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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 23:43

Et bien Mârco Valdo M.I., tu m'as l'air un peu désabusé, on dirait que tu es fatigué ou que c'est encore une fois, un effet du raccourcissement des jours ?, dit Lucien l'âne en se dressant sur la pointe des sabots pour mieux se faire entendre.



Ne t'inquiète donc pas, Lucien mon très cher ami, je ne suis ni malade, ni trop fatigué, simplement j'avais la tête ailleurs. Je méditais, je songeais, je ne sais trop. D'ailleurs, tu m'as tiré comme d'un monde vide où je nageais dans une sorte de brouillard. Mais cela n'est rien, rassure-toi. C'est même plutôt bien d'être ainsi un peu rêvasseur. En fait, c'est tout simplement un moment où le grand brassage des faits, des idées, des événements, des bruits, des sensations, des sentiments s'opère et où en quelque sorte, la pensée s'élabore en toute liberté. Ce sont tout au contraire de très grands moments, très importants et crois-moi, plus c'est flou, plus c'est vague, plus on dirait qu'il ne se passe rien, plus c'est important.



Oh, oh, dit Lucien l'âne pour se différencier de Bosse-de-Nage le singe du docteur, qui ne sait dire que ah, ah. Excuse-moi de t'avoir troublé un pareil moment. Je suis vraiment confus. Si seulement, j'avais su...



C'est bien cela, dit Mârco Valdo M.I.. On ne sait jamais et d'ailleurs, à mon avis, on ne se pose pas la question. Je dois dire à ta décharge que je fais souvent comme toi. Véritablement, on ne peut pas savoir. Et puis, c'est sans doute aussi une bonne chose, sinon on s'abîmerait en soi. Mais une dernière réflexion sur la pensée, sur ce flux flou; à ma connaissance, personne n'est encore arrivé à vraiment saisir ce qui se passe dans ce magma. Je dirais que c'est à la fois, une mise en ordre, une mise en désordre, un bouleversement, une espèce de tentative désespérée de maîtriser le flux flou. Parfois, la lave jaillit à l'état pur et avant de se transformer en définitives scories, elle illumine. C'est le phénomène de création, ce moment poétique par excellence. Et quand je t'ai dit tout à l'heure que j'avais la tête ailleurs, c'était évidemment allégorique, mais il vaudrait mieux dire que l'on a la tête en dedans d'elle-même et la voilà comme un nuage partie à explorer le ciel devant elle. Je ne vais pas analyser ce processus magmatique. D'abord, car je n'en vois pas la façon...



Passons, passons, dit l'âne un peu plus éberlué encore qu'au début du débat. Je vois bien, Mârco Valdo M.I., que je t'ai sorti de tes profondeurs intimes, mais rappelle-toi que tu m'as promis la suite de cette histoire de trahison et je suis très curieux de connaître le sort de notre ami Paolo. Est-ce que cette bande de Koch va finir par l'attraper ? Enfin, dis-le moi...



Tu as raison, mon ami Lucien. Je vais te dire la suite à l'instant. Cependant, quelques commentaires me viennent à l'esprit, notamment en ce qui concerne ce joyeux luron de Guglielmo Blasi. Je ne sais si tu partageras mon point de vue, mais je trouve que c'est une fameuse crapule et que le tuer ne règlerait rien, surtout si on ne peut pas le trouver. Mais en plus, je crois qu'il vaudrait mieux le laisser boire le calice de la honte pendant très longtemps. Quoique, je ne sais pas finalement quelle aurait été réellement ma réaction. Je crois bien que si je l'avais trouvé sur mon chemin, ou si j'avais su où le trouver, je l'aurais soumis à une séance didactique définitive. Si tu vois ce que je veux dire. D'ailleurs, je crois que je t'ai déjà raconté ce qui est arrivé à ce traître qui avait – entre autres - dénoncé mon propre père et auquel on est allé expliquer qu'on n'appréciait pas trop ses manières. Après cette explication musclée et définitive, il n'a jamais plus dénoncé personne. Tu vois, c'est parfois difficile de formuler un avis, on dit une chose et en même temps, on en pense une autre. On se dit, on se contredit.


C'est bien ennuyeux çà, mon ami Mârco Valdo M.I.. Surtout quand on veux savoir ce que tu penses. M'est avis que tu penses trop et que tu donnes trop de liberté à ton troupeau d'idées sauvages. J'espère pour toi qu'elles sont d'une espèce migratrice ; comme ça, au moins, pendant une partie de l'année, elles s'en vont au loin.


Là, mon bon ami Lucien, tu te moques, tu me charries. Mais tu n'as pas tort, il faut parfois revenir sur le terrain. C'est précisément ce que je voulais faire en te parlant de ce que je vais te conter aujourd'hui. Mon deuxième commentaire serait pour dire que - je le tire de ton intérêt pour cette histoire – le genre du feuilleton n'est pas mort. Les journaux l'ont abandonné en croyant que ce qui se passait sur les écrans suffisait et avait condamné ce brave vieux feuilleton... Quelle erreur, tant qu'il y aura des ânes... Souviens-toi Lucien que toi-même tu es né d'un feuilleton, que Don Quichotte, Rossinante, Sancho, son âne, Dulcinée – la célèbre Dulcinée du Toboso (et non du Tabasco, comme je l'ai entendu dire... une dame piquante, je suppose, celle-là) sont nés pareillement, de même que Tristram Shandy (dont la naissance occupe quand même les sept cents pages du roman de Sterne), son oncle Toby et bien d'autres, comme les Mousquetaires, Rocambole, Fantômas, Sandokan, dont je parlais l'autre jour, Ulysse, Ménélas, Agamemnon et tous les héros d'Homère sans doute aussi. Un feuilleton oral, mais un feuilleton avant la lettre. D'ailleurs, je me demande s'il eût été possible de faire autrement. On ne peut garder en soi une histoire si longuement... Encore que certains romanciers ont ainsi fait... Voire, s'ils ne se la racontaient pas à eux-mêmes, pour l'essayer, comme Flaubert dans son gueuloir.





FRONTISPIECE







T  H  E


L   I   F   E


A  N  D


O P I N I O N S


O F


TRISTRAM SHANDY,

G E N T L E M A N.



Tarassei tous Anthropous ou ta Pragmata,
alla ta peri ton Pragmaton, Dogmata.

V O L. I.

THE THIRD EDITION.


L O N D O N :

Printed for R. and J. DODSLEY in Pall-Mall.
M.DCC.LX.





Ce que j'aime dans le feuilleton, mon ami Mârco Valdo M.I., dit l'âne, c'est la petite parenthèse finale : (Suite au prochain épisode). Vraiment, je l'adore. Mais quand même, cela ne doit pas t'empêcher de me dire la suite, précisément.



Alors, allons-y.... Comme d'habitude, je reprends un peu avant la fin du feuilleton précédent. Histoire de te remettre dans le bain. Blasi (cet ignoble individu) avait trahi et s'était ainsi tiré du mauvais pas qu'il avait accompli.







Guglielmo Blasi résolut de cette façon ses comptes avec la police fasciste et sa situation économique. Il participa aux vols de la bande Koch et empocha les primes de ceux d'entre nous qu'il réussit à prendre.

Il a continué sa carrière même après la libération de Rome, en suivant Koch et sa bande à Florence et à Milan. À la fin de la guerre, il fut arrêté et condamné à perpétuité.

Il sortit de prison après 15 ans et il retourna à Rome dans sa maison de la via del Leoncino. Il y a un certain temps, il rencontra un camarade Luigi Moro. Il osa le saluer. Luigi Moro, sous le pseudonyme de Nino, avait été le commandant des GAP de la zone VI et il avait été arrêté par Koch.

Par une étrange faiblesse, Guglielmo Blasi l'avait en sympathie; il l'avait dénoncé, mais il n'avait pas révélé que c'était le commandant d'une des zones des GAP et, bien qu'il n'ait pu obtenir qu'on lui épargne les tortures auxquelles se laissaient aller habituellement ses camarades et lui-même, il chercha à l'aider en lui donnant des nouvelles de sa famille, en lui portant de temps en temps un peu de nourriture.

Guglielmo Blasi rencontra donc Moro après sa sortie de prison et il l'arrêta en rue. Il l'appela même par le pseudonyme que Moro avait porté pendant la Résistance. « Nino », lui dit-il, « comment va ? » et face à l'évidente perplexité et à l'étonnement de Moro, il suggéra : « Tu ne me reconnais pas ? ». « Si, je te reconnais, mais il vaut mieux que tu ne te fasses pas voir par moi. »

« Mais j'ai été brave avec toi », osa affirmer Guglielmo Blasi .

Il était vieux désormais et maladif. Moro n'eut pas le courage de lui répondre comme il le méritait. Il lui dit seulement : « Va-t-en. La prochaine fois que tu me rencontres, dégage. Tu es trop mal en point pour que j'aie envie de te donner la leçon que tu mérites, mais ne te fais plus voir par moi car une autre fois, ça pourrait être différent. »

Un jour, après son arrestation Spartaco qui avait déjà subi des violences et des tortures au cours de nombreux interrogatoires fut emmené dans le bureau de Koch. Devant lui, Koch compta un million et le remit, en se faisant donner le reçu administratif régulier, à celui qui l'avait arrêté. Il s'agissait d'un gros débours; un million de cette époque valait plus de cent millions d'aujourd'hui. Cela fut fait avec la méticulosité régulière des opérations administratives, surtout quand il s'agissait d'aussi grosses sommes : timbres, signatures, reçus.

Koch – haut, maigre, élégant, avec ses cheveux bien peignés – affable souriait vers ses collaborateurs, mais aussi en direction de Spartaco. Il chercha à engager une conversation, puis subitement, il lui dit : « Tu vois, Spartaco, nous payons bien qui nous sert. Voici un million pour toi aussi. Dis-nous où est Paolo. »

Spartaco lui répondit en lui crachant à la figure.


La tentative de faire parler mes camarades se fracassa contre leur courage et leur capacité à surmonter les tortures les plus inhumaines.
Spartaco fut massacré de coups. Je le revis après la Libération; il avait encore le visage tuméfié, les yeux écrasés, réduits à une fente au travers de laquelle palpitait la lumière de ses pupilles, les membres, surtout aux articulations gonflés et douloureux.

Raoul Falcioni et Duilio Grigioni eurent aussi un traitement particulièrement féroce.

Duilio était le vieux portier dans la cantine duquel nous avions trouvé refuge. Nous lui avions confié le secret de la vie de chacun de nous. Il était le seul à connaître, pour nombre d'entre nous, le nom et l'adresse; c'est à lui que nous avions remis les lettres que nous avions préparées pour nos familles, si, dans le cours d'une action, nous étions tombés et que nos mères auraient été contraintes à ne plus nous voir.

Nous étions persuadés que sa situation était plus tranquille que la nôtre et de plus, ,nous pensions que sa généreuse trempe de vieil homme du peuple, d'ancien anarchiste, résisterait à toute torture. Seuls Duilio et Spartaco auraient pu nous trahir et ils furent ceux qui subirent les pires tortures.

Duilio fut étendu à terre, bras et jambes écartelés, liés avec des cordes et tirés de sorte à ce que tout mouvement lui fut impossible. Les fascistes de Koch, du haut d'une table lui sautaient à pieds joints avec leurs bottines à clous sur l'abdomen et sur le thorax. Il eut les côtés fracturées. Ils le frappèrent à coups de pied sur ses fractures.

Quand il s'évanouissait, ils lui jetaient un seau d'eau au visage et ils recommençaient à l'interroger, à lui donner des coups de pied, sans lui laisser de répit, pendant des heures et des heures. « Où est Paolo ? Où est Elena ? Qui est Paolo ? Où se trouve Paolo ? » . Il ne dit pas un mot.

De la via Romagna, nos camarades furent transférés à la via Tasso. Les interrogatoires et les tortures reprirent. Les Allemands voulaient tous les GAP pour organiser un procès retentissant. Ils revoulaient Cola, à côté de Spartaco sur le banc des accusés et ils voulaient aussi Paolo, Elena et Giovanni. Mes camarades ne parlèrent pas. Ils ne dirent rien et les Allemands n'eurent aucun élément qui pu les mettre sur la bonne voie. Vu l'inutilité de toute pression et de toute torture, ils condamnèrent à mort leurs victimes. Spartaco et Raoul devaient être fusillés le 4 juin, à l'aube.

Mais le 4 juin, les Alliés arrivèrent à Rome. Alors, les Allemands chargèrent nos camarades sur un camion pour qu'avec d'autres prisonniers placés sur un autre camion, ils fussent conduits à la Storta et assassinés. Spartaco et les autres, à l'aube du 4 juin, montèrent sur ce véhicule pour ce voyage qui devait être l'ultime. Puis, contre toute attente, le camion qui suivait immédiatement le leur et qui était occupé par une escorte nazie, fut saboté. Alors, les ennemis, qui étaient trop pressés de s'en aller, remirent leurs prisonniers dans les cellules de la via Tasso et prirent, pour repartir, le camion qui était, de ce fait, devenu disponible. Ce banal incident sauva la vie de nos camarades.

La capacité de nos camarades à un si long temps face aux tortures – capacité, du reste égale à celle de centaines de combattants romains comme Labo, Marchesi, Gesmundo, Mattei, Maurizio Giglio – fut incroyable. Je pense qu'il est beaucoup moins dur de mourir que d'affronter une telle épreuve.

Aucun homme, selon moi, n'est en mesure de garantir une résistance absolue à ces méthodes d'interrogatoire. Seul celui qui y est passé et qui a réussi à ne pas céder peut avoir la certitude d'en avoir été capable.

Un an après la Libération, ma sœur a épousé un de mes camarades et collègue, Faustino Durante, dont les Allemands avaient fusillé en mai 1944, deux frères : Marco et Bruno. Les frères Durante, élevés et guidés à la lutte par leur père Antonio, un instituteur antifasciste qui avait toujours maintenu une opposition ferme au régime, dirigeaient une organisation partisane dans la haute vallée du Liri.

Un de leurs hommes pris par les Allemands parla. Faustino et son père réussirent à échapper à la rafle des Allemands; Mario et Bruno, au contraire, avec les autres, furent torturés et tués à Tagliocozzo.

Quelques temps après leur mort, Faustino rencontra le partisan qui avait indiqué aux Allemands leurs noms et leurs positions. Il lui courut après et celui-ci ne s'enfuit pas. Il l'aborda en hurlant, l'attrapa par les bras et il ne se défendit pas. « Tu as raison », lui dit-il, et il pleurait. « Mais d'abord, laisse-moi te raconter. Ils m'ont pris, ils m'ont lié sur une chaise, ils m'ont tenu éveillé - sans manger, sans boire, et, debout derrière moi, ils m'ont frappé sur la tête avec une tablette, pendant deux jours. Puis, j'ai parlé. Je suis une charogne, mais je n'aurais pas pu faire autrement. Tu as le droit de me tuer. »

« Va-t-en! », lui dit seulement Faustino.



La chute des Gap posa un grave problème au Commandement, qui perdait ainsi l'instrument le plus décisif de son action militaire.

Entretemps, Antonello Trombadori, qui avait avec d'autres prisonniers partisans échappé à l'appel pour le massacre des Fosse Ardeatine, puis transféré de la prison de Regina Coeli aux travaux forcés sur le front d'Anzio, avait réussi à s'évader et était revenu à la lutte. Avec Valentino Gerratana, il s'employa immédiatement à la reconstruction des GAP (Groupes d'action patriotiques) qui puissent recueillir et développer notre héritage, en utilisant les camarades qui s'étaient distingués dans les GAS (Groupes d'action étudiants) et dans les Gap de zones. Maurizio Ferrara, Luciano Vella, Alfredo Reichlin, Gastone Mazzoni, Giovannella et Lucy Ribet, Leoni, et d'autes camarades renouèrent les fils de l'organisation centrale des GAP et reprirent l'activité militaire d'avant-garde en ville.

Nous, les rescapés de l'organisation primitive, nous restâmes quelques jours à Rome en attente d'être transférés dans les zones de montagne où opéraient les brigades partisanes.

Par l'entremise de Mario Fiorentini, nous parvint l'ordre catégorique de ne pas sortir de nos refuges jusqu'au jour où serait décidé notre départ pour différentes zones de la guérilla de montagne.

Ce fut un ordre que nous ne respectâmes pas complètement. Nous étions profondément perturbés par cette période de lutte? La faim, les difficultés, la rage contre l'ennemi et contre la trahison, la douleur que nous éprouvions à la pesée de nos camarades qui allaient être fusillés étaient tous des motifs valables pour nous pousser à la désobéissance. Il nous fut impossible de séparer par une cloison notre vie de notre passé récent.

Nous n'étions pas habitués, comme tant d'autres, à rester enfermés chez nous en attente de temps meilleures. Après quelques minutes, les pièces devenaient des prisons et nous sentions l'exigence de sortir dans les rues de notre vielle pour nous sentir encore participer à cette atmosphère, à cette lutte à laquelle nous ne voulions pas renoncer. Nous avions le sentiment de ne pas pouvoir renoncer à deux objectifs surtout : punir Blasi et libérer nos camarades. Nous tournions dans les rues de Rome, affamés et mal vêtus, avec nos pistolets en poche, avec nos mains serrées sur nos pistolets sans sécurité, prêts à faire feu. Nous nos sentions pourchassés, dans une tension qui exaltait la spontanéité de nos sens et des nos réflexes et rendait notre choix plus lucide et plus conscient.




La chasse que nous donnâmes à Guglielmo Blasi resta infructueuse, même si nous battions les quartiers qu'il parcourait pour nous donner la chasse. C'était une idiotie et nous donnions à ce fait une valeur qu'il n'avait certainement pas.

Il se servait des taxis réquisitionnés par les commandements allemands et fascistes et qui avaient été mis à disposition des différentes bandes de police. Chaque taxi que nous voyions de loin ou qui passait à côté de nous à l'improviste, devenait pour nous une probable occasion de combat. Nos muscles tendus, attentifs à l'extrême, nos mains serrées sur la crosse de nos pistolets qui en un éclair auraient tiré, pendant des heures, pendant des jours, nous patrouillâmes dans la ville.

Nous échafaudions les plans les plus incroyables – que le commandement repoussait régulièrement – pour assaillir les lieux où étaient enfermés nos camarades.

Pendant des jours, Mario Fiorentini, Lucia et moi, nous avons passé au crible la via Tasso et les rues limitrophes pour élaborer un plan qui nous aurait permis l'assaut à la prison nazie. Nous nous étions procuré les clés des immeubles qui se trouvaient devant la prison de la via Tasso et dont les terrasses dominaient la prison. Nous avions pensé à lancer de ces terrasses sur la rue et sur l'édifice des grenades, de tailles diverses. Tout de suite après, deux groupes de partisans, postés aux coins des rues, auraient dû s'élancer contre l'ennemi en tentant de pénétrer dans l'édifice et délibérer les détenus qui y étaient enfermés.

Selon notre plan, nous devions emmener avec nous de nombreuses armes à distribuer aux prisonniers auraient pu renforcer de cette façon le groupe nécessairement modeste des assaillants et contribuer au succès de notre action et à leur propre libération. Ce plan qui devait être exécuté avec les Gap du PSI et du Partito d'Azione fut toujours reporté et à la fin, il fut annulé.
À nous, il ne restait plus qu'à attendre d'être transférés en montagne.


(Suite au prochain épisode)




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22 octobre 2008 3 22 /10 /octobre /2008 00:21

M'est avis, mon cher Lucien, que ces jours de plus en plus courts te tapent sur la cafetière. En tout cas, moi, ils me fatiguent bien plus que les longues journées de l'été quand on a la lumière jusque presque minuit et que le jour se lève vers les quatre heures, si pas plus tôt. Ces jours-là, je tiens éveillé comme pour rien. Je suis plein d'ardeur, toujours actif et si je fais quand même une sieste dans l'après-midi, c'est précisément en raison de cet éveil prolongé.


C'est exactement pareil pour moi, Mârco Valdo M.I., dit l'âne en s'étirant et en mettant les oreilles à l'horizontale. Tout à fait pareil pour moi; l'été aux longs jours, je gambade, je batifole, je m'active, je suis souvent en grande joie. Mais à présent, avec ces jours trop courts, j'ai du mal à finir ma journée. Et pire encore, j'ai bien du mal aussi à la commencer. Parfois, je m'endormirais sur place et à n'importe quel moment de la journée. Et dire que ce n'est que le début...


Ne dramatise pas trop vite, Lucien. Ne dramatise pas trop vite, mon ami. On finit par s'habituer. Moi, par exemple, je m'accoutume très bien d'une petite trêve de repos dans la matinée et d'une sieste dans le début de l'après-midi. En fait, je m'entraîne pour la nuit. Et de ce fait, je me sens aussi très bien d'aller coucher plus tôt et de me lever plus tard. Le sommeil est une chose bien curieuse. D'abord, comme tu le vois, il est très élastique et je dirais même, qu'il est malléable. Il s'adapte même assez volontiers à de longues périodes d'activité – ce qui pour lui consiste bien évidemment à ne rien faire d'autre que dormir. Mais d'abord, dormir est une activité essentielle. À ne pas confondre avec se reposer. Ce sont là deux choses très différentes. Elles se recoupent parfois, mais pas toujours. On peut très bien se reposer sans pour cela dormir; on peut aussi dormir, sans pour cela se reposer. Crois-moi, pour un bon sommeil, pour dormir de façon correcte, efficiente, efficace, j'irais jusqu'à dire rentable, bénéfique, quoi... il faut y mettre du talent, car dormir, à partir d'un certain niveau, c'est tout un art. Sans doute négligé de nos jours, sans doute même, quelque peu méprisé par des ignorants ou des malades, mais c'est un art et un grand art. Souviens-toi de Virgile et de son Tytire... Le sommeil, le dormir, comprends-moi, est un des plus grands biens de l'homme et pour cela, il doit être pratiqué avec art.


Attends un peu, Mârco Valdo M.I.. Laisse-moi te suivre sur tes chemins qui ne mènent pas à Rome et si je te suis bien, je crains de comprendre que tu fais l'apologie des sommes et des sommes multiples de surcroît. N'as-tu pas entendu parler de cette crise terrible qui frappe l'humanité et qui laisse pantois plus d'un gouvernement, plus d'un puissant devenu impuissant d'un jour au lendemain. N'as-tu pas entendu que l'espèce serait en danger et que pour redresser sa barre, il lui faudra redoubler d'activités... En somme, il va falloir un mettre un coup...


J'entends, comme toi, mon bon Lucien, d'ici leur chanson : Debout les gars, réveillez-vous, il va falloir en mettre un coup, debout les gars réveillez-vous on part au bout du monde... Chanson de boy-scout et autres patronages... Chanson aux relents militaires... Bref, moi, je leur réponds en être humain conscient de son humanité et de la nécessité et de l'art et du sommeil, que s'ils veulent aller au bout du monde, ben qu'ils y aillent, mais que moi, je me recouche. Comprends-moi, Lucien mon ami, je les ai vus s'agiter comme des damnés depuis que je suis né – et sans doute était-ce déjà pareil avant ma naissance. Je les ai vu creuser leur trou avec des gestes et des cris de forcenés, pousser des hans, hans, pester, hurler, courir du matin au soir, s'agiter avant même de servir, édifier ainsi une bulle tellement gigantesque qu'elle s'en est allée au loin en les laissant le cul par terre et tout endoloris. Crois-moi ou d'ailleurs, ne me crois pas, si tu le veux, ça ne changera rien à mon propos que voici : il y a des années, peut-être quinze ou vingt ans, un jeune homme de mes amis, qui avait fait le plein d'études dans les pseudo-sciences économiques, s'en fut nanti de ses diplômes et de sa déraison travailler dans une de ces grandes banques qui manipulent des sommes astronomiques. Il m'en entretint. Il fit bien, d'ailleurs, car je lui dis à ce moment déjà que tout cela ne reposait sur rien et que tout cela n'était qu'une énorme bulle qui s'en irait dans les nuages. Bref, que tout cela n'était que du vent. Un de ces vents mauvais qui nous emportera. Enfin, qui en emportera certains, ses sectateurs, ceux qui l'auront créé de leurs essoufflements.

Et alors ?, dit l'âne Lucien un peu perplexe tout en hérissant sa crinière noire comme la boue du charbonnage, que déduis-tu de cette estimable péroraison ?









Et bien, pour en revenir à leur trou, tu sais, celui qu'ils ont creusé avec tant de gesticulations, celui dont ils attendaient tant de merveilles, et bien, ce trou, ils viennent de tomber dedans. C'était assez prévisible, ils l'avaient fait si grand, leur trou, qu'il n'y avait plus assez de place pour qu'ils puissent échapper à leur destin. Oh, Lucien, je vais te faire une confidence, ils m'ont eu un temps, ils m'ont eu en partie seulement, mais ils m'ont quand même fait courir; pas loin, pas longtemps et pas autant qu'ils l'auraient voulu, mais quand même. Juste le temps que je comprenne tout, où ils m'avaient fourré, ce qu'ils voulaient me faire faire – imagine : travailler et que je trouve une échappatoire. C'est ainsi que je suis venu te rejoindre... Mais, je peux l'avouer à présent, j'ai toujours fait la sieste. À l'école déjà, les professeurs devaient me réveiller pendant la classe... Et l'hiver, nous les hommes, et je pense, vous les ânes aussi, nous sommes comme les ours et les loirs... L'hiver, nous nous confondons dans les jours et les soirs... Il nous faut hiberner; il nous faut ralentir plus encore, et plus encore, nous activer dans l'art du sommeil.


Mais finalement, Mârco Valdo M.I., dis-moi, dit l'âne un peu décontenancé, te souviens-tu du pourquoi ? Du pourquoi tu me racontes toute cette histoire à propos d'ours, de trous, de loirs, de jours, de soirs et d'art... car, je te l'avoue, moi, je suis perdu... Je ne sais vraiment plus de quoi on cause, ni d'où l'on vient, ni encore moins, où l'on va... je finirai même par demander qui je suis...


Ohlala, mon cher Lucien, tu es bien un âne de ne plus te retrouver toi-même. Je vais t'aider par une phrase, que dis-je une pensée, appelons-la une pensée, donc, une pensée de mon ami André Isaac qui disait : « Je suis moi, je viens de chez moi et je retourne chez moi ». Et pour ce qui concerne le pourquoi, il est tout simple : les jours raccourcissent, les nuits s'allongent et du coup, on a bien moins d'entrain, plus d'envie de sommeil... Je te disais très exactement, je me cite : « M'est avis, mon cher Lucien, que ces jours de plus en plus courts te tapent sur la cafetière. En tout cas, moi, ils me fatiguent bien plus que les longues journées de l'été quand on a la lumière jusque presque minuit et que le jour se lève vers les quatre heures, si pas plus tôt. Ces jours-là, je tiens éveillé comme pour rien... » J'arrête là, mais tu te retrouves maintenant dans notre conversation. Crois-moi, il faut pratiquer l'art du somme...


Ah oui, je me souviens maintenant, mon cher ami Mârco Valdo M.I., même que tu avais continué en disant : « Je suis plein d'ardeur, toujours actif et si je fais quand même une sieste dans l'après-midi, c'est précisément en raison de cet éveil prolongé. » et que je t'avais répondu : « C'est exactement pareil pour moi, Mârco Valdo M.I.. Tout à fait pareil pour moi; l'été aux longs jours, je gambade, je batifole, je m'active, je suis souvent en grande joie. Mais à présent, avec ces jours trop courts, j'ai du mal à finir ma journée. Et pire encore, j'ai bien du mal aussi à la commencer. Parfois, je m'endormirais sur place et à n'importe quel moment de la journée. Et dire que ce n'est que le début... » Oui, oui, je me souviens. Mais tout ça ne me dis pas de quoi tu vas me causer aujourd'hui., car tu n'es pas venu sans chanson ou sans histoire quand même...


Bien sûr que non, dit Mârco Valdo M.I., que pensais-tu là. Lucien, tu le sais, on est suffisamment amis pour que tu aies confiance en moi, alors...


Alors, oui, dit Lucien, c'est comme tu le dis, mais histoire ou chanson ?









Histoire et de l'Achtung Banditen ! Encore bien. La suite. La suite, c'est-à-dire la trahison de Guglielmo Blasi et ses suites.



Vers la fin avril, les GAP centraux du Parti communiste tombèrent aux mains de l'ennemi. La grande majorité d'entre nous, y compris Spartaco, fut arrêtée en raison de la trahison de Guglielmo Blasi.

D'autres – Franco Ferri, Pasquale Balsamo, Ernesto Borghesi, Marisa Musu – avaient déjà été arrêtés suite à une confrontation armée avec la police fasciste qui était intervenue pour prévenir une de leurs actions.

La chance voulut, pour eux, que leur action fut interprétée par les policiers qui les avaient arrêtés comme une tentative de vol à main armée et que le commissaire auquel avait été confiée l'enquête fut en liaison avec le front clandestin et membre actif de la Résistance.

Toutefois quand un jour plus tard, le reste des Gap fut trahi par Guglielmo Blasi, leur situation se fit extrêmement précaire et seule la force de la résistance, qui s'exerçait même à l'intérieur de la police fasciste, réussit à les sauver.

Bien différent fut le sort de Spartaco et des autres camarades qui furent capturés suite à la trahison de Guglielmo Blasi.

Celui-ci était un petit artisan qui habitait dans une ruelle de la Suburra où il avait une famille nombreuse et très pauvre; il avait l'habitude de résoudre ses problèmes personnels par le vol et l'escroquerie.

Les Gap étaient choisis avec des critères hautement sélectifs. Chacun de nous avait été évalué soigneusement tant sur le plan personnel que sur le plan familial et social. Les doutes et les incertitudes, dans ce type de lutte, prenaient souvent, dans le chef des hommes, des tournures dramatiques. J'ai déjà raconté, effectivement, au travers de quelles incertitudes et de quels doutes pesants j'avais réussi à gagner la confiance de mes dirigeants.

Cette sélection avait été exercée à l'égard de tous es membres des Gap. Pour cela, nous ne réussîmes jamais à comprendre par quelles mailles de ce filet de contrôle, Guglielmo Blasi avait réussi à passer pour s'infiltrer parmi nous.

De fait, dans les premiers mois de la lutte antifasciste, quand il travaillait encore à la zone VI, il avait donné de bonnes preuves de soi. Évidemment, cette capacité et une sorte de courage bravache qu'il montrait parfois, avaient atténué la vigilance à l'égard de certains de ses comportements douteux. Mais on ne sut seulement qu'après que Guglielmo Blasi avait écopé dans sa jeunesse d'une grave condamnation pour des faits de droit commun.

Aussi, les premiers temps de son activité dans les Gap avaient été marqués par une certaine vivacité qui l'avait valorisé auprès du commandement. De sorte que quand, plutôt précocement, il commença à donner des signes de fatigue et même de peur, ceux-ci furent attribués à un épuisement provoqué par les dures conditions dans lesquelles nous menions notre guerre, aggravées par ses conditions familiales.

En effet, il avait de nombreux enfants, dont un en bas âge, et sa situation économique était franchement désastreuse. À l'évidence, cette condition pesa de manière déterminante sur son moral et le poussa à recourir à des moyens qu'il avait déjà utilisés dans le passé. Une nuit, durant el couvre-feu, il s'apprêtait à dévaliser un commerce. Il faut arrêté et trouvé en possession d'un pistolet et de documents allemands qui par la suite, se révélèrent faux.

Nombre d'entre nous étaient porteurs de documents semblables qui devaient servir à nous tirer d'embarras face à un éventuel contrôle sommaire au cours des rafles d'hommes de la part des Allemands ou en cas de rencontre fortuite avec un poste de garde fixe ou mobile. Il était clair cependant que face à une enquête de police, ces documents se révéleraient ce qu'ils étaient : des papiers fabriqués par les faussaires de nos ateliers.

Nous sûmes immédiatement, par sa femme, que Guglielmo Blasi avait été arrêté, mais nous pensions que c'était pour des motifs politiques. Nous prenions, chaque fois, des précautions opportunes, naturelles, chaque fois que quelqu'un tombait aux mains de l'ennemi et nous déplacions nos rendez-vous à de nouveaux endroits en demandant en outre aux camarades dont il connaissait le nom ou le refuge de trouver un nouveau logement.

Guglielmo Blasi, par contre, accusé de vol avec effraction durant les heures du couvre-feu, de port d'arme abusif et de possession de documents allemands falsifiés, eut peur et s'effondra tout de suite. Il savait que les circonstances dans lesquelles il avait été arrêté impliquaient la peine de mort selon la loi martiale allemande et, d'autre part, il se sentait condamné par la Résistance qui n'aurait certainement pas levé le petit doigt pour le sauver dès qu'elle aurait connu les causes de son arrestation; elle l'aurait même durement rejeté en lui refusant toute manifestation de solidarité, même à l'intérieur de la prison.

Son infamie et sa bassesse morale n'eurent pas de limites; en effet, fans la matinée qui suivit son arrestation, il demanda et obtint une entrevue avec Caruso, ce questeur fasciste de Rome, un des plus actifs persécuteurs des partisans et responsable d'avoir fourni aux Allemands plus de 50 antifascistes italiens pour atteindre le nombre de ceux qui devaient être assassinés aux Ardeatine. C'est pour ce crime que Caruso fut fusillé après la libération de Rome.

En quelques heures, Guglielmo Blasi avait trouvé le moyen de sauver sa peau en vendant ses camarades de lutte.

Il fut conduit immédiatement devant Caruso? Il lui raconta qu'il faisait partie des Gap et, pour lui donner la preuve qu'il disait vrai, il expliqua même les préparatifs que menaient les Gap ces jours-là pour justement liquider le questeur, en lui précisant ses horaires et ses parcours, comme il nous apparaissaient à nous qui les contrôlions pour mettre au point notre action : le restaurant où il mangeait, le chemin qu'il prenait, l'escorte qui le suivait, l'adresse de son habitation qu'il tenait secrète.

Il le mit au courant de l'organisation des Gap, des modalités de leur action, des noms qu'il connaissait, des pseudonymes, des caractéristiques de chacun de nous qui pouvaient servir à la police fasciste pour nous identifier. Il raconta dans les détails comment s'étaient déroulées nos diverses actions et en particulier, celle de la via Rasella, dont la mécanique n'avait pas encore été reconstruite par l'ennemi. En fait, les Allemands et les fascistes n'avaient pas compris que la tolite avait été placée dans le chariot et ils pensaient que l'explosion était due à une bombe lancée d'une fenêtre du palazzo Tittoni ou directement par un coup de mortier tiré des jardins du Quirinale.

Enfin, il se mit à la disposition des fascistes pour les accompagner afin d'arrêter les camarades dont il connaissait l'adresse et pour circuler dans les rues de Rome afin d'identifier ceux dont il ne connaissait pas le nom ni l'adresse.

Caruso le confia à Koch, un officier italien qui avait organisé une des nombreuses bandes de police et auquel fut réservé, après la libération, le même sort qu'à Caruso : la fusillade.

Koch commandait une bande d'ex-criminels, dont certains s'étaient infiltrés dans les rangs de la Résistance, et d'ex-partisans traîtres qui se montraient les plus féroces contre nous. Guglielmo Blasi trouva sa place naturelle dans ce milieu et de la base de la bande Koch, située dans la pension Jaccarino, via Romagna, deux jours à peine après son arrestation, il fut en mesure de mener à bien sa nouvelle tâche.

Sa chute fut – contrairement à toute prévision – tellement rapide que les mesures de vigilance n'avaient pas encore été prises par tous les camarades des Gap. En particulier, Raoul Falcioni, qui était dur este un ami personnel de Guglielmo Blasi depuis de nombreuses années et qui aurait juré de son honnêteté et de sa capacité de résister aux tortures, n'avait pas encore abandonné son habitation. Approché par Guglielmo Blasi, il pensa dès lors que son ami avait réussi à tromper les policiers qui l'avaient arrêté.

Cet après-midi-là, Raoul avait un rendez-vous avec Spartaco et Cola.

En dehors de toutes les règles élémentaires de vigilance conspiratrice, aveuglé comme il l'était par sa confiance affectueuse en Guglielmo Blasi, il l'emmena directement au rendez-vous.

Guglielmo Blasi raconta alors à Spartaco et à Cola les mêmes mensonges qu'il avait déjà racontés à Raoul. Ceux-ci les acceptèrent sur le moment, en se réservant toutefois de les contrôler dès que possible.

Puis, ils donnèrent des consignes à Raoul afin qu'il se rende à la saintebarbe, via Marc'Aurelio, pour chercher le matériel explosif pour une action qui devait se faire dans le courant de la nuit. Ils saluèrent Raoul et Guglielmo Blasi et ils s'éloignèrent. Quelques dizaines de mètres plus loin, Spartaco s'entendit appeler? Il se retourna. Autour de lui et de cola étaient alignés des hommes en chemise noire avec la mitraillette à la main qui les emmenèrent à bord d'une automobile. Ils furent conduits à la via Romagna.

La trahison de Guglielmo Blasi fut dès lors évidente pour nos camarades et il fut clair que pour eux, il n'y avait plus d'issue. L'organisation et nous encore libres, nous étions désormais à la merci du traître.

Cola avait en poche des papiers compromettants et il réfléchit à la manière de les détruire. Tandis qu' dans les corridors de la pension Jaccarino, il attendait le moment d'être interrogé, il demanda à un fasciste de l'accompagner au cabinet; laissé seul en dedans, il contrôla rapidement ses poches, déchira en tout petits bouts les feuilles qu'il avait, regarda autour de lui, tira la chasse et, couvert par le bruit de la chute d'eau, il ouvrit la petite fenêtre qui en haut donnait de l'air au local, il s'y introduisit ( pour sa et notre chance, il était fort grand et fort mince), il se laissa tomber de l'autre côté et se retrouva dans la rue, libre.

Ce fut par lui, dès lors, que nous fûmes avertis de la trahison de Guglielmo Blasi.

Entretemps, Guglielmo Blasi avait laissé Raoul; celui-ci s'était rendu à la cantine de Duilio Grigioni, via Marc'Aurelio, pour y enlever le matériel explosif et il avait reçu l'ordre de s'y rendre seul. Guglielmo Blasi ne connaissait pas l'adresse, mais il fit en sorte que Raoul fut suivi, de sorte que lui et Duilio furent arrêtés.

Guglielmo Blasi fit ensuite arrêter Silvio Serra et Luigino Pintor.

Il ne restait désormais des Gap libres, mais inutilisables, que six membres : Mario Fiorentini, Franco Di Lernia, Fernando Vitigliano, Carla, Lucia et moi.

Guglielmo Blasi se mit à nous donner la chasse ainsi qu'à tous les camarades avec lesquels il avait eu un quelconque contact politique avant son entrée aux Gap. Il en fit arrêter des dizaines. Son action frappa surtout la zone VI.

Mais se maîtres me voulaient et il fit tout pour me trouver, poussé par les primes qui étaient placées sur ma tête par les Allemands et les fascistes pour un total de 1.800.000 lires.

Il ne connaissait ni mon nom, ni mon refuge. Depuis quelques temps, j'avais abandonné la cantine de Duilio Grigioni et j'habitais dans une maison fournie par Marcello Perez, via Sambucuccio d'Alando. Toutefois, il savait que mon refuge était localisé près de la place Bologna et donc, il se mit à battre cette zone avec l'opiniâtreté de tous les traîtres. Malheureusement, sa chasse donna des résultats positifs car, s'il est vrai qu'il n'eut pas la chance de me rencontrer, son «équipe rencontra et tua en rue, comme un chien, Eugenio Colorni, un dirigeant du Parti Socialiste.

De cette façon, Guglielmo Blasi résolut ses comptes avec la police fasciste et sa situation économique. Il participa aux vols de la bande Koch et empocha les primes de ceux d'entre nous qu'il réussit à prendre.

Il a continué sa carrière même après la libération de Rome, en suivant Koch et sa bande à Florence et à Milan. À la fin de la guerre, il fut arrêté et condamné à perpétuité.

 

(Suite au prochain épisode)


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17 octobre 2008 5 17 /10 /octobre /2008 22:58

Holalaider, Holaleider, Holà le lider, Holà la laideur
Holalaider, Hola Heider, Holà le Hyder, Holà la hideur
Ho - la laideur, Laid d'air, Laid d'eau, salaud.


Qu'entends-je ? Çà jodle dans le coin. Il ne manque plus que des culottes de cuir, des chaussettes montantes et des chapeaux à plumeau. Ah, mais, c'est toi, Mârco Valdo M.I., qui fait de pareilles sonneries...


Oh, salut Lucien l'âne aux oreilles panoramiques et rotatives, je te remercie beaucoup pour la cédille... En fait, je m'essayais à chanter la dernière version française du refrain de la canzone de Riccardo Scocciante : Haider ! Haider ! Comme tu le sais, on l'enterre demain, il faut que je sois prêt à lui chanter ce petit refrain en canon avec Riccardo. Nous saluerons ainsi son envol d'eider vers l'éternité. Regarde-bien ce texte et tu verras qu'on l'a pas mal travaillé. Veux-tu que nous en fassions une analyse, question de faire la causette.


Pourquoi pas... dit l'âne en se contorsionnant pour arriver à se mordre la queue. C'est à cause des taons qui me tannent. Il doit faire orageux, les taons sont difficiles. Alors, dis-moi...


Donc posons les éléments : on salue du haut de la montagne, le dénommé Haider, ex-gouverneur de la Carinthie, qu'on incinère demain. Ainsi l'on dit : Holà Haider, mais pour jodler [je te rappelle qu'on est censé être dans la montagne en culottes de cuir, avec de grandes chaussettes et un chapeau à plumeau], il faut y mettre des « l ». Dès lors, on dira, on chantera : holà L' Haider, que j'ai transcrit, à la suite de Riccardo : Holalaider. Note qu'il n'est aucunement question pour nous (je veux Riccardo et moi, et toi aussi si tu veux de l'aider, ce bougre). Ensuite, on glisse vers Leider – le guide, en angliche : le leader . Mais aussi, l'eider, ce canard dont le duvet (et toute la bête par conséquent; malheur à lui...) est si prisé pour les couettes et les oreillers. D'où, Holaleider. Ensuite...


Oui, je comprends maintenant : le Lider, francisation de l'angliche... et en plus, ce pourrait être un chanteur... Et dans le fond, je me demande si Haider n'était pas un maître-chanteur... Je veux dire sur le plan politique...


Sans doute aussi. Mais je continue mon analyse, car on n'a pas que ça à faire... Tu as compris le mécanisme : la laideur. Bien entendu, on n'a pas d'appréciation mesquine sur son physique, dont on se contrefout, la laideur de L'Heider est purement morale; elle relève du jugement politique, éthique. Le passage de Haider à Heider vient de la chanson et du personnage de référence : Heidi. Quant au très anglophile Hyder, il vient évidemment de Robert Stevenson et de son personnage à double figure : Dr Jekill (je kille – je tue ?) et Mr. Hyde, la face mauvaise, qui donne Hyder. Evidemment, si l'on francise un peu, cela donne : Hyder = Hideur. La hideur est une forme, je dirais accentuée, de la laideur. En quelque sorte, on est monté d'un cran dans l'horrible... Retour à la laideur, qui ouvre par homophonie sur Lait d'air (on a sauté au-delà de lait d'heure), qui entraîne (référence à Trenet et Blanche – Débit de lait, débit de l'eau) Lait d'eau, qui évidemment se décline en salaud – sale eau.


Ho, ho, arrête-toi, Mârco Valdo M.I., dit l'âne Lucien en faisant des yeux aussi grands que le ventre. C'est bien assez pour moi. Tu serais capable de dériver sur la chanson de Charles Trenet et Francis Blanche et personne ne sait ni quand ni où ton aparté finirait. Dis-moi plutôt ce dont tu comptais me parler aujourd'hui...


Tu sais, mon ami Lucien l'âne perspicace, dit Mârco Valdo M.I., tu sais bien que je suis un brin obstiné – mais ça ne me différencie pas de toi, et que j'avais promis de poursuivre inlassablement les histoires d'Achtung Banditen ! Je vais donc le faire et je vais reprendre le récit de Marco Camenisch où on l'avait abandonné. Nous en étions, je te le rappelle à la fin de 1995. Je reprends au début de 1996. Marco Camenisch est toujours à la prison de Novara et il attend le printemps – car il sait qu'il n'est pas près de sortir. Tu feras spécialement attention aux remarques anecdotiques de Marco (en vert) et à celles de Piero (en jaune). Ce sont, à mon sens, des notations fort importantes pour comprendre dans quel monde est plongé Marco et aussi, combien – même enfermé dans une prison dite de haute sécurité – il continue à résister et à se battre pour défendre ses conditions de détention et celles de tous les autres prisonniers; pour défendre ses idées, ceux qui sont dans le combat à l'extérieur et même, la planète, notre planète contre les incessantes attaques de l'inhumanité capitaliste et libérale. Dans ce récit, dans cette sorte de journal de prison, on trouve deux voix : d'abord, Marco Camenisch qui salue le printemps qui s'annonce et puis, Piero Tognoli qui raconte cette petite excursion en taxi et le portrait de ce taximan qui refuse de jouer les indics...






 


Novara, 15 février 1996


Je suis ici à écrire à toute pompe, ma nuque et mon échine font mal et je ressens une grande volonté exubérante de communiquer et une énergie pétillante.

Le jour est magnifique ; le soleil entre enfin dans nos cages de tigres, que nous ne sommes pas.

D’autre part, pour parler de la presse anarchiste en général, je pense que, en plus de se remplir la bouche avec les affaires du Chiapas, il est fondamental de reprendre une solidarité qui va au-delà des fractures du mouvement. Il nous faut enlever tout espace et toute légitimité à cette attaque répressive à forte saveur propagandiste.

Pour ma part, récemment, je me suis « battu » contre un coussin de mousse haut et dur comme une brique qui me causait des insomnies, des douleurs à la nuque et des problèmes circulatoires. Après l’avoir taillé horizontalement, j’ai reçu un rapport et la note du « dommage ». Ces situations sont mon pain préféré, puisque contre une mesure stupide, utile seulement à casser les couilles, je pense faire sortir de ma plume un articulet satirique divertissant.


«  S’il vous plaît, via Sforzesca 49, la prison ». Le taxi novarais nous accueille avec sympathie. Et il se confie à nous, cordial et confiant en notre compréhension.

La Préfecture l’a menacé du retrait de sa licence s’il accompagne des prostituées de couleur dans des lieux équivoques et à des heures suspectes. « Pour moi, ce sont des clients comme les autres, pourquoi devrais-je leur refuser la course ? Ce qu’elles font ensuite, ce sont leurs affaires. »

En d’autres occasions, ils voulaient savoir par où était passé Tizio et ce qu’avait dans sa bourse Caïo. « Comme si je me mettais à fouiller les bagages de mes passagers ! Moi, mon travail, c’est taxi ; eux, ce sont des policiers, qui sont payés pour çà. » Il est vraiment furieux et il se laisse emporter, actionnant avec sûreté les vitesses sans ralentir.

Çà fait plaisir de rencontrer une personne simple, distante de l’assentiment complice ou de l’interventionnisme collaborationniste de la majorité silencieuse.

Un chaud au-revoir de fin d’hiver accompagne notre solitude dissidente. Lentement, avec un sourire en plus, nous nous acheminons vers le sarcophage.






Novara, 3 mars 1996


Les derniers rayons du soleil resplendissent encore dans ma cellule au milieu de l’après-midi. Ce n’est pas le soleil des Alpes Rhétiques, mais il quand même toujours très beau et l’air tiède presque printanier annonce déjà une petite toux de saison. Avec encore mes sous-vêtements chauds et les flambées qu’on fait faire au chauffage, j’ai quelques courtes sueurs.

A l’extérieur, ils continuent à enquêter à propos des camarades et de simples citoyens pour l’usage de la marijuana et mes correspondants me tiennent informé de cela aussi. Et dire que le cannabis est un excellent calmant des douleurs dans le cas du cancer, meilleur que les morphines ! Dans le cas aussi des patients atteints du Sida, il est miraculeux comme reconstituant par son action métabolique, par la fameuse faim qu’il provoque et que nous connaissons bien, telle que les gens qui en font usage réussissent à reprendre poids, vigueur et volonté de vivre. L’interdire est une mascarade qui sert seulement le bizenesse, comme les habituelles lois contre la médecine douce émises pour favoriser les assassins des multinationales de la pharmacie.

Par chance, je n’ai pas de problèmes d’appétit et j’ai dans ma marmite une mixture de courgette, mozzarella, tomate, origan, persil que je suis en train de cuire au bain-marie, un stratagème contre le manque d’instruments adaptés pour une saine cuisson. J’ai préparé ensuite du petit-lait qui est une partie d’une diète naturopathique qui fait peut-être du bien à mon cancer et s’il n'en fait pas, c’est de toute façon très bon. En plus du petit-lait, du bouillon de lait mêlé de jus de citron, il sort une ricotta qu’en Inde, on nomme « Panir ».

Aujourd’hui, ce petit-lait accompagné de raisins secs, de miel, de bouts de noix, je le partagerai avec Christos durant notre socialité hebdomadaire. Nous en profiterons pour continuer nos leçons de grec que petit à petit, j’assimile avec un journal du mouvement qui, relayant le texte de notre grève de la faim, parle de moi et me fait connaître même en Grèce.


Novara, 25 mars 1996


Il y a quelques jours, le 18 exactement, le magistrat de surveillance Andrea Del Nevo a communiqué à moi et à Chris la censure pour 6 mois de notre correspondance en entrée et en sortie. La disposition affirme textuellement : « Relevant que la gravité des faits pour lesquels Marco Camenisch (et Christos Stratipopoulos) est enfermé et son assignation à la Maison de la Circonscription de Novara dans la section au plus haut degré de prudente vigilance pour des raisons d’ordre et de sécurité, conduit à retenir opportune l’adoption de la présente mesure du fait que pourrait être contenu dans sa correspondance épistolaire des éléments tels qu’ils doivent être considérés comme un danger pour l’ordre et la sécurité de l’institution. »

Ce n’est pas une disposition inattendue, vu que notre compagnon anarchiste Antonio Budini, détenu à Voghera, à son retour de la farce du procès de Trento du 31 janvier, a été transféré de la section pénale à la spéciale. Notre compagnon anarchiste Carlo Tesseri aussi a été assigné à la section spéciale de Fossombrone.

Vu et constaté l’absence de contenus « clandestins » dans notre correspondance, c’est un lourd prétexte de parler de la gravité des faits et de danger pour l’ordre. Le transfert dans les spéciales est encore plus tordu et, en marquant de dangerosité un détenu, il sert pour mieux légitimer des actions persécutoires, diffamatoires et « dissuasives » de nature politique.

En réalité, par la volonté des enquêteurs Marini et Vigna et de leurs obscurs metteurs en scène retranchés dans les abysses du pouvoir, de leur état policier néolibéral, il s’agit de diffamer pour mieux persécuter. Avec un tempo suspect, ils construisent laborieusement une machinerie antianarchiste. Ils s’en prennent à la communication pour empêcher notre solidarité, nos confrontations, nos discussions et notre croissance. C’est la politique de la terre brûlée, du terrorisme psychologique, contre ceux qui osent résister et être solidaires envers celui qui est en prison.

Ces mesures administratives tendent à l’anéantissement psychique, social et physique de celui qui est détenu et entre comme çà dans le rôle d’otage, séquestré de fait et traité comme tel.

L’internationale néolibérale du complot contre le reste de l’humanité frappe de cette façon la diffusion de nouvelles et la solidarité pratiquée par nous au niveau international.

Qui sait quels retards énormes subira notre correspondance privée et publique écrite en grec ou en allemand.


Novara, 16 avril 1996


Je deviens de plus en plus anxieux, je ressens l’appréhension du prisonnier avec tant d’angoisses irrationnelles pour les ennuis de mes chers durant les voyages de visite. Certainement celle qui risque le plus dans le voyage, c’est Manuela, qui vient en voiture, mais ma mère a déjà un certain âge et elle a déjà été fort éprouvée par mon aventure.

Mais assez pensé à des ennuis hypothétiques quand les méchancetés continuent ici comme d’habitude et que ma rage croît.


Novara, 2 mai 1996


Ici, le 1er mai a été fêté par un coup de force de la part de la dictature. Ils ont retiré la « gestion » de la distribution des travaux aux détenus de l’étage, en reconfirmant ainsi qu’en raison de la faible solidarité entre détenus, la tendance totalitaire, hystérique et antidémocratique des institutions peut s’affirmer et se défouler librement. Cela n’a rien d’étrange en des temps où le 1er mai est devenu pour la « gauche » des imbéciles et des hypocrites, un jour où on fête le fait qu’on nous fait notre fête.


Novara, 27 juin 1996


Pauvre village de Cardoso, tellement frappé de deuils et de dommages dans cette dernière inondation qui n’a pas épargné les monts de la Versilia. On s’obstine à parler de catastrophes naturelles en feignant de ne pas savoir que ce climat affolé est encore notre responsabilité due à la pollution.

Pauvre Cardoso, ils le reconstruiraient dix fois avec seulement les sous gaspillés pour la sécurité à l’occasion de la « visite » chacalesque de Scalfaro. Entretemps, autour de la maison de Manuela, les flics s’entassaient par grappes, encore un peu et il en pend aux arbres, peut-être par peur d’une insurrection.

Certainement, bien payés, il est plus facile de casser le cul aux gens plutôt que d’aller creuser dans la vase et dans les détritus. Il est plus simple de réprimer les victimes des désastres que les gens qui les ont causés et qui, par la suite, empochent les milliards de la reconstruction. Figurez-vous, ceux promis au Piémont, ils les ont congelés, ceux promis à la Versilia, on verra s’ils les enlèvent du frigo.


Atmosphère pesante avant la tempête. Atmosphère d’enquête où les habituels pouvoirs forts n’ont plus de tolérance. Ce n'est pas le problème – malheureusement – d’une subversion révolutionnaire capable de renverser le sordide existant ? La répression, aujourd’hui, n’est pas l’ultime plage des dominants avant de disparaître enfin et pour toujours de la scène. Ils veulent seulement frapper celui qui a osé rompre un œuf pourri dans le panier de la démocratie. Ils veulent faire payer le haut prix de la vengeance aux incontrôlés, à celui qui ne pourra jamais être domestiqué, aux irrécupérables rebelles de l’utopie.

Annaberta aussi est consciente que Marco appartient à ce minuscule fragment d’humanité non soumise, peut disposée comme toujours à se laisser mettre les pieds sur la tête.


Novara, 21 juillet 1996


Entre un safari antimoustique et l’autre, je continue à écrire. Du reste, rien de neuf dans ce cimetière. J’ai plein de rêves, somme tout nullement beaux, à par certains où je m’éveille en riant et qui pourraient représenter le fond d’une histoire de Bohumil Hrabal.

J’ai lu dans les quotidiens le double homicide de Colonnata, où un ex-mari jaloux a tiré sur son ex-femme et sur son nouvel amour, notre compagnon Umberto. Cette nouvelle m’a beaucoup attristé et je suis triste pour Umbè, ce bon géant qui, lâchement interrompu sur le sentier de sa vie, avait trouvé la joie d’un amour.







 


C’est le sempiternel août novarais auquel depuis des années, nous nous habituons. Ville à demi-déserte que nous contemplons assis sur un banc des jardins de la gare. Trois-quarts d’heure de temps, à discuter dans l’attente du train de retour.

Annaberta n’a pas connu Umberto, mais elle reste frappée de sa fin tragique. Lui si hermétique de sa langue, mais pas de son cœur, qui de deux grimaces, l’œil vif et quatre mots de son accent carrarin pointu t’exposait un discours philosophique entre un verre de vin rouge et un soupir pour les compagnons emprisonnés ? Il était très attaché à Marco (le vieux Martino) et il fut assez blessé de son arrestation.

Un imbécile, avec un port d’arme régulier et des propositions homicides déclarées, lui a coupé la vie à coups de pistolet. Excité lâchement par quelques paysans, forts de leur culture de maître-mâle, avec l’omertà complice des carabiniers de l’endroit, il a ainsi tué Umbè et sa compagne, ex-femme d’une relation faillie désormais finie depuis un temps. Un « délit d’honneur » consommé pour venger l’abandon d’une femme qui voulait refaire sa vie avec ses deux filles et avec Umbè.

Pour l’autorité, Umberto Corsi était seulement un anarchiste. Un ennemi en moins pour le futur ? Pour ces deux fillettes, rendues violemment orphelines de mère, ce salaud homicide sera un père à détester pour toute leur vie.


Novara, 17 septembre 1996


Aujourd’hui, j’ai reçu, du Regroupement Opérationnel Spécial des Carabiniers, Section Anticriminelle de Turin, le procès-verbal de l’ordonnance de surveillance renforcée. C’est un feuillet pelure émis par le GIP du Tribunal de Rome ; les GIP sont maintenant responsables des visites, des correspondances, des téléphonades, etc.

Pour le moment, ils ont imposé « seulement » l’interdiction de rencontre et Chris a été transféré à un autre étage. Je désigne immédiatement comme mon défenseur de confiance l’avocat Lamacchia de Turin.


Le gardien à la face à gifles a une expression plus hébétée qu’à l’ordinaire. Il feint l’indifférence, mais c’est avec une satisfaction mal dissimulée qu’il nous communique le transfert de Marco à Roma Rebibbia.

Annaberta est démontée. « Comment est-ce possible ? » ; se demande-t-elle, pensant à une blague de très mauvais goût. Le trauma initial surmonté, elle met le feu à la situation. Marco a sûrement écrit un télégramme pour l’aviser de son transfert et lui épargner ce voyage à vide. Le problème est que ce texte n’est jamais parti.

Ce sont les habituelles pratiques carcérales et répressives de cette Italietta mesquine, bourbonique, fasciste, mafieuse, forte avec les faibles et faible avec les forts. Une Italietta vile et vindicative qui, de 1860 à aujourd’hui, sait récompenser les ruffians qui s’inclinent face à son autorité et punir les rebelles qui la défient la tête haute.

La mesquinerie d’un juge qui veut clôturer en beauté sa carrière en poursuivant des dizaines d’anarchistes s’ajoute à la mesquinerie de l’officier des carabiniers qui fausse les enquêtes, à celle de l’invisible directeur de la prison, pour finir au stupide garde qui se réjouit d’un rendez-vous manqué.

On discute et on se réconforte sur le chemin du retour. L’Italie est une république fascistoïde fondée sur la mesquinerie.



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10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 22:15
Monsieur Tout-Blanc
Entre nous dites, rappelez-vous
Il n'y a pas longtemps
Vous vous taisiez...


Tu te souviens, Lucien, mon bon ami l'âne à la mémoire plus grande que celle de l'éléphant, de ces « Achtung Banditen ! » qui avaient fait sauter tout un détachement de la SS dans la via Rasella en plein centre de Rome en 1944. Ce fut là un moment fort dans l'histoire de la Résistance romaine et même, européenne.


Évidemment que je m'en souviens, dit Lucien l'âne. Crois-moi, mon cher Mârco Valdo M.I., ce n'est pas quelque chose que je pourrais oublier. D'autant que c'était le récit fait par un des protagonistes, et que d'une certaine manière, on a ainsi pu ressentir – au moins en partie – ce que devait être le sentiment, la sensation... je ne sais trop comment dire, la perception d'un de ceux qui étaient engagés dans ce combat mortel. Ce n'étaient pas ces quelques lignes que l'on trouve généralement dans les livres d'histoire. Grâce à ce récit, j'ai mieux compris et les scrupules et les mobiles de ceux qui prennent la décision d'attenter à la vie d'autrui.


De fait, Lucien l'âne au cœur de lumières, dit Mârco Valdo M.I., tu parles d'or, je veux dire : tu as raison, d'autant que parmi ceux qui ont mené cet attentat, il y avait un certain nombre d'intellectuels et que tous – ou presque – étaient des militants politiques qui avaient une grande conscience du combat qu'ils menaient, des risques qu'ils courraient et des risques qu'ils faisaient courir aux autres. Et il te souviendra que l'auteur de ce récit, c'est-à-dire celui qui a conduit la charge de mort au milieu des SS, était lui-même étudiant en médecine, c'est-à-dire un futur médecin et donc, un disciple d'Hippocrate dont le principal souci était de sauver – autant que faire se peut – les hommes de la mort. Il y avait donc là un substrat solide pour une prise de conscience morale.


Personnellement, dit Lucien en redressant la tête d'un geste énergique, je ne vois pas de difficulté majeure à résoudre le dilemme apparent qu'il y a à choisir entre le choix de vie du médecin et le combat mortel mené par le résistant. En fait, c'est le même choix. Je m'explique : le médecin confronté à une maladie doit user de toutes ses possibilités pour protéger, aider, sauver son patient. Le résistant, l'activiste... est en quelque sorte un médecin social, un médecin à l'échelle d'un groupe, d'une communauté, d'un pays, d'une classe sociale, d'une société, etc... Il est d'une certaine manière dans la même position que le médecin confronté à une épidémie ou à un mal à l'échelle humaine; le seul problème – et je t'accorde qu'il est de taille – c'est que le vecteur de la maladie, ce sont des hommes. Dès lors, on peut, en effet, hésiter à pratiquer des mesures chirurgicales ou d'utiliser des « antibiotiques »... C'est l'éternelle question du mal le plus grand et du côté où l'on se trouve, du côté où l'on choisit de se trouver – serait plus juste.


Lucien, c'est tout à fait exact. C'est là une question centrale qui finit par se poser un jour ou l'autre à tout être humain. Sans aller jusqu'à assassiner un détachement de SS – on y reviendra – il me paraît que se pose la question de combattre ceux qui rendent malade la vie et la société humaine. Ceci impose évidemment des choix, impose de savoir de quel côté on souhaite se placer. Maintenant, pour ce qui est d'assassiner des SS, évidemment, les choix sont simples. Ils étaient l'incarnation de ce que Bertolt Brecht appela la « bête immonde ». C'était une simple question de prophylaxie. Ils avaient quand même quelques de millions de morts à leur actif.


Oui, oui, dit l'âne Lucien en secouant la tête, il n'y avait pas à hésiter... si et quand on en avait la possibilité... Mais dis-moi, Mârco Valdo M.I., quelle fut la suite de cette histoire ? J'imagine que les Allemands n'allaient pas rester sans réaction...


Justement, c'est de celle-ci que je vais te parler aujourd'hui. Sais-tu, mon bon ami Lucien, ce que sont des représailles ? Et plus surprenant encore, il y aurait un droit de la guerre où elles seraient – sous certaines conditions – disons, admises. Tu peux trouver cela aberrant qu'il y ait un droit de la guerre, c'est comme s'il y avait un droit de l'assassinat. Bref, comme si on disait aux assassins professionnels, vous pouvez tuer, mais en respectant certaines formes. Mais même en respectant les formes, c'est toujours un massacre. Dans le cas des résistants, la chose est vue sous un autre angle. On n'est quand même pas forcément obligé de se laisser attaquer, écraser, violenter... sans se défendre et sans tenter de chasser « l'invasor », ou l'oppresseur, ou l'exploiteur... Sans résister, y compris en usant de la force, de la ruse... Par ailleurs, on sait d'avance que toute action de défense va entraîner de la part de l'autre partie (ici, les SS, les nazifascistes) des représailles, des mesures renforcées d'oppression... Mais faut-il pour autant renoncer à se défendre et à se débarrasser de ces malfaisants ?



Fosse Ardeatine
"Représailles" : 335 assassinés


Je pense bien, dit Lucien l'âne qui en a vu d'autres depuis le temps. En somme, que veux-tu dire ? Qu'il ne faut pas résister sous prétexte que ça dérange l'ennemi ? Sous prétexte qu'il deviendrait encore plus méchant ? Crois-moi, c'est une position absurde que de se résigner. Je ne dis pas qu'il faut jouer aux kamikazes, je ne dis pas qu'il faut foncer pour foncer, je dis qu'il faut agir mais en tenant compte de ses propres capacités d'action... mais à partir de là, tous les moyens et tous les moments sont bons. Voilà mon opinion.


Je la partage complètement... Cependant, restons-en là, pour l'instant, mon bon Lucien, si tu le veux bien. Que je te fasse connaître la suite du récit de Rosario Bentivegna.


L'état d'isolement dans lequel nous vivions nous empêcha de nous rendre compte du bouleversement qui avait frappé les autorités allemandes. Dans la ville, tout semblait tranquille, le bruit des représailles ne suinta qu'une heure après que les Allemands ne les aient menées à leur terme. Avant même que ne fussent passées 24 heures depuis l'attentat et sans qu'aucun avis ou communication de fut donné à la population et aux forces de la Résistance, les Allemands commencèrent à tuer aux Fosse Ardeatine 335 Italiens.

Pour nous, le 24 mars se passait sans événement particulier.

Avec les Cortini, Carla et moi avions quitté les amis juifs qui nous avaient hébergés et – d'accord avec le Commandement – nous décidâmes de retourner à la cantine de Duilio, qui était, sans aucun doute, moins dangereuse que la maison de nos hôtes. La ville, durant cette journée, gardait son calme stupéfié et peureux des jours précédents, triste et pesant,malgré le soleil de ce début de printemps.

Ni à nous ni à la majeure partie des Romaines, l'atmosphère de ce 24 mars ne laissait deviner la tragédie qui se déroulait entretemps entre la via Tasso, Regina Coeli et les Fosse Ardeatine. Des prisonniers politiques, des Juifs, des hommes innocents payèrent durant ces heures l'honneur d'être Italiens et de ne pas être fascistes.

Le Commandement allemand – nous le savons par les procès et les mémoires – avait perdu son calme et, sans céder aux réquisitions apocalyptiques d'Hitler, avait décidé que faire.

La nouvelle d'éventuelles représailles, parvenue au Vatican le 24 mars à 10 h 15, n'amena pas le Pontife qui régnait alors ou ses informateurs à intervenir auprès des autorités nazies pour obtenir des informations et empêcher le massacre ou modifier de quelque manière la criminelle décision du Commandement allemand.

Kappler, qui avait en quelques heures mis en place le massacre et était opposé à son exécution dès 2 heures de l'après-midi du 24 mars, ne voulut pas l'annoncer aux Romains. Plus tard, Kesselring expliquera son comportement par sa préoccupation que la Résistance romaine aurait pu prendre des initiatives politiques ou militaires pour empêcher ce nouveau crime.

L'assassinat fut accompli, donc, avant que n'en fut donnée la nouvelle à la population. Dans des circonstances similaires en Europe, les nazis n'invitèrent publiquement quasi-jamais les activistes à se présenter avant de déclencher des représailles; à Rome aussi, leur intérêt les porta à agir de la façon la plus vile et la plus cruelle, non seulement en raison de la peur confessée par Kesselring, mais aussi car ils volaient frapper et terroriser toute la ville qui, en bloc, s'était refusée à la collaboration et résistait activement.

Pour les nazis, les ennemis n'étaient pas seulement les partisans, mais toute la population romaine qui était la matrice des partisans.


Panorama romain


Nombre de fois, depuis ces jours-là, nous nous sommes demandé – ou on nous a demandé – ce que nous eussions fait si l'ennemi avait accepté nos vies en échange de celles de nos camarades qui se trouvaient dans leurs prisons.

Il est trop facile – ou trop difficile – de répondre a posteriori. Il est probable que face à la menace stupéfiante de ce crime, l'un de nous, ou peut-être tous, nous aurions préféré mourir à la place des Martyrs des Ardeatine. Il est vraiment difficile de dire « après », si nous nous serions spontanément présentés ou si on aurait attendu qu'on nous en offre d'abord l'opportunité.

La mort de centaines d'hommes, liés à nous par la lutte et pour lesquels nous étions déjà prêts à mourir, ou d'innocents, coupables seulement d'être des Juifs, ou des carabiniers, ou qui avaient eu la malchance de se trouver en prison ce jour-là, aurait pu provoquer chez certains, nombreux, peut-être chez nous tous, un tel bouleversement de la conscience qu'il en perde de vue le comportement juste. Aujourd'hui, nous savons qu'il était de notre devoir de ne pas nous présenter à un appel de l'ennemi qui nous eût offert la vie des otages en échange de la nôtre; nous savons aussi que nous aurions déclenché une bataille furieuse, au risque d'en mourir tous, pour arracher à l'ennemi les victimes qu'il avait déjà désignées. Nous aurions certainement obtenu l'appui de tous les Romains et en particulier, des proches et des amis des emprisonnés, les victimes les plus probables du massacre menaçant. C'était une expérience que les Allemands avaient déjà expérimentée à Rome au Moyen-Âge; Kesselring se montra plus avisé que Barberousse, même s'il savait que le pape Pacelli1, régnant du temps de l'Europe de Hitler, était bien différent du fier pontife Alexandre III2.

Pour toutes ces raisons, nous ne fûmes pas invités à nous présenter et les nazis, accomplirent leur crime en silence avec la complicité de ceux qui, en ayant été informés avant que ça n'arrive, ne le dirent pas à tout le monde.



« Dans l'après-midi du 23 mars 1944, des éléments criminels ont commis un attentat en lançant des bombes contre une colonne de la police allemande en transit par la via Rasella. Suite à cette embuscade, trente-deux hommes de la police ont été tués et autant blessés. Cette vile embuscade fut exécutée par des communistes-badogliens. Les enquêtes sont encore en cours pour déterminer jusqu'à quel point ce fait criminel peut être attribué à l'incitation des Anglo-américains. Le commandement allemand est décidé à briser l'activité de ces bandits scélérats. Personne ne pourra saboter impunément la collaboration italo-allemande récemment affirmée. Le commandement allemand a pour cela ordonné que pour chaque Allemand assassiné dix criminels communistes-badogliens seront fusillés. Cet ordre a déjà été exécuté. »

Nous lûmes cela le 25 mars 1944 à midi, sur le Messaggero qui venait de sortir et que nous avions acheté dans la via del Tritone, presque au coin de la via Rasella.

La sentence était déjà exécutée : des centaines de nos camarades partisans, conscients, avaient été exécutés avec quelques innocents. Nous cherchâmes à prendre immédiatement contact avec notre commandement; il nous semblait qu'un tel crime ne pouvait rester impuni. Nous pensions, et le commandement des GAP fut d'accord avec nous, que nous aurions dû lancer immédiatement notre riposte. Les Allemands devaient savoir que les représailles ne nous étoufferaient pas et qu'à Rome, comme dans d'autres pays d'Europe, leur férocité était seulement un moyen de centupler leurs ennemis.

Il nous fut demandé si nous aurions été capables de répondre à l'assassinat des « 320 »3 par u acte de guerre semblable à celui de la via Rasella. Effectivement, nous avions déjà mis au point une action – pourtant fort risquée – contre un camion qui transportait le corps de garde de la Gestapo de Regina Coeli à la caserne et vice-versa. Nous avions déjà attaqué ce détachement devant la prison de Regina Coeli , en décembre, sans toutefois le détruire.

Les Allemands n'avaient pas modifié leurs horaires, mais depuis lors, il était impossible d'attaquer le détachement en face de la prison comme nous l'avions fait la première fois, car, lorsqu'arrivait la relève de la garde, nos ennemis prenaient le contrôle de la placette qui surplombait l'entrée de Regina Coeli à partir de laquelle nous avions conduit l'action précédente. Il fallait dès lors attaquer le camion en mouvement. Cela se révéla difficile car sur le véhicule, les Allemands se tenaient, pendant tout le trajet, avec leurs fusils-mitrailleurs pointés vers l'extérieur. Nous avions étudié deux endroits d'où les attaquer : un se trouvait sur le lungotevere Sangallo, face à la place dei Fiorentini, où entre autres, avait habité, avant d'être fusillé, Guido Rattoppatore; l'autre était la place Tassoni qui l'élargissait vers le corso Vittorio, près du pont où débouchaient de nombreuses rues et ruelles et où – nous l'avions noté – les allemands ralentissaient l'allure.



Rome : Il Tevere - le Tibre


Nous choisîmes la place Tassoni comme champ pour notre nouvelle bataille. L'attaque, comme je l'ai dit, se présentait comme particulièrement risquée pour diverses raisons. D'abord, en raison de l'extrême prudence, la véritable inquiétude même, avec laquelle les nazis se déplaçaient. Il ne faut pas oublier que nous avions déjà frappé fortement précisément ce détachement et que, du reste, depuis déjà de nombreux mois, mais surtout depuis la via Rasella, les Allemands se déplaçaient à travers la ville avec leurs armes pointées et prêtes à tirer. En outre, le camion parcourait son chemin à une vitesse soutenue, et donc, comme l'attaque devait être menée de différentes endroits de la place, chacun de nous était exposé à nos propres coups en plus de la réaction de l'ennemi.

Cela peut paraître étrange, mais véritablement nous ne nous préoccupions plus du fait de mourir; l'unique but de notre vie, ces jours-là, à ce moment, était seulement de frapper le plus durement possible, quel qu'en fut le prix. Le problème de notre survie était un problème qui n'existait pas.

Les quatre qui devaient mener cette action étaient Mario Fiorentini, Franco Di Lernia, Fernando Vitagliano et moi. Carla et Lucia nous apporteraient les armes; chacun à un endroit différent de la place Tassoni et elles nous les remettraient quelques instants avant que le camion n'arrive, juste quand nous le verrions tourner du lungotevere sur le corso Vittorio.

Ensuite, elles resteraient sur place pour nous fournir, autant que nécessaire et possible, la couverture.

Le commandement des GAP accepta ce plan. À d'autres équipes furent confiées d'autres tâches qui devaient être menées en même temps que notre action. La date fut fixée. Il fut établi que l'action se déroulerait à midi le 28 mars.

À 11 h 45 ce jour-là (chacun de nous était à son poste depuis environ un quart d'heure), arriva – hors d'haleine – une estafette. Ordre péremptoire de suspendre notre action et de rentrer à nos bases. Les pressions de certains secteurs du Comité de Libération Nationale, qui s'étaient laissés intimider par les représailles nazies et qui avaient saisi cette occasion pour leurs résipiscences attentistes, avaient eu le dessus sur la Junte Militaire du CLN, qui était composée d'Amendola, de Bauer et de Pertini.

Ce fut seulement quelques jours plus tard qu'on nous demanda de reprendre nos activités de guerriers dans la ville, quand, suite à une dure bataille politique, on réussit à écarter ce néo-attentisme. Toutefois, l'effet politique et militaire qu'aurait pu avoir une réaction immédiate très dure aux représailles ennemies était désormais annihilé.


1Pacelli : il s'agit de Pie XII, le « Monsieur Tout Blanc » de la chanson de Léo Ferré. « Monsieur Tout-Blanc / Entre nous dites, rappelez-vous / Il n'y a pas longtemps / Vous vous taisiez... »

2Orlando Bandinelli (1105 – Sienne ; 1181 Civita Castellana), élu pape sous le nom d'Alexandre III, mena tout au long de son règne un combat sans merci contre l'empereur Frédéric Barberousse, qu'il chassa de Rome et contre d'autres rois. C'était un pape à poigne.

3« 320 » : C'est seulement à la Libération qu'on sut que les nazis, aux Ardeatine, avaient tué non 320, mais 335 Italiens.

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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 23:12

Ohlala, lala, lala... dit Mârco Valdo M.I., qu'est-ce que je suis fatigué. Ce doit être la saison, ce doit être ces jours plus courts...

 

Oh oui, dit Lucien l'âne en baillant de toutes ses dents blanches comme le sel de cuisine et en montrant de ce fait une langue râpeuse et longue comme une langue d'âne. Moi aussi, ces jours qui raccourcissent me fatiguent et arrivé en fin d'après-midi, au moment qu'on appelle entre chien et loup, je me traîne et j'aspire à retrouver ma litière.

 

Et avec çà, çà va empirer, dit Mârco Valdo M.I.. Il faudrait se résoudre à hiberner, ce serait la meilleure solution. Mais malheureusement, ni toi, ni moi, ne sommes assez gros pour passer l'hiver sans manger. Dormir, sans doute, y arriverait-on, tous les deux, mais sans manger et sans boire. Là, c'est impossible, carrément. Tu vois, Lucien, tu aurais mieux fait de te transformer en ours.

 

Oui, oui, sans doute, sans doute. Mais quand même, dit l''âne en se regardant dans la flaque d'eau à ses pieds, je me vois mal en ours, surtout avec de telles oreilles. Et crois-moi, mon ami Mârco Valdo M.I., j'y tiens à mes oreilles, elles me plaisent bien mes oreilles d'âne. Et ce n'est pas là une coquetterie comme peuvent en avoir les dames qui ne veulent pas se laisser couper les cheveux. Les cheveux, ils repoussent... Les oreilles d'âne, jamais. D'accord, je te vois venir avec cette idée saugrenue que je pourrais toujours me faire greffer mes oreilles d'âne sur ma tête d'ours... De quoi aurais-je l'air ? Dis-le moi, toi...

 

En effet, ce serait une idée de greffer tes oreilles d'âne sur ta tête d'ours., dit Mârco Valdo M.I. en riant. Cependant, je ne suis pas spécialiste des greffes, surtout d'oreilles d'âne sur des têtes d'ours, mais justement, n'y aurait-il pas un risque de rejet ? Tu aurais l'air de quoi en ours qui aurait perdu ses oreilles d'âne ?

 

Et ce n'est pas tout, que ferais-je de mes pieds ? Tu me vois, dit l'âne si désespéré qu'il en plie les genoux, avec des pieds d'ours. Non, ce n'est pas possible. Franchement, je ne pourrais pas; je tiens trop à mes sabots d'Hellène.

 

Je te comprends, dit Mârco Valdo M.I.. Tous comptes faits, il vaut mieux que tu restes âne. Oublions cette histoire d'ours mal emmanchée. D'ailleurs, j'étais venu pour une tout autre histoire, que je compte bien te raconter, si tu as le temps et la patience de m'écouter.

 

Mais enfin, dit Lucien l'âne en reprenant son calme, je suis venu pour çà. De quoi vas-tu me parler aujourd'hui ? Il me semble que tu devrais revenir aux histoires d'Achtung Banditen ! D'une part, j'ai envie de connaître la suite de ce feuilleton et d'autre part, il me semble aussi que tu t'es promis d'aller au bout du livre de Marco Camenisch et aussi de ne pas nous laisser dans l'incertitude quant à la suite de l'attentat de la via Rasella.

 


 


Mon ami Lucien, tu as très bien compris tout cela, dit Mârco Valdo M.I., et il faut y ajouter aussi que je voudrais te faire connaître encore quelques lettres de prison de Carlo Levi. Je suis donc très loin d'avoir fini. Mais pour aujourd'hui, je vais reprendre le récit de Marco Camenisch où nous l'avions laissé, c'est-à-dire à la fin de l'année 1994. Il est toujours en prison à Novara et l'année nouvelle est venue. Je saute la période des fêtes et son feu d'artifice, que Marco Camenisch déteste. À ce propos, que penses-tu des feux d'artifice ? Moi, j'aime assez les voir et Carlo Levi raconte un merveilleux concours de feux d'artifice à Palerme, qui, si j'ai bonne souvenance, aurait lieu chaque année à la fête de la sainte locale, qui devrait bien être Rosalie. Encore une à qui on a dû arracher la pointe des seins avec des tenailles ou alors, qui a fini sur un bûcher... C'est toujours ce genre d'affaire qui arrive aux saintes. C'est d'ailleurs pour ça qu'elles sont faites saintes. Je vois à ton œil que tu aurais des ambitions en ce domaine; je crois percevoir comme une envie de sanctification... Mon ami Lucien, méfie-toi, les saints aussi vont en enfer... C'est Dante qui l'a dit...

 

Arrête, mon cher Mârco Valdo M.I., de te moquer de moi. Je ne suis saint, ni apôtre, je ne suis même pas l'âne ermite, je n'ai aucun penchant pour la gloire ni pour la rôtissoire. Je veux juste écouter ton histoire.

 

Tu as bien raison, mon ami Lucien, nous voici donc au début de 1995. Je vais commenter passage par passage et tu pourras faire de même. En plus, et par correction intellectuelle, je te signale que je ne peux reprendre tout le texte et que donc, je ne t'en lis qu'une sélection. J'espère seulement que mon choix sera le bon; sinon, il y a toujours le livre complet que tu peux lire par toi-même. Bref, on passe les fêtes et les débuts de janvier. Marco Camenisch ne va pas bien. Il se plaint de maux terribles qui l'accablent et qui ne sont pas trop soignés dans cet univers carcéral. Cela fait partie aussi du destin du prisonnier.

 

 

Novara, 27 janvier 1995.

 

Depuis hier soir, d’un coup, je me sens à nouveau inquiet. De mauvais présages. Ce doit être le soudain changement atmosphérique, on est passé de l’obscurité humide du brouillard et de pluie au clair et sec soleil d’aujourd’hui.

Je suis moins en forme car je me suis rompu le genou. Au milieu d’une course tranquille, ma rotule s’est barrée, comme si j’avais un morceau de savon dans les os. Une douleur de la Madone, une hémorragie interne, un genou rigide et gonflé. Cela le 3 janvier. Je renonce pour çà à courir ou, mieux, à sautiller avec circonspection et méfiance.

Au moins, le travail pour Marcello avance. ...

Assis de travers, toujours en tension pendant quatre heures d’affilée, lorsque j’arrête d’écrire, çà me fait mal aux os et aux membres de droite. C’est pourtant l’unique solution pour laisser passer un peu de lumière sur ma feuille et, je me répète, une machine à écrire serait plus salutaire et moi, plus efficace. Le fait est que, ayant la glande surrénale droite gonflée par une tumeur interne, c’est sur la colonne que se concentre la tension de ma position malsaine.

 

Ensuite, comme tu vas le voir, notre ami Marco Camenisch... Oui, je dis notre ami et cela pour plusieurs raisons. La première, c'est évidemment que je suis solidaire de son combat et même, que je l'approuve et que je le soutiens du mieux que je peux en te racontant son histoire. Et comme tu le sais, pas à toi seulement. Il y a d'autres oreilles qui m 'écoutent et d'autres yeux qui lisent derrière mon dos. La deuxième raison est qu'à force de le fréquenter – tu penses que j'ai mis du temps à le traduire ce livre, j'ai fini par le considérer comme une personne très proche, presque directement palpable; bref, comme un ami.

 

Moi aussi, dit l'âne Lucien en tapant du pied dans la flaque d'eau juste pour jouer, j'ai ce même genre de sensation. Je le vois d'un œil très amical cet ami qui souffre.

 

Donc, je disais, dit Mârco Valdo M.I., Marco Camenisch, même en prison, continue à se soucier du monde comme il va (mal) et à essayer de contribuer à la réflexion collective. Son billet du 21 mars 1995 en est un exemple.

 

 

Novara, 21 mars 1995.

 

Le mur de Berlin est tombé et certains en sont encore la bouche ouverte. Cet écroulement a mis et a créé aussi une tension positive vers le changement et l’ouverture mentale. L’exigence de nouveaux modes d’agrégation et de résistance, sans se mettre à l’abri et sans se pervertir, est peut-être née. Mais quoi qu’il en soit, ceci nous fait réfléchir à notre dépendance vis-à-vis de la société du spectacle et de la grande frousse qu’elle induit d’avoir du mal, de la faim et du sang en raison des désagrégations d’un système brinquebalant qui parvient toutefois encore à se maintenir. ... On sent le « souffle sur son cou » des désagrégations et des crises toujours plus proches et répandues ? ... il vaut mieux tisser des relations uniquement entre des individus essentiels. Si ensuite meurt un de nos journaux, qu’importe ? ... Je pense que l’essentiel N’EST PAS DANS LE BESOIN de journaux, hebdomadaires et encore moins, quotidiens, avec leur énorme gaspillage de ressources et d’énergie.

Si nous sommes d’accord que nous sommes mal pris et peu nombreux, je pense que ressources et énergies doivent plutôt aller directement à la survie et à la création en petit de solides bases économiques, sociales, culturelles individuelles et collectives. Si nous cherchons seulement à perfectionner et à étendre la discussion / communication médiatique non reliée à la vie réelle, nous devons d’abord nous relier à l’INTERNET.

 

 

Nouveau bond dans le temps. On arrive à la fin mai avec un texte de Marco Camenisch qui aborde la question des technologies nouvelles dans la vie quotidienne. Je te rappelle, mon cher Lucien, dit Mârco Valdo M.I., que nous sommes en 1995. Il y a plus de dix ans. Il met en cause les appareils électro-ménagers et bien entendu, tout ce qui va advenir de la téléphonie mobile. Et il voit clair: au bout de leur progrès... ce sont eux qui gagnent. J'ajoute : de l'argent. C'est d'ailleurs la seule chose qui les intéresse. La technologie n'est pas neutre, dit-il. Et là, c'est sûr, Marco Camenisch a raison. Il s'interroge aussi sur l'arme mortelle qu'est la communication de masse... Pas seulement, parce qu'elle arrive à porter au pouvoir les Sourires (ils sourient tous sur les écrans...) qui nous écrasent, mais aussi car tout simplement, elle rend con et elle mange le peu de temps que l'on a pour vivre. Le temps libre (plus encore en prison), voilà l'ennemi pour le système, voilà ce qu'il veut éradiquer. Le temps vraiment libre, celui où l'on ne consomme rien d'autre que le temps lui-même et le simple bonheur d'exister, ce temps-là doit être banni. D'abord, car il ne rapporte rien (on ne consomme pas et un temps qui n'est pas de l'argent est un temps inutile et nuisible aux yeux du système) et ensuite, car il libère les pensées qui se mettent à vagabonder – et çà, pour le système, c'est vraiment très dangereux. On ne sait jamais où une pensée pourrait bien aller... Mais écoutons ce que dit Marco Camenisch.

 

 

 

NOVARA, 28 mai 1995.

 

Une période de malaises avec abcès, faiblesse et refroidissements surmontée, je retrouve cette vigueur qui me fait me jeter avec un enthousiasme hargneux dans des travaux que je considère utiles à notre cause. J’ai traduit une « perle » des doctoresses Sibylle Meyer et Eva Schulze contre la diffusion massive de bidules électriques et électroniques dans les maisons et les effets collatéraux sur la vie familiale.

Leur texte me paraît contraindre à réfléchir sur la réalité technologique actuelle depuis que dans les années cinquante, on avait commencé à diffuser les électrodomestiques, massivement répandus dans les années soixante et accompagnés dans les années quatre-vingts, des machins électroniques dans le secteur de la communication - information. Une invasion en bonne et due forme.

En fait, les personnes conscientes et lucides devraient au moins critiquer fondamentalement les lieux communs liés à l’idée que la technique nous est utile, qu’elle nous aide, qu’elle nous soit indispensable et qu’elle fait désormais quasiment partie de notre structure biologique et psychologique.

Accepter le développement de la technologie dans notre vie quotidienne devient dès lors en effet un recul féroce et autodestructeur vers des formes nouvelles et sophistiquées d’esclavage et de dépendance totale. Il y a conflit entre nos besoins réels, autodéterminés et responsables, les individus et les collectivités qui sont dépouillés de toute autonomie réelle au profit d’une inarrêtable dégradation du milieu et du renforcement des sempiternels pouvoirs économiques.

Si une lutte ne peut nous libérer au quotidien de la technique et de la technologie qui nous submergent, c’est une lutte inutile et perdue au départ. Les grandes aspirations que tous comptes faits, nous désirons, ce sont la garantie de survie pour tous les êtres de la Planète, en ayant une vie digne de ce nom. La technologie n’est pas neutre. Elle est l’expression intime de l’Etat, du pouvoir, de l’exploitation, du patron, du mode de production industriel. Au bout de leur progrès et de leur développement, il y a seulement leur produit. La technologie n’est pas au service de l’homme et du monde, mais bien au contraire, à celui de ceux qui gagnent dans le « progrès » et le « développement ».
La consommation médiatique elle-même, pour les adultes et les enfants, devient un succédané
mortel de la communication. C’est du temps soustrait à la vie quotidienne et une arme mortelle pour la domination globale.
Il est logique que l’acceptation de la technologie de la part des jeunes et des très jeunes soit absolue. Ce sont les premières générations élevées et « éduquées » par la consommation, le conditionnement et le plagiat médiatique et global.










Dis-moi, Lucien mon ami l'âne aux pieds noirs et luisants comme tes yeux, dit Mârco Valdo M.I., aimes-tu les enquêtes policières ? Je veux dire les énigmes, les investigations et toutes ces sortes de choses. Bien entendu, comme histoire, pas dans la réalité.

 

Heu, oui, j'aime assez essayer de démêler certains écheveaux, dit l'âne.

 

Et bien, Marco Camenisch va t'en raconter une d'histoire du genre. Mais aussi, tu verras l'envers du décor. Je n'entrerai pas dans les détails, à toi de démêler, mais je dirai cependant que c'est en quelque sorte une enquête a contrario. Une enquête pour trouver comment la police crée des complots, comment la police mouille des gens, comment la police – sur ordre, pour des raisons d'État, pour protéger certains... puissants – maquille la réalité, invente des crimes ou fait une mise en scène pour camoufler les vrais coupables. J'insiste un peu, car derrière bien des affaires où l'on accuse des militants qui luttent contre le système, derrière les plus grands attentats, il y a une mise en scène, il y a la nécessité de créer et de désigner des boucs émissaires, des « coupables », la nécessité de lancer des chasses aux sorciers et aux sorcières ou comme on entend maintenant le plus souvent, ces fameuses chasses aux terroristes, dont on nous rebat les oreilles. Mais écoute l'histoire ...

 

 

Novara, 17 juin 1995.

 

Quand j’étais dans la superprison de Livourne, en 1993, j’ai rencontré le compagnon Orlando Campo et j’ai étudié attentivement son mémoire en justice sur l’enlèvement Silocchi. Je suis arrivé à la conclusion que ce feuilleton télévisé judiciaire est un fruit vénéneux de la « raison d’Etat », en ayant développé et produit une théorie et une sentence infâmes.

Mais analysons les faits.

En 1989, dans la province de Parme, avait été séquestrée la femme d’un entrepreneur. Dans le cours des négociations – inabouties – pour la rançon, fut remise au mari une oreille de sa femme, aujourd’hui encore disparue. La police présume qu’elle est décédée pendant sa détention par suite de mauvais traitements et de maladie.

En 1991, après des enquêtes à sens unique dirigées contre des prolétaires sardes, sur base de la théorie de la bande « sardo-anarchiste-méridionale », ont été arrêtés quatre prolétaires sardes, un anarchiste calabrais, un anarchiste arménien et sont recherchés une anarchiste étasunienne et un anarchiste sicilien, encore en liberté.

En 1994, le tribunal des assises de Parme, malgré leur évidente extranéité aux faits reprochés, condamna ces quatre personnes. Pour les prolétaires sardes : F. Goddi, G. Sanna, A. Staffa, F. Porcu, pour la compagne Ann Rose Scrocco (libre) et pour le compagnon arménien Gregorian Gagarin : la perpétuité. Pour Orlando Campo : 22 ans. Tandis que Giovanni Barcia (libre) est acquitté. Par la suite, au début février 1995, le tribunal d’appel de Bologne, non seulement confirma les peines, mais condamna à perpétuité aussi le compagnon Giovanni Barcia.

Ainsi fut avalisé la théorie de la fantomatique bande « sardo-anarchiste-méridionale », fondée essentiellement sur d’évidents montages policiers, et en plus, maladroite. En créant des boucs émissaires, on veut couvrir la vérité du séquestre Silocchi, en laissant volontairement de côté des indices qui conduisent vers des noms haut-placés des milieux socio-économiques, politiques, religieux et en ajoutant un nouveau chapitre à la sale guerre antisarde et antianarchiste. Le tout dans un style « parfait » et bien éprouvé de guerre psychologique et de prévention contrerévolutionnaire.

Il n’existe pas de preuve. L’accusation et le jugement se basent sur des insinuations, des préjugés de « bonne » et de mauvaise foi, un zèle persécutoire et arbitraire de la part des enquêteurs et des juges. Ce sont les dépositions des officiers de la répression qui rapportent des « confidences » qui leur ont été faites, selon leurs dires, sans procès verbaux d’aucune sorte, par un « collaborateur », condamné pour une autre séquestration, qui aurait à son tour recueilli ces « confidences » de son frère.

Ce frère, déjà décédé au temps des « confidences » en question, aurait soutenu avoir participé à la séquestration Silocchi. Au procès de Parme, le « collaborateur » ne parut pas à l’audience. Il se présenta, par contre, à l’appel de Bologne et il démentit nettement avoir jamais fait des « confidences » sur l’enlèvement Silocchi.

Des ossements humains et un anneau d’or ont été retrouvés dans la ferme des prolétaires sardes condamnés. Les expertises ne sont pas arrivées à établir s’ils appartenaient à la victime et un approfondissement refusé à Parme, a été par contre concédé par la Cour d’Appel de Bologne. Des dépositions à l’audience par un capitaine des Carabiniers et par le mari de la victime, il ressortit que ce dernier versa à ce capitaine des carabiniers 50 millions de lires pour payer un informateur sarde connu (lié aux services, déjà arrêté avec un autre sarde, qui se révéla lié aux tueurs de la « UNO blanche »), entretemps tué par fusillade par les forces de l’ordre elles-mêmes, dit-on. C’est cet informateur qui récupéra des ossements humains dans un cimetière du milieu pugliese, pour les transporter, les déposer et les faire trouver dans le terrain choisi par les « enquêteurs ».

Il y a la reconnaissance d’un des premiers séquestreurs, un compagnon anarchiste qui, selon la police, aurait été tué – avant l’arrestation des autres membres de la présumée bande – par l’explosion d’une grenade, destinée à une questure de Rome. Il avait été « reconnu » par un témoin de l’enlèvement sur une vieille photo en blanc et noir superposée à la photo d’un uniforme. Il est exact que les accusés se connaissaient plus ou moins entre eux et qu’ils étaient proches par leurs moitiés ou leurs activités politiques.

Il est exact qu’ils avaient des parents ou des amis inculpés, arrêtés, sous enquête, poursuivis et jamais « coincés » jusqu’à ce moment.

Il n’y a pas de preuves, il n’y a pas d’indices.

Il y a au contraire les preuves que les indices sont faux, fabriqués et extorqués.

L’avancement du débat du procès paraissait de bonne augure, en cohérence avec le moment particulier où à Bologne, avait été démasquée la pratique criminelle de l’appareil policier et judiciaire de cet Etat stragiste1, de l’usage des repentis pour condamner des personnes étrangères aux faits qui leur étaient imputés et de l’utilisation des appareils de la « sécurité » à des fins stragistes et subversives, des actes pour légitimer une répression forte et raciste.

Au Pilastro, un quartier « mal famé » et prolétaire de Bologne, il y a quelques années, trois carabiniers furent assassinés à coups d’armes à feu. Trois prolétaires furent accusés sur base des « dépositions »  d’une repentie qui, avec trois versions consécutives et divergentes, avait démontré de façon éclatante qu’elle était sevrée aux faux documents des policiers et des magistrats.

Vers la fin 1994 pourtant, quelques fonctionnaires de la questure de Bologne furent arrêtés. La dénommée bande de la UNO blanche, la Fiat Uno habituellement utilisée lors de leurs actions. Sous l’évidente couverture des mêmes appareils d’Etat, la bande a perpétré pendant plusieurs années des attaques armées contre des supermarchés (de la rouge « COOP ») et des banques, en tuant de façon préméditée et avec la facilité inouïe, typique des professionnels des agressions armées, clients, employés et passants ; perpétré divers attentats racistes contre des Gitans, des gens de couleur et tué les trois carabiniers du quartier Pilastro.

Les arrêtés, certains même frères, firent un concours à qui admettait de plus en plus, à qui pouvait décharger les autres. Attitude naturelle et cohérente de professionnels avec licence de tuer en tirant dans le dos des gens désarmés en fuite, de torturer dans leurs casernes des pauvres gens sans défense, de qui a toujours raison, même quand il ment.

Les différents argousins de la justice durent relâcher les trois prolétaires accusés du massacre du Pilastro.

Tenant présent à l’esprit que les compagnons condamnés à Parme avaient été en leur temps accusés pour le massacre du Pilastro, il fallait espérer un minimum de lueur de conscience juridique de la part du prétendu « Etat de droit démocratique ». L’utopiste soussigné (et pas seulement lui) pensait à une trace minimale de pudeur et de bonne foi pourtant rarement rencontrée dans les actes et la conduite éthique de personnes qui font carrière dans les institutions de pouvoir de ce régime.

Et bien non, pas le minimum de pudeur ! Les Messieurs du tribunal ont donné libre cours à leurs plus bas instincts homicides, réactionnaires et vindicatifs, pardon, je voulais dire à leur « libre arbitre ». Une monstruosité non seulement juridique qui a emmuré vives six personnes et contraint deux autres à la fuite et à l’exil à vie.

Rien là d’étrange et de surprenant et la juste indignation comme fin en soi est tout à fait inutile. C’est la guerre d’un modèle totalitaire de « vie » sociale à sens unique, avec sa hiérarchie, son oppression, son exploitation et son anéantissement. La guerre des patrons, de leur Etat, de leurs serfs contre les peuples et les gens qui s’opposent à cette monoculture.

Rien d’étrange pourtant dans le rôle habituel des massmédias de toutes couleurs, dans le contrôle de nos esprits et de nos émotions, dans la désinformation, l’excitation, l’intimidation, la terreur, la propagande ou le silence.

Rien d’étrange si aucun des responsables de ces abominations, perpétrées lâchement au nom de la raison d'État et de sa force, ne doive prendre ses propres responsabilités. Honnêtement, comme ces abominations sont leur nature intime, ils ne sont pas coupables d’incohérence.

A la suite de nos mille revendications de liberté, de justice sociale, d’anarchie, de lutte contre l’exploitation, l'État et les patrons, la cohérence s’est réfugiée dans nos rangs. Le silence est complice et en refusant la solidarité à nos compagnons, notre critique radicale devient un discours faible, impuissant et mort.

C’est seulement quand nous prendrons enfin nos responsabilités à chaque niveau de lutte, que même eux devront finalement prendre les leurs.

1 Stragiste : le mot italien est « stragisto », qui dérive de « strage » : massacre, hécatombe, assassinat massif… Mais en l’occurrence et s’agissant l’Etat italien, de Bologne et de « strage », il renvoie à la fameuse « strage di Bologna » - 2 août 1980 (en français, « l’attentat de Bologne »), dont les services secrets et les activistes de droite furent les auteurs.

 

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15 septembre 2008 1 15 /09 /septembre /2008 23:57


Oh, oh, Lucien mon ami, cours un peu, dit Mârco Valdo M.I., dépêche-toi, viens vite que je te raconte une belle histoire très triste, très émouvante, très révoltante.



Quoi, quoi, dit Lucien l'âne en fonçant de son amble si pur, amble pur, amble radieux. Quelle est donc cette histoire ? Que vas-tu me raconter encore ?



Ce que je vais te raconter encore, mon cher Lucien aux pieds plus légers que l'air quand tu vas ainsi l'amble pur, amble radieux, dit Mârco Valdo M.I., c'est l'aventure terrible d'un jeune homme de vingt ans assassiné par la police.



L'aventure terrible d'un jeune homme de vingt ans assassiné par la police... ?, dit l'âne en se cachant le visage entre ses deux oreilles noires comme le deuil. Et qui donc et quand ça ? Tu sais bien, mon cher Mârco Valdo M.I., que la police ne fait jamais des choses pareilles, qu'elle ne l'a jamais fait et qu'elle ne le fera jamais. La police est là pour protéger les jeunes hommes de vingt ans que des malfrats veulent assassiner. Tout au contraire de ce que tu laisses ainsi entendre, elle vole au secours des jeunes ou des moins jeunes, des hommes ou des femmes quand ils sont attaqués et surtout par des bandes armées de bâtons ou de toutes sortes d'instruments contondants. Comment pourrais-je jamais te croire ?



Et pourtant, dit Mârco Valdo M.I., il te faudra bien me croire, car même des journalistes l'ont vu, même des juges l'ont ainsi jugé, même des policiers eux-mêmes l'ont reconnu, un des commissaires engagé dans cette opération a démissionné de ses fonctions pour marquer et son désarroi et sa désapprobation et sa honte. Mais je te suggère d'en venir aux faits. Ô ce n'est pas une affaire très récente, elle date du siècle dernier, mais elle ressemble tellement à ce qui se passe maintenant et surtout, à ce qui va se passer qu'elle raconte notre histoire. Ce n'est d'ailleurs qu'une parmi tant d'autres.



Quoi, quoi, dit l'âne en tendant son cou pour appuyer son propos. Non seulement, la police aurait tué un jeune homme de vingt ans, mais elle l'aurait fait plusieurs fois...



De nombreuses fois, dit Mârco Valdo M.I.. De très nombreuses fois... En fait, c'est une pratique policière fréquente dans les régimes libéraux et démocratiques secs et plus encore, évidemment, dans les régimes libéraux et démocratiques dictatoriaux que l'on qualifie de bruts, comme les vins. J'espère que tu te souviens que les régimes libéraux et démocratiques peuvent comme les vins être doux (ils fonctionnent avec le sourire dans une relative douceur), être même parfois carrément moelleux – c'est pour mieux te berner mon enfant, puis, demi-sec, là, ils commencent à tirer la gueule et à sévir, ensuite, secs, on réprime à tout va et enfin, bruts, là on fait appel aux généraux, aux duces, aux amiraux, aux colonels, aux caudillos, aux führers et autres amusants personnages.



Oui, oui, dit l'âne en levant le front comme s'il fumait une pipe d'écume, je me souviens bien de la classification des vins. Mais qui, quand, quoi ?, dis-le moi, Mârco Valdo M.I..


 



C'était en Italie, à Pise, en 1972. Les antifascistes manifestaient contre la venue d'un responsable du parti fasciste (peu importe son nom, il vaut mieux l'oublier, il ne mérite même pas qu'on le connaisse, il suffit de savoir que c'était un fasciste) et le long de l'Arno, la police massacra un jeune homme de vingt ans à coups de matraque et sans doute aussi de pieds. Il mourut trois jours plus tard, sans avoir été soigné. Il s'appelait Franco Serantini; il était anarchiste.



Anarchiste, dit l'âne en tremblant, n'est-ce pas d'eux que Léo Ferré disait : Il n'y en a pas un sur cent et pourtant, ils existent, la plupart fils de rien ou bien, fils de si peu, qu'on ne les voit jamais que lorsqu'on a peur d'eux...



C'est bien ça, dit Mârco Valdo M.I.. Mon ami, mon camarade, mon compagnon, Lucien, tu as une bonne mémoire aussi longue que celle de l'Etna qui se souvient d'Empédocle. En fait, j'ai traduit deux chansons pour les canzoni du dimanche et j'ai eu tellement de travail ce dimanche que je n'ai pu te faire connaître ces chansons. Ce sont deux chansons écrites à la mémoire, justement, de cet anarchiste assassiné par la police d'État. Comme tu le sais, les anarchistes n'aiment pas trop l'État et il le leur rend bien – sous tous les régimes. Ils n'aiment pas les patrons non plus, ni leurs soudards fascistes.

Je vais te faire connaître les deux chansons que d'autres camarades, compagnons et amis ont faites pour Franco Serantini : la première s'intitule La Ballade de Franco Serantini et la seconde À Franco. J'ajouterai pour terminer la chanson de Léo Ferré dont on vient de parler ensemble. Ce sera donc un dimanche anarchiste et je l'intitulerai donc : Canzones anarchistes du dimanche.









 

Franco Serantini - 20 ans - assassiné par la police







La Ballade de Franco Serantini

Chanson italienne - La ballata di Franco Serantini – Pino Masi

Version française – La Ballade de Franco Serantini – Marco Valdo M.I. – 2008


Franco Serantini. Anarchico. 1951-1972.

Franco Serantini. Anarchiste. 1951-1972.


C'est l'histoire d'un jeune homme, orphelin, qui s'en fut manifester contre la venue à Pise d'un député fasciste, le dénommé Niccolai. Il a rencontré les “forces de l'ordre”; tabassé, il agonisa en prison deux jours, puis il mourut de ses blessures, sans soin. On voulut cacher l'horreur en l'enterrant en cachette, en cachant son corps dans la terre... Vite, vite... C'était compter sans ses camarades, sans cette solidarité des opprimés... Ils lui firent des funérailles aux poings levés. Le 9 mai 1972. Depuis, la guerre contre les pauvres, contre les libertaires continue... Il s'appelait Franco Serantini. Il était né à Cagliari, il avait vingt ans, il est mort anarchiste.





On était le sept mai, jour des élections

et les premiers résultats parvenaient des prisons

Il y avait un camarade crevé,

il avait vingt ans d'âge.


Deux jours avant seulement, Niccolai parlait

Franco était avec ses compagnons, décidés plus que jamais

Que le monde tombe sur la ville,

Cet assassin ne parlera pas.”


Les flics de l'État l'avaient arrêté

sur le quai de l'Arno, ils le rouèrent de coups:

Marmaille rouge, tu dois comprendre

que si tu descends dans la rue, tu peux mourir !”


Et après, dans les mains de Zanca et de Ballardo,

Ils continuent ces chiens, ils continuent à le tabasser:

Je te l'ai promis il y a six mois”,

lui dit Zanca sans pitié.

Enfermé comme un chien, Franco se trouve mal et meurt.

Mais un seul procureur vient à la prison :

il demande a Franco : “Pourquoi es-tu ici ?”

Pour une idée, la liberté”


Puis tout a accéléré d'un coup; mort, il fait peur.

Ils déclenchent l'opération “sépulture rapide”

C'est seulement un orphelin, fais-le disparaître,

personne ne viendra le réclamer”.


Mais au contraire ça a été mal, porcs, vous vous êtes trompés,

car à son enterrement trois mille poings fermés

martelaient l'engagement, la volonté

que cette lutte continue.


On était le sept mai, jour des élections,

et les premiers résultats arrivaient des prisons

Il y avait un camarade crevé,

Il avait vingt ans d'âge.

 


Franco Serantini

Histoire d'un subversif
(et d'un assassinat d'Etat)



A Franco

Chanson italienne – A Franco – F.F. Rossi

Version française - À Franco – Marco Valdo M.I. – 2008



Tu avais vingt ans et tu es mort

après une agonie de trois jours

Tu es mort en héros en silence

sans demander l'aide du bourreau.


Victime choisie par le destin

qui t'a voulu symbole de la liberté,

liberté portée par un drapeau

avec le “A” rouge sur le tissu noir.

Tu n'a jamais eu de toit

tu étais un pauvre enfant trouvé.

Ils étaient dix et ils tont pris,

ils t'ont massacré le cerveau.


Ils sont déversé sur toi

la peur millénaire

qu'a le pouvoir de voir

la révolte prolétaire.

Si tu es mort sans faute

comme un martyr d'autes temps

Sur ta tombe, nous nous agenouillerons

comme des fidèles dans un sanctuaire.

Ton visage encore à présent

reste gravé dans les têtes

de tout pauvre prolétaire

comme un symbole libertaire.



 

L'enterrement de l'anarchiste Serantini



Les anarchistes


chanson de Léo Ferré



Il n'y en a pas un sur cent et pourtant ils existent
La plupart Espagnols allez savoir pourquoi
Faut croire qu'en Espagne on ne les comprend pas
Les anarchistes

Ils ont tout ramassé
Des beignes et des pavés
Ils ont gueulé si fort
Qu'ils peuvent gueuler encore
Ils ont le cœur devant
Et leurs rêves au mitan
Et puis l'âme toute rongée
Par des foutues idées

Il n'y en a pas un sur cent et pourtant ils existent
La plupart fils de rien ou bien fils de si peu
Qu'on ne les voit jamais que lorsqu'on a peur d'eux
Les anarchistes

Ils sont morts cent dix fois
Pour que dalle et pour quoi ?
Avec l'amour au poing
Sur la table ou sur rien
Avec l'air entêté
Qui fait le sang versé
Ils ont frappé si fort
Qu'ils peuvent frapper encor


Il n'y en a pas un sur cent et pourtant ils existent
Et si vous recommencez le temps des coups de pied au cul
Faudrait pas oublier que ça descend dans la rue
Les anarchistes

Ils ont un drapeau noir
En berne sur l'espoir
Et la mélancolie
Pour traîner dans la vie
Des couteaux pour trancher
Le pain de l'amitié
Et des armes rouillées
Pour ne pas oublier

Il n'y en a pas un sur cent et pourtant ils existent
Et qu'ils se tiennent bien le bras dessus bras dessous

Joyeux, et c'est pour ça qu'ils sont toujours debout
Les anarchistes


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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 22:37

Très bien, dit Lucien l'âne en se relevant d'abord sur les genoux, puis un pied, puis l'autre, dans un de ces mouvements compliqués que seuls les ânes sont capables d'effectuer avec une certaine dextérité. Te voilà, je m'étais presque endormi là dans l'herbe. Heureusement, il y avait du soleil pour chauffer l'air et de l'ombre pour me tenir bon.


Bonjour mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., je suis un peu attristé de t'avoir fait attendre, mais j'ai eu un petit imprévu. Tu sais bien, il y a des jours comme ça, où il arrive des choses qu'on ne soupçonne pas et qui mettent en désordre le reste de la journée. D'ailleurs, ça m'a tellement perturbé que j'ai eu l'envie de changer de sujet et de terminer plus tard, cette histoire dont je t'ai promis la suite au prochain épisode. Mais tu sais, des prochains épisodes, il m'en traîne partout. On commence, on se lance, on veut varier les choses pour distraire le lecteur ou l'auditeur et on se retrouve avec des fils tendus et des fils pendants dans tous les sens. Mais il faut quand même relier tout ça et retisser sa toile. D'ailleurs, ce que je vais te raconter est également un fil suspendu que j'avais laissé flotter dans l'air. Tu n'y perdras rien, que du contraire !


De toute façon, dit Lucien l'âne qui raisonne et qui sait ce que parler veut dire, l'attentat était terminé et nos amis étaient à l'abri. Je me souviens qu'ils avaient passé la nuit dans la maison d'un caïman juif en jouant aux échecs avec un jeune garçon bien sympathique. Cela dit, tu as éveillé ma curiosité et je suis très impatient de savoir de quoi, de qui tu vas me parler. Ou pour être plus exact, qui tu vas faire parler...


Je vais, dit Mârco Valdo M.I., te faire connaître des capucins morts et plein d'autres cadavres et ton guide, noter guide sera mon auteur favori, qui est bien évidemment....


Carlo Levi..., dit l'âne en jetant au ciel les pointes de ses oreilles et de sa queue en signe de triomphe.


Tout juste, dit Mârco Valdo M.I.. Carlo Levi a écrit une extraordinaire visite nocturne dans le célèbre couvent des Capucins et plus exactement encore, dans ses catacombes. En soi, cet endroit est déjà des plus inquiétants, mais vu par Carlo Levi, de son œil de peintre, c'est devenu un lieu fantasmagorique.


Oh, oui, je le pense bien, mon cher ami dit Mârco Valdo M.I., dit Lucien. Mais, dis-moi, de quel cimetière, de quelles catacombes, de quels Capucins s'agit-il et où ils sont situés ?


Tu te souviens, mon cher Lucien, de ce voyage de Carlo Levi dans les mines de soufre et de ce Néron qui ressemblait à un iguanodon ou à une sorte de lézard primitif, ce patron des mines de Lercara Friddi, entouré de sa garde rapprochée de mafieux et bien, c'est lors de ce voyage en Sicile, au retour de Lercara Friddi que Carlo Levi, avec le photographe, dont tu te souviens sûrement, qui l'avait accompagné à la mine et qui avait piégé Néron en le photographiant malgré l'interdiction du médecin et même, du pharmacien, que Carlo Levi va s'en aller faire cette étrange visite.


Oh, oh, dit Lucien en baissant les oreilles en signe d'inquiétude, c'est impressionnant, rien qu'à l'idée, j'en suis tout chose. Dis-moi vite ce récit.


Donc, ce cimetière des Capucins est situé à Palerme et je te résume un peu l'affaire, puis je passe au récit de Carlo Levi. Le retour à Palerme se fait plus tard dans la soirée. Il fait noir. Le photographe qui a accompagné Carlo Levi pendant toute la journée doit repartir le lendemain matin tôt. Il souhaite pourtant voir le cimetière des Capucins. C’est ainsi que le chauffeur les dépose à la nuit tombée au bout de l’allée des Cyprès, à la porte de l’antique couvent. Ce n’est pas l’heure idéale pour visiter des catacombes et il faut parlementer avec un frère barbu pour obtenir la faveur d’une rapide visite, à la chandelle. Un voyage parmi des morts, des morts partout, tout le long des couloirs. Des morts entiers, des morts en morceaux, des morceaux de morts. Une mise en scène de Carlo Levi. Comme un film, comme dans un film, on est entraîné dans le sillage des protagonistes au milieu d’un décor de cinéma fantastique.


La porte était naturellement fermée. Un jeune frère barbu nous ouvrit, nous prenant pour des étrangers chez qui toute bizarrerie est tolérable et il consentit, suite à nos nombreuses insistances et prières, à nous accompagner avec une chandelle dans les souterrains obscurs. Seulement nous devions faire vite, parce qu'il devait remonter pour le souper et pour ses dévotions : un coup d’œil, quoi, pour nous contenter. Nous verrions bien peu avec son lumignon, la lumière électrique ne fonctionnait pas au-delà de l'escalier qui descendait sous terre. Si nous revenions de la journée, nous pourrions voir bien plus, quand la lumière filtre des soupiraux situés au niveau de la rue. Nous descendîmes donc l'escalier vers le noir épais des catacombes et nous entrâmes, hésitants au début, sur le pavement inégal, dans le cercle restreint de la lumière de la chandelle qui rendait plus mystérieuse et profonde l'obscurité qui nous enveloppait tout à l'entour. Nous nous enfoncions dans des couloirs qui se perdaient dans la nuit et paraissaient sans limites. Et tout de suite, des deux côtés, sortant inattendus de l'ombre en files interminables, les morts nous encerclèrent.


Brrrrr, fit l'âne Lucien, je sens que ça va devenir vraiment glauque, cette histoire. Et si en plus, la bougie s'éteignait. J'en ai froid de la queue à la tête.





Ne t'inquiète pas comme ça, dit Mârco Valdo M.I., ce n'est qu'un récit et en plus, tu peux être sûr qu'on en sortira vivants, puisque si Carlo Levi le raconte, c'est que lui en tout cas, il en est sorti indemne. Je poursuis :


Les premiers que nous rencontrâmes, à peine notre œil se fut adapté à cette faible lumière jaunâtre qui paraissait épaissir les ténèbres sur les parois grises, étaient à peine plus que des squelettes, des crânes recouverts de peau ratatinée et émaciée, mais dans lesquels on reconnaissait toutefois à un accent de l'expression et plus encore aux chapeaux et aux habits, qu'il s'était agi de religieux. Nous voulions nous arrêter pour contempler ces premiers, mais le frère qui était pressé, avançait avec sa chandelle par les couloirs en nous disant que nous en verrions de plus beaux et de mieux conservés plus loin. Et de fait, çà et là, parmi la foule interminable des squelettes anonymes, comme prêts dans un égal dessèchement à un jugement dernier égalitaire, émergeaient sur les murs des visages bien conservés, avec leurs cheveux, leurs barbes, l'énergie immobilisée de leurs gestes, où on aurait pu presque chercher l'éclair d'un regard, invisible sous les arcades des sourcils. Le frère levait vers eux la chandelle, agitant les ombres par le mouvement de sa main ; et de certains qui étaient penchés ou tordus ou menaçaient de tomber, il corrigeait la position, d'un geste brusque et familier, comme quelqu'un qui, habitué à cette compagnie des morts, ne ressentait plus en aucune façon l'envoûtement ou la terreur, ou plutôt comme le gardien d'un magasin de poupées ou de marionnettes du "teatro dei pupi", ces images trompeuses des héros et des hommes. Il parlait de tout et de rien, de la vieille église de la Madone de la Paix ou de la Madone de la Mi-Août, qui était presque détruite quand l'amiral Ottavi o d'Aragon l'avait fait reconstruire en 1621 ; et dès 1559, et peut-être même avant, ces catacombes existaient, c’était l'ancien cimetière des Palermitains. Là, les morts étaient enterrés dans les tombes (le pavement sur lequel nous marchions n'était qu'un entrelacs de pierres encastrées entre des briques disjointes) ; mais les plus riches, ou ceux qui le voulaient, étaient embaumés ; et c'était là le peuple des morts qui nous regardait de chaque côté. Cette pratique dura jusqu'en 1881, année au cours de laquelle elle fut interdite par la loi, avant même que la Madone de la Mi-Août ne fût occupée, en 1898, par les Capucins, qui y avaient fondé le Collège International des Missions à l'Étranger et une bibliothèque réputée de collections arabes et de textes d'orateurs grecs et latins. Il y a encore aujourd'hui environ huit mille momies complètes, outre les morts qui sont enterrés et ceux qui sont perdus. Ils se répartissent en gros en quatre groupes : les prêtres, les femmes, les hommes illustres et ceux du commun. Il y a un groupe isolé de nobles. Mais ces divisions ne sont pas rigoureuses, à cause du mélange au fil des époques, des regroupements de famille et des enfants qui se trouvent çà et là, un peu partout.o d'Aragon l'avait fait reconstruire en 1621 ; et dès 1559, et peut-être même avant, ces catacombes existaient, c’était l'ancien cimetière des Palermitains. Là, les morts étaient enterrés dans les tombes (le pavement sur lequel nous marchions n'était qu'un entrelacs de pierres encastrées entre des briques disjointes) ; mais les plus riches, ou ceux qui le voulaient, étaient embaumés ; et c'était là le peuple des morts qui nous regardait de chaque côté. Cette pratique dura jusqu'en 1881, année au cours de laquelle elle fut interdite par la loi, avant même que la Madone de la Mi-Août ne fût occupée, en 1898, par les Capucins, qui y avaient fondé le Collège International des Missions à l'Étranger et une bibliothèque réputée de collections arabes et de textes d'orateurs grecs et latins. Il y a encore aujourd'hui environ huit mille momies complètes, outre les morts qui sont enterrés et ceux qui sont perdus. Ils se répartissent en gros en quatre groupes : les prêtres, les femmes, les hommes illustres et ceux du commun. Il y a un groupe isolé de nobles. Mais ces divisions ne sont pas rigoureuses, à cause du mélange au fil des époques, des regroupements de famille et des enfants qui se trouvent çà et là, un peu partout.



Huit mille momies complètes et encore des morts enterrés, ceux qu'on a perdus et sans doute aussi, ceux qui sont en morceaux. C'est affolant, dit Lucien l'âne et on peut se promener parmi tous ces gens.


On pouvait, en tout cas, dit Mârco Valdo M.I.. Je ne sais pas si la chose est encore possible. En tout cas, on en trouve des photos assez facilement. Mais bien évidemment, c'est assez différent d'un récit. À propos de récit, il y a également celui de Guy de Maupassant lorsqu'il fit un voyage en Méditerranée et celui d'Elie de Joncourt au XVIIIième siècle. D'autre part, cela semble une manie chez les Capucins, dont des catacombes se retrouvent également à Gerone en Catalogne et ailleurs encore.


La plupart des morts sont debout, appuyés aux murs, sur un ou plusieurs rangs. Bon nombre ont leurs vêtements, usés, rongés, fanés par le temps et la poussière. D'autres sont enveloppés dans de simples camisoles ou des suaires et beaucoup ont perdu cette couverture et ont le corps enveloppé dans une simple toile de sac, dernière peau humble et rugueuse sous laquelle transparaissent les côtes et les os.

Les femmes sont toutes couchées ; les jeunes filles et les vierges ont la couronne et la palme.

Les morts se sont beaucoup abîmés ces dernières années, nous racontait le frère, les bombardements ont secoué le couvent, brisé les vitres des fenêtres et des cercueils, ils ont fait tomber bon nombre de morts appuyés aux murs ; certains ont perdu un bras, la tête, un pied ; ce fut un grand travail de les remettre en place. De l'ombre surgissaient toujours de nouvelles figures, de nouveaux gestes, de nouvelles personnes emplies d'un caractère éternel fixé pour toujours.

Pour nous éclaircir le mystère de cette durée, de cette conservation des corps pourtant privés des baumes secrets d'Egypte et laissés à l'air sans protection, le frère nous montra de petites pièces sans ouverture, surnommées les égouttoirs, qui me rappelaient par la forme et par certains bancs de pierre striés de fentes, certains lieux similaires de Cerveteri et des métropoles étrusques. C'est là, nous expliquait-il, que les morts étaient jetés et laissés à sécher dans l'air sec de la pièce fermée pendant un an, jusqu'à ce que toutes les humeurs, tous les liquides s'en fussent égouttés et que l'image sèche et immuable fût désormais prête à rejoindre la foule des morts.

Que le procédé d'embaumement soit aussi simple ou, comme je l'avais lu précédemment, plus compliqué, je ne sais. Peut-être les morts étaient-ils embaumés avec des herbes, après leur avoir ouvert le ventre et extrait les entrailles ; et avant d'être suspendus à dessécher, peut-être étaient-ils immergés dans un bain de citron, puis après la dessiccation, étaient-ils remplis de paille, revêtus de leurs habits et transportés dans les catacombes. Il existait peut-être une autre méthode plus raffinée et plus chère grâce à laquelle les morts se conservaient, après l'embaumement, dans des caisses vitrées et scellées.

Certes, quel que fût le mode utilisé, ce peuple de morts était désormais arrêté dans le temps ; et les lentes modifications et décrépitudes de ces peaux durcies, couvertes de poussières et rongées par les vers, paraissaient seulement accentuer les caractères d'une vie, d'une histoire individuelle entièrement racontée dans les traits du visage devenus essentiels dans l'immobilité.







Le frère pressé nous avait montré les mieux conservés : un évêque, un chirurgien, un prêtre, des fillettes, un consul américain aux grandes moustaches noires, avec sur la poitrine l'image de Sainte Rosalie, admis là par concession spéciale en 1911, de nombreuses années après l'interdiction, et une enfant merveilleuse de grâce et de naturel, qui semblait dormir et respirer dans son étui de cristal, sous le verre couvert de gouttes de cire, avec un nœud dans les cheveux à peine un peu humides et les cils fins au bord des paupières fermées, celle-ci aussi arrivée en 1920 par concession spéciale du Gouvernement : la plus jeune, la plus récente, la plus intacte des morts.


Ô, dit Lucien l'âne, comme elle est mignonne avec ses petites boucles et son petit nœud. On dirait presque qu'elle va se réveiller et nous faire un sourire ou nous tirer la langue.



Nous étions arrivés à un croisement de couloirs où, dans une caisse ouverte, gisait un homme aux longs cheveux noirs, aux moustaches et à la barbe romantiques et risorgimentales, le général garibaldien Giovanni Corrao, assassiné dans un guet-apens à Palerme le 2 août 1863. Dans les lins blancs de son suaire, ce visage idéaliste et décidé, cette barbe garibaldienne étaient plus vivants qu'un livre d'histoire et rouvraient à nos yeux, par la présence physique, un temps déjà devenu mémoire. Là, B. sortit son appareil et ses instruments de photographe. Le frère ne s'opposa pas à ce qu’on photographie, mais dit qu'il devait remonter et qu'il nous laisserait seuls, si nous restions peu. B. l'accompagna jusqu'à l'escalier avec la chandelle et je restai à l'attendre dans le noir, près du général garibaldien.




Giuseppe Garibaldi




Mais, dit Lucien l'âne, Garibaldi n'a quand même pas dormi ici ...


Non, non, je te rassure, dit Mârco Valdo M.I., il est venu avec son cheval visiter son camarade Corrao, lequel doit bien s'ennuyer depuis qu'il est là...


Encore que, dit Lucien, avec le monde qui l'entoure... Je te laisse écouter la suite du récit de Carlo Levi, que je ne vais plus interrompre et je t'en prie, fais pareil.


Le chemin dans ce labyrinthe était long, et B. ne revenait pas. Je commençai à allumer des allumettes et à regarder alentour dans cet éclairage fugace. Non loin de moi, dans un couloir latéral, deux fillettes paraissaient sortir d'une niche, parmi de nombreuses autres tout autour d’elles, dans des poses de vivantes frappées d'un malheur commun, comme si toutes respiraient encore, mais qu’une pestilence rendît les visages gris, et les cheveux et les vêtements décolorés. "Elle descendait par une de ces portes..." : cette phrase de la peste et de l'attente de la mort me pénétra l'esprit devant ces petites sœurs, mortes en 1860 dans l'effondrement de leur maison, prêtes à descendre de cet ultime seuil, parées des volants et des nœuds de leurs robes d'enfant.


Mais déjà au bout du couloir apparaissait la chandelle de B. et l'éclair clignotant de sa lampe au magnésium. Avec lui, nous refîmes le long tour, nous arrêtant pour converser avec les morts. Voici les prêtres et les frères avec la corde au cou, avec les têtes courbées d'humilité ou tournées vers le ciel dans un geste de protestation ; voici les vierges couronnées et les enfants, la plus petite de deux mois et demi, avec sa petite coiffe ; et en dessous d'elle, la fillette d'un riche commerçant, vêtue comme une vieille dame ; voici trois grands avocats du barreau de Palerme, impitoyables dans les affrontements entre la mafia et la loi, et Concettina, dix ans, "cher ange adorable", comme il est indiqué sur l'écriteau attaché sur sa robe ; voici dans un couloir des gens du commun, un homme devant lequel sont tombées d'autres têtes, qui semble s'être à peine levé d’un repas bestial au fond de l'enfer ; voici des prêtres ascétiques, fanatiques et prédicants et un énorme évêque coiffé d'une curieuse mitre en soie ouvragée, spectaculaire dans sa grasse férocité, avec les paupières et les joues pesantes, avec le menton rongé par les vers, encore tout enflé d’une avidité d’outre-tombe et attaché à notre vie comme aucun vivant ne pourrait l'être ; et voici Ignazio Sanfilippo, professeur d'économie politique, réduit à l'état de pur squelette et malgré tout professoral et savant (près de lui un autre mort inconnu, aux cheveux longs et rares et à la barbe non rasée qui semble avoir poussé après la mort, qui rappelle les vivants des camps de concentration de Buchenwald et de Belsen).


Dans sa toge défraîchie et déchirée mais solennelle, un grand avocat au haut front proéminent va haranguant pour l'éternité et le professeur Salvatore Manzella, célèbre chirurgien, se tient dans sa tunique blanche de médecin recousue sur la poitrine par de longs points de ficelle, comme s'il s'était lui-même cousu pour la dernière opération. Et tous sont là comme des vivants, avec leur tempérament personnel renforcé, débarrassés du provisoire et de l'incertain de la vie. B. avançait en photographiant avec ses lampes ; et comme il était revenu il y a peu d'Amérique, il me parlait des cimetières et des embaumements de là-bas, faits pour cacher la mort. Il avait en poche un catalogue-réclame d'un de ces cimetières : meubles, tapis, musiques cachées, coiffures, vernis à ongles, rouges à lèvres, maquillages des morts dont la mort ne devait jamais apparaître. Ici, dans cette terre antique, c'est tout l'opposé. La mort est la mort et parce qu'elle est mort, elle conserve en soi tout entière l'image de la vie.


Il y a également dans d'autres régions d'Italie, même à Rome, des cimetières de ce genre, mais ici en Sicile, cette familiarité avec les morts, leur présence, semble plus naturelle et n'éveille pas la terreur, de telle sorte que je ne crois pas à la véracité de l’histoire de ce gardien de cimetière dont on raconte qu'il est devenu fou d'avoir vu un crâne courir tout seul et rouler sur le pavement parce qu'à l'intérieur était restée enfermée une souris. D'autres cimetières semblables existent en Sicile, comme les Capucinelle, couvent aristocratique de clôture où se trouvent une vingtaine de nobles dames, vêtues avec élégance, dans les niches d'une pièce carrée, avec les têtes enveloppées dans des coiffes de dentelle. Dans l'église de Gangi, on dit la messe parmi les prêtres du pays, embaumés à partir du Dix-Septième, plongés dans la cire et présents pour toujours aux offices religieux. Mais en aucun lieu comme ici à Palerme, il n'est un peuple entier de morts, avec la variété d'un peuple et son habillement et une sorte d'intensité et de gravité silencieuse. Chacun a son visage et son caractère individuel, mais il y a chez tous quelque chose de commun, une ombre d'expression, l'image peut-être de cette tête de mort qui est, comme dit le poète romain, dans la tête de chacun des vivants. Il y a quelque chose de commun dans ce gris, dans cet éteint, qui ressemble étrangement à ce qu'il y a de commun dans les visages des pauvres : et c’est la mort, un petit pas de plus, au-delà de la misère ; la mort qui, comme la misère, plus encore que la misère, donne à tous les visages un air de vérité.


Nous nous aperçûmes tout à coup que la chandelle allait finir. Déjà les dernières gouttes de cire me tombaient brûlantes sur les doigts ; pour ne pas rester dans l'obscurité, nous nous pressâmes en courant vers l'escalier. En haut, nous trouvâmes le frère qui nous attendait. B. était embarrassé à l'idée de savoir s'il accepterait ou non un pourboire. Il lui dit en rougissant et en lui offrant cinq cents lires : "Pour vos pauvres, Père." Le capucin n'avait pas de ces embarras, il regarda le billet avec un air de mépris et dit : "Vous ne voulez même pas me payer la chandelle ?" B. doubla son offre et nous laissâmes le frère mécontent.




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8 septembre 2008 1 08 /09 /septembre /2008 23:43

« Tu suivras un de nous » me dit-il et il s'éloigna.


Voilà où j'en étais arrivé dans cette histoire de l'attentat à la via Rasella., dit Mârco Valdo M.I.. Et je suppose, mon ami Lucien dont les oreilles sont plus petites que celles de l'éléphant, mais quand même beaucoup plus grandes que les miennes, que tu souhaites connaître la suite...


Quelle question... Évidemment que je souhaite connaître la suite et toi pas peut-être ? Et puis, dit Lucien en agitant ses oreilles comme des sémaphores, qu'as-tu contre mes belles oreilles noires ? Serais-tu jaloux ? Si tu veux, tu peux toujours mettre un bonnet d'âne... Je me demande d'ailleurs à quoi tu ressemblerais. Moi, j'ai bien dû m'y faire, depuis le temps. Cela dit, nos amis attendent déjà depuis longtemps l'arrivée de la troupe. Peut-être vont-ils devoir remettre au lendemain ce qui ne peut être fait le jour-même. Mais si je me souviens bien, ce serait vraiment très dangereux et très difficile.


C'est exact, mon bon Lucien. Tu te souviens bien des explications que Rosario a données... Remettre au lendemain est proprement impossible et d'autre part, il reste à peine une heure pour conclure. Mais peut-être est-on en présence d'un de ces cas où s'applique la loi de Murphy.


Qu'est-ce que c'est encore que cette loi de Murphy ? Le couvre-feu ?, dit Lucien l'âne en se frottant le museau sur la cuisse gauche. C'est encore un de ces taons, les taons sont difficiles.


Et bien , dit Mârco Valdo M.I., Lucien mon bon ami, ton précepte sur les taons qui sont difficiles se rapproche assez de la loi de Murphy. Tu tiens là une grande découverte et peut-être même de quoi te rendre célèbre . D'abord, pour ce qui concerne la loi de Murphy, on la considère généralement comme une des plus grandes découvertes de l'humanité à l'égal de la loi de la gravitation universelle ou de la théorie de l'évolution. Toutefois, son champ d'application est nettement plus pragmatique. On pourrait la formuler ainsi et elle l'a souvent été de cette façon : si quelque chose doit merder et bien, ça merdera. On en a revu le texte pour faire plus scientifique et on a dit : "Si dans une circonstance quelconque, il y a une possibilité que cette circonstance tourne mal, elle tournera mal." Bref, la loi de Murphy est aussi connue sous le nom de la Loi de l'emmerdement maximum ou la loi dite de la tartine à la confiture ou de la tartine beurrée. Elle a donné lieu à toutes sortes de corollaires et aussi, de principes pour contrer cette loi de Murphy. Autant dire que dans son principe-même, on ne peut contrer la loi de Murphy. À mon sens, elle est universelle et imparable. Je m'explique : pour parer à l'inconvénient de la loi de Murphy, par hypothèse, on crée une nouvelle circonstance qui elle-même, c'est l'évidence, est soumise à la même loi de Murphy et ainsi de suite, à l'infini. Bref, on n'en sort pas...


Ah,. ah, dit l'âne Lucien singeant Bosse-de-Nage comme il a l'habitude de le faire chaque fois qu'il est un peu perdu.


Je vois, dit Mârco Valdo M.I., que tu es un peu perdu. Je réexplique : tu veux par exemple faire un attentat dans un théâtre bourré de fascistes qui fêtent la création de leur parti, tu peux être sûr que quelque chose va t'empêcher de réussir. La preuve, les Allemands interdisent à leurs alliés fascistes de tenir cette réunion. A priori, il était complètement invraisemblable que les Allemands interdisent aux fascistes de fêter cet anniversaire. Donc, voilà ton attentat foutu. Pour contrer ce contretemps, tu décides de faire un attentat contre un régiment allemand et tu te dis que la régularité de métronomes des Allemands t'assure au moins de pouvoir réaliser cet attentat en toute tranquillité. Vite fait et bien fait, je me casse. Et bien, nouvelle application de la loi de Murphy. Non, Lucien, ce ne sont pas les fascistes qui vont interdire aux Allemands de circuler dans Rome ce jour-là... Simplement, les Allemands mélomanes n'arrivent tout simplement pas. Et toi, tu restes là avec ton chariot et ton balai au milieu d'une rue déserte depuis presque deux heures. C'est discret. D'ailleurs, souviens-toi de l'aventure de Carla avec les deux policiers. Il y a peu de chances que deux policiers en civil passent à deux heures de l'après-midi rue Rasella ce 23 mars 1944 et y restent suffisamment longtemps pour remarquer une demoiselle qui lit les journaux affichés au kiosque... Et bien, tu as vu qu'ils sont pourtant venus. Tout comme, tout aussi invraisemblable, on pourrait craindre qu'il y ait un traître dans un groupe de résistants aussi fermé et aussi sélectionné. Et bien, crois-moi, il y a de fortes chances que ce soit le cas, c'est là une simple application de la loi de Murphy. Je dis cela, c'est juste pour introduire la suite du récit. Je ne m'attarde pas plus à propos de cette loi de Murphy, qui parfois d'ailleurs peut fonctionner exactement à l'inverse de ce qu'on imagine et j'enclenche le récit.


Les gappistes romains


« Tu suivras un de nous » me dit-il et il s'éloigna.

Carla, entretemps, s'était débarrassée de l'amie de sa mère et était de nouveau au coin de la via Quattro Fontane. Je la vis et cela me soulagea.

Il était 3 h 50.

Soudain arrive Guglielmo Blasi qui entretemps s'était posté dans un portail, sur la via Rasella, un peu plus bas et face à moi. « Ils arrivent » me fit-il, « sois prêt ». J'allumai à nouveau ma pipe.

Finalement Cola était apparu, au coin de la rue, en bas au fond. Il montait lentement prendre position à l'endroit d'où il me donnerait le signal. Chacun de nous était à son poste.

Pasquale repassa près de moi, léger et ironique, pour la troisième fois, et il me fit un clin d'œil. Ils étaient vraiment en train d'arriver. Je regardai en bas, vers la descente de la rue, et au coin apparut la patrouille d'avant-garde. La vraie. Ils montaient, verts  comme des lézards dans leur uniforme, avec leurs mitraillettes sur le ventre. C'était un petit détachement de quelques hommes qui précédait le gros de la compagnie. Les autres devaient les suivre à environ vingt mètres.

Cola avait entretemps rejoint le coin de la via del Boccaccio et s'était arrêté. Les nazis le dépassaient, et ils me dépassaient aussi, tandis qu'en bas, pointait le premier rang de la colonne.

Ils arrivaient en chantant, dans leur langue qui n'était plus celle de Goethe, les chants d'Hitler. Cent soixante hommes de la police nazie avec les insignes de l'armée nazie, les représentants de ceux qui raflaient les citoyens désarmés, des assassins de Teresa Gullace et de Giorgioi Labò.

Leurs uniformes, leurs armes pointées, leur pas cadencé, jusqu'à leur charrette sur laquelle était placée leur mitrailleuse, leurs voix étrangères, tout était un outrage au ciel bleu de Rome, aux crépis, aux sampietrini, au vert que le parc du palazzo Barberini reflétait doucement sur la via Rasella. C'était un outrage qui se répétait, après des millénaires et dans les millénaires; et le Vae Victis (Malheur aux vaincus !) de Kesselring n'avait face à lui, pour le repousser, que les armes et le courage des partisans. Aujourd'hui, notre tolite.


Ils arrivaient en chantant, macabres et ridicules et les insignes de mort qu'ils portaient étaient, cette fois-ci, les signes de leur condamnation.

Ils avaient dépassé Cola et il retira son béret. Ils s'approchèrent de moi, ivres de sûreté et d'un soleil usurpé, qui n'était pas le leur. Ce n'était pas à eux ce printemps, ces couleurs. À eux, étaient la terreur, la mort qu'ils avaient semées dans les rues désertes de Rome, la guerre qu'ils avaient portée dans les maisons et dans les écoles, mais aussi la mort qui était en embuscade dans les montagnes et derrière les coins de nos rues que ni le couvre-feu, ni la faim, ni les représailles, ni les tortures ne pouvaient entraver, la mort qui les frappait par surprise, qui les terrorisait et leur annonçait une justice qui ne tarderait pas à surgir.

Cola avait ôté son béret.
Je levai à mon tour le couvercle du bidon où était placé la tolite et j'approchai le fourneau de ma pipe de la mèche.

Il y avait beaucoup de cendres dans ma pipe et la mèche tarda un peu à prendre. Puis, je la sentis grésiller, avec un bruit qui m'était désormais familier, et m'arriva, âcre, l'odeur de la fumée. Alors, je baissai le couvercle, j'enlevai ma casquette et la posai sur le chariot; c'était le signal par lequel j'avertissais mes camarades que la mèche était allumée. Dans cinquante secondes exactement, il y aurait l'explosion.

À peine eus-je accompli ce geste, le vieux soldat de la Croix-Rouge, qui entrait et sortait du portail, ressortit à nouveau. « Va-t-en », lui dis-je, « Va-t-en tout de suite, ici sous peu il y aura un massacre; les Allemands arrivent. » Je ne sais s'il comprit, cependant, il s'enfuit. Je le revis après la Libération, il vint me remercier avec sa femme pour l'avertissement que je lui avais donné et qui lui avait sauvé la vie.

Je m'éloignai lentement, très lentement, cherchant à ne pas me faire remarquer, vers la via Quattro Fontane, vers Carla qui m'attendait au coin de la via Rasella.

 

Rosario Bentivegna à l'époque de la Resistenza

J'entendais les Allemands avancer. Leur pas se faisait toujours plus proche, leurs voix se faisaient toujours plus fortes. Une vingtaine de mètres passé mon chariot, il y avait un camion duquel trois ou quatre ouvriers déchargeaient du matériel pour une maison en réparation. « Allez vous-en ! », leur dis-je aussi, « Les Allemands arrivent ». Je ne sais s'ils comprirent, peut-être ne se rendirent-ils pas compte de ce qui allait se passer. Toutefois, ils se sauvèrent.

Je rejoins Carla au coin et presque simultanément, j'enfilai mon imperméable pour couvrir ma blouse de balayeur. J'empoignai dans la poche le pistolet déjà déverrouillé.

Le fracas de l'explosion, énorme, secoua le centre de la ville. Un trolley qui descendait le long de la via Quattro Fontane, tangua un moment, comme si l'explosion avait fait sursauter le conducteur.


 

Via Rasella après l'explosion



Je regardai derrière moi. La compagnie nazie était toute entière à terre. Je m'en allai vers le haut, vers la via Nazionale. Immédiatement après, j'entendis les explosions des bombes à main que les camarades jetaient sur les Allemands à terre, pour anéantir le détachement, et en même temps, du palais Barberini, des groupes de douaniers sortirent en courant et firent les cordons.

Nous eûmes à peine le temps de passer.

Quand les Allemands furent atteints par l'explosion de mon chariot, Raoul, Silvio et Francesco avaient bondi du coin de la via del Boccaccio, où ils s'étaient postés, et ils avaient jeté leurs bombes. Mais entretemps, avait surgi la patrouille d'arrière-garde avec laquelle ils durent engager immédiatement un échange de coups de feu pour se dégager et s'éloigner vers le Traforo.

Avec eux, il y avait aussi Carlo Salinari et Franco Calamandrei.

Entretemps, je continuais à remonter la via Nazionale et comme le stress m'avait épuisé, nous décidâmes de rentrer chez Carla. Nous marchions tendus et attentifs, Carla et moi, mais sans hâte, préoccupés par le sort de nos camarades, dont nous ne savions pas s'ils avaient réussi à échapper à l'ennemi. Le rendez-vous était une heure après l'action à la place Vittorio.

J'arrivai à la maison de Carla. J'étais en morceaux. Je m'allongeai sur un fauteuil, je fermai les yeux, épuisé.

Je sus deux ou trois ans après que j'étais sur le point d'être arrêté sur les indications d'un groupe de policiers allemands en civil qui avaient patrouillé ces heures-là via Rasella et qui avaient remarqué justement à l'endroit où avait eu lieu l'explosion le jeune balayeur fainéant que je feignais d'être.

Ceux-ci, passant en voiture via Nazionale quelques minutes après l'explosion, crurent me reconnaître. Mais à côté d'eux se trouvait un de mes cousins, lequel, cependant, était un collaborateur. Sa honteuse condition fut pour moi une nouvelle et incroyable preuve du bien que me voulait le sort. « Mais non », dit-il, quand il me vit, « je le connais bien, celui-là, c'est mon cousin. C'est un con. » Il disait vraiment ce qu'il pensait. Et ils me laissèrent tomber.

Place Vittorio, je rencontrai les autres gappistes qui avaient participé à l'action. Nous nous comptâmes, nous y étions tous, et l'action était réussie.

Pendant que je me rendais à ce rendez-vous, dans une anfractuosité de la montée des Borgia, entre la via Cavour et S. Pietro in Vincoli, j'avais laisser tomber un paquet qui contenait la blouse de balayeur.

Nous décidâmes qu'il n'était pas prudent de retourner se réfugier chez Duilio cette nuit-là. Quand nous étions allés à la maison de Carla, une dame, amie de sa mère, qui avait vu comme nous étions perturbés et préoccupés, nous avait offert d'aller dormir chez elle. Avec Giulio Cortini et sa femme, nous nous rendîmes là-bas.

La dame était une Juive qui cherchait elle aussi à se cacher. Nous ne fîmes pas trop de cas du fait que nous réfugier, ce soir-là, dans la maison de Juifs, était une erreur. Le maître de maison était mort un an avant; il avait été un héros de la première guerre mondiale, décoré de la médaille d'or, et avait fait partie des fameux « caimani del Piave » . Cette maison était devenue un sanctuaire à sa mémoire. Cependant, malgré son passé, il n'avait pas été épargné par les persécutions raciales et des fils n'avaient plus pu continuer à étudier dans les écoles publiques.

Je restai jusque tard dans la nuit à jouer aux échecs avec un des garçons. C'était un tout jeune de quatorze-quinze ans, vif et intelligent, qui nous tint compagnie tout au long. Le lendemain matin, nous reprîmes contact avec le commandement et le travail normal.


Voilà, dit Mârco Valdo M.I., c'est tout pour aujourd'hui.


Oui, oui, dit l'âne Lucien en soupirant comme s'il sortait d'une longue rêverie. C'est bien assez, j'en suis tout bouleversé et j'ai besoin de me détendre tant j'ai eu peur pour eux. Une chose cependant, qu'est-ce que c'est que ces « caimani del Piave » ?


Tu as raison, Lucien mon bon ami, après une telle tension – et encore, nous ce n'est qu'un récit, imagine eux... - il faut se détendre. Mais avant cela, je te dis ce que sont ces « caimani del Piave ». On pourrait les décrire comme des commandos de marine terrestres. Ce sont en fait des nageurs de combat. Une drôle d'invention italienne. Il y a bien dans toutes les marines de guerre des plongeurs de combat. Mais je crois bien que c'est le seul cas de nageurs de combat terrestres. Ce sont en fait des soldats d'une unité spéciale qui combattirent spécialement – au début – le long de la Piave. Ils menaient des actions de renseignements, de sabotage et de combat en traversant – généralement de nuit – la Piave, la rivière qui séparait les armées italiennes et autrichiennes pendant la première guerre mondiale et où il y eut un des plus gigantesques massacres que l'armée italienne ait connu. Leur équipement consistait essentiellement en un maillot de bain et un couteau. Ils nageaient en sortant à peine la tête de l'eau – juste les narines, de sorte qu'en effet, ils faisaient penser à des «caïmans », cette sorte de crocodiles américains. Ce n'est donc pas à cause de leur éventuelle ressemblance avec le chauve repiqué Silvio B., tel qu'il apparaît dans le film de Moretti. Ce devaient être de fameux gaillards pour aller traverser de nuit, une rivière glacée...


Brrrrr, dit Lucien l'âne en tremblant comme un ermite en transe, j'aime mieux pour eux que pour moi.


(Suite au prochain épisode)

 

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6 septembre 2008 6 06 /09 /septembre /2008 23:25



Photo William Leroy


« Carla attendait, devant l'entrée du Messaggero, que Pasquale l'avertisse du passage de Silvio.

Calamandrei et Salinari étaient postés par contre dans la via del Traforo : Cola au coin de la via Rasella et Spartaco à l'angle de la via del Lavatore.

 

A deux heures pile, notre dispositif était prêt à fonctionner. L'attente commençait que nous prévoyions brève et nos nerfs étaient déjà tendus par l'action imminente. (Suite au prochain épisode) », dit Lucien l'âne amateur d'histoires énervantes. Nous en étions là, l'autre jour et j'aimerais bien connaître la suite.

 

Évidemment, dit Mârco Valdo M.I., que je vais te conter la suite de l'affaire. T'imagine ces pauvres gens en train d'attendre, suspendus comme ça en l'air, je ne peux pas les laisser tomber, surtout dans un pareil moment. On ne sait jamais, un inspecteur du Service de la Propreté Urbaine pourrait passer, des policiers, des fascistes, une patrouille militaire, que sais-je ? Il ne faisait pas bon de se faire contrôler dans de telles circonstances, à Rome au printemps 1944. C''est une situation des plus dangereuses et je suis conscient de mon devoir de ne pas les laisser dans un pareil traquenard.

 

Ah, ah, dit l'âne Lucien, mon cher Mârco Valdo M.I., tu me rassures. Je n'aurais pas voulu qu'à cause de nous, l'opération soit manquée, alors que tout est fin prêt et que j'imagine que l'heure approche... Dis-moi, à quelle heure doit passer ce régiment ?

 

Normalement, il ne devrait pas tarder; généralement vers deux heures, deux heures un quart, on le voit arriver. Disons qu'il doit passer vers deux heures et demie au grand plus tard. C'est donc imminent. Tiens-toi prêt à t'enfuir à toutes jambes pour ne pas être pris dans l'explosion.

Mais avant d'aller plus loin et en attendant qu'ils arrivent, laisse-moi te faire quelques réflexions au sujet de cette histoire.

 

Oui, oui, Mârco Valdo M.I., c'est même une excellente idée, dit l'âne qui trépigne un peu en passant d'un pied à l'autre dans le sens anti-horaire, car il est un âne et donc, contrariant par nature et par principe. Je ne tiens plus, c'est angoissant.

 

Alors voilà, la toute première réflexion qui me vient à l'esprit et elle est d'importance, c'est que le récit que je te fais et celui qu'a écrit Roberto Bentivegna, c'est-à-dire celui qui , comme le raconte très exactement l'histoire, a mis le feu aux poudres. C'est un témoin de premier rang et même un témoin qui nous fait sentir de l'intérieur comment on vit une pareille action. C'est tout à fait exceptionnel. Parfois, tu peux lire des romans ou des récits qui racontent des aventures extraordinaires, mais il manque toujours ce je ne sais quoi qui fait toute la valeur de ce récit-ci. Comprends-moi bien. Souvent, on nous raconte des histoires où des attenteurs, appelons-les ainsi, font des actes d'un héroïsme surhumain, accomplissent des exploits physiques, mettent en jeu des actions d'une complexité incroyable pour mener à bien un attentat. Ici, c'est tout le contraire. Tout ou presque est banal. Tout se perd dans le décor quotidien, tout s'insère dans une journée quelconque.

 

Je comprends bien le cheminement de ta réflexion, dit l'âne Lucien. Quoique je ne vois pas ce que tu veux en tirer comme conclusion.

 

Tout simplement ceci, dit Mârco Valdo M.I.. Que les résistants, les partisans, les gappistes, les Banditen, les « terroristes » sont des héros au quotidien bien terne. Ce n'est pas des Hectors avec des armures vermeilles et des casques à plumes colorées. Le héros ici est très loin du Chevalier de la Table Ronde, très loin de Roland et sa Durandal, n'a rien d'un Mousquetaire du Roi ou d'un Sandokan. Le héros ici, un héros vrai, réel, qui d'ailleurs ne revendique à aucun moment ce statut, est un balayeur et son destrier est une poubelle et son arme est une pipe. Comme dit Magritte, ceci n'est pas une pipe, c'est un détonateur. Il sort d'un petit resto où il a dû se contenter du plat du jour et de la complicité du garçon pour avoir assez à manger. Il n'a pas un costume et encore, un smoking pour se battre, il n'a pas les poches remplies de gadgets, il n'a même pas de carte de crédit, il n'utilise pas une voiture de grand luxe et ne séduit pas toutes les demoiselles sur son passage et ne fait pas état d'une sexualité exacerbée. Les héros, les vrais héros, sont discrets et en plus, ce sont des amateurs.

 

C'est assez réaliste, finalement., dit l'âne en levant le front dans le vent.

 

Et encore ceci, les héros populaires, je veux dire ceux qui sont authentiquement issus du peuple, qui y sont, comme disait l'inénarrable président Mao, comme des poissons dans l'eau, ne sont pas les rouages d'une machine, ce sont des personnes comme toi et moi, avec leurs soucis quotidiens, avec leurs malaises, avec leurs angoisses, avec leurs joies, avec leurs petits et grands bonheurs, si ça tombe par exemple, ils peuvent très bien tomber amoureux ou être grands-parents, ou avoir mal au ventre, ou des hémorroïdes... Ce sont des héros banaux qui doivent compter avec leurs nerfs aussi. L'action telle qu'elle commence à se dérouler là n'a rien d'exaltant pour le spectateur, ni même pour l'acteur. Il s'agit essentiellement d'accomplir une certaine tâche.. Un peu comme aller livrer du ciment avec un petit chariot... Mais quelle tension intérieure... Assez parlé, on y va.

 

Le nouvel épisode

 

... nos nerfs étaient déjà tendus vers l'action imminente.

 

Les Allemands, par contre, justement ce jour-là, contrairement à leur proverbiale ponctualité, ne se faisaient pas voir. Le temps passait et les camarades qui auraient dû m'apporter les nouvelle et l'alerte ne se montraient pas. Passèrent ainsi 2 h 15, 2 h 20, 2 h 30, 2 h 45 : les Allemands n'arrivaient pas.

J'avais seulement trois cigarettes, je devais allumer la mèche avec une d'entre elles, mais pour être sûr que l'allumage soit efficace, j'avais placé le tabac dans une pipe.

Je cherchais à tromper le temps en déambulant vers le haut et vers le bas; j'étais préoccupé car ma permanence prolongée attirait le regard. Quelqu'un qui était déjà passé plusieurs fois devant moi, me dit d'un air moqueur : « Hé ! L'inspecteur arrive ! ».

J'étais là à ne rien faire; j'étais un balayeur qui à 3 heures de l'après-midi se tenait appuyé contre un mur avec son chariot arrêté au milieu de la rue, avec le balai à ses pieds, sans rien faire !

Je cherchai à me donner une contenance; je pris le balai et je commençai à balayer. C'était un balai de rue, dur et pesant, avec un long manche et des touffes rigides de branchettes à l'extrémité; je ne savais pas l'utiliser.

Je me sentais empoté, idiot, quand je le manœuvrais, ce balai; je pensai qu'il valait peut-être mieux arrêter, car mon incompétence et ma lourdeur pourraient me trahir.

Je posai à nouveau le balai à sa place, sur une sorte de tablette recourbée, placée à un des côtés du chariot. Je cherchai à nouveau à me donner une contenance, en sifflant.

 

Ho, ho, dit Lucien l'âne aux pieds noirs comme la truffe du Périgord, il doit avoir l'air un peu con là au milieu de la rue à ne rien faire depuis un long moment et ce n'est pas en sifflant tout seul au milieu d'une rue, déguisé en balayeur, que je passerais inaperçu. Ce n'est pas une bonne idée de siffler, c'est ce que font tous ceux qui veulent passer inaperçus. Tu parles, si ça va marcher. Et puis, si l'attente se prolonge encore, il va siffler tout le répertoire de Verdi, puis quoi... Puccini, peut-être. Il faut du souffle.

 

Évidemment, ça a l'air scabreux, dit Mârco Valdo M.I.. Mais voyons la suite...

 

Il y avait aussi un vieux soldat de la Croix-Rouge de garde au Palais Tittoni. Lui aussi m'observait, curieux, et lui aussi semblait vouloir entamer une conversation. Mais je ne pouvais pas, je ne pouvais pas parler avec lui, ni avec les deux jeunes filles qui, entretemps, s'étaient éloignées, ni avec les gens qui passaient, je ne pouvais pas.

Seulement quand je devrai les avertir de fuir , s'ils ne voulaient pas mourir.

Je voulais au moins qu'un camarade, un de ceux qui autour de la via Rasella attendaient les Allemands en même temps que moi, passe près de moi, m'adresse une phrase, un sourire.

Au contraire, j'étais seul, là, et je devais rester seul.

Ces gens, ce soleil, les autres, les autres camarades aussi, il n'y en avait pas et il ne pouvait pas en avoir; il y avait moi et mon chariot et la tolite dedans et les Allemands qui devaient venir et le signal que j'attendais. Puis, il y avait aussi le reste du monde, il y avait ma ville, il y avait les camarades en prison, il y avait la guerre qui faisait rage en Europe.

Puis, il y avait, il y avait certainement, des parties du monde où les gens étaient heureux et riaient et ne tuaient pas et ne craignaient pas d'être tués. Mais, pour moi, tout cela ne devait pas compter, n'existait même pas.

J'attendais les Allemands. Et le signal.

 

Mais...

Les Allemands n'arrivaient pas.

Je ne pouvais pas comprendre le pourquoi de se retard. Pendant des semaines, les Allemands étaient passés là ponctuellment; aujourd'hui, non.


Là, dit Lucien l'âne, j'ai une hypothèse, peut-être que les Allemands ont pris des précautions et changé d'itinéraire ou simplement, d'horaire. Ce sont là des mesures de sécurité normales. Ou alors, peut-être, nos amis sont -ils trahis... Non, ce n'est pas ça, car alors, ils seraient déjà arrêtés...

On verra bien, continuons le récit, dit Mârco Valdo M.I..

 

Mes camarades ne s'approchaient pas non plus; je restais seul, là, à attendre.

Il était déjà 3 h 15.

Dans une heure, une heure et demie maximum, il faudrait absolument renter car à 5 heures commençait le couvre-feu. D'autre part, l'arrivée manquée des Allemands était tellement impensable que nous ne l'avions pas prévue, et donc que nous n'avions pas de plan de retraite pour le cas où l'action ne pouvait s'accomplir.

Il n'était pas possible de reporter le chariot au dépôt, ni dans la cantine de Duilio. Cette pensée me tourmentait aussi en raison de l'effort et du risque inutile que cela aurait encore signifié. Par dessus tout, nous ne pourrions pas abandonner cet engin sans l'avoir rendu inoffensif. Je me rappelais que de nombreuses fois, nous avions risqué notre vie pour récupérer nos explosifs afin qu'ils ne constituent pas un danger pour les civils.

Ces pensées m'oppressaient, elles poussaient ma tension jusqu'à la peur.

Finalement, Pasquale Balsamo s'approcha, il me fit un clin d'œil. « Bien », dis-je, « nous y voilà ». J'allumai ma pipe.

Mais c'était une fausse alerte. Pasquale s'était trompé.

 

Si je compte bien, dit Lucien, ça fait presque une heure et demie qu'ils attendent, quasiment sans bouger dans des rues de Rome. C'est discret. Imagine que des policiers s'en rendent compte. C'est quand même bizarre des gens qui restent comme ça, sans rien faire dans une rue pendant des heures.... Ou pire encore, qui se mettent à siffler ou à faire les cent pas. Si au moins, ils s'attablaient à la terrasse d'un bistro, ou s'asseyaient sur banc, dans un parc avec un journal ou un livre ou avec une fiancée... Même seul, il suffit de faire semblant de dormir sur le banc...

 

Je sais, je sais, je pense bien que tu as raison, dit Mârco Valdo M.I.. Et je crois bien que eux aussi pensaient comme toi, mais voilà, comme il le dit, il était trop tard pour reculer... Peut-être que ça va quand même marcher cette affaire...

 

 

L'attente énervante pour moi ne l'était pas moins pour les autres.

Carla, qui avait sur le bras mon imperméable et dans son petit sac, un pistolet avec deux chargeurs de rechange, était restée longtemps devant le kiosque du Messaggero affectant un intérêt, qu'elle n'avait pas, pour les journaux qui y étaient exposés.

Peu de temps après qu'elle était là, deux policiers en civil, qui l'avaient remarquée, l'abordèrent. Ils lui demandèrent ses papiers. Elle n'en avait pas; elle avait un pistolet dans sa sacoche... S'ils l'avaient arrêtée, s'en était fini pour elle et toute l'action pouvait aller en l'air.

 

 


Photo William Leroy

 

 

Les deux agents, par chance, face à une belle fille, n'oublièrent pas leur donjuanisme méridional; leur ton resta vain, superficiel, joyeux. Carla chercha à jouer le jeu, elle fit semblant de le considérer comme des dragueurs importuns et elle continua à lire le journal exposé dans le kiosque. Les deux dirent encore quelques mots, puis ils la laissèrent tranquille.

 

Ouf, dit Lucien en soufflant comme une baleine. J'ai eu bien peur pour elle.

 

Attends la suite... Tu vas être servi..., dit Mârco Valdo M.I.. Je reprends, et essaie de ne pas trop m'interrompre.

 

Pasquale, qui entretemps était retourné à son poste et avait assisté à la scène, s'approcha du kiosque et lui bredouilla une moquerie. Carla crut que c'était le signal et se mit en route. Je la vis passer devant moi pour se rendre au coin de la via Rasella et de la via Quattro Fontane, où elle devait m'attendre.

Pour moi, ce fut le deuxième signal erroné.

J'allumai à nouveau ma pipe et j'attendis avec une angoisse renouvelée. Dans le fourneau de ma pipe, le tabac continuait à se consumer, mais les Allemands n'arrivaient pas.

Mon cœur battait fort, mais d'Allemands pas l'ombre d'un.

Carla s'arrêta à la via Quattro Fontane, devant la grille du palais Barberini. Les deux policiers l'avaient suivie et un d'eux s'approcha à nouveau, en lui demandant pourquoi elle portait un imperméable d'homme sur le bras; elle dit que c'était pour son fiancé, un officier qui se trouvait à ce moment au Cercle militaire du palais Barberini et avec lequel elle avait rendez-vous.

Puis, providentiellement, elle vit une amie de sa mère. Elle courut à sa rencontre et ainsi elle réussit à larguer le policier. Elle se mit à papoter avec la dame, qui n'en finissait jamais de parler et qui lui racontait tant d'inutiles faits ennuyeux de famille.

Les deux policiers restèrent un peu plus loin à l'observer.

Pasquale, entretemps, était retourné en bas, vers le Traforo. Il s'approcha de Fernando et de Raoul . Avec Fernando, il se mit à se disputer pour les fausses alertes et pour la confusion qui croissait entre nous simultanément au retard des Allemands. Raoul les fit taire sèchement et les invita à reprendre leurs postes avec calme.

Les minutes passaient.

Les Allemands n'arrivaient pas.

 

 

 

 

Calamandrei qui devait me donner le signal d'en bas, n'était pas encore visible pour moi. Je ne comprenais pas ce qui arrivait.

Carla était passée. Elle devait rejoindre le coin de la via Quattro Fontane avec la via Rasella quelques minutes avant l'arrivée des Allemands pour m'y attendre, me donner mon imperméable et m'accompagner comme escorte, vers la base.

« Bien », m'étais-je dit quand je l'avais vue, « Nous y voilà. Cette fois, nous y sommes. »

Mais les Allemands n'arrivaient pas, le tabac se consumait et j'éteignis à nouveau ma pipe.

Soudain, du bas, de la Via del Traforo, je vis surgir une patrouille. Je pensai que c'était la patrouille d'avant-garde. « Les voilà », me dis-je, « cette fois, c'est la bonne ». Ils remontaient la rue, ne chantaient pas, en rangs en un groupe non suivi du gros de la troupe.

Pour la troisième fois, j'avais allumé ma pipe.

Pour la troisième fois, je dus l'éteindre.

Le temps passait terrible, lentement; je suais et ma préoccupation se transformait en angoisse; mes nerfs étaient en train de lâcher.

À 3 h 45, Pasquale Balsamo passa de nouveau. Il passa lentement, tout près de moi, parlant à demi-bouche : « Si à 4 heures, ils ne sont pas arrivés, tu prends le chariot et nous partons ».

« Où ? », lui demandai-je avec un signe.

« Tu suivras un de nous », me dit-il et il s'éloigna.

 

(Suite au prochain épisode)

 

Ces Allemands quand même, ils doivent le faire exprès. Ce n'est pas possible et ces deux flics au cul de Carla. Quel cinéma !!!, dit Lucien l'âne tout énervé et se mordant la cuisse à qui mieux mieux. Ce sont les taons, les taons sont difficiles, conclut-il.

 

 

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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 23:26

Lucien, Lucien, dépêche-toi un peu. Viens ici, dit Mârco Valdo M.I.. J'ai tout juste le temps de te raconter une histoire car je dois partir ensuite.

 

Bonjour quand même, mon ami Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en se rapprochant de son interlocuteur. Je l'entends bien à ta voix que tu es pressé. Mais alors, dis-moi vite de quelle histoire il s'agit, car moi, je ne suis peut-être pas pressé, mais je suis impatient. C'est tout à ton honneur, puisque je suis impatient d'entendre ton histoire. Je meurs de curiosité, dis-moi, je t'en prie de quoi tu vas me causer.

 

Mais, bien sûr, Lucien que je vais te le dire. Et à l'instant, encore bien. Voilà, tu te souviens que nous avions vu monter en l'air une troupe de fascistes qui défilaient dans Rome en tenue de nécrophiles.

 

Oui, oui, dit l'âne tout guilleret, je me souviens très bien et je me souviens aussi que les gens étaient assez contents de cette action des partisans. Mais aussi, que les Allemands avaient finalement interdit aux fascistes italiens d'encore défiler ou se manifester dans Rome. Qu'on était le 10 mars et que vous aviez prévu une action un peu plus tard, le 23 mars à l'occasion de l'anniversaire de la création du Parti Fasciste au lei des deux actions simultanées prévues au départ. Tu vois ainsi que je t'ai écouté et que j'ai de la mémoire.

 

En effet, dit Mârco Valdo M.I.. C'est exact. J'avais même laissé entendre que l'attentat de la via Tomacelli était en quelque sorte une répétition générale avant la pièce principale : l'attentat de la via Rasella.

 

Tout à fait. J'avais bien saisi tout ça. Et je suppose, dit l'âne en faisant un sourire jusqu'à ses oreilles noires comme la poussière de diamant sur l'établi du tailleur, que c'est la suite au prochain épisode que tu m'annonçais que tu vas présenter maintenant.

 

C'est précisément ce que je compte faire. Te souviens-tu, mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., que le récit de notre gappiste était resté un peu sur un vide. Il s'agissait de revoir les plans de bataille, mais quel plan allait en surgir, quelle action... ? Personne ne le savait. Rappelle-toi aussi qu'on est le 10 ou le 11 mars. Il faut donc décider vite et tout préparer pour le 23 mars, une date significative. Une date anniversaire et que fait-on à un anniversaire ?

 

On mange du gâteau, on offre des cadeaux, que sais-je ?, dit Lucien l'âne en se grattant le crâne de son pied arrière droit en tournant la tête de ce côté. On chante une chanson... ?

 

Oui, on fait tout cela, mais souvent aussi, on ouvre une bonne bouteille de champagne... On fait sauter son bouchon... Et là, nos amis vont fêter cet anniversaire et faire sauter un fameux bouchon au nez des Allemands. Tu me diras que c'est un joli cadeau... et je n'en disconviendrai pas.

 

 




Malheureusement, les Allemands qui manquèrent de savoir vivre, n'ont pas vraiment apprécier la délicate attention qu'on leur avait réservée. Mais revenons à l'action qui se prépare, au plan qui s'élabore, aux matériels et aux hommes qui vont être engagés dans cette affaire. Car ce n'est pas un homme seul qui a opéré ce jour-là. C'est toute une équipe.

 

J'imagine, dit l'âne en opinant du chef, j'imagine que ce ne pouvait être une action individuelle.

 

Dans l'absolu, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., la chose était possible. Regarde un peu l'action de De Bosis qui s'en vint seul survoler Rome pour y jeter des feuillets incendiaires contre le régime de la Mâchoire impériale et idiote. Même lui, il n'a pas agi seul. Comment aurait-il pu réunir les fonds pour acquérir plusieurs avions successifs, pour les mettre au point, pour imprimer quatre cent mille tracts.... Il faut y ajouter les frais d'apprentissage de pilotage – ce n'est pas pour rien, les voyages en Angleterre, en Allemagne, en France... Bref, derrière tout ça, il y avait une organisation et des moyens financiers. Je disais donc, dans l'absolu, on peut très bien imaginer qu'un homme ou une femme se soit mis dans la tête de faire sauter une bombe quelque part... Il suffit somme toute de peu de choses... Et à la limite, comme De Bosis, une personne un peu Kamikaze et hop, c'est parti. D'ailleurs, tant qu'à périr en mer, De Bosis aurait tout aussi bien pu jeter soin avion sur le siège du Parti fasciste ou le bureau de Mussolini... À l'époque, on n'y avait sans doute pas encore pensé à jeter des avions sur des cibles.

 

Oui, oui, je t'entends bien, mon ami Mârco Valdo M.I.. Mais je t'en prie, reviens à notre histoire, sinon, moi, je suis perdu.

 

Je disais donc, dit Mârco Valdo M.I., que c'était toute une équipe qui a opéré ce jour-là. En somme, c'était monté comme un spectacle; il y avait une mise en scène et derrière celle-ci, il y avait des accessoiristes, des costumiers, des acteurs, un metteur en scène – deux mêmes : un metteur en scène romain, chargé du spectacle vu du côté des partisans et un metteur en scène allemand, chargé du spectacle du côté des SS. Le décor existait, puisqu'on jouait en extérieur. Encore fallait-il mettre au point la chorégraphie, distribué leur rôle aux acteurs, attribuer des places, des parcours à chacun... C'est assez complexe. En e qui concerne l'épisode de ce jour, il parlera surtout de la mise en scène... vue du côté des partisans. On a perdu le carnet de notes de l'officier SS , chargé de la mise en scène allemande et je pense qu'il est trop tard pour aller le leur demander.

 

Oui, je vois bien tout ça, dit l'âne en balançant sa queue avec véhémence. Mais enfin, présenter toute cette histoire comme un spectacle...

 

Ô, Lucien mon bon ami, n'as-tu pas connaissance de l'excellent ouvrage de Thomas de Quincey dont le titre va t'éclairer : « De l'assassinat considéré comme un des beaux arts. » Et puis, sans galéjer, la mise en place – tu vas le voir – d'un attentat impliquant quand même sur le terrain une douzaine d'exécutants nécessite une mise en scène fort précise. La comparaison n'est pas réfutable. D'ailleurs, je te laisse juge. Pour que tu situes bien l'affaire, je reprends quelques lignes avant.

 

 

Après cette affaire, les Allemands interdirent à leurs camarades romains de sortir seuls. Plus de manifestations publiques et dès lors, plus de réunion à l'Adriano le 23 mars.

Nos plans aussi, en conséquence, furent revus et nous décidâmes d'attaquer seulement les Allemands.

Après la vérification et l'approbation du commandement militaire, nous passâmes à la réalisation pratique de notre plan.

 

Un chariot d'immondices chargé de tolite serait placé à hauteur du palais Tittoni. La réalisation de cette première partie de l'attaque, qui était sans doute la plus importante, suscita parmi nous de vives discussions pour le choix du gappiste chargé de la mener à bien. Chacun de nous s'était offert et avait insisté pour que cette tâche lui soit confiée.

 

La décision fut renvoyée au commandement et Salinari désigna mon nom.

 

Salinari et Calamandrei, qui seraient présents à l'action et la dirigeraient personnellement, désignèrent aussi les autres camarades qui devaient effectuer la seconde partie de l'attaque, pas moins importante et pas moins risquée. Il s'agissait en fait de lancer des bombes sur les Allemands déjà touchés par l'explosion de mon chariot. Raoul Falcioni, Francesco Curreli et Silvio Serra furent choisis.

 

 


Giuseppe Garibaldi

 

 

 

Raoul Falcioni était un tassinaro (taxi) romain, qui s'était déjà distingué dans de nombreuses actions armées. Francesco Curreli était un Sarde, ex-berger, ex-maçon, ex-émigré antifasciste en Algérie, il avait fait la guerre d'Espagne dans les rangs garibaldiens et de la Résistance en France. C'était un homme merveilleux et modeste, sec et dur, simple et gentil comme savant l'être les Sardes. Silvio Serra était aussi sarde; très jeune – il avait 18 ou 19 ans – il faisait de la poésie. Il était sensible et cultivé; il mourut plus tard en combat près d'Alfonsine, comme fantassin de la division Cremona.

 

Les autres gappistes Pasquale Balsamo, Fernando Vitagliano et Guglielmo Blasi (qui nous trahira quelques jours plus tard), Carlo Salinari et Franco Calamandrei accompliraient diverses actions de coordination et de couverture.

 

L'engin à mettre dans le chariot d'immondices fut préparé, comme à l'habitude, par Giulio Cortini, sa femme, Laura Garroni, par Carla et moi. Le chariot fut volé par Raoul Falcioni dans un dépôt que le service de Propreté urbaine avait à côté du Colisée et il fut porté de nuit dans la cantine de Duilio Grigioni, via Marc'Aurelio. La tenue de balayeur nous fut donnée par un camarade du service de Propreté urbaine.

 

La tolite nous fut fournie, comme toutes les autres fois, par l'organisation du Centre Militaire qui, par ses contacts avec l'armée, avait plus de facilités que nous pour se fournir de l'explosif. Douze kilos de tolite furent mies dans une caissette de fer qui avait été préparée dans les ateliers de la Romana Gas. En même temps que l'explosif, on mit des morceaux de fer dans la caissette et celle-ci fut fermée avec un couvercle coulissant qui, en pratique, la fermait hermétiquement. Elle était amorcée par un détonateur à fulminate de mercure avec une mèche de 50 cm, qui durait les 50 secondes que nous avions calculées.

 

Les bombes qui devaient servir à l'équipe qui mènerait la seconde attaque contre la colonne allemande étaient des obus de mortier Brixia fournis par les officiers du Centre Militaire et transformés en bombes à main.

 

Le 23 mars était une magnifique journée. Le soleil resplendissait quand nous mîmes au point les dernières dispositions et les ultimes éléments pour mener l'attaque.

 

Midi sonna ; avec Carla, j'allai manger à la brasserie Dreher sur la piazza Santi Apostoli, une vieille noble place parmi les plus belles de Rome. Un serveur, qui nous connaissait, un camarade, nous fournissait une repas;à prix fixe qui pour quelques lires arrivait à remplir la panse surtout parce que noter camarade remplissait plusieurs fois nos assiettes et faisait payer un seul repas. Nous étions toujours affamés car en plus de la difficulté, commune à tous, de trouver à manger, nous n'avions pas d'argent à suffisance. Ce jour-là, à cette heure-là, la brasserie était déserte. À peine mangé, nous sortîmes en vitesse. Sur la place, nous rencontrâmes « Paolo », le commandant militaire de la zone VIII, qui nous salua. Nous nous éloignâmes vers la via Marc'Aurelio, où je devais me déguiser et prendre le chariot-bombe que je pousserais jusqu'à la via Rasella.

 

Je me changeai rapidement dans la cantine de Duilio. J'endossai sur mes habits une grosse chemise de toile écrue bleu sombre. Je m'étais mis en dessous une paire de vieux pantalons et de vieilles chaussures vernies, très abîmées, lacées avec une ficelle rouge. J'enfonçai sur ma tête une casquette à visière noire. Les nettoyeurs, alors, portaient une casquette de tissu bleu, semblable à celle gris-vert des soldats de la première guerre mondiale.

 

Nous soulevâmes précautionneusement le chariot, avec l'engin déjà prêt, et nous le transportâmes par les escaliers qui conduisaient de la cantine au rez-de-chaussée. Je saluai les camarades et je partis.

 

Au dernier moment, autour de la caissette de fer contenant les douze kilos de tolite, nous avions ajouté six kilos en vrac qui nous avaient été passés. Le tout avait été recouvert d'un peu d'immondices. Dans le chariot, un morceau de bois, qui montait du fond par l'ouverture, servait de support à la mèche enroulée tout autour comme une branche sèche.

 

Le chariot brinquebalait sur les rues et sur le pavé. Je m'en allai vers le Colisée.

 

Il pouvait m'arriver, entre autres, et on m'avait mis en garde, que les balayeurs des zones que je traverserais, ne me connaissant pas, me posent des questions embarrassantes. De même, les inspecteurs du service de Nettoyage pourraient m'arrêter pour contrôler les raisons de mon déplacement. En fait, chaque balayeur avait un rayon bien précis et les inspecteurs connaissaient personnellement et contrôlaient les travailleurs de leur rayon. J'avais préparé une réponse : « On m'a demandé d'aller chercher du ciment et je vais le chercher; je me fais quelques lires. »

 

Le chariot était fort pesant. Il était en métal avec un double bidon rectangulaire. La tolite était placée dans le bidon arrière. J'avais chaud sous la tunique bleue; je suais d'émotion et de fatigue.

 

 


À peine m'engageai-je sur la palace du Colisée que je tombai sur une amie. Je tournai la tête. Je suis certain qu'elle ne pensa même pas un instant que sous ce travestissement, ce pouvait être moi. Je continuai à marcher, à pousser ce fatigant engin. Raoul Falcioni m'escortait de loin. Je traversai la via del Impero et par le forum Trajan et la via de Tre Cannelle, je grimpai vers le Quirinale. En moi-même, je me disais, que nous aurions pu utiliser un chariot avec un seul bidon. Il aurait fatigué moins. Quel besoin, y avait-il d'un second bidon ?

 

Combien de montées, il y a Rome ! Et ces montées, que j'étais habitué à faire d'une traite sans effort à bicyclette, dans cette tension, dans cette occasion, dans cette première chaleur de l'été, me pesaient comme un effort surhumain. Ensuite, il y avait les pavés, les sampietrini, qui faisaient plus belle ma ville que l'asphalte anonyme, mais qui rendaient incertain et plus fatigant le cheminement du véhicule que je poussais devant moi.

Au Quirinale, deux balayeurs m'adressèrent la parole.

« Eh ! Mais que fais-tu par ici ? »

« Qu'est-ce que ça peux te faire ? » , répondis-je, « je transporte du ciment ».

Ils se mirent à rire.

« Laisse tomber, fais-nous voir les jambons ! » Ils s'étaient approchés. En se moquant, ils tentèrent de soulever le couvercle d'un des bidons, convaincus que je faisais du marché noir. Je les engueulai, qu'ils s'occupent de leurs oignons. Ils recommencèrent à rire et me laissèrent aller. Raoul s'est rapidement approché, mais quand il vit que tout était résolu, il s'éloigna à nouveau. J'entrai dans la via del Quirinale; j'étais sur le point d'arriver à destination.

 

La descente de la via Quattro Fontane me fatigua plus que les montées que j'avais affrontées. Le chariot avait envie de se mettre à courir et je devais le retenir pour ne pas le laisser s'enfuir. J'abordai le tournant entre la via Quattro Fontane et la via Rasella à allure réduite et je réussis à freiner, devant le palazzo Tittoni, avec les pieds du chariot.

 

Je plaçai le chariot pas contre le mur, mais vers le centre de la rue, de sorte que la colonne allemande fut contrainte à faire un coude autour de celui-ci, et j'attendis. Il était 2 heures de l'après-midi. En générale, les nazis arrivaient vers 2 h. 15.

 

Là en bas et dans les rues adjacentes, les camarades avaient disposé leur formation.

 

Tandis que je m'éloignais de la cantine de Duilio avec man chariot brinqueballant, Giulio et sa femme étaient retournés mettre un peu d'ordre. Leur tâche était accomplie. Je les reverrai une heure après l'action au rendez-vous que nous avions fixé Place Vittorio. Raoul Falcioni me suivait à peu de distance , tandis que Carla se dirigeait vers le Colisée où elle devrait rencontrer Guglielmo Blasi.

Un peu plus loin, Guglielmo et Carla me suivirent. Au Forum Trajan, ils prirent une route différente de la mienne et ils se dirigèrent, chacun pour son compte, vers le Triton par la via della Pilotta et La Fontaine de Trevi.

 

Raoul me suivit jusqu'au moment où j'eus placé le chariot devant le palazzo Tittoni, puis il descendit la via Rasella et se posta à l'entrée du Traforo avec Fernando Vitagliano et Pasquale Balsamo.

 

Silvio Serra attendait plus loin, au coin du palazzo de Propaganda Fide, entre la via Condotti et la place d'Espagne. Sa tâche était de voir arriver en premier les Allemands qui viendraient pas la via del Babuino et de rejoindre Raoul et Pasquale au Traforo. Ce mouvement serait le premier signal de l'arrivée de l'ennemi.

 

Francesco Curreli se trouvait par contre au coin du Triton et de la via del Traforo, là où la route s'élargit en un espace. À l'autre coin, sous le palazzo del Messaggero, se trouvait Pasquale Balsamo, qui entretemps avait abandonné Raoul et Silvio.

 

Le passage de Silvio devait aussi rappeler Curreli de se joindre à Raoul et le même Silvio à l'entrée du Traforo. De là, ils remonteraient par la via dei Giardini, qui flanquait le Quirinale, jusqu'à la via del Boccaccio, d'où ils conduiraient la seconde partie de l'attaque.

 

Carla attendait, devant l'entrée du Messaggero, que Pasquale l'avertisse du passage de Silvio.

Calamandrei et Salinari étaient postés par contre dans la via del Traforo : Cola au coin de la via Rasella et Spartaco à l'angle de la via del Lavatore.

 

A deux heures pile, notre dispositif était prêt à fonctionner. L'attente commençait que nous prévoyions brève et nos nerfs étaient déjà tendus par l'action imminente.

 

(Suite au prochain épisode)

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