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3 septembre 2008 3 03 /09 /septembre /2008 23:20

Dis, Mârco Valdo M.I., tu n'en as pas marre de me raconter des histoires ? Je me dis parfois, dit Lucien l'âne qui parle et qui réfléchit, que tu dois me trouver bien exigeant quand je réclame une canzone ou un poème ou encore, quand je suis impatient de connaître la suite d'un récit.


Non, dit Mârco Valdo M.I., je n'en ai pas marre, bien au contraire. Je commence seulement à comprendre comment faire, trouver le rythme aussi. Au début, c'était bien plus difficile qu'à présent. Tu vois, Lucien mon ami, quand j'ai commencé à faire ce blog, j'étais seul et je n'avais personne à qui causer et puis, tu es venu et tu me tiens compagnie. En plus, tu me questionnes et parfois même, tu me soulages un peu en prenant le relais et en me racontant à ton tour l'une ou l'autre chose. Tiens, je vais te chanter une petite chanson appropriée, si tu la connais, tu pourras m'accompagner. Je commence et si tu connais, tu m'arrêtes et nous reprenons au début ensemble. Qu'en penses-tu ?


Oh, dit Lucien l'âne aux pieds d'Hermès et à la voix de Caruso, quelle belle idée... Commence toujours, on va bien voir...


Alors, dit Mârco Valdo M.I. un peu intimidé, j'y vais... Avoir un bon copain...


Stop, je connais. On reprend ensemble, dit l'âne tout enthousiasmé.


Lucien l'âne chanteur et Mârco Valdo M.I. chantent en chœur :


Avoir un bon copain
Voilà ce qu'il y a de meilleur au monde
Oui, car, un bon copain
C'est plus fidèle qu'une blonde
Unis main dans la main
A chaque seconde
On rit de ses chagrins
Quand on possède un bon copain.


Tu penses, si on la connaît, dit l'âne en se redressant du col tout fier. Nous les ânes, on la connaît tous, cette chanson, depuis que Tonton Georges nous l'a chantée. Dommage aussi que tu sois pas musicien, on aurait fait un duo... Tu aurais joué d'un instrument et moi, j'aurais chanté. On aurait eu un succès, je te dis pas. L'âne chantant...


Bon, d'accord, dit Mârco Valdo M.I.. Mon ami Lucien l'âne chantant comme Caruso au pied du Vésuve et même en l'escaladant, tu aurais été certainement une grande vedette, mais voilà... Ce n'est pas le cas. Tout simplement, car je ne joue d'aucun instrument. Redescends sur terre si tu veux bien. C'est la place des ânes et rassure-toi, c'est la mienne aussi. Et j'ai bien l'intention de te raconter l'histoire du jour et je peux même te prédire qu'il y aura au moins deux épisodes, si pas plus.


Oh, oh, voilà qui me plaît bien. J'aime les histoires à rallonge. Et tu vas me parler de qui ? De quoi ?


Ah, Lucien mon ami, je te retrouve. Je suis content de t'annoncer que c'est une histoire d'Achtung Banditen ! Et mieux, elle se passe à Rome, dans la rue, au grand air. Ça nous changera de cet irrespirable des prisons. Tu te souviens que nous avons déjà assisté au bombardement de Rome, avec la panique à l'hôpital, que nous avons assisté en direct à la chute de la Mâchoire et à la liquidation du dictateur, puis à l'effondrement du fascisme.

 


 

 

Oui, oui, dit Lucien l'âne à la mémoire d'âne qui est bien plus longue et efficace que celle de feu Bosse-de-Nage. Je me souviens bien de tout ça. Et que va-t-il encore ce passer dans ce nouvel épisode.

D'abord, dit Mârco Valdo M.I., il est toujours raconté par le même narrateur, qui comme tu le sais peut-être s'appelle de son vrai nom Rosario Bentivegna. Ensuite, il s'agit du cœur-même de l'histoire ou en tout cas, d'un moment très fort de l'histoire, un événement qui a marqué et marque encore l'histoire italienne et de façon plus large, toutes les résistances aux envahisseurs. Il s'agit en quelque sorte du récit en direct – comme si tu y étais – par un des protagonistes, de l'attentat de la via Rasella au cours duquel un petit groupe de gappistes (c'est comme ça que s'appelaient les résistants à Rome) va attaquer victorieusement un détachement allemand armé qui défilait en plein jour, à Rome, soi-disant ville ouverte. De surcroît, il s'agissait d'un régiment S.S. Autant te dire que l'affaire a fait du bruit : au propre comme au sale, ... je veux dire au figuré. Tant l'attentat lui-même que la réaction des nazis.


Alors, dis l'âne en se couchant confortablement sur l'herbe, tu commences....



Avant de commencer le récit proprement dit, dit Mârco Valdo M.I., je situe les divers éléments. D'une part, je veux liquider immédiatement une partie importante d'un débat qui dure depuis lors et qui est relancé périodiquement par certaines gens que personnellement je n'apprécie guère. C'est la question de la place de la résistance face à un envahisseur ou face à un régime qui impose des choses, des lois, des manières, des attitudes, des règles...auxquelles tout homme se doit de résister. Dans le cas présent – et je me limiterai à cet aspect de la question, il s'agit strictement de résistance à un envahisseur. Je prétends qu'il est légitime de se servir de toutes les armes dont on peut disposer pour attaquer, frapper, détruire, chasser... le dit-envahisseur et cela par tous les moyens. En clair, il n'y a pas de limites aux actes de résistance et dans cette lutte à mort, on ne saurait reprocher à des femmes et des hommes de la résistance d'avoir fait ce que leur conscience leur commande de faire, y compris tuer les envahisseurs, leurs alliés, leurs collaborateurs et même, leurs représentants. Je prétends aussi que tout acte de l'envahisseur ou de ses alliés intérieurs est par principe irrecevable, a fortiori, les représailles contre une population civile et seuls peuvent en être tenus pour responsable, ceux qui exercent les représailles. Le débat que je vise, vois-tu, mon ami Lucien, c'est que certains trouvent comme argument pour empêcher tout acte de résistance, le danger de représailles. C'est évidemment aberrant. L'envahisseur... ayant par nature déjà commis un acte de force inacceptable – tout simplement en envahissant, est responsable de tout ce qui peut s'en suivre. Les actes de résistance, qui s'en prennent à l'envahisseur ou à ceux qui collaborent avec lui, relèvent de la légitime défense. Il en va de même, comme tu l'as bien perçu, quand on combat un régime ou un système qui opprime les hommes, qui les exploite...



Oui, jusque là, j'ai suivi, dit Lucien l'âne, toujours étalé de son long en grignotant quelques chardons...


Une dernière remarque avant le récit, dit Mârco Valdo M.I., pour ce qui est du récit, il comporte non pas un, mais deux attentats. Le premier, celui de la via Tomacelli peut-être considéré comme une préparation de celui qui va suivre de la via Rasella. Cette fois-ci, on y va.





Répétition et prélude via Tomacelli.




La via Rasella est une rue étroite qui grimpe, parallèle au Triton, au centre de Rome, vers la via Barberini. C'était alors une rue peu passante et, dans le haut, sans commerces et avec peu de porches.

Ce fut dans cette via Rasella que nous menâmes à terme la plus importante action de guerre que les partisans ont menée à Rome, sans doute une des plus importantes d'Europe.

Nous avions remarqué, dans les mois précédents, que la ville était régulièrement traversée par un détachement de nazis en uniformes de la police nazie.

Ce détachement arrivait du Flaminio, passait par la via du Babuino, par la place d'Espagne, par les endroits les plus beaux de noter ville. Il traversait le Triton et par la via Rasella, se dirigeait vers le Viminale et la via Tasso.

Il était composé de cent soixante hommes, avec leurs casques d'acier et leurs pistolets-mitrailleurs sur le ventre; une patrouille d'avant-garde le précédait et il était suivi d'une charrette tirée par un mulet sur laquelle était placée une mitrailleuse lourde. Mario Fiorentini les vit défiler, un jour de février quand j'étais encore à Centocelle et il pensa immédiatement à les attaquer. Carlo Salinari, avec l'accord des commandants supérieurs, y compris Giorgio Amendola, approuva l'initiative et divers plans pour diverses circonstances furent dès lors élaborés.

Le premier projet prévoyait que l'attaque contre le détachement nazi ait lieu via Quattro Fontane, avec la retraite des partisans par la via dei Giardini. Le lieu de l'affrontement aurait été sur la via Quattro Fontane, entre les débouchés de la via Rasella et de la via dei Giardini, tandis que le gros de la colonne était encore engagé dans la via Rasella.

L'exécution d'un tel plan devait être confiée à Mario Fiorentini, Fernando Vitagliano et et Franco Di Lernia qui, armés chacun d'une grosse « bombe à main » d'un kilo de TNT, postés derrière le coin de la via Quattro Fontane, affronteraient la tête de la colonne, lançant sur eux leurs bombes et fuyant ensuite dans les deux sens par la via Quattro Fontane ou par la via dei Giardini.

L'action sous cette forme apparaissait assez risquée et l'effet, même important, n'aurait cependant pas été très remarquable. D'un autre côté, il y avait une préoccupation : comme je l'ai dit, la colonne était précédée et suivie par une patrouille d'avant-garde et une patrouille d'arrière-garde. Attaquer la patrouille d'avant-garde, composée de peu d'hommes, aurait donné un résultat plutôt modeste. Attaquer le gros de la troupe juste après aurait pu coincer les partisans entre deux feux. Attaquer en même temps la patrouille et le détachement était une chose pas facile à réaliser. Il convenait, donc, d'étudier un plan plus élaboré et plus détaillé qui permettrait entre autres d'embouteiller tout le détachement dans le resserrement de la Via Rasella de façon à pouvoir pratiquement le détruire.

Mario Fiorentini était déjà prêt, avec les siens, à attaquer, mais la colonne ne passa plus pendant quelques jours par ce chemin. D'autre part, Salinari communiqua à « Giovanni » que le Commandement avait décidé de faire une grande bataille dans la via Rasella.

On mit donc au point un second plan, qui se déroulerait via Rasella avec diverses directions d'attaque. Deux couples (Borghesi et Maria Musu, Mario Fiorentini et Lucia) feraient exploser deux engins le long de la colonne en marche; immédiatement après les explosions, une équipe attaquerait la colonne du haut et l'autre, du bas.

Dans ces plans, préparés quelques semaines avant le 23 mars, ma participation n'était pas prévue pour cette attaque, car j'étais encore occupé à Centocelle.

Mario Fiorentini s'était battu pour que l'attaque se passe via Quattro Fontane, car, en fait, il pouvait être reconnu via Rasella, car il fréquentait sa cousine qui habitait là et la maison d'un vieux camarade ouvrier de la Breda qu'il connaissait était justement devant le Palais Tittoni.

Entretemps, la colonne recommença à parcourir la via Rasella et Salinari avertit qu'il fallait préparer l'action pour le 23 mars, en même temps qu'une attaque au Théâtre Adriano contre les fascistes qui devaient se réunir là pour célébrer l'anniversaire de la fondation de leur parti.

Entretemps, moi, j'avais quitté , au début de mars,mes camarades de Centocelle et j'étais rentré dans les rangs des GAP, qui dans l'intervalle s'étaient unifiés.

Un jour, Mario Fiorentini et Lucia nous invitèrent Carla et moi à manger quelque chose dans un bistrot au coin de la via del Lavatore qui de l'autre côté de la via Traforo, joint la via Rasella. Tandis que nous mangions, il me fit voir par la porte du bistrot les Allemands qui passaient. Ils chantaient. Les chansons, leurs voix, leurs pas cadencés, l'orgueil nazi, leur démarche solennelle d'occupants écrasants, suscitaient à quiconque passait par là un frisson de peur.

« Il faut les frapper, ceux-là », dis-je à Mario. Il sourit. Il avait son air sournois de rire; avec ses yeux serrés, il s'humectait les lèvres avec la langue et renversait un peu la tête en arrière. « C'est pour cela que nous sommes ici », me dit-il. « Toi, comment ferais-tu ? ».

Nous commençâmes tous les quatre une discussion animée. Lui, il avait déjà son idée qui nous sembla excellente. Mario avait un esprit très fertile en matière d'idées et de plans; il avait réussi à trouver des solutions audacieuses et brillantes qui avaient permis de mener à bien un grand nombre d'actions. Ses plans étaient toujours bien élaborés et les situations et les moyens imaginés par lui étaient impensables et originales. Dans cette occasion aussi, il avait déjà pensé et élaboré un projet très intéressant. Un partisan vêtu en balayeur devrait s'installer dans la partie haute de la via Rasella, dans laquelle le trafic était moins dense. Là, le moment venu, il ferait exploser son chariot chargé de TNT.

Cette attaque, menée dans la partie haute de la rue, repousserait les Allemands qui en retirant rencontreraient un autre groupe de partisans postés derrière le coin de la via del Boccaccio, qui achèverait l'action d'un lancer de grandes. Le carrefour et les coins avaient une grande importance pour nous. C'étaient les points d'appui, les boyaux et les casemates de notre guerre. La via Rasella convenait bien à ce but en nous fournissant une protection excellente par la via del Boccaccio qui la coupait dans le tiers inférieur.

Nous nous préparâmes en étudiant exactement les temps, en chronométrant les minutes que les Allemands employaient pour, à partir d'un point déterminé (comme point de départ de l'action et de signalisation), atteindre un endroit où nous mettions le chariot, devant l'entrée du Palais Tittoni. La distance entre les deux points était parcourue par la colonne en 50 secondes.

L'endroit nous semblait intéressant également du point de vue historique par le Palais Tittoni avait été le siège du premier gouvernement de Mussolini. Nous voulions aussi que les Allemands se souviennent de ce détail; on approchait le 23 mars et par cette action, nous pourrions célébrer en même temps ainsi l'anniversaire de la fondation du fascisme.

Les fascistes aussi pensaient célébrer cet anniversaire et à note tour, comme je l'ai dit, nous décidâmes de nous souvenir d'eux. Nous voulions les mêler, ce jour-là, à leurs camarades allemands.

En fait, il avait été annoncé qu'à l'Adriano, il y aurait une grande manifestation du fascio républicain de Rome. Nous nous préparâmes à être présents; à l'extérieur du théâtre, à la fin de la réunion, une femme avec un landau aurait dû s'approcher des fascistes qui sortaient, laisser le landau parmi eux et faire exploser, avec un système retardateur, le TNT placé au fond du véhicule. Mais quelques jours avant le 23, le 10 mars, nous avions mené une dure attaque contre une manifestation fasciste à la via Tomacelli. À la suite de quoi, les Allemands interdirent aux fascistes de se réunir en public.

Le 10 mars, en effet, les fascistes avaient osé, en public commémorer Giuseppe Mazzini. Ce que pouvaient avoir en commun les fascistes et la démocratie mazzinienne n' était pas clair; cependant, nous ne pouvions pas tolérer que la mémoire de ce grand patriote fut détournée et instrumentalisée par ceux qui avaient ouvert les portes à l'étranger. D'un autre côté, il n'était pas acceptable que les fascistes tentent de s'imposer à Rome par une manifestation; nous les avions des rues comme individus et nous repoussâmes également leur tentative de revenir en force.

Ils se réunirent à l'abri du Théâtre Adriano, puis, précédés de pelotons armés, ils se mirent en route vers le centre. Leur escorte, composée d'une compagnie d'élèves officiers en chemise noire, était armée jusqu'aux dents; tous avec mitraillette, grandes, pistolet, poignard rappelaient de macabres arbres de cocagne, ornés comme ils l'étaient de noir et de têtes de mort sur leurs uniformes de nécrophiles.

Dans la via Tomacelli, à la hauteur du marché local de la place des Aranci, nous les attendions à trois, Franco Ferri, Mario Fiorentini et moi. Nous étions armés d'obus de mortier Brixia transformés en grenades. Ils avançaient fanfarons en chantant : « Aux armes, nous sommes des fascistes, la terreur des communistes », mais ils cessèrent subitement. Nos bombes interrompirent cette mascarade. Il ne tentèrent même pas de se défendre et ceux qui n'étaient pas à terre s'enfuirent en même temps que ceux – en civil – qui les suivaient. Nous avions frappé surtout les armés, mais c'était aussi un avertissement pour les autres.

Carlo Salinari s'était mêlé à la foule et il entendait les commentaires. Les gens fuyaient, mais contents, satisfaits. « Finalement », disaient-ils, « ce sont les communistes qui leur ont mis aux fascistes... »

Après cette affaire, les Allemands interdirent à leurs camarades romains de sortir seuls. Plus de manifestations publiques et dès lors, plus de réunion à l'Adriano le 23 mars.

Nos plans aussi, en conséquence, furent revus et nous décidâmes d'attaquer seulement les Allemands.

Après la vérification et l'approbation du commandement militaire, nous passâmes à la réalisation pratique de notre plan.


(suite au prochain épisode)




 

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2 septembre 2008 2 02 /09 /septembre /2008 23:16

Dis, Mârco Valdo M.I., dis-moi un peu, dit Lucien l'âne au profil de séducteur ongulé, comment ça se passe entre les hommes et les femmes ? Et je t'en prie, ne me réponds pas que c'est comme les ânesses et les ânes. Car tu sais, moi, il y a tellement longtemps que j'ai connu la femme, tellement longtemps que j'étais homme et puis, ce fut si court que je n'ai pas une vision très approfondie de la chose, si j'ose ainsi m'exprimer...


Ah, salut Lucien, mon bon ami l'âne aux poils luisants et si bien ordonnés. Je suis bien content de te voir et je vais m'empresser de trouver une réponse à ton interrogation. Je te dirai, et pardonne-moi, qu'en effet, ça se passe sans doute comme entre les ânesses et les ânes. Tout est question de circonstance et de certain petit coup de pouce que l'on donne parfois au destin. Déjà, comme chez les ânes, il est des hommes plus attirants, plus séduisants que d'autres et l'inverse est vrai, il est des dames plus attirantes et plus séduisantes que d'autres. Je te dis tout de suite qu'il y a des hommes qui attirent et séduisent d'autres hommes et des dames qui pareillement séduisent de leurs compagnes. Quelquefois bien involontairement. Cela aussi doit bien se produire chez les ânes. Mais cette présentation est bien trop globale et il faut immédiatement affiner la chose et la nuancer. Bien sûr, il existe des hommes ou des femmes qui séduisent un très grand nombre d'admirateurs ou d'admiratrices, mais ce sont statistiquement des raretés. En tous cas, plus rares que ceux ou celles qui attirent et séduisent moins de monde; jusqu'à ceux ou celles qui n'attirent et ne séduisent qu'une personne ou cela existe aussi, qui n'attirent ou ne séduisent personne. Et encore, faut-il bien distinguer ici ceux ou celles qui n'attirent pas, car ils repoussent carrément – certains ou certaines volontairement, d'autres par leur apparence ou par leur caractère ou pour toute autre raison.


Merci beaucoup, mon ami Mârco Valdo M.I., tu réponds très bien à ma question, mais de façon fort – comment dire ? - théorique ou abstraite. Mais, vois-tu, cette fois, ma curiosité est un peu plus concrète; elle demande des exemples vécus, des illustrations à ton excellent propos. Elle requiert que tu fasses une histoire plus qu'un discours. Bref, raconte-moi une histoire d'amour.


Oh, oh, mon bon ami Lucien, l'âne aux oreilles si pointues qu'on dirait des lames de Tolède dans la nuit d'Andalousie, je ne te savais pas si romantique ou si curieux. Bref, tu aimerais une histoire à potins, des détails personnels...


Mais non, Mârco Valdo M.I., dit l'âne en reculant de deux pas et en se tournant brusquement vers la gauche pour aller mordre sa cuisse attaquée par un taon hématophile. Excuse-moi, mais les taons sont difficiles. Mais non, je ne veux pas une histoire de potins, des détails d'alcôve, de ragots de feuilletons déshabillés... Je veux seulement savoir comment se passe une vie humaine sur le plan des relations amoureuses. Dans les grandes lignes. Je ne souhaite pas un récit pornographique. Que chacun garde son intimité pour soi, telle est la ligne de conduite qui me paraît la plus sage et spécialement, en cette matière. La liberté de cœur, d'esprit et de relations n'exclut en rien la discrétion et la pudeur tant des sentiments que des corps. Tu vois ce que j'aimerais comprendre, maintenant...


Ah, Lucien mon ami, tu m'enlèves un grand poids du cœur. Je craignais de devoir raconter la vie de Casanova ou de te faire un récit épicé tout rempli des fables de la comtesse. Alors, j'ai une histoire pour toi; c'est l'histoire d'une vie d'homme et des relations qu'il a entretenues avec les femmes sur plus de septante années. Et c'est un homme qu'on peut certainement qualifier de séduisant et d'attirant. Ceci est sans doute un des intérêts du récit, car imagine que je te raconte l'histoire d'un séminariste entré à douze ans au séminaire et qui, tel un Padre Pio, terminera sa carrière soixante ou quatre-vingts ans plus tard dans le plus pur amour chaste avec le Christ. En fait, cela ne t'aurais sans doute pas donné suffisamment d'exemples concrets pour comprendre comment fonctionne l'humanité normale. L'histoire des Thérèses et de leurs orgasmes mystiques ou christiques, même si des descriptions détaillées te donneraient des frissons tout aussi mystiques, est aussi un peu décalée et peu représentative de l'ensemble des hommes et des femmes du commun. Ce n'est pas en soi inintéressant, mais à coup sûr, cela ne répond pas à ta question.


Bah, dit l'âne en feignant d'être désabusé et en faisant de ce fait un mouvement de la tête de bas en haut vers la gauche tout en fermant à moitié ses yeux si noirs et si luisants que même le diamant d'Afrique australe pâli rien qu'à les voir, tu me les raconteras une autre fois, car comme je crois comprendre, c'est assez chaud et très sportif les transes de ces dames. Raconte-moi une vie d'homme, celle à laquelle tu songeais tout à l'heure. Et tout d'abord, de qui s'agit-il ? De toi ?

 


  Carlo Levi - Autoportrait 1935


Non, mon ami Lucien, tu sais bien que je suis très décidé à garder une certaine réserve en ce domaine, une forte discrétion ou un secret obstiné. Je te l'ai déjà dit, comme le disait Tonton Georges, montrer son cœur ou son cul... C'est pareil et moi, je ne le fais pas. Bien entendu, quand on peut aborder la question avec une certaine distance, avec un certain écart, par un détour ou l'autre... On change assurément de registre et la curiosité assainie par le temps ou l'écart devient tout à fait honorable.

Alors, comme tu ressens, je vais te parler de la vie d'un autre homme, dont je connais bien la vie. Il s'agit de Carlo Levi, personnage très séduisant et qui a – au long de son existence – rencontré de nombreuses femmes et a noué des relations particulières avec certaines d'entre elles. Comme j'en avais écrit une petite étude, je te la livre comme telle. Point n'étant besoin de refaire ce qui a été fait... J'ai intitulé cette petite étude : Les femmes et Carlo Levi et inversement.

 


Silvana Mangano, qui demanda à Carlo Levi de faire son portrait

 

 

 

Les femmes et Carlo Levi et inversement.


Carlo Levi était aussi un homme, pas seulement un poète, un artiste, un peintre, un écrivain, un militant politique, c’était aussi et d’abord un homme avec des goûts – il aimait tout ce qui fait que la vie est belle et bonne ; il vivait avec des sentiments, des amis, des amies, des amours. Avec une immense tendresse, une immense fidélité, aussi.


Du point de vue des liens amoureux, chaque homme a une histoire différente ; elle peut être merveilleuse, elle peut être trouble, elle peut être carrément catastrophique ou terne ou rutilante. On peut être un homme sans femmes, l’homme d’une seule femme, un homme à femmes ou l’homme de plusieurs femmes. On peut, surtout si l’on est un homme aux vies parallèles, avoir au long de son existence des amours successives et certaines même parallèles et qui d’une façon diversifiée se prolongent dans le temps. Ainsi en a-t-il été de Carlo Levi. Et sans vouloir faire du voyeurisme ou ramener Carlo Levi à un de ces pantins qu’agite la presse spécialisée, je crois important d’essayer de comprendre le rapport de Carlo Levi aux femmes.


La première femme.


La première femme qu’un homme connaît (quand il a la chance de la connaître et qu’ils s’aiment), c’est bien évidemment sa mère et les relations qu’elle entretient avec son ou ses enfants sont primordiales, au moins pour ceux-ci. Annetta TREVES était une femme assez poétique, un peu romantique, fort cultivée, sans doute charmante et certainement très attentive à ses enfants. Elle fut – à coup sûr – le premier grand amour de Carlo Levi.


Les sœurs de Carlo.


Ensuite, ce furent ses deux sœurs : Luisa et Lelle. Si les amours de famille ont quelque chose de particulier, si elles sont différentes, si souvent les sœurs ont un certain penchant pour leurs frères, comment imaginer que ces deux-là aient pu résister et ne pas se laisser aller à aimer un peu plus que nécessaire un frère aussi séduisant, aussi cultivé, aussi doué, aussi merveilleusement égocentrique. Il suffit de voir comment ces femmes s’affolent et s’agitent et se démènent lorsque Carlo Levi est mis en prison, puis est confiné au bout de l’Italie. Et ce n’étaient pas des vacances offertes par Mussolini : les gentils organisateurs étaient un peu raides; il suffit de lire le « Cristo si è fermato a Eboli ».

L’amour – cette espèce particulière d’amour particulière qu’est l’amour de famille - était le mode de fonctionnement des femmes de la famille Levi. Carlo y sera très sensible et le leur rendra avec une grande tendresse. Les lettres et les dessins qu’il envoie des prisons mussoliniennes (Turin, Rome) sont adressés à sa mère et à ses sœurs. Il y parle beaucoup d’elles, il s’en inquiète. Lelle et sa mère iront le voir en prison ; Luisa, qui est médecin comme lui, ira jusqu’au delà d’Eboli, lui rendre visite à Aliano.



Anna Magnani - Tableau de Carlo levi

 

 

Les amours exogènes

Mais bien évidemment, les femmes ne se limitent pas aux mères et aux sœurs, du moins pour Carlo Levi.

Il y eut dans sa vie d’autres femmes et il en fut très amoureux et elles furent très amoureuses de lui. On tombera aisément d’accord que c’est là une chance. Mais Carlo Levi est un homme marqué au sceau de la chance.


Vitia, la belle rousse


La première d’entre elles fut sans doute Vitia Gourevich, la belle rousse, que Carlo Levi surnommait : « celle qu’on ne peut comparer ». Carlo Levi et elle étaient encore lycéens lorsqu’ils se connurent, c’étaient encore des adolescents : elle avait quinze ans, il en avait seize. Tous deux s’extasiaient l’un de l’autre. La dernière fois qu’ils se verront, ce sera presque cinquante ans plus tard.

Mais le temps passa et la jeune Vitia dut quitter Turin pour suivre son père à Paris.

Quelques temps plus tard, Carlo Levi qui fait son service militaire à Florence dans un service médical, est – disons – sollicité, relancé par Maria Marchesini, qu’il avait connue au lycée. Elle lui adresse des lettres fort tendres et passionnées. « Suave est le doute quand une chère bouche vous rend certaine la vérité d’un sentiment ». Suave est le doute, suave est la bouche.

Mais leur relation ne résistera pas au retour dans la vie de Carlo Levi de la belle rousse. Cette fois, c’est Carlo Levi qui est à Paris, capitale de la peinture ; leurs amours d’homme et de femme prennent toute leur ampleur. Mais la belle rousse lettone, sur ordre paternel, s’en retournera à Riga épouser un homme imposé. Carlo Levi en sera très meurtri et dit-on, ira jusqu’à penser au suicide. Ce fut au point – dit-on encore - que sa famille (mère et sœurs) demanderont à Vitia Gourevich de venir à Turin avec son mari.

On ne sait certainement pas tout des amours de Carlo Levi. Quoi qu’il en soit des détails, on découvre un Carlo Levi passionné et sentimental, romantique (c’est un grand admirateur de Stendhal), un amoureux aux allures courtoises et même, shakespeariennes.

Un tel homme ne pouvait laisser ses contemporaines indifférentes, ni les ignorer.


Paola, un amour de Levi.


Mais il est réellement impossible et il serait injuste de passer sous silence sa longue et très tumultueuse relation amoureuse – ô combien ! – avec une des peintres italiennes parmi les plus importantes de son époque, sœur d’une Prix Nobel de sciences, une femme plus jeune que lui, une Levi elle aussi et mariée – du moins dans les premiers temps de leurs relations – avec Adriano Olivetti. Cette femme, c’est Paola Levi-Montalcini, épouse Olivetti. Elle vit donc à Ivrea près des usines de son ingénieur de mari. Cette fois encore, c’est une passion fulgurante, profonde comme l’océan. Au point que lorsque Carlo Levi est confiné à Aliano – au bout du sud de l’Italie, Paola abandonne tout, mari, famille et traverse toute l’Italie d’une traite au volant de sa Ballila pour aller rejoindre son amant et vivre quelques jours avec lui. Peu importe ce qu’on pouvait en dire ou en penser. De ce couple peu légitime naîtra une petite fille prénommée Anna. En juin 1939, lors de la fuite de Carlo Levi, réfugié politique en France, ils s’installent ensemble tous les trois à Paris : Paola, Carlo et Anna. Cet amour durera vingt ans.


Les amours de la clandestinité.


Les choses se compliquent encore en 1943 lorsque Carlo Levi est engagé dans la Résistance à Florence, où il dirige avec d’autres la lutte contre les fascistes d’abord, contre les nazis – la SS, ensuite. Pour mener à bien ce dur combat, il doit impérativement vivre caché et ne sortir que la nuit, en cachette, sous peine de mort : il est résistant, antifasciste de la première heure et pire encore, il est juif. Et de cache en cache, il vit une vie de nomade nocturne. Le jour, il écrit. Ce sont souvent des femmes qui hébergent ces hommes en perpétuelle fuite, ces hommes contraints à changer souvent de résidence. Parfois des amours se nouent entre les clandestins et leurs hôtesses. Ainsi, en ce qui concerne Carlo Levi, en va-t-il d’Inelda Della Valle, puis d’Annamaria Ichino dont la maison était un havre antifasciste, un refuge pour les résistants comme Carlo Levi.

C’est chez Annamaria Ichino que Carlo Levi écrit « Cristo si è fermato a Eboli » et c’est elle qui le dactylographie. Il restera de ces moments des dessins, des tableaux et le manuscrit du Christ s’est arrêté à Eboli que Carlo Levi dédicacera à son hôtesse. La dédicace révèle bien des choses, elle dit : « Chère Anna, Ce livre est né sous tes yeux ; tu l’as suivi page par page. C’est toi qui l’as mis au monde, avec amour. Ce livre est et restera toujours, fidèle et éternel témoin de ce temps si dramatique et en même temps si heureux. Carlo. » Mais Carlo était déjà bien loin, dans ses aventures romaines, dans son long cheminement d’après-guerre. Sous la signature de Carlo Levi, on trouve une mention manuscrite vengeresse d’Annamaria que Carlo avait proprement abandonnée : “Et restera pour toujours ton éternelle malédiction ! ». Annamaria Ichino continua à faire signe à Carlo Levi jusqu’à la fin des années soixante.


Enfin, Linuccia vint…


Mais était arrivé un jour de Trieste, un autre réfugié le grand poète et ami de Carlo Levi, Umberto Saba ; il était accompagné de sa femme Lina et de sa fille Linuccia. Et la situation amoureuse de Carlo Levi se complique et dans les derniers mois de 1945, il est littéralement pris dans une toile d’araignée ; il y a d’une part, Annamaria, de l’autre Linuccia et voici, le retour de Paola.

Finalement, au sortir de ces soubresauts, de ces incohérences amoureuses, c’est Linuccia qui devient la compagne habituelle de Carlo Levi tout au long des trente années qui lui restent à vivre. Linuccia que Carlo Levi surnommait Puck, c’est-à-dire « Lutin » d’après un personnage du «  Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare qui est un lutin possédant le pouvoir de faire tomber amoureux, une Puck qu’il appellera quasiment tous les soirs (et souvent plusieurs fois par jour), même quand ils sont séparés lui à Alassio, à Moscou, à New York et elle, à Rome, à Venise, à la montagne.

On notera cependant que depuis le début de leur liaison, Linuccia est mariée et le restera.


Les derniers cadeaux de Vénus.


Carlo Levi recevra encore jusque tard dans les années 1960 d’autres cadeaux de Vénus, dont on trouve trace dans les portraits du peintre. Sa dernière (?) amie, avec laquelle il aurait eu un fils, fut, semble-t-il, Luisa Orioli, avec qui il passa de fréquents séjours à Alassio et avec qui il traduisit à quatre mains Calderon de la Barca : « La vie est un songe ».


Il n’en faut pas plus pour voir combien Carlo Levi était séduit par les femmes, combien il était sensible à leur présence et dès lors, combien il devait être séduisant et dans ce jeu de miroir, dans cette symphonie d’attractions réciproques, le soleil Levi devait être attirant pour les lumineuses planètes qui le circonvenaient. Les lois de l’attraction universelle – chères à Newton – ne valent pas seulement pour les étoiles et les galaxies.


 

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28 août 2008 4 28 /08 /août /2008 23:25

Salut, Lucien mon bon ami l'âne aux poils raides et doux, lisses et râpeux, dit Mârco Valdo M.I.. Je suis bien aise de te voir là, car on m'avait dit qu'aujourd'hui, les ânes étaient réunis quelque part pour prendre de grandes décisions et que cela risquait de durer beaucoup de temps... Mais je vois que tu es arrivé comme à l'habitude...





 

 

Mon bon Mârco Valdo M.I., tu as dû te tromper d'ânes; ce devaient être des ânes métaphoriques dont tu as entendu dire qu'ils se réunissaient pour prendre des mesures. Généralement, ce sont par exemple les gouvernants ou les dirigeants importants qui tiennent ce genre de rencontres au finish. Nous les ânes, les vrais, on se contente de brouter et de vaquer dans les campagnes.

 




 

 

En voilà une nouvelle maintenant : les ânes métaphoriques. Quel joli concept ! Et ce serait d'eux qu'il était question dans les conversations qui bruissent sur toutes les ondes. Si ce n'est que ça... Ah, vraiment, tu me rassures...

 

J'en suis tout à fait ravi, dit l'âne en sortant sa rangée de dents blanches comme la croûte d'un salin. De plus, je te remercie d'avoir trouvé jolie mon expression : « des ânes métaphoriques ». Quand j'y songe, c'est là une des espèces d'ongulés qui n'étaient pas recensée dans les ouvrages savants de biologie animale et on sait pourtant qu'elle est nombreuse et plus pléthorique que l'espèce dont j'ai l'honneur de faire partie.

 




 

 

Effectivement, dit Mârco Valdo M.I., mais il est bien normal qu'on ne les ait pas recensés comme des ongulés biologiques, car en vérité, ce sont des ongulés sociologiques, ce qui n'est pas du tout la même chose. Je te concède néanmoins qu'ils sont tous des onguligrades... Comme quoi, la langue est une chose très curieuse...




 

 

Donc, dit Lucien l'âne en frottant ostensiblement ses sabots d'ébène sur le sol caillouteux et poussiéreux, façon d'affirmer son ongulosité, si je résume bien ton introduction et que j'en extrais la quintessence conceptuelle, je dirais : « Les ânes métaphoriques sont des ongulés sociologiques ». Et basta cosi !, comme disait mon cousin transalpin. De quoi as-tu l'intention de me parler ou qu'as-tu dans ton sac à histoires ?

 




 

 

Belle façon de dire la chose, Lucien mon ami aux oreilles de compétition. Ainsi, dans mon sac à histoires, figure-toi que j'avais laissé un morceau de celle que je te contais hier. Et je comptais bien te faire savoir la suite, maintenant.

 

Excellente idée, je n'osais te le demander..., dit l'âne en agitant sa crinière de contentement.

 

Et bien, voilà. Pour que tout reste bien clair, je rappelle que Carlo Levi était parti avec un ami photographe à Lercara Friddi, soit dit en passant la ville de Lucky Luciano, mafieux célèbre entre tous. Je te parlerai peut-être un jour de son rôle de libérateur parmi les libérateurs de la Sicile. Tu te souviens que nous avions laissé Carlo Levi et son ami photographe sous le regard soupçonneux et sournois de quelques jeunes gens aux allures équivoques. Je te rappelle également l'épisode des gardes de la mine et l'attitude des carabiniers, qui allait dans le même sens que celle que le commissaire de Lercara adoptera quelques mois plus tard vis-à-vis du peintre, curieux de la vie des mineurs de soufre. Disons que les voilà confrontés au système mafieux dans sa pratique de domination quotidienne des villages, des quartiers et des villes de Sicile. On découvre ainsi par une description précise et documentée, directe et concrète, tout simplement le système du pouvoir. Bien entendu, il s’agit du système de pouvoir en place à Lercara Friddi à ce moment-là, dans la Sicile d’il y a cinquante ans. On peut penser que de pareilles méthodes n’ont plus cours aujourd’hui. On peut même imaginer que les patrons actuels n’ont plus d’hommes de main ou de gardes du corps, mais des responsables de la sécurité et des vigiles et que les carabiniers et la police ne sont plus si empressés à servir les détenteurs du pouvoir économique. Tout est possible. Mais on voit bien que la réalité est toute différente et que le phénomène dénoncé par Carlo Levi n’a pas disparu. Il suffit d'évoquer, un exemple entre mille, Gênes et l'assassinat de Carlo Giuliani.

 

Oui, oui, dit l'âne, à mon avis aussi, les choses n'ont pas changé. On est bien toujours dans cette guerre civile latente, sous-jacente, cette guerre que tu appelles la guerre de cent mille ans. Et qu'arrive-t-il ensuite à nos amis ?

 

Je te le conte à l'instant, dit Mârco Valdo M.I.. On passe sur l'autre versant de l'histoire; on bascule du côté des mineurs en grève.

 

Mineurs de Sicile

 

Chassés de la mine par les carabiniers, Carlo Levi et son ami reviennent au village et cette fois, ils sont arrêtés par un barrage de femmes, d’hommes et même d’enfants : ce sont les mineurs. Depuis leur arrivée à Lercara Friddi, Carlo Levi et son équipe sont observés par les mineurs en grève, comme ils le sont par les hommes de main de Néron et par les carabiniers. Les véritables questions que se posent les mineurs et on comprend leur méfiance et leur perplexité, ce sont : Quels sont ces intrus et que viennent-ils faire là ? Les mineurs ont bien vu que Carlo Levi et le photographe se sont rendus dans le bureau de Néron et qu’ils sont repartis escortés par le propre fils du patron.. Ils imaginent logiquement que Carlo Levi et le photographe sont des invités et même des alliés de l’autre camp. La grève n’est pas une simple formalité, c’est un acte de guerre sociale, qui demande du courage et de la lucidité. D’autant plus dans cette région où depuis toujours pesait un pouvoir quasiment absolu, où cette grève avait mis fin à cette soumission, à cette « résignation des pauvres qui paraît devoir durer toute l’éternité », une telle éruption volcanique bousculait toute cette immobilité sociale séculaire, ébranlait le pouvoir immémorial et ouvrait des brèches dans un monde encore largement féodal. La grève entraîne comme tout conflit la méfiance et l’hostilité vis-à-vis de ceux que l’on croit être des alliés de l’ennemi. Ce sont des mineurs en colère qui font barrage et qui les arrêtent pour les interroger.

« "Qui êtes-vous ?", criaient-ils. "Vous êtes allés à la mine ! Qui vous a envoyés ?." Les femmes avec les enfants sur les bras semblaient les plus acharnées et aussi les plus menaçantes. Je descendis et je dis qui j’étais et que j'étais un ami. L’un d’eux me connaissait et d’un coup, les visages et les accents changèrent. "Mais pourquoi as-tu été chez N. ? Pourquoi n'es-tu pas venu chez nous ?" demandaient-ils. Ils s'excusèrent de m'avoir pris pour un émissaire ou un agent de l'intendant ; l’un d'entre eux m'avait suivi tout l'après-midi, sans savoir qui j'étais ; il m'avait vu prendre le café avec le fils de N. et puis aller à la soufrière où eux aussi faisaient barrage. Alors, ils avaient appelé au rassemblement, ils s'étaient réunis pour m'arrêter, ils avaient pensé du mal de moi, ils étaient heureux de s'être trompés. » Carlo Levi qui fut lui aussi un homme de combats, un responsable d’un mouvement clandestin sous le fascisme, qui a fait de la prison en raison de ses convictions, qui était un résistant au temps des combats pour la libération, un camarade de combat des paysans et des ouvriers du Nord et du Sud de l’Italie, est reconnu et très rapidement, son nom, véritable sésame dénoue la crise et les mineurs l’invitent à leur assemblée du soir. Carlo Levi promet de les rejoindre à cette réunion plus tard dans la journée.


Des mineurs du Nord



Pauvre Néron.

 

Entre temps, Carlo Levi et le photographe retournent voir N qui se plaint auprès d’eux des moqueries et des accusations que les mineurs lancent contre lui. Au chapitre des moqueries, il y a bien sûr son surnom de Néron, empereur romain connu pour sa brutalité et sa folie et le surnom de sa femme que les mineurs ont baptisée « Donna Rachele », du nom de la femme de Mussolini, le Duce fasciste, autre dictateur rêvant d’un Impero. Quant aux accusations des mineurs, il s’agit tout simplement de la dénonciation de leurs conditions de travail atroces, de leurs salaires de famine, du travail forcé des enfants, de la mort des mineurs…

Qui croire, en effet ? Mais entre Néron et sa bande et les mineurs et leurs familles, on ne pouvait hésiter longtemps. Comme dit Carlo Levi : « Les visages parlent d’eux-mêmes, par leurs seul aspect… » et en présence de Néron et de ses hommes de main : « ces faits pouvaient tous être crédibles ».

 

En réunion avec les mineurs.

 

Comme il l’avait promis Carlo Levi, toujours accompagné de son ami photographe, se rendit ensuite à la réunion des mineurs, dans le local syndical qui porte à présent le nom de Michele Felice, le jeune mineur tué par la mine et là, on se retrouve entre amis, c’est une fête. Carlo Levi et le photographe étaient attendus : on voulait les voir, on voulait leur parler. D’une certaine manière, ils étaient la preuve que les mineurs n’étaient plus seuls face au patron et aux hommes en armes. La présence d’un écrivain – pas n’importe lequel : celui qui a écrit « Le Christ s’est arrêté à Eboli », de quelqu’un d’un autre monde, en quelque sorte, était pour eux une façon de rompre leur isolement. Les hommes ont aussi besoin qu’on les entende, qu’on sache ailleurs qu’ils existent et les combats qu’ils ont menés. Tel est le sens de l’épopée.

 

« Dans la nuit maintenant épaisse, ils m'attendaient à tous les coins, des jeunes et des vieux, pour me montrer le chemin de la Ligue des mineurs Michele Felice. … Le siège de la Ligue était une grande pièce dans une ruelle, pleine de bancs sur lesquels se trouvaient assises les femmes qui allaitaient, les enfants, les vieux, et au milieu et tout autour se serraient les hommes ; et tous applaudissaient, battaient des mains à notre passage en signe d'amitié et d'humaine compréhension. Ils me dirent leur histoire, les douleurs supportées, la faim, les brimades, les privations : la vie des pauvres mineurs. Mais ce n'était pas ça qui comptait à ce moment, ni pour eux ni pour moi… Ils étaient fiers et sûrs de vaincre et heureux de s'être découverts comme êtres humains et libres, heureux d'un bonheur nouveau, ému et émouvant sur tous les visages. C'étaient des figures nouvelles, des figures d'aujourd'hui… »

 

Portrait du mort et des vivants.

 

« Sur le mur du fond était suspendu un portrait du garçon mort, de Michele Felice ; il n'y avait aucun signe de parti ni de portrait d'homme politique, celui du "caruso" mort était la seule image… Ils regardaient le portrait du compagnon mort avec des yeux enthousiastes et presque reconnaissants. C'est là qu'avaient commencé, pour eux, la vie et le sentiment d'être vivants. Je ne pouvais m’empêcher de penser que ces hommes, qui avaient passé leurs jours sous terre, comme les morts, dans le sulfureux et tangible enfer des morts, vivaient à présent leur propre Résurrection. Ils étaient contents d'eux-mêmes, tous … Ils voulaient tous être photographiés : ils avaient trouvé le courage d'exister, ils n'étaient plus les ennemis de leur propre image. »

Dans ce texte tissé comme une toile compliquée, Carlo Levi met en exergue les différences de comportement entre les deux camps en présence et essaye d’en dégager des significations. On avait vu que Néron ne voulait pas entendre parler de photographie, il ne voulait pas de traces ni de lui-même, ni – c’est tout le sens des obstacles mis à la visite de la mine – de ses affaires, c’est-à-dire des voies et moyens de l’exploitation. C’est là une constante des hommes de pouvoir – que celui-ci soit politique ou économique. Le pouvoir n’aime pas la parole libre, il n’aime entendre que ce qu’il dit lui-même. Pour le pouvoir (où qu’il soit et de quelque nature il soit et de quelqu’étiquette il s’affuble), le journaliste, l’écrivain … n’est jamais qu’un porte-voix, un valet. Pour le pouvoir, la plume doit être serve. Le pouvoir n’aime pas la liberté… des hommes.

On voit à présent que pour les mineurs, la photographie a un tout autre sens ; elle est libératrice. Non seulement, elle permet de faire voir qu’ils existent, y compris à eux-mêmes, mais aussi, de dévoiler les conditions dans lesquelles ils sont contraints de vivre. Finalement, on ne cache que ce qui est honteux. Les mineurs sont fiers d’eux-mêmes.

 

Canimanza et la guerrière

 

Après la réunion, Carlo Levi et le photographe reprennent la route de Palerme. Ils roulent dans la nuit. La route de la nuit est un moment très particulier dans les voyages. C’est l’heure où les voyageurs, qui ont été au premier plan de l’action toute la journée, se laissent un peu aller au bercement de la voiture ; un moment de relaxation, où la conversation tombe. Mais cette plongée progressive dans l’obscurité fait disparaître le paysage, resserre l’espace et transforme l’intérieur de l’automobile en une sorte de petit salon, créant une sorte d’intimité. Ce moment du retour est souvent l’heure du chauffeur, de celui qui au grand jour n’a rien pu dire, n’a rien pu faire qu’attendre seul, qui tout au long du jour a dû se taire. Voilà qu’il peut enfin donner son avis, redevenir un homme parmi les hommes ; à ce moment, c’est lui qui mène la barque. Donc, à un certain moment, Gianni le chauffeur de l’automobile, qui a suivi toute l’affaire sans rien révéler de ces pensées, donne son appréciation sur Néron. "Ce monsieur N. a tout à fait la gueule de Canimanza." (Il voulait dire de Ganelon de Bragance). On se souviendra que dans la Chanson de Roland, Ganelon est le traître et le mauvais par excellence. Il doit en être de même dans la geste transmise par les théâtre dei pupi (les grandes marionnettes) de Sicile. Une fois lancé sur le monde des Paladins, Gianni, en bon Sicilien, raconte et explique les divers épisodes de la légende. Dans l’ordre où ils lui viennent à l’esprit. Il raconte tous les combats, tous les preux dans une version fort différente de la Chanson de Roland, en une geste qui intègre le passé mouvementé de la Sicile où passent à tour de rôle les multiples conquérants du moyen-âge : les Sarrasins, les Normands, les Français, les Souabes, les Espagnols… Il y passe même une guerrière sarrasine. Quant à la guerrière sarrasine et son talon d’Achille, voici ce qu’il en dit : « Madame Roversa, la Sarrasine ensorcelée, ne pouvait être tuée que par l'épée de Roland, et seulement si elle était frappée en un endroit précis : le plus intime, le plus caché, le plus féminin. Et … Rinaldo la tua, après avoir volé selon son habitude l'épée de Roland et s'être couché parmi les morts, en l'enfonçant au bon endroit, de bas en haut, pendant que la guerrière passait. »

 

 

Le cimetière des Capucins

 

Le retour à Palerme se fait plus tard dans la soirée. Il fait noir. Le photographe qui a accompagné Carlo Levi pendant toute la journée doit repartir le lendemain matin tôt. Il souhaite pourtant voir le cimetière des Capucins. C’est ainsi que le chauffeur les dépose à la nuit tombée au bout de l’allée des Cyprès, à la porte de l’antique couvent. (Suite au prochain épisode)

 

 

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27 août 2008 3 27 /08 /août /2008 23:42

Ouf, j'arrive enfin, dit Mârco Valdo M.I.. J'ai dû courir comme un fou pour te rejoindre; j'étais avec un ami qui rentre de vacances et il avait vraiment envie de causer un peu. Tu comprends ça, Lucien mon ami l'âne aux idées larges et aux pieds durs comme la pierre volcanique.


Oui, oui, certainement. C'est évident, dit l'âne en se fendant la figure d'un sourire blanc comme le sable du désert en plein midi. Tu sais bien, Mârco Valdo M.I., qu'un ami est un ami et un ami qui revient doit être un peu fêté. D'ailleurs, tu as les joues toutes rouges, n'aurais-tu pas un peu arrosé cette retrouvaille ?


Bien sûr, dit Mârco Valdo M.I.. Il avait ramené une boisson de ses périples et il a voulu qu'on lui fasse honneur. Mais enfin, j'ai été plus que raisonnable, car me voici. Ce ne faut d'ailleurs pas sans mal de sortir de ce traquenard.


Allons, allons, dit l'âne qui rit, pose-toi un peu et dis-moi si tu as quand même pensé à mon histoire. À force, je deviens gourmand et impatient. Je passe une grande part de la journée à me creuser les méninges pour savoir ce que tu me réserves comme surprise.


Une surprise, dit Mârco Valdo M.I., je ne sais pas si c'en sera une. En tous cas, crois-moi, ce sera un très beau récit.


Laisse-moi jouer un peu à deviner... peut-être une chanson, mais on n'est pas dimanche... Ou alors, un épisode de ce feuilleton d'Achtung Banditen. Mais je ne pense pas que ce sera à propos de Camenisch. Je connais ton talent pour diversifier les choses. Je parierais volontiers que tu vas encore trouver quelque chose chez un de ces auteurs italiens que tu as traduit...


C'est exactement ça, mais aussi, c'est un récit qui rejoint assez bien toute une série d'autres et qui s'insère très bien dans l'ambiance des chansons comme dans celle d'autres nouvelles. En fait, c'est la suite de l'histoire d'Impy. Bref, nous retournons en Sicile. Et on va y voir de vrais mafieux à l'œuvre, encore que comme tu les sais, mon ami Lucien, toi qui as tant voyagé dans le temps et dans l'espace, la mafia n'existe pas, c'est une pure invention, une sorte de fantasme.


Oh, oh, dit Lucien l'âne aux pieds etniques, il me semble déjà que je suis sous le charme de cette légende. Dis-moi vite où la chose se passe et quelle genre d'événement tu vas me rapporter.



Et bien, figure-toi, mon ami Lucien de Samosathe ou de Madaure, on va au cœur de la Sicile et dans ce qui fut une des richesses de ce pays, au cœur des soufrières et tout précisément à Lercara Friddi en passant par les Madonies. Mais avant cela, je t'annonce une grève, je t'annonce des personnages inquiétants, je t'annonce une histoire de mort, je t'annonce un affrontement terrible qui est tout à fait dans le ton de la guerre de cent mille ans, dans cette guerre civile qui voit surgir du néant des hommes et des femmes qui découvrent, revendiquent et gagnent leur dignité, ce droit essentiel qu'on ne saurait étouffer éternellement. C'est l'histoire d'une révolte et comme tu le sais, ces histoires-là me tiennent à cœur. Terriblement.

À partir d'ici, je laisse la parole à Carlo Levi, qui crois-moi, est bien plus doué que moi pour raconter cet étrange voyage au pays de Néron.




 

 







Horizons de Sicile.


Carlo Levi avait décidé suite à une conversation qu’il avait eue la veille au retour d’Isnello d’aller visiter par simple curiosité « une vieille soufrière dans un des mille villages de l’immobilité paysanne » : Lercara Friddi . On y croise toutes sortes de paysages, on traverse les Madonies, on y rencontre des gens, des souvenirs aussi. Le village de Bolognetta : un nom qui soudainement fait surgir un souvenir chez Carlo Levi : un nom – Serafino Di Peri, maire de Bolognetta jusqu’en 1948, qui au moment du voyage de Carlo Levi, est détenu pour association de malfaiteurs – autrement dit, pour délit mafieux.

Puis, on traverse des terres inconnues à perte de vue, d’immuables bouts du monde, on aperçoit des villages lointains sur les costières, des rocs dressés, de larges combes où les troupeaux de blanches brebis se confondent avec les pierres blanches elles-aussi, un âne couché en contrebas, un berger, un charretier, un cantonnier qui bouche les nids de poule, le silence de midi sur les déserts écrasés de soleil ; les corbeaux, la triste noblesse des terres abandonnées. « Un paysan à cheval descendait vers la campagne avec lié à la selle, un araire, comme un long clou préhistorique. De là haut s'ouvre un horizon immense de feudi sans fin, où l’œil plane librement, comme sur une mer gris jaunâtre. »

La route court au long d’un horizon infini comme une mer de pierres et de roches sèches et à un moment, elle rencontre quelques habitations : un village et une pancarte « terrain à vendre ».


Le désert sicilien.


Et la voiture continue son chemin solitaire, obstinément, comme une fourmi, vers son but lointain, au travers d’un paysage de montagnes. Désertique. La désertification du paysage méridional est peinte avec les mots, pas expliquée, pas analysée, simplement peinte par Carlo Levi. Cette désertification qu’il dénonce depuis des années comme la cause et le résultat de la misère paysanne.

« La route montait dans des endroits toujours plus déserts. Nous ne rencontrâmes personne. Seul un marchand de glaces nous croisa à toute allure sans qu'on sût à qui il allait vendre des glaces dans ces montagnes. Il soufflait un vent froid, le ciel s’était couvert de nuages gris, le soleil avait disparu, quand à un virage apparut au loin le village de Lercara Friddi. Il s’étendait avec ses maisons basses, allongé sur la terre, et à gauche s'élargissait une zone pelée, grise et jaunâtre, couverte de monticules coniques de déchets jaunes : c'étaient les mines. » C’étaient les terrils jaunes, les résidus de l’exploitation du soufre.


État de siège à Lercara


Dès l’entrée dans le village, Carlo Levi et ses compagnons se rendent compte qu’il se passe vraiment quelque chose : Lercara Friddi est un village en état de siège, des centaines de carabinieri armés patrouillent dans les rues ou attendent dans des camions, il y a de la tension dans l’air.

« Ce n'était pas l’après-midi normal d'un village paysan : c’était un jour d'attente dans une ville en état de guerre civile. C'était la grève : la première qui se fît de mémoire d'homme ; la vie de chacun y était engagée. »


Qu'en penses-tu Lucien, mon ami l'âne, de la présence massive de tous ces militaires lors d'un conflit interne à une entreprise ? Que penses-tu d'un état de siège de toute une ville pour une grève ?


Oh, dit l'âne en baissant ses oreilles vers l'arrière, signe de colère rentrée, on voit immédiatement de quel côté penche le pouvoir.


Dans une pareille atmosphère, dans un climat si tendu, il n’est pas facile pour les voyageurs d’obtenir des informations sur la grève, mais en rassemblant des éléments de gauche et de droite, un peu au restaurant, un peu par un marchand de tabac, par un carabinier, par un journal local, ils finissent par se faire une idée plus complète de la situation.

Dans ces mines de soufre, vieilles, sans sécurité, où travaillent aussi des femmes, des enfants, un jeune « caruso » a été écrasé par un rocher dans une galerie de la mine. Il avait 17 ans et il s’appelait Michele Felice.

Le patron de la mine, connu des mineurs sous le nom de Néron, avait retiré la journée de la paie du mort et avait décompté une heure de salaire aux mineurs qui s’étaient portés à son secours car ils avaient perdu ce temps pour dégager le cadavre du jeune homme mort de sous le rocher.

Face à des injustices aussi énormes, les mineurs déclenchèrent une grève. Elle dura vingt jours, s’arrêta, puis repartit de plus belle. Au moment où Carlo Levi visite Lercara Friddi, la grève, comme on l’a vu, dure encore.

Malgré les pressions qui sont exercées pour imposer le silence, Carlo Levi révèle la grève des mineurs de soufre de Lercara Friddi et diffuse dans tout le pays la dénonciation du patron mafieux et de ses méthodes de gestion quasiment préhistoriques. « La grève des mineurs de Lercara Friddi, dont est décrit ici un moment de la première phase, continua encore et elle finit par un plein succès; et monsieur Ferrara, patron des mines (qui ici est appelé N., initiale de Néron, le surnom par lequel il était connu dans la région), dut, à l'encontre de toutes ses prévisions, pactiser et céder. Ce fut le début de sa décadence. »

Quelques temps plus tard, Néron devait perdre jusqu’à son mandat politique de principal représentant de la Démocratie Chrétienne de la région. Il était devenu trop voyant, un peu encombrant. Les collusions devenaient visibles. C’était fort gênant. On le raya du paysage politique : Néron aux oubliettes. Carlo Levi l’en a sauvé.


Portrait expressionniste de Néron









Monsieur F., alias Néron, est un personnage caricatural, dont on a du mal à imaginer à quoi il pourrait bien ressembler. On se demande quel physique, quel corps, quel visage pourrait bien incarner un patron aussi impitoyable. Pour le savoir, Carlo Levi et son ami photographe vont le voir dans sa tanière : des murs nus, quelques chaises.

« A l'entrée était assis un vieux, un homme gigantesque, lourd, gros, avec un cou robuste et court, une chemise ouverte et un costume gris négligé, avec une tête à la peau comme du cuir, des mâchoires énormes, une bouche pleine de dents et des yeux tout petits, fuyants, derrière les verres épais d'une paire de lunettes de fer. C'était monsieur N., l'intendant et le patron de mines. Mais comment le décrire ? »


Tu vois, Lucien, mon ami si proches des humbles, c’est une gageure, en effet, de faire comprendre par des mots ce que peut exprimer un physique, une physionomie, de donner corps en quelque sorte à l’exploitation au travers de l’image de l’exploiteur. Et elle n’est pas belle, cette image. Carlo Levi fait appel à tout son art : à ses talents de peintre et de caricaturiste, à son penchant pour l’expressionnisme pour réaliser un portrait qui rappelle certaines peintures et dessins de Jérôme Bosch et Georges Grosz. Le tour de force est de le faire avec des mots. Tu vas voir....

J'imagine bien, dit l'âne en penchant la tête sur le côté pour la frotter contre le tronc du saule.


Carlo Levi présente Néron en ces termes : « C'était un visage impassible et impénétrable, mais en même temps se mouvant en grimaces exprimant des sentiments différents de ceux que nous sommes habitués à comprendre : une mixture d'astuce, de méfiance extrême, d’assurance et de peur mélangée, de hauteur et de violence et peut-être, qui sait, aussi d'une certaine malice. …

J'eus la vive impression de me trouver avec le rare représentant d'une race perdue, un homme non d'aujourd'hui, ni d'hier, ni d’il y a cent ans, mais un de ceux qui vivaient mille ans avant nous, dans cette période du monde qui n'a laissé aucun document et que nous pouvons seulement imaginer. »



Oui, oui, dit l'âne qui avait été tendu d'attention, Carlo Levi n’a pas tort de penser que Néron est d’un autre temps, qu’il relève presque de la préhistoire et qu’il assume ainsi la continuité transhistorique du règne de la brutalité et de l’exploitation. On dirait qu'il parle d'un épisode de la guerre de cent mille ans. Tu avais parfaitement raison...



Mais, dit Mârco Valdo M.I., le personnage de Néron est encore plus obtus, plus tordu, plus rétrograde qu’on pouvait le penser en lisant la description de son apparence. On va mieux encore percevoir l’étrangeté du personnage au travers d’une anecdote que rapporte Carlo Levi. Pour tenter d’amadouer Néron et d’obtenir son autorisation de visiter la mine, Carlo Levi lui propose de faire sa photographie. Et là commence une sorte de pantomime réellement ahurissante.


La photographie de Néron.


« "Une photographie de moi ?", s'exclama-t-il. "C'est interdit, absolument interdit. Personne ne me l'a jamais faite et ne la fera jamais. Le docteur me l'a interdit", ajouta-t-il avec un sourire qui montrait une formidable rangée de dents, "et le pharmacien également." Tout en parlant, il se rendit compte que B. avait en bandoulière et prêts à l'emploi ses gadgets de photographe ; et pour être bien sûr de ne pas être photographié, monsieur N. se leva de sa chaise, gros et lourd comme un roc, et s'appuya dos à dos contre B. Ainsi, il n'aurait pas pu être surpris. … Je lui dis de se méfier, que les photographes sont des canailles capables de tout et pendant ce temps B. qui, bien que beaucoup plus petit, se déplaçait en tournant sur lui-même. Monsieur N. suivait ses mouvements en pirouettant et ne se détachait pas de son dos, de sorte qu'en peu de temps, ils se trouvèrent à tournoyer au milieu de la pièce en une espèce de danse prudente et très lente, comme s'ils mimaient un ballet sur la Défiance. B. fut très habile. A un certain moment, il fit partir à vide un éclair imprévu. Monsieur N., surpris, fit un pas en arrière et B. en profita pour lancer, tel un Jupiter photographe, un second éclair et le photographier, en disant toutefois que c'était une blague et qu'il n'y avait pas de pellicule. »


Le fait que Carlo Levi prenne le temps de décrire, de mettre en scène toute cette pantomime n’est pas sans signification. Ce qui ressort de cette scène, c’est la volonté de Néron, d’avancer toujours masqué, d’agir en secret, de ne pas laisser de traces ; ce que Carlo Levi met au jour, c’est en réalité, le réflexe profond, la réaction de l’inconscient de tout exploiteur, le caractère tout à fait irrationnel de l’attitude de Néron. Sans aller trop avant dans une analyse de la photographie, il suffit de signaler qu’elle est souvent ressentie par nombre de gens comme une sorte de magie et que pour certains, elle est maléfique.


C'est bien vrai ça, dit l'âne en redressant la tête et en secouant sa crinière pour chasser les taons qui s'y sont posés. J'ai moi-même un peu ce réflexe. Je n'aime pas trop être photographié et j'en connais beaucoup qui se fâchent quand on veut saisir leur image. C'est assez magique comme réaction.


Bien vu, dit Mârco Valdo M.I.. Mais continuons...


Carlo Levi montre aussi comment Néron a recours aux mensonges les plus absurdes pour tenter de se justifier – à vrai dire, que vient faire le médecin et mieux encore, le pharmacien dans cette affaire de photo ? Un enfant pris en faute n’agirait pas différemment. Encore une fois, la mise en scène léviane fonctionne comme une parabole ; elle sert à dévoiler le sens des choses et la position réelle des gens. En clair, l’exploiteur ne veut pas être vu, car il ressent profondément le caractère honteux de son action, il connaît ses torts, il perçoit intimement qu’il se conduit mal vis-à-vis des hommes et de la société humaine, il sait la malhonnêteté fondamentale qu’il y a à exploiter les autres, à en tirer profit. Son malaise relève de l’ordre moral et s’il a peur de se voir (en photo, par exemple), c’est certainement parce qu’il est gêné, mais aussi car il a peur de se voir exposé au jugement du monde. Il a peur car il sait instinctivement qu’il y perdra sa capacité d’influence, son aura factice, son pouvoir.




Alors, dit Mârco Valdo M.I., Carlo Levi et son ami photographe vont essayer – en vain – de visiter la mine en grève. Après que Néron ait tenté de les en dissuader par ses insinuations persuasives sans toutefois y parvenir, il les fit escorter jusque là par un de ses fils, qui les laissa aux portes de la mine. Sans doute, la manœuvre était-elle prévue, sans doute Néron avait-il donné ses ordres, sans doute était-ce un traquenard, un piège préparé par Néron lui-même car à peine arrivés, Carlo Levi et le photographe sont littéralement agressés par le garde de la mine et des carabiniers.


C'est vraiment un affrontement assez musclé, dit l'âne... Alors que tous comptes faits, ce sont des visiteurs pacifiques. Sans doute, n'est-il pas bon que la vérité éclate au jour... J'ai entendu une fois une chanson qui disait : le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté... T'en souviens-tu ?


Oui, dit Mârco Valdo M.I., évidemment. Mais écoute la suite...


Intimidation armée


« D'un de ces monticules malfaisants jaillit un homme vêtu de noir qui tenait dans ses bras un fusil et en courant comme pour un assaut, il déboula à toute vitesse vers nous. Derrière lui apparurent cinq carabiniers en tenue de combat, ils le suivirent à toute allure avec les mitraillettes et immédiatement, ils nous entourèrent et ils crièrent halte-là. L'homme noir était un garde assermenté de monsieur N. ; il ne pouvait nous laisser passer, nous dit-il, sans un mot de monsieur N. ou en dehors de sa présence personnelle ; nous ne pourrions entrer que si N. l’avait voulu ; notre parole ne lui suffisait pas. Les cinq carabiniers aux invraisemblables moustaches noires étaient encore plus mal disposés et paraissaient désireux d'enquêter à fond et avec malveillance à notre sujet … »


Comme on le voit, il s’agit d’une intervention pour le moins musclée et armée, d’une manœuvre d’intimidation d’une violence rare et sans le dire explicitement, Carlo Levi montre clairement la collusion qui existe entre les patrons (Néron), les carabiniers et les hommes de main aux allures mafieuses, autrement dit, la complicité entre le patronat, l'État et la mafia. « Patronat, Mafia, État », cela sonne comme une devise, comme la devise nationale de la France pétainiste : « Travail, Famille, Patrie ». On notera que cette sorte de « Sainte Alliance » de ces structures de pouvoirs n’est pas toujours aussi soudée et que la concurrence et les luttes d’influence entre ses composantes prennent parfois des allures de règlements de comptes : le but des uns et des autres est en définitive le contrôle de la société et la domination des hommes.


La garde personnelle de Néron.


Mais Néron n’est jamais tout seul, il est bien entouré par ses fils et par ses gardes du corps, personnages d’une espèce particulière, décrite ainsi par Carlo Levi : « Sur le trottoir, vingt pas en haut, vingt pas en bas, se promenait un jeune costaud avec un béret posé de façon arrogante sur la nuque, un costume de bonne laine pesante poivre et sel, aux manches et aux jambes un peu trop courtes, un visage obtus et féroce, avec deux moustaches noires filiformes au-dessus des lèvres, le regard oblique et fuyant, la démarche à la fois insolente et inquiète. Si la mafia (qui n'existe pas) existait, celui-là serait, pensais-je, le portrait typique et exemplaire d'un mafieux. Il examinait notre voiture arrêtée, la scrutait, s'éloignait, revenait sur ses pas. D'autres hommes semblables à lui, avec le même aspect répugnant, violent et sournois, allaient et venaient sur le trottoir opposé ou se tenaient à l'arrêt, appuyés aux murs des maisons, les mains dans les poches et les yeux attentifs derrière les paupières entrouvertes, comme derrière une persienne ou la grille d'une prison. ».




Et, mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., ce n'est pas tout ; dans un autre passage, toujours à Lercara Friddi, Carlo Levi raconte une autre séquence d’intimidation.


Quelques mois plus tard, un jeune peintre, venu du Nord, qui voulait peindre des scènes du travail des mineurs de soufre de Lercara va se heurter aux mêmes méthodes, aux mêmes censures, aux mêmes brutalités... « Le peintre commença à se rendre compte de la situation de Lercara et comprit qu’il n’était pas le bienvenu, mais il resta et il insista dans ses requêtes. Autour de lui, l'atmosphère se faisait toujours plus hostile, jusqu'à devenir provocatrice. Il passait dans les rues et les mafieux qui se trouvaient appuyés aux murs comme des lézards, avec les mains à la ceinture de leur pantalon, le toisaient de haut en bas avec leurs yeux fixes de serpents et ils lui crachaient sur les chaussures. » Après avoir renoncé à peindre les travailleurs sans la soufrière, ce jeune peintre se résigna à prendre quelques photos à partir de la route à l’extérieur de la mine. C’est là, à ce moment, qu’il faillit être purement et simplement écrasé par une automobile lancée sur lui et conduite par le fils de Néron. Lorsque le peintre alla déposer plainte, en compagnie des mineurs qui avaient été témoins de la scène, le commissaire de police refusa de le recevoir, puis, après des heures d’attente, d’enregistrer la plainte. Le commissaire conseilla tout simplement au jeune homme de quitter le village. Ainsi, à force d’intimidations et de menaces, le peintre dut finalement renoncer à son projet et s’en aller.






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18 août 2008 1 18 /08 /août /2008 23:46

C'est curieux, Mârco Valdo. Que sont tes amis devenus ?, dit l'âne Lucien. On dirait qu'ils ont disparu de la terre, on ne les voit plus.

 

Mais enfin, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo, ne sais-tu pas que c'est la période des vacances. Comme disait Ricet Barrier, « C'est les vacances, c'est la transhumance ». Ils sont tous mordus par le virus des voyages et l'obligation vacanciaire. Enfin, presque tous, comme tu vois. Mais tu dois en connaître un bout toi sur les voyages, au fait.


Et bien oui, bien évidemment, que j'en connais un bout sur les voyages, je n'ai quasiment fait que ça pendant tout un temps, dit l'âne aux pieds d'Hermès et à l'endurance plus grande que celle du chameau, animal exotique. Mon histoire a commencé sur une route de Thessalie, comme tu le sais et depuis, j'en ai fait du chemin et plus encore si tu considères que je suis l'âne, je veux dire – à tes yeux s'entend, dans ce récit – l'incarnation de tous les autres ânes, l'âne en soi. L'âne de son petit pas clinquant trottine depuis des siècles et des siècles d'esclavage et n'est pas près de sortir de ce tombeau. Mais que veux-tu dire avec ton obligation vacanciaire ?


L'obligation vacanciaire... L'obligation vacanciaire... comment te dire ? Tu vois, Lucien mon ami, il fut un temps où l'homme ne connaissait pas cette obligation vacanciaire, c'était au temps où le travail, cette horreur moderne, découpée par le temps, où l'être perd son temps ou le prostitue, ce qui somme toute est la même chose... où ce travail, cette décomposition de la vie, n'avait pas encore dévoré la vie de l'homme. Et dans ce temps-là, l'homme – et bien entendu, la femme, l'enfant, le vieillard... ne connaissaient pas les vacances, pour la simple raison qu'ils n'en avaient pas besoin ayant la plus grande maîtrise de leur temps dans une vie où le congé, la sieste, le chômage étaient à la fois présents, considérés comme parties intégrantes de la vie et espaces privilégiés pour agrémenter – dans les périodes de paix... - le séjour de l'homme, etc... sur cette terre. Les vacances, souviens-toi, sont apparues en même temps et à cause du Service de Travail Obligatoire, le célèbre STO; en clair, le travail salarié. C'est en quelque sorte une aumône que l'on fait à celui, celle, etc... à qui l'on a pris son temps. L'homme vois-tu n'est plus ni maître, ni libre de son temps, ce qui en clair veut dire qu'il n'est plus maître ni libre lui-même. On a mis des barreaux aux temps et une petite récréation parfois et de temps en temps est accordée... et encore, il a fallu que les gens se fâchent très fort. Qu'ils imposent par la force qu'on leur rende une partie du temps, de leur temps qu'on leur avait pris. Ce ne fut aps facile. Et encore, on leur a repris en organisant les vacances... en les groupant et en les enfermant dans des camps, dans des centres.



Ben, ça alors, dit l'âne Lucien. Il est vrai que je viens d'un autre monde et que je suis un âne. Mais quand même, c'est horrible comme destin.


J'explique : comme on avait constitué un espace libre, c'est le sens du mot vacance – tu remarqueras qu'il est au singulier, que la vacance est une matière, la vacance est pure liberté, on y fait ce qu'on veut... La vacance, crois-moi, n'est en aucun cas compatible avec le rendement, avec la nécessaire rentabilité de toute chose. Celui qui comme Tytire se laisse aller à rêver quand ça lui chante sous un tegme fage, se met par la même en état de vacance et bien entendu, quel profit – financier, bien évidemment – un tiers peut-il tirer de pareil néant. La vacance, c'est le rien qui se retourne sur lui-même; elle ne laisse aucune place pour le marché, le marchand, la marchandise. La vacance, c'est le temps du fainéant; le fainéant est celui qui fait ou ne fait pas, selon les événements, selon les nécessités réelles et pas selon ces décompositions théoriques de la vie – le dieu ici étant bien évidemment Hermès, dieu du commerce, de l'exploitation et de tes pieds. J'ai dit décomposition et je vois bien à ta tête que tu imagines des champignons ou des animalcules en train de réduire l'objet en débris divers....


Oui, c'est à peu près ce que j'imagine en t'entendant... Je vois ma vie rongée par des sortes de mérules ou des termites ou des vers ou que sais-je encore qui prospèrent ainsi sur mon temps...

Voilà ce que je ressens, Mârco Valdo M.I..


Et bien, mon cher ami l'âne aux dents banches comme les carrières de Carrara sous le soleil du matin, je suis très heureux de t'entendre ainsi parler, car c'est exactement ça que je voulais faire sentir. Cette odeur de pourriture qui émane du temps décomposé en fines particules qui engraissent des parasites. Tu vois, en prenant comme prétexte la mesure du temps, on introduit celle de ta finitude, aussi; on te transforme en un agrégat de particules indifférenciées qu'on manipule, qu'on met en tas, qu'on pèse, qu'on mesure... Mais ces particules en réalité, c'est toi-même décomposé. À partir de là, on les manipule comme on veut et te voilà devenu un tas de choses vagues et interchangeables auxquelles d'autres s'empressent de donner un sens, une valeur forcément et fondamentalement marchande...


Et pourquoi diable font-ils cela ?, se demande et demande Lucien l'âne en fronçant les sourcils à en loucher. Enfin, façon de parler car l'âne n'a pas les yeux en face des mêmes trous que l'humain et de ce fait, a du mal à loucher; c'est même impossible. Pourquoi ?


Tout bêtement, mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., pour en tirer profit, de sorte à – du moins l'imaginent-ils – à profiter du temps qu'ils t'ont pris contre de la monnaie de singe. Mais pour en revenir aux vacances, ce sont des éléments décomposés qu'on a regroupés arbitrairement et qu'on affecte arbitrairement à la vacance. Mais ce ne serait dès lors pas profitable, alors on en arrive à imposer en plus de la décomposition-recomposition ci-dessus évoquée, un schème, une façon de faire qui redéploie le mode marchand au cœur de ta vie. Mais au fait, pourquoi donc en suis-je venu à te parler de ça ? Tu te le demandes, je le vois, et figure-toi, je me le demande aussi. Je me souviens : je voulais te parler d'un voyage.


Ah, ah, dit Lucien l'âne qui par moments se prend pour Bosse-de-Nage, qui comme chacun sait, ne dit que AH, ah ! Car il ne sait rien dire d'autre. Et de quel voyage s'agit-il ?

 


 


D'un voyage en Sicile de notre ami Carlo Levi. On ne rencontrera pas Impy cette fois-ci. Non, mais on va rencontrer d'authentiques bandits siciliens, qu'il ne faut en aucun cas confondre avec la mafia, qui est une tout autre chose et par ailleurs, ce récit de voyage a certaines vertus. Et notamment, comme autre vertu, il a celle de faire connaître le rôle que Carlo Levi a joué auprès des paysans du Sud. On verra aussi la curieuse aventure qui arrive à un avocat...


Je pense, dit l'âne que ça va être étonnant, cette histoire de bandits siciliens et d'avocat.


Je te crois, on dirait un western. Carlo Levi au cœur d'un western sicilien... et en plus, ce voyage est très extraordinaire, véritablement exceptionnel et je te laisse quelques secondes pour deviner en quoi...


Que veux-tu, mon ami Mârco Valdo M.I., que j'en sache ? Je suis un âne, pas un devin.


Et bien, tu as répondu parfaitement.... Car ce voyage a ceci de très particulier qu'en fait, il n'a pas eu lieu. On raconte un voyage qui n'est pas un voyage imaginaire, non ce n'est pas en cela qu'il n'a pas eu lieu... Les faits racontés ont réellement eu lieu, mais de voyage, tintin, ninette, point. Il eût pu, cependant... Enfin, tu verras par toi-même.


Oh, oui, commence tout de suite, dit l'âne très impatient et piaffant en tapant ses pattes avant sur le pavé.


Une dernière chose avant de commencer le récit, j'attire ton attention sur la fin, sur la sorte de morale conclusive du récit et sur le peu d'honnêteté naturelle des autorités publiques... Là, en une seconde, on comprend pourquoi les paysans – c'est-à-dire ici la figure du « pauvre », du « sans » - sans argent, sans papiers, sans travail, sans grade... bref, du peuple – ne doivent jamais avoir confiance dans les autorités... D'ailleurs, ils sont d'une méfiance, mais qui après ça, pourrait dire qu'ils ont tort ?

 

 

 

 

 

Le voyage – 1948

 

En 1948, bien des années avant les voyages en Sicile relatés dans « Les paroles sont des pierres », Carlo Levi fut invité à se rendre en Sicile, mais en raison d’un contretemps, il ne put malheureusement s’y rendre. Tel est le voyage manqué et sans aucun doute, regretté dont il parle au début de son livre. Au sujet de cette invitation au voyage, il faut se souvenir qu’en 1948, Carlo Levi venait de publier deux ans auparavant « Le Christ s’est arrêté à Eboli » et que ce livre avait fait beaucoup de bruit à l’époque en mettant en évidence la condition misérable que l’Italie faisait aux paysans du Sud. De ce fait, Carlo Levi était connu et reconnu par les « contadini » et les « braccianti » dans le cœur desquels il tenait une place particulière et aux yeux desquels il apparaissait comme leur allié et leur défenseur et même, comme une sorte de représentant informel des peuples du Sud au cœur de la capitale nationale et face aux autorités, au pouvoir et à l'État italiens. A ce titre, Carlo Levi recevait régulièrement des courriers, des appels au secours, des visites, des cadeaux et des invitations.

Il avait donc reçu un jour dans son appartement romain la visite d’un avocat sicilien qui venait lui porter une invitation de paysans siciliens. L’avocat employa d’étranges manières pour exposer l’affaire à Carlo Levi. Le message dont il était porteur se résumait ainsi : des paysans, de braves gens devenus brigands, avaient entendu parler du livre de Carlo Levi et ils voulaient honorer l’écrivain en l’invitant à une partie de chasse dans les maquis où ils résidaient.

L’avocat indiqua à Carlo Levi en renforçant son discours par des gestes énigmatiques que s’il venait au rendez-vous, il n’aurait rien à craindre. L’avocat tendit la main droite à l’horizontale, paume vers le bas, et il montra le dessous de la main en disant « Là dessous, il ne pleut pas » : message clair pour qui sait l’interpréter. Chez eux, l’invité serait à l’abri.

Comme l’expliqua l’avocat, ces braves gens, à la manière sicilienne, étaient devenus brigands par la force des choses. C’était un groupe de paysans sans terre qui s’étaient rassemblés autour d’un des leurs, un poète « naturel » qui s’exprimait facilement en vers. Ce dernier avait dû fuir dans le maquis car sans savoir à qui il s’adressait, il s’en était pris – pour défendre une femme – à un des pires bandits de la Sicile de l’époque, un véritable tueur, le chef d’une terrible bande d'assassins et ce dernier avait lancé ses hommes à sa poursuite.

«… un jour il était entré dans l'auberge de son village et il y avait trouvé un étranger ivre qui voulait encore boire et menaçait violemment la patronne. Il l'avait pris par la veste et jeté à la porte, mais en faisant ce geste, il comprit et se dit  : "Je suis mort." Il avait, trop tard, reconnu l'ivrogne  : c'était le plus terrible et le plus féroce bandit de ces années de l'après-guerre  : un vrai bandit traditionnel, qui avait l'habitude de couper en morceaux les prisonniers séquestrés pour les rançons et de commettre toutes sortes de cruautés démesurées.

Le paysan s’était précipité chez lui pour prendre son fusil et il s'était échappé dans la campagne. D'une meule, il voyait dans la nuit accourir à cheval la bande qui le cherchait pour le tuer. "Ils couraient sur les étoiles", racontait-il ensuite, du fait qu'il voyait de sa cachette les étincelles sous les fers des chevaux au galop. Ainsi, pour fuir les bandits, il s'était fait bandit lui-même et il fut rapidement rejoint par des amis, des parents et d'autres paysans sans terre et une bande nouvelle naquit. »

Mais finalement, l’invitation fut acceptée par Carlo Levi et malheureusement, le télégramme qui fixait le rendez-vous arriva trois jours trop tard. Il ne put s’y rendre. Dommage !

La partie de chasse eut quand même lieu : on y tua une multitude d’oiseaux. L’invité absent, les brigands imposèrent à l’avocat de leur lire « Le Christ », le soir, au cours du repas qui suivit la chasse. La chasse dura sept jours : le temps, rapporte Carlo Levi, pour que l’avocat termine la lecture – à haute voix – du livre.

Il n’y eut pas d’autre chasse : les paysans-bandits s’étaient fait piéger par les autorités : on leur avait promis l’impunité ; on les mit en prison.

 

Par Marco Valdo M.I. - Publié dans : Si on parlait de l'Italie

 

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15 août 2008 5 15 /08 /août /2008 23:36

Mon cher Lucien, aujourd'hui, je vais poursuivre le récit de la visite d'Isnello par Impy. J'espère que depuis hier, tu n'as pas oublié le début. Cette première journée entre les Miss, ces journalistes étazuniens, la grande voiture d'Impy, son arrivée, son retour triomphal dans son village... L'entrée d'Impy à Isnello et celle du Christ à Bruxelles... Enfin, tous ces événements grandioses.

 

 

Mais oui, bien sûr, mon cher Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne à la mémoire d'éléphant et aux pieds d'âne, je me souviens très bien des Impellitteris, de leur arbre gynécologique... Il a bien fait rire mes amis quand je leur ai raconté, à mon tour, cet épisode. Et tous comptes faits, ce n'est pas si faux...L'arbre de l'homme remonte à travers les femmes... Je me souviens aussi, dit l'âne Lucien en faisant un écart subit et en se retournant violemment pour se mordre sous le ventre du côté gauche (c'est-à-dire du côté gauche de l'âne, donc du côté droit de celui qui regarde l'âne de face ), ce sont encore les taons, les taons sont difficiles, ces temps-ci. Je me souviens, dit l'âne qui a fini de se mordre sous et à l'arrière du ventre, très bien des mouches... et de la place énorme qu'elles occupent dans les cérémonies. C'est bien vu ça. On néglige souvent ces acteurs de la vie quotidienne, tout comme nous. Tu as vu comme on nous a chassés, nous les ânes, qui avons fait la richesse de la Sicile – entre autres. Attends quand ils n'auront plus assez de pétrole...

 




 


A propos de pétrole, dit Mârco Valdo M.I., tu as vu l'espèce de déification ou de sanctification de l'automobile... Actuellement, ce n'est plus tout à fait pareil, mais le caractère sacré reste. C'est une vache à pétrole dans une Inde mécanique en voie de mondialisation. As-tu remarqué cette histoire des Americani ? Ne te rappelle-t-elle rien ?

 

Oui, oui, dit Lucien. Bien sûr qu'elle me rappelle une histoire, une histoire que tu as racontée, avec une chanson... Attends, n'est-ce pas l'histoire du grand-père de ton ami Roland ? Celui-là qui était revenu d'Amérique, après une guerre aussi, riche aussi, et qui a tout gaspillé en un an pour faire du genre dans son village.

 

C'est bien cette histoire-là. Ce phénomène du retour de l'émigrant, devenu émigré, devenu – parfois, pas toujours – immigré est très typique. Mais les émigrés ne sont heureusement pas tous des hâbleurs de cet acabit. Mais dans le cas d'Impy, il faut bien voir qu'il y a une sorte de croisade en cours, celle de la « pax americana »...

 

Oui, dit Lucien l'âne aux yeux noirs comme les mouches, mais ce deuxième jour que va faire Impy, je dis Impy car tout le monde l'appelle ainsi, à Isnello ?

 

Et bien, le barnum continue. Isnello est pour deux jours, un village Potemkine, un village de carton-pâte où le spectacle qui est donné fait appel à toutes les ficelles du métier. En fait, il s'agit d'une séquence de la vaste opération de croisade de confirmation de la civilisation christiano-capitaliste. Je te rappelle qu'on est en 1951, en pleine « guerre froide » et qu'il s'agit d'empêcher l'avènement du communisme, c'est-à-dire d'un monde où les pauvre seraient moins pauvres et les riches moins riches. On est dans une formidable opération de propagande orchestrée par la Démocratie-Chrétienne (avec derrière elle le Vatican). Au fait, il faut bien voir que cette histoire des mouches n'est pas si innocente qu'elle en a l'air. Les mouches en fait, c'est le petit peuple qu'on a chassé, ce sont les animaux qu'ils n'ont pas pu interdire... Car comme tu l'as vu, les autres, on les a chassés. Mais les mouches, c'est la véritable démocratie... Celle qui ne se soucie pas des gens du pouvoir...

 

 

L’apothéose d’Impy

 

La visite d’Impy reprend le lendemain avec la sortie du cortège de la fête séculaire d’Isnello : la « Casazza », une représentation de la Passion ; une sortie exceptionnelle, puisqu’en réalité, même en Sicile, la Passion se fête à Pâques et on est au début de l’automne. On voit donc ainsi que tout est mis en œuvre pour créer un événement, pour attirer l’attention, pour imposer une image. Tout est mis à contribution, on n’hésite même pas à déplacer une cérémonie aussi importante – sur le plan religieux et folklorique – que la Passion. « Tous les paysans en sont les acteurs et ils sont Jésus et Saint Joseph et Marie et Hérode et Pilate et les soldats romains et les Juifs et les apôtres. Celle d'aujourd'hui était la plus extraordinaire de toutes les Casazzes. Cette fois-ci aussi, ils étaient tous acteurs, mais il y avait un protagoniste véritable : après la fuite en Égypte advenue il y a cinquante ans, c'était l'entrée du Christ à Jérusalem . »

 

Tout Isnello est sous le charme du retour de l’enfant du pays, tout Isnello est mobilisé autour de l'Église, comme lieu symbolique du vrai pouvoir, incarnation de la domination éternelle. Carlo Levi raconte à sa manière cette grande cérémonie au cours de laquelle tous, à commencer par les mouches qui se posent sur tout et sur tous sans distinction, viennent faire allégeance au pouvoir religieux – mélange d’intérêts, de croyances, de superstitions et de peurs. « Il était difficile d'entrer à l'église à cause de la grande foule. Il n'y avait pas de quadrupèdes dans la rue, ni ânes, ni chèvres, ni moutons, chassés par le crieur, mais il y avait par contre des mouches, en essaims incalculables, paresseuses et patientes mouches du début de l'automne, triomphatrices glorieuses de tant de batailles et qui entrèrent avec nous dans la belle église du Quinzième, ancienne mosquée, sans doute pour rendre hommage elles aussi au maire et à Dieu en volant par milliers dans l'air empli des notes de l'orgue et en se posant obstinément sur le visage des fidèles, sur les autorités agenouillées, les journalistes américains, les appareils des photographes, les policiers, les motocyclistes casqués et même sur le beau visage prophétique et sur la barbe blanche d'un illustre frère isnellois, Padre Domenico, Général des Capucins, Défenseur du Lien au Tribunal de la Sacra Rota, venu spécialement de Rome. » On remarquera au passage que Carlo Levi rappelle le syncrétisme religieux de la Sicile : l’église, ancienne mosquée. En somme, les religions se suivent, les bâtiments restent. Mais l'Église joue elle aussi sa partie dans la pièce et elle se porte à la hauteur de l’événement, elle soutient et amplifie le mythe. Elle finit par tout récupérer ainsi qu’en témoigne le sermon du prêtre : « Il y a cinquante ans, il entrait ici enfant pour être régénéré dans les eaux baptismales. Qui aurait jamais pensé qu'après cinquante ans, il serait revenu comme maire de la plus grande ville du monde ? Ceci est un miracle de la foi. Que cette foi puisse resplendir au bénéfice de l'Eglise et des Peuples ! » Faire du miracle de la foi le mécanisme central du système électoral newyorkais : on peut difficilement pousser plus loin l’exagération .




 

 

Impy récupéré par l’Eglise, on peut ensuite procéder à sa reconnaissance communale et publique. Cette béatification officielle et publique et pour tout dire, laïque, est évidemment l’occasion de discours et de démonstrations diverses à la commune et dans la maison natale : là aussi, on tire la couverture à soi, on récupère le grand homme. Le pouvoir temporel – essentiellement démocrate chrétien dans cette région d’Italie – revendique sa part du miracle de la foi.

On est en 1951, il s’agit de poursuivre le combat contre le communisme avec les nouveaux alliés et de ce fait, le régime précédent n’est pas vraiment sorti des pensées des dirigeants locaux et même des représentants du Gouvernement. En termes nets, le fascisme et son idéologie restent le fondement des discours officiels. S’adressant à Impy, le représentant du Gouvernement régional ne peut s’empêcher de se référer à l’Impero, à la « culla » (à l’Empire et au berceau mussoliniens) et même, à la race : tous concepts fleurant bon le fascisme le plus pur. Je cite : « Tu as montré, - ajouta-t-il, - ce qu'est le vrai sens de notre Empire et de la domination de notre population, la primauté de sa civilisation. Toi, Sicilien authentique depuis le berceau, Sicilien avec certificat de naissance, tu es un de ces merveilleux colons qui, fendant la mer que tu as aujourd'hui retraversée d'un vol d'aigle, ont fait l'Empire : l'Empire du Travail. Je dois te remercier, cher Vincenzo, au nom de tous, car tous ressentent le triomphe de leur propre race dans ta personne ; et ceci a été possible parce qu’à New York il y a la liberté et il y a l'égalité. »

Aux discours des autorités célébrant les États-Unis d’Amérique et la Sicile, Impy répondit par un apologue propagandiste qui se concluait par : « C'est pourquoi grâce à la démocratie il est toujours possible pour ces garçons qui sont ici d'être demain le maire de Rome ou le chef d'Italie ou le maire de New York comme moi. Voilà la démocratie et la liberté. Je fus baptisé ici et aujourd'hui, je suis le maire de la plus grande ville du monde. Vive la Sicile, vive l'Italie, vive les États-Unis d'Amérique ! » Comme il est coutume de le dire : « No comment ! ».

Après la visite – toujours entouré de la foule et des mouches – à la maison de sa Nativité, après un banquet au couvent, après pareille réception triomphale, l’oncle d’Amérique ne pouvait faire moins que d’offrir un cadeau, de faire des largesses. Et c’est ce qu’il fit. Sans doute, en dessous des espérances, mais quand même. « A ce moment, on annonça que monsieur Impellitteri donnait un demi-million au couvent de sa cousine et un million et demi à la Commune pour construire, selon le conseil du maire d'Isnello, un établissement de douches publiques.

Les dieux, devenus de simples saints tutélaires, devaient quand même bien faire leur devoir de protecteurs et de philanthropes, mais je ne pus m’empêcher d'admirer la divine inutilité du don. Qui prendra jamais une douche dans les douches d'Impy ? Elles seront à coup sûr un intouchable objet d'adoration. » On croirait lire l’histoire de Clochemerle, village du Beaujolais où l’édifice public, posé devant l’entrée de l’église et au centre des événements, n’était autre qu’une double vespasienne. Mais à Clochemerle, l’édicule servit.

 

 

La Nativité d’Impy.

 

Mythe et propagande font bon ménage, toujours et les politiciens, comme les églises, ont besoin de drainer les foules et de s’assurer les bonnes grâces des populations. Il s’agit que le langage du ciel vienne au secours de la domination terrestre et inversement ; il s’agit aussi pour tous les intéressés de servir le mythe et de s’en servir. Servir le mythe, c’est jouer au mieux le rôle qu’on est censé jouer dans la comédie des pouvoirs. Ainsi, le bon Impy, en bon serviteur des pouvoirs qui dominent le monde, tient son rôle à la perfection et plus que certainement, en connaissance de cause et son langage dévoile clairement cette façon de procéder, ce discours paternaliste. Carlo Levi analyse la chose avec un brin d’ironie.

« Je ne sais si monsieur Impellitteri est en anglais un bon orateur ; en sicilien, il fut parfait. Il comprit que ses concitoyens se célébraient eux-mêmes au travers de lui et en quelques mots, il plaça tous les éléments nécessaires à la cristallisation du mythe dans lequel le fils du cordonnier pouvait bien prendre la place du Fils du Charpentier. Il commença en disant qu'il était "allègre" de revenir, comme maire de New York, dans la ville de sa "nativité."

Que ce fût connaissance réduite de l'italien, ou profonde intuition, il dit alors et toujours "nativité" au lieu de "naissance", il accepta ainsi sans s'en apercevoir le monde de la fable et il s'y enfonça définitivement. Il parla de sa "dame", de ses "papa et mama" ; il dit : "Je suis le fils d'un pauvre “chausseur” qui quitta Isnello sans un sou en poche avec six fils mâles et ensuite, une fille féminine est arrivée ; ici ils étaient tous masculins et en Amérique, féminine. »

 

Les dessous italiens.

 

L’apologie du sentiment national sicilien, de l’alliance avec les États-Unis, la mise en avant de l'Église, la présence sur place des représentants de la Démocratie chrétienne et notamment d’une secrétaire d'État sont à mettre en perspective par rapport à la situation en Italie (et dans le monde) à l’époque. Nous sommes dans le début des années cinquante. La question qui doit être posée est : qu’est-ce que cela peut bien signifier qu’un maire de Nuova York vienne faire un tel barnum dans un petit village de Sicile, escorté bien entendu de sa cohorte de journalistes. Du point de vue national italien, la D.C. a été portée au pouvoir sous l’influence et avec l’aide des services spéciaux italiens et américains par la liquidation pure et simple du gouvernement issu de la Résistance, gouvernement dirigé par un homme de grande qualité : Ferruccio Parri. Du point de vue international, on est en pleine guerre froide et il s’agit de tout faire pour discréditer et si possible, détruire tout mouvement anticapitaliste dans les pays sous la coupe des États-Unis. C’est l’époque où les États-Unis sont en plein délire maccarthyste ; les États-Unis subissent un véritable terrorisme libéral d'État, ils vivent à l’heure du soupçon et de la délation. Une répression frappe toute idée, toute pensée, toute opinion dite de gauche. On protège les intérêts du capital au détriment des populations. En somme, aux États-Unis comme en Italie, la chasse à la gauche est ouverte. Ce terrorisme libéral est à nouveau en pleine efflorescence ; à l’heure actuelle, en Italie, mais bien évidemment aux États-Unis qui tentent de l’imposer par tous les moyens, y compris les plus brutaux, au reste du monde. Il faut donc réinsérer l’analyse dans la longue lutte des États-Unis contre le reste de la planète pour imposer leur Imperium. Tel est le contexte politique.

C’est dans cette ambiance-là qu’il faut resituer le texte de Carlo Levi pour en distinguer les ressorts cachés. Par exemple, ce fameux concours des Miss est en quelque sorte une parabole, c’est la transposition mutatis mutandis, du système de la concurrence (pierre angulaire de la mythologie du capital) appliqué au marché des esclaves féminines. C’est la foire agricole, avec son concours de la plus belle génisse. Ces fameuses « Miss » sont des créatures exploitées par le système à des fins médiatiques, elles sont une figuration de la comédie du monde, de l’esprit de compétition et du mercantilisme. Ces dames, qu’on peut comparer à celles qui figureront un peu plus tard dans les magazines masculins et plus tard encore, sur tous les écrans – des grands aux petits, ont le même rôle vis-à-vis des messieurs : ces dames servent à satisfaire certains penchants de voyeurisme. C’est la transposition du harem dans l’univers des médias et de la publicité.

 

Les dessous siciliens.

 

Et le récit touche comme incidemment les dessous de la politique sicilienne : « Moi je me trouvai dans l'automobile de la Commune de Palerme, avec les autorités et d'autres Messieurs siciliens. En roulant à travers les étendues nocturnes des “feudi”, le discours tomba sur la mafia. Le plus important des compagnons de voyage, vice-maire je crois de Palerme, me dit : "Vous y croyez à ces blagues ? La mafia n'existe pas, c'est une légende. Il n'y a pas de mafia ; si elle existait ce serait une belle chose, je serais mafieux moi aussi. » Une fois encore : « No comment ! » ; tout le monde aura bien compris que ce galant homme faisait partie de la famille, de cette mafia dont il dit qu’elle n’existe pas. C’est d’ailleurs une habitude, une sorte de coutume ou de réflexe parmi les membres de « l’honorable société » d’affirmer haut et fort qu’elle n’existe pas et qu’en tous cas, ils n’en font pas partie. C’est souvent le cas pour toutes les sociétés, organisations ou associations clandestines, secrètes ou à tout le moins, discrètes. Chacun de ses membres prétend qu’ « il n’en est pas ». C’est évidemment une mesure de prudence et de protection à la fois pour la personne elle-même, pour l’organisation et pour l’ensemble de ses membres. Et Carlo Levi le sait bien, lui qui fut longtemps – pendant vingt ans – un des dirigeants secrets d’une organisation clandestine de lutte contre le fascisme : Giustizia e Libertà et qui dut subir les interrogatoires de la police secrète de Mussolini, l'OVRA.

Et avant de quitter Isnello, Carlo Levi termine ce récit hagiographique, cette vie de saint en braquant un coup de projecteur sur la véritable situation de la population locale. Isnello, comme la Sicile, est un lieu de misère. Carlo Levi rapporte l’histoire de ce paysan d’Isnello qui s’approche et lui dit « Je voudrais un travail pour me tirer d'ici. N'importe quoi. Je me contenterais de … n'importe quoi, pourvu que je me tire de ces lieux. »

 

Voilà, c'est fini, dit Mârco Valdo M.I., mais je voudrais cependant insister sur un aspect de cette lecture, c'est qu'elle est très lacunaire et que bien entendu, le texte de Levi est plus complexe, plus riche, plus foisonnant et que dès lors, mon ami Lucien, comme je te l'ai déjà dit, il serait mieux de lire l'original. Ou alors, une bonne traduction.

 

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14 août 2008 4 14 /08 /août /2008 23:29
Tchic, tchac, tchoc...


Quoi, quoi, qu'est-ce que c'est ?


Tchic, tchac, tchoc ...

 

Quoi, quoi, qu'est-ce que c'est ?, dit Mârco Valdo M.I. . Qui vient là ? Ah, c'est toi, Lucien... Mais quel est ce bruit ?

 

Ce sont mes pieds, dit Lucien l'âne en contemplant ses quatre pieds, je les traînais pour te faire une farce et ça a marché... C'est le cas de le dire.

 

On peut bien le dire, tu m'as eu. Ce n'est pas que j'étais inquiet, j'étais intrigué...

Tchic, tchac, tchoc... Pour moi, ça n'avait aucun sens particulier. En fait, je ne comprenais pas de quoi il pouvait bien s'agir ...

 

Tchic, tchac, tchoc... Tu as raison, dit Lucien en re-regardant ses pieds d'un air intrigué, comment peuvent-ils bien faire pareil bruit ? Ce n'est pas un bruit de pieds ça, Tchic, tchac, tchoc... Tu vois, j'essaie encore une fois et on passe à autre chose : Tchic, tchac, tchoc...

 

Non, vraiment, tu as raison, ce n'est pas un bruit de pieds, dit Mârco Valdo M.I. . Ou alors avec des pantoufles charentaises usées sur un vieux revêtement ciré au fond d'un couloir sombre d'une ancienne bâtisse et en plus, quelqu'un qui traîne la jambe... Ce ne pouvait en aucun cas être un bruit de pieds d'âne. Mais, restons-en là, si tu veux bien...

 

Oui, je suis d'accord. La plaisanterie a assez duré. Que vas-tu me raconter ? , dit l'âne en frémissant de toute la peau de son ventre.

 

Ce que je vais te raconter, je l'ai déjà raconté bien souvent, car c'est un récit de Carlo Levi que bien entendu, j'ai traduit pour tes pauvres oreilles d'âne, et d'ailleurs, je ne fais que raconter le récit à ma manière et en le commentant un peu. En fait, je fais le même travail que faisaient ces héros de la culture populaire qui faisaient (peut-être en font-ils encore...) de la lecture vivante. Le paradoxe évidemment, c'est que je fais de la lecture vivante écrite. Puisque je te parle par écrit... Enfin, passons. Cependant, es-tu d'accord d'entendre l'histoire de la visite du Maire de Nuova Iork à Isnello en Sicile, où il était né un demi-siècle plus tôt. Si oui, on y va. Mais je te préviens, on en a pour deux jours... Car la visite dure deux jours...Une dernière chose, pour qu'on s'y retrouve, je mettrai en jaune le récit de Carlo Levi – ce sont des citations, longues parfois, mais des citations et disons dans une autre couleur, mon remplissage. J'insiste sur le mot remplissage... De fait, il serait mieux de lire le texte de Carlo Levi « en direct », mais pour l'instant, pour le public, il n'existe qu'en italien, quand on le trouve. Pour ta gouverne, c'est une partie du livre intitulé : Le Parole sono pietre, dont je t'ai déjà parlé par ma chanson léviane sur la mort de Salvatore Carnevale, qui s'intitulait Salvamort.

 

Mais enfin, une histoire comme celle-là et de Carlo Levi en plus, mais j'applaudis des quatre pieds... Vas-y !

 

 




 


 

 

Tout commence dans un avion qui va de Rome à Palerme dans lequel on trouve forcément nos héros – Carlo Levi et il signore Impellitteri, maire de New York, mais aussi les Miss qui s'en vont concourir pour le titre de Miss Europe à Palerme. Et avec Carlo Levi, ça commence fort :

D’une part, il dénonce le côté factice de toute cette comédie des Miss et il y associe étroitement le voyage du maire de New York, Mr Impellitteri, sicilien d’origine, qui voyage dans le même avion. Carlo Levi met au jour tout le tralala que les politiques, les gens du pouvoir et ceux d’argent organisent pour justifier leur importance dans le monde. A quoi peuvent bien rimer en effet ces concours où l’on traite les jeunes femmes comme des génisses d’un concours agricole, si ce n’est à meubler de frivolité le monde de l’apparence et du vide mondain. Carlo Levi ne fait pas partie de ces gens-là et il ne veut pas en faire partie : ni des gens du pouvoir, ni de leur (basse-) cour.

« Du champ d’aviation de Bocca di Falco, nous fûmes tous transportés vers un grand hôtel du début du siècle, mélange de mauresque et de Liberty, où attendaient d'autres photographes, d'autres journalistes, d'autres autorités, d'autres Impellitteris. Le maire fut tout de suite entraîné dans la farandole d'une journée de réceptions officielles … »

 

Mais Carlo Levi ne peut échapper totalement à la comédie absurde du monde ; il lui faut même en rendre compte. Ainsi, il se retrouve dès l’atterrissage coincé dans une réception haute en couleurs et capturé par la famille des Impellitteris et leurs cousins des Fiorentinos, Vaccas, Cannicis… qui l’ont pris pour un proche collaborateur du célèbre Maire. L’humour n’y perd pas ses droits : un des cousins d’Impellitteri s’empresse autour de Carlo Levi pour lui montrer l’ « arbre gynécologique » de leur famille. Face à une proposition aussi extravagante, on comprend aisément que Carlo Levi se soit rapidement éclipsé, en renvoyant à plus tard l’étude de la généalogie des Impellitteris.

 

 

Impy dans son village.

 

« Le premier récit, celui du retour du maire de New York au pays natal, de sa nativité et de son épiphanie, fut publié, immédiatement après l'événement, à l'automne 1951 ». Le récit de l’arrivée d’Impellitteri dans son village commence par une énorme parodie de marche triomphale. Carlo Levi décrit par le menu la venue ou le retour de l’émigré qui a réussi (tout le symbole), du parvenu au sommet des plus hauts buildings du monde sous la forme d’une « entrée » triomphale, à la manière des triomphes des généraux de Rome. Il y a là quelque chose de l’ironie du tableau de James Ensor intitulé « L’entrée du Christ à Bruxelles ». La venue du sieur Impy – appelons-le Impy, comme le faisaient les Americani d’Isnello – maire de la plus grande ville du pays le plus puissant du monde dans son village natal d’Isnello est présentée par les autorités aux paysans du lieu, aux gens du peuple de ce bourg de quelques milliers d’habitants, comme une aventure fabuleuse, comme un événement proprement mythologique. Ce retour de l’enfant prodigue est devenu une fable : « La Fable de la Naissance et de la Fortune. La Fable de l’Amérique. » Et pour que la fable prenne toute sa dimension, rapporte Carlo Levi, tous ont en quelque sorte joué le jeu, à la perfection : « tous se sont comportés de façon parfaite : les paysans, les messieurs, les autorités, les députés et les députées démocrates-chrétiens, les communistes, les prêtres, les parents et jusqu'aux chèvres et aux ânes et aux chiens et jusqu'aux mouches. »

Les mouches, petites personnes insignifiantes, on le remarquera, sont mises sur le même plan (au sens cinématographique, photographique et pictural) que les chiens, les ânes et les autorités. Pour l’œil qui regarde, l’appareil qui photographie ou qui filme, tous ont le même sens sur l’image, tous ont la même importance : ils font partie de la scène. Du point de vue de l’objectif, le monde est un spectacle où tous les acteurs, quel que soit leur rôle ou la façon dont la société les considère, ont la même importance. Peut-on voir plus égalitairement ? Comme on pourra le constater plus loin, les mouches ont une place exceptionnelle à Isnello : elles sont de toutes les cérémonies, même lorsque tous les autres animaux et une grande partie des humains de la commune sont tenus à l’écart. Les mouches vont accompagner et illustrer le voyage d’Impy à Isnello, comme les abeilles accompagnèrent et illustrèrent les voyages de l’Empereur à travers toute l’Europe.

 

America ! America !

 

Il commence et continue ainsi avec un humour ravageur, du moins pour qui veut bien lire avec attention : « Quand l'automobile du maire de New York, une belle Pontiac grise empruntée pour l'occasion, se fut arrêtée à l'entrée du village d'Isnello et que Monsieur Impellitteri et Madame furent descendus dans le brouhaha des applaudissements et de la fanfare municipale et au milieu de la confusion des carabinieri, des motocyclistes de la suite, des journalistes, des photographes, des curieux, des innombrables cousins, petits cousins et parents, des bourgeois, des paysans, des bergers, des femmes et en somme des 4.000 habitants d'Isnello qui l'attendaient, les gamins du pays s’agglutinèrent autour d’elle, s'appelant l'un l'autre à haute voix, se poussant, se heurtant, jouant des coudes pour la toucher. "Touchons la voiture", criaient-ils, s’exhortant les uns les autres, avec la figure sérieuse de ceux qui font quelque chose d’important, "ainsi nous irons en Amérique. L'automobile était à peine arrivée qu’elle était déjà devenue une relique, une chose sainte et miraculeuse qui, rien qu’à la toucher, aurait eu le pouvoir d'assurer à ces enfants, occupés au rite improvisé, le plus vrai des Paradis, le Paradis Américain tant rêvé. La voiture resta là, immobile, pendant toute la journée. Des milliers de mains d'enfants révérencieuses la touchèrent, des milliers d'yeux noirs grands ouverts la regardèrent avec passion et espérance.»

 

 




 


 

 

En somme, le rêve américain, le rêve du paradis américain. Ce rêve d’une accession à la richesse, ce parcours chaotique vers les terres de la réussite qui a déçu tant d’hommes, qui en a détruit tellement, est toujours aussi vivace. L’Amérique misérable des émigrants est sans doute le passage obligé, mais nul doute que le rêveur abordera finalement un jour ces rivages merveilleux que l’on voit au cinéma. America ! America ! Impy est l’incarnation de ce rêve, non seulement l’incarnation symbolique, mais la preuve vivante du miracle. Impy est l’arbre qui dissimule la forêt de tous ceux que ce rêve insensé a écrasés.

Si Carlo Levi est d’une ironie mordante à l’égard des puissants, des autorités, il est d’une grande tendresse à l’égard des gens du petit peuple, des déshérités. On verra que tout son récit n’est pas aussi innocent qu’on peut le croire : il montre à l’Italie comment elle traite les gens du Sud, exactement de la même manière que sont traités à l’époque les populations des colonies. La venue d’Impy, maire de New York, dans son village natal, est encadrée par les personnalités qui viennent se montrer en compagnie  de l’Americano qui a réussi, une sorte de mythe ambulant, une figure emblématique de l’aventure capitaliste – America ! America ! : de l’évêque et sa cour aux inévitables politiciens, toutes les autorités s’empressent de se montrer ; il s’agit d’occuper le terrain.  Il y a là quelque chose d’adulatoire qui rappelle les voyages de Baudouin au Congo belge.

 

Isnello existe.

 

Mais cependant, Carlo Levi ne parle pas que des puissants ; il va voir tout ce qui se passe autour de cet événement, il emmène son lecteur dans le vrai Isnello, celui des paysans pauvres, celui de la misère quotidienne. L’art de Carlo Levi est de mêler dans le récit à la fois la description simple des événements, le commentaire direct ou incident de ces mêmes événements et de donner en même temps en arrière-plan, en contre-champ, en contrepoint, comme en négatif, une vue de la réalité sociale dans laquelle les événements s’inscrivent. Et ce n’est pas un hasard puisque telle était déjà depuis des siècles la technique des peintres qui montraient à l’avant-plan les puissants, les scènes mythiques ou les fables qu’on leur commandait, c’est-à-dire le monde du paraître (au sens strict, exact, profond : l’éternel monde des « m’as-tu vu ? ») et à l’arrière, le monde réel. C’est vrai pour la peinture italienne, c’est vrai pour la peinture allemande, c’est vrai pour la peinture flamande. Carlo Levi n’est pas peintre pour rien. Cette démarche est très perceptible dans sa description du village d’Isnello en dehors des rodomontades officielles. Que dit-il d’Isnello ? On a vu l’entrée du Maire de Nueva York à Isnello ; voici celle de Carlo Levi : « Au fur et à mesure qu'on s'élève, par cette route du circuit des Madonies où les nobles siciliens aiment se tuer dans des courses d'automobiles, la nature prend l'aspect sérieux, noble et désolé de l'Italie intérieure, de l'Italie des paysans… Après Collesano, on s'enfonce dans un défilé de montagne entre les hautes parois des Madonies et on monte jusqu'à un virage où apparaît au loin le village d'Isnello. Un troupeau de brebis encombre la route avec les bergers et les chiens. Une vieille passe en portant un fagot. Sur le voile noir qui lui couvre la tête, sur son dos, sur sa robe, est posée une innombrable foule de mouches qui se font porter, immobiles et tranquilles, par elle. En regardant le village de là, les images familières d'un petit village lucanien me revenaient aux yeux. Isnello y ressemble : quoiqu’il soit plus grand, moins pauvre, plus propre. C'est un village de bergers, de paysans, de minuscules propriétaires d'une terre divisée en fractions microscopiques, d'artisans dont l'art est désormais contraint à la décadence, mais qui se rappellent les âges d'or où on faisait de splendides dentelles, on fondait des cloches, on tannait les peaux et on soufflait le verre. Encore aujourd'hui les trois parties du village se nomment Verrerie, Fonderie et Tannerie. »

Comme on le voit, avec Carlo Levi, on surmonte l’événementiel, l’anecdotique, le ponctuel pour atteindre à l’essentiel, à la mise en perspective historique et sociale. Et il conclut : « Ce village (comme tous les autres) n'a eu jusqu'à présent d'autre histoire que préhistorique. Le temps y est passé sans autres événements que le changement des seigneurs féodaux, Sarrasins, Aragonais, Bourbons, Princes de Santa Colomba et Comtes d'Isnello… »

 

Les journalistes américains.

 

Puis le retour à l’actualité : les journalistes américains, plus précisément, étasuniens, qui ont débarqué à Isnello comme en pays conquis avec la même suffisance, le même sans-gêne, la même arrogance, la même brutalité, la même inconscience que partout. Les journalistes américains (sauf exceptions, et heureusement il y en a – parfois) se comportent toujours comme s’ils participaient d’une race supérieure, d’un monde – et pour eux, cela va de soi - dont on ne met pas en cause l’importance et la primauté ; ils ne pourraient imaginer qu’on puisse penser autrement : à leurs yeux, la chose n’est même pas pensable. Et le simple fait de supposer que cette primauté des États-Unis n’est pas aussi absolue qu’ils l’imaginent et qu’ils l’expriment en écrasant les autres, est considéré comme une marque d’hostilité. En fait, pour eux, pour ces reporters étasuniens, Isnello n’existe pas vraiment, ou en tout cas n’a aucune importance, car ce qui compte c’est de parler du Maire Impy, de raconter une histoire aux lecteurs-électeurs newyorkais. Ce n’est sans aucun doute pas la conception que peut avoir le journaliste-écrivain Carlo Levi de sa profession. Il est piquant de noter que ce récit du retour d’Impy au pays natal, pays «de sa nativité et de son épiphanie » fut publié, traduit en anglais, dans la revue étasunienne « The Reporter ». Il dut plaire au Maire de New York qui remercia l’éditeur et même en fit commander une centaine d’exemplaires qu’il distribua à ses amis.

 

Impy loge à Palerme

 

A la fin de sa journée de visite, Impy rentre à Palerme, car il n’y a pas à Isnello de lieu capable de l’accueillir, lui et sa suite. Comme il se doit, Carlo Levi suit le mouvement et il retrouve tout ce beau monde dans le grand hôtel à l’architecture mauresque de Palerme, où se déroule le concours de Miss Europe. « Dans le jardin de l'hôtel maure, à la lumière des projecteurs, défilaient à moitié nues, comme des grenouilles roses, devant le maire de New York, les sept pauvres Miss, sous les yeux affamés et voraces de la noblesse palermitaine » : Splendeurs et Misères des Miss, les deux faces du spectacle. On peut voir toute l’estime que l’homme Carlo Levi portait à ce genre de concours de Miss, combien il appréciait la façon dont ces jeunes femmes étaient et sont toujours traitées et combien il appréciait les imaginations lubriques de la classe dominante. On sent bien que cette critique ne vise pas seulement la « noblesse palermitaine », dont on connaît depuis le Guépard l’état de déliquescence. On devine que la dénonciation léviane a une portée plus générale et vise pareils gens et pareils événements partout dans le monde, partout dans le temps. Carlo Levi est à sa manière un moraliste. On remarquera l’art et le talent de cet écrivain qui en une phrase dresse un tel tableau, raconte toute une histoire, recrée toute une scène et fait surgir une autre conception du monde.

 

 

 

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6 août 2008 3 06 /08 /août /2008 23:27

Tiens voilà Lucien... C'est pas trop tôt, j'allais m'en aller... Ne fais pas cette tête-là, je serais revenu assez vite, je devais seulement passer un coup de fil... Enfin, c'est ce que j'aurais fait si tu n'étais pas arrivé... Je le ferai plus tard, ou demain. Enfin, voilà, comment est-ce que ça va ?


Salut, Mârco Valdo M.I., tu sais bien comment ça va, on se fait toujours accrocher à gauche et à droite, par l'un par l'autre, pour ceci, pour cela, pour rien, pour des nouvelles, pour un petit service ou un renseignement... de sorte qu'on n'arrive pas à avancer. On m'interpelle de partout; Lucien ceci, Lucien cela... Tu sais quoi ? Tu as entendu ?... Voilà pourquoi j'arrive parfois un peu plus tard que je ne l'ai prévu. Mais je suis là, c'est l'essentiel; enfin, si tu es là aussi.


L'affaire est réglée, Lucien mon ami aux longues oreilles et aux dents d'albâtre. Et en plus, je ne faisais aucune réprimande, je voulais seulement que tu saches pour une prochaine fois que si tu es un peu en retard et que je ne suis plus là, il faudra que tu attendes un peu à ton tour car sans doute, je reviendrai... Les histoires n'attendent pas et puis, on a du public et celui-là, on ne peut le laisser tomber.


Tu as parfaitement raison, Mârco Valdo M.I. mon ami aussi. Et à propos de public, qu'as-tu prévu pour cette rencontre. Une chanson ? Deux chansons ? Une suite d'Achtung Banditen ! J'en frémis encore de ce qu'ils ont fait à ce garçon, comment s'appelait-il encore ?


Oui, moi aussi, mon brave Lucien, j'en suis encore tout en colère de ce qu'ils ont fait à Salvatore Cirincione, car tel est son nom. Et puis, je ressens encore ce profond mépris pour ces deux salauds qui ont vendu leurs amis et qui en plus, viennent les narguer en prison et pendant qu'on les torture. Ils sont tout à fait ignobles, ces deux-là... Ils s'appelaient Zedda et Paghera., au cas où tu les croiserais, tu pourrais toujours leur filer un coup de pied ou les étendre pour le compte... Cela dépendra de la circonstance ou simplement, les fusiller... du regard, s'il n'y a rien d'autre à faire. Car ils doivent être protégés en permanence, sinon... Pareils pour les autres ... Ça me rappelle mon grand-père, dont le fils, en l'occurrence mon père, était mort suite à des tortures et qui avait été arrêté suite à une dénonciation. D'abord, on a retrouvé le dénonciateur; ensuite, on lui expliqué suffisamment clairement le point de vue; il en a éprouvé un tel remords qu'il en est mort sur le champ. D'accord, l'explication était un peu rude... Et des années plus tard, mon grand-père racontait cette histoire et il était clair que s'il avait fallu recommencer l'explication, il l'aurait recommencée volontiers. Ainsi, il attendait le retour au pays d'un ancien kollabo avec l'intention d'aller également lui expliquer son point de vue... L'autre est mort à l'étranger sans jamais oser rentrer au pays. Il devait savoir ce qui l'attendait. Ce sont des histoires anciennes, sans doute, mais elles montrent bien ce qui attend les traîtres du genre.


Je comprends parfaitement ton grand-père, dit l'âne en prenant un air grave. Je suis très d'accord avec lui; tiens, je ne serais pas un âne, j'aurais expliqué mon point de vue tout comme lui, je veux dire avec les mêmes instruments didactiques. Il est vrai, comme tu me l'as si bien dit, que nous les ânes, nous avons notre célèbre coup de pied... Mais cela nous éloigne peut-être du sujet...


Pas du tout, tu vas voir. C'est bien une suite d'Achtung Banditen !, que je vais te présenter. Mais elle vient d'un journal publié à l'époque, un journal de la Résistance, publié à Florence et dont un des rédacteurs était l'écrivain que j'ai beaucoup traduit Carlo Levi. Comme tu le sais, Carlo Levi était un résistant au fascisme depuis de nombreuses années ( en fait, depuis plus de vingt ans), il avait été confiné en Lucanie, il s'était exilé de nombreuses années et seule l'arrivée des troupes allemandes en France l'avait contraint à quitter ce pays. Peintre connu, il avait eu, à ce moment, l'accord et même le billet pour partir aux États-Unis comme réfugié et il a choisi de rentrer clandestinement en Italie. Mais évidemment pas dans sa ville qui était Turin, je te le rappelle, mais bien à Florence où il repris ses activités de militant politique antifasciste et où il fit partie de la Résistance. Il fut cependant emprisonné aux Murates et libéré par la chute du régime de Mussolini en 1943. Dès alors, il reprit ses activités clandestines et comme il ne pouvait pas sortir le jour, il écrivit, enfermé, le fameux « Cristo si è fermato a Eboli ». Dès la libération de Florence, il devint un des principaux rédacteurs de ce journal « libéré », c'est-à-dire repris aux fascistes par le Comité de Libération, dont le titre était auparavant «  La Nazione » et avait été renommé « La Nazione del Popolo ».

 


Faux papiers de Carlo Levi, alias Carlo Carbone

 


Si je comprends bien, dit Lucien l'âne aux pieds agiles, Carlo Levi était un de ces terroristes...de ceux pour qui on criait Achtung Banditen !...


Très exactement, mon cher Lucien, un de ceux-là qui constituaient des bandes armées pour mitrailler les convois, faire sauter des bombes, dérailler des trains, attaquer les représentants des autorités... Bref, des hors-la-loi. Et quand les nazis ou les fascistes les arrêtaient, ils les torturaient, les fusillaient, les envoyaient dans des prisons spéciales, ou dans dans des camps d'extermination... Évidemment, Carlo Levi aggravait son cas du fait d'être Juif.

 


Peloton d'exécution fasciste (Tableau de Carlo levi)


Il en faut du courage pour être terroriste, constate l'âne. Et, ajoute Lucien l'âne attentif, de quoi il parle dans son article...


C'est un article rempli d'une grande espérance dans l'avenir de l'Italie, dit Mârco Valdo M.I., et en même temps d'une analyse assez pertinente des intentions et de la monarchie et des « Alliés » à l'encontre de la Résistance, à l'encontre du peuple italien. Et ce qui se passera dans les années qui suivirent, montrera qu'il n'avait pas tort.
D'abord, la circonstance est spéciale : le 8 septembre 1943, un an jour pour jour avant cet article, le gouvernement italien, celui du roi, sous la pression populaire a dû rompre avec les Allemands et donc, déclarer la guerre à ses anciens alliés et dès lors, s'engager à libérer l'Italie et des Allemands et ceux qui leur resteraient fidèles. Et comme tu sais, il y en aura : les fascistes. Telles sont les circonstances, mais ce que Carlo Levi évoque surtout, c'est que la révolution italienne est en marche et qu'elle est porteuse de l'avenir. Et il conclut l'article en disant qu'elle ne fait que commencer. Il avait raison, elle commençait, ce n'était qu'un début... Et à mon sens, c'est une révolution inachevée et fondamentalement une révolution populaire, des pauvres contre les riches et elle est toujours aux prises avec ses ennemis qui – depuis sont revenus au pouvoir. Dans l'histoire, ce retour s'appelle une restauration. L'Italie est littéralement en état de restauration.

 


La nécessaire révolution italienne (tableau de Carlo Levi)



Et alors, dit l'âne un peu interloqué, que crois-tu que...


D'abord, mon ami Lucien, je te ferai remarquer que tu es présent dans le tableau de Carlo Levi aux côtés des révolutionnaires. ensuite, pour répondre à ta question, je ne crois rien. Je pense cependant, pour répondre à ton interrogation, qu'en effet, nous ne sommes qu'au début et que les restaurations n'ont jamais été que des périodes où l'histoire semblait endormie, où elle cafouillait en quelque sorte, où elle se mettait en apnée, dans une sorte de suspension avant de repartir... L'histoire ne se fait pas toute seule, elle dépend aussi des hommes... Certains ont intérêt à sa torpeur, les gens au pouvoir et leurs alliés, mais aussi ceux qui d'une façon ou d'une autre participent au système sans se rendre compte que c'est le meilleur moyen de le maintenir en place....


Oh, oh, dit l'âne Lucien, nous autres les ânes, nous ne collaborons qu'avec une extrême réticence – le plus souvent sous la menace. Cependant, quand nous voulons aller quelque part pour en quelque sorte notre propre compte, nous avançons lentement. Mais nous finissons toujours par arriver où nous voulons aller...


Soyons des ânes alors, dit Mârco Valdo M.I.



8 septembre

(La Nazione del Popolo, 8 - 9 septembre 1944)



8 septembre 1943. Un an est passé, le plus tragique peut-être de l’histoire d’Italie, rempli de ruines atroces et de deuils, mais fécond des germes d’une civilisation qui se rénove ; une année durant laquelle le peuple italien, à travers la misère et la mort, prit finalement en mains son destin et se libérant des anciens ennemis, il mena sa guerre.

Le 25 juillet, le régime fasciste tomba. Depuis un certain temps, la crise était manifeste. L’opposition populaire triomphait, le refus de combattre pour la plus impopulaire des guerres portait ses fruits. La fracture, jamais colmatée, entre le régime et le Pays, était désormais complète. Les grèves de mars, les premiers mouvements populaires de révolte dans l’Europe opprimée, avaient semé le glas funèbre du fascisme.

Le fascisme, qui était né et s’était consolidé à travers l’alliance avec la monarchie, avec celle que Mussolini appela récemment la Diarchie, chercha à sauver le sauvable avec un nouveau compromis monarchique. Monarchie et armée acceptèrent le jeu, en cherchant à le retourner à leurs fins, comme une manœuvre politique habile mais funeste, est destinée finalement à l’insuccès.

Il s’agissait de prévenir le désormais inarrêtable mouvement populaire, se « sauver », encore une fois, l’Italie de la révolution. Le régime fasciste venait, bien sûr, d’être abattu, mais seulement pour empêcher qu’il tombât sous les coups de la vraie Italie ; Il venait d’être abattu pour sauver substantiellement ses raisons et ses prémisses. La Diarchie se scindait pour se faire, finalement, Monarchie. Le 25 juillet n’a qu’un seul sens : la Restauration. Ce n’est pas par hasard que Victor Emmanuel prononça, à ce moment, une phrase involontairement significative, et digne de rester parmi les mots célèbres ; à quelqu’un qui lui conseillait d’abdiquer, il répondit : « On n’a jamais vu qu’un roi abdique pour avoir changer un ministre. » Le souvenir anachronique de la Monarchie de droit divin, caché dans quelqu’obscur pli de sa conscience ; s’exprima ce jour-là par sa bouche.

Tombé le régime, il s’agissait de faire obstacle par tous les moyens au développement de la nécessaire révolution italienne, d’empêcher le peuple, en parlant à haute voix de liberté, de réaliser par ses propres moyens, sa liberté effective. Dans ce but, la guerre fasciste devait continuer. Dans ce but, on devait gouverner sous l’état de siège ; on devait empêcher que le peuple s’armât ; on devait interdire les partis, seule manifestation de la volonté des Italiens. Dans cette œuvre de restauration, la Monarchie et les chefs de l’armée eurent pour alliés la masse anonyme des fascistes et leurs suiveurs, et les résidus du préfascisme restés immobiles et réfractaires à vingt années de lutte et de bouleversement des toutes les valeurs.

La volonté des Italiens et la force des événements ne permirent pas le succès de cette tentative antihistorique. Le peuple réclama à cor et à cri la paix immédiate avec les Alliés et la guerre contre les Allemands. Les ouvriers de Turin et de Milan se mirent en grève avec ces exigences et la grève eut le caractère de nette affirmation politique révolutionnaire, malgré la tentative des ministres de Badoglio, accourus à grande vitesse pour chercher, avec la technique corruptrice habituelle des améliorations économiques, pour lui donner un aspect purement syndical. Les partis, légalement interdits, multiplièrent cependant leur activité. Les soldats ne se battaient plus. La crise du régime de restauration monarchico-militaire dura quarante-cinq jours et déboucha sur le 8 septembre. Sous la poussée populaire, le gouvernement Badoglio fut contraint à l’armistice et à la guerre contre les Allemands ; il fut par cela contraint, pratiquement, à renier sa politique et à disparaître.

Si le 25 juillet représente la fin du fascisme comme régime, le 8 septembre fut donc la fin de la Restauration monarchico-militaire. La monarchie était fasciste ; la caste dirigeante de l’armée était fasciste ; placés face à l’obligation de s’allier au peuple italien et de combattre à ses côtés, ils manquèrent honteusement à leur devoir et ils se dissipèrent comme un brouillard. Chacun de nous a assisté à l’ignoble comportement de tant de généraux et de tant d’officiers qui désarmèrent leurs soldats et empêchèrent toute résistancei. Le roi ne put que fuir ; Badoglio que faire une proclamation ambiguë, sans conviction et sans dispositions précises. Une grande part de ceux qui avaient de hautes ou de basses responsabilités de commandement ne surent que trahir. Le peuple italien resta seul et désarmé contre l’envahisseur allemand.

Ainsi finit dans l’impuissance et dans la confusion, ce qui aurait dû être la seconde incarnation du fascisme. Ainsi tombèrent pour toujours ces forces dynastiques et militaires qui n’avaient jamais réussi, dans l’Italie moderne, à s’associer à la vie réelle du Pays, mais lui étaient, au contraire, toujours restées étrangères et ennemies.

Le peuple italien commença, le 8 septembre, l’épreuve sanglante de son courage. Notre terre réduite à un champ de bataille, le peuple italien trouva en soi, et en lui seul, la force et les motifs idéaux pour combattre. Déserté par ses anciens régisseurs, il créa, avec ses Comités de libération nationale, les premiers organes autonomes de sa liberté, les premiers vrais gouvernements et parlements populaires. En proie à un ennemi féroce, abandonné par ses défenseurs naturels, il se défendit tout seul et il fonda, à la place de l’armée fasciste, l’armée populaire partisane.

Le 8 septembre 1943 marqua la date de la fin, dans la vie politique italienne, des vieilles forces réactionnaires. Incapables de surmonter l’abîme historique qui les sépare de la nouvelle vie de l’Europe, incapables d’affronter des événements trop grands, qu’ils avaient toutefois, de tant de façons, contribué à déchaîner, ils ne pouvaient que crouler ainsi, avec une fin veule. L’Italie fut, de leur chef, dévastée et ruinée ; mais elle sut réagir à sa mésaventure et créer les bases d’un nouvel État et elle prépara, dans la douleur présente, avec ses seuls forces, son avenir.

Le 8 septembre 1943 marqua la date du commencement de la révolution italienne qui est seulement à son début.

i L’attitude des officiers et généraux résultait des ordres (contre lesquels ils ne se sont pour la plupart jamais élevés et qu'ils ont appliqués avec zèle) qui leur étaient donnés par le gouvernement Badoglio qui, sous les pressions des Alliés, ne souhaitait pas que l’armée italienne se transforme en armée populaire et pour les mêmes raisons et sous les mêmes pressions, le gouvernement ne souhaitait pas non plus qu’elle aide la résistance, porteuse de révolution, ni qu'elle entrave le travail de liquidation mené par les Allemands. Rappelons que c’est à ce moment également que les « Alliés » ont interrompu les parachutages d’armes, vivres, médicaments et munitions à la résistance ; rappelons enfin l’extrême lenteur de la progression des armées alliées vers le Nord de l’Italie et les injonctions concomitantes du commandement allié à cesser les actions de résistance.

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16 juillet 2008 3 16 /07 /juillet /2008 22:49


 


Aujourd'hui, dit Marco Valdo M.I., je suis assez fatigué. Tu voudras bien que je te donne seulement une chanson de Testa et basta.

Oui, oui, dit l'âne en faisant un joli mouvement du corps et de la queue. Et même, je ne te demanderai pas pourquoi tu es fatigué, ni ce que tu as bien pu faire la nuit dernière.


Tu vois, Lucien mon camarade, j'en ferai juste un petit commentaire pour l'introduire, pour que tu ne sois pas à te demander de quoi cette chanson peut bien vouloir parler. C'est souvent comme ça avec les chansons; il y en a certaines qu'on ne comprend qu'à la fin et encore, pas toujours la première fois. Mais...

Et comment que j'aime que tu introduises un peu la chanson et que tu m'éclaires sur ce qu'elle dit, dit l'âne en faisant un tour sur lui-même pour se dégourdir un peu. C'est plus agréable, il ne faut quand même pas oublier que je suis un âne...

Animale scherzoso... Tu te fous de moi et tu as bien raison, mon ami Lucien. Ce doit être la fatigue qui me fait déparler. Mais enfin, voilà ce qu'elle dit cette chanson. Elle dit l'homme qui tend la main au feu rouge... Tu sais celui - mais dans les villes, aux carrefours, aux grands carrefours où les files d'auto attendent longuement de pouvoir passer - (ou celle) qui vient frapper à la vitre de l'auto et qui tend la main pour quelques ronds, pour une pièce, pour une cigarette... Tu sais aussi ou tu le devines qu'il y a des gens (mais enfin, est-ce encore des gens ?) qui refusent cette petite aide, ce geste... Je veux dire qui le refuse toujours et avec dureté ou le masque froid de la rigueur et du bon droit. Brel disait : chez ces gens-là, Monsieur, on ne pense pas, on compte. Tu me diras, il y a bien des États qui expulsent ces mendiants manu militari ou qui mettent en prison ceux qui tendent la main au feu.
Et bien et en direct, c'est un de ces hommes-là , un de ceux qui tendent la main au feu qui parle et qui renvoie comme un miroir, comme une vallée de montagne renvoie l'écho, les sensations, les ressentiments de ceux qui sont dans les voitures.

Bon, bon, on va voir ça., dit l'âne au pelage irisé par les rayons ras du soleil qui glissent entre les mouvements du feuillage.

Avant de te dire la chanson, une dernière chose. Toi, comme tu es un âne, comme tu nous regardes, nous les humains avec un regard d'âne, un peu du point de vue de Sirius, en quelque sorte...

Oh, oh !, je t'arrête tout de suite, Marco Valdo M.I., laisse-moi te dire que je ne connais pas ce Sirius et que je ne vois vraiment pas quel pourrait être son point de vue, ni ce qu'il aurait à voir avec le mien ou celui des ânes en général...

Oh, calme-toi, Lucien mon bon ami. Sirius est une étoile; Sirius est même l'étoile principale de la constellation du Grand Chien. Vue de la Terre, Sirius est l'étoile la plus brillante du ciel après le Soleil. De toute façon, elle est située tellement loin qu'elle est hors de toute influence locale et que celui ou celle qui serait placé sur Sirius aurait un point de vue tout à fait non pas objectif, mais au moins, doté d'un certain recul.

Ah, ah, dit l'âne en se souvenant de son ami le singe Bosse de Nage, maintenant, je comprends mieux...

Donc, laisse-moi finir, sinon je vais perdre le fil des idées, pourrais-tu croire que quelqu'un puisse se soumettre à pareilles rebuffades, à pareils regards, à pareille hostilité, à pareille méchanceté - sans compter les débordements divers : insultes, grossièretés..., sans que cela lui pèse, sans que cela ne soit - à ce moment et dans les conditions où il (elle) se trouve - la seule solution d'urgence qu'il entrevoit ? Celui qui croit que la chose est facile, que c'est là une position agréable, pourquoi ne le fait-il pas, est-il seulement capable de penser, de se mettre un instant à la place de l'autre ? Crois-moi, Lucien mon bon âne d'ami, il n'est jamais facile, ni agréable d'être le solliciteur (quand il s'agit de soi...), mais là, c'est vraiment une épreuve très dure. D'autant plus dure que le regard glacé ou courroucé de celui qui refuse même le contact, n'est autre que le masque de sa propre peur, sa propre terreur d'être un jour ce pauvre-là qui lui tend la main.

Je te crois bien, c'est un peu ce que j'allais dire. Pour une fois, Marco Valdo M.I., laisse-moi conclure. Tu sais que je suis un âne, que je suis un animal domestique, une bête de somme, un être négligeable - hors son rôle de machine à porter, à tirer ou à pousser, un ouvrier en somme - et que donc, je connais bien cette humiliation que l'autre te fais de la honte qu'il a de lui-même et de sa peur. Certains sont gênés d'avoir peur, alors pour camoufler ce qu'ils ressentent, ils font les fiers à bras et par exemple, ils battent leur âne à coups de bâton, de pied... Je suis donc un animal et il te souviendra qu'un certain Orwell avait écrit un petit livre qu'il avait intitulé Animal's Farm - la Ferme des Animaux. En gros, c'est l'histoire d'une ferme où les animaux se révoltent et finissent par créer une ferme où il n' y a plus d'intervention humaine,  dont les hommes ont été chassés. Et les cochons finissent par prendre le pouvoir et par transformer en esclaves les autres animaux et par s'empiffrer comme des cochons, précisément. Et bien, ma conclusion est celle-là : Mon bon Marco Valdo M.I., pour l'instant, nous vivons tous dans cette ferme et les cochons sont au pouvoir.

 

 

 

 

 


Toile d'araignée

 

 


De l'album "Da questa parte del mare" (2006). C'est un album construit sur le concept des migrations modernes, sans démagogie, sans facilité ou rhétorique. Gianmaria Testa a déclaré à ce propos : « Je parle de ce racisme instinctif qu'ont jusqu'aux enfants, qui est le racisme envers n'importe quelle différence. Ce racisme doit être combattu par l'intelligence, par le raisonnement. Je m'explique très bien celui des Italiens, y compris mon sentiment d'aversion, quelquefois. Je me l'explique, mais je ne l'accepte pas. Ce sont deux choses différentes : je me l'explique, mais je pense qu'il n'est pas juste de l'avoir et qu'il faut le contrecarrer, de quelque manière. »

Dans les concerts, avant de commencer, il lit toujours cette poésie :

Naufrages

(Erri De Luca, du recueil "Solo andata")


Dans le canaux d'Otrante et de Sicile

Des migrateurs sans ailes, paysans d'Afrique et d'Orient

Se noient dans le creux des vagues.

Un voyage sur dix s'accroche au fond.

Le paquet de semences se répand dans le sillon

creusé par l'ancre et pas par l'araire.

La terre ferme de l'Italie est une terre fermée.

Nous les laissons se noyer pour nier.


 


 

 

Je suis une toile d'araignée suspendue

Je suis l'eau qui stagne pourrie

Je suis la croûte de sang qui suinte d'une vieille blessure

 

Je suis une mouche qui salit le verre

Je suis la braise qui abîme le coussin

Je suis un réveil qui sonne par erreur trop tôt le matin.

 

Et je suis un chien qui aboie la nuit.

Je suis le vernis qui salit l'habit

Je suis un train arrivé en retard quand tout est fini

 

Et je suis teigne, angoisse, embarras

Je suis un grumeau de sel entre les dents

Je suis la clé laissée au bureau qui a fermé ses portes.

 

Je suis du courant qui manque en hiver

Je suis la roue dans le fossé

Je suis celui qui tend la main... au feu rouge

Je suis une tempête sur le blé mûr.

Je suis le sanglot qui vient et qui ne passe pas.

Je suis l'anneau précieux perdu dans l'eau la plus profonde

 

Je suis un marteau sur le doigt et sur le mur

Je suis une lettre qui n'arrive pas

Je suis la chose inutile qu'on a jetée et qui maintenant servirait

 

Je suis la queue au mauvais endroit

un chat noir sur la route,

une correspondance perdue, partie d'un autre quai




 

 

Je suis la main poisseuse qui serre.

Je suis le sucre à la place du sel.

Je suis la maîtresse secrète qui appelle à Noël

 

Je suis le sable qui pousse dans le lit,

le scarabée qui te grimpe dessus,

Je suis celui qui tend la main... au feu rouge.

 

Je suis le grain dans l'engrenage

Je suis le revers qui n'a pas de médaille,

Je suis l'aiguille trouvée avec le pied dans le tas de paille.

 

Je suis le billet gagnant perdu.

Je suis le robinet qui goutte.

Je suis la salive crachée qui atteint et souille la face.

 

Je suis la porte qui se referme sur le nez.

Je suis le refus auquel tu ne t'attends pas.

Je suis la honte privée clouée au pilori

 

Je suis la main gauche du hasard.

Je suis le silence qui glace un salut.

Je suis un secours qui arrive en courant, mais trop tard.

 

Je suis la gaffe qui aggrave le dommage.

Je suis la chose que tu veux et que tu ne peux pas

Je suis celui qui tend la main... au feu rouge.

 

Je suis la gaffe qui aggrave le dommage

Je suis la chose que tu veux et que tu ne peux pas.

Je suis celui qui tend la main... au feu rouge.

 

 

Chanson italienne – Tela di Ragno – Gianmaria Testa – 2006

Version française – Toile d'araignée – Marco Valdo M.I. - 2008

 

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15 juillet 2008 2 15 /07 /juillet /2008 12:42


J'en étais là de mes pensées... Je regardais la pluie qui hésitait encore à tomber, le vent était frisquet. C'est long un jour de juillet. L'âne Lucien n'était pas encore là. Je l'attendais en regardant passer les nuages et en rêvassant parmi ces masses blanches et grises, mouvantes et fuyantes. Je repassais dans ma tête la chanson de De Andrè. Nuvole.


Au fait, dis-je à Lucien qui venait d'arriver de son pas traînant et légèrement boitillant du côté gauche, connais-tu cette chanson de Fabrizio De Andrè où il rêve aux nues ?


Non, pas vraiment, dit Lucien d'un ton traînant et légèrement ironique, comme tu le sais, je suis un âne et même si j'ai de grandes oreilles, je ne suis pas une encyclopédie canzonière. Mais je veux bien la connaître...


Alors, la voici :

Les Nuées

 




Elles vont

Elles viennent

Parfois, elles s'arrêtent

Elles sont noires comme le corbeau

Il semble qu'elles te regardent d'un mauvais œil

Certaines fois, elles sont blanches

Et elles courent

Et elles prennent la forme du héron

ou de la chèvre

ou de quelqu'autre bête

Mais cela, seuls les enfants le voient

qui jouent à leur courir si longuement derrière


Certaines fois, elles s'annoncent avec fracas

Avant d'arriver

Et la terre tremble

Et les animaux se taisent

Certaines fois, elles te préviennent avec fracas.


Elles vont,

Elles viennent

Elles retournent

Et parfois, elles s'arrêtent durant tant de jours

Qu'on n'en voit plus le soleil et les étoiles

Et il te semble ne plus connaître

L'endroit où tu es né.


Elles vont,

Elles viennent

Pour une vraie,

Mille sont fausses

Et se mettent entre nous et le soleil

Pour nous laisser seulement une velléité de pluie.



Fabrizio De Andrè – Le Nuvole – 1990

Version française : Marco Valdo M.I. - Les Nuées - 2008



Oh, oh !, dit Lucien d'une voix grondante comme un futur orage qui accourt du bout d'un ciel gris anthracite, elle colle parfaitement à l'ambiance de ma journée. Tu n'as pas senti, toi, une atmosphère semblable, toute en nuées ? J'ai passé une bonne part de mes heures à contempler les nues, à suivre le parcours des nuages dans le ciel, à me faire mille réflexions par devers moi et je t'avoue que je ne sais plus trop lesquelles... Des pensées qui filaient avec le vent, comme ça, sans qu'on sache trop pourquoi, ni comment. On dirait que c'est un jour à chansons, un jour où j'ai l'âme, mon âme d'âne, à la chanson. Dis-moi donc, Marco Valdo M.I., quelque chanson, dis-moi un de ces chanteurs d'Italie que tu découvres tous les jours.


Eh bien, je vais te satisfaire, mon bon ami Lucien. Car, vois-tu, moi aussi, aujourd'hui, j'ai le cœur à la chanson, l'esprit assoiffé de poésie, de ces phrases qui parlent  à l'âme, à l'âme d'homme, à l'âme d'âne, peu importe. Mais aussi, de ces lambeaux de mots, comme des nuvoles, qui vont et viennent dans la pensée, qui racontent aussi des choses graves, qui remuent l'être jusqu'au fond, jusqu'au fond du fond, comme une charrue gigantesque remuerait le fond des mers.


Oui, oui. C'est bien ce que je voudrais entendre, dit l'âne tournant la tête et son regard pour appuyer le sérieux de son propos. Quel chanteur vas-tu me faire connaître, cette fois ? Et comment le connais-tu ?


Et bien voilà. Il y a quelques jours, j'étais en train de lire un journal et je suis tombé en arrêt – tu sais comme le chien de chasse devant un lièvre qui détale, le chien à l'arrêt, juste avant de démarrer lui aussi, sa course échevelée, tu vois bien ça, non ?


Oui, oui, dit l'âne tout émoustillé par la vision, je vois très bien le chien, le lièvre, la course du lièvre en zig-zag et le chien qui d'un coup s'élance; je le vois comme si j'y étais. En fait, j'ai encore vu hier une scène du genre. D'accord, c'était un chat et un oiseau, mais je vois très bien ce que tu veux dire.


Donc, j'étais en arrêt – mais dans un journal, je te rappelle qu'il n'y a pas de lièvre et même que je ne suis pas un chien – c'est donc, une façon imagée de parler, une image imagée, car dans les journaux, tu le sais aussi, il y a des images ou des photos... Mais ce n'était pas une image qui m'avait arrêté, c'était un article qui parlait d'un festival de jazz à Montréal et de Léo Ferré. Tu sais, sans doute, que j'apprécie assez Léo. Donc, je regarde ce qu'on y raconte dans cet article. Et ma surprise, c'est d'y trouver d'abord que c'est un chanteur italien qui fait un concert consacré à Léo Ferré ou autour de Léo Ferré... et qu'il est accompagné de divers musiciens et parmi eux, un trompettiste que j'ai eu l'occasion de rencontrer et que j'aime assez... Il est Sarde, il joue du jazz et il s'appelle Paolo Fresu. C'est un garçon fort sympathique, outre de jouer fort bien de sa trompinette, comme aurait dit Boris.


Ah, oui, ça paraît bien intéressant, dit Lucien l'âne, un peu intrigué et se mordillant la patte à cause d'un taon, mais le chanteur qui est-il ?


Le chanteur ? Je ne le connaissais pas encore et je suis bien aise de l'avoir ainsi découvert. Il s'appelle Gianmaria Testa. Laisse-moi te dire que l'ignorant, l'âne en quelque sorte, c'est moi. Car il chante depuis plus de vingt ans. J'ai donc été voir ce qu'il chantait ou ce qu'il avait chanté auparavant, ne pouvant l'aller voir à Montréal. Faut dire, comme je te l'ai montré, qu'il avait de chaudes recommandations pour m'intéresser. Et j'ai, en plus, eu le plaisir de découvrir qu'il avait l'habitude de citer Erri De Luca.


Oh, dit l'âne frottant derechef sa patte avec ses dents grandes comme des touches de piano, comme le monde est petit. Erri De Luca, n'était-ce pas de lui que l'autre jour, tu me parlais ? N'as-tu pas traduit un texte de lui pour les « Canzoni contro la guerra »...?


Oui, exactement. Et maintenant, revenons un peu à Gianmaria Testa et à ses chansons. Pour lui, disons qu'il est né en 1958 à Cuneo, là-bas dans les montagnes du Piémont.

Quant aux chansons que je vais te dire aujourd'hui, elles proviennent d'un ensemble (album) qu'il avait intitulé : Da questa parte del mare. De ce côté-ci de la mer. Bref, le monde vu de la forteresse européenne, si accueillante, comme tu le sais, pour les gens d'ailleurs, surtout quand ils sont pauvres et fugitifs. Surtout quand ils fuient la misère, la faim, la répression, la destruction, la guerre... Tu sais, celle aux mille visages, cette guerre faite aux civils. Cette guerre qui persécute tant, cette guerre sociale, dont je t'ai déjà parlé et dont je n'arrête pas de voir les ravages.


Naufrages

(Erri De Luca, du recueil "Solo andata")


Dans le canaux d'Otrante et de Sicile

Des migrateurs sans ailes, paysans d'Afrique et d'Orient

Se noient dans le creux des vagues.

Un voyage sur dix s'accroche au fond.

Le paquet de semences se répand dans le sillon

creusé par l'ancre et pas par l'araire.

La terre ferme de l'Italie est une terre fermée.

Nous les laissons se noyer pour nier.


Dans les concerts, Gianmaria Testa lit toujours cette poésie avant de commencer. Donc, la première chanson parle de la mine, la deuxième, de réfugiés venant par la montagne et la troisième, de réfugiés venant par la mer.




La Mine en flammes.


Chanson italienne – Miniera – Gianmaria Testa – 2006

Version française – La Mine en flammes – Marco Valdo M.I. – 2008


Même si j'ai indiqué « chanson : Gianmaria Testa », car il s'agit bien d'une chanson chantée par lui en 2006, Miniera n’est pas une chanson de Gianmaria Testa, mais il la fait sienne tant elle lui colle à la peau. Il avait été écrite par Bixio et Cherubini en 1927.

1927, comme les choses ont peu évolué et comme cette chanson reste collée à la réalité de la mine ... Ici, ailleurs, en Pologne, en Afrique du Sud, en Amérique latine, en Chine....

 



Les frères Ghirardelli - Romsée 1955

 


Alors que dans chaque auberge mexicaine

ils dansent tous au son de l'hawaienne

Un chant vient de loin, si effroyablement triste.

C'est le mineur brun là-bas émigré.

Sa chanson est le chant d'un exilé.

Ciel d'étoiles, ciel couleur de mer

Tu es le même ciel que sur ma terre

Ramène-moi en rêve vers ma patrie

Rapporte-lui un cœur qui meurt de nostalgie


Dans la mine, tout est en flammes

Pleurent enfants, sœurs, mères et femmes

Mais le mineur au visage brun subitement

dit aux sauveteurs, si chacun est chancelant

J'irai seul en bas moi que personne n'attend



et dans la nuit, un cri soulève les cœurs

Mammas, ils sont saufs, ils reviennent, les mineurs

Il manque seulement celui au visage brun

Mais pour le sauver lui, il n'y en a aucun.

Ciel d'étoiles, ciel couleurs de mer

Tu es le même ciel que sur ma terre

Ramène-moi en rêve vers ma patrie

Porte-lui mon cœur qui meurt de nostalgie.


Semeurs de grain.


Chanson italienne – Seminatori di grano – Gianmaria Testa – 2006

Version française – Semeurs de grain – Marco Valdo M.I. – 2008



Ils sont arrivés qu'il faisait jour

des hommes et des femmes sur le plateau

d'un pas lent, silencieux, précautionneux

des semeurs de grain.

Et ils ont cherché ce qu'il n'y avait pas

entre la décharge et la voie ferrée.

Et ils ont cherché ce qu'il n'y avait pas,

derrière les jumelles de la police

et ils sont serré leurs mains et leurs yeux au vent

avant de s'en aller.


Jusqu'à la route et avec la nuit autour

sont arrivés du plateau

des hommes et des femmes avec le regard absorbé

des semeurs de grain.


Et ils ont laissé ce qu'il n'y avait pas

à la décharge et à la voie ferrée.

Et ils ont laissé ce qu'il n'y avait pas

aux yeux liquides de la police

et ils ont déserré leurs mains face au vent.

Qui les emportait.



Une barque sombre

Chanson italienne – Una barca scura – Gianmaria Testa – 2006

Version française - Une barque sombre – Marco Valdo M.I. – 2008


Petite note sur le titre et sa traduction en langue française : si l'on s'en tient à une traduction strictement littérale, on pourrait traduire una barca scura par une barque obscure ou une barque foncée. Le choix de traduire par une barque sombre tient à la subite ambiguïté du titre qui renvoie à la nuit, à la cécité, mais aussi et en même temps, à une variante du verbe sombrer, couler au fond, ce qui est précisément ce qui doit être porté au jour.


Au fond de la mer chante

Une sirène.

Toute la nuit, elle chante

et chante doucement,

pour qui veut l'entendre

Elle s'entend à peine.

Au fond de la mer chante

Une sirène

et au milieu de la mer va

une barque sombre

qui a perdu le vent, perdu

par sa voile

et qui l'attend

l'attend encore.


Au milieu de la mer va

une barque sombre,

au fond de la mer.

Au fond de la mer profonde

je laisse ma chanson qui ne console pas

pour celui qui est parti et a quitté le monde

au fond de la mer.

Au fond de la mer.

Au fond.

 


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