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19 décembre 2008 5 19 /12 /décembre /2008 23:22


Te souviens-tu, dit Lucien l'âne, mon cher Mârco Valdo M.I., que tu m'avais promis de me faire visiter la Sardaigne au travers des textes de cet écrivain sarde qui porte un nom si étrange et qui s'est noyé dans je ne sais plus quel golfe de là-bas... Comment s'appelait-il encore ?



Salut à toi, mon ami Lucien, je vois que tu es en pleine forme intellectuelle et que tu moulines des questions dans ta tête d'âne sans bonnet. Cet écrivain dont tu voudrais connaître le nom est Sergio Atzeni. Je conçois bien que ce nom puisse te sembler bizarre. C'est le z qui te donne cette impression.



Pas seulement le z, mais surtout la combinaison t et z. Je ne l'avais pas rencontrée souvent. Et bien, mon cher Mârco Valdo M.I., maintenant que j'ai retrouvé son nom, j'aimerais que tu me rappelles de quel livre c'est tiré, ce fabuleux récit sarde.




Photo F.D.



 


Oh, tu sais, Lucien mon bon âne, il s'agit d'un tout petit livre édité en Sicile et intitulé, je traduis en français : Fols racontars. Un titre tout aussi énigmatique que le nom de son auteur. Mais tu sais, Lucien, des noms étranges, il y en a des tonnes. Et dans toutes les langues, de tous les pays. Cela dit, c'est un livre vraiment étonnant et ce qui ne gâte rien, un livre amusant. Et voilà qu'il te passe par la tête ce soir.


Oui, oui, en fait, j'aimerais beaucoup connaître la suite.

Si ce n'est que ça, dit Mârco Valdo M.I.. je m'en vais te lire la suite en reprenant très exactement où je l'avais laissé. Et même, je reprendrai quelques lignes avant, question de faire le raccord. Tu vas voir que cette fois, il s'agit de la flore de Sardaigne, laquelle selon les lieux est luxuriante ou assez rugueuse et rare. Pour illustrer le propos, j'ai trouvé des photos de Sardaigne qui ont été faites en voyage par un ami, qui me les a passées. Comme pour d'autres photos marquées G.L. (qui sont les initiales du photographe), je marquerai celles-ci aux initiales de cet ami : F.D. J'ai dû un peu les retravailler, mais c'est en accord avec lui.



 

Photo F.D.

 

Au fait, dit Lucien l'âne en ouvrant ses gros yeux tendres, dis-moi Mârco Valdo M.I.,d'où viennent toutes ces photos, car depuis le moment où tu as commencé à en mettre ici, il y en a eu vraiment beaucoup et très rarement deux fois la même. Comment fais-tu ?


Et bien, Lucien, la plupart des photos – sauf celles marquées d'initiales ou d'un nom – par exemple, je crois me souvenir de l'une ou l'autre photo marquée William Leroy. , donc la plupart des photos sont celles que j'ai faites au fil des années. Je puise selon le besoin dans cette masse de photos, mais bien sûr, il y a souvent des difficultés à trouver des photos qui correspondent au texte. Et j'essaie, comme tu as pu le constater, de ne pas faire de doublons.


Je m'en suis bien rendu compte, dit Lucien l'âne. Comment vas-tu faire pour le récit d'aujourd'hui... Comme je te l'ai dit plus haut, je vais puiser dans la nouvelle série qui vient de m'arriver. D'ailleurs, je les attendais depuis quelques semaines et j'avais retardé le récit d'Atzeni pour les attendre. Alors, je vais me faire le plaisir d'en mettre plusieurs en illustration. L'idéal bien sûr serait de travailler dans l'autre sens et de faire les photos à partir des exigences du texte. Ce qui impliquerait, compte tenu de tous les sujets que nous abordons, beaucoup de déplacements et parfois, lointains. De ça, je n'ai pas les moyens, alors, je trouve des façons détournées d'arriver à un résultat satisfaisant.


Oui, mais, Mârco Valdo M.I. mon ami, j'ai entendu dire qu'il existe des collections d'images toutes faites... Tu pourrais te fournir là...



Photo F.D.

 


Tu as raison, Lucien, et je le fais parfois, mais je préfère éviter de le faire. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve que ça n'a pas la fraîcheur suffisante que pour accompagner un texte qui lui est très souvent inédit en langue française. Ce serait évidemment plus facile, mais aussi bien nettement moins poétique. Donc, comme mon ami, ma remis un lot de photos et que j'y trouve des éléments intéressants par rapport à ce qu'Atzeni raconte... Je vais pouvoir l'illustrer. Cela dit, Plus j'aurai de photos différentes, venant de sources différentes, mieux je me porterai. Et maintenant, allons visiter la flore sarde avec Atzeni. Comme il t'en souvient, il s'agit bien d'une flore comment dire : « historique ».


La malaria n’épargnait pas les étrangers. Les enfants avaient de bien bonnes probabilités de mourir dans les premiers mois de la vie et au cas où ils réussissaient miraculeusement à devenir adultes, ils n’échappaient pas au moins à une quarte, ou à une tierce, ou à une tierce double (Dieu la maudit). A moins qu’ils ne vécussent en montagne, éloignés des étangs et des moustiques.





Flore


I



John Warre Tyndale, avocat londonien, était arrivé en Sardaigne en 1843. Il était convalescent et il raconta que l’île lui aurait été conseillée par certains amis italiens comme particulièrement salubre, adaptée à un malade qui voudrait se refaire la santé. Comme il était connu de tous que le climat sarde était périlleux et malsain, on devrait penser que les amis italiens de l’Anglais fussent, en réalité, des ennemis bien décidés à l’expédier au créateur. Et Tyndale était un étrange convalescent : à peine arrivé, il monte sur la croupe d’un cheval et il n’en descendit seulement qu’après avoir battu toute l’île mètre par mètre, entreprise incommode même pour des hommes à la santé moins fragile, de stature robuste et bien entraînés à l’effort.

Ce sont peut-être précisément ces contradictions qui ont poussé l’historien sarde Alberto Boscolo à suspecter que le but de Tyndale fût différent de celui rapporté ensuite dans son livre : recueillir des indications et des informations utiles à un quelconque organisme gouvernemental anglais. Il aurait été en somme une sorte d’espion.

Tyndale publia un livre à Londres en 1849 dans lequel il décrit la côte insulaire comme « inculte, ou couverte de serpolet, de romarin, de ciste, de lentilles, de genêts, de genévriers nains. »

Son monde était aride, habité seulement de plantes sauvages et fréquenté par des femmes capables de distinguer les herbes utiles des nuisibles et connaisseuses de leurs usages magiques et thérapeutiques. Même en Sardaigne (qui appartint pourtant longuement à l’Europe espagnole et très catholique dans laquelle la Sainte Inquisition expédiait les guérisseuses aux bûchers, en les condamnant pour sorcellerie et commerces diaboliques), les femmes avaient réussi à maintenir l’antique rapport païen avec les herbes de la santé et de la divination ; au moins, comme l’écrit un voyageur français, Emmanuel Domenech, dans un livre publié à Paris en 1867 :

« Les Sardes connaissent parfaitement les propriétés thérapeutiques d’une infinité de plantes. La ‘science des herbes’ est héréditaire parmi eux et dans de nombreuses familles paysannes, et elle se maintient par tradition aussi parmi les femmes dont beaucoup deviennent assez expertes dans l’art de guérir. »

La vie d'Emmanuel Domenech est une de celle dont on peut écrire qu’elle « mériterait un roman » : globe-trotter remuant, il a été page à la cour de Charles Albert, pour partir ensuite comme missionnaire en Afrique du Nord et devenir pour finir chef du bureau de presse de Maximilien de Habsbourg (à Mexico), archiduc autrichien envoyé par Napoléon III pour conquérir un improbable empire et fusillé à Quereto par les hommes de Benito Juarez en juin 1867. En 1867 paraît le livre de Domenech : l’ex-chef des services de presse avait fui le Mexique depuis un an et il s’était enfui en Europe. En Sardaigne, plus précisément, où il était déjà venu gamin, avant que ne commence l’aventure de sa vie.

Le gland, pétri avec la boue, devenait du pain. Mais le chêne, selon le Français Domenech, avait une valeur beaucoup plus haute aussi du point de vue symbolique, rituel :

« Sous le chêne planté devant l’église ou sur une place du village, les Sardes établissent les contrats, trament les mariages, fixent les prix des marchandises, discutent les affaires et administrent la justice en l’absence de la magistrature. Un chêne, l’air libre, en vue des champs, des montagnes, sous un ciel bleu, sont meilleurs que la salle lugubre d’un tribunal, ornée d’images ridicules ou laides, des toges noires des juges, des bottes des gardes, des bancs sales et remplie d’une atmosphère décourageante. »

Le Français manifestement n’aimait pas les tribunaux. Une telle antipathie peut être plus ou moins partagée… Néanmoins : les mariages se tramaient, la justice s’exerçait, les affaires se concluaient aussi sous l’olivier, en pleine campagne, ou bien dans l’enceinte des maisons et des bergeries.

Les figuiers d’Inde étaient un peu la frontière entre le monde de la végétation sauvage et celui des cultures. Souvent, ils poussaient spontanément et souvent aussi, en haies, ils clôturaient les domaines. Selon l’aumônier allemand Joseph Fuos, ils étaient « si convenables au goût des Sardes, qui aimaient toutes les choses douces, que quand se présente dans une rue un chariot qui en est chargé, tous accourent pour obtenir aussi un de ces fruits si goûteux. »



II



Déjà dans les livres des voyageurs du dix-huitième et du dix-neuvième siècles apparaît la silhouette du berger qui incendie campagne et bois pour procurer de nouvelles pâtures à ses brebis, contraintes à hiverner en bas, dans les vallées, exposées au sud, pour fuir le froid et la neige.

« L’agriculture en Sardaigne est beaucoup plus arriérée qu’on pourrait le croire », écrit, avec vivacité polémique, le Français Gustave Jourdan.

«  Les vols et les dévastations qui désolent les campagnes, les invasions des troupeaux, l’absence de voies de communication et, en plus de toutes ces autres causes, l’ignorance et l’avarice du paysan sarde font obstacle à tout progrès de l’agriculture. On n’y rencontre pas une seule de ces cultures qui exigent un minimum de soins intelligents. On ne voit pas une plante fourragère ; le blé, l’orge, l’huile, le vin sont les seuls produits importants ; l’huile et le vin, qui pourraient être facilement d’une qualité supérieure, se font là avec la technique la plus approximative ; l’huile conserve une odeur détestable et le vin est généralement trop dense. » Cause de tout : l’avarice du paysan sarde.

Ces années-là, une exception au désintérêt prédominant pour l’agriculture sarde a été une initiative de Savoie : le souverain a offert un titre nobiliaire à celui qui a planté plus de vingt mille oliviers ; il a créé la noblesse des oliviers. C’est-à-dire, il armait sa propre armée, avec les taxes des Sardes, et en échange, il donnait des quartiers de noblesse qui, à la différence de ceux de bœuf ou de porc, ne se mangent pas.

Même cette espèce de débat international sur les conditions agricoles de la Sardaigne, qui occupe tous les visiteurs étrangers, n’épargne pas les affirmations bouffonnes. L’habituel Joseph Fuos, par exemple, soutient que le goût des fruits sardes serait pire que celui des fruits allemands. Ou, plus exactement et avec ses propres mots, «  les fruits d’ici ne sont pas du point de vue du goût aussi bons qu’en Allemagne ».

Il est possible que la nostalgie et le regret de la patrie et de son lointain chez soi aient modifié le sens du goût de l’aumônier allemand. Mais bon et goûteux, dans l’évaluation des fruits sont étroitement mêlés à doux, sucré, mûr juste à point. Et les fruits sardes ne sont pas comparables aux allemands, il ne saurait en être autrement car ici le soleil sèche les fruits sans les priver de sucres et des substances nutritives et les porte facilement à des maturations, fort improbables en Allemagne. Les fruits sardes sont sans doute plus petits que les allemands et peut-être aussi moins beaux à voir… quoique le concept de beau se prête à de curieuses manipulations, et il aurait peut-être suffi d’une table dressée entièrement de fruits sardes peinte par Rembrandt pour modifier le jugement.

Il n’est pas sans signification que justement une culture de fruits, les orangeraies de Milis, soit une des rares exceptions décrites par les voyageurs dans le panorama d’abandon général. Tous ont été fascinés par ces orangeraies. Antoine Valéry, libraire parisien, a publié dans sa ville en 1835 un volume intitulé Voyage en Corse, à l’Île d’Elbe et en Sardaigne, plusieurs fois réimprimé (à Versailles, à Bruxelles) dans lequel il décrit Milis comme un « jardin des Hespérides blanchi par les neiges de fleurs ». Heinrich Von Maltzan le confronte, de son côté, aux plus belles agrumeraies visitées au cours de son long pèlerinage autour de la Méditerranée ( Sorrente, l’algérienne Blida, la baléare Soller ) et il en parle comme d’un des jardins les plus beaux et des arbres les plus riches. «  Et tout ceci », conclut-il, «  n’est pas une hyperbole, mais la pure vérité ».

(Le livre de Heinrich Von Maltzan, baron de Dresde, a été imprimé à Leipzig en 1869. C’est la troisième publication dédiée à la Sardaigne et imprimée dans la ville allemande, durant un siècle où l’Europe ignore tranquillement l’existence de l’île et de ses habitants. Durant la même période (1829) et toujours à Leipzig, dans une anthologie consacrée à la poésie populaire, apparaît nouvellement la Sardaigne, avec des vers traditionnels choisis du Sarde Matteo Madao. La ville allemande a donc été une observatrice continue et minutieuse de la réalité insulaire de ce temps. Peut-être devrions-nous les jumeler…)

« Milis, qui surplombe la mer d’Espagne à Oristano, est une grande propriété des Marquis Boyl di Putifigari ». Par ces mots commence la plus extraordinaire description des orangeraies, écrite par le Père Antonio Bresciani. «  Elle a des bois d’orangers qui s’étendent largement, en plusieurs milliers disposés en cercle, en de grandes futaies, qui poussent et se croisent en branches vivantes chargées de fleurs, de petites oranges et de fruits dorés mûrs. Les belles marines des Pouilles et de Sorrente dans leurs superbes orangeraies n’offriraient pas à la vue d’aussi belles forêts que celles de Milis et peut-être il n’y a que Malte, et la Sicile, qui rivalisent avec la grandeur de ces plantes. »

L’ecclésiastique trentin affirme que deux hommes qui étreindraient un plant, un d’un côté, un de l’autre, ne réussiraient pas à se toucher le bout des doigts et il continue :

« Et puis, pensez au temps de la floraison, quel doux parfum on respire et se répand dans ces bois et est porté par les vents légers jusqu’à l’étang de Cabras et plus au-delà, sur une bonne étendue jusqu’à la mer. Mais à la saison où les riches fruits mûrissent, il apparaît une forêt d’or et d’émeraude et l’or agité avec tant de faste dans ce vert en groupes, en grappes, en corymbes qu’il vous semble que les branches souffrent sous la charge, les rameaux courbent par fatigue, les extrémités pendent, jusqu’aux branches maîtresses de l’arbre arquent ».

Enfin Antonio Bresciani se perd dans un exercice de nomenclature :

« Voyez enlacés par un amour fraternel s’entremêler le Fruit du paradis avec la Lime cédrate, la Petite Poire avec l’Orange amère, la Bergamote avec le Citronnier, la Muscatelle avec le Petit Sucre, la Bogue avec la Lisse, avec la Cannelée, avec la Noueuse. Là, l’Oranger de Candie avec le Calcédonien ; l’Oranger du Portugal avec celui de Catane ; celui-ci à la peau lisse et brune, celui-là à l’écorce grenue et couenneuse. Ou la pulpe de couleur d’ambre, ou de couleur sanguine ; ou friable et limpide comme la topaze ou l’eau marine. Le jus doux, sucré, ou suret et pétillant. Et ces bois sont si touffus et cette vue est si délicieuse et cet air si aromatisé, que pour un peu, on dirait que les peuples ibères n’auraient jamais chez eux une telle abondance de fruits d’or que n’en fait germer à Milis la féconde Sardaigne. »

(Suite au prochain épisode)

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28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 23:01

Le soir est déjà là et Mârco Valdo M.I. tarde encore à venir. Que lui est-il encore arrivé ? Je me le demande. Peut-être suis-je moi-même en avance, se dit subitement Lucien l'âne à la légende dorée. Je n'ai pas de montre, d'horloge ou de pendule, et d'ailleurs où les mettrais-je et avec cette nuit qui débarque de plus en plus tôt, je ne sais plus trop où j'en suis. Je n'ai même pas le soleil pour m'indiquer comment le temps passe. Et me voilà, là, à tourner sur place comme si j'étais un cheval de bois de carrousel ou un canasson de manège ou un de mes cousins de Sardaigne en train de mouliner le grain. Tiens, mais on dirait que le voilà qui arrive. Salut, Mârco Valdo M.I., mon ami...


Salut à toi, Lucien bel âne blond...


Mârco Valdo M.I., arrête de te moquer, j'ai pris froid à attendre ici dans ce courant d'air. Il faudrait qu'on se trouve un lieu plus commode pour l'hiver que ce bord de champ humide. On va finir par attraper quelque chose, une de ces maladies qu'on attrape au bord des rivières ou dans les marécages. D'ailleurs, si j'ai bien suivi la chose, nous sommes ici au bord d'une rivière et dans un lieu anciennement marécageux... Je te dis qu'on va attraper quelque chose, un de ces quatre...





C'est bien possible, mon cher Lucien. Allons-nous en, ce lieu n'est fréquentable et confortable qu'à l'été. Je te suggère d'aller dans un bistrot chauffé... Évidemment, nous ne passerons pas inaperçus, du moins au début. Tu vois d'ici la tête du bistrotier quand tu commanderas deux bières ou deux vins. On finira par devenir une légende à laquelle on adaptera sans doute l'histoire du kangourou. Tu sais celle où un kangourou entre dans un bistrot au bord du désert australien et commande un double whisky, le boit, le paye et puis s'en va le plus naturellement du monde.


Oui, et alors ?, dit Lucien l'âne.


Comment ça, et alors ?, dit Mârco Valdo M.I.. Et alors, tu vas voir. Dans le bistrot, ce jour-là, il y avait un plein car de touristes venus d'Europe ou des Zétazunis qui buvaient eux-aussi des whiskies, mais depuis déjà un certain temps. Il faisait si chaud, c'était la pause avant d'affronter les bayous locaux à la recherche des crocodiles. Vous avez vu, dit le bariste... Un silence... Bref, le moment de stupeur passé, ces braves touristes s'exclamèrent : Ben, ça alors,... Quoi, dit le bariste, qui là-bas en Australie serait mieux dénommé le barman, vous n'avez jamais vu de kangourou ? Oh, si, dirent les touristes, on en a même vu beaucoup, mais... C'est qu'il a commandé et bu un whisky... Oui, mais ça n'a rien d'étonnant, dit le bariste-barman, pour faire couleur locale. C'est l'habitude ici au bord du désert que les kangourous viennent boire un whisky et le payent avec la pension qu'ils reçoivent du gouvernement et avec ce qu'ils reçoivent en plus des touristes quand ils posent avec eux sur les photos. Non, non, croyez-moi, c'est très normal. Mais alors, qu'y a-t-il donc de surprenant, disent les touristes interloqués... C'est qu'il a commandé un double whisky, conclut le baristeman.


Écoute, Mârco Valdo M.I., moi, je t'aime bien, dit Lucien d'un air désespéré, mais là, tu as dépassé certaines limites. Ton histoire est complètement idiote. Tu ne m'auras pas à ce jeu-là et d'abord, je déteste le whisky et je n'ai pas envie de finir en Australie. Tu nous vois au clair de lune, sur la place du village, chanter: Quand le dernier verre se vide dans les bars d'Adélaïde, on a le cœur qui s'vide aussi, lorsque l'on pense au pays... D'ailleurs, te souviens-tu de qui est cette chanson ? Je parie que non.


Lucien, tu me déçois à ton tour. Je connais mon Debronckart par cœur... et foi de kangourou, je te le prouve à l'instant :


Le whisky paraît acide

Dans les bars d'Adélaïde
Lorsque l'on garde au palais
Le souvenir du Beaujolais


Et puis, si tu le veux bien, quittons l'Australie et revenons à nos terres exotiques, à cette Australie des années 1800 qu'était la Sardaigne et à notre ami Atzeni (si tôt disparu sommerso dalle onde dell'isola di San Pietro – submergé par les vagues de l'île de San Pietro). Tu verras à son récit qu'en Sardaigne aussi, tu aurais pu ressentir les mêmes symptômes et que les marais et les bords de rivière n'y sont pas plus sains qu'ici. Tu verras que la solution, le remède serait de vivre en montagne...





Oh, oui ! Dis-moi ce que dit Atzeni, dit Lucien l'âne en se trémoussant de plaisir anticipé.


Et bien voilà, dit Mârco Valdo M.I., Atzeni nous parle du climat et des maladies...





Entre la fin du dix-huitième siècle et le début du dix-neuvième siècle, le climat sarde était le même que de nos jours : des étés très longs et sans pluie, suffocants sous le sirocco et le levant, et des hivers plus souvent tièdes que froids, battus par un mistral qui parfois devenait mauvais.

Dans ces années-là, on ne parlait pas encore de vacances et encore moins, de vacances de masse. Il n’existait pas d’industrie du tourisme et les plages bouillantes d’août n’étaient pas une valeur. Aujourd’hui, le sable blanc et rose, la mer chaude des deux, comme le bronzage (partiel ou intégral selon les goûts) ou même la tente, la caravane, ou quinze jours en pension complète, ou un voyage en Papouasie (pour qui peut se le permettre), sont des valeurs économiques et morales, des droits individuels, des aspects de la politique des États.

En ces années-là, au contraire, le voyage était réservé à quelques hommes très riches, de noblesse et de culture anciennes et éprouvées. On ne parlait pas de vacances. Et du climat sarde, on disait seulement du mal. Jamais personne n’a exprimé un jugement positif, parmi tous ceux qui en ont écrit. Au moins jusqu’à cette seconde après-guerre, qui nous a enlevé du rang de « zone malsaine » pour nous transférer à celui de « paradis ».

Le climat sarde avait déjà une réputation terrible à l’époque romaine. On a cité plusieurs fois une phrase de Cicéron : « Sois attentif, mon frère, à rester en bonne santé, et pense que bien que ce soit l’hiver, tu es cependant en Sardaigne ». Un autre grand écrivain latin, Tacite, parle de la « sévérité du ciel » et Silio Italico dit un ciel « triste » ou « tristo ». En deux mille ans et plus, rien n’avait changé et sa réputation était la même à la fin du dix-huitième siècle.

Joseph Fuos, dans sa traduction citée, à propos du climat utilise l’adjectif « désagréable » ; comment dire : pas agréable, ennuyeux, infect ; rien de bon. Selon son avis, une des plus grandes chances des Sardes était que les mistrals hivernaux, froids et insupportables, duraient seulement quelques jours par an. Et il écrit que le soleil estival, en certains jours de fin août (aux levants de Sant’ Agostino), était si chaud qu’il faisait disparaître l’appétit. D’où on comprend que personne ne lui avait parlé des palourdes blanches vivantes, des poissons arrosés de vin frais, des pastèques dégoulinantes, des fritures de homards… L’aumônier allemand s’entend à conseiller le voyageur imprudemment tombé en Sardaigne : en août, selon lui, « la meilleure chose à faire est de se fatiguer le corps le moins possible ». C’est valable aussi aujourd’hui, et pas seulement pour les touristes.

Une décennie plus tard arrive en Sardaigne un autre ecclésiastique, un père jésuite, Antonio Bresciani, né et grandi aux pieds des vertes vallées sud-tyroliennes. Le soleil sarde apporta à son écriture des accents bibliques : « flèche si brûlante », du début juin à la fin octobre, et « il traite si mal » la terre, et « il la sèche de tout suc, il la durcit, il la fend, il la casse et il la chauffe à blanc », et les campagnes et les montagnes, si fraîches en avril et en mai « se décolorent et s’aridifient comme brûlées par le feu ».

Même le mistral évoque aussi les damnations bibliques dans une description d’un noble allemand, un baron de Dresde, Heinrich Von Maltzan. Aventurier, voyageur, connaisseur de nombreuses langues exotiques, Von Maltzan a visité l’Algérie, le Maroc, la Syrie, la Palestine, l'Égypte, la Sardaigne, la Tunisie, la Tripolitaine, l’Arabie. Il a placé son voyage en Sardaigne après celui en Égypte et avant celui en Tunisie, en indiquant déjà par son choix quels peuples il tenait pour parents.

Le baron a décrit le mistral avec ces mots : «  A quiconque a voyagé de Cagliari à Sassari (…), il dut sauter à l’œil comme la majeure partie des arbres sont déformés et bas et comme toutes leurs branches sont tournées absolument d’un côté, le sud-est, à tel point que ne pouvant aligner sur le côté nord-ouest ni branches ni feuilles, le tronc (…) reste nu et privé de ramure. Le vent dévastateur du nord-ouest, le ‘ mistral ‘ des Provençaux, le maestro des Italiens, est la cause de cette direction oblique de tous les arbres et de leur croissance misérable. A ce terrible vent, qui souffle pendant presque tout l’hiver et le printemps, on pourrait presque dire à ce tourbillon perpétuel est soumise  (…) la côte occidentale de la Sardaigne»

Le soleil et le vent n’étaient pas ses uniques ennemis. Parfois, il y a aussi la conformation géologique. Von Maltzan décrit un coin si aride qu’il semble infernal : « La plaine était une immense campagne couverte de lave basaltique noire ou brune, qui par la régularité de ses gisements ressemblait à une masse d’eau stagnante cinglée par la tempête, s’agitant en vagues brèves et détachées, qui aurait été tout d’un coup pétrifiée. »

Enfin, : l’eau … Sans eau, il n’y a pas de culture de la terre ni d’élevage des animaux, ni de richesse ni de vie pour les hommes. Deux peuples ont su survivre dans des déserts : les Touaregs et les Apaches… (On en parle comme de phénomènes extraordinaires et cet élément serait suffisant …) et si grandes soient la fascination inspirée par leur extraordinaire courage et la douleur pour la disparition prématurée des Apaches de la scène du monde, il n’en reste pas moins que les premières civilisations sont nées au bord des rivières, pas dans les déserts, et que sûrement les Padaniens ou les Californiens ont vécu plus commodément et se sont reproduits en meilleure santé et en plus grand nombre que les Touaregs, et qu’ils se sont beaucoup plus enrichis par leur travail.

Monsieur William Henry Smith, officier de la Marine Royale britannique, dans un livre publié à Londres en 1828, informa ses compatriotes du fait qu’à Cagliari, on pouvait trouver facilement toute chose, excepté l’eau : « Seule l’eau est si rare qu’on vient la vendre à la porte des maisons. Le Château est partiellement pourvu à partir de puits d’une profondeur extraordinaire par l’incessant travail d’hommes et de chevaux. (…) les étrangers doivent aller chercher ou envoyer chercher l’eau à Pula. Les petites barges de la baie font l’aller-retour rapidement et peuvent se louer à des conditions raisonnables. »

Monsieur Gustave Jourdan, pour sa part, informe les Français du fait que l’eau potable était très rare à Cagliari et le peu qu’on trouvait était fort mauvaise car elle était conservée dans d’infectes citernes. Le Français va encore plus loin et il suspecte que la construction manquée d’une conduite qui amène l’eau des montagnes entourant la ville, a été empêchée par une mafia de constructeurs et de vendeurs de citernes, désireux d’augmenter et de défendre leurs gains.


II



« Le climat de la Sardaigne est malsain » , écrit Gustave Jourdan dans son livre publié à Paris en 1861, « il l’était déjà sous les Romains et il n’a pas cessé de l’être ; les causes de cette insalubrité sont pour partie générales, pour partie locales et accidentelles ; les premières sont les vents qui, chauds, froids, humides, soufflent de tous les points cardinaux, et encore les changements subits de la température, l’humidité des nuits, les longues sécheresses interrompues d’un coup par des pluies torrentielles ; les secondes sont les étangs, les marais qui se trouvent spécialement le long des côtes, la mauvaise culture des terres, l’extrême saleté, l’absence de toute précaution hygiénique. »

Des marais venait la pire maladie, cause principale de la mauvaise réputation du climat sarde, qui dura plus de deux mille ans, de Cicéron au plan Marshall : la malaria.

Selon les historiens, la première apparition de la malaria en Sardaigne remonte à cinq cents ans avant le Christ. En plein dans la domination carthaginoise (ou de l’amitié, l’alliance ou l’étroite parenté entre Karalis1 et Kartago, si vous préférez). Sa dernière apparition et sa disparition sont beaucoup plus récentes : le plus beau cadeau entre tous ceux qu’ont offerts les Américains, vainqueurs de la dernière guerre. Le plan Marshall a nettoyé les eaux de tout œuf, larve ou moustique anophèle adulte, après deux mille cinq cents ans durant lesquels la malaria avait régné et tué.

Il y a deux cents ans, on mourrait encore de la malaria. La quinine n’était pas encore arrivée, qui aurait diminué les effets et le taux de mortalité de la maladie, sans pour autant en éliminer les causes ; le quinquina a été découvert seulement en 1811, dans les Andes, par le Portugais Gomez.

Durant des millénaires, on s’est demandé plusieurs fois quelle pouvait être la genèse de la maladie et très vite, on a compris qu’elle était très étroitement liée au climat des marais. Le remède adapté et les vecteurs ont été découverts beaucoup plus tard et aucun des dominateurs successifs, ni les Sardes eux-mêmes, n’ont jamais voulu ou pu assainir et bonifier les marais tout en en comprenant cependant l’utilité sociale. Aux malades, il était conseillé de changer d’air et de fuir dans la montagne.

Un écrivain à l’imagination galopante a réussi à rendre ridicule jusqu’à ce thème qui paraît se prêter à tout sauf à l’amusement du lecteur. Joseph Fuos, aumônier allemand, nous dit que beaucoup d’ « écrivains inexpérimentés » auraient attribué la responsabilité de l’air malsain de l’île à la putréfaction des mouflons, « tués par bandes ». Exactement comme ceci : l’air empesté par les mouflons, sur une terre balayée par un vent des plus infâmes et laissés à pourrir par un peuple qui mangeait des glands pétris à l’argile. Joseph Fuos omet de nous dire le nom et le prénom des «écrivains inexpérimentés» et dans quels livres fut imprimée la farce des mouflons putréfiés et où il avait lu ces livres et où éventuellement quelqu’un d’autre pourrait les lire. Il tait ses sources, en d’autres mots.

La plus folle baliverne sardesque sur le thème de la malaria n’a cependant pas été écrite par Fuos. La voici : « Cette malaria comme des vapeurs incendiaires court en zigzag, si elle frappe l’homme de face, elle l’étouffe ; c’est pourquoi à l’approche de la chose même, qu’on peut bien voir de nuit, on se couche par terre pour laisser passer le feu au-dessus. (…) Une fois, j’allai avec un mien compagnon au crépuscule devant la Porte San Pancrazio. L’air était si lourd et si oppressant qu’on était contraint de respirer avec difficulté : d’un coup, je vis au lointain, du côté où marchait mon compagnon, s’approcher quelque chose de lumineux, comme un voile d’argent. Mais ce fut aussi le moment où mon accompagnateur s’effondra à terre. Je dus le tirer jusqu’à la Porte, où peu après, il rendit l’âme à Dieu. Je compris alors que ç’avait été la tristement célèbre malaria et je me gardai bien à l’avenir de m’exposer à ce type de péril ». Cette malaria, qui comme des vapeurs incendiaires court en zigzag, on la situerait bien dans l’ère hyperboréenne de Conan : le Mal du Feu Rayonnant, la Malaria d’Argent. Elle se trouve, au contraire, dans un livre publié à Leipzig en 1831, par un auteur anonyme, et intitulé : Deux sergents allemands en Sardaigne.

Nous avons déjà rencontré un livre imprimé à Leipzig en 1780, signé par Joseph Fuos, aumônier militaire. La coïncidence est curieuse : un deuxième livre, toujours à Leipzig, soixante ans après le premier, tandis qu’en Europe, on publiait un seul autre livre « sarde » : à Londres, en 1828, de la main de William Henry Smith de la Marine Royale (sûrement jamais traduit en allemand dans ces années-là). Pendant soixante ans, Leipzig a donc eu l’exclusivité sur les nouvelles de Sardaigne pour l’ensemble du continent et particulièrement pour les pays de langue allemande et a publié deux œuvres : la première contient l’herbe du rire sardonique et les mouflons putréfiés par bandes, la seconde la malaria qui court en zigzag.

Un lecteur de fables pourrait supposer une explication climatico-culturelle : le peuple de Leipzig aimait lire des fables, et seulement des fables, grâce auxquelles les libraires de Leipzig vendaient des livres de fables, les éditeurs imprimaient des livres de fables et les écrivains écrivaient des livres de fables. Ceux qui auraient voulu échapper à l’ambiance répétitive et habituelle de la Forêt Noire trouvaient de très bonnes occasions dans le scénario sarde : lointain et inconnu, proche des mille et une nuits, peut-être même plus ancien.

Je préfère une explication différente, même si elle est aussi aventurée que celle qui précède. L’auteur anonyme du second livre ne s’est jamais déplacé de Leipzig et surtout, il n’est jamais venu en Sardaigne. Manifestement et en plus verbeux, du reste, son œuvre est une copie du premier livre. La même histoire de la malaria de feu avait été avancée par Joseph Fuos. Selon lui, elle faisait blanchir les cheveux aux sentinelles. Le copiste anonyme a-t-il entièrement manuscrit à la lumière faible d’une chandelle et sans jamais bouger de sa maisonnette de la Strasse Kisékoi? Peut-être était-il ami ou parent de Joseph Fuos. Sans doute son héritier : il a trouvé le cahier de brouillon qui racontait l’histoire de l’herbe du rire sardonique et il en a tiré l’idée d’écrire un autre livre. Peut-être avait-il ses créanciers à ses trousses. Il était doté, quoi qu’il en soit, d’une imagination vive, du genre lugubre et funèbre. Ç’aurait pu être Joseph Fuos lui-même, nonagénaire et égaré, à la perception entre rêve et souvenir tout à fait perdue… Dommage qu’en 1831, il fut déjà mort depuis vingt-six ans.


III



Joseph Fuos, outre l’herbe du rire sardonique et la farce des mouflons putréfiés, nous a laissé une description de la vie des Sardes en période de malaria, dénommée par lui « intempéries », qui commence sur un ton dramatique : «  C’est le premier et le plus terrible spectre contre lequel est prévenu un étranger, au printemps. On la décrit comme un mal qui attaque l’homme à l’improviste et elle est incurable. On lui indique les lieux où elle règne particulièrement et les heures auxquelles elle est le plus à craindre Parfois, elle est l’effet des grandes chaleurs, parfois le fruit des nombreuses exhalaisons mauvaises des eaux stagnantes. »

L’aumônier nous informe aussi du fait que les Sardes voyageaient seulement de nuit et seulement en hiver, et avec une demi-douzaine de coiffes et de bérets et de mouchoirs tout imprégnés de vinaigre d’où sortaient seulement leurs yeux. Les mal nés allaient en voyage couverts comme des momies et dégoulinants de vinaigre « pour interdire tout accès aux intempéries ». Le vingt-quatre juin est cité par Joseph Fuos comme un des jours notoirement des plus mortels. Même le Vice-Roi se cachait sous son lit. C’était le jour de San Giovanni. J’imagine les processions et les fêtes : la nuit des sarcophages ressuscités, la danse des momies et l’odeur de vinaigre à se boucher le nez.

« Si quelqu’un tombe malade », poursuit Joseph Fuos, « on épargne au médecin l’effort de chercher un nom grec pour déclarer au patient son destin, il lui tâte le pouls, annonce l’intempérie et cela suffit pour laisser mourir le malade dans sa meilleure forme. L’action de ce mal est si forte qu’elle s’étend également aux fruits du pays. Ceux qui viennent des régions des intempéries sont tenus pour spécialement nocifs et donc quand les figues du Cap Pula sont apportées au marché, il faudrait que le vendeur plante sur son étal une tête de mort peinte. »

Tous les voyageurs européens qui ont visité et décrit la Sardaigne ont rencontré le thème de la malaria. Souvent aussi en prodiguant des conseils inutiles ou en ouvrant des polémiques hors de propos ou en soutenant des comparaisons insoutenables, et ainsi de suite. L'Anglais William Henry Smith, au contraire, soutient avec un certain détachement : « Il est surprenant comme les natifs aux maisons si incommodes et aux habits si crasseux peuvent si largement jouir d’une bonne santé dans des lieux où il n’y a pas péril de malaria ».

Un visiteur particulièrement polémique est le Français Gustave Jourdan. Non seulement il suspecte que la construction de l’aqueduc cagliaritain a été empêchée par une mafia des citernes, il critique aussi les Sardes pour leur attitude vis-à-vis de la malaria.

« Jusqu’aujourd’hui, les Sardes n’ont pas combattu le mal qui les décime si ce n’est en le niant ; au moment même où vous voyez un des leurs trembler de tous ses membres sous l’influence de la tierce, il vous affirme que sans doute il y a des fièvres dans toutes les autres parties de la Sardaigne mais que dans son village, on jouit d’une salubrité parfaite. Comme ce discours, on le fait partout, on peut dire à raison que la Sardaigne entière est envahie par les fièvres ».

Le goût pour la répartie polémique finit-il par falsifier la réalité ?

Le Baron Heinrich Von Maltzan, avant d’arriver en Sardaigne, avait voyagé à travers la moitié du monde. Il a cherché à dialoguer avec les « natifs » et à propos de la malaria, il a raconté deux brèves rencontres. La première à Paulilatino. « Une jeune Lombarde qui tient (…) un petit café me narra que dans le cours d’une année, elle avait perdu par la fièvre ses enfants au nombre de cinq. Il y a quelques mois elle en avait mis au monde un sixième et la misérable espérait le conserver étant né en Sardaigne, espérance qui me sembla plutôt une chimère ; ne m’étant jamais arrivé de voir un enfant plus mal en point que celui-là ».

La seconde rencontre de Von Maltzan, à Bosa, repropose la silhouette du Sarde fagoté jusqu’aux yeux. Cette fois, le vinaigre a disparu. « Un négociant de Sassari (…) me fut cité comme un phénomène, mais en même temps comme un exemple à imiter eu égard à son mode de vie. Cet homme avait été épargné exceptionnellement par la fièvre, qui d’habitude n’épargne jamais les étrangers et à laquelle les indigènes eux-mêmes doivent payer leur tribut. Je connus cet homme et j’appris à quelles normes hygiéniques compliquées il était redevable d’échapper à la maladie dominante. Il se tenait enveloppé dessus et dessous en flanelle, en été, il n’outrepassait jamais la porte de sa maison, il limitait scrupuleusement nourritures et boissons, il renonçait à tout plaisir de la vie, et bien qu’il eut échappé aux fièvres, il souffrait pourtant en conséquence de cette vie circonscrite à son habitation de tant d’autres maladies de divers genres, que je dus me dire que le remède était pire que le mal. »

La malaria n’épargnait pas les étrangers. Les enfants avaient de bien bonnes probabilités de mourir dans les premiers mois de la vie et au cas où ils réussissaient miraculeusement à devenir adultes, ils n’échappaient pas au moins à une quarte, ou à une tierce, ou à une tierce double (Dieu la maudit). A moins qu’ils ne vécussent en montagne, éloignés des étangs et des moustiques.


1 Karalis : ou Caralis, c’est le nom de Cagliari, au temps de l’ « amitié » carthaginoise (Kartago).


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7 novembre 2008 5 07 /11 /novembre /2008 00:03




Bonsoir. Comme chaque jour, l'actualité est faite de bonnes et de mauvaises nouvelles.
Bonnes nouvelles pour l'Europe. Le général Franco est toujours mort. Bonne nouvelle, en effet ! On aimerait en avoir beaucoup comme ça... Par exemple...


Par exemple, dit l'âne, que racontes-tu, Mârco Valdo M.I. ? Je n'y comprends rien.


C'est simple pourtant, Lucien mon bon ami, dit Mârco Valdo M.I.. C'est simple et c'est d'une vérité criante. Je répète : Comme chaque jour, l'actualité est faite de bonnes et de mauvaises nouvelles. Bonnes nouvelles pour l'Europe. Le général Franco est toujours mort. Bonne nouvelle, en effet ! On aimerait en avoir beaucoup comme ça... Par exemple... Je puis également annoncer – jusqu'à preuve du contraire, car avec les catholiques, on ne sait jamais : Heider est toujours en route pour l'Éternité. Comme tu le sais, je dis Heider en raison de la canzone que j'avais traduite pour lui. Tu sais, la chanson de mon ami Riccardo Scocciante et que j'avais intitulée Heidi, heido, heida... ou alors, c'en était le refrain. Par ailleurs, on aimerait beaucoup en annoncer d'autres de bonnes nouvelles pour l'Europe. Par exemple, le départ pour l'Éternité du Sourire, de la mère Catcheure, de l'un ou l'autre Président populiste, etc... (oui, je sais, mais Vaugelas...) Évidemment, en attendant, on peut toujours se réjouir que Benito et Adolf exercent leurs talents dans l'Éternité, si elle existe et dès lors, si Dieu existe (rien n'est moins sûr... à part une de mes amies), il n'a qu'à s'en prendre à lui-même des ennuis qu'immanquablement, ils vont lui causer.


Comme je te comprends, dit l'âne Lucien en souriant de ses dents aussi nombreuses que les balles d'une rafale de mitrailleuse lourde. Il y a d'ailleurs une question que je me pose à ce sujet. C'est à quel moment, ils vont proclamer Benito « Santo Subito », car quand même, il a sauvé le Vatican avec ses accords de Latran. Ce n'est quand même pas rien. Peut-être que le Sourire va intercéder pour la Mâchoire auprès de B.16. À mon avis, avec l'aide de ses amis, il devrait y arriver ... Je me demande aussi à quel moment, Adolf... je n'ose même pas poser la question, mais tu vois ce que je veux dire.... Avec un discours dans le genre : oui, mais, c'était l'époque et il y avait eu des exagérations, et la situation était ce qu'elle était, que c'était la crise, la grande crise, que le monde était en danger, etc, etc... Je les entends déjà. Non, mais vraiment, je les entends déjà vraiment maintenant. Ils en sont à dire des choses comme çà. Tu n'as qu'à lire la presse, mon pauvre ami, on en est là, ou presque.


Ah, oui ! Je vois bien de quoi tu veux parler et si tu n'étais pas un âne et que tu ne t'appelais pas Lucien, je t'appellerais Cassandre, dit Mârco Valdo M.I.. Nonobstant, je voudrais quand même rendre à Jean Yanne ce qui lui revient. Car vois-tu, Lucien mon ami aux oreilles plus noires que l'orbace des hiérarques fascistes, c'est notre ami Jean Yanne qui avait imaginé cette belle façon d'introduire un journal télévisé... et crois-moi en la matière, il en connaissait un bout.


Mais Jean Yanne, dit l'âne un peu intrigué, n'était-ce pas lui qui avait prévu l'arrivée des Chinois à Paris et les platitudes que les autorités françaises feraient pour leur plaire ? N'était-ce pas lui, qui avait annoncé la venue de Jésus dans les médias, n'était-ce pas lui qui, un temps, faisait de si beaux sermons tous les dimanches matin vers les onze heures ? Personnellement, dit l'âne, je pense qu'ils ont eu tort de le virer....


Oh, oui, je suis tout à fait d'accord avec toi. D'ailleurs, depuis qu'ils l'ont viré des télés, moi, j'ai viré la télé. Et depuis, j'ai l'esprit libre et pas seulement l'esprit et la pensée, j'ai aussi mes soirées libres et ça, mon ami, c'est précieux. Bon d'accord, toi qui es un âne, tu n'es pas assujetti à la télévision, tu ne sais pas trop quel boulet c'est pour les malheureux humains... Elle les enchaîne et pas d'une seule chaîne, mais d'un tas de chaînes... et c'est vraiment très lourd à porter. Par exemple, nos conversations seraient tout à fait impossibles, inexistantes et même pas concevables. Et puis, si même on arrivait à se rencontrer, on parlerait de quoi... Sinistrose totale. Tu me vois te raconter des séries télés ou les dernières nouvelles, vues par l'œil électronique ?


Oh non ! J'ai horreur de çà..., dit l'âne en frissonnant des pieds à la queue. J'en rencontre qui s'y essayent et là, d'un coup, il me prend une envie de galop et je galope. Je fuis à toutes jambes. Rien qu'à l'idée, les pieds me démangent.


Mais, Lucien mon ami, ne t'en vas pas, je te jure que je ne raconterai jamais les histoires de la télé, car j'aurais bien du mal à le faire. Je ne la vois jamais. Je t'ai dit que je l'ai virée... Il y a déjà bien longtemps. Je préfère lire ou écrire ou même, comme tu le vois, causer avec un âne.


Je t'en remercie et en plus, mon cher Mârco Valdo M.I., dit l'âne en hochant le crâne ce qui faisait balancer ses oreilles, je dois te dire que l'aventure est réciproque. Que serais-je sans toi, qui vins à ma rencontre...Que serais-je sans toi qu'un âne au bois dormant... ? Mais, dis-moi que vas-tu me raconter aujourd'hui ? J'espère la suite d'un de ces récits que tu m'as donné à connaître.


Que veux-tu ? C'est la loi du genre, mon cher ami asin. J'aime à te faire connaître, en toute confidentialité, les auteurs que j'aime et que j'ai traduits au prix de longues heures de labeur... Car on n'imagine pas les heures qu'il faut pour lire un livre en le recopiant à la main... En plus de l'effort de traduire, c'est-à-dire de transposer dans notre langue ce qu'un autre a dit dans la sienne. Tu n'imagines pas ce que c'est. Notamment, par exemple, comme disait mon ami Alexandre, on passe un temps fou à chercher dans les dictionnaires des mots qu'on connaît déjà. Je t'explique, c'est l'histoire du mot sur le bout de la langue, du mot qui est là, que l'on connaît, que l'on voit, que l'on entend, mais qui ne veut pas sortir... Il faut alors se rendre et s'en aller au dictionnaire, comme d'autres sont allés à Canossa... Une vraie pénitence, mais je ne suis pas encore arrivé à comprendre comment fonctionne le cerveau humain... Pourquoi par moments, il cale ainsi.


Oui, mais encore..., dit l'âne trépidant d'impatience... De quoi, Mârco Valdo M.I., me parles-tu aujourd'hui ?


Te souviens-tu de mon ami Atzeni...




Photo G.L.


Il a un nom si remarquable que je n'aurais garde de l'oublier, d' autant que j'ai beaucoup aimé cette histoire de Sardaigne... Est-ce encore de lui et de la Sardaigne que tu vas me parler ? Si c'est le cas, je te dis tout de suite, que je serai le plus heureux des ânes...


Sois donc bienheureux... Santo Subito ! En quelque sorte... c'est d'Atzeni que je vais te faire connaître la suite de ce récit sur la Sardaigne. Tu vas découvrir, et par un grand écrivain français, comment vivaient les Sardes, en son temps... Ou plus exactement, comment un grand écrivain français pouvait raconter des "plumes de cheval", comme disait Marx (Groucho). Traduction de "plumes de cheval", excuse-moi pour la trivialité de la traduction , mais c'est vraiment çà : "plumes de cheval" : conneries.  Balzac, car c'est de lui qu'il s'agit, racontait - en ce qui concerne la Sardaigne, d'immenses conneries. Allons-y.






Joseph Fuos, aumônier militaire qui vécut en Sardaigne de 1773 à 1777, est l’inventeur probable d’une herbe du rire sardonique qui autrement n’aurait jamais existé. Il a produit et diffusé une image d’un pays à mi-chemin entre la réalité et la fable. Une île lointaine, primitive, légendaire.

Il n’a pas été le seul. Dans la même entreprise, s’est risqué un écrivain bien plus important dans l’histoire de la culture européenne : Honoré de Balzac. Précisément lui, tellement aimé des fondateurs du marxisme, descripteur réaliste de la nouvelle société parisienne, des guerres pour la répartition du pouvoir économique et politique, des transformations des coutumes, des types humains nouveaux et inédits (aujourd’hui nous dirions : « des nouveaux sujets sociaux »). Précisément lui.

Balzac a écrit, de Sardaigne, une lettre divertissante à une Madame, noble dame polonaise, habitant à Paris, sa future femme. Datée de Cagliari, le 17 avril 1838. Il a écrit qu’il avait vu : « des choses semblables à celles qu’on raconte à propos des Hurons et de la Polynésie. Un royaume entier désertique, de vrais sauvages, aucunes cultures, des savanes de palmiers sauvages, des cistes ; partout les chèvres qui broutent toutes les pousses et empêchent la végétation de croître au-delà de la ceinture. J’ai fait dix-sept ou dix-huit heures de cheval (…) sans rencontrer une maison. J’ai traversé des forêts vierges, plié sur le cou du cheval au péril de ma vie, car pour la traverser, il faut longer un cours d’eau couvert d’une voûte de lianes et de branches qui m’auraient crevé un œil, arraché les dents, rompu la tête. Il y a des chênes verts gigantesques, des chênes-liège, les lauriers, des bruyères de trente pieds de haut. Rien à manger. »





Un récit d’aventures exotiques. Un voyage imaginaire. Balzac était certain que la noble dame qui recevrait sa lettre, et les Parisiens cultivés qui écouteraient sans doute sa lecture, ne douteraient pas de sa véracité : la Sardaigne était lointaine, inconnue, proche des mille et une nuits.

Un passage de sa lettre révèle, plus que les autres, quelles étaient les intentions de Balzac et les interlocuteurs réels auxquels il s’adressait et le but « littéraire » de ses mensonges. Il écrit en effet : « Hommes et femmes vont nus avec un bout de toile, un chiffon propre pour couvrir leur sexe. » Il savait parfaitement qu’il « disait des mensonges », mais probablement, il imaginait susciter des discussions traversées de frissons licencieux chez des dames et des gentilshommes de la meilleure société parisienne. Aussi les Sardes, donc, ne fût-ce qu’un instant, ont assumé un important rôle historique réservé aux primitifs des aires chaudes du monde : titiller les fantasmes sexuels des Européens.

L’écrivain français a regardé quelque chose et il a écouté quelqu’un et il a lu quelque page d’un livre consacré aux Sardes. Et il a fini aussi par raconter quelque chose de vrai, qui a frappé son imagination : « C’est une région dans laquelle les habitants font un horrible pain en réduisant en farine les glands du chêne vert et en le mélangeant avec de l’argile (…). J’ai vu, le jour de Pâques, un ramassis de créatures par bandes au soleil le long des murs de terre de leurs tanières. Aucune habitation n’a de cheminée : le feu est allumé au milieu de la maison qui est tapissée de suie. Les femmes passent la journée à moudre et à pétrir le pain et les hommes s’occupent des chèvres et des brebis et tout est inculte dans le pays le plus fertile du monde. Au milieu de cette misère profonde et incurable, il y a des villages qui ont des costumes d’une stupéfiante richesse. »

Malgré tout, aventures et fantômes ne cachent pas les hommes en chair et en os, les maisons de terre et la mouture du blé, les aliments quotidiens et les éclats d’une richesse cachée. Balzac, d’une certaine façon, quoiqu’en jouant avec les fables, introduit le temps historique, vécu par les hommes réels. Dans ces années-là a vécu la grand-mère de la grand-mère de ma grand-mère, qui presque certainement mangeait du pain de glands pétri d’argile et elle vivait dans une tanière en terre sans cheminée, tandis qu’à Paris, les cuisiniers savaient cuisiner l’oie de plus de trente manières différentes et les immeubles étaient hauts, en pierre, les sofas étaient moelleux, un gaspillage de lumières et de coussins.

Les années étaient les mêmes, mais le temps différent ; le nôtre était le passé écoulé, isolé au milieu de la mer, enfermé dans sa bouteille, incompréhensible, lointain comme la Polynésie. C’est pourquoi on nous regardait avec une maigre curiosité, souvent mêlée de répugnance. La même curiosité et la même répugnance avec lesquelles on regardait les Hurons (peaux rouges d’Amérique du Nord, qui ont combattu dans la guerre anglo-française pour la possession du Québec) aussi primitifs, aussi sauvages, aussi fiers, aussi destinés à disparaître de la face du monde.

Et pourtant, déjà à la fin du dix-huitième siècle, la Sardaigne était à un jour de mer de la Toscane, par vents favorables. Et on pouvait joindre Livourne, Malte, Alger, Gênes, Naples, Toulon, Palerme, Barcelone. La technique de la navigation permettait un trafic continu de marchandises, de troupes armées, d’esclaves achetés sur les côtes orientales de l’Afrique, de navires qui traversaient les océans et reliaient les continents. La Sardaigne, délaissée par les grands intérêts mercantiles, était un écueil au milieu de la mer, une île dépeuplée et éloignée des routes.

Et pourtant, les Sardes existaient depuis des millénaires et s’ils mangeaient du pain de glands, ils devaient posséder une technique de préparation de la nourriture et une culture qui en expliquât la technique, et ils étaient passés, dans le courant de quelques décennies, de la domination espagnole à l’autrichienne, à la savoyarde, achetés et revendus.

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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 23:21

Ah, Lucien, on dirait que tu boites, on dirait que tu as bien du mal à avancer, que de prendre un pied et le mettre devant l'autre est une entreprise des plus délicates et des plus difficiles... Qu'est-ce donc qui t'arrives, mon ami l'âne... Et en plus, la chose se complique du fait que tu as quatre pieds...





 


Salut, Mârco Valdo M.I., dit l'âne claudicant comme un pénitent portant la croix. J'ai mal, en effet, mais mal à braire comme un âne. Ce qui m'arrive, je n'en sais rien du tout. C'est venu tout seul. Hier au soir, tout allait bien et ce matin... madonna, je ne pouvais presque plus bouger une patte et je ne te dis rien des trois autres. En plus, j'avais froid jusqu'à l'intérieur des os. Je tremblais comme une feuille dans les frondes secouées par le vent d'ouest ou du nord-ouest, je ne sais trop. En vérité, je ne savais plus trouver la force de me lever, je suis resté étendu sur ma litière bien une heure avant de pouvoir me mettre sur pieds. D'ailleurs, je ressens encore des frissons. J'en suis tout meurtri.


Mon pauvre Lucien, dit Mârco Valdo M.I., je crois bien que te voilà en proie à l'influenza. C'est certainement un virus qui t'a attaqué. Il te faudra sans doute quelques jours pour te remettre.


Quoi ? Que dis-tu ?, dit l'âne avec les yeux révulsés de stupeur. Un influx et quoi ? Attaqué par des Russes ? Qu'est-ce que tu me racontes ?


Je t'ai parlé de l'influenza et de virus. Pas de l'influx et de Russes... En fait, je voulais seulement signifier par là que tu étais dans un état fiévreux et que tu étais en proie à la grippe.


Je comprends de moins en moins, dit l'âne tout tremblant et bavant aux commissures des lèvres. Après l'afflux de Russes, tu me dis que je suis attaqué par l'État fiévreux... Il est où, celui-là ? Je me le demande, je n'en ai jamais entendu parlé. Est-ce un des Etazunis ? Je suis sa proie, il m'agrippe ??? Mais vraiment tu me racontes n'importe quoi... Moi, je crois tout simplement que je suis malade.


C'est bien ce que je te dis. Tu as la fièvre et la grippe. Il te faudrait te mettre au chaud, boire un bon verre de vin, avaler quelques aspirines et tranquillement roupiller jusqu'à ce que ça passe. Voilà tout.




 


En résumé, tu me dis d'aller me coucher..., dit l'âne tout secoué de frissons comme s'il était dans un autobus. Je crois bien que c'est ce que je vais faire... Mais je n'aurai même pas le courage de boire une bonne bouteille, ni même de manger quoi que ce soit... Mais quand même raconte-moi l'histoire que tu avais prévue pour notre rencontre. Je pense que ça me consolera de cette effroyable journée. Parle-moi du soleil et non pas du gros temps, le gros me dégoûte et me fait grincer des dents, ce ciel impur me met en rage, car le plus grand mal qui me fut donné sur terre, je le dois au mauvais temps, je le dois à Jupiter...


Allons, allons, Lucien, tu délires, poétiquement, mais tu délires. Ta mémoire s'emballe et tu racontes tout de travers. C'est la fièvre, vous dis-je, c'est la grippe... Cela dit, je vais te conter le conte que j'avais préparé pour toi. J'espère qu'il te plaira.


Oh, oui, s'il te plaît, Mârco Valdo M.I., mon ami. J'ai vraiment besoin d'un peu de poésie...

Justement, ce soir, ce sera très poétique et une histoire venue d'un pays de soleil ou en tout cas, réputé tel : la Sardaigne. Voici quelques pages sur la Sardaigne ; elles sont traduites en français ; ce qui est une œuvre considérable ou plus exactement, qui a pris beaucoup de temps. Énormément.

Oui, oui, la Sardaigne. Il y a beaucoup d'ânes en Sardaigne... J'y ai plein de cousins. Mais dis-moi d'abord de qui, de quoi...


Je ne me souviens plus, mon cher âne, si je t'avais déjà parlé d'Atzeni, de Sergio Atzeni.

Non, je ne crois pas. Enfin, je ne m'en souviens pas, dit Lucien l'âne en tanguant de plus belle.

Admettons que je ne t'en aie pas encore parlé. Alors, Sergio Atzeni est un auteur sarde, qui un jour de soleil s’est noyé dans une mer bleue à quelques dizaines de mètres de l’île. Peccato ! Il avait quarante-deux ans. Il a écrit beaucoup de choses, des fables pour enfants et des romans. De son métier, il était journaliste. Un bon journaliste et d'ailleurs, un excellent écrivain. Son destin est d'autant plus regrettable.


Oui, mais l'histoire... dit l'âne tout penaud.


L'histoire... C'est celle de la Sardaigne. Une histoire de fous comme l'indique le titre de ce livre d'où je la tire : Racontars fols. Évidemment, commencer Atzeni par les Racontars fols est périlleux. C’est comme si on commençait l’escalade d’un pic andin par le sommet. Directement. On manquerait d’oxygène ou le reste semblerait fade.


Oh ! Oh !, dit l'âne se souvenant de Bosse-de-Nage qui ne disait que Ah! Ah! Et la dernière fois, juste avant de mourir.


Oui, c'est un livre assez délirant, mais il est délirant par la faute des autres. Atzeni quant à lui, rassure-toi, raisonne très bien et fort agréablement. Il y met de l'ironie et de l'humour, et puis du style. Mais ne tardons plus, je te vois bien souffrant. Ainsi, je commence.





Fol racontar

sarde



Un certain jour dans la ville de Cagliari, entre 1773 et 1777, un vieux gentilhomme insulaire (un certain chevalier Pitzolo) a raconté une histoire macabre à un aumônier allemand, enrôlé (on ne sait pourquoi) dans les troupes de Savoie.


Le chevalier Pitzolo a raconté qu’un de ses serviteurs qui avait récolté à la campagne une herbe très semblable au persil, l’avait ramenée chez lui et ajoutée à la soupe de pois chiches qui bouillait sur le feu. Le serviteur avait mangé et digéré, avant qu’un accès de convulsions ne l’attaque et ne lui défigure la face dans un rire irrépressible et narquois, qui paraissait infernal et qui l’avait tué et enterré en trois jours. Le chevalier Pitzolo a dit que cette herbe s’appelait « herbe du rire sardonique », qu’elle pousse sur le lit des rivières et apporte toujours la mort.


L’aumônier militaire allemand enrôlé dans la troupe savoyarde s’appelait Joseph Fuos et il a rapporté l’histoire racontée par le chevalier Pitzolo dans un livre imprimé à Leipzig en l’an 1780. J’imagine que les Allemands qui l’ont lue n’en ont pas douté : dans les rivières de Sardaigne pousse l’herbe du rire sardonique, semblable au persil et mortelle.


Nous savons aujourd’hui que cette herbe n’a jamais existé, ni en Sardaigne ni ailleurs dans le monde, exception faite du seul Royaume de la Fable, notoirement habité d’herbes qui transforment les hommes en pierre, en crapaud, en chien errant ; d’herbes magiques, de pommes empoisonnées, de trésors enfouis. Dans les dernières décennies du dix-huitième siècle, les hommes cultivés de langue allemande connaissaient la différence entre le monde de la réalité et celui de la fable et des légendes ; celui qui aurait inventé une herbe du rire sardonique qui aurait poussé sur les bords du Rhin, aurait été confronté à des moqueries et des démentis publics ? En Sardaigne, cependant, c’était l’endroit : herbe du sourire sardonique, déserts suffocants, forêts vierges, hommes primitifs et cruels, rites de sorcellerie, spectres, fantômes.


Si l’herbe du rire sardonique n’a jamais poussé, quelqu’un l’a sûrement inventée ou a récolté de précédentes menteries pour les diffuser comme vérité. Le plus grand suspect est Joseph Fuos, aumônier militaire, belle trempe de faiseur de légendes et de mythes ; son livre a été traduit (et publié à Cagliari en 1899) par un certain Pasquale Gastaldi Millelire, avocat, qui a ressenti le besoin d’intervenir directement et d’annoter le texte avec des expressions du genre : « On n’a jamais entendu parler de çà en Sardaigne » ou « C’est une faribole » ou « C’est une erreur » ou encore « Une blague des plus énormes qui se soient jamais dites sur la Sardaigne » et, pour finir, « J’ignore d’où il a bien pu tirer cette affirmation, qui est totalement fausse ».


Il n’est pas impossible que l’historiette de l’herbe maudite fût inventée par Fuos, en manipulant d’obscures allusions et des vers de signification incertaine de Virgile, de Servio qui cite Salluste, et on ne sait combien d’autres collectionneurs de légendes de l’antiquité. Fuos était tranquille et sûr de son impunité : pour la quasi-totalité des Européens de ce temps, la Sardaigne était encore un pays inconnu, mal famé, soupçonné de descendance arabe, tout juste cité par Cicéron, Tacite, Silio Italico, comme grenier ou plus souvent comme lieu de malheur.


On ne peut exclure pourtant que l’inventeur (ou l’ordonnateur des matériaux antiques) de l’herbe du rire sardonique ait été ce chevalier Pitzolo auquel est attribuée la paternité du récit. Le gentilhomme insulaire aurait, entre autres, trompé l’Europe de langue allemande tout entière, dont Joseph Fuos aurait été, en ce cas, le modeste, mais typique représentant, disposé à croire vraie n’importe quelle faribole sardesque. Sur cette voie, pavée de conjectures aventureuses, on ne peut pourtant exclure que le chevalier Pitzolo eût de côté des histoires encore plus incroyables de palmiers portant des aubergines, de mouflons ailés, d’âmes immortelles condamnées à chanter dans le vol des corbeaux ; et il pourrait s’être retenu avec effroi de les raconter, en se rendant sans doute compte qu’un mensonge ultérieur aurait fini par le transformer lui-même, le chevalier Pitzolo vivant, en un Charon domestique et mineur ou en un prince grenouille. Ses mensonges et la crédulité absolue et stupide de son interlocuteur enlevaient la chair et le sang aux Sardes et les transformaient en fantômes, habitant la Sardaigne, aux confins du Royaume de Blanche-Neige.

Enfin, une dernière hypothèse est possible : que Joseph Fuos et le chevalier Pitzolo eussent été tous les deux de bonne foi et convaincus de l’existence de l’herbe du rire sardonique, semblable au persil et mortelle. Dans ce cas, une question reste cependant sans réponse : de quelle mort est vraiment mort le serviteur défiguré par les convulsions ?


C’étaient les dernières décennies du Dix-huitième siècle et les premières du siècle suivant. Il y a deux cents ans. Sur la scène de l’Europe se préparait le futur du genre humain : une révolution transformait les moyens de production, naissaient les machines et des machines et des villes émergeaient des classes sociales toutes neuves, compactes, inconnues, qui en moins d’un siècle auront brisé et fait disparaître le vieux monde. Idéologies et coutumes étaient secouées de perturbations profondes, qui englobaient des couches sociales nouvelles à la vieille noblesse. Certaines nations s’enorgueillissaient d’importantes victoires sur l’analphabétisme. Encore : la Révolution Française, la Terreur jacobine, Napoléon Bonaparte. Sur cette scène, la Sardaigne est une vision enfumée, lointaine, au second plan : Sant’Efisio apparaît sur les bastions pisans et chasse les Jacobins avec une épée de feu, l’herbe du rire sardonique moissonne des victimes innocentes, la malaria dépeuple les côtes et les plaines.

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3 juin 2008 2 03 /06 /juin /2008 22:35


Les voyages ont toujours titillé l'imagination, la curiosité; l'ailleurs, l'autre, le différent, l'étranger, l'étrange m'ont toujours fasciné, dit Marco Valdo M.I.

Moi aussi, dit l'âne, j'ai toujours aimé aller ailleurs, aller voir plus loin, rencontrer d'autres paysages, d'autres ânes, d'autres gens, d'autres herbes. J'ai toujours aimé voir le soleil se lever de l'autre côté de la montagne.

Moi aussi, dit l'âne. J'aime aller dans les villages, j'aime voir les pays inconnus et marcher sur des chemins ancestraux ou sur les routes qu'ont chantés les aèdes.

Fort bien, dit Marco Valdo M.I.

Que sais-tu de la Russie et des grands espaces de là-bas ? Que sais-tu de la nuit quand elle tombe sur la mer blanche ou sur la mer noire et de ce grand soleil d'été qui sur la plaine ne se couche presque plus ?

Rien , dit l'âne, mais j'aimerais bien.

Que sais-tu de tous ces gens qui vivent là-bas, demande l'âne.

Rien, dit Marco Valdo M.I.

Et toi que sais-tu de cet hiver dont la blancheur crève le regard ? Que sais-tu du givre infini ? Que sais-tu des reflets de lumière sur les eaux perdues ?

J'ai fait une chanson  (c'est encore une chanson léviane) pour chanter l'angoisse du voyageur devant le voyage. Écoute-la.



 

 

Voyage en Russie


 

 

Il fallait faire (me dit-on)

des programmes,

des plans pour mon voyage.

Ce n’était pas Moscou seule qui était devant moi,

mais toute la Russie,

avec ses républiques, ses territoires,

ses espaces infinis d’Europe et d’Asie,

du nord et du sud, de l’occident et de l’orient,

et je pouvais aller partout.

 

Par quelle partie commencer ?

Comment laisser de côté une chose plutôt qu’une autre ?

 

Je n’aime pas les schémas et les programmes

la réalité est si vivante qu’elle nous mène par la main

et se dévoile partout.

 

Choisir, faire une liste ?

Je préférais déambuler dans les rues

Connaître les hommes.

Un mois, c’est trop peu,

Pour les aspects infinis d’un pays immense.

 

Par quelle partie commencer ?

Comment laisser de côté une chose plutôt qu’une autre ?

 

 

Je choisis tout : les maisons, les usines, les écoles,

les paysans, les écrivains, les artistes,

les hôpitaux, les instituts scientifiques,

les journaux, les théâtres, le cinématographe,

le sport,

les villes et villages, les grands et les petits.

Des années de voyage et de séjour !

 

Par quelle partie commencer ?

Comment laisser de côté une chose plutôt qu’une autre ?

 

 

Mais cordial, limpide, gentil, affectueux, un peu sourd,

avec une voix profonde aux résonances des grands Russes,

interrompue de tonnants éclats de rire,

l’ami qui m’écoutait ne s’étonnait pas.

 

Par quelle partie commencer ?

Comment laisser de côté une chose plutôt qu’une autre ?

 


 

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29 mai 2008 4 29 /05 /mai /2008 18:08

Un jour de colère, Marco Valdo M.I. a lancé son cri de guerre, son péan, sa devise, son destin :

« Io sono un'uomo poetico ».


Sans trop savoir la portée de cette singulière affirmation.

Qui ose encore aujourd'hui s'affirmer « poétique » et y voir le plus haut destin de l'humaine vie ? Qui ose se vouloir encore jongleur de mots ? Que pourrait-il en tirer ? Il n'y a rien à gagner à pareils contorsions, sauf peut-être, sauf sans doute de se rencontrer soi-même.

Sauf de faire des choses poétiques comme un cordonnier fait des chaussures; mais la poésie comme la chaussure de cordonnier est devenue une chose désuète. Peut-on vivre de la chaussure artisanale ? J'en doute. Du plaisir de faire des chaussures à la main, certainement.

Il en va de même pour le faiseur de poèmes, lequel à l'évidence s'apparente au faiseur de rêves, faiseur de nuages et autres saltimbanques (qui saute au dessus du banc ou qui fait sauter les banques ? On ne sait trop que choisir comme destin...).


Aujourd'hui, Marco Valdo M.I. dans un tour de passe-passe, dans un geste de prestidigitation, a décidé de faire disparaître l'Italie, il a pris la route de l'exil. Le retour de l'implanté au sourire de bronze et les premières ratonnades l'y ont vivement incité.

Rappel de "Non Mollare" : ne jamais collaborer avec ceux-là, fascistes, néo-fascistes, post-fascistes, simili-fascistes et apparentés.

On y reviendra.

Retour donc à Carlo Levi et faisons joyeusement disparaître, ne fût-ce qu'un instant, ne fût-ce que fortuitement, cette Italie de la honte, de l'ambition, de l'arrogance, de l'avidité et de l'asphyxie (morale, psychique, s'entend) ... Rien que pour respirer un peu.

Marco Valdo M.I. raconte la disparition de l'Italie. Qu'on ne s'en effraie pas; ce n'est pas un poseur de bombes, il n'a aucune vocation à réduire la planète en poussière ou à escamoter dans une grande explosion attentatoire et pour tout dire, terroriste tout un pays d'un coup, sans compter ses habitants.

Certes, la disparition d'un monde est toujours préoccupante. On ne s'est toujours pas remis de la disparition de l'Atlantide et personne ne sait d'ailleurs où elle a sombré, si tel fut son destin. Au fait, on n'en sait rien.

N'est-ce pas le destin qui attend les îles britanniques ? ou d'autres régions d'Europe que la fonte des pôles et la montée des mers pourraient engloutir. Même si les cloches des villes englouties, même si les palais des cités antiques perdus sous les mers ou noyés dans des lacs enchantent bien des songes, on veut croire que tout cela n'est pas pour demain.

Il est bien des mystères et la disparition est toujours intrigante.

Mais enfin, il n'est nullement question de tout cela et cette introduction catastrophique est seulement le prétexte à une nouvelle canzone léviane qui raconte la disparition de l'Italie, celle que connaît le voyageur moderne quittant Rome en soirée et remontant vers le Nord.

En fait, cette canzone léviane – comme toutes ses sœurs – a pour seul but de susciter une attention, de donner un écho à ce qui se trouve – quand on cherche – dans l'œuvre de Carlo Levi. D'où son nom de « léviane ».

Carlo Levi était un grand voyageur et d'exils en reportages, de navettes entre Turin et Aliano, entre Rome et Alassio, il n'arrêtait pas de partir et de voir disparaître les choses à la tombée de la nuit.

Cette sensation, ce moment, cet instant fugace, cette disparition de Rome d'abord, de l'Italie ensuite, Marco Valdo M.I. lui aussi l'a ressentie et reprenant – en partie les mots de Carlo Levi, il a noté, comme sur une partition, la musique particulière de cet effacement dans la nuit.

 

 

La disparition de l'Italie


L'avion

immobile,

vibre et frémit,

court sur la piste,

et le voilà dans le ciel.

Ciampino, la via Appia,

les tombes sont en dessous de nous.

Plus légers que l'air,

liés aux sièges, sans pensées.

Dans le crépuscule de la nuit,

la campagne romaine,

de lointaines lampes rouges,

les lumières rouges de l'aile,

on entre dans le ciel rouge

Coucher de soleil,

nuages allongés, fumées, vapeurs,

une côte indéterminée,

une ombre profonde et bleue,

c'est peut-être la mer.

Le rouge du ciel occidental jaunit

se voile de marron et de gris

le ciel se fait jaune et vert,

mêlé d'ombres marines,

toujours plus sombre,

et dans cette ombre,

l'Italie,

disparaît en dessous de nous.



 

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14 mai 2008 3 14 /05 /mai /2008 21:23




Les photos de voyage en train doivent, c'est l'évidence, être prises à partir du train, dans le train, ou alors, juste avant ou après le train, sur le quai dans la gare, devant la gare; bref, ce qu'on voudra, mais en relation directe avec le voyage, la gare, les quais, le train, les voies, les traverses, le ballast, ou même un gros plan de cailloux entre les traverses.

Ainsi par un jour d'hiver, le voyageur est à nouveau dans le train. Il est onze heures du matin. Le voyage est assez long ou assez court, selon comment on le regarde. De plus, c'est toujours le même parcours. Il y a bien la lecture, les mots croisés, la rêverie, le sommeil, la conversation parfois; il y a mille choses à faire dans un train. Sans compter les autres.

Si par un jour d'hiver, le voyageur, fatigué de toutes ces distractions, se prenait à nouveau d'intérêt pour la photographie et avec l'appareil qu'il emporte (presque) toujours avec lui, il se mettait à saisir par l'image le charme du voyage.

En même temps, il faut indiquer, car c'est nécessaire pour la compréhension du récit, que Marco Valdo M.I., dont on sait qu'il est un manœuvre, ne connaît rien à la photographie et déjà fort peu au maniement de l'appareil qu'il transporte pourtant avec lui dans l'espoir de retrouver un jour les cigognes.

Car, une de ses premières et plus éclatantes réussites photographiques, ce furent des cigognes qui s'étaient posées là, sur les lampadaires le long de l'autoroute.

 



Le voyageur et cette fois également, le conducteur, les avait repérées à l'aller de son matinal trajet, mais il ne pouvait s'arrêter. Il repasserait une heure plus tard, dans l'autre sens. Seraient-elles encore là ?A l'évidence oui, puisqu'il y aura photos. Il y a de cela des années et depuis, plus jamais vu de cigognes à cet endroit. C'est ce qui décida le voyageur-photographe à (presque) toujours emporter son appareil. Quoique ce dernier a souvent changé; l'un fut purement et simplement volé, l'autre fut laissé à ses enfants, un autre encore cassé, mais toujours (ou presque) le voyageur emporte avec lui un appareil.








Pour en revenir au voyage en train, il est surprenant qu'il y ait si peu de gens qui photographient leur voyage, pense le voyageur. Ou alors, ils photographient seulement à l'arrêt, les étapes, en quelque sorte. Mais le voyage lui-même, dans toute sa fugacité, échappe la plupart du temps.

Étrange, pense Marco Valdo, car tous comptes faits, l'essentiel du voyage ne sont ni le départ, ni l'arrivée, encore moins, le sur-place. L'essentiel du voyage, c'est le voyage lui-même. Les gens sont trop pressés, trop tendus vers le résultat, vers le but final.

Du voyage, en train par exemple, mais on peut voyager autrement, on retient généralement le point de départ, la gare de – ici, on mettra un nom de ville ou de village, où le train fait halte – et le point d'arrivée, derechef la gare de.

Mais entre, rien.

Du rien, du vide, du temps. Le temps lui-même est pris en compte, il est chiffré; il suffit de voir le soin maniaque des annuaires et les récriminations sempiternelles et  infinies des voyageurs. L'heure exacte, ou le retard chiffré, ou le voyage étroitement délimité entre l'heure du départ et l'heure d'arrivée.

Sinon, rien.

C'est comme la vie de tous les jours, pense Marco Valdo, entre le matin et le soir : rien et entre le soir et le matin, encore rien.

A moins que l'on s'arrête, qu'on y pense, qu'on ne laisse pas passer et périr certains instants, tous les instants.

Comme les cigognes, si je ne m'étais pas arrêté au bord de l'autoroute, interrompant la course matinale.

Alors, Marco Valdo photographie son voyage, il photographie aussi mille choses sans autre intérêt qu'elles-mêmes. Il se photographie même lui-même en train de photographier en train.

 





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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 08:57

Le voyage se poursuit.

Dans les trains, il y a des voyageurs. On se côtoie, mais généralement, on ne se rencontre pas.

Ils sont là, bien rangés sur leur siège, silhouettes un peu flottantes, en attente d'arriver. Où ? Pour quoi ? Pour qui ? Pourquoi ?
Les voyageurs sont interchangeables, ils sont sont perdus dans l'indéterminé. Qui est qui ? 

Le voyageur dans le train croise le voyageur dans l'autre train.
Tout baigne dans le flou, rien ne s'affirme. La pensée plane, glisse, se perd dans le jeu des fenêtres qui s'ouvrent sur des fenêtres, qui s'ouvrent sur l'indifférencié, qui s'ouvrent sur l'indifférence.

Tout ressemble à tout, rien ne ressemble à rien.

Tous les voyageurs se ressemblent.

C'est ce qu'on peut croire.
Que le train parte dans un sens, qu'il parte dans l'autre; qu'importe.
On va tous au même endroit.
L'heure du train est par excellence un intervalle, un point de suspension ou des milliers de points de suspension, entre là et ici, entre ici et là, l'ici et maintenant se déplace, le voyageur reste à sa place - la plupart du temps.

Il lit; il s'affaire à des riens; s'il est accompagné, il cause; il boit, il mange; il ne fume plus. Le train non plus.
Parfois, souvent, ça dépend, hypnotisé par le sifflement du serpent de fer, bercé par les balancements de la reptation, tête nue, il dort.


Que se passe-t-il dans les gares où les horloges sont hors service ? Le train les regarde : perplexe.

Le voyageur est perdu.

L'heure du train ?

Celle de l'annuaire, celle du guide, l'heure est l'obsession majeure. Est-il à l'heure, serons-nous à l'heure ? Une angoisse imperceptible, une panique irréfrénable, une inquiétude irrépressible s'installent.


Le train joue au pendule.





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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 20:58
Les images ont ceci de fascinant qu'elles évoquent des sensations poétiques.
Ce qui est saisi là est un moment au plein coeur d'un voyage.
Qui est le voyageur, qui est là à regarder les rails qui viennent tout glissants du bout de la vallée ? A moins que ce ne soit une voyageuse ?
Les parallèles se rejoignent - ainsi qu'on le voit - là-bas, tout au bout. Les lignes sont fuyantes comme si elles voulaient échapper à l'oeil, toutes dans le même sens, toutes comme si elles étaient poursuivies par cet insatiable satyre : l'oeil.
A voir l'image aussi, on ressent la glissade rapide du convoi, on se croit dans le fauteuil en route pour on ne sait où à rencontrer en urgence on ne sait qui.



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