas mûres à ce sujet.


Et alors, Kesselring, dit l'âne incrédule, il a été condamné ? Condamné à mort ? Et quoi, on l'a fusillé, pendu, écartelé, brûlé... ?


Rien de tout ça, on l'a laissé sortir de prison. Le pauvre, il était malade. Note que pour mourir, il importait peu qu'il soit malade et même qu'il soit vieux... Ce n'était à l'évidence qu'un prétexte; d'ailleurs, il a vécu encore longtemps après être sorti "très malade, quasiment mourant" de prison. S'est-il posé la question pour les vieux qu'il a fait massacrer, pour les enfants qu'il a fait arracher du ventre de leur mère, pour les villages entiers qu'il a fait brûler après avoir fait méticuleusement occire tous les habitants... ? Tu verras son cynisme est incommensurable. Sais-tu qu'il a osé dire aux Italiens qu'il avait fait tout ça pour leur bien...


Je ne comprendrai jamais les humains, dit l'âne en baissant la tête de dégoût.

 

Cette inscription lapidaire se trouve à Cuneo et à Montepulciano


 

Ode à Kesselring



Albert Kesselring, qui durant la deuxième guerre mondiale, fut le commandant de l’armée du Troisième Reich en Italie, fut condamné à mort au procès de Nuremberg pour les nombreux massacres que l’armée nazie avait commis dans le pays (Fosse Ardeatine, Marzabotto et autres). Ensuite, sa condamnation fut commuée en prison à vie, mais il fut relâché en 1952 en raison de graves ennuis de santé, qui en réalité n’étaient pas graves, car l’ex-hiérarque vécut en fait encore huit années ou un peu plus.Redevenu libre, Kesselring dit qu’il ne se repentait pas de ce qu’il avait fait et il déclara même que les Italiens, pour le bien desquels il l’avait fait, auraient dû lui ériger un monument. En réponse à cette exigence arrogante, Piero Calamandrei écrivit la célèbre épigraphe « Tu l’auras, Kamerad1 Kesselring … », dont le texte fut placé sur une pierre lapidaire « ad ignominia » que la commune de Cuneo a dédiée à Kesselring. On retrouve cette épigraphe également à Montepulciano (Toscane).

Le texte de cette célèbre épigraphe est :


Tu l’auras

Kamerad Kesselring

Le monument que tu exiges de nous Italiens.

Mais avec quelle pierre on le construira

C’est à nous de le décider

Pas avec les pierres enfumées

Des bourgs sans défense ravagés par ton

carnage

Pas avec la terre des cimetières

Où nos compagnons tout jeunes encore

Reposent en sérénité

Pas Avec la neige inviolée de nos montagnes

Qui durant deux hivers te défièrent

Pas avec le printemps de ces vallées

qui te vit fuir

Mais seulement avec le silence des torturés

Plus dur que tout rocher

Seulement avec la roche de ce serment

Juré entre des hommes libres

Qui

Par dignité et non par haine

s’assemblèrent volontairement

Décidés à racheter

La honte et la terreur du monde.

Si tu voulais un jour revenir sur ces routes

Tu nous trouverais à notre poste

Morts et vivants avec le même engagement

peuple serré autour du monument

Qui s’appelle


Aujourd’hui et pour toujours


résistance



Piero Calamandrei

1 Kamerad : en italien, le mot est Camerata, qui était le nom que se donnaient les membres du P.F.N. - parti fasciste.

On imagine donc bien combien dans l’apostrophe de Calamandrei, il y a de mépris et de dégoût à l’égard de ce haut officier nazi.

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27 juin 2008 5 27 /06 /juin /2008 22:23



Je vais le faire assurément, mon ami Lucien. Je vais le faire, mais tu dois bien savoir que la gondole, la barcarole et tout ce folklore hydrique est maintenant un peu désuet et pour tout dire hors de saison, hormis bien sûr, la saison touristique. Ne t'inquiète pas surtout, ça se vend encore, par trains, par cars, par avions entiers. Mais vois-tu, mon bon âne, des chansons pareilles, il te faudra aller les chercher ailleurs.

 

Tu me taquines, tu te moques, en somme, tu te fous de moi, Marco Valdo M.I. et je n'aime pas ça, dit Lucien l'âne en brayant un coup monstrueux. On l'entendit à cinq kilomètres.

 

Arrête, brayou, brayeur de fond, je sais bien que tu n'entendais pas goûter de ce sirop aux algues de la lagune. Tu aimerais quelque chose de fort, de nouveau, de nostalgique, au parfum puissant, de la poésie, quoi. Tu y voudrais de la conviction, du sentiment, un peu de désespoir, du regret, de la tristesse et de l'espoir. En somme, tu voudrais une poésie qui dise ce que sent aujourd'hui l'Italie. J'en ai une sous la main. Je viens de la traduire. Je vais te la dire. Mais avant, parlons un peu encore.

 

De quoi, demande Lucien. Que veux-tu me dire de si important, de si urgent, qui ne peut attendre ?

 

Mais avant de te donner cette poésie, je voudrais que nous nous penchions un instant sur la maladie de l'Italie, car notre amie est très malade.

 

De quoi souffre-t-elle ?, dit l'âne plein d'inquiétude en arrachant une touffe de chiendent d'une langue râpeuse.

 

Si j'en crois les diagnostics en cours, elle souffre de cette terrible maladie qui l'a déjà frappée précédemment. Elle a une rechute de berlusconite. Ne ris pas, c'est une maladie mortelle. C'est une variante évoluée de la mussolinite, qui a failli emporter l'Italie pour de bon au siècle dernier. Ce sont les mêmes symptômes. L'Italie se meurt, ses citoyens étouffent de honte; ses autres habitants gonflent d'orgueil et d'arrogance, d'avidité et d'inconscience. L'air commence à leur manquer. Mais voyons, si tu le veux, cette chanson.

 

Oui, oui, mais de qui est-elle ? Quel est son titre ? Qui sont ses interprètes ? Tu ne m'en as rien dit, s'exclame l'âne un peu en désarroi et rarrachant une touffe de chiendent, d'un coup sec.

 

Elle s'intitule tout simplement : « L'Italie »; elle est l'œuvre des Mercanti di Liquore, tu sais ce groupe de Monza dont je t'ai déjà parlé. Elle chante le désespoir d'un amoureux de l'Italie. C'est une belle chanson d'amour, mais elle a un fort parfum, elle est tonique et pleine de vie. Mais elle n'a pas été facile à mettre en scène, à présenter. C'était un morceau en prose auquel j'avais du mal à donner toute sa dimension de canzone en français. Un peu comme tu peux avoir la surprise devant un texte de roman de Saramago où il n'y  a pas de ponctuation... Le texte était beau, mais il y manquait une respiration, un rythme, une scansion. C'est une complication quand tu traduis, car un texte est la musuique et le rythme par lui-même.Ce qui fait que ma version est fort différente - en apparence - du texte italien. Quoique... J'ai trouvé - après avoir traduit - une entrevue d'un des membres des Mercanti, Lorenzo Monguzi, qui confirme mon approche, me semble-t-il. Je l'ai placée à la fin de cet article.

 

L'Italie

Quand je l'ai connue,

l'Italie était déjà une femme

de constitution robuste et saine

et plus que travailler, je dirais

qu'elle se mettait en peine,

puis comme elle était grasse,

madonna elle suait... 



Dans l'étable, deux bêtes

et un chœur de poules à qui couper la tête

pour se donner du bien, pour se faire une fête,

l'Italie s'inventait des histoires fabuleuses,

qui sait comment elle faisait...


Si on l'emmenait faire un tour,

l'Italie maillot rose

montait à l'arrière de la voiture

car elle était respectueuse...

Moitié de siège pour elle

et moitié pour nous autres ses frères,

pas exactement de Mameli1,

mais quand même suffisamment beaux.



Quand elle allait dîner dehors,

elle mangeait tout

ensuite, on pouvait se mirer dans son assiette,

et la panse pleine, d'un coup, elle se levait,

elle faisait une belle révérence,

l'Italie, et puis, elle dansait...

Nous muets et fascinés

par le rythme de ses pas,

elle dansait vraiment bien

comme font souvent les gras.

L'Italie dans ses virevoltes haletait et forçait,

elle semblait tomber mais elle se relevait.

 

Quand je l'ai connue,

nous étions compatriotes,

elle puait la misère

et avait d'étranges manières

avec sa grosse voix forte et son ton rieur,

contente car elle vivait, car elle survivait encore

à guerre, après-guerre, guerre d'après encore,

avec son caractère de putain et ses habits de sœur,

maîtresse en fourberie et un peu girouette,

mais vis-à-vis des autres,

très tendre et très humaine.

Elle avait de beaux gestes et des yeux ardents

un air familier, le sein proéminent,

un corps très maladroit, un peu hors mesure,

tenu tout ensemble par des points de suture,

pourtant elle était belle encore, magnifique et attirante,

une beauté impudique et parfois inconvenante,

portée et disposée aux vices du plaisir,

l'Italie savait encore jouir...

 

Avec les ans,

nous nous sommes perdus de vue,

je lui écrivis nombre de fois,

mais sans réponse.

On me dit qu'elle s'était mise

dans certaines affaires étranges

avec des voleurs et des voyous...

Puis, hier, je l'ai rencontrée

dans un supermarché, l'Italie

avec sa charrette au rayon des surgelés,

tellement maigrie

qu'elle me paraissait être une autre fille,

avec ses pommettes refaites

et sa petite frange courte.

J'aurais voulu lui dire que j'avais la nostalgie

des temps où je jouissais de sa compagnie;

que je la trouvais belle, en somme, séduisante, vraiment

et que même lointain, j'étais pourtant son parent.

 

Elle m'a regardé comme on regarde les enfants,

elle m'a demandé si je savais où étaient les gressins;

me voyant perplexe, elle s'est retournée soudain,

et dans l'instant, mon Italie s'en est allée...

 

Italie, mon ancienne aimée,

tu as perdu ton allégresse

et peut-être ne te souviens-tu plus de l'ancienne courtoisie

et même si je l'admets, j'en suis resté confus,

que diable, au moins tu pouvais saluer !

Pourtant, malgré tout, je t'aime encore,

quelque chose de moi-même t'appartient.

Il te plaît de faire la pécore

et de me faire désespérer,

mais je sais qu'un jour ou l'autre, je te reverrai danser.


la la la la
la la la la
la la la la
la la...

1Fratelli d'Italia ou Hymne Mameli (auteur du texte) est en fait l'hymne national italien.

Chanson italienne: L'Italia – Mercanti di Liquore – 2005.

Version française : L'Italie – Marco Valdo M.I. – 2008.

 

 


L'Italie .... C'est l'Italie. Comme je le disais, mon texte m'a été donné par Paolini... Lui, il a un tas de cahiers absolument fascinant pour quelqu'un comme moi. Chez lui, il y a une quantité invraisemblable de cahiers écrits à la main; il n'est pas ami des ordinateurs; au contraire, sans doute, il garde même un peu de mépris car les choses écrites avec l'ordinateur sont toutes égales...Marco, dès le moment qu'il peut écrire, il prend des notes. Un matin que je m'étais à peine levé et que je ne comprenais pas encore grand chose, il a sorti un de ces cahiers et il m'a dit : « Regarde, ceci pourrait être une chanson ». C'était un morceau en prose, il n'y avait pas de métrique, cependant, l'idée m'a plu immédiatement de comparer l'Italie a une femme vue d'abord par les yeux d'un garçon qui en est attiré sexuellement et qui a une imagination tout entièrement tournée autour de cette femme qu'en réalité, il ne connaît pas bien. Il la voit, il l'entrevoit. Puis, avec les années, sa perception change aussi. C'est une très belle façon de raconter l'évolution de l'Italie, toujours dans l'optique de la métaphore dont nous parlions précédemment.

Entrevue avec Lorenzo Monguzi, un des membres des Mercanti di Liquore, publiée par La Brigata Lolli (Bielle).



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18 juin 2008 3 18 /06 /juin /2008 21:37

Il y a longtemps, dit l'âne au poil ébouriffé car il sortait de sa sieste méridienne, qu'il appelait par devers lui la méridienne de la sorcière verte, expression qui lui était venue d'un âne de cabaret anglais porté sur la verveine, la gauloise ou sur l'izarra, bref une de ces liqueurs vertes qu'il appelait sa sorcière verte, sa green witch. D'où quand il avait poussé un peu sur le pousse, la méridienne de green witch. Donc, il y a longtemps, dit Lucien, porté lui aussi sur la sorcière verte ou la fée verte, qui sont assez parentes, que tu m'as conté un de ces récits sardes ou d'ailleurs, s'il te plaît qu'il en soit ainsi.

 

Oui, tu as raison, mon bon ami Lucien et tout âne que tu es, tu as droit toi aussi à un petit récit pour aller dormir. Ou, vu ton état, te rendormir. D'ailleurs, je vais en choisir un qui correspond à ton état d'âne. Tu te souviens sans doute de mon ami Ugo Dessy, enfin, je dis mon ami, même si je ne l'ai jamais rencontré (ce qui est dommage, pour moi), que je ne lui ai jamais parlé et même, que je ne le connais que par les nouvelles qu'il a écrites et que j'ai traduites. Comme il n'est pas connu en langue française (ce qui est dommage, pour les gens de langue française) , je me permets de lui faire l'entrée (comme on dit chez nous), bref, de le présenter à tous mes amis et à mes lecteurs. Car, mon bon ami Lucien, Ugo Dessy est un de ces grands écrivains discrets.

 

Ah, ah, fit l'âne et quel sera le sujet du jour. Sera-ce amusant ou alors, terriblement triste ? Fera-t-on encore sauter un maire fasciste ou descendant de fasciste ? Ridiculisera-t-on, une fois encore, le bâtisseur d'empire, l'homme au menton levé et au regard fixe ? Ou l'un de ses descendants ?

 

Eh bien, tu peux rassurer les adorateurs du faisceau et les amis du licteur, il ne sera pas question d'eux et dès lors, il ne sera pas fait état de leur ridicule penchant pour l'héroïsme et l'orbace. Nous ne dirons rien non plus de Bouche de Fromage (in ingliche, chize, qui veut dire fromage et chize est utilisé par les photographes pour faire naître ce faux sourire photographique; dites chize pour qu'on voie vos dents), l'homme aux dents d'albâtre et au crâne replanté. Non, non, qu'on les rassure, ce sera une histoire toute simple, d'un homme tout simple, qui exerce tout simplement une activité toute simple. C'est aussi un homme courtois, un homme charmant et plein de prévenance.

 

Ah, oui, et de quoi s'agit-il ? Je serais très ravi d'en savoir plus. Que fait-il donc cet homme simple ?

 

Oh, c'est tout simple. Il l'explique bien lui-même. Lassé d'être grugé, trompé, roulé dans la farine par les patrons, il a fini par choisir un métier indépendant. C'est ce qu'il dit lui même. Un métier qui lui convient et qu'il exerce avec zèle, dès que possible, car c'est un métier intermittent. Il s'est fait ramasseur d'olives. Évidemment, on ne peut pratiquer pareil métier que dans un pays où poussent les oliviers, mais on peut transposer aisément sous d'autres cieux. Tu verras. Et puis, allons à l'histoire elle-même et ne perdons plus de ce temps si précieux qui est la source de toute richesse. Ah, une dernière chose...

 

Oui, quoi ? Que se passe-t-il ? Dit l'âne en ouvrant grandement sa bouche et en sortant une langue grise et rose.

 

Une dernière chose. Tu sais que j'illustre mes articles de photos et qu'elles sont toutes de ma main ou de mon œil ou de l'appareil que j'utilise. Et je ne suis pas sûr d'avoir des oliviers... je viens d'en trouver, et tout un champ. Nous sommes sauvés.

 


 

 


Le ramasseur d'olives



"Quel métier je fais ?! " me répond-t-il ironique, avec un fin sourire aux lèvres.

Il balance l'échine, allongé sur sa natte étendue dans la cour à l'ombre du mur; il allonge une main, il se caresse les doigts de pied.

"Vous voyez ? Regardez mes orteils comme ils s'articulent … les palourdes se pêchent avec les pieds."

"Alors, vous êtes pêcheur ?" dis-je.

"Et puis ? L'homme doit-il forcément avoir un métier ?" répond-t-il du tac au tac.

Il recommence à se balancer. "Jésus Christ peut-être n'avait pas de métier ! Et don Sebastiano, quel métier a-t-il ? Il dit : je suis cultivateur direct ! Mais il ne sait même pas de quel côté on tient la houe … Moi, si vous voulez le savoir, je ne suis pas de la race des patrons. Et je ne suis pas non plus de la race des serviteurs … Je suis un travailleur libre et indépendant."

A un demi-mètre de lui, il y a une fiasque. Il allonge la main, la prend, la débouche avec les dents, me l'offre :

"Ça vous plairait une goutte ? Tenez !"

Il remarque mon indécision.

"Vous ne seriez pas dégoûté, vous ?" dit-il en essuyant le goulot de la fiasque avec la paume de sa main.

J'en accepte une gorgée. Ce qui lui permet de boire longuement en ayant observé les devoirs de l'hospitalité. Il claque la langue sur son palais; il se réinstalle béat avec un sourire plus franc :

" Qui sait qui vous a envoyé chez moi … et ce qu'on vous a raconté sur mon compte !"

Vittorio habite dans la "Corea". C'est un ramasseur d'olives dans la quarantaine. Pour l'état civil, il est célibataire, même s'il a une femme et plusieurs enfants. Dans la cour de sa maison, il y avait un va et vient de gens étrangers. Lui n'en avait absolument pas cure. Son unique préoccupation, somme toute, est de chasser, avec des gestes lents de la main, une nuage de mouches qui s'est fait excessivement impertinent.

"J'ai compris, qui vous êtes." dit –il d'un air rusé, en clignant d'un œil. " Vous êtes un journaliste et vous voulez savoir mes affaires."

Quelques femmes, sur la porte de la maison, donnent de la voix contre une multitude de gamins qui lancent des bâtons pointus et des pierres. Vittorio tourne son visage irrité : "Allez vous rompre l'os du cou autre part !" s'exclame-t-il, mais sans conviction. De fait, les enfants continuent leur jeu.

"Vous voulez que je vous raconte mon histoire ? … C'est à pleurer et à rire" dit-il; et ses yeux paraissent s'attrister. Il allonge une main vers la fiasque; il me la présente.

"Non ? Mais vous savez que vous êtres vraiment délicat… bien, moi je bois, à votre santé !"

Il s'essuie les lèvres du dos de la main. Il caresse son front sombre rugueux avec les doigts, comme s'il voulait rassembler des pensées secrètes et lointaines. L'expression de son visage est changée : son regard s'est fait intense, tandis qu'il fixe sans regarder un point à ses pieds.

"Mon père – Dieu ait son âme, quand j'étais encore enfant, me répétait toujours : Souviens-toi que le monde est plein de canailles. Si tu veux manger, n'attends jamais ton pain des autres, même de ceux qui en ont tant qu'ils le jettent aux chiens. Et méfie-toi spécialement des prêtres et de ceux qui portent l'uniforme, car à la place du cœur, ils ont des grades… Mon père, revenu décoré de la Brigade Sassari1, ils l'avaient tenu un an en prison, avec trois cents autres, car il était sorti crier sur la place publique le venin qu'il avait dans le corps. C'était encore un homme jeune quand il est mort… Une bombe lui a explosé dans les mains, en pêchant… Moi, j'ai fait tous les métiers; celui qui voulait de moi, me prenait; celui qui ne voulait pas, me laissait. J'ai mené paître les brebis et les porcs; j'ai pioché; j'ai ramé; j'ai balayé; j'ai lancé des bombes dans le golfe; je suis allé cueillir les palourdes et les oursins de mer et les escargots…"

"Comment ? Si je suis allé à l'école ? … Non. Cela ne me plaisait pas. J'y suis allé quelques fois. Le maître me voyait d'un mauvais œil. A peine j'entrais, un coup de baguette, pour une raison ou pour une autre. Cela me plaisait de lire, ça oui ; mais quand il y avait beaucoup d'images. A présent, cela ne me dit plus rien … Quand je veux lire, je lis la fiasque!" Il rit de sa sortie spirituelle et par association d'idées, il allonge encore la main. Il fait seulement le geste de me passer la fiasque, il n'attend même plus ma dénégation; il boit, en fermant les yeux pour mieux en sentir le goût.

"Quand j'étais jeune" reprend-t-il, "il y avait le docteur Nicola, chef de la milice fasciste, qui me cassait les couilles chaque saint samedi soir pour la préliminaire2. Un beau jour, je me suis révolté, je lui ai dit en public, face aux gens, où il devait aller, lui, et Mussolini, le roi et tous les autres de cette race; ensuite je l'ai laissé à terre comme mort. Ils m'avaient retenu à la caserne pendant de nombreux jours, puis ils m'avaient relâché. Ils avaient répandu partout le mot que j'étais fou…"

Un gamin de trois ou quatre ans, couvert d'une simple chemisette qui lui arrivait au nombril, s'est entretemps approché en douce de sa natte, il s'est accroupi pour faire un besoin, il est resté ensuite avec son visage incliné entre les genoux pour regarder par dessous, en grattant avec un bâton.

"Tu ne peux pas aller un peu plus loin pour crever !" le réprimande Vittorio. Le gamin s'éloigne en pleurnichant. Un chien qui se tenait tout à l'heure immobile pelotonné dans un angle ombragé de la cour, s'approche, nettoie tout sans même souffler, retourne dans son coin, et reprend sa sieste.

" Depuis cette fois-là" reprend-t-il après l'interruption, " personne ne m'a plus donné de travail; même après que Mussolini ait été pendu au crochet de la boucherie de cette ville … comment elle s'appelle… si, de Milan. Mais moi, la vie, j'ai appris à la prendre comme elle vient, sans me faire du mauvais sang, comme font beaucoup. Je l'ai compris trop tard ! C'est pour ça que j'ai eu une mer d'ennuis ! Et, il en naît à nouveau !"

Il se laisse emporter par son inspiration : "Chacun est ce qu'il est. Ne vous semble-t-il pas ? Je suis moi et vous êtes vous. Ici c'est la terre et là c'est l'eau. Chaque chose a sa place. Vous, par exemple, vous êtes un de ceux qui écrivent dans les journaux. Je l'ai compris immédiatement car j'ai vu que vous faisiez des photographies des pauvres et des maisons les plus décrépies du village. Pour qui le faites-vous ? Pour personne, pour vous-même. Chacun pour soi. Certes, ainsi, le monde est mal fait… Mais qui le change ? Si les hommes aussi sont tous mal faits ? Il y aurait une façon de changer le monde : porter toutes les têtes à la fonderie de Sangevino, les fondre et les refaire à neuf. Ou ça ou rien. C'est pour ça que nous sommes ce que nous sommes, sans se faire du mauvais sang : je suis moi et vous êtes vous ."

Sa philosophie fut interrompue par une petite fille ébouriffée venue lui demander des sous. Il s'en débarrassa avec dix lires et une tape affectueuse sur le derrière.

"Alors vous voulez savoir si je suis un voleur professionnel ? … Non. Je suis un ramasseur d'olives. Je travaille sans salaire, car le propriétaire ne m'emploie pas et ne me paye pas. Je travaille également pour son compte : je vais ramasser les olives sur son terrain. Ce que je ramasse, je le prends pour moi; ce qui reste sur l'arbre est sa part, au propriétaire. En somme, une espèce de métayage…"

Il sourit avec malice. Je dois avoir fait un visage scandalisé, car il répète :

"Je travaille à ramasser les olives et je me paye moi-même, en conscience. C'est juste, non ? C'est régulier ?".

Il éclate d'un rire enfantin.

"Ne croyez pas, savez-vous, que ce soit un travail qui rende beaucoup : on en vit. Par chance, quand finissent les olives viennent les artichauts."

Devenu subitement méfiant, il me regarde comme s'il voulait lire dans ma pensée; mais il se rassérénère d'un coup : "Ces choses je vous les dis à vous car vous m'êtes sympathique… de toute façon, moi, je n'ai rien dit ! Mais maintenant, buvez une autre gorgée, car la fiasque est presque vide !"

Cette fois, il insiste aussi longtemps que je n'ai pas bu. Il la reprend et la vide. "Finie", dit-il en la posant.

"Comment ? S'il n'est jamais arrivé quelqu'incident déplaisant ? Jamais ! Mon travail, voyez-vous, est un travail sérieux et délicat. Ce n'est pas tout le monde qui peut le faire. Nombreux l'ont essayé, mais ensuite ils ont dû changer de métier… Ils veulent des "biscotti quadrati", voilà ce qu'ils veulent !" Il soupire d'aise.

"Si vous voulez, je vous explique aussi comment on travaille… Il n'y a pas beaucoup d'instruments : un sac, un drap et une grosse canne. Très simple : on étend le drap juste sous l'arbre; on frappe avec la canne; on ramasse les quatre coins du drap; on verse les olives dans le sac … Évidemment il faut de bonnes oreilles et de bons yeux et il faut connaître la campagne centimètre par centimètre.

Il m'observe, en m'étudiant attentivement de la tête aux pieds. " Vous ne convenez pas !" conclut-il après son examen. "Autrement, une nuit, je vous aurais emmené avec moi, pour vous faire voir."

Je le remercie de sa courtoisie.

En sortant, sa voix me rejoint dans le passage : "Faites-moi connaître votre adresse; je voudrais vous envoyer quelques olives chez vous. Je suis très content d'avoir parlé avec vous !"


1 Brigata Sassari : brigade sarde constituée en 1916, elle fut engagée dans les batailles du Carso, où sa résistance fut particulièrement acharnée. Elle subit d'énormes pertes en vies humaines. Elle fut maintenue après la guerre et reconstituée lors du conflit de 39-45.

2 La "préliminaire" : sous le régime fasciste, préparation militaire des jeunes.

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28 mai 2008 3 28 /05 /mai /2008 17:24





On ne sait trop pourquoi on écrit, pourquoi on dit ceci ou cela, pourquoi comme une illumination une idée, une image passe par la plume, par la tête, par les doigts. Les textes naissent comme ça; de leur propre nécessité. Les miens, du moins.
Ceux des poètes aussi, me semble-t-il.
Ce sont au sens propre des compositions de mots, comme il existe des compositions de notes. Les compositions de mots ont ceci de particulier que l'instrument pour les jouer est silencieux : c'est la voix humaine intérieure.
On se parle, on se dit les choses, on se lit les textes, on est son propre aède, son propre récitant.
Ce n'est assurément pas le destin de tous les textes. Certains sont mûrement réfléchis; leurs auteurs, comme on dit, savent où ils veulent aller, à défaut de savoir où ils vont.  Il s'agit de monter des phrases selon un plan dûment établi et de tout joindre en une sorte de mécano mental. Ce sont des phrases instruments, des mots instrumentalisés.  C'est utile, c'est pratique et revigorant. C'est constructif. Il y a un but, il y a un objectif.  C'est le texte mercenaire, le mot devenu matériau de construction intellectuelle, quand ce n'est pas réglementaire ou administrative. Pire, parfois, il est réduit à une fonction mercantile.
Passons.
Ce n'est assurément pas de ça qu'il est question ici. Très exactement : pas de ça, ici !
Donc, je suis tombé sur un texte de chanson  - une chose bien futile la chanson - dont le titre m'a mis en arrêt comme un épagneul breton devant un faisan. Carne umana per colazione. On peut dire qu'il a de la gueule, ce titre-là.
Titre italien, texte italien, auteur italien, chanson italienne.
Je me suis dit, il faut nourrir le blog.

Ici, une parenthèse, à propos de ce genre de publication qu'est le blog.
C'est simple, un blog, c'est un ogre, c'est un tamagoshi : si vous ne l'alimentez pas de chair fraîche très régulièrement, il meurt. C'est comme un animal domestique, comme un humain - même dans les pires camps de concentration, ils devaient bien nourrir leurs internés. Pas beaucoup, pas de façon très convaincante et comme dit ce vieux prisonnier d'Auschwitz (vieux aujourd'hui; très jeune à l'époque), dont je traduis les mémoires, ils n'étaient nourris que dans la mesure où on avait besoin d'eux comme esclaves. Primo Levi ne dit pas autre chose.
Ne croyez pas que je m'écarte du sujet.
A propos de l'Italie et de Rome et de ce passé tumultueux, le nouveau Maire de Rome vient d'annoncer son intention de faire consacrer une rue à ce bon vieux Giorgio Almirante, fondateur et ancien secrétaire du MSI, Mouvement Social Italien, résurgence et continuité du Parti national Fasciste, qui  intronisa Gianfranco Fini pour lui succéder.
En avril 1944, alors chef de cabinet du ministre de la République fasciste de Salò, Mezzasoma, l'ineffable Almirante signa un texte intimant l'ordre aux soldats italiens de se rendre aux Allemands et terminait son texte par une phrase éminemment pratique : "Ceux qui ne se présenteront pas seront considérés comme hors-la-loi et fusillés dans le dos."  Francis Blanche ajoutait  : " Vous serez fusillés Sévèrement !"
Dans le dos, ce doit être plus infamant, semble-t-il. On peut se demander dans quelle cervelle sadique pareille idée peut avoir prospéré, pour ne pas dire, macéré.
Pourquoi pas tant qu'il y est, le Maire de Rome ne consacre pas le Colisée ou la place Saint-Pierre à Benito Mussolini ou mieux encore, une place « Benito et Adolfo ».

Cela dit, le monde évolue et nous avançons à grands pas.
Pour en revenir au blog et au texte de ce jour, à cette chanson au titre curieux, j'en dirai simplement maintenant qu'elle est l'œuvre de Francesco De Gregori, né à Rome, en 1951. J'en dirai plus une autre fois.
Place à la chanson.

Chair humaine pour déjeuner


Hey,

On ne devrait probablement pas le faire,

Cependant, on le fait déjà

Correctement, politiquement

et puis, sans doute, ça deviendra

quelque chose qui divertira les gens,

un nouveau genre de télévision,

un loisir intelligent,

un championnat de liposuccion.



Hey,

C'est une nouvelle spécialité :

Chair humaine pour déjeuner !

Chair humaine pour déjeuner !


Hey,

Tu ne dois pas te tracasser,

prends la chose avec tranquillité.

Il est garanti que ça ne fait pas mal,

mais ce n'en est pas moins une nouveauté !

C'est l'eau qui s'alourdit,

la photocopie d'une explosion,

de la chaux vive dans un restaurant,

ou une fumée dans une gare.


Hey,

Ne sens-tu pas ? Ils cuisinent déjà

De la chair humaine pour déjeuner !


Hey,

Il y a une lumière au milieu du ciel

Juste là où tu regardes.

Il y avait une fois un monde entier

et à présent, il n'existe plus,

pourtant il existait vraiment

et il a fini on ne sait comment;

il n'en est quasi rien resté

à part l'écho d'une radiation.

Hey,

D'ici à l'éternité :

Chair humaine pour déjeuner.

Hey,

Y a quelque chose dans le journal,

Ils en font la publicité.

Tu ne dois la laisser échapper :

C'est un éclat de modernité,

C'est un héros de l'autre guerre,

enfermé dans une prison.

Sera-t-il pendu demain matin

ou libéré sous caution?

Hey,

Quelqu'un a déjà parié :

Chair humaine pour déjeuner !


Francesco De Gregori – Carne umana per colazione. 2008

Version française : Chair humaine pour déjeuner - Marco Valdo M.I.

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24 mai 2008 6 24 /05 /mai /2008 08:56

Fabrizio De Andrè avait une tendresse particulière pour les femmes - on le comprend. Il avait aussi une manière d'en parler et de défendre celles que la pudibonderie faisait profession de mépriser et de chasser. Brassens avait dit de bien belles choses de Margoton et de son petit chat; De Andrè raconte - à sa manière - une histoire semblable où la jalousie et la cuistrerie reçoivent leur lot de verges. Une scène, toute une aventure, tout un monde en quelques couplets, en quelques vers. Il y a là derrière tout un cinéma, une manière assez proche de la "comédie à l'italienne", un conte à moralité. Car au fond, ce qui tend l'arc de De Andrè, c'est une certaine conception de la justice et de la morale et cette idée toute de liberté vêtue qu'une manière en vaut bien une autre, que chacun devrait pouvoir vivre sa vie sans subir les fourches villageoises et bigotes et somme toute, que l'amour est un ingrédient essentiel d'un quotidien arrosé de jus de bonheur et que Marie la Vierge et Bouche de Rose, l'amoureuse, font ensemble la procession.
Que celui qui n'a jamais baisé une bouche, jette la première pierre !


Bouche de Rose.



On l'appelait Bouche de Rose
Elle mettait l'amour au dessus de tout
On l'appelait Bouche de rose
Elle mettait l'amour par dessus tout

Dès son arrivée à la gare
Du village de Saint Hilaire
Tous s'aperçurent d'un regard
Qu'elle n'avait rien d'un missionnaire.

Y en a qui font l'amour par ennui
Y en a qui en font une profession
Bouche de Rose ni l'un ni l'autre
Elle le faisait par passion

Mais la passion souvent conduit
A satisfaire ses propres envies
Sans chercher si le bien-aimé
A le cœur libre ou est marié

Il fallut que cela un jour advienne
Bouche de Rose s'attira
La colère funeste des chiennes
Auxquelles elle avait piqué leur plat.

Mais les commères du village
Ne brillaient pas par l'initiative
Leurs répliques à cet outrage
Se limitèrent à l'invective.

On sait que les gens donnent de bon conseil
Discourant comme Jésus au Temple,
On sait que les gens donnent de bon conseil
Quand ils ne peuvent donner le mauvais exemple.

Ainsi une vieille jamais mariée
Sans enfant et sans désir,
S'efforça avec plaisir,
De donner à toutes le conseil approprié.

S'adressant à ces cornues, elle dit
Sur un ton sans réplique :
« Le vol d'amour doit être puni
par les autorités publiques ».

Elles s'en allèrent trouver le commandant
Et lui dirent sans barguigner :
« Cette salope a déjà plus de clients
Que tout un supermarché »

On envoya quatre gendarmes
Avec leur plumet, avec leur plumet,
On envoya quatre gendarmes
Avec leur plumet et leurs armes.

Le cœur tendre n'est pas du métier
Que pratiquent les carabiniers
Mais cette fois au train
Ils l'emmenèrent sans trop d'entrain

Cette nouvelle originale
N'eut besoin d'aucun journal.
Comme une flèche décochée,
Partout, elle s'est envolée.

A la gare, tous étaient là
Du commandant au sacristain
A la gare, tous étaient là
Les yeux rouges, le chapeau à la main.

Pour saluer celle qui
sans aucune prétention,
Pour saluer celle qui
importa l'amour dans le canton.

Sur le quai, on voyait une pancarte jaune
Avec un écrit au mitant
Qui disait : « Adieu Bouche de Rose
Avec toi, s'en va le printemps ».

Et à l'arrêt suivant, dans la gare
L'attendaient plus de gens qu'à son départ
Celui-ci jetait un baiser, celui-là une fleur
Ce dernier la réservait pour deux heures.

Jusqu'au curé, qui ne déteste pas
entre un miserere et un Ave-maria
la beauté sans concession,
Qui la voulut dans sa procession.

On promena l'un menant l'autre, dans tout le pays,
Les deux amours : le sacré et le mécréant.
Bouche de Rose en surplis
Et la Vierge au premier rang.



Fabrizio De André - Bocca di Rosa - 1967.
Version française : Marco Valdo M.I.




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21 mai 2008 3 21 /05 /mai /2008 22:19

Il a déjà été question ici de Fabrizio De Andrè, ce chanteur italien, qui mourut relativement jeune – en 1999, après avoir mené une longue carrière de poète chanteur – de la fin des années 50 à la fin des années 90. Il a écrit, composé et chanté de très nombreuses chansons, dont la plupart sont ignorées dans l'aire culturelle française. Pourquoi ? Allez savoir.

On peut – sans hésitation – faire le rapprochement avec Georges Brassens, d'autant qu'il l'a traduit et chanté en italien. Et comme Georges, il a, qui l'entoure et l'éclaire, une aura qui perce les nuages du temps et captive l'attention de ceux qui ont la chance ou la curiosité ou le tout en même temps de le rencontrer.

Ceci, bien évidemment, peut être dit à propos de nombre d'artistes.

Mais De Andrè , de ce qu'en j'en augure et de ce que j'en sais, a quelque chose de plus, il exerce – comme Brassens – un magistère particulier.

Que De Andrè ait désigné Ugo Dessy comme son maître à penser, comme son père spirituel était pour moi aussi une solide recommandation, une stupéfiante indication.

Ce sont de jeunes filles, de jeunes femmes italiennes, des Sardes de passage, qui ont insisté pour que je le connaisse, qui me l'ont fait connaître. J'étais bien ignorant, je le suis toujours.

D'autres depuis m'en ont dit mille choses, toutes plus belles. Me sachant traducteur de l'italien vers le français (et non l'inverse), on m'a dit que je devrais m'essayer à traduire de ses chansons.

J'ai pioché un peu au hasard, entre d'autres travaux, l'une ou l'autre chanson de Fabrizio De Andrè. Le choix en est aléatoire, mais il fallait bien commencer quelque part. J'irai chemin faisant découvrir le reste.

Cette première canzone chante la guerre sous l'habit d'une ronde. Comme la ronde autour du monde de Paul Fort, elle se veut comptine, comptine enfantine pour prévenir les enfants, évidemment, du monde qui les attend.

Elle a des sœurs chez d'autres antimilitaristes notoires : Le Marchand de canons de Boris Vian, dont tous les bons clients sont morts en chantant et qui seul dans la ville s'en va danser la carmagnole, y a plus personne sur le pavé, au survivant solitaire de Jacques Brel : on est mille contre mille à se croire les plus forts, mais à l'heure imbécile, cela fait deux mille morts. On se retrouve seul.

Reste à savoir comment faire connaître un poète dans une autre langue que la sienne ? Une solution et une seule existe : traduire. Mais pas n'importe comment, pas sans de précautionneuses précautions. Qu'on écoute bien le texte, car le texte est – en soi – de la musique. Il y faut donc du rythme, de la scansion, des sons, du son, des pas, des colorations; bref, une musicalité. Il y faut aussi de beaux mots parfois tranchants comme la bise qui court le long du chemin de halage, parfois hésitants comme une brume entre des saules. On y pourvoira comme on pourra.

Ici, on ne trouvera ici que les versions françaises pour la raison que ce sont celles que j'ai faites et que pour les textes de Fabrizio De Andrè, dans leur langue d'origine – italienne ou ligure – on les trouvera aisément chez les amis d'Italie. Les chercher amènera à découvrir l'œuvre immense sans l'écran du traducteur Marco Valdo M.I., qui, ainsi que l'indique son petit appendice, est définitivement un manœuvre intellectuel.

Il ne convient pas de chanter plus haut que son col.

 

La ronde

Si la guerre survenait, Marcondiro'ndero

Si survenait la guerre, Marcondiro'nda

 

Sur mer et sur terre, Marcondiro'ndera

Sur mer et sur terre, qui s'en sauverait ?

 

Nous sauvera le soldat qui ne la voudra pas

Nous sauvera le soldat qui la refusera

 

La guerre a déjà éclaté, Marcondiro'ndero

La guerre a déjà éclaté, qui nous aidera ?

 

Le bon Dieu nous aidera, Marcondiro'ndera

Le bon Dieu nous aidera, le bon Dieu nous sauvera.

 

Le bon Dieu a déjà fui, on ne sait où

Le bon dieu Dieu s'en est allé, qui sait quand il reviendra

 

L'aéroplane vole, Marcondiro'ndera

L'aéroplane vole, Marcondiro'nderà.

 

Il jettera la bombe, Marcondiro'ndero

Il jettera la bombe, qui nous sauvera ?

 

L'aviateur qui ne le fera pas

L'aviateur qui ne la jettera pas

 

La bombe est déjà tombée, Marcondiro'ndero

La bombe est déjà tombée, qui se la prendra ?

 

On la prendra tous, Marcondiro'ndera

Beaux ou laids, Marcondiro'ndà

 

Grands ou tout petits, elle les détruira

Malins ou crétins, elles les foudroiera

 

Il y a trop de trous, Marcondiro'ndera

Il y a trop de trous, qui les remplira ?

 

Nous ne pourrons plus jouer à Marcondiro'ndera

Nous ne pourrons plus jouer à Marcondiro'ndà

 

Et vous pour vous divertir, allez plus loin

Allez vous divertir où la guerre n'ira pas.

 

La guerre est partout, Marcondiro'ndera

Toute la terre est en deuil, qui la consolera ?

 

Les hommes, les bêtes, les fleurs,

Les bois et les saisons aux mille couleurs.

 

Des gens, des bêtes, des fleurs, il n'y en a plus

De vivants, il ne reste que nous et rien de plus.

 

La terre est toute à nous, Marcondiro'ndera

Nous en ferons un grand carrousel, Marcondiro'ndà

 

Nous avons toute la terre, Marcondiro'ndera

Nous jouerons à la guerre, Marcondiro'ndà

 



Fabrizio De Andrè – Girotondo

Version française : Marco Valdo M.I.

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12 mai 2008 1 12 /05 /mai /2008 15:11
Il y a bien des années, vivait en Sardaigne un instituteur du nom d'Ugo Dessy. C'était aussi un écrivain. Un de ces écrivains inconnus - par ici, mais remarquables par la qualité de leur travail d'écriture, de leur qualité de conteur , de sens de l'observation et de leur proximité avec le peuple parmi lequel ils vivent.
Il a écrit beaucoup de nouvelles, sans autre prétention que de distraire les gens et de dénoncer les injustices et les méchancetés. Il aimait aussi à faire rire.
Ugo Dessy est sans doute peu connu.
Mais pour les Italiens ( et d'autres peut-être aussi), le fait que Fabrizio De Andre, connu comme chanteur et aussi comme interprète en italien d'un certain Georges Brassens, ait pris la peine de faire savoir lors de son dernier concert public à Cagliari (Sardaigne et pays de Ugo Dessy) qu'il reconnaissait Ugo Dessy comme son père spirituel, devrait donner une idée de la qualité du personnage.
Marco Valdo M.I. a traduit un certain nombre de nouvelles d'Ugo Dessy et a pensé que ses amis aimeraient peut-être eux-aussi connaître un peu ce fantastique écrivain.
Il n'est jamais trop tard pour bien faire et encore moins, pour faire une bonne action. Car faire connaître Ugo Dessy n'est pas seulement une bonne action, c'est une action bonnissime.
Voici donc une nouvelle d'Ugo Dessy, où il apparaît - contrairement aux légendes répandues par les révisionnistes - que les ambitions guerrières du dictateur au cou raide - alias Benito Mussolini, ce crétin magistral - ne suscitaient pas vraiment l'enthousiasme dans le peuple italien.

La déclaration de guerre


Ce dix de juin, la glume du blé volait déjà au-dessus des aires; l'année avait été plus sèche que d'habitude et les épis étaient mûrs avant le temps.

La nouvelle que la radio transmettrait un communiqué important était partie de la Municipalité, où le drapeau tricolore, dépoussiéré, était appuyé sur le coin intérieur de l'appui de la fenêtre

"Cette fois, nous y sommes pour de vrai !", s'était exclamé don Achille, podestat (chef de l'administration municipale durant le régime fasciste), secrétaire du fascio (symbole du fascisme, hérité du faisceau des licteurs de la Rome antique et en l'occurrence, organisation locale du parti et de l'État fascistes), en se frottant les mains, après avoir lu et relu la "pelure".

Le long des étroites rues caillouteuses escarpées, dans la bande d'ombre, étaient assises, sur les seuils de pierre, les femmes, fouillant de leurs doigts experts, les têtes de leurs petits recroquevillés. Les vieilles, accroupies, tenant à côté d'elles leur panier de laine et entre leurs mains, leur fuseau, cardaient ou filaient.

Sans vent, l'après-midi était chaud. Le soleil avait chauffé comme des fours les bicoques basses de schiste gris. Les pierres des rues brûlaient les pieds nus. Les chiens léchaient à tour de rôle l'eau verdâtre de la longue flaque mince de la fontaine de la place.

Sous l'orme du parvis, les vieux, muets, assis les épaules contre le mur ébréché de l'église, attendaient, en regardant le ciel, la brise qui aurait dû venir du côté de la mer.

Quand Efisio, le crieur municipal, et Giovanni, le garde champêtre, envoyés par le podestat, passèrent, tous savaient déjà que "quelque chose" s'était produit "ce" jour-là. Vingt-cinq étaient partis, rappelés par classes pour la mobilisation.

Anselmo avait amené sur l'aire Filomena, sa fillette la plus grande, pour remplacer Antonio qui avait reçu sa convocation en même temps que cinq autres, une semaine avant.

Le cheval courait sur le large tas d'épis qui commençaient à se triturer; par instants, il ralentissait, il se mettait au pas, il approchait du sol ses grandes lèvres pleines de frémissements en cherchant à attraper un brin de paille: Filomena, alors, tirant d'une main sur la longue longe de corde, de l'autre faisait claquer le fouet.

Anselmo entassait avec la pelle de bois le grain battu, prêt à être lancé ensuite à la brise.

Le mois de juin ne suffira pas, sans d'autres bras plus valides. Et dans la vallée, les tomates et les melons, déjà infestés par les graminées, attendaient les houes.

La radio, l'unique du village, fut installée sur le balcon de la Municipalité. Le podestat don Achille donna l'ordre à l'électricien d'ajouter un haut-parleur, à pendre à l'extérieur sur le mur sous la fenêtre, pour qu'on entende tout de la place.

Ceux sur l'aire – l'espace plan désherbé au sommet du village – furent les premiers à entendre le crachotement de la radio qui transmettait des hymnes patriotiques. Les chants et la musique ne résonnaient pas d'un air de fête : les mots, dans une langue presque inconnue; le rythme, étranger et froid, frappaient seulement l'oreille.

Les garçons se trouvaient en bas, au milieu des dernières maisons, adossés au mur blanc du cimetière, à jouer au trou, avec des boules de sureau. Aux sonneries rauques, ils se regardèrent sans parler.

Ils coururent à toute vitesse. Ils arrivèrent sur la place tous ensemble; sauf deux trois plus petits, relevant avec la main leurs pantalons sans bretelles, au dessous de leur noir nombril et d'avoir tant couru, un bout de ventre par dessus.

Giovanni, le garde champêtre, avait mis sa casquette à visière et se tenait au garde-à-vous sous le haut parleur, sourd au fracas de la radio à plein volume, indifférent aux grimaces des garçons qui singeaient son salut à la militaire.

Efisio, le crieur municipal, rentra de son troisième tour du village, aire comprise. "Ordre du podestat ! Tous sur la place ! Des nouvelles importantes à la radio ! "


Avec ses trois cent vingt habitants, Nuras possédait un magnifique monument aux morts, tout en ciment blanc, avec, à sa base, une plaque de marbre sur laquelle étaient gravés huit noms. Les Nurasois reconnaissaient leurs morts, même sans savoir les lire, au dessin de la graphie et, mieux encore, à leur position après se les être fait indiquer par le prêtre une paire de fois, le premier : Gesuino… le second : Francesco… le cinquième : Attilio …

Mais le temps et les garnements avaient fini par effacer de nombreuses lettres et les anciens ne survivaient pas longtemps avec leurs rates gonflées par la malaria et leurs membres engourdis pas les rhumatismes ramassés dans les marais.

Cependant, les Nurasois étaient tout, sauf un peuple de guerriers.

Les uniques ennemis terribles qu'ils tentaient chaque année de combattre étaient les pluies hivernales excessives et les gelées blanches; les longues sécheresses printanières et les sauterelles.

Durant les pluies, ils couraient tous renforcer les murets sur la pente de la colline pour retenir le peu de terre restée sur les terrasses. En rentrant le soir, ils se consolaient avec des sachets et des boîtes remplis d'escargots à rôtir sur les braises.

Durant la sécheresse, les puits asséchés, ils juraient sur la place, avec le visage en l'air dirigé vers le ciel voilé qui se remplissait de poussière jaune à la place de nuages. Puis, avec leurs femmes devant, ils allaient demander l'office et la procession, en invoquant santa Barbara et sant'Jacopo : "Osus teneis is crais de Xelu…" (supplique en sarde, qu'on peut traduire par "Vous qui tenez les clés du Ciel")

Les guerres des garçons n'étaient pas plus féroces. Ils renouvelaient leurs frondes au premier lézard apparu sur les cailloux, aux premiers pigeons sur les branches reverdies. Un bout de chambre à air de bicyclette devenait alors une précieuse marchandise d'échange. Le soir, en bandes, ils rentraient avec leurs proies vertes et marron pendues à une ficelle liée autour de la ceinture.

L'été, à la brune, ils criaient, en agitant leurs bâtons, pour abattre les pipistrelles. Ces filles du démon devaient être brûlées, recommandaient les vieux. C'était un amusement de les voir se contorsionner, les diablesses, dans les flammes du petit feu allumé sur la rue.

Don Achille, podestat secrétaire du fascio, propriétaire des bois sur la colline et des marais dans la vallée, décidait et ordonnait de son petit palais et de la Commune, retranché sur la terrasse de la place. Depuis déjà bien longtemps, maison et Commune communiquaient par une porte : précisément le salon avec la salle du conseil. L'idée avait été celle du père de don Achille, le chevalier Ferdinando, lequel, en son temps, avait été, lui aussi, podestat.

Peu de pâtures et peu de bergers. Deux cents brebis et quinze vaches, en tout, que don Achille avait confiées, divisées en trois troupeaux, à trois familles honorables et laborieuses.



Les femmes, leur châle noir jeté sur leurs épaules, s'étaient rassemblées sur la place avec leurs enfants.

Les vieux regardaient de loin, assis encore sur la terrasse du parvis, en mastiquant avec leurs gencives sans dents.

Les hommes et les jeunes filles, sur l'aire, incitaient les chevaux au tourniquet; ils scrutaient par moments le ciel sans un filet de vent; ils essuyaient du bras la sueur de leur visage; ils buvaient un coup à la fiasque tenue au frais derrière une pierre.

Don Achille apparut dans l'encadrement de la fenêtre de la Commune. Derrière ses épaules apparaissaient la joue du crieur et celle plus foncée du prêtre, don Gesumino.

Le haut-parleur cessa de jouer des hymnes patriotiques. Il y eut une pause remplie de bruissements, de hurlements en fondu, de silences. On entendit tout d'un coup tonner une voix sourde. Le garde, sous le haut-parleur, se raidit en position fixe. L'Italie, Nuras même, avait déclaré la guerre aux peuples ploutocrates.

La voix se tut. Les hymnes patriotiques reprirent. Don Achille abaissa le volume de la radio, se pencha sur l'appui de la fenêtre : "Nuras fera honneur à la patrie !", dit-il. "Nos fils", poursuivit-il en pointant le doigt sur le monument aux morts " se couvriront, comme dans le passé, de gloire !" Il leva la main tendue dans le salut ("le" salut : il s'agit bien évidemment du salut "fasciste" : tout en raideur, bras tendu en avant, main en l'air, la paume tournée vers l'avant.) : "L'avenir est éclatant et radieux ! Nous vaincrons !" Derrière ses épaules, la tunique noire bougea dans un geste de bénédiction.

Les femmes s'agenouillèrent et se signèrent. Les garçons battirent des mains.

Les vieux s'informèrent auprès de la première femme qui passa devant eux.

"La guerre ? Et avec qui devons-nous la faire ?", se demandaient-ils sans savoir répondre, en ruminant des mégots de cigare et d'anciennes hantises, aspergeant de salive jaune la poussière à leurs pieds.

Giulio, ayant laissé un moment le cheval à Anselmo, était descendu au village pour s'informer.

"La guerre ! C'est la guerre !", rapporta-t-il en rentrant. Et il recommença à battre son tas de fèves.

"La guerre ? Et pour quelle raison ?" Ils se passaient la même question de l'un à l'autre.

"La radio et don Achille ont dit que c'est la guerre."

"La guerre, la guerre …", grommelèrent les hommes, en incitant les bêtes au travail. Ils recommencèrent à lever les yeux au ciel "Maudit vent, qui ce soir ne se décide pas à souffler !"

Trempées de sueur, les jeunes filles portaient leurs blouses ouvertes sur la poitrine. D'un geste continu, elles passaient la main sur leur peau pour la libérer des fastidieuses barbes d'épis. Elles sentaient leurs genoux, leur ventre s'adoucir par la fatigue … Vingt-cinq, il en était parti, en six mois, pour faire le soldat.

La nuit-même, le village fut secoué par une détonation sourde. Matteo, le gardien de l'aire, vit en bas un éclair illuminer violemment les toits, les tuiles rouges et les pierres grises. Il ne se déplaça pas, car il ne pouvait pas se déplacer : on ne laissait pas, sauf en cas de pénurie, le blé sans garde, même une minute. Il s'avança sur le surplomb, jusqu'à ce qu'apparurent les encadrements illuminés.

Les femmes avaient ouvert tout grand leurs fenêtres en se parlant l'une l'autre.

Les hommes et les garçons glissèrent de leurs sacs et de leurs nattes et descendirent les rues, en se dirigeant vers la lueur d'incendie qui provenait de la place.

Romualdo, le sacristain, qui dormait dans la chapelle du Sacré Cœur, s'était attaché aux cordes de la cloche. Mais on n'en eut aucun besoin…

Arrivée sur la place, la foule s'arrêta.

A la lueur pâle de la nuit, toujours plus nette au fur et à mesure que la poussière calcaire se dissolvait, apparut ce qui restait de l'édifice municipal : quatre murs noirs écroulés au rez-de-chaussée entre lesquels étaient amoncelés les débris pulvérisés de l'étage supérieur.

La maison du podestat était restée miraculeusement debout, avec son mur commun ouvert d'une brèche grande à y faire passer deux bœufs.

Don Achille, en pyjama, hagard, regardait tantôt les débris, tantôt la brèche de sa maison. Madame Concetta et ses trois marmots sanglotaient apeurés tremblants, pelotonnés sur l'escalier, avec don Gesumino à côté pour les réconforter.

Giovanni, le garde champêtre, arriva en courant en bouclant le ceinturon de sa veste kaki; il s'approcha de don Achille, il lui baisa la main, il monta sur les débris en murmurant avec une voix de possédé : "Quel malheur, quel malheur…"

Les papiers de l'état civil ravivèrent l'incendie. Ils brûlèrent pendant quelques minutes, en éclairant les visages impassibles des hommes immobiles à distance en demi-cercle compact et les visages chassieux des garçons ensommeillés, assis à croupetons à terre.

La pénombre se reforma. Don Achille, en agitant largement les bras, se tourna vers les hommes, en jurant, en menaçant : "Maudits ! Maudits tous ! Je vous ferai moisir les os en prison ! …"

Personne n'ouvrit la bouche; personne n'eut un geste. Sans un commentaire, sans même se regarder en face, ils s'en retournèrent à leurs maisons, suivis par leurs garçons et ils se rendormirent sur leurs nattes chaudes des cendres, sous leurs guenilles.


A Nuras, les hostilités étaient ainsi commencées : le matin tôt, à l'aube, arrivèrent deux camions de carabiniers pour surveiller le village.

 

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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 14:43


Cette chanson relate la mort – l’assassinat d’un militant syndicaliste paysan de Sicile par la mafia.

La mère de Salvatore a été la première femme dans l’histoire de l'Italie à porter la dénonciation d’un crime mafieux devant un tribunal public.

Le procès qui en suivit est lui aussi emblématique.

D'abord, les hommes de main, puis les carabiniers vinrent tenter de contraindre Francesca, cette femme seule à qui on venait de tuer son fils, à se taire, à passer sous silence ce meurtre.

Elle refusa, elle réclama justice pour Salvatore assassiné.

Prévu à Palerme, le procès fut renvoyé sur le continent.

Elle persista dans son obstinée revendication de justice.

Le procès eut lieu. Les avocats des parties ne sont pas des inconnus.


Pour porter la voix de la justice, la voix de Salvatore assassiné, il y avait Sandro Pertini.

Pour défendre les assassins, il y avait Giovanni Leone.

Tous deux furent des emblèmes des deux Italies, tous deux furent par la suite et successivement Présidents de la République.

Leone, issu de la Démocratie Chrétienne, dut démissionner de son mandat de Président pour corruption.

Son successeur, Sandro Pertini fut un Président respectable, respecté et d'une haute tenue morale.

Les deux Italies qui s'affrontent encore toujours.


Encore aujourd'hui, les femmes de Sicile qui – comme Laetizia Battaglia – affrontent la mafia, se regroupent pour combattre « cosa loro », pour crever les yeux de la pieuvre, se réclament de cette mère courage.

Carlo Levi l’a soutenue et a raconté cette histoire dans son livre « Le parole sono pietre » - « Les paroles sont des pierres ».

C’est un texte central dans l’œuvre de Carlo Levi.


Salvamort


Io non l’ho conosciuto

Non l’ho visto

Quando era vivo

Quassù a Sciara

Paese di Sicilia

Sindicalista

Nelle sue reunione contadine

Io non l’ho visto

Salvatore Carnevale

Aveva trentadue anni

Alto, bruno, scuro di pelle


Je ne l’ai pas connu

Ne l’ai pas vu

Quand il était vivant

Là-bas à Sciara

Village de Sicile

Syndicaliste

Dans ses réunions paysannes

Je ne l’ai pas vu

Salvatore Carnevale

Il avait trente-deux ans

Grand, brun, à la peau sombre


Aveva trentadue anni

Alto, bruno, scuro di pelle

Nero di occhi

Nero di capelli

Pieno fi fuoco

Piene di energia

Deciso, violento, estremo

Molto equilibrato

Un vero capo

Contadino

Salvatore Carnevale

Aveva trentadue anni

Alto, bruno, scuro di pelle


Il avait trente-deux ans

Grand, brun, à la peau sombre

Noir d’yeux

Noir de cheveux

Plein de feu

Plein d’énergie

Décidé, violent, extrême

Très équilibré

Un vrai chef

Paysan

Salvatore Carnevale

Il avait trente-deux ans

Grand, brun, à la peau sombre


Salvatore Carnevale

Era uno dei

Perche la lista è lunga

Dei contadini ammazzati

dalla mafia

Nella Sicilia

Infine ucciso

sul feudo

della principessa

Notarbartolo

Mentre andava

al lavoro

Salvatore Carnevale

Aveva trentadue anni

Alto, bruno, scuro di pelle


Salvatore Carnevale

Etait un des

Car la liste est longue

Des paysans assassinés

Par la mafia

En Sicile

Finalement tué

Dans le fief

De la princesse

Notarbortolo

Alors qu’il allait

Au travail

Salvatore Carnevale

Il avait trente-deux ans

Grand, brun, à la peau sombre


L’assassinato era firmato

Per sfigurare

Colpi al viso

Segno di spregio

Furto di galline

Per il banchetto

Rituale

L’assassinato era firmato

Simbologia di mafia

Furto di galline

Banchetto rituale

Tutto sarebbe finito

Nel silenzio

Comme tutte le altre volte

Nessuno avrebbe

Parlato

Nessuno

Comme tutte le altre volte

Un delitto privato

Per ragione

D’onore

D’interesse

Di vendetta

L’autorità avrebbe fatto

Le viste

Di indagare

Tutto sarebbe finito

Nel silenzio

Comme tutte le altre volte


L’assassinat était signé

Pour défigurer

Des coups au visage

Signe de mépris

Vol de poules

Pour le banquet rituel

L’assassinat était signé

Symbologie mafieuse

Vol de poules

Banquet rituel

Tout aurait fini

Dans le silence

Comme toutes les autres fois

Personne n’aurait

Parlé

Personne

Comme toutes les autres fois

Un délit privé

Pour raison

D’honneur

D’intérêt

De vendetta

L’autorité aurait fait semblant

D’enquêter

Tout aurait fini

Dans le silence

Comme toutes les autres fois


Salvatore Carnevale

Aveva trentadue anni

Alto, bruno, scuro di pelle

L’assasinato era firmato

Simbologia di mafia

Furto di galline

Banchetto rituale

Tutto sarebbe finito

Nel silenzio

Comme tutte le altre volte, ma

Francesca Serio

Francesca la sua madre

Ha denunciato

Esplicitamente

Al tribunale di Palermo

La mafia

Cinquant’anni fa

Francesca Serio

Francesca la sua madre

Ha denunciato

Esplicitamente

Al tribunale di Palermo

La mafia

Duramente

Con parole che erano pietre

Francesca, Salvatore

Veramente

Le parole sono pietre

Oggi ancora.



Salvatore Carnevale

Avait trente-deux ans

Grand, brun, à la peau sombre

L’assassinat était signé

Symbologie mafieuse

Vol de poules

Banquet rituel

Tout aurait fini

Dans le silence

Comme toutes les autres fois, mais

Francesca Serio

Francesca sa mère

A dénoncé

Explicitement

Au tribunal de Palerme

La mafia

Il y a cinquante ans déjà

Francesca sa mère

A dénoncé

Explicitement

Au tribunal de Palerme

La mafia

Durement

Avec des mots qui étaient des pierres

Francesca, Salvatore

Véritablement

Vos paroles sont des pierres

Aujourd’hui encore


Salvatore Carnevale

Aveva trentadue anni

Alto, bruno, scuro di pelle

L’assasinato era firmato

Furto di galline

Banchetto rituale

Francesca, Salvatore

Le parole sono pietre

Oggi ancora.


Salvatore Carnevale

Avait trente-deux ans

Grand, brun, à la peau sombre

L’assassinat était signé

Vol de poules

Banquet rituel

Francesca, Salvatore

Vos paroles sont des pierres

Aujourd’hui encore



Salvatore "Turi" Carnevale (Galatti Mamertino 23 septembre 1923 – Sciara, 16 mai 1955) - syndicaliste italien.

Ouvrier agricole et syndicaliste socialiste de Sciara (PA) de 32 ans, il fut assassiné le 16 mai 1955 à l'aube tandis qu'il se rendait à son travail dans une carrière de pierres appartenant à l'entreprise Lambertini.

Les tueurs l'assassinèrent sur le chemin muletier des « Cozze secche ».

Carnevale avait donné beaucoup de fil à retordre aux propriétaires terriens pour défendre les droits des travailleurs agricoles.

En 1951, il avait fondé la section socialiste de Sciara et il avait organisé la Camera del Lavoro.

En 1952, il avait revendiqué le partage des produits de la terre pour les paysans et il avait organisé avec les paysans l'occupation symbolique des terres de Giardinaccio, appartenant à la princesse Notarbartolo. Il fut arrêté et sorti de prison, il se réfugia en Toscane pour deux ans, où il découvrit une culture des droits des travailleurs plus forte et plus radicale.

En août 1954, il rentre en Sicile, où il transpose dans les luttes paysannes son expérience acquise dans le Nord.

Trois jours avant d'être assassiné, il avait obtenu pour ses camarades le paiement des salaires en retard et le respect de la journée de 8 heures.

Ont été accusés de son assassinat : Giorgio Panzeca, Antonio Mangiafredda et Luigi Tardibuono, l'intendant de la princesse Notarbartolo.

En première instance, les accusés furent condamnés à la prison à vie. En appel et en Cassation, défendus par Giovanni Leone, les trois accusés furent acquittés.




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21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 19:17

Le texte qui suit est la transcription d'une conférence qui a été prononcée ce 18 avril 2008 au siège de la Leonardo da Vinci, une association culturelle italienne,  à Seraing, dans le cadre de la semaine de la Libération de l'Italie.

Il s'agit, comme on le verra, de l'histoire de l'élaboration de la Constitution italienne et d'une vision un peu décalée dans l'espace et dans le temps.

 

La Mère de la République



Soixantième année de la

Costituzione

 

 

Elle émet un jugement, notre Constitution,

un jugement polémique,

un jugement négatif contre l'ordre social actuel

 

Piero Calamandrei

Avertissement :

Cette conférence est née du souci de la Leonardo da Vinci de marquer le soixantième anniversaire de la Costituzione italiana et de donner un coup de projecteur sur cette « Mère de la République ».

Il était bien question de faire appel à l'une ou l'autre personnalité venue d'Italie et plus docte que moi, mais voilà, l'Italie étant ce qu'elle est, il y eut des élections et leurs suites; nous y sommes encore. Dès lors, tous les amis italiens étant très occupés, j'ai proposé de présenter la Costituzione de mon point de vue un peu décalé.

Cet exposé est donc plus une évocation de la Costituzione et ne se veut en aucun cas son histoire exhaustive et de plus, il ne prétend même pas à ce qu'on appelle généralement une « objectivité scientifique », concept vague s'il en est.

Pour ce qui est de l'objectivité, il faut convenir :

  • que l'auteur n'est pas italien, ni même d'origine italienne;

  • qu'il voit donc l'Italie et la Costituzione, en quelque sorte de l'extérieur et dès lors, sans les mêmes implications sentimentales ou culturelles qu'un citoyen italien;

  • que l'auteur est quand même assez familier de l'Italie, notamment au travers de son activité de traducteur-écrivain.

On admettra de ce fait qu'il ne peut être question que d'un point de vue particulier, mais, rassurez-vous, fort documenté.

Pour éviter tout malentendu, il faut bien préciser le cadre de cette réflexion sur la Costituzione. C'est à la fois un récit de la naissance de la Costituzione, des circonstances historiques dans lesquelles elle est née et de ses tout premiers pas.

 

Il y sera aussi question du caractère singulier de la Costituzione italienne et ce qu'elle porte en elle d'original et de révolutionnaire. Car, nous le verrons, la Costituzione est une déclaration projetée vers l'avenir et mère d'une République où justice et liberté sont des principes essentiels. Entendons-nous bien quand elle parle de justice et liberté, il ne s'agit pas de la justice institutionnalisée ( en tout cas, pas uniquement), mais aussi de la justice sociale comme fondement de la liberté. Entendons-nous bien, quand elle parle de liberté, il ne s'agit pas seulement de la liberté formelle, celle où le renard a toute liberté de croquer les poules, le loup de manger les moutons, l'homme d'exploiter ses semblables, il ne s'agit pas de cette liberté dont seuls ceux qui ont du bien et du pouvoir peuvent tirer profit, mais bien d'une liberté personnelle, assurée et garantie par la société et

où l'État, instrument d'action positif, rééquilibre la balance en faveur des faibles et des plus démunis.

 

Naissance de la Costituzione


A la fin de 1947, le 22 décembre très exactement, était promulguée la Costituzione italienne; elle avait été adoptée après des mois de travail par l'Assemblée Constituante par 453 voix contre 62. Elle entrait en vigueur dès le 1er janvier 1948 donnant ainsi à la toute jeune République italienne sa forme et sa déclaration de principes.

Toute jeune République en effet qui avait été souhaitée, voulue, déterminée par le peuple italien d'abord dans la Résistance et ensuite, au terme du référendum du 2 juin 1946 où la monarchie avait été définitivement écartée avec une majorité de 12.718.641 contre 10.718.502 et 1.148.136 nuls. Soit un écart de 2.000.000 de voix.

On notera au passage que malgré l'épisode fasciste et même nazi-fasciste, malgré la compromission avec le nazisme, une grande part de la population italienne était restée attachée au système monarchique avec tout ce que cela représente de conservatisme. Cette cassure de l'Italie en deux - en gros droite-gauche - se retrouve en fait tout au long de l'histoire de la République et bien entendu, encore dans les récentes élections. On notera aussi que cette brisure de la société se retrouve dans la plupart des pays qui se disent ou se veulent démocratiques. En fait, cette cassure est une des façons dont affleure le bouillonnement social sous-jacent, cette guerre civile permanente qui depuis des siècles, sinon depuis toujours, oppose les possédants aux démunis, les riches aux pauvres, les exploiteurs aux exploités...

 

L'article 1 de la Costituzione est libellé ainsi :

L'Italie est une République démocratique, fondée sur le travail.
La souveraineté appartient au peuple, qui l'exerce dans les formes et dans les limites de la Constitution.

Ainsi, naquit la République et c'est ainsi que s'explique le titre de cet exposé.

De fait, dans son principe et dans son élaboration, la Costituzione s'est voulue et est véritablement la Mère de la République.

Il est souvent fait référence aux Pères de la République; ils sont connus eux aussi. Il s'agit bien évidemment :

  • du peuple italien lui-même, celui qui s'était enfin débarrassé du fascisme et de la monarchie et auquel - mais avec un prudent recul de plus d'un an, on avait concédé le droit de vote universel pour élire les représentants à la Constituante. C'était un événement d'une importance exceptionnelle, une nouveauté pour la plus grande partie des électeurs, car les dernières élections remontaient à 1928.
  • des partis issus ou ressurgis de la Résistance : PCI, DC, PSI, PLI et le Partito d'Azione. Beaucoup d'entre eux se retrouveront par la suite dans l'histoire de la République.
  • On peut noter parmi les membres de l'Assemblée Constituante une série de noms qui vont s'illustrer dans les décennies qui suivront, jusqu'à aujourd'hui encore:
  • DC : Giulio Andreotti, Emilio Colombo, Alcide De Gasperi, Giuseppe Dossetti, Amintore Fanfani, Giovanni Gronchi, Giorgio La Pira, Giovanni Leone, Aldo Moro, Costantino Mortati, Mariano Rumor, Oscar Luigi Scalfaro, Mario Scelba, Antonio Segni, Emilio Paolo Taviani, Benigno Zaccagnini;

  • PSI : Lelio Basso, Pietro Nenni, Sandro Pertini, Luigi Preti, Giuseppe Saragat, Ignazio Silone;

  • PCI : Giorgio Amendola, Arrigo Boldrini, Giuseppe Di Vittorio, Nilde Iotti, Luigi Longo, Giancarlo Pajetta, Emilio Sereni, Umberto Terracini, Palmiro Togliatti;

  • Partito Repubblicano: Ugo la Malfa e Ferruccio Parri;

  • Libéraux: Benedetto Croce e Luigi Einaudi;

  • Partito d'Azione : Piero Calamandrei, Riccardo Lombardi, Leo Valiani;

  • Partito Sardo d'Azione : Emilio Lussu.



  • d'hommes qui étaient investis de responsabilités particulières en raison de leur fonction officielle: le Président provisoire de la République Enrico De Nicola et premier Président de la République.
  • Pour faire une remarque d'ordre général, il faut souligner qu'à ce moment, peu, très peu de femmes apparaissent dans des postes de responsabilité. Même si, c'est tout à l'honneur de la jeune Italie républicaine, pour la première fois, les femmes étaient partie prenante au vote.
  • et enfin, on le verra à l'analyse, un certain nombre de personnes - indépendamment de l'importance numérique du groupe dont elles se revendiquaient ou des fonctions qui les impliquaient dans les rouages du nouvel État et parmi ces personnages, il faut citer tout spécialement Piero Calamandrei, que certains historiens ont dénommé «  le chantre de la Résistance ».

La Costituzione vue par Piero Calamandrei

 

En ce qui concerne tout particulièrement la Costituzione italiana, la personnalité de Calamandrei occupe vraiment une place tout à fait à part. L'homme d'abord mérite un rapide portrait : toscan, né à la fin du 19ième siècle à Florence, (21 avril 1889 - 27 septembre 1956); de profession, il était juriste et professeur de droit, par ailleurs, écrivain, il fut dès le début des années 20 engagé dans la lutte antifasciste, il fut des rares professeurs d'université à refuser d'adhérer au Parti National Fasciste. Proche des frères Rosselli, il fut un des auteurs de Non Mollare, il ralliera le mouvement Giustizia e Libertà, puis, fondera - avec d'autres - le Partito d'Azione; puis, à la Libération, recteur de l'Université de Florence, il sera délégué par le Partito d'Azione à la Consulta, puis à l'Assemblée Constituante où sera dans les 75 membres chargés de la rédaction de la Costituzione. Bien que délégué par un parti très minoritaire, il va peser intellectuellement et moralement sur les orientations fondamentales de la Costituzione.

Jusqu'à sa mort en 1956, Piero Calamandrei va en effet défendre et illustrer la Costituzione avec une obstination et une pugnacité hors du commun. En 1955, pour les 10 ans de la Libération, il prononça à Milan devant et pour les étudiants de l'Umanitaria un « discorso » sur la Costituzione qui est toujours à l'heure actuelle une référence historique. C'est un discours émouvant dans son contenu, dans ce qu'il dit, dans ceux qu'il invoque les résistants, mais aussi, l'immense foule de ceux qui sont morts à cause du fascisme ou dans la lutte contre le nazi-fascisme et l'envahisseur allemand, mais aussi, dans son appel aux générations ultérieures et ce n'est pas le moins émouvant, par le ton, la voix, l'accent, le souffle , la conviction qui éclatent quand on l'écoute à tant d'années de distance. C'est ce « discorso » que je vous propose d'écouter.


La Costituzione mère de la République

 

Dès avant la Constituante, Piero Calamandrei expose l'idée que la République ne pouvait être que l'enfant d'une Costituzione sui generis, sans lien de subordination avec les régimes antérieurs et qui ne pouvait découler que de la volonté du peuple italien. Ce qui fut effectivement le cas.

 

On comprend mieux cette exigence quand on prend en compte les faits suivants :

  1. Depuis sa création - en tant qu'État - au XIXième siècle, l'Italie vivait sous un régime de monarchie constitutionnelle très relativement démocratique. Je rappelle que seulement 2 % de la population était habilité à participer aux élections.

  2. Par la suite, cette même monarchie de Savoie va appeler Mussolini au pouvoir et ainsi, mettre en place le régime fasciste qui conduira l'Italie à la guerre, à la ruine et à la guerre civile. Il faut insister sur le caractère peu démocratique, répressif et destructeur de ce régime et tout spécialement, sur la destruction de la personnalité morale des citoyens et sur la honte qu'il a infligée aux Italiens, sur la destruction des fondements moraux de toute la société italienne.

  3. Pour bien préciser ce qu'il faut entendre par guerre civile, il faut distinguer deux périodes : celle qui va de 1920 à 1943 où le fascisme régnant écrase systématiquement ses opposants qui sont d'ailleurs assez peu nombreux et pour la plupart réduits à l'exil ou à la clandestinité et celle qui commence à la mi-1943, où l'on trouve trois forces qui s'affrontent : l'Italie monarchique dans le Sud, liée aux Alliés anglo-saxons, la République sociale de Salò, dans le Nord, soutenue et protégée par ses alliés allemands et la Résistance, partisane de l'indépendance de l'Italie, dans la même zone.

  4. que l'Italie nouvelle, celle qui revendiqua et mit en place la République, était issue de la Résistance et du combat de vingt ans (tout au long du « ventennio ») pour débarrasser l'Italie et le monde du fascisme.

 

Mais aussi que la tradition politique - disons européenne - portait une idée maîtresse (et traîtresse), celle de la continuité de l'État, de sa structure et de ses lois. Cette idée, ce principe essentiellement conservateur avait été en quelque sorte imposé par les Alliés, spécialement dans la zone d'influence disons « anglo-saxonne »; en gros, tout l'ouest européen.

Derrière ce principe, il s'agissait tout simplement pour les Alliés d'assurer une transition paisible et de faire barrage au « péril rouge ». En clair, de maintenir la structure sociale, économique, politique à l'écart de tout bouleversement de type « révolutionnaire », de maintenir l'ordre au profit des couches ou classes traditionnellement au pouvoir. Il s'agit bien là d'un débat fondamental dont l'enjeu avait été bien perçu et compris des deux côtés.

Pratiquement, cette option conduit à changer les « principaux dirigeants » du régime (les fusibles, en quelque sorte) sans toucher aux milliers de collaborateurs de l'ancien régime toujours en fonction afin de maintenir l'ordre administratif, juridique et judiciaire, afin de préserver, de conserver l'ordre économique et social, fondé sur le capital et la propriété.

 

La « démocratie inachevée »

 

C'est ce qui s'est passé en Italie, sauf que ce principe de la continuité de l'État a été mis à mal par le mode d'enfantement de la Costituzione et par la Costituzione elle-même.

Le fait de ne pas avoir accepté qu'il y ait un lien de dépendance ou de succession avec le régime fasciste, d'une part, mais aussi, avec le régime monarchique, d'autre part, a permis au peuple italien d'affirmer son refus de toute restauration, de tout retour au fascisme, de toute réinstallation monarchique. Il a permis aussi au peuple italien de devenir adulte et au moins, dans le principe, maître de son destin. Ceci est fondamental. A tel point que depuis lors, on assiste en Italie à une sorte de coup d'état rampant et permanent mené par la droite contre cette Costituzione qui non seulement empêche la réinstauration du fascisme et/ou de la monarchie, mais aussi, mais de plus, ouvre tout grand le débat sur la « démocratie inachevée » et proclame - encore aujourd'hui - la nécessité d'aller bien au-delà des principes essentiels, mais limités de la démocratie libérale.

 

Parmi toutes les attaques portées contre la Costituzione, d'aucuns qui en souhaitent ou la disparition ou l'émasculation, avancent l'argument que cette Costituzione serait vieillie, périmée, dépassée, à moderniser... Cet argument ne tient pas à l'examen. A soixante ans, une Constitution est jeune; elle commence seulement à installer ses marques, à ouvrir les portes aux principes nouveaux dont elle est porteuse. Que devrait-on dire de la Constitution des États-unis d'Amérique qui date de plus de deux siècles ?

Et puis, aurait-elle mille ans d'existence qu'il conviendrait de se poser la seule question qui vaille : les principes énoncés dans cette Costituzione sont-ils oui ou non de « bons principes » et là, on voit combien la réponse est politique. Le peuple italien, par la voix de sa Constituante, a déjà dit qu'il voulait imposer ces principes que lui, peuple italien enfin libéré des entraves, considérait comme de « bons principes » et qu'en outre, il les voulait intangibles. L'autre question est plus juridique, elle appartient plus au domaine des constitutionnalistes, à savoir si les mécanismes mis en place par la Costituzione pour faire fonctionner l'Italie correspondent bien aux principes que celle-ci énonce.

 

 

L'essentiel, ce sont les principes.

 

On voit qu'il y a là deux niveaux : celui des principes et celui du fonctionnement.

L'essentiel dans une Constitution réside donc dans les principes qu'elle pose, dans la moralité qu'elle suppose. Une moralité collective, sociétale qu'un peuple se donne pour vivre ensemble; ces principes, c'est l'ossature morale de la société; ils s'imposent à tous et bien évidemment, comme ce sont des principes fondamentaux et collectifs, ils sont souvent en travers du chemin des intérêts privés, particuliers ou de certains groupes ou personnes.

 

En regardant la Costituzione italienne, du haut de ses soixante ans, on ne peut s'empêcher de se poser la question de savoir ce qu'est véritablement une Constitution, quel en est le but ultime, quel en est le fondement ? On peut ranger les constitutions en deux grandes catégories :

  • celles qui ont comme moteur et fondement d'instituer et de maintenir l'ordre déjà au pouvoir antérieurement;

  • celles qui ont comme moteur et fondement la rupture avec l'ordre antérieur.

 

La Costituzione appartient à cette deuxième catégorie. Nous allons vérifier et expliciter cette idée au travers de la structure et de divers articles de la Costituzione elle-même.

 

D'abord, voyons comment elle est constituée.

 

Première remarque, il s'agit là d'un texte constitutionnel court et fort structuré. En soi, il s'agit là déjà d'une prise position nette quant au poids et au sens que devait avoir la Costituzione. Il est clair que si l'on veut donner à une Constitution un rôle de « boussole », de table de référence fondamentale, un rôle d'orientation, de loi fondamentale, origine et tutrice de toutes les lois à venir, elle ne peut énoncer que des principes et en l'occurrence, des principes qui devront être non seulement appliqués, mais aussi rencontrés et développés par les législateurs à venir. En bref, la Costituzione, telle qu'elle a été - volontairement, j'insiste sur ce mot de volontairement - conçue, a projeté dans son propre avenir et dans celui du peuple italien ce qu'on pourrait appeler les devoirs élémentaires d'un État comme instrument d'organisation et de développement de la société. Créant une république démocratique, la Costituzione en donnait en même temps les règles fondamentales de vie et partant de relations égalitaires entre ses citoyens et de ces derniers vis-à-vis des institutions communes.

Un texte court et fort structuré ne visait pas à régenter jusque dans les détails les plus concrets la vie future du pays; en somme, pour résumer, on dira que ce n'était pas une constitution cadenas, enfermant le pays dans un règlement d'ordre intérieur, mais plus, une invitation à construire l'avenir dans une optique de liberté et d'égalité.

Elle comprend donc 139 articles, répartis en divers chapitres dont l'énumération montre combien cette Constitution est surprenante à bien des égards.

 

Une Costituzione toute jeune encore



Revenons un instant à l'analyse de Calamandrei quant à la nature de la Costituzione, quant à ses sources.

« Notre Costituzione est née d'un compromis entre différentes idéologies. Y a contribué l'inspiration mazzinienne, y a contribué le marxisme, y a contribué le solidarisme chrétien. Ces différents partis ont réussi à se mettre d'accord sur un programme commun qu'ils se sont engagés à réaliser. La partie la plus vivante, la plus vitale, la plus porteuse d'avenir de notre Costituzione n'est pas cette structure

d'organes constitutionnels qu'on y trouve et qui pourraient être différents, la partie vraie et vitale de notre Costituzione est celle que l'on peut appeler programmatique, celle qui indique les buts qu'il faut graduellement atteindre et qui sont aujourd'hui, et deviendront encore plus dans l'avenir, la charge des nouvelles générations. »

Et ces buts à atteindre ce sont les principes fondamentaux. C'est le cœur de la Costituzione; c'est aussi le lieu de l'inviolabilité de la Costituzione. Il y a bien eu depuis soixante ans des modifications, mais aucune n'a touché à ces principes. On peut se demander ce qui se passerait au cas où on tenterait de les bousculer. On peut très bien imaginer que certains nostalgiques d'un ordre ancien, disons plutôt d'un « désordre ancien », ont de pareilles intentions.

Dès lors, ne cachons pas la vérité : non seulement, c'est une évidence que depuis soixante ans, la Costituzione n'a été appliquée que très partiellement, mais plus grave encore, elle est - aujourd'hui - en très grand danger; en très grand danger d'être vidée de sa substance, d'être vidée de son âme ou d'être purement et simplement « empoisonnée ».

 

C'est donc un devoir (un « impegno ») de faire connaître ses principes et de les maintenir envers en contre tout, de les sauvegarder par delà les péripéties et les soubresauts politiques actuels, afin que l'Italie devienne cette « république démocratique » où la morale et la dignité guideraient les hommes et où l'avidité, la cupidité, l'envie, l'égoïsme social, l'arrivisme auraient disparus et où ils auraient enfin fait place à la générosité, à la dignité, à l'engagement désintéressé, à la solidarité comme ciment social et comme mode de vie.

Le chemin pour y parvenir est sans doute difficile, il est long, il exige des efforts et le renoncement à bien des avantages et des privilèges, mais il n'y en a pas d'autre.

 

Les douze principes fondamentaux

 

Dans la Costituzione, il n' y a que 12 principes fondamentaux, mais toute la Costituzione repose sur eux.

Une grande partie d'entre eux sont assez classiques dans les constitutions occidentales telles que les droits de la personne, la liberté religieuse - spécialement aux religions catholique, juive, protestante, musulmane et bouddhiste (avec des accords particuliers avec le Vatican, dits accords de Latran), l'indivisibilité de la République avec de possibles autonomies pour les entités locales ... Certains cependant sont plus nettement originaux et ouvrent des perspectives intéressantes sur l'avenir. Ce sont ces articles là qui font de la Costituzione une constitution très particulière et particulièrement engagée et généreuse vis-à-vis des travailleurs, même si la rédaction de l'article 1 est quelque peu ambigu.

Il dit précisément :

Article premier

L'Italie est une République démocratique, fondée sur le travail.
La souveraineté appartient au peuple, qui l'exerce dans les formes et dans les limites de la Constitution.

C'est un article où est concentré en quelque sorte l'essentiel de la Costituzione : la République (c'est-à-dire aussi, la fin de la monarchie); la démocratie comme fondement de l'organisation politique, redite au deuxième paragraphe - la souveraineté appartient au peuple; le travail comme fondement de la société.

Bien évidemment, ce qui est fort nouveau, pour ne pas dire « révolutionnaire » dans cet article, c'est l'expression « fondée sur le travail ». L'expression est intéressante, mais ambiguë. Faut-il comprendre que le « travail » serait le fondement social ou que le travail, entendu comme « le monde du travail », comme « les travailleurs » constitue un élément primordial de la société ?

On sait que cette ambiguïté n'est pas le fruit du hasard et que cette expression est le résultat d'un compromis. Elle va d'ailleurs se répéter tout au long de la Costituzione et à partir de là, dans l'histoire de l'Italie de la République.

C'est le cas de l'article 3 qui vient en quelque sorte éclairer (un peu) les zones d'ombre de l'ambigüité de l'expression « fondée sur le travail ». Que dit-il ?

Article 3

Tous les citoyens ont une même dignité sociale et sont égaux devant la loi, sans distinction de sexe, de race, de langue, de religion, d'opinions politiques, de conditions personnelles et sociales.
Il appartient à la République d'éliminer les obstacles d'ordre économique et social qui, en limitant de fait la liberté et l'égalité des citoyens, entravent le plein développement de la personne humaine et la participation effective de tous les travailleurs à l'organisation politique, économique et sociale du pays.

On retiendra les termes de « dignité sociale » et surtout, le devoir fait « à la République d' éliminer les obstacles d'ordre économique et social qui, en limitant en fait la liberté et l'égalité des citoyens... la participation effective de tous les travailleurs... »

et dans l'article 4 :

La République reconnaît à tous les citoyens le droit au travail et met en œuvre les conditions qui rendent ce droit effectif.
Tout citoyen a le devoir d'exercer, selon ses possibilités et selon son choix, une activité ou une fonction concourant au progrès matériel ou spirituel de la société.

 

on notera spécialement le « droit au travail » et le « devoir d'exercer une activité », cette dernière expression heureusement complétée par « concourant au progrès matériel ou spirituel de la société ». En principe donc, on devrait pouvoir être poète ou musicien. On a là une conception du travail assez large.

Tout ceci ouvre de belles perspectives et si la Costituzione était respectée et appliquée, se créerait une société remarquable du point de vue de la qualité des relations humaines qui pourraient s'y développer.

 

Toujours au chapitre des principes précurseurs, on notera l'article 5 :

La République, une et indivisible, reconnaît et favorise les autonomies locales ; elle réalise dans les services qui dépendent de l'État la plus large décentralisation administrative ; elle adapte les principes et les méthodes de sa législation aux exigences de l'autonomie et de la décentralisation.

On constatera ainsi que depuis le tout début, la question régionale est ouverte . Mais ceci dans une perspective qui transcende l'histoire de l'Italie morcelée des siècles précédents et qui réinsère la problématique des autonomies dans le cadre national.

L'article 6, vu de Belgique, paraît surréaliste et serait - dans sa justice et son équité - une bombe aux regards de certains dictats. Il dit tout simplement :

La République protège par des normes particulières les minorités linguistiques.

L'article 7 établit la séparation de l'Église et de l'État, l'article 8 assure la liberté religieuse (et sans doute, la crée-t-il même).

L'article 9 semble à première vue d'une grande banalité, mais en réalité, il met en place des principes qui s'ils avaient été appliqués et étaient appliqués avec plus de rigueur, auraient sans doute donné un autre visage et une autre envergure au pays.

Que dit-il ?

La République favorise le développement de la culture et la recherche scientifique et technique. Elle protège le paysage et le patrimoine historique et artistique de la Nation.

En ces matières, tout est dans la manière et dans la profondeur de l'engagement. La défense du paysage ou de la culture est aussi un des lieux d'affrontement entre les nantis qui s'en approprient et ceux qui considèrent culture et paysage sont des biens communs et publics. On sait le combat que mènent les Sardes contre l'expropriation de certaine partie de leur île au profit de nantis arrogants.

 

L'article 10 inscrit l'Italie dans le droit international et accueille et protège l'étranger en instituant le droit d'asile. Il précisait aussi que l'extradition d'un étranger pour des motifs politiques n'est pas admise. Principe des plus généreux, hérité bien sûr des déboires que bien des Italiens avaient dû subir durant le « ventennio » monarchico-fasciste.

L'ordre juridique italien se conforme aux règles du droit international généralement reconnues. La condition juridique de l'étranger est fixée par la loi, conformément aux normes et aux traités internationaux.
L'étranger, auquel l'exercice effectif des libertés démocratiques garanties par la Constitution italienne est interdit dans son pays, a droit d'asile sur le territoire de la République, selon les conditions fixées par la loi.
L'extradition d'un étranger pour des délits politiques n'est pas admise.

Dans la même logique historique on comprend pourquoi de façon aussi nette, l'article 11 répudie la guerre et c'est évidemment, un principe fondamentalement sain.

 

L'Italie répudie la guerre en tant qu'instrument d'atteinte à la liberté des autres peuples et comme mode de solution des conflits internationaux ; elle consent, dans des conditions de réciprocité avec les autres États, aux limitations de souveraineté nécessaires à un ordre qui assure la paix et la justice entre les Nations ; elle suscite et favorise les organisations internationales poursuivant ce but.


L'article 12 concerne le drapeau. N'épiloguons pas, il fallait bien régler cette question.

Le drapeau de la République est le drapeau tricolore italien : vert, blanc et rouge, à trois bandes verticales de dimensions égales.


On pourrait dire que l'essentiel est dit et que le reste de la Costituzione découle de ces principes.

Entrer plus avant dans le détail des dispositions n'est pas le but de cette conférence; comme je l'ai dit, il ne s'agit pas d'un cours de droit constitutionnel et cet exposé n'avait pas d'autre ambition que celle modeste de jeter un éclairage sur cette Costituzione telle qu'elle était (et reste d'ailleurs) dans ses principes fondamentaux.

 

La Costituzione presbyte.

 

Pour conclure cependant, il faut revenir aujourd'hui, cinquante ou soixante ans plus tard sur cette idée de Calamandrei qu' il s'agit bien là d'une « constitution presbyte », c'est-à-dire d'une constitution avec des ambitions à longue portée, d'une constitution tournée vers le futur, une constitution qui échappe à la myopie des politiques à court terme, trop liées aux ambitions des uns et aux avidités des autres; l'idée aussi d'une constitution traçant un programme de justice sociale, de liberté personnelle et collective, c'est-à-dire « révolutionnaire » et dès lors, comme il le prévoyait, le craignait et s'y résignait, une constitution inachevée dans la réalisation de ses objectifs. En somme, elle offre encore aujourd'hui aux citoyens et spécialement, aux nouvelles générations, un cadre légal pour transformer l'Italie en un pays plus démocratique, plus libre, plus juste et plus égalitaire.

 

Si on me demandait de définir la Costituzione, je dirais : c'est une Costituzione pour faire de l'Italie un pays où une solide péréquation économique assurerait la justice sociale et la démocratie républicaine.

 

Ora e sempre : Resistenza !

Yves Ramaekers

La Louvière, le 15 avril 2008

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