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18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 23:50

Te souviens-tu , Lucien, bel âne aux yeux si noirs et aux oreilles si soyeuses, te souviens-tu, dis-je, dit Mârco Valdo M.I. en interpellant son ami Lucien l'âne, que je t'avais promis la suite des aventures carcérales de Marco Camenisch ? Comme tu le sais, j'ai là un devoir moral, celui d'aider un compagnon dans la détresse, d'une part; mais d'autre part, j'ai également, outre ce devoir de solidarité, un devoir de publication. Je m'y étais engagé et de fait, j'assume. Ceci, plus spécialement, pour que d'une façon ou d'une autre, au travers de mes lecteurs (qui ne sont pas vraiment très nombreux, mais enfin, il y en a à part toi qui bénéficie en direct de ma lecture – traduction en français de ce livre Achtung Banditen !) montrer que Marco Camenisch, malgré ce que racontent les autorités, conserve des amis dans le monde. C'est aussi une occasion de parler de lui et de ne pas le laisser croupir dans l'oubli. Ce n'est rien qu'un peu de lumière, mais si elle peut éclairer la longue nuit de Marco Camenisch, ne fût-ce que par intermittence, j'en serais fort heureux.





Mon ami Mârco Valdo M.I., je dois te dire que j'aime beaucoup savoir que tu pratiques ainsi. Il me semble juste et bon de soutenir celui qui souffre pour ses idées, qui sont par ailleurs, les nôtres. Comme lui, nous ne souhaitons rien moins que sa libération (immédiate et sans condition) et toi comme moi, nous entendons bien faire passer le message. Peut-être en effet, que jamais aucun des gardiens absurdes qui terrorisent les gens en prison (spécialement, ceux à qui les nazis auraient offert un triangle rouge, appelons-les : les triangles rouges...) n'aura connaissance d'une seule ligne de ce nous nous disons, mais le devoir est de le faire. Point final. La chose ne se discute même pas. Tu vois donc que je suis bien en phase avec Camenisch et avec toi.



Évidemment, dit Mârco Valdo M.I., il y a fort peu de chances qu'on remarque un jour que nos conversations portent sur ce genre de sujet et je pense comme toi, qu'ils s'en foutent complètement de ce que nous disons, de ce que nous lisons, de ce que nous pensons. Tout ceci a l'air vraiment surréaliste et poétique. Comment dire: pas très efficient... Mais voilà, il en va de nos conversations comme des idées et revendications qui figurent dans les poèmes ou dans les chansons, pour ne retenir que ces moyens là. Je connais parfaitement toute cette incertitude... Mais c'est là un raisonnement qui ne se rend absolument pas compte que l'essentiel en cette matière est comme la beauté. Tu sais, Lucien mon ami, qu'il est une conception esthétique (que personnellement je partage totalement) qui dit à propos de la beauté, tu sais celle d'une femme, d'un tableau, d'une sculpture... : que la beauté réside dans le regard du spectateur et non dans l'objet, sujet... lui-même. Ceci explique d'ailleurs qu'un amoureux peut parfaitement trouver belle la dame de ses pensées, alors que ses amis ou des tiers ne découvrent pas les mêmes beautés chez cette personne. C'est donc une chose importante à comprendre, car c'est là un des principaux secrets de l'amour. Il n'est pas innocent que ce soit précisément Oscar Wilde à propos de Dorian Gray qui ait émit cet aphorisme redoutable. Oscar Wilde était à la fois, un homme de grand caractère et un homme de très grande sensibilité. Je dis volontairement redoutable, car il renverse bien des conceptions assises, l'idée-même de beauté objective sur laquelle se fondait l'art ancien. Bref, ce qui est beau aux yeux de l'un peut ne pas l'être du tout au regard de l'autre.



Très bien, j'accède à ta suggestion, dit l'âne avec un regard un peu perdu, comme effaré. Mais pourrais-tu me dire, mon cher Mârco Valdo M.I., où tu voulais en venir avec ce préambule.




Très certainement, mon bon Lucien. Je conçois d'ailleurs fort bien que tu t'y sois un tantinet perdu. Donc, mais il en va de la réalisation de notre devoir, de notre obligation morale, et plus généralement, de nos attitudes et de nos gestes, comme de la beauté. Ce qui importe, c'est que nous, je veux dire toi pour toi, moi pour moi et ainsi de suite pour tout le monde, sommes notre propre spectateur et donc les seuls à pouvoir donner son entière valeur à notre action, à notre création. Ici, en l'occurrence, ces conversations que nous menons. En fait, c'est toujours l'histoire du pommier ou de l'oiseau. Le pommier donne des pommes et se soucie bien peu de savoir si et comment elles atteindront un quelconque objectif. Pour la bonne raison qu'elles n'en ont pas. Donc, le pommier donne des pommes. L'oiseau, de son côté, chante. Il se soucie peut de l'efficience de son chant vis-à-vis de l'ensemble de la nature. Il chante, point c'est tout. Ne pas se soucier de l'efficience est un geste salvateur et fondateur de la création. Oh, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., je vois à tes tremblements que tu as du mal à me suivre.



Je ne peux nier que je ne comprends pas tout à fait ce que tu essayes de dire, dit l'âne Lucien d'un ton moqueur.



En fait, je pourrais résumer la chose assez laconiquement en disant : « Fais ce que dois, advienne que pourra ! » Et dès lors, je passe à la lecture de ma narration du jour. Elle porte en gros sur l'année 1998. Soit, il y a dix ans. Parenthèse, Camenisch est toujours en prison. Pour les détails, écoute bien mon récit. Il commence par le rappel des dernières lignes de l'épisode précédent.



Je n'en suis pas étonné, tu le fais chaque fois, dit l'âne Lucien en manière de taquinerie.


Je suis depuis un mois à la tête de « Centro Valle » qui, je vous l’assure, n’est pas formé de plumitifs du régime. En relisant l’articulet rédigé par un ex-collaborateur, je n’y ai pas trouvé, cependant, d’attaques directes contre votre personne. J’ai néanmoins décidé de publier l’écrit d’un subversif invétéré comme vous en adéquation avec l’orientation du journal qui est d’assurer une place adéquate aux interventions de ses propres lecteurs.

(Elisabeth Del Curto)

(suite au prochain épisode)



Novara, 6 janvier 1998


Ici, 1998 paraît apporter de bonnes nouvelles. Finalement, la situation s’est débloquée en ce qui concerne la déclassification et les permissions de Marcello et pour ce qui est du montage Ros-Marini. ... Pour le reste, ces jours infinis de pluie infinie, de neige et de froid me cassent un peu les couilles au plan de ma santé et de mon énergie productive. Le mouvement et la lumière manquent, mais cela aussi passera. Je devrais plutôt récupérer un tarif postal pour le timbrage des lettres : dimensions, imprimés, poids, etc.… qui nous rendent fous une fois sur trois quand ici on envoie quelque chose de plus « compliqué » qu’une simple lettre à 800 lires…

J’ai été surpris de la publication de ma lettre dans « Centro Valle », positivement même, je dois le dire. ...


Novara, 5 février 1998


Il sera dur d’obtenir des visites d’autres personnes. On peut toujours rêver que ces porte-codes et farouches serviteurs de l’État policier, ici à Novara, me concèdent d’autres visites vus les comptes en suspens qu’ils ont avec moi. Le fait que je rompe le masque de silence contre leurs illégalités et leurs pratiques perverses les énerve. Ils voudraient déjà supprimer les visites de Manuela et ils ne les renouvellent pas pour Isa.

J’espère que maman pourra se reprendre et guérir après l’accident domestique qui a provoqué la fracture de son bras. Je lui souhaite de guérir au plus vite même si, il est certain que je ne pourrai la revoir durant plusieurs mois.

Mes amis et mes compagnons, par contre, je pense les revoir si et quand ils [Les autorités carcérales ou judiciaires] faibliront. Maintenant ou plus tard, si je survis – ce qui est probable, ils le devront.

...

Novara, 22 avril 1998


Silvano Pellissaro, en grève de la faim depuis 20 jours, est arrivé hier.

J’essaierai de le voir dès qu’il la suspendra. Il me semble qu’ils tirent sur la Croix-Rouge… Cependant, Silvano est ici à l’abri des provocations des policiers de prison, ROS, DIGOS qu’il subissait lourdement à Cuneo et autres Vallettes.

Je dois récupérer d’Agostino d’Urupia la copie d’une lettre où je retrace mon parcours politique pour l’envoyer à Buenos Aires. Il y a là-bas un compagnon intéressé qui a déjà publié certains de mes écrits et mon petit livre « Résignation est complicité » (Rassegnazione è complicità). Aujourd’hui, j’ai entendu maman au téléphone et ce fut une grande joie.


Novara, 8 mai 1998


J’ai écrit une longue intervention sur l’écoterrorisme comme contribution au débat qui s’est tenu à La Spezia le 25 avril dernier.

Ce fait me remet en mémoire que durant le Second Massacre Mondial, quand l’Europe était sous le joug des nazis et de leurs dignes alliés, les actions de la résistance étaient cataloguées comme « banditisme ». Le terme « terrorisme », utilisé aujourd’hui, n’était pas encore à la mode et il existait encore une nette séparation entre l’identité de la population soumise et les intérêts des dominants du moment.

Si, en consultant un quelconque dictionnaire au mot terrorisme, nous lisons … : qui sème une terreur indiscriminée dans la population et que nous pensons à Tchernobyl et à toutes les catastrophes écologiques de la Planète, aux guerres, aux victimes civiles et aux bombardements… peut-être comprendrons-nous qui sont aujourd’hui les vrais terroristes.


...

Novara, 12 juin 1998


Presque une demi-année sans voir maman et Renato, cela correspond à environ un quarantième de ma peine d’emprisonnement. Et s’il n’y avait l’écoulement du temps et mon usure, ce serait à en rire tellement c’est peu. Une demi-année me paraît un clin d’yeux. Plus ou moins encore la moitié de quarante battements d’yeux et j’aurai épuisé ma peine ; s’il n’y avait les nuages radioactifs, la désertification, etc., qui véritablement « ne sont pas préoccupants », je n’aurais aucun doute de battre les cils 40 fois, sans problème.

Ici aussi, les idées sont polluées par l’information de la société du spectacle et de la communication aliénée dans les ruines de ce « monde » trop canalisé. Mais il faut dire que pour s’éclaircir les idées, la prison est étroite entre ces quatre murs ; mais la prison de la société est aussi une forte barrière. La prison est la coercition de vivre ensemble coude à coude avec des personnes très différentes et de vivre de manière confuse des relations plus ou moins affines. Mais avec le resserrement antinaturel dans les cellules communes, même les affinités n’arrivent pas à empêcher qu’après peu de temps, ces êtres privés de l’espace « naturel » suffisant se fassent un tas d’ennuis réciproques. Vice-versa, vu la condition existentielle extrême, forcément, avec le temps, les personnes sont privées dans leurs relations de tout masque caractériel, idéologique, etc. et les subterfuges dans la convivance, dans l’autodéfense collective et dans les efforts pour changer les conditions de vie ne sont pas facilement applicables.


Novara, 4 juillet 1998


Hier, j’ai reçu un tract en solidarité avec Patrizia Cadeddu, arrêtée à Milan et justement aujourd’hui, elle m’a écrit continuant ainsi une correspondance pas très fournie, mais intense en termes d’affection et de discussion. C’est une vraie Sarde audacieuse et fière.

Il n’est pas vrai qu’ils lui ont refusé les arrêts domiciliaires ; c’est elle qui les a refusés quand le PM les lui a offerts, en pleine audience, je crois. D’un côté je l’admire car c’est un « cadeau » intéressé de ce typique tas de merde de PM, qui d’une certaine manière veut se laver la conscience. Certes, le terme « terroriste » est usé et tellement utilisé mal à propos qu’il veut dire tout et le contraire de tout.

Ce qui est vrai par contre c’est qu’ils m’ont refusé les visites de la Raffi. Pas grave ! Pour « avis négatif de la questure de Carrare », ce qui revient à donner au renard la clé du poulailler.

Ici, le salut, c’est de se tapir dans sa cellule et de ressasser souvenirs et songes, rage et sérénité, mais on est trop souvent interrompu par les travaux, des musiques, des nourritures, des contrôles et des bêtises diverses, tellement qu’il est même difficile d’organiser sa journée.

Pour ne rien dire des télés. Elles nous cassent tellement les oreilles que, un clou chassant l’autre, l’unique solution est d’allumer la sienne pour ne pas entendre les 15 autres en même temps, dans le tohu-bohu de cette architecture carcérale.

...

Novara, 28 août 1998


Je tiens les moustiques à l’écart, blindé comme je le suis avec le filet aux fenêtres et à la porte, mais la chaleur… C’est à en mourir. Il est certain que là-haut sur les Alpes, il fait un peu meilleur. Ce serait un peu mieux ici si on pouvait bouger et fuir le pire, surtout à un certain moment de la nuit où le fer et le béton rejettent la chaleur du jour.

La dernière rencontre avec maman et Renato a été vraiment joyeuse, avec un tas de rires et une liaison de nos pensées et des liens vers l’extérieur qui tendent toujours plus à s’éteindre et à s’éloigner. Je pense déjà à la prochaine visite à venir, tout ragaillardi à l’idée de revoir maman renaissante et Renato qui semble être une nouvelle personne.

Tout cela me donne de l’espoir dans mon avenir, au-delà de la prison, d’une vie commune, avec eux. J’espérais pouvoir bientôt me marier avec Manuela, mais il y a un foutoir. Peut-être, un mariage « moral » au moins pourra se faire. C’est la sempiternelle histoire kafkaïenne de la bureaucratie.


Novara, 18 octobre 1998


Aucune nouvelle d’importance. Je crois avoir surmonté un peu le choc du passage saisonnier quant aux rythmes biologiques et à ma santé. Belle rencontre avec maman et Renato où on a retrouvé un niveau de sérénité nouveau, et sans doute ancien. Belle rencontre aujourd’hui avec Manuela qui, avec tous ces chocs qu’elle subit elle aussi, continue à être une femme de courage et de splendide continuité.


Novara, 31 octobre 1998


Je suis dans une colère noire en raison des provocations de la « surveillance spéciale », à cause des délires policiers inventés et infondés, exprimés avec une manie de vengeance, de haine et de persécution pour avoir critiqué le lager et l’État. Car, en plus, je suis anarchiste. Il y faudra une autre campagne de lutte et de dénonciation de la situation. On y veillera.


Novara, 17 novembre 1998


Je pense parfois à ce que ferait, dans ma situation, Diabolik ici à Novara. Il y mettrait de grands moyens pour sortir, avec l’aide d’une bande de guerriers comme lui ou une dizaine d’Eve Kant.1

A dire vrai, vu la situation générale, j’ai encore plus peur à l’idée de sortir que de rester encore en prison. Pour l’instant, le 4 novembre, ils m’ont communiqué la permission de faire des interviews et des enregistrements vidéos. Ils ont cherché à ruser pour boycotter ce contact extérieur, mais ils ont échoué. Je me débats avec l’idée d’aller au procès de Rome ou non, mais de toute façon, ce sera pour l’année prochaine.


Cette année aussi s’esquive comme cette éternelle voie ferrée. Il n’y a pas de résignation dans nos regards. Peut-être seulement la conscience que le tunnel est encore fort long à parcourir, avant d’entrevoir la lumière d’un lointain soupirail.


Novara, 3 décembre 1998


En janvier 1996, avec un autre compagnon, j’ai pris l’initiative d’une grève de la faim pour dénoncer et protester contre les conditions de détention invivables dans la prison spéciale de Novara et contre une invention judiciaire de « bande armée » et d’ « association subversive » suivant une théorie spécifique du PM Marini de Roma.

Ma première déclaration a été relayée, à l’extérieur, par des médias régionaux et au niveau parlementaire. A la suite de cette manifestation, j’ai reçu la visite de deux femmes parlementaires, auxquelles j’ai répété le contenu de ma déclaration.

Au début de cette année, j’ai rédigé et diffusé un document relatif aux changements intervenus entretemps dans les conditions de détention. Sans allusion aux mesures répressives et vexatoires mises en œuvre depuis contre moi et mes proches, car je voulais éviter de « personnaliser » la question. ...

Au fil du temps, cependant, avec l’augmentation et l’accumulation de ces infinies histoires sans solution, j’ai décidé d’établir un document public où je retiens que mon œuvre de dénonciation et de protestation dans cette prison est la cause de ces représailles systématiques et acharnées contre ma personne. Les derniers développements rendent cette dénonciation urgente pour des motifs de sauvegarde personnelle et d’intégrité de mes proches.

En 1996, j’ai été dénoncé par la direction de cette prison au procureur de Novara pour de modestes quantités de stupéfiants légers. J’ai eu connaissance de ces enquêtes seulement dans le courant de 1997, par la notification de leur requête de prorogation des enquêtes pour les six autres mois prévus par la loi. Plus tard, dans la seconde partie de 1996, un tel processus étant en cours et avec le PM Marini de Rome comme responsable des visites, on m’a notifié le retrait du droit de visite de Manuela, ma femme de fait par un lien commencé par correspondance après mon arrestation de 1991 : avec 5 ou 6 lettres quotidiennes et, à partir de 1993, des rencontres régulières partagées avec ma mère et mon frère. C’est seulement grâce à l’intervention de mon avocat de Rome que furent rétablies ces visites, supprimées en raison d’un « soupçon fondé » que ma femme m’apportait de modestes quantités de stupéfiants légers du type haschisch.

Ce fut une période de fouilles particulières lors de nos rencontres, en cellule et à l’occasion des visites. Plusieurs fois, l’odeur de sauge que je brûle pour des motifs de purification fut considérée comme de la « fumée ». Il ne me fut plus permis d’acheter des encens en herboristerie, comme c’était l’habitude depuis des années. Le fait que je revendique l’antiprohibitionnisme et la réalité de consommer le cannabis, que je reçoive de la littérature sur ce thème, que je m’alimente le plus possible avec des tisanes, des aliments naturels et végétariens, que je sois un pratiquant du yoga, ne justifie pas l’acharnement contre moi et la personne que j’aime, de vouloir interdire nos rencontres, nonobstant le fait qu’il n’a jamais été trouvé de « fumo » même en « modestes quantités ».

A mes protestations face à ces diverses provocations, n’ont pas manqué les réponses du genre : « Quand il écrit, il est dangereux pour lui-même et pour les autres », « il est trop solidaire », « ce qu’il veut, c’est être en vue », « il écrit trop », « même les carabiniers s’en sont plaint… »

Suite à mes requêtes de libération anticipée, le rapport de la prison au tribunal de surveillance dit textuellement : « Il a des rapports conflictuels avec les institutions ».

...

En outre, depuis 1996, je traîne un problème d’infection dentaire avec un mal de dents récurrent, des abcès douloureux et une détérioration générale de ma santé. Une des premières radiographies a été perdue, la seule où l’abcès en cours était bien visible et on déplaça dans le temps l’intervention chirurgicale nécessaire. Je me suis adressé au Directeur sanitaire et à des spécialistes extérieurs lors de l’épuisant parcours pour résoudre mon problème... En mars de cette année, en outre, après avoir demandé une visite de mon médecin de confiance, je n’ai reçu aucune réponse. Silence absolu, même quelques mois après ma demande. ...

...

Néanmoins, c’est dans cette prison de haute sécurité en octobre, durant les visites, que commença la « surveillance spéciale » de moi et de mes proches : fouilles et déshabillages extraordinaires, avec la présence extraordinaire du maréchal de service à la sortie des rencontres, effectuées non plus dans la salle commune habituelle, mais bien séparément dans la « petite salle des avocats ». Il y a déjà un certain temps, en passant devant la vitre de cette petite salle, j’ai remarqué le banc ouvert avec des trous électriques et deux ou trois objets ronds reliés à ces trous. Je suppose logiquement que la petite salle des avocats est munie d’un dispositif d’enregistrement et, en plus de la surveillance visuelle rapprochée, c’est pour mieux enregistrer et contrôler les conversations avec les proches. Comme je protestais contre de telles provocations, ils m’ont donné des réponses fumeuses du genre : « des ordres » et autres insinuations : « Il y a sans doute des raisons… », etc.

A l’extérieur, ils sont en plein dans une campagne de terrorisme psychologique qui, à partir des habituelles « sources confidentielles » des services secrets et de la presse, veut criminaliser et diffamer l'anarchie sous le prétexte « d'alerte à la bombe ». ...

Récemment, à l’occasion d’une fouille ordinaire de ma cellule, ils m’ont enlevé la manne, un laxatif léger et efficace, acheté en herboristerie. Avec l’habituel rite humiliant et dégradant des déshabillages chaque fois que l’on sort de la section, le maréchal N., qui m’appelle dans son bureau, en dehors de ma section, se distingue par ses excès et sa systématicité à me priver des petites choses « mises au magasin » ou jetées. Le maréchal-commandant S. me notifie la confiscation de la manne, qui « non autorisable ». A ma demande de motif, sa réponse systématique est qu’« elle peut être utilisée à d’autres fins ». je proteste contre cette provocation ridicule et fallacieuse.

En racontant ce fait à des détenus, ceux-ci m’ont révélé que la manne est utilisée pour couper la « drogue ». Ceci montre qu’il ne s’agit plus « seulement du soupçon » pour « modestes quantités de stupéfiants légers du type haschisch », mais de l’insinuation de trafic de coca ou d’héroïne. Substances dont je refuse la consommation, tout comme, je refuse le commerce.

Déjà, en 1996, un détenu m’avait informé qu’un membre du personnel lui aurait dit que « bientôt, on dévoilera un trafic de drogue parmi les prisonniers politiques ». J’ai appris récemment que des voix circulaient parmi les prisonniers politiques que de la drogue aurait été découverte chez moi.

En réfléchissant à l’ensemble de ces choses, leur acharnement démesuré et fallacieux à mon égard, les propos mis dans le circuit, l’escalade générale et le cadre des représailles en cours contre moi, il m’est venu la crainte d’une tentative, dans les règles de l’art, de me piéger par la découverte de substances stupéfiantes placées exprès dans ma cellule, ou une autre combinaison de plus grande ampleur au cœur de la campagne « alerte à la bombe ». ...

Le jour suivant, j’ai été convoqué chez le maréchal V., dans son bureau de la section. Sur son bureau, trônaient un morceau d’écorce d’arbre et des petits débris d’argile provenant d’un nid de guêpes (vespa muratoria), espèce assez rare qui, en été, nidifie dans les interstices de nos cellules ou dans les vêtements hivernaux inutilisés. Le maréchal lui-même reconnaît les choses pour ce qu’elles sont, mais il dit : « Je dois les confisquer. »...

Le matin suivant, le maréchal-chef S. en personne, le zélé maréchal N. et le maréchal V., avec une suite fournie d’agents, font irruption dans ma cellule. « Fouille ! » affirment-ils avec fiel. L’habituel déshabillage intégral. Je renonce à assister. Ils ont saccagé, enlevé, confisqué, jeté divers objets de valeur affective. Ils ont retrouvé un billet de cent mille lires cousu dans une paire de pantalons et je serai pour cela exclu pour une journée des activités communes, avec la porte de ma cellule fermée. Tous mes produits herboristes finissent dans une grande boîte et pour les utiliser, je dois ensuite les réclamer un à un.

Le maréchal V. semble être préposé particulièrement aux anarchistes. ... Le jour-même de leur irruption, je recevais la seconde visite de mon avocat ... Pour la deuxième fois, le temps mis à notre disposition est de seulement 10 minutes.

Le 30 novembre, de retour de la promenade, je constate la soustraction de deux bouteilles utiles pour l’urinothérapie. Il y a deux ou trois ans, pour les analyses d’urine, prescrites par mon médecin de confiance pour des vérifications sur la nature de mon cancer surrénal, repéré peu avant, on me dit que l’urine consigné avait été perdue. Après un deuxième prélèvement, ils ont perdu les analyses et à la troisième tentative, il me fut dit « qu’elles n’étaient pas nécessaires et qu’on ne pouvait les faire à Novara. » Par mes proches, je cherchai et au premier laboratoire interpellé, finalement, à mes frais, il fut possible de réaliser les analyses en question.

L’isolement diurne, peine supplémentaire infligée pendant des mois et des années et qui aggrave la perpétuité, a des modalités d’exécution variées. Il est facultatif et il dépend de l’acharnement personnel des procureurs responsables et des directions carcérales. Ici, à Novara, elle est appliquée sur ordre du procureur de Cagliari à un détenu qui endure déjà plus de 20 ans de prison et de mauvais traitements.

Avec le changement de gouvernement et après les déclarations du ministre Diliberto de vouloir accélérer le parcours institutionnel pour l’abolition de la prison à vie, qui signifie également l’abolition de l’isolement diurne, et après l’interpellation du député Manconi sur un cas spécifique d’isolement, le réflexe conditionné de la part de certaines personnes et du Ministère a été d’appliquer l’exécution généralisée des isolements diurnes. Ainsi, à partir du 30 novembre, trois autres prisonniers ici à Novara, subissent cette mesure. Aucune possibilité de socialisation de 8 à 20 heures, tout en les mettant dans les conditions d’exécuter un travail.

Réflexe analogue l’année passée quand Biondi, le ministre de l’époque, parla publiquement de l’instauration des visites intimes et que le ministère imposa l’application d’une vielle circulaire qui interdit l’accumulation des heures de visites.

Comme réaction aux discussions internationales sur l’antiprohibitionnisme, ils ont augmenté – dans les prisons – la répression contre la drogue, spécialement contre le cannabis.

Quand ceux d’en haut se disputent, ce sont pourtant ceux d’en bas qui prennent les coups. Emergencialisme, instabilité politique, institutionnelle, etc.… En prison, le mensonge systématique, la moquerie, les réticences de ceux qui devraient nous « resocialiser », l’isolement social et privatif, la torture blanche, l’incertitude, l’abus de pouvoir et ses manières souvent insensées, ridiculement puériles et capricieuses, créent la précarité quotidienne instable d’obsessionnels et répétitifs jours blancs toujours égaux et rendent impossible la survie de la personne prisonnière. Instaurant ainsi le désordre de l’ordre totalitaire.


Novara, 22 décembre 1998


Il y a une atmosphère de déménagement et c’est tout un bordel. Sûrement après le transfert, ce sera mieux qu’ici à Novara, à moins de finir « dans le cul du monde », mais je ne pense pas. Il paraît néanmoins qu’ils sont en train de restructurer toutes les sections de la spéciale pour les adapter aux régimes de l’article 41 et du 41bis.

...


Novara, 1er janvier 1999



Hier, un peu de Toscane. Un Chianti pas trop frelaté. Pour le reste, le sempiternel « nouvel an » sans trop d’attention, vu que le nôtre, c’est le 21 décembre !!! Le solstice d’hiver.....


(Suite au prochain épisode)

1Diabolik : Diabolik est un criminel professionnel, accompagné dans ses aventures par sa maîtresse, Eva Kant. Il est pourchassé par son policier attitré, l'inspecteur Ginko. Ses aventures rencontrent encore un grand succès en Italie.

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6 décembre 2008 6 06 /12 /décembre /2008 22:50

D'accord, j'admets qu'on puisse être en retard, mais à ce point... Qu'est-ce qu'il me fiche encore, cet âne-là ? Sans doute a-t-il rencontré une ânesse, peut-être même se nomme-t-elle Nanesse, allez savoir dans ce noir d'hiver. Et puis serait-il à dix mètres que je ne le verrais pas encore... A-t-on idée d'avoir le poil noir à ce point ? Mais, mais... On dirait que j'entends un pas, un pas à quatre temps, un peu saccadé, un peu pressé, dirait-on. Ce doit être Lucien....

Lucien, est-ce toi qui arrive là ?



Qui veux-tu que ce soit d'autre ? Quel âne bâté aurait l'idée saugrenue de venir se geler dans le noir et se faire tremper comme dans un orage de mousson, je te le demande, quel âne autre que moi aurait cette lubie ?, dit Lucien l'âne en terminait sa course en s'arrêtant net aux pieds de l'arbre et de Mârco Valdo M.I.. Il faudrait être fou ou simplement idiot ou alors, être ton ami et encore, un ami sans réserve, sans réticence aucune... bref, il n'y a que moi qui corresponde à cette description. Et puis, a-t-on déjà rencontré d'autres ânes ici ? Ou alors, tu me caches des choses... C'est vrai ça, comment pouvais-tu te poser pareille question ? Quel autre âne ? Y aurait-il d'autres ânes dans tes connaissances ?



Ohlàlà, quelle question... dit Mârco Valdo M.I. en riant. Des ânes, j'en rencontre des flottes entières. Mais ce sont des bipèdes.



Arrête de faire de l'humour, je le sais bien que tu rencontres des escadrilles entières d'ânes bipèdes... D'ailleurs, je ne suis pas venu ici pour discuter du sexe des ânes et des intimes rencontres que j'aurais pu avoir aujourd'hui avec une ânesse ou une autre ou même avec plusieurs, séparément ou en groupe.



C'est peut-être pourtant ça qui explique ton retard...



peut-être, peut-être... et même certainement. Mais tu crois que l'on peut laisser en plan une ânesse et si comme tu l'insinuais, il y en avait plusieurs, imagine... Abandon de poste dans un moment crucial... peux-tu imaginer les récriminations et les ennuis que j'aurais si je pratiquais ainsi... Non, non, c'est impossible. Admettons que c'est là la raison et passons au point suivant. Bref, quelle est l'histoire du jour... Est-ce la suite d'un de tes feuilletons à épisodes?

J'aimerais bien mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I., mais je manque un peu d'éléments pour l'instant et j'ai la tête ailleurs. Alors, si tu le veux bien, je vais te faire une surprise. Tu te souviens que les autres semaines, je veux dire les semaines précédents, j'avais souvent été en retard, moi aussi.



Oh, oh, tu le reconnais, voilà qui est fameux, dit Lucien l'âne en trépidant de plaisir et puis, ça réchauffe.



Laisse-moi terminer mes phrases plutôt que de sauter comme un cabri. Donc, je disais que les semaines précédentes, j'avais été en retard en ce qui concerne les canzones du dimanche. Ce qui, à juste titre, te désolais.



Enfin, pas trop, car tu te rattrapais la plupart du temps, dit l'âne Lucien. Et alors ?



Et bien, je vais cette fois être en avance. Ce ne sera pas un épisode, mais des canzones. Deux oui trois canzones que je trouve particulièrement intéressantes et que j'ai envie de te faire connaître sans plus attendre.



Sans plus attendre. Mais alors, dit Lucien l'âne, mon cher Mârco Valdo M.I., commence tout de suite.



La première, tu vois bien mon cher Lucien que je commence tout de suite, dit Mârco Valdo M.I., la première s'intitule Mer Noire. Ce n'est pas comme on pourrait le penser en ces temps de tourisme échevelé, ni comme tu pourrais le faire toi qui vécut en Grèce, en Asie mineure et encore seul le Grand Âne sait où... à ce propos, j'ai toujours beaucoup aimé cet intraduisible jeu de mots en anglais : Who knows ? (Qui sait ?), Only Big Nose knows. Pas si intraduisible que ça, d'ailleurs, car par exemple, appliqué aux ânes, cela pourrait donner : Qui sait ? Seul le Grand Âne sait. Évidemment, on n'a pas la même allitération... Mais enfin, que ce soit un âne, c'est tout ce qui importe.



Ah, ah, fait Lucien l'âne, elle est bien bonne. Mais tu sais, nous les ânes nous avons aussi un très grand nez...et il remue la tête de façon significative.



Oui, oui, mais tout celà nous éloigne de la Mer Noire, dont je te disais qu'elle n'était pas vraiment une chanson à relents touristiques... Par contre, elle d'un grand poète, un grand chantauteur italien du temps présent. Et c'est une superbe chanson, de très haute poésie. Je te laisserai découvrir ce dont il s'agit, comme j'ai bien dû le découvrir moi-même. La seconde chanson a un titre nettement plus explicite, enfin pour peu qu'on se souvienne de certaines choses et qu'on n'ait pas trempe son éponge de cerveau dans un bain de révisionnisme. C'est une texte très court, mais d'une grande puissance. Elle s'intitule Arbeit macht frei. Le travail rend libre.



Tu te fous de moi, dit Lucien l'âne. Le travail rend libre... Elle est bien bonne celle-là. Nous les ânes, on peut te dire que le travail rend esclave et uniquement esclave, que le travail n'existe que parce qu'il est obligatoire, que nous, les ânes, mais on est des ânes, que des ânes, on déteste ça. Comme d'ailleurs l'établit notre réputation millénaire, nous résistons du mieux que nous pouvons. C'est qu'il faut nous battre pour qu'on consente à travailler et encore, de mauvais gré; qu'on nous aveugle pour nous forcer à travailler, qu'on nous affame... Ah, si nous étions des humains, on ne nous aurait pas comme ça. Ni carotte, ni bâton, ne seraient tolérés. Ânes peut-être, mais pas cons. Cela dit, notre réputation millénaire établit également notre courage, notre force, notre résistance à la fatigue, notre audace dans les endroits les plus périlleux... Nous passons avec nos charges, là où la main de l'homme n'a jamais mis le pied. C'est pas qu'on refuse notre part du boulot. On participe volontiers à l'effort commun, même au-delà de la moyenne, mais pas si nous sentons qu'on veut nous exploiter. Là, on se cabre.



Ne t'emballe pas, Lucien mon ami, tu verras que la canzone va tout-à-fait dans ton sens. Ah, si les humains pouvaient parfois être des ânes... Note qu'ils le deviendront peut-être...




Photo G.L.

 



MER NOIRE


Chanson italienne – Mare nero – Alessio Lega – 2004

Version française – Mer noire – Marco Valdo M.I. – 2008


Nous sommes la mer noire qui est calme le jour,

se meut lentement, cache dans les fonds

sa propre dépouille, entonne en un froissement léger

un chant qui lui vient du bout du monde.

Et apporte de loin un parfum d'espérance,

envahit ta chambre et te rend étrange

te fais paraître étranger au troupeau des moutons

conduits chez le tueur au son des millions.

Nous sommes la mer noire qui protégée de nuit

par l'obscurité, se lève en vagues, se jette sur la rive

et se retire, s'enroule dans son lit

pour assaillir la digue d'une force encore plus vive.

Nous avons des voiles noires pour nous pousser sur la mer,

mais ce ne sont pas des drapeaux, ne vous y trompez pas !

Nous sommes la liberté, ce qui fait le plus peur,

suspendus au centre exact entre la conscience et la nature.


Nous sommes les anarchistes ! Nous sommes les anarchistes !

Nous sommes les anarchistes !

Nous sommes la mer noire, la force ténébreuse

répandue sur les plages ouvertes du système,

Notre sang infecte empoisonne l'embouchure

et la main du bourreau quand elle frappe tremble.

Car il n'y a pas moyen de nous arracher notre vie

Chaque jour volée, chaque soir retrouvée

Car il n'y a pas de peur qui puisse contenir

le temps que chaque jour nous réussissons à libérer.

Nous sommes la mer noire aux eaux salées et sales.

Nous déposons les doutes dans le ventre de toute foi,

nous avons plein de madones, toutes plutôt sales,

et chacun de nous est un dieu qu'on touche et qu'on voit.

Et nos chargeurs sont des rosaires

qu'on égrène amers dans le ventre de ces messieurs.

Nous sommes la peur de la classe la plus prospère,

Nous sommes le nœud de la corde qui les pend.


Nous sommes les anarchistes ! Nous sommes les anarchistes !

Nous sommes les anarchistes !


Nous sommes la mer noir, la dynamite allumée

dans ce calme plat, la mèche qui se consume.

Travaillez tranquilles, allez faire vos courses !

Sur vos autostrades, ensevelis dans la brume.”

Sur la route que vous faites, en vitesse pour consommer

ce n'est plus du brouillard, mais de la fumée qu'un été vous trouverez

Couillons comme vous êtes, ouvrez votre cerveau

Ne ratez pas encore la dernière sonnerie.

Nous sommes la mer noir qui un jour vous a balayés

Elle vous a trouvés esclaves, elle vous a montré la sortie,

Nous avons cru que trop fatigués de vos nombreuses

années à la chaîne, vous réclamiez la vie.

Mais en échange de la permission de rentrer dans le troupeau,

vous nous revendez souvent au pouvoir et à la loi

car c'est la liberté qui fait le plus peur...

Suspendus au centre exact entre la violence et la culture.

Nous sommes les anarchistes ! Nous sommes les anarchistes !

Nous sommes les anarchistes !


Nous sommes la mer noire, deuil et désespoir

d'un passé triste, d'un futur incertain

et d'un monde conçu en manière de prison

piège qui mord celui qui sort à découvert.

On nous fait ressentir des gaspillages, fatigués aussi de crier,

la mer empoisonnée, enfermés dans les abris

planqués, fous, fols de trop d'amour

avec un suaire gris étendu sur notre douleur...

mais nous sommes la mer noire, les oranges d'Espagne,

acide, sucre et miel, le vin de la terre,

ivres de vie, de ville en campagne,

Nous trouvons de nouveaux camarades pour faire la guerre à la guerre.

En plus d'”Addio Lugano”(1), nous chantons la mémoire

Mais nous occupons l'histoire, où nous sommes nous restons

où nous ne sommes pas, nous irons, nous irons pour de vrai

car nous sommes comme la mer, nous sommes une mer noire !


Nous sommes les anarchistes !

Nous sommes les anarchistes !




Pietro Gori


  1. Chanson de Pietro Gori, anarchiste italien, écrite en prison en 1894. Chanson sur les anarchistes italiens, exilés en Suisse puis expulsés (Gori était l'un des expulsés). Depuis lors, cette chanson est une des chansons du répertoire des anarchistes italiens.









ARBEIT MACHT FREI. : LE TRAVAIL REND LIBRE.





Chanson italienne - Arbeit macht frei – Frankenstein – Fariselli – 1973

Version française – Arbeit macht frei – Marco Valdo M.I. – 2008



On ne pouvait être plus clair.

Arbeit macht frei figure à l'entrée du camp de Dachau, où cette devise en fer forgé avait été fièrement installée par les nazis. Ceci indique une fois pour toute la signification réelle du travail dans une société où il est permis d'exploiter l'autre et les autres à des fins mercantiles. Arbeit macht frei : c'est le véritable fondement du libéralisme : le travail (celui des autres évidemment... et en tous cas, principalement) ainsi conçu.

Arbeit macht frei : c'est le fondement de toutes les politiques de l'emploi, du plein emploi et autres fadaises libérales. C'est le fondement de l'escroquerie gigantesque qu'on appelle : le salariat.

Mais de fait, le travail des uns rend libre ceux qui l'exploitent. En ce sens, c'est une vérité éclatante. Le travail des pauvres rend riche les riches; leur offre une liberté dont, par ailleurs, il est rare qu'ils usent avec qualité.

Arbeit macht frei : c'est précisément l'enjeu-même de la guerre de cent mille ans, cette guerre insensée que les riches mènent obstinément contre les pauvres.

Il va de soi que l'artiste, le poète, l'écrivain, le musicien, le chanteur, le danseur ... ne travaillent pas. Les artistes (les vrais – on ne parle pas ici de ceux qui se vendent) ne travaillent pas. De fait, ils créent et de fait, même pauvres, eux, sont libres.

Pour couper court au délire libéral et (faussement) moralisateur qui prétend à la sanctification du travail, il faut mettre en lumière toute la fausseté de celui qui prétend que le travail ennoblit l'homme, la femme... C'est évidemment absolument faux. Le travail – tel que nous le connaissons dans cette société d'exploitation et à cause de cette exploitation, est dégradant, indigne d'un être humain et il faut dire cela bien haut.



Que l'on comprenne bien une fois pour toutes également que ce qui est gênant dans le travail, ce n'est pas l'effort qu'il représente, l'intelligence qu'il sollicite, la volonté qu'il met en œuvre... toutes qualités éminemment appréciables, et que personnellement, j'apprécie énormément; ce qui est gênant dans le travail, c'est que l'opérateur, le travailleur doit se vendre, doit vendre son temps, sa force, la disponibilité de son corps et de son esprit à quelqu'un, personne ou société, qui en tire profit, qui en profite, qui en jouit et cela au travers d'un système coercitif, d'un chantage permanent. Ce même chantage qui est la base de la société de travail obligatoire (S.T.O.) dans laquelle on nous force à vivre (la seule sortie étant le suicide...).

En fait, comment appelle-t-on celui qui tire profit de la disponibilité du corps d'une femme par la coercition, la force, le chantage...?

Et, on fera remarquer que celui qui fait cela – proxénète, maquereau..., tout en étant une immense ordure, est un gagne-petit à côté de ceux qui se constituent des fortunes sur le dos des travailleurs.

Il n'y a aucun argument qui justifie l'exploitation. Jamais.

Par contre, dans une société commune, où l'ensemble de l'effort nécessaire pour faire vivre la communauté est partagé, où chacun apporte en quelque sorte sa pierre à l'édifice, porte sa part de la charge commune, le travail aurait une autre signification et dans cette mesure deviendrait une activité honorable. Il faut bien le dire et le répéter : ce n'est malheureusement pas le cas dans le système actuel.

Ainsi parlait Marco Valdo M.I.









Dans tes misères

Tu reconnaîtras

la signification

d'un arbeit macht frei.

Pénible économie

quotidienne humilité

te poussent toujours

vers l'arbeit macht frei.


Conscience

chaque fois plus

te fera connaître

ce qu'est arbeit macht frei.

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2 novembre 2008 7 02 /11 /novembre /2008 22:49



Il est dur, sais-tu mon ami Lucien, d'être un âne et spécialement un âne né de la sorcellerie. Je pense que cela tu le sais. Ce que tu sais sans doute moins c'est que le fait d'être Valdo est tout aussi lourd, sinon plus. Autant dire qu'on t'accuse de sorcellerie et bien entendu, cela a justifié de sévères et fréquentes excommunications. Personnellement, je l'ai déjà été plusieurs fois comme tu le sais...



Oui, oui, je me souviens, Mârco Valdo M.I.. Je me souviens bien que tu fus « scomunicato » pour tes chansons et sans doute, aussi, pour ce que tu penses... Dois-je te plaindre ?


Non pas du tout, mon bon âne, dit Mârco Valdo M.I., je te rassure tout de suite, ce serait plutôt un honneur, une sorte de reconnaissance et même, un plaisir d'être excommunié et je m'en porte très bien, mais néanmoins, il faut reconnaître que chez les bigots, les contempteurs de la raison et de l'intelligence, chez les supporteurs du Vatican F.C. (Vatican Forza Cristò !), c'est un nom qui fait tache. Outre de nous reprocher à nous les Valdos – et spécialement à Pierre – d'avoir eu l'idée saugrenue de s'en aller prêcher l'évangile des pauvres, bref d'avoir suggéré au peuple de ne pas attendre le paradis céleste, mais de revendiquer une solide égalité terrestre – tu sais que les riches n'aiment pas çà du tout et font la guerre aux pauvres depuis cent mille ans (au moins). Pour la cause, ils nous accusent de sorcellerie. D'ici, qu'ils nous traitent d'homosexuels et d'avorteurs, il n'y a qu'un pas.


Hé ho, Mârco Valdo M.I., qu'est-ce qui t'arrive ?


Ben rien de particulier, je voulais juste mettre les choses au clair. Tu comprends, Lucien mon ami, la société, la leur, celle où ils nous contraignent de vivre par la force de leurs polices et de leurs armées, par la flagornerie, par la vénalité, par l'hypocrisie « démocratique », que dis-je par la « supercherie démocratique » est proprement imbuvable, insupportable de forfanterie, d'arrogance, de bêtise, de suffisance, d'avidité, de cupidité, de stupidité et de tristesse. Elle est foireuse. Elle mène toute l'humanité à sa perte et dans des délais fort courts. En fait, c'était cela qu'il disait déjà Pierre Valdo vers l'an 1200, à une époque où il n'y avait pas encore d'autos, d'avions, de centrales électriques, d'industries, de croissance pour la croissance, d'armes aussi puissamment destructrices. On tuait encore à la main en ce joyeux temps de l'artisanat ! On brûlait sur des bûchers, procédé assez primitif. Pour la torture, par contre, on n'a pas beaucoup évolué; ils étaient déjà très experts – surtout les techniciens de l'Église romaine. D'autre part, Pierre Valdo n'a jamais prétendu faire des miracles, lui. Il a seulement dit que la richesse des uns était directement fonction de la pauvreté des autres. Qu'il n'existait des pauvres que parce que certains avaient en tête la folie de vouloir être riches et d'imposer cette ineptie par la force.



Photo G.L.

Et bien, si je comprends les choses correctement, Pierre Valdo aurait souhaité une sorte de communisme. On dirait à t'entendre qu'il aurait eu comme idée qu'il diffusait partout où il passait de partager équitablement le monde entre tous les humains. Ai-je bien compris ?


Je le pense. Au passage, tu remarqueras que je revendique l'entière signification du nom de Valdo. Enfin, moi qui suis un Valdo aussi, je crois bien que c'était là l'essentiel. Tu sais, Valdo, marchait pieds nus dans des sandales et il n'a jamais trahi cette conviction, tout comme fra Dolcino et Marguerite en Italie; il ne s'est jamais laissé embobiner par les riches de Rome. Bon, d'accord, j'extrapole un peu... Mais écoute cette histoire – je l'ai trouvée dans un récit de Jeanne Decorvet dans son livre intitulé L'Épopée Vaudoise (éditions Excelsis) et je te dirai après comment je la comprends :


- Allons, prends cette saucière, et fais attention de ne rien renverser; tu suivras le paon. Le petit marmiton saisit avec précaution un superbe bol d'argent ciselé, rempli d'une sauce exquise, qui fleurait le romarin, la menthe, le safran et autres étranges épices qu'on employait au moyen age. Un grand valet, empoigna à son tour un lourd plat d'argent sur lequel trônait un paon magnifique. Apres, l'avoir rôti a la broche, au-dessus du feu de bois, on lui avait remis artistement la tête, les plumes, et même la queue fièrement déployée en éventail.
Suivant l'opulente volaille, le marmiton et sa saucière arrivent dans la salle du festin. Une trentaine de convives chantent et rient joyeusement autour de la table somptueusement servie. Il y a là, réunis, les plus riches marchands de Lyon. Leurs vaisseaux sillonnent les mers et vont chercher, jusqu'en Orient, les marchandises précieuses: étoffes de soie, armes damasquinées, épices rares. Ils sont vêtus de robes de lin, et leurs manteaux brodés d'or sont retenus par des agrafes où brillent les pierres précieuses. Au haut bout de la table, siège le maître de la maison, un riche marchand: Pierre Valdo. Gai compagnon, hôte généreux il ne manque pas d'amis. Les mauvaises langues murmurent à son sujet qu'il s est enrichi par l'usure. Qu'importe, puisqu'on mange si bien chez lui !

- Goûtez-moi, mes amis, ce vin vieux colore comme un rubis ! Allons, valets, ne laissez pas de hanaps 1 vides ! Les chants et les rires redoublent. Tout a coup, un bruit sourd... l'un des convives s'est écroulé comme une masse: il gît à terre, sans mouvement.
- Messire, messire, qu'avez-vous?

Mais on a beau s'empresser autour de lui, les soins ne servent à rien. Le gai compagnon qui tout a l'heure chantait, est mort!

La nuit est venue, Pierre Valdo ne peut dormir. Il pense sans cesse à cette mort si soudaine et une question le harcèle, à laquelle il ne peut se dérober ni trouver de réponse: si je mourais soudainement, où irait mon âme ? Où irait mon âme ? ...

Enfin, cette longue nuit d'angoisse est finie. Il faut, avec le jour, reprendre sa vie si remplie. Mais jamais il n'oubliera cette longue insomnie, il a maintenant en lui comme une terreur ..


Terrible histoire, dit Lucien tout passionné subitement .


Terrible histoire, en effet. Mais comment la comprendre ? Pour moi, vois-tu, on ne peut véritablement comprendre la terreur de Valdo que par la découverte qu'il fait à ce moment du « meaning of life », du « sens de la vie ». Il se rend subitement compte de plusieurs choses :

uno : qu'on ne vit qu'une fois (jusqu'à preuve du contraire...qu'il n'y a pas encore eue);

deuzio : que si la vie est si peu de chose, car – il vient de le voir – on peut mourir à n'importe quel moment, les plaisirs et l'accumulation des biens sont eux aussi peu de chose et que seule compte la vie elle-même;

troizio : que la vie est le bien commun de tous les êtres vivants et en particulier, des humains;

quatro : que dès lors, tous les biens sont communs et qu'il ne convient pas – la chose est même ridicule – de vouloir les accaparer;

cinquio : que la richesse (Valdo était fort riche) est injustifiable puisqu'elle est pur accaparement, puisque – pour dire les choses autrement – pour faire un riche, il faut beaucoup de pauvres; il n'y a aucune raison – au regard de la vie – que l'un soit riche et les autres pauvres. En somme, que c'est par une malhonnêteté profonde, une avidité malsaine, un détournement de biens communs que se constitue et se perpétue la richesse; la richesse n'existe et se développe que et parce que se développe, existe et persiste la pauvreté. Il n'y a pas d'autre explication possible.

Sizio : que dès lors, il est  fort indécent et moralement insupportable d'être riche puisqu'on l'est toujours au détriment des autres;

settio : qu'il faut éviter comme la peste la richesse, les ambitions, les honneurs et autres privilèges.

Enfin, tu vois dans quel sens allait sa pensée, sa conception de la vie.


Tout cela m'a l'air fort bien, dit l'âne Lucien en approuvant de grands mouvements saccadés de la tête allant du haut vers le bas et du bas vers le haut et vice-versa. Cependant, celà n'a pas dû plaire à tout le monde...




Mont Viso


En effet, il fut excommunié, puis pourchassé, dit Mârco Valdo M.I.. Enfin, lui et tous ceux qui avaient rejoint la fraternité des pauvres et qui sont connus dans l'histoire sous le nom de Vaudois. Il y eut de grands massacres, de subtiles tortures et de longues traques dans les montagnes. Certains Vaudois ont fui jusqu'en Bohême; d'autres se sont terrés dans les hautes vallées alpines. Et je crois t'avoir déjà parlé de ce qu'il existe encore des Vaudois, principalement dans les églises protestantes et en Italie, des Valdèses.


Je vois , dit l'âne, il y a quelque chose qui a foiré...


En effet, et je pense qu'il y avait sans doute des choses que Pierre Valdo et les autres de ce mouvement n'avaient pas distinguées et particulièrement, la malignité du pouvoir, ce que en d'autres circonstances, on appellera la raison d'État ou la logique du pouvoir. Mais si tu veux bien, nous y reviendrons peut-être un autre jour. Pour l'heure, je souhaitais simplement te montrer combien un patronyme peut être lourd de significations.


Oui, oui, je l'ai bien compris, dit l'âne en souriant pour détendre un peu l'atmosphère. Et moi qui croyait que ton nom, mon ami Mârco Valdo M.I., faisait seulement allusion à ce sympathique personnage du roman d'Italo Calvino. À propos d'ailleurs, en voilà aussi un de ces patronymes bien étrange. Laissons de côté, la proximité d'Italo et d'Italie. Je veux juste parler de ce nom de Calvino; n'y aurait-il aucun rapport entre Valdo et Calvin(o) ?


On peut toujours l'imaginer, mais je n'en sais strictement rien. C'est effectivement une interprétation plausible. Cependant, laisse-moi te donner raison... Quand j'ai choisi mon nom de Mârco Valdo M.I., car souviens-toi, je l'ai choisi, je pensais évidemment faire référence à ce personnage de travailleur pauvre, émigré de la campagne dans la grande ville industrielle, à ce personnage un peu décalé par rapport à la société ambiante. Mais à y réfléchir, c'est toujours de cela qu'il s'agit : Marco Valdo serait bien un descendant de Pierre Valdo et dès lors, mon Mârco Valdo M.I. serait bien dans cette lignée... Enfin, on a les ancêtres que l'on peut...


Et de fait, dit l'âne en guise de conclusion, il y a des ascendances bien pires... Quant aux canzones, je suppose que tu y reviendras plus tard aussi...


Demain, mon ami aux oreilles noires et au poil luisant, dit Mârco Valdo M.I.. Demain...



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28 octobre 2008 2 28 /10 /octobre /2008 22:53

Ce matin, j'ai vu mon premier toit blanc...


Et moi, ma première prairie givrée, là bas le long des saules..., dit Lucien l'âne en se secouant rien qu'à l'idée de ses sabots bientôt gelés.


On dirait bien que c'est l'hiver qui commence à annoncer sa venue, dit Mârco Valdo M.I..


Il nous faudra sans doute trouver un coin abrité pour continuer nos lectures et nos conversations, dit l'âne Lucien


Ou alors, nous devrons nous résoudre à devenir des péripatéticiens, des déambulateurs et ainsi rester en mouvement, question de ne pas nous les geler. Ce sera en quelque sorte un retour aux sources de la philosophie...


Oh oui, dit Lucien en esquissant un pas traînant, je me souviens bien des allées-venues des philosophes de l'Antiquité, du temps où je commençais ma carrière de quadrupède. Ils allaient et venaient tout au long de la place et du jour, ils sillonnaient les allées du parc, ils remontaient la colline par un chemin entre les oliviers et la descendaient du côté des cyprès. Il y en avait même qui allaient d'un village à l'autre tout en devisant, ils longeaient la mer, ils ramassaient des cailloux, certains les mangeaient. Si, si, je te jure, il y en avait un surtout qui s'en était fait une spécialité. Pour le reste, ils étaient toujours dehors... Il faut dire que le temps s'y prêtait.




 


En effet, j'imagine mal nos philosophes marcheurs en robe et en sandales dans la neige, dit Mârco Valdo M.I.. Dans le brouillard épais de Dublin et environs, non plus ... Il faut être Sally Mara pour passer dans cette purée de poix sur une passerelle étroite; il est vrai qu'elle se tenait à la rampe d'un gentleman...


Quoi ?, dit l'âne. Dans la brume, dans le brouillard, traverser sur une passerelle dans l'obscurité de surcroît, pour une jeune fille inexpérimentée, c'est périlleux. Même en se tenant à la rampe. Enfin, il faut prendre les choses avec philosophie, dit la sagesse populaire. Ma grand-mère disait plutôt avec précaution.


Tout ceci, dit Mârco Valdo M.I., nous ramène à cette conception fort insulaire de la philosophie qui consiste la plupart du temps à deviser sur le temps qu'il fait, le temps qu'il fera, le temps qu'il a fait, le temps qu'il ferait et ainsi de suite.


Oui, dit l'âne en hennissant comme un cheval bourré, j'en ai connu un qui disait toujours à ce sujet : le temps est pluvieux, ça ne nous rajeunit pas. Faut dire qu'en même temps, il se frottait les reins, rapport à ses rhumatismes. D'ailleurs, il évitait de se promener près de l'étang. À propos de taons, avec ce temps qui refroidit, les taons disparaissent et ne me piquent plus. C'est une bonne raison d'aimer l'automne et l'hiver...



Oh, Lucien, on ne va pas quand même discuter du temps comme ça pendant cent ans. On s'y perd dans le temps, dit Mârco Valdo M.I.. Pour un peu, j'allais oublier pourquoi j'étais là et toutes mes belles promesses de te conter des histoires. Voilà, Lucien mon ami, que préfères-tu : une histoire nouvelle ou un épisode que je t'ai annoncé d'une histoire d'Achtung Banditen ! Cette fois-ci, c'est la suite de la trahison...


Oui, oui, Mârco Valdo M.I., dit l'âne un peu guilleret, je n'ai pas trop envie d'une nouvelle histoire et je me morfonds d'ailleurs du destin de nos amis de Rome. J'ai bien l'impression que leurs ennuis ne sont pas finis avec cette trahison... J'essaie de m'imaginer comment ils vivaient, comment ils arrivaient à supporter tout ça... Ce n'était pas le tout de faire des choses héroïques, il fallait vivre tous les jours et dans leur cas, en bêtes traquées. Et pendant des mois, des années et sans savoir pour combien de temps.... Ce devait être des temps difficiles...


Comme tu as raison, dit Mârco Valdo M.I., moi aussi, je me pose ce genre de questions. Sans compter ceux qui ceux qui se faisaient prendre, allaient en prison, étaient torturés, envoyés dans des camps ou étaient fusillés ou pendus....Il faut bien dire que nos temps sont moins difficiles. Je me dis parfois que ceux-là, ces Achtung Banditen !, ces terroristes étaient en fait, de véritables héros. Ce doit être le cas dans tous les pays occupés par des armées étrangères... Sans compter que l'oppression ne vient pas nécessairement ou entièrement de l'étranger, elle a des relais sur place. Généralement, le pouvoir en place. C'est particulièrement vrai quand on réfléchit dans le cadre de la guerre de cent mille ans, tu sais cette guerre que les riches et les puissants mènent contre les pauvres, ce qu'on pourrait appeler la guerre sociale. Dans cette guerre, l'armée qui opprime est forcément toujours celle des riches et des puissants. Les pauvres n'ont pas d'armée. Ils sont condamnés à la guérilla... Mais, voyons un peu ce que deviennent nos amis...


Oui, dit Lucien l'âne en approuvant d'un grand hochement de tête. Mais avant cela, je voudrais te dire deux ou trois choses. D'abord, celle-ci qu'il faut un fameux courage pour mener cette vie à l'encontre des forces du système en place, il y faut du cran et aussi, sans doute, renoncer à beaucoup de choses à commencer par la tranquillité, le confort, la sécurité... Il y faut une force d'âme, une conviction, un règle de vie, sans compter l'intelligence, l'habileté, le sang-froid et un sacré moral...


Certainement, dit Mârco Valdo M.I.. Il y faut de la rigueur, une confiance dans les autres, un sens aigu de la solidarité, une forme d'abnégation aussi... C'est un peu pour faire comprendre tout cela que j'ai voulu raconter ces histoires. On ne part pas en vacances dans ces circonstances et dans les seuls camps qui peuvent t'accueillir, l'alimentation est assez particulière et l'animation d'un genre plutôt spartiate. À condition d'en sortir vivant, on en garde des souvenirs pour le reste de sa vie. Des souvenirs et des séquelles.


Une autre, dit l'âne, et c'est la dernière pour cette fois-ci, une autre réflexion qui m'est venue, c'est que dans ce combat, pour nos amis, il n'y a pas d'arrières, ils sont toujours sur le front, car le front est partout. Non seulement cela, mais en plus, toute la population y est mêlée... Ce qui me frappe, ce sont les restrictions de ravitaillement, mais pas seulement. Des restrictions de déplacement, des restrictions de temps... J'imagine les rafles, quelle horreur ! Et elles frappent à l'aveugle; tu es là, tu es pris. Point final. Après, c'est le destin qui décide... On te relâche, on t'enferme, on te déporte, on te fusille, on te pend, on te noie.... Brrrrr ...


Alors, je commence, dit Mârco Valdo M.I.. Comme les précédentes fois, je reprends la fin de l'épisode précédent pour faire la liaison...




Selon notre plan, nous devions emmener avec nous de nombreuses armes à distribuer aux prisonniers auraient pu renforcer de cette façon le groupe nécessairement modeste des assaillants et contribuer au succès de notre action et à leur propre libération. Ce plan qui devait être exécuté avec les Gap du PSI et du Partito d'Azione fut toujours reporté et à la fin, il fut annulé.

À nous, il ne restait plus qu'à attendre d'être transférés en montagne.


(Suite au prochain épisode)


Ce fut à cette période que notre refuge de la via Sambucuccio d'Alando fut repéré par l'ennemi.

Nous y étions quatre : Carla, Corrado Noulian, Franco Di Lernia et moi.

J'ai déjà raconté cet épisode, en rapportant même la préoccupation grotesque fr Corrado Noulian, qui était ce soir-là avec nous, de sauver ses brosses à chaussures et sa brosse à dents.

Quoi qu'il en soit, nous réussîmes à nous sauver en nous jetant par la fenêtre.

À peine à terre, nous entrevîmes au coi de la rue une auto qui se dirigeait lentement vers nous. Nous nous éloignâmes dans le sen opposé, Carla et moi dans une direction, Corrado et Franco dans l'autre. Ils trouvèrent un refuge un bloc plus loin, dans la maison de la sœur de Franco. Moi, je pensais me diriger, avec Carla, vers la maison des marquis Solari, des amis de ma famille, qui habitaient dans le quartier de la place Quadrata.

Il faisait nuit noire. Nous devions traverser beaucoup de rues et de places pour rejoindre ce nouveau refuge et nos ennemis quadrillaient le quartier avec de nombreuses voitures pour nous chercher. Nous avions entendu des coups d'armes à feu provenant de la maison dans laquelle les Allemands étaient entrés en enfonçant la porte.

Immédiatement après, la chasse commença. Nous avancions en rasant les murs, Carla et moi, avec nos pistolets à la main. Par moments, surgies d'autres coins, certaines lentes, certaines rapides, des voitures se croisaient dans les rues où nous nous trouvions. Nous nous aplatissions contre les chambranles, serrés pour prendre le moins d'espace.

Les phares des autos ennemies fouillaient les recoins en se déplaçant en zig-zag afin de nous débusquer de l'ombre.

Glissant le long des murs, contre les portes, nous nous retrouvâmes dans l'allée de la Villa Massimo au moment où survenaient de deux directions opposées des véhicules ennemis. Nous nous plaquâmes contre les grands troncs, parfois étendus à terre, parfois accroupis, cherchant à nous confondre avec la zone d'ombre que les lames des phares laissaient par moment d'un côté, par moment de l'autre de l'avenue. L'un près de l'autre, l'arme au poing, nous changions souvent de position pour rester à couvert des lumières.

Le printemps qui s'avançait ne réussit pas, cette-là, à rompre l'écorce de tension qui nous enveloppait.

Peut-être les grillons chantaient-ils dans le parc autour de nous; certainement, n'y avait-il pas d'autre bruit, mais nous n'avions d'oreilles que pour les moteurs de l'ennemi qui s'approchait, s'approchait toujours plus, passait devant nous et puis s'éloignait. Une fois, deux fois, trois.

Je ne sais combien de temps passa ainsi. Quand je fus convaincu que l'ennemi avait cessé de nous chercher, nous bougeâmes et nous rejoignîmes la maison des Solari.

Je frappai. Le majordome vint nous ouvrir. « Qui êtes-vous ? », me demanda-t-il perplexe. Il ne m'avait pas reconnu.

« Bonsoir. Je suis Sasà, Sasà Bentivegna. » Je chercher à me remettre. Il me regarda stupéfait. Nous étions mal vêtus, Carla était déchaussée, sales de nous être si longtemps couchés à terre.

Arriva Maria-Antonietta, une des filles Solari; elle me reconnût, comprit immédiatement. La famille Solari était une famille d'antifascistes, organisés dans le Parti d' Action. Leur fils, Paolo, un jeune d'une rare intelligence et de grande culture, avait été arrêté par les fascistes dans les années précédentes.

Maria-Antonietta nous conduisit dans un salon où Madame Solari et ses filles étaient occupées à attendre que passe une autre triste soirée d'occupation. Elles écoutaient la radio. Elles ne nous demandèrent rien et affectueusement solidaires, avec une conversation générale, banale et détendue, elles nous rassérénèrent.

Elles nous donnèrent quelque chose à manger et à boire et s'organisèrent pour que nous restions cette nuit à dormir chez elles.

Le péril immédiat était désormais derrière nous, mais une autre grosse préoccupation me taraudait. Je savais, en effet, que le matin suivant, à 9 heures, Antonello Trombadori viendrait à la via Sambucuccio d'Alando pour nous indiquer notre nouvelle destination.

Notre refuge était devenu un piège pour Antonello, comme du reste, cela lui était arrivé en février déjà, quand il avait été arrêté à la via Giulia, dans la sainte barbe des GAP; et je ne savais comment faire pour empêcher que cette trappe ne se referme. Les règles conspiratrices étaient si rigides entre nous qu'il me serait certainement impossible de rencontrer Antonello avant qu'il ne se rende à note refuge, qui avait été occupé par l'ennemi quelques heures auparavant.

Je fus contraint d'en parler aux Solari. Antonello et Paolo avaient été en prison ensemble en 1941 et entre eux, il y avait une sorte d'amitié qui transcendait le rapport politique. Il était probable dès lors qu'ils pourraient m'indiquer comment le trouver. Lucia Solari surtout qui était l'amie de Fulvia Trozzi, la fiancée d'Antonello. Elle me donna l'adresse de Fulvia et le matin, à l'aube, je pus avertir Antonello.

Carla rétablit de son côté le contact avec Fiorentini et avec l'estafette qui, chaque jour, nous apportait nos ordres.


***********


Le jour suivant, nous fûmes envoyés dans de nouveaux refuges : Mario Fiorentini et moi chez un ingénieur à Parioli, lequel nous hébergea dans sa belle villa sans savoir qui nous étions. Carla, de son côté, fut envoyée chez une professeure qui avait été collègue d'université d'Antonio Gramsci.

Nous dormîmes dans cette confortable maison une paire de nuits et cela nous sembla un rêve. Massimo Aloisi, assistant en Pathologie générale à l'Université de Rome, était réfugié là aussi. Je fus heureux de cette rencontre. J'estimais et j'aimais Aloisi, dont je connaissais l'intégrité morale et la capacité scientifique outre le fait qu'il était communiste. Avant même de le connaître, j'en avais entendu parler par son maître, Guido Vernoni, qui dans son discours d'introduction de l'année 1941, nous avait lu des extraits des lettres que son élève, alors officier en service, avait envoyées du front. De celles-ci transparaissaient le haut degré de civilisation et l'humanité de ce jeune scientifique. L'orgueil du maître était bien placé, me semblait-il et nous en tirâmes une leçon morale. Aloisi avait été arrêté avant le 25 juillet et libéré quelques jours avant le 8 septembre. Je le rencontrai avec grande joie dans la maison qui nous hébergeait.? Le connaître personnellement fut pour moi un motif de satisfaction. Notre contact resta, pourtant, plutôt superficiel car les règles de la conspiration empêchaient tant lui que moi d'échanger nos expériences et nos idées. Au cours de la seconde nuit que nous passions là, nous étions endormis quand le maître de maison vînt nous avertir que la police arrivait. Mario et moi, nous empoignâmes nos révolvers, nous sortîmes en courant de la maison et nous nous éloignâmes à travers les jardins des villas voisines.

La police effectivement avait pénétré dans une maison et elle la perquisitionnait. Elle ne nous cherchait pas; ils cherchaient des voleurs qui avaient caché dans cette petite villa des bidons d'essence pour le marché noir? Le maître de maison, cependant, en nous voyant aussi décidés et prêts à user de nos armes et pas du tout intimidés ou apeurés par le danger qui semblait imminent, comprit que nous n'étions pas les jeunes déserteurs qu'on lui avait dit qu'il devrait cacher. Et il nous invita à déloger sur le champ. Ceci accéléra mon départ pour Palestrina.



**********


Raoul Falcioni fut arrêté par Guglielmo Blasi dans des conditions différentes de celles de Spartaco et des autres.

Raoul était un ami de Blasi et Blasi chercha d'abord à le convaincre de se comporter comme lui. Dans l'attente, toutefois, que Raoul se décide, il le fit mettre en prison avec nos autres camarades.

Raoul se concerta avec Spartaco; ils décidèrent qu'il suivrait la suggestion de Blasi avec cependant l'objectif d'éliminer Koch. Ce fut ainsi que Raoul passa en apparence au service de l'ennemi en réussissant à s'attirer la sympathie de Koch jusqu'à en devenir le chauffeur. L'accord intervenu en prison entre Raoul et Spartaco, n'était pas dans un premier temps parvenu au Commandement qui nous donna l'ordre de tirer à vue sur Raoul si nous le rencontrions, ainsi que nous aurions dû le faire contre Blasi.

Raoul entretemps chercha à rétablir le contact avec notre organisation par le biais de Fernandino Vitagliano, qui, avec Francesco Curelli et Maria Garelli. Était l'unique rescapé des Gap du réseau « Sozzi-Garibaldi ».

Fernandino, quand il vit Raoul s'approcher, mit immédiatement la main en poche. « Laisse ton pistolet, ne fais pas de sottises », lui dit Raoul. « je dois te parler ». « Ça va, mais ne t'approche pas et ne bouge pas. Parle. », lui répondit Fernando. Et Raoul parla. Il lui dit son accord avec Spartaco, comment il était devenu le chauffeur de Koch et son plan pour libérer la ville de ce bandit.

Fernandino resta perplexe et lui donna un rendez-vous pour le lendemain. Il consulta le Commandement et il fut décidé de faire confiance à Raoul et de préparer l'action.


(Suite au prochain épisode)





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27 octobre 2008 1 27 /10 /octobre /2008 22:05

Je me disais aussi... Où est-il passé, cet âne même pas bâté, ce stupide lâcheur, plus bête encore que le plâtre ou distrait comme un pâtre, à l'hôpital ou sur l'île de Pâques, sans doute un goût de vague à l'âme, bref, où est donc allé Mârco Valdo M.I. ?, dit Lucien l'âne en écartant ses pavillons lustrés de gouttelettes de la rosée du soir. À ce propos, dit l'âne à l'âme élégiaque et cinéphile, goûtons la saveur de la roseur de la rosée...


Ben voyons, Lucien mon bel ami, je suis là, dit Mârco Valdo M.I.. Sinon, tu ne parlerais même pas... À qui voudrais-tu causer et surtout, qui voudrait écouter tes âneries ? À part moi, sauf ton respect, je ne vois pas grand monde... Pas la peine de monter sur tes grands chevaux, je suis là et bien là, car je vais t'en conter une bien bonne. Courte, mais bien bonne. Et comme tu le sais, les plus courtes sont les meilleures. J'entends bien que ce n'est pas l'avis de toutes les personnes; certaines les aiment plus longues, mais en fait, ça les regarde, si j'ose ainsi dire. Enfin, puisque l'œil était dans la tombe et regardait Caïn, je ne vois pas pourquoi ça ne les regarderait pas. Si tu vois ce que je veux dire...


Par là, je ne vois rien, dit l'âne en se retournant. Je suis comme ma sœur âne, je ne vois rien venir; pas un chat à l'horizon. Trêve de plaisanteries, si tu me disais de quoi tu as comme ça l'intention de me parler, que vas- tu me faire voir, me raconter, que sais-je.


Souviens-toi, ô Lucien l'âne au grand cœur, que nous sommes lundi; ce qui signifie que hier, nous étions dimanche. Et que...


Le dimanche, c'est le jour des canzones et que dès lors, dit Lucien l'âne, mon cher ami Mârco Valdo M.I., tu me dois des canzones.


C'est ce que j'allais te proposer. Cependant, il me faut m'expliquer un peu, car il y a eu un changement de programme et pas plus tard qu'en début de soirée, au moment où j'allais me préparer à te rejoindre avec tout mon bataclan. J'avais préparé plusieurs canzones et je me réservais de t'en parler. Et même bien plus que ça, je voulais t'exposer tout ce que je comptais en faire... J'avais déjà préparé toute une explication et soudain....


Soudain, quoi ?, dit l'âne en se cabrant comme un cabri.


Soudain... Si tu ne m'interrompais pas, je ne perdrais pas le fil du récit, dit Mârco Valdo M.I.. Je reprends : soudain, patatras, voilà que, suivant ainsi une habitude ancienne, je jette un coup d'œil sur les journaux du soir et je découvre un article qui me met dans la position d'un setter irlandais devant un lièvre qui se sent découvert.


Je vois ça d'ici, dit l'âne en se tenant sur trois jambes avec l'antérieur gauche replié à l'horizontale et les oreilles toutes noires tendues vers l'arrière et la queue itou.


Exactement comme çà, tu as vraiment l'air idiot comme tu es là..., dit Mârco Valdo M.I. en éclatant de rire. J'étais donc intellectuellement, mentalement dans cette position ridicule et je me dis. Voilà une histoire extraordinaire qu'on risque fort de voir disparaître dans le néant de la presse, si l'on n'en fait pas une chanson. Sitôt, si tôt fait... Je jette quelques notes sur un bout de papier et je me mets à la tâche. Juste le temps de la faire et je retrouve devant moi, sur mon papier une chanson. Bien sûr, une de mes chansons sans musique. Vu le sujet, je l'envoie aux amis de Canzoni contro la guerra; pour voir ce qu'ils en pensent et quelques minutes plus tard, la voici sur leur site. Ils ont dû la trouver à leur goût.


Avec tout ça, mon ami Mârco Valdo M.I., je ne sais toujours pas de quoi il s'agit, dit l'âne dépité.


J'y viens, dit Mârco Valdo M.I.. J'y viens à l'instant. C'est une chanson de cuisine. Une chanson qui parle de cuisine, une chanson culinaire en quelque sorte. « Pas d'oie, sans armoise ! », disait le chef qui enseignait la cuisine à Günther Grass dans un camp d'internement du côté du Tyrol en 1945. Il est vrai que l'oie en question était purement théorique, vu que dans un tel camp, il n'y avait pas d'oie, ni d'ailleurs rien de ce qui put nourrir copieusement et encore moins, justifier d'une oie à un repas, dès lors festif. Le repas de l'oie fait la fête.


À propos de pas de l'oie, je ne te suis pas trop bien, dit l'âne. Le pas de l'oie, ce n'est pas mon truc, moi, vois-tu, Mârco Valdo M.I., je suis un âne et je marche l'amble.


Je ne t'ai pas parlé du pas de l'oie, dit Mârco Valdo M.I., mais tu vas voir, ce n'est quand même pas sans rapport. Donc, j'ai fait cette chanson que j'ai intitulée « La cuisine de la fin ». Maintenant, tais-toi et écoute bien. Je t'explique. Tout est parti d'un article du Monde – tu sais ce journal de Paris – qui parlait d'une émission de télévision destinée aux ménagères et qui s'intéresse à la cuisine. Bref, une émission culinaire et didactique. Avec des relents historico-culturels et même, tu vas le voir, hystérico-cultuels. L'idée de l'émission à venir – c'est de présenter à ces dames le plat préféré d'un homme célèbre. Bref, une émission des plus pipeules. Jusque là, c'est délirant, mais sans plus. Mais le chef en question a carrément décollé et s'est lancé en proposant le plat préféré d'Adolf Hitler. En l'occurrence, la « truite au beurre ». Pauvre bête ! Déjà que jeune fille, elle avait dû subir les avanies du piano... La voilà, soumise à la honte universelle...


Et tu as fait une chanson sur une pareille histoire??? Je n'en reviens pas, mon cher Mârco Valdo M.I.. Enfin...



Attends de voir la chanson..., dit Mârco Valdo M.I..


C'est précisément ce que je fais, dit l'âne en souriant de toutes ses dents blanches comme l'uniforme d'une infirmière de la Croix-Rouge suisse.


Allons-y, alors, dit Mârco Valdo M.I..


Ce 27 octobre 2008, dit Marco Valdo M.I., je lis dans le journal français Le Monde, l'article suivant intitulé :



Le mets préféré d'Hitler, un plat indigeste en Belgique



"Plat préféré" - en français dans le texte - a cessé d'être une sympathique émission de la chaîne publique flamande Canvas. Et son chef, le maître queue Jeroen Meus, 30 ans, aurait sans doute dû tourner sept fois sa cuiller dans sa recette du succès avant de présenter, dans une émission programmée pour le mardi 28 octobre, le plat favori... d'Adolf Hitler. A savoir, si cela intéresse vraiment quelqu'un, la truite sauce au beurre.

Le chef flamand s'était contenté, avant cette initiative douteuse, d'explorer les secrets du moules-frites de Jacques Brel ou la langouste à la catalane qui ravissait Salvador Dali. Décidé, selon ses dires, à explorer, cette fois, les richesses trop méconnues de la gastronomie bavaroise, il a, explique-t-il, estimé "avoir le droit de se demander ce que mangeait Adolf Hitler". Et le droit d'en rendre compte au cours de ce qui doit être, toujours d'après M. Meus, un "excellent festin" réalisé à Berchtesgaden (Allemagne).

A propos d'Hitler, le cuisinier note quand même qu'il s'agit d'un "homme atroce". Il ne s'émeut toutefois pas outre mesure d'être devenu une idole sur les sites néo-nazis qui pullulent sur Internet. "Dommage, mais ces gens aussi ont le droit de regarder l'émission. Chacun a le droit d'avoir un avis", s'est-il enferré. Le directeur de Canvas, Jan Stevens, ajoutant tout aussi maladroitement que le programme vise, non pas à "humaniser Hitler" mais à en avoir "une meilleure compréhension". M. Stevens a néanmoins présenté ses excuses anticipées à ceux que l'émission choquerait.

SÉANCE MACABRE

Parmi eux, il y a Francis De Coster, un ancien déporté qui a perdu son frère et son père à Buchenwald. M. De Coster, président de l'association belge des anciens prisonniers politiques, a conseillé au jeune cuistot de présenter plutôt le menu réservé aux détenus du camp de Breendonk,

d'où étaient déportés les opposants au nazisme. A savoir "trois tasses de café et 100 grammes de pain par jour". Hugo van Minnebruggen, animateur du site Internet verzet. org, consacré à la seconde guerre mondiale, a indiqué, quant à lui, que le plat favori d'Hitler n'était pas la truite au beurre mais "le partisan fraîchement abattu", "le juif battu à mort" ou "le nouveau-né tzigane fouetté".

Le magazine juif d'Anvers Joods Actueel, qui a révélé l'affaire a, quant à lui, déploré "la naïveté" d'une vedette de la télévision, incapable, selon lui, de mesurer la charge émotionnelle de son projet pour tous les survivants de l'époque nazie.

L'affaire tombe d'autant plus mal que la Flandre a été, au cours des dernières semaines, le théâtre de plusieurs concerts clandestins de Blood & Honour, un groupe de néo-nazis européens. Récemment, une séance d'hommage à Hitler dans un cimetière du Limbourg belge a vu apparaître un jeune néo-nazi affichant sa ressemblance avec Hitler, moustache, coiffure gominée et chemise brune comprises. Trois personnes ont été mises en examen à l'issue de cette séance macabre qui a, une fois encore, mis en évidence les liens entre ce groupuscule et des personnalités du Vlaams Belang, le parti xénophobe qui draine un tiers des voix à Anvers et un cinquième dans la Région flamande.

Jean-Pierre Stroobants

in Le Monde, 27 octobre 2008

 

 




En effet, se dit Marco Valdo M.I. ...

On doit avoir le droit de se demander ce que mangeait Hitler; démocratie oblige !

Après les grandioses funérailles de l' Haider, dignes en tous points des fastes de la Cacanie, ainsi que Musil appelait l'Autriche, après les sublimes obsèques qui ont tant apporté aux télévisions et tant fait pour humaniser l'Haider, la Hideur, pour le banaliser en vedette de l'écran, qui ont pipeulisé le nazifascisme, voici à présent, une émission plus intimiste, une émission de cuisine qui s'en vient « humaniser » Hitler. Comprendre le nazisme par la « truite au beurre » permettra de mieux l'apprécier; voici donc la propagande culinaire. Hitler aimait la truite au beurre, il ne devait pas être si mauvais que ça, penseront le pêcheur et la ménagère. Demandez à la truite...


Pour que cette énormité gastronomique ne se perde pas, faisons-en une chanson, se dit Marco Valdo M.I.









LA CUISINE DE LA FIN.



On a le droit de savoir

La Cuisine du terroir

Quel était le plat préféré d'Hitler ?

La truite au beurre

Haute gastronomie de la Bavière

Cuisine et terreur

Manger, manger et boire de la bière

A Dachau, en Bavière

près de Munich, berceau politique

Réunions de brasseries, fêtes de la bière

Gastronomie politique

Pour comprendre, pour humaniser Hitler

Que mangeait Goebbels, que mangeait Himmler ?

Que mangeaient-ils en entrée ?

Que mangeaient-ils au dessert ?

Émissions culinaires

et pédagogiques

Émissions populaires

et didactiques

La Force par la Joie,

l'Histoire par le Plat.

Pour comprendre, pour expliquer

Quel était le menu de Breendonck, d'Auschwitz, de Treblinka ?

Pour rappeler, pour ne jamais oublier

Quel était le plat préféré à Belzec, à Chelmno, à Pirna ?

Tout un univers culinaire oublié

Réduit à un plat de bouillie à l'eau

Pain de paille, pain gluant, pain noir

Menu santé : le pain, le rien et l'eau

Terreur, folie et désespoir

La cuisine de la faim

et tout au bout de la faim. La fin.


 


 


 



Mais, dit Lucien l'âne, j'ai droit à au moins deux canzones...


Bien entendu, je vais t'exaucer et je vais même te proposer une chanson qui touche un peu au même sujet. C'est une très belle chanson française, que peut-être tu as déjà entendue, mais qui me paraît d'une actualité des plus urgentes... à voir comment dérivent les vents sur ce continent... Je te laisse la découvrir....



On passe souvent à côté des choses extraordinaires, on oublie parfois de les signaler. Je me jette des cendres sur la tête, dit Marco Valdo M.I.

Mais enfin, quand même, l'Heider s'en envolé...

Oui, sans doute, mais il y a tous les autres...

Ma sœur Anne est évidemment une réminiscence de la vieille chanson française... Sœur Anne, ne vois-tu rien venir...

Louis Chédid a eu raison de la chanter au fantôme d'Anne Frank, de lui raconter le retour des autres fantômes avec leurs uniformes noirs et leurs runes... Les voilà qui reviennent déguisés en civils, mais pour combien de temps « en civilisés », si on les laisse faire.... Ils rôdent encore dans toute l'Europe. Ils recommencent leurs simagrées. Comment extirper la bête immonde du cœur des hommes ? Telle est la question sousjacente qui taraude ceux qui - Ora e sempre : Resistenza ! - sont restés vigilants. C'est l'Hydre en personne cette bête-là, ses têtes repoussent à une vitesse hallucinante.

Alors, la voici cette superbe chanson de Louis Chédid.

Peut-être la traduira-t-on... Elle en vaut la peine.

Marco Valdo M.I.



Ma sœur Anne

Paroles et Musique : Louis Chédid





Anne, ma sœur Anne,

Si je te disais ce que je vois venir,

Anne, ma sœur Anne,

J'arrive pas à y croire, c'est comme un cauchemar...

Sale cafard!



Anne, ma sœur Anne,

En écrivant ton journal du fond de ton placard,

Anne, ma sœur Anne,

Tu pensais qu'on n'oublierait jamais, mais...

Mauvaise mémoire!



Elle ressort de sa tanière, la nazi-nostalgie:

Croix gammée, bottes à clous, et toute la panoplie.

Elle a pignon sur rue, des adeptes, un parti...

La voilà revenue, l'historique hystérie!



Anne, ma sœur Anne,

Si je te disais ce que j'entends,

Anne, ma sœur Anne,

Les mêmes discours, les mêmes slogans,

Les mêmes aboiements!



Anne, ma sœur Anne,

J'aurais tant voulu te dire, petite fille martyre:

"Anne, ma sœur Anne,

Tu peux dormir tranquille, elle ne reviendra plus,

La vermine!"



Mais beaucoup d'indifférence, de patience malvenue

Pour ces anciens damnés, beaucoup de déjà-vu,

Beaucoup trop d'indulgence, trop de bonnes manières

Pour cette nazi-nostalgie qui ressort de sa tanière... comme hier!



Anne, ma sœur Anne,

Si je te disais c' que j' vois venir,

Anne, ma sœur Anne,

J'arrive pas à y croire, c'est comme un cauchemar...

Sale cafard!





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24 octobre 2008 5 24 /10 /octobre /2008 23:46

Mais évidemment, Lucien mon bon ami, dit Mârco Valdo M.I., je le comprends très bien que tout le monde n'a pas envie de lire tout le temps des textes à propos de Marco Camenisch. Je le comprends bien et d'ailleurs, tu vois qu'en tout cas, nous on parle souvent d'autre chose. Mais quand même, je ne te raconte pas ces histoires – toutes ces histoires et toutes ces chansons – uniquement pour meubler ton ennui...


C'est sûr, Mârco Valdo M.I., dit l'âne en raclant le sol avec son pied gauche, tout noir, si noir qu'on le confond aisément avec son pied droit qui est vraiment très noir. Cependant, laisse-moi te dire que tu y arrives très bien à meubler mon ennui. Enfin, pour un peu que j'aie de l'ennui, que j'en souffre, que je le ressente. Mais voilà, je ne connais pas l'ennui... J'aimerais bien, tu sais, mais je n'arrive pas à m'ennuyer. Qu'en est-il pour toi de cette sensation d'ennui ?


Je pense, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., exactement comme toi. J'aimerais tant avoir du temps et la capacité de m'ennuyer, mais je n'y arrive pas. On dit, vois-tu Lucien, chez les humains, on dit que celui qui ne fait rien s'ennuie. Et bien, je fais des efforts extraordinaires et depuis des années pour ne rien faire, je fais tout pour arriver à l'ennui et je n'y arrive pas. J'ai abandonné toute velléité de travail pour y arriver et je n'y arrive pas. Crois-moi, Lucien, l'ennui est un objectif hors de ma portée. Par contre, ce que je peux très bien faire et là, je suis champion, c'est ne rien faire. Je veux dire ne rien faire qu'un autre puisse en tirer profit; bref, je refuse tout emploi, je refuse toute forme de travail stipendié. Note que j'accepterais volontiers d'apporter ma contribution à une œuvre véritablement collective et utile, une œuvre ou un travail qui profiterait à la collectivité et d'y apporter une coopération enthousiaste et sans faille... Même si j'ai un goût immodéré pour les siestes, pour le Dieu Sommeil, je sais aussi faire et de façon ordonnée, avec une obstination digne des ânes les plus têtus, avec une conscience profonde, y mettre du mien, comme on dit.


Oui, je te connais assez pour savoir tout cela, mon ami Mârco Valdo M.I.. Mais dis-moi, tu vas me parler de Marco Camenisch... et laisse-moi te dire que je suis très heureux d'entendre – par ta voix, bien sûr – son récit. Je ne comprends pas très bien où tu veux en venir avec mon supposé ennui qui n'existe pas ou l'idée de ce « tout le temps »... tes récits sont assez diversifiés, crois-moi, pour que je ne ressente pas l'histoire de Marco Camenisch comme pesante. Bien au contraire, comme je te l'ai dit, j'attends la suite avec intérêt, sympathie et un très fort sentiment de solidarité. Alors, que veux-tu dire ?


Ce que j'avais en tête, vois-tu, mon bon Lucien, c'est précisément cette idée que le récit de Marco Camenisch tel que je le présente en français est réduit par rapport à la version d'origine et celui qui a réduit, c'est moi. De même, je l'entremêle avec d'autres récits, notamment pour faire durer l'intérêt, pour parler plus longuement de Marco Camenisch car rappelle-toi, j'ai traduit ce livre (il est assez long) pour faire connaître le vilain destin que les États infligent aux gens comme lui. En somme, c'est une tâche de révélation de ce qui est caché, de diffusion de ce qui est tu, d'édition de ce que je ne peux éditer par les voies traditionnelles, c'est enfin vis-à-vis de Marco Camenisch et de tous les « achtung banditen ! », une marque de solidarité.


Très bien et alors, Mârco Valdo M.I. ?, dit l'âne en tournant deux fois sur lui-même pour marquer par ce rythme de danse, à sa manière, un mouvement de solidarité. Que vas-tu me raconter aujourd'hui, qu'as-tu retenu, car ainsi vont les choses, si j'ai bien compris, qu'as-tu retenu du récit de Marco Camenisch....?


Je vais essayer de te résumer tout ça, mon cher âne noir. J'ai d'abord retenu toutes une série de notations qui font une sorte de portrait pointilliste de ce qui passe par la tête de notre héros, quelles sont les pensées qui cheminent au long de ces jours, de ces semaines, de ces mois, de ces années d'enfermement dans la tête d'un prisonnier parmi tant d'autres. Ces pensées, à mon sens, sont chacune des unités de résistance, des bulles, comme il le dit. Je parlerais aussi de courants sousjacents, de courants souterrains, des écoulements de pensées qui vont tous se regroupant et former ce mental particulier et lui donner force et intelligence. Regarde comme il marque ses marques, comment il délimite son monde mental, la prise mentale qu'il a sur le monde. En fait, c'est un peu cela que je veux montrer... Cela et sa capacité à construire une résistance aux pressions énormes du système.... Te souviens-tu, par exemple, de ma réflexion où je disais que nous n'étions finalement rien, si ce n'est une sorte de grain de sable sur une plage immense – un sept milliardième et bientôt, un dix milliardième... Mais que nous étions aussi un. Et qu' un grain de sable peut, en effet, mettre à mal la plus terrifiante des machines ou grain de silicium, être le lieu où se construit la pensée... Une autre idée, sur laquelle je reviendrai un jour que j'aurai le temps, c'est qu'une bonne façon de penser est de considérer que chaque idée (appelons ça comme ça), émise par l'un ou l'autre, est en fait une idée émise à partir d'un point d'une sorte de cerveau commun. Bref, on pense ensemble et il faut commencer par accepter cette position d'être ou d'énoncer un élément de la pensée commune. Ainsi, je m'égare.


Non pas vraiment, dit l'âne. Je vois très nettement ce que tu veux me dire. Et pour le récit de Marco Camenisch, je le perçois tout à fait comme un élément d'une pensée commune.


Par exemple, j'aime beaucoup la réplique cinglante de Marco Camenisch que l'on accuse depuis toujours d'être un « terroriste ». Il dit : « Alors être appelé « terroriste » par vous est le plus grand honneur qu’on puisse me faire. ». J'aime beaucoup et je suis d'accord avec lui. C'est d'ailleurs le sens de l'honneur qu'il y a à être catalogué « Achtung Banditen ! » et sa revendication rappelle celle de Thyl Uylenspiegel et des Gueux qui s'étaient fait une gloire du nom insultant que le Pouvoir leur avait lancé à la tête. Par parenthèse, Günther Grass, tu sais cet immense écrivain allemand, vouait à Uylenspiegel une grande admiration et je crois bien qu'il avait parfaitement raison. Ceci dit être ainsi traité de Gueux ou de terroriste... C'est un peu comme si le Pape me traitait d'athée... ou de renégat ou d'impie ou d'incroyant ou m'excommuniait...




Christ enceinte


 


D'ailleurs, on m'a souvent traité de terroriste - alors que je ne terrorise personne, en réalité... Enfin, Lucien mon ami, ce que j'aime dans cette forme de récit, c'est, en fait, qu'on converse tout simplement et crois-moi, la conversation avec des gens qu'on considère – surtout quand elle est aussi subversive – est un des plaisirs de l'existence.


Moi aussi, j'aime beaucoup la conversation... dit l'âne en brinquebalant la tête. Si tu veux bien, laissons parler Marco Camenisch...


On y va, dit Mârco Valdo M.I..



Novara, 15 novembre 1996


...


Dans les desseins de l’internationale de la répression, nous sommes seulement une minuscule partie du puzzle, vu que, au moins en Europe, il y a en cours de très nombreuses opérations contre les isolés et les groupes de la dissidence radicale. Si la glace que nous avons sous les pieds est fragile, la digue avec laquelle le pouvoir veut contrôler les eaux est elle aussi fragile et branlante. En superficie, on voit seulement les bulles, mais qui sait combien il y a de bulles en profondeur.


Novara, 4 décembre 1996


....

Pour ce qui est de décembre, la seule date que je prends en considération est le 21, le solstice d’hiver. Nonobstant le fait que le clergé chrétien s’en soit approprié en le transformant en Noël (Natalité), cela reste pour moi une splendide fête païenne de la renaissance du monde.


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Novara, 13 mars 1997


Aujourd’hui avec l’apocalypse technologique en cours, il peut certes sembler difficile de ne pas s’abandonner au sentiment de défaite et au découragement. Mais nos propres parcours et nos propres contenus doivent vivre et agir même si on les sépare du reste au niveau personnel et de sa petite communauté immédiate, en gardant en tête l’adage coutumier que c’est seulement avec la reddition du dernier d’entre nous que tout sera véritablement perdu. Car la personne, l’individu est la brique de ce qui est plus vaste et plus généralisé. Certes, les bois ont été presque tous abattus, mais des graines ont survécu…


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Novara, 21 avril 1997


Actuellement, j’ai beaucoup à faire avec un travail de solidarité en soutien à une lutte pour les terres et la survie d’une communauté mapuche : des éleveurs et des pasteurs indigènes de Patagonie. Ma contribution consiste à traduire et à diffuser des nouvelles et des informations pour sensibiliser les milieux du mouvement de langue allemande en Suisse et en Allemagne. Tout cela a impliqué différents journaux et divers camarades avec un engagement et des déclarations d’intention. Il s’agit d’un entrepreneur italo-suisse qui vit en Argentine et qui trempe jusqu’au cou dans l’abus des pâturages mapuches à des fins d’exploitation touristique dans un esprit « écologiste » néocolonialiste. Les habituels et très efficaces compagnons suisses sont occupés à un travail d’enquête sur l’aspect financier de cet entrepreneur. Pour ma part, c’est un bordel de traduire et résumer ces informations, mais ma satisfaction de le faire est d’autant plus grande que c’est un signe de la non (encore) inutilité du soussigné pour le monde extérieur à ce cercueil de ciment.


Novara, 26 juin 1997


Aujourd’hui, par surprise, je viens d’apprendre que je suis sous enquête, depuis des mois, pour substances stupéfiantes. J’ai immédiatement écrit au Juge des Enquêtes préliminaires en déclarant que, chez le soussigné ou chez ses parents et sa compagne qui me rend régulièrement visite, on n’a jamais trouvé la moindre petite parcelle de stupéfiants. Et ceci vaut pour les autres détenus avec lesquels je partage, ou j’ai partagé, mon incarcération. Aucun type de stupéfiant n’a jamais été trouvé dans ma cellule ou dans tout autre lieu que je fréquente. En conséquence, je ne comprends pas les motifs de cette enquête pour un délit de niveau infime, utile seulement pour le poids de la « lourde charge et des multiples devoirs différents » de l’Office du PM du tribunal de Novara.


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Novara, 22 décembre 1997


J’ai enfin réussi à écrire ma lettre au Centro Valle, que j’avais projetée depuis longtemps et qui est maintenant faite et envoyée.

Comme d’habitude, l’horaire de cette fin d’hiver est prohibitif et festif ; c’est alors que la prison pèse le plus et fonctionne au ralenti, mais les obligations de socialité festives et collectives et même de travail augmentent. Et puis aussi, mes ennuis alimentaires, à cause des sucreries dont je me suis empiffré durant cette période.


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Centro Valle, 11 janvier 1998.


JOURNALISTES OU FOLLICULAIRES ?


Mesdames , Messieurs,



Avant tout, je vous souhaite de bonnes fêtes et une bonne nouvelle année sous le signe et pour le progrès de la vérité, de la liberté, et de la justice sociale, et par conséquent, de la paix.

Je saisis l’occasion pour vous remercier de la publication, il y a un an, d’un manifeste solidaire de ma personne et de ma lutte dans les prisons contre les illégalités et les injustices qui y sont perpétrées et en outre, pour vos dire certaines choses relatives à l’articulet du 31 août 1997 sur mes mésaventures et ma personne, intitulé « Accostamenti… » (Rapprochements…), où vous avez réussi au-delà du possible à concentrer une série de mensonges implicites et explicites, de diffamations et de provocations contre le soussigné et plus encore contre la résistance historique et actuelle face à l’exploitation et la destruction de l’environnement et la vie sur notre planète.

Le chef d’œuvre dans ce chef d’œuvre de désinformation et de propagande plus ou moins subliminale, est sans aucun doute le sous-entendu, l’allusion contenue dans le titre et ses points de suspension où l’on veut ironiser et ridiculiser, pour exorciser le contenu subversif de la vérité, le rapprochement de ma petitesse avec un personnage comme le Che. Je suis d’accord que le rapprochement est impropre et d’autant moins audacieux que le soussigné n’est pas digne même de porter un verre d’eau à un personnage comme le Che… C’est un fait difficilement niable qu’un tel rapprochement est moins impropre et moins audacieux que celui, caché de façon générale et aussi dans votre article, du rapprochement du Che avec le consommisme et la publicité, pour des marchandises produites dans le soi-disant « tiers-monde » en exploitant malhonnêtement, entre autres, une main d’œuvre au salaire de famine, particulièrement la main d’œuvre forcée et mineure. Triple complicité dans le détournement : du cadavre du Che ; de la lutte qu’il représente, qui est exactement aussi la lutte contre ce qui – dans la publicité ou ailleurs – abuse de lui ; du soussigné, dont la lutte a sûrement et légitimement plus en commun avec celle du Che que vous ou ceux qui sont avec vous, même si vous vous évertuez à mentir. Dans sa lutte, le Che n’a rien sûrement rien de commun avec vous, fidèles folliculaires, et avec tous ceux qui sont avec vous, l'État policier planétaire, votre économie, votre politique et votre répression.

« Rocambolesque », une fuite au cours de laquelle serait mort « un » gardien ? A propos de « rapprochements » …

« Écoterroriste », en effet. Je suis le premier responsable de l’effet de serre, de la débâcle et des catastrophes hydrogéologiques, environnementales et sociales au-dessus de nos têtes, de la cimentification et de la destruction sauvage du monde. Comme le peuple kurde, le zapatiste, celui de l’île de Bougainville et tous les gens et les peuples qui s’opposent à leur propre destruction et à celle de leur environnement vital contre vos intérêts messieurs-mesdames et de vos maîtres. Cependant, vu que la moindre résistance authentique et radicale à vos intérêts et vos privilèges est désormais du « terrorisme », très bien ! Alors être appelé « terroriste » par vous est le plus grand honneur qu’on puisse me faire. Le soussigné ne « risque » pas l’extradition, mais elle est bureaucratiquement certaine puisqu’elle est concédée par l’Etat italien à l’Etat suisse.

Il est tout à fait vrai, par contre, que le soussigné a été condamné pour les morts de (enfin une…) d’un gardien de prison et d’un douanier suisses. Officiellement ! selon les services de l’Etat helvétique dans leur incritiquable et très objectif compte rendu annuel sur l’extrémisme en Suisse et selon vous et les autres plumitifs du régime.

Pour qui, comme vous et comme ceux de l’Etat de Droit, de la séparation des pouvoirs, de la démocratie et d’une justice authentique s’en fout complètement, à moins qu’ils ne servent pour défendre et légitimer et affirmer hypocritement leurs propres privilèges et leur propre pouvoir, c’est là un détail insignifiant le fait que jusqu’à présent, aucun tribunal de la fameuse « loi est égale pour tous » n’a daigné jusqu’à présent me juger et me condamner pour ces accusations. Mais c’est un détail négligeable.

Comme vous et ceux qui comme vous êtes certainement satisfaits de votre opportunisme réactionnaire, avez une satisfaction entière de votre réel pouvoir de condamnation, de justice, d’exploitation et de destruction dans le cadre de votre système de pouvoir de classe inquisitorial et arbitraire dont les tribunaux, avec leur complaisance et leur acharnement sur mon cas, seront les serviles appendices. Honneur aussi à votre omniscience, si vous réussissez sans ambages à affirmer que j’aurais été reconnu par un douanier abattu dans cet affrontement, on peut le supposer, d’un homme armé contre un autre homme armé. Si vous parlez même avec les morts, alors les voies de vos Seigneurs et de vos Dames sont vraiment infinies. A propos des serviteurs armés de votre régime morts : il me répugne qu’à chacune de leur mort, ces serviteurs tombés soient ultérieurement instrumentalisés, avec pillage et abus, pour réaffirmer par des mythes cyniques et des mensonges dénigrants la « monstruosité » et l’impossibilité de toute résistance réelle et de tout monde différent du vôtre, avec l’unique fin de la légitimation et de l’affirmation du monopole de votre violence contre toute contreviolence et toute autodéfense venant du bas contre vos délires d’omnipotence et de destruction venant du haut. Le premier pas vers la liberté, la justice sociale, la dignité, et par cela vers la paix authentique, adviendra exactement quand toute mort, tout deuil, toute vie, toute douleur et toute joie auront exactement le même respect, la même pitié, la même valeur, la même considération et la même dignité.

Salutations distinguées sans rancœur.


Marco Camenisch


Je suis depuis un mois à la tête de « Centro Valle » qui, je vous l’assure, n’est pas formé de plumitifs du régime. En relisant l’articulet rédigé par un ex-collaborateur, je n’y ai pas trouvé, cependant, d’attaques directes contre votre personne. J’ai néanmoins décidé de publier l’écrit d’un subversif invétéré comme vous en adéquation avec l’orientation du journal qui est d’assurer une place adéquate aux interventions de ses propres lecteurs.

(Elisabeth Del Curto)

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(Suite au prochain épisode)

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13 octobre 2008 1 13 /10 /octobre /2008 23:22

Tiens, voilà Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en se balançant d'un pied sur l'autre. Ça fait un bout de temps que je t'attends. Encore heureux qu'il ne pleut pas. Faut dire que j'étais venu tôt, comme je n'avais plus rien à faire, je me suis dit qu'ici je ne serais pas plus mal qu'ailleurs. Et de fait, je m'étais presque assoupi dans ce soleil qui me chauffait le dos...


Salut à toi, mon bon Lucien, tu as vraiment l'air endormi. Mais rien de tel qu'une petite sieste de temps en temps... Moi, j'en fais plusieurs par jour... Oh, pas bien longues, mais délicieuses et profondes; j'ai l'impression de glisser dans un un nuage de torpeur, de me couler dans une matière faite de tranquillité et de sourire... Un bonheur profond et je ne supporte que très mal qu'on l'interrompe. Je peux être n'importe où, peu me chaut. Quand l'envie me prend, je trouve toujours bien un lieu, un coin, un endroit, pour me laisser emporter et en quelque sorte, me ressourcer. Évidemment, il y a des lieux ou des circonstances qui s'y prêtent mieux que d'autres. Par exemple, si je voyage en train ou en auto ou en avion ou en bateau, sans doute aussi serait-ce le cas sur ton dos... Ce serait même mieux et plus sûr sur ton dos qu'au volant d'une automobile. Là, il vaut mieux que je m'arrête. Ce que je fais, d'ailleurs, quoi qu'il arrive... Comme on dit grâce à toi, si tu veux bien t'en souvenir : Mieux vaut un âne vivant qu'un lion mort. Car c'est bien toi, l'âne dont il est question dans cette sentence; toi et aucun autre, mon brave Lucien.


Merci de le rappeler... C'est bien toi, mon cher Mârco Valdo M.I., de révéler des choses aussi intimes et sensibles. Tu n'imagines pas comme ça me gêne qu' on me mette pareillement en exergue. Enfin passons... Je suis l'âne et au contraire du lion (d'ailleurs, il est de ces lions dont on préfère être éloignés, surtout, nous les ânes... Car ils ont une furieuse tendance à vouloir nous manger !), moi, je suis vivant, bien vivant et bon vivant, comme tu le sais. À ce titre, je suis un franc partisan de la sieste, moi aussi et il m'arrive même de dormir debout. Oh, rassure-toi, pas quand tu me racontes tes histoires... Là, comme tu le vois aisément, je tends les oreilles et si je les arque en forme de pavillons, de papillons ou de coquillages... C'est pour mieux t'entendre, mon ami Mârco Valdo M.I..



Bon alors, si tu commences à te réveiller, je vais te dire de quoi je vais te parler aujourd'hui. Mais je suppose bien que tu t'en doutes... Voyons voir, faisons un petit essai... Que crois-tu que je vais te raconter, de quoi je vais te parler ?


Si je pense bien, mon bon Mârco Valdo M.I., si je réfléchis à ce que tu m'as raconté ces derniers jours, il me semble que tu devrais revenir à Achtung Banditen ! Et tout spécialement, à l'histoire de Marco Camenisch... C'est une façon de tenir ta promesse, mais aussi d'empêcher de l'oublier dans sa geôle suisse.



Parfaitement, tu as bien résumé ma pensée?, dit Mârco Valdo M.I..


Cependant, dit Lucien l'âne en retournant brusquement pour se mordre à l'entrecuisses,... Ce sont les taons,tu sais, Mârco Valdo M.I., avec ce soleil, les taons sont difficiles. Cependant, il y a une question que je me pose depuis un certain temps et que je n'ai pas encore eu l'occasion de te poser. Si tu le permets...


Évidemment, que je permets...


Voici : tu racontes déjà depuis longtemps, l'histoire de Marco Camenisch... Mais, Mârco Valdo M.I., il y a tant de prisonniers dans le monde; pourquoi ne parles-tu pas des autres...


Tu as parfaitement raison, mon ami Lucien. Je raconte l'histoire d'un prisonnier particulier. D'abord, car comme je te l'ai dit, on m'a fait parvenir son histoire sous forme d'un livre en italien et que ma fille, ma propre fille, m'a demandé de le traduire pour qu'elle puisse le comprendre. Ce sont des choses qui ne se refusent pas. Telle est la première raison et la raison première. Mais on peut y ajouter d'autres raisons. Marco Camenisch est un prisonnier exemplaire et tu le verras encore plus au fil du récit. Ensuite, car c'est un prisonnier politique et sans doute, un des plus anciens prisonniers politiques et en plus dans deux pays différents. De plus, comme tu le vois, à la lecture du récit, il est resté combatif et très attentif aux autres. Lui, il nous parle des douleurs des autres, des combats courageux des autres... Tu verras aussi comment il va lutter en étant lui-même soumis à des conditions épouvantables, comment il va lutter pour qu'on améliore les conditions pour les prisonniers en général. Bref, c'est un type bien et qui n'a jamais trahi son propre camp. C'est assez remarquable quand on connaît tout ce que les États font pour vous faire abjurer... De vraies inquisitions étatiques. Il n'y manque que les bûchers (et encore... pendant combien de temps ?). Marco Camenisch n'a pas plus accepté d'être une balance ou un « repenti »; il n'a jamais accepté de se trahir lui-même... Comme tu le sais, ce n'est pas le cas de certains... Que la honte de leur destin les emporte jusque dans la décharge napolitiaine.... Et puis, comme tu vas le voir aussi, il continue aussi à se battre pour une préservation du monde alpin, pour la défense des paysans sans terre d'Amérique latine... En plus, il mène durement le combat comme tu vas le voir. Avec tout ça, on peut un peu le considérer comme un prisonnier qui incarnerait la lutte de tous les prisonniers politiques du monde... Tu vois, j'ai de bonnes raisons de raconter l'histoire de Marco Camenisch. Cela dit, mon cher Lucien, je te rappelle que la série Achtung Banditen ! a raconté l'histoire d'autres prisonniers et d'autres résistants... et qu'elle va continuer à le faire.


Oui, oui, je me souviens très bien de tout cela, dit Lucien l'âne aux poils si noirs et si drus qu'on les croirait taillés dans le roc. Je voulais seulement que tu t'expliques un peu à ce sujet. Voilà qui est fait. Et maintenant, le texte du jour, s'il te plaît.


Retour donc à l'été 1995, Marco Camenisch est toujours à la prison de Novara et ses problèmes de santé ne s'arrangent pas...Tu verras aussi qu'il prend à coeur la défense





Novara, 21 août 1995.


... Quel soulagement ! Hier, j’ai rêvé d’un voyage à bicyclette dans les montagnes bavaroises ( !), avec un ami très cher.

Les souvenirs me reviennent de quand je taillais l’herbe sur l’alpage avec la faux, avant que cet instrument de l’agriculture traditionnelle n’entre dans la clandestinité. Maintenant, pour les personnes abêties par le « progrès », il est presque obligatoire d’acheter ces ridicules et coûteuses machines pour tondre de ridicules parcelles d’herbe, vu que sous peu, plus personne ne sera capable d’exécuter une manœuvre à peine plus complexe que de pousser sur un bouton.

Mon genou blessé va très bien et je suis au troisième jour de jeûne désintoxiquant. Encore deux jours d’abstinence alimentaire et je recommence à manger « scientifiquement », pour avoir la tripe en forme et la digestion régulière. Je suis encore « empoisonné » de laideur et celui qui m’a vu ces 20 derniers jours, a dû penser à un Pitt-bull grondant – au moins.


Novara, 7 septembre 1995.


Les cheveux se dressent sur ma tête à entendre parler de « valorisation », de rationalisation, de tourisme et de viabilisation des Alpes. Par rapport à çà, mieux vaut mille fois l’abandon et la restitution à la sauvagerie.

Urbaniser les Alpes avec des bouteurs, avec destruction, anéantissement et aliénation du territoire, de son usage et de son habitat peut seulement signifier une plus grande exploitation du travail, de la main d’œuvre et des gains plantureux pour les habituels mafieux de l’économie.

Comptes en main, je voudrais voir si une série de travaux de sentiers et de restructurations utiles mais au profil et à l’impact environnemental bas ne sont pas plus économiques et plus rentables, même en postes de travail durables par rapport à ce qu’eux veulent combiner avec les milliards affectés aux entrepreneurs.

En deux semaines, avec 10 – 15 millions de lires, salaires compris, trois de nous, dont un bon maçon, et deux ou trois chevaux de trait, nous restructurons, douche comprise, un chalet qui sera une merveille. C’est-à-dire avec un dixième, si tout va bien, du coût d’une de leurs « restructurations » ou avec ce que coûte au contribuable un ou deux voyages en hélicoptère ou un demi-kilomètre d’électrification (seulement les poteaux, évidemment).


Novara, 13 septembre 1955.


Notre compagnon anarchiste tessinois Fiore, Fiorenzo Lanfranchi, s’en est allé le 9 août. A 37 ans, un infarctus l’a enlevé à son épouse Margherita, à Olek, leur bébé d’à peine 6 mois, au cercle des personnes proches de lui.

Objecteur face au service militaire en 1982, il commence son activité éditoriale, bien lancée à partir de 1988 et immédiatement bien connue et appréciée par le mouvement anarchiste italien. Qui ne connaît pas ses petits livres étroits et un peu allongés des éditons de L’Affranchi, excellents produits de l’art typographique et de propagande anarchiste ? Avec ses collections, présentant des auteurs valables mais jusqu’alors inconnus (par exemple Panizza, Sexby), proposant des textes importants d’auteurs connus ( par exemple Mühsam, Vaneigem, Bataille) et avec de nombreux textes politiques et de culture, la contribution de L’Affranchi à l’édition et la propagande anarchistes, à la diffusion culturelle en langue italienne, est d’une importance indubitable et précieuse.

Même dans le social et dans la marée montante de la barbarie, son engagement et sa lutte ne se développaient certainement pas dans les arrières commodes et tranquilles, mais dans le dur travail contre la marginalisation dans l’association Aiuto Aids, contre la toxicodépendance, contre la prison. Il constitua aussi avec d’autres compagnes et d’autres compagnons la Ligue Suisse des Droits de l’Homme.

Je n’ai pas eu l’honneur et la joie de connaître Fiore en personne. Mais je connais sa solidarité courageuse, quand il est venu à une audience de mon procès à Massa en 1992 et par son petit livre sur mon cas et sur la résistance antinucléaire en Suisse, édité, publié et diffusé par lui et d’autres compagnes et compagnons tessinois.

S’en est allé un mien, un nôtre frère et s’il s’en est allé déjà maintenant et de cette manière, c’est aussi parce qu’il ne s’est pas épargné, il s’est donné tout entier à la rébellion, à la lutte pour nos idéaux, pour un monde et une vie authentiques. Il a donné sa vie.



Novara, 15 octobre 1995.


J’ai lu « In ogni caso nessun rimorso » (en tout cas, aucun remords), le livre de Cacucci sur les compagnons, leurs compagnes et leurs aventures aux temps de Bonnot. Cela me semble un bon travail de tous les points de vue, même si au début, la présentation des compagnons comme des individus remplis de rancœur et de haine ne me plaît pas. Dans l’ensemble, cependant, cela disparaît presque par la représentation sympathique et correcte, cherchée sérieusement et débarrassée de cette mystification négative de celui qui est contre et de celle encore plus dommageable de celui qui mythifie la bande à Bonnot. Maintenant, Marcello est en train de lire le vivre et il en est fasciné, car il a aussi une biographie fort semblable…

Suite à différentes prises de bec, ils ont à présent refusé à Marcello la permission en attente d’une réponse sur la réduction de 90 jours de peine par année endurée. J’espère qu’il saisira l’instance en cas de nouveau refus, même si ainsi, il passera une autre année ou plus, mais il fallait s’y attendre.

Je demanderai pourtant ces 90 jours de libération anticipée et pour cela, je me suis mis en « observation », en entrant dans cette tarantella de « colloques » avec le psychologue et plus rarement, avec l’ « assistante sociale ». Ce sont un peu les « fourches caudines », mais je tenterai, même si je devrai faire des efforts pour ne pas dire ce que je pense d’eux et de leur rôle en termes de rupture. Je dois certainement reconnaître que le psychologue est une personne décente, discrète et qui facilite la relation.


Novara, 5 novembre 1995.


Je viens d’apprendre que sur les Alpes Rhétiques, la neige est tombée bas avec une moyenne climatique de 3 degrés sous zéro. Ici aussi, le froid est un peu piquant et on se serre dans nos chauds tricots de laine, tandis que les gardiens nous cassent les couilles avec des restrictions continues et stupides. Pour commencer, ils ont fait main basse sur nos affaires considérées en excédent ; ce doit être le nettoyage de Noël.

Disparus le deuxième réchaud, mes paniers considérés en trop et à moi, personnellement, ils ont pris une petite plante grasse et il a manqué que de rage, je ne prenne un « rapport ». Ensuite, dans la cellule d’un détenu pas trop intelligent, ils ont trouvé un couteau et ils en ont profité pour nous interdire la promenade commune. Maintenant, chaque étage a son passage séparé et dès lors, plus aucune rencontre avec les compagnons. Marcello est parti, déplacé au pénal, déclassifié et grâce à l’article 21, il a la perspective du travail extérieur.

Séparation douloureuse pour chacun et avec mille souhaits, joie et tristesse. Après tant de vie commune, nos routes se séparent.

... aujourd’hui, je « fête l’anniversaire » de ce jour maudit où deux simples policiers m’ont abattu.

...




Novara, 3 janvier 1996


Aujourd’hui, je commence une grève de la faim de protestation et je diffuse une déclaration qui dénonce les conditions d’invivabilité de la section spéciale de la prison de Novara.

Absence totale d’espaces récréatifs, d’activités sociales, d’espaces et de matériel d’éducation physique. On nous a concédé seulement quelques ballons pour jouer dans les petits passages communs de 12 x 12 m, recouverts entièrement de grilles, ou dans le champ sans grille de 12 x 24 m, pavé d’asphalte et de ciment. En outre, il est défendu de détenir – en cellule ou dans les locaux annexes accessibles – quelque instrument utile à des activités ludiques, manuelles ou de travail, à part des livres, du papier, des stylos et des crayons de couleur.

En dehors de la sécurité, cette « prison d’or » est construite avec un matériau de mauvaise qualité. Il pleut dans les cellules et la section, construite d’est en ouest, entourée de murs très proches et de panneaux, est constamment à l’ombre et toujours humide. Seules les cellules du premier niveau, tournées au sud, sont exposées au soleil. Dans le reste de la section, durant les longs mois d’hiver, on ne voit jamais le soleil, même dans les couloirs. Même la table fixe qui équipe les cellules est disposée en position inadaptée et à l’ombre.

La salle de visites est suffocante en été et glacée en hiver. Sur l’escabeau en ciment, entre les vitres de séparation latérales, l’espace pour s’asseoir suffit à une seule personne, nonobstant qu’à chaque visite, il peut y en avoir au moins trois admises. Il n’existe pas pour les visites un espace vert pour les enfants, pas d’espace pour une plus grande intimité. Toutes les deux heures, durant le changement de garde, sur le mur d’enceinte distant d’environ 10 mètres des cellules, des hurlements souvent démesurés ou la lumière du phare portable en pleine face, occasionnent la privation de sommeil. En dehors et en dedans de la section, il y a les fréquents essais d’alarme et les exercices à toute heure du jour et de la nuit.

Pour ce qui concerne la santé, les conditions de vie dans la section spéciale de Novara sont pathogènes. La visite médicale ordinaire est quotidienne, mais pour des visites aux spécialistes, cela va d’un mois à un mois et demi ; pour des radiographies et des analyses, les délais sont de trois semaines à un mois. Personnellement, pour un problème oncologique, j’ai même attendu 6 mois pour un TAC, un contrôle échographique et un an entier, pour avoir un diagnostic satisfaisant. Le secret médical n’existe pas ; les gardiens et le personnel de sécurité sont présents aux visites et même, en salle d’opération. Très peu de médecins sont disposés à agir en médecins et ne sont pas subordonnés à la couverture, aux besoins, aux boycottages, aux ostracismes, aux confusions et à l’incompétence de l’administration. Cela arrive à l’absurde d’un sac de plastique pour l’eau chaude refusé car « pas transparent ». Même les médicaments qui ne se trouvent pas dans la pharmacie conventionnée avec la prison sont refusés et pour un produit homéopathique d’une maison pharmaceutique connue, j’ai dû attendre environ quatre mois. Pareil pour une analyse détaillée des urines payante, après de dures batailles, tandis qu’un autre médicament m’a été refusé car « pas contrôlable » !

Le service dentaire est absolument insuffisant, le médecin est irrémédiablement surchargé de travail et les temps d’attente sont énormes et incertains. Il est évident que dans les conditions pathogènes d’humidité, de manque de lumière naturelle et d’horizons, de privations d’activités psychophysiques, sociales et des facteurs de stress massivement présents ici, tout service sanitaire serait impuissant. La règle est l’usage d’antibiotiques, d’antidouleurs, de psychotropes, utilisés seulement jusqu’à la rémission des symptômes.

Je pourrais ensuite parler de mille autres choses. Des cellules aux espaces de socialité restreints qu’ils nous concèdent ou des paquets de vivres, des quelques minutes pour de rares téléphonades aux parents, des tabassages et des luttes entre les détenus pour élargir les espaces vivables.

En 1992, durant un temps très bref, avec la loi sur les enquêtes Scotti-Martelli, les espaces et les vues ont été éliminés. La section spéciale devint l’antichambre de Pianosa et de l’Asinara, prisons-tortures pour détenus soumis au plus récent état d’urgence où, pendant un an, reprirent les mauvais traitements et les tabassages avec même des conséquences mortelles.

Les timides et civiles frémissements de 1992-1993 dans toute l’Italie, apparues dans le sillage de la saison de protestations contre le durcissement du régime carcéral, le sabotage des politiques de réinsertion, la surpopulation et le problème de l’abandon sanitaire, n’eurent aucun effet ici à Novara. La section se remplit et la relative homogénéité des détenus change. A présent, l’étage est encombré et nous sommes environ 60, très hétérogènes comme « appartenance » à des groupes spécifiques quant à la durée des peines et un grand nombre sont très proches de leur libération ou en attende de jugement. La majorité est d’origine méridionale.

Il y a quelques mois, avec la venue d’un haut dirigeant militaire à forte vocation de bourreau, à présent disparu de la circulation, a commencé un travail de durcissement disciplinaire systématique tant vis-à-vis de la garde que des détenus. Depuis lors, on vit des contrôles plus obsessionnels, on augmente les privations d’objets modestes mais importants, enlevés des cellules, et les petites provocations annexes.

La découverte, qui suscite de forts soupçons d’une provocation orchestrée, de deux canifs dans une cellule a causé en plus du contrôle manuel quand on quitte sa cellule et qu’on y revient après la promenade, l’usage d’un détecteur de métal. On nous a refusé la possibilité de rencontrer durant les heures de promenade les détenus des autres étages.

Le « dialogue » avec les cadres dirigeants ou bien est absent ou tout à fait inutile ; le rapport est paternel-répressif, caractérise par des chantages et des menaces d’aggravations ultérieures et d’interdictions d’accès aux facilités. Le tout enrobé de vagues promesses jamais tenues. A la volonté quasi-totale d’isolement vis-à-vis de l’extérieur et à présent même de l’intérieur, correspond l’inefficience et la quasi-absence d’un service social, trop soumis à l’appareil de sécurité.

La magistrate de surveillance, une de la jeune génération, n’a aucun pouvoir effectif dans la tutelle des prisonniers, dans le respect de la « dignité de la personne »é, comme l’a affirmé Scalfaro, ou pour garantir « la peine détentive qui répond à une conception civilisée et digne d’un état de droit », comme l’a répété Dini à Verona, à la fête de la police carcérale.

Dans les faits, ce type de magistrat est coincé entre l’enclume du pouvoir des polices et le marteau de la magistrature régionale de surveillance. Il ne faut donc pas s’étonner si le rejet de nombreuses requêtes pour bénéficier des avantages prévus par la loi est motivé par l’absurde jugement d’une « collaboration insuffisante aux activités de réinsertion ».

Il est hors de doute que les conditions détentives dans cette section en correspondent pas aux critères minimums d’humanité, à la sauvegarde de la dignité et de l’intégrité psychophysique des détenus et de leurs proches.

Par ma grève de la faim, je veux me solidariser avec les compagnes et les compagnons du tissu solidaire anarchiste, auquel j’appartiens, face à la persécution et les intimidations systématiques de la part des appareils répressifs. Contre les très nombreuses perquisitions à l’intérieur et en dehors de la prison, contre l’absurde et infâme montage policier, contre la condamnation émise par les massmédias et le lynchage juridique, effectifs en ce qui concerne la théorie de la séquestration Silochi, l’association abusive avec tant de bandes armées, de rapineries, de séquestrations de personnes, d’attentats à des installations de nocivité publique, des homicides et autres.

Les individus concernés, y compris ceux qui sont détenus, ne sont pas accusés de faits objectifs, mais bien incriminés pour leur refus radical de toute exploitation et toute domination et surtout, pour leurs liens de solidarité avec ceux qui sont en prison.

Contre toute peine de mort immédiate ou différée, contre toute torture, contre toute exploitation, toute oppression et tout anéantissement, contre toute domination et tout autoritarisme, en solidarité avec tous les êtres, personnes, minorités ou majorités, peuples en lutte pour la survie, la dignité et l’autodétermination.


Terra e libertà !


...


Novara, 21 janvier 1996.


Aujourd’hui, après 18 jours, j’interromps ma grève de la faim. Il est clair que par sa durée réduite, mon initiative est restée plutôt symbolique. Ce n’est pas le cas, par contre, de la contribution bien réelle et décisive donnée de l’extérieur par la mise en évidence publique du problème de l’invivabilité de la section spéciale de Novara.

Comme prévu, le bas niveau de solidarité et de combativité de notre section a réduit fortement les limites de cette lutte. Uniques exceptions, le jeûne solidaire de 7 jours du compagnon anarchiste Christos et une abstention de nourriture de 2 – 3 jours à l’étage où je me trouve « habiter ». A cette occasion, les grévistes ont fait tenir à la direction un document où ils revendiquent un traitement plus humain et plus adéquat au prétendu principe de réinsertion, un écrit bref et semblable à ma dénonciation. La volonté des rates disposés à la lutte a été cependant détruit par le désintérêt général et carrément, par l’obstacle du nombre.

A part les premiers jours en isolement, pour le reste, mon jeûne s’est déroulé sans pressions et méchancetés notables de la direction. J’étais dans ma cellule habituelle avec la porte blindée fermée et l’espion ouvert et j’ai vérifié encore une fois combien la méconnaissance de la Constitution, des codes et des droits civils de la part des détenus et du personnel de sécurité peut entraîner des mesures injustifiées et arbitraires dans l’ensemble de la prison. Dans ce cas, il s’agit de l’obligation présumée de la visite médicale. Après une explication initiale animée, contradictoire et épuisante avec le responsable sanitaire, je me suis ensuite volontairement soumis à la mesure de mon poids et de ma tension. Avec la sensation d’avoir fait ce que je pouvais et la certitude d’avoir stimulé une bonne solidarité extérieure, je terminai sans regret cette lutte. Si dans le futur, il doit y avoir des améliorations, ce seront le temps, le cœur et la force de celui qui, maintenant, est devenu encore plus conscient et plus informé des conditions de vie dans la section spéciale qui l’auront imposé. Avec l’intention de continuer à élever la voix contre toute injustice et contre infamie, rempli d’amour, je remercie les compagnes, les compagnons et indistinctement, toutes les personnes qui ont exprimé leur solidarité.

Avec amour et avec rage.



Novara, 28 janvier 1996.


Je termine en allemand la version d’un excellent opuscule français. Jours épuisants de travail, mais aussi de grande énergie.

Il faut dire que mon jeûne a soulevé un peu de poussière, vu que j’ai reçu la visite de deux femmes parlementaires du P.D.S. Et ensuite, j’ai appris hier qu’un deuxième dentiste est entré en service et que cette permission a été accordée par le Ministère avant même mon jeûne ? Peut-être, pourtant, à en juger par une réflexion du directeur, mon précédent article, publié dans Fogli Sensibili (Feuilles sensibles) au sujet de la santé ici à Novara, y a contribué. Une intervention qui a certainement dérangé.

Chaque jeûne est chaque fois un massacre physique, PAS à cause de la faim qui, en ce qu’elle désintoxique, est seulement de la santé, mais par la masse de travail que chaque grève entraîne d’écrits, de contrinformations et d’expéditions d’enveloppes.














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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 00:14

« Je suis ému et tranquille. Insatisfait et curieux, fragile. Destructible et invincible à la fois. Je pige un peu. À ma mesure. J'ai approché la liberté. Je l'ai même effleurée une ou deux fois., du bout des doigts. Je sais plus bien quand. Et c'est déjà pas mal pour une vie d'homme debout. »...

 

 

Quoi, qu'est-ce que tu racontes ? Tu as déjà commencé avant que je n'arrive ?, dit l'âne Lucien un peu désemparé, tout défait, les oreilles basses, le regard glissant sous les paupières aux longs cils comme des cols de cygnes noirs, les pieds écartés, les jambes un peu raides, la queue qui balance doucement. À qui tu parles ainsi ? De quoi tu parles ? Es-tu devenu le roi du soliloque ou quoi ?...

 

Oh, ho, dit Mârco Valdo M.I., mon bon ami Lucien, calme-toi. Je répétais en t'attendant. Car vois-tu, ces mots que je lançais en l'air comme çà et bien, ces mots-là précisément, sont des mots d'un livre d'un de mes amis, précisément celui qui m'a si gentiment conseillé de faire un blog. Tu sais bien, mon ami Vincent De Raeve.

 


 

 

Oui, oui, je me souviens très bien de lui, bien que personnellement, je ne l'ai jamais rencontré. Mais bien sûr, je sais qui c'est. C'est un ami et ça, ça compte. Je veux dire un de tes amis, mais comme tu sais, chez nous les ânes, les amis des amis sont des amis. C'est pour ça que je le considère d'ores et déjà comme un ami. Je ne sais d'ailleurs pas si ça lui fera plaisir d'avoir un âne comme ami... Mais les amis on les choisit et voilà, moi, je l'ai choisi.

 

Ah, Lucien mon cher ami, qu'as-tu dit là ? Ohlala, je ne peux pas m'en empêcher... Chaque fois que j'entends cette ritournelle sur les amis de mes amis... Je ne peux m'empêcher de penser à cette autre ritournelle plus prophylactique et qui concerne les amies, cette fois.

 

Et quelle est cette ritournelle, dit l'âne Lucien en faisant des yeux grands comme des héliotropes, cette sentence à propos des amies prophylactiques ? Car je vois bien que tu hésites à la dire...

 

Si tu insistes et bien voilà, c'est : Les amibes de mes amies sont mes amibes.

 

Ô, mais c'est une excellente sentence prophylactique que celle-là. Elle est porteuse d'une vérité des plus essentielles, dont il convient de se souvenir aux moments opportuns. Je l'adopte illico., dit l'âne en souriant de toutes ses dents blanches comme la cuisse de la Vénus de Milo. Mais tu me parlais de notre ami, dès lors, Vincent et tu évoquais cette phrase...

 

D'accord, j'y reviens. Dit Mârco Valdo M.I.. « Une vie d'homme debout », ce sont les derniers mots de son livre. Lis-la bien cette phrase, c'est la dernière de son livre. C'est tout Vincent, ça ! Fragile, taiseux, presque muet. Là, à ce moment-là où il écrivait cette phrase, il entrait en hominisation. Je sais, je sais, je vois ton œil qui s'agrandit encore. Je parle avec des mots bizarres...

 

Pour ça, oui. Dit l'âne en grattant le sol de son sabot noir et brillant comme le copal. C'est surtout cette histoire d'hominisation...

 

Écoute, mon ami Lucien, je suis désolé, mais ce mot est venu tout seul. C'est un mot qui a vu le jour dans le langage des philosophes et spécialement, chez Teilhard de Chardin, un théologien catholique, qui y voyait le processus de différenciation de l'homme par rapport aux autres primates. D'accord, c'est curieux comme démarche pour un théologien catholique, car c'est absolument contradictoire de ce que raconte la Bible. Juste deux mots à ce sujet : si l'histoire de la Genèse est exacte et même, symboliquement exacte, l'homme est homme dès le départ, rien que l'existence d'une âme et d'une relation particulière à un Dieu (homme créé à son image; où alors, quid de l'orang-outang ou du gorille ? Comme au départ, l'homme n'en était pas ou seulement peu différencié, ce Dieu serait-il aussi à l'image de l'orang-outan ou du gorille) exclurait toute confusion avec les primates et on ne saurait ranger l'homme, même au départ, dans un genre « primate » dont il se différencierait progressivement. Donc, le bon Teilhard était évolutionniste et voyait bien l'existence de liens de l'homme avec la nature et les autres espèces animales. Mais ce qui m'intéresse moi dans l'idée d'hominisation, ce sont les implications qu'elle suppose pour le futur : l'homme est en train de se faire, l'homme est devant nous, c'est un processus évolutif, l'homme deviendra homme par exemple quand il aura supprimé l'exploitation, la misère, la guerre...Pour l'instant, il est assez peu homme et assez barbare; il peut créer, sans doute aussi collectivement, son destin d'homme. Cette vision téléologique de l'homme me plaît assez. Elle me semble donner un sens à l'histoire de l'homme dans la nature.

 

Halte, Mârco Valdo M.I., tu t'emballes. , dit l'âne Lucien en ruant un petit coup à droite pour renforcer son propos. Halte! Tu étais en train de parler de ton ami Vincent et voilà que tu philosophes et que tu te lances dans la téléologie. Kesaco, ce machin-là ? Reprends sans plus tarder ton récit.

 

Je disais donc, dit Mârco Valdo M.I., que ce que je soliloquais au début était la dernière phrase du livre de Vincent sur l'usine. Avant de parler de ce que je voulais te dire, tout de suite, là, à l'instant, mon cher ami Lucien, toi qui viens de si loin dans le temps et qui en as entendu tellement, quelques autres phrases de Vincent, histoire de tâter le climat du livre, sans plus. Je te les livre à la queue leu leu, sans commentaires particuliers :

Endoctrinement :

« Nous sommes là, à moitié endormis, laissant passer ces énormités, cette doctrine qui va modifier notre futur et nous contraindre à des cadences accélérées... »

 

Depuis le temps qu'ils augmentent les cadences, on aurait dû atteindre la vitesse de la lumière, dit l'âne en secouant sa crinière noire comme ses sabots. Il doit y avoir un truc qui fonctionne pas quelque part. Mon avis d'âne, c'est que ça doit résister la matière...

 

Je reprends :

« Comment ça marche une usine ? Ça consomme quoi un ouvrier , comme carburant ? Ça tient le coup comment ? La réponse est la peur. »

Et il y a de quoi avoir peur :

« Ce jour-là, il était seul et ses habits se sont fait happer par une vis sans fin. Qui tourne très lentement. Il a dû la voir venir, sa mort. »

Ou encore :

« Plus que quinze ans avant la pension. Putain, faut pas demander où ils en sont, ceux qui disent ce genre de choses ».

« Ses collègues cherchaient son bras dans l'atelier. Dans l'espoir qu'on puisse lui recoudre. Ils cherchaient une partie d'homme. Entre les machines. »

« L'ambiance de travail est merdique, le bruit et l'odeur fade du chocolat... »

 

Dis-donc, Mârco Valdo M.I., c'est joyeux le monde vu comme ça. Il y a vraiment comme un vent de folie dans votre race. Je commence à comprendre ce que tu veux dire en parlant de l'hominisation de l'homme.

 

Je vois que de lire Vincent te fait penser, je continue :

«  Le bruit, ça vous taraude la tête, ça s'inscrit en vous, ça détruit parce que l'on ne peut rien faire contre. »;

puis,

« Nos sociétés prennent une direction étrange. Dans notre tonitruant silence. »

Un peu de bon sens :

« L'entreprise pour laquelle je bosse a distribué trente-huit millions d'euros à ses actionnaires l'année dernière. Et je pratique l'absentéisme. Qui vole qui ? »

et puis :

« Je ne trouve pas grand monde qui pense comme moi ».

 

Dis-lui à ton ami Vincent, à notre ami Vincent, dis-lui, Mârco Valdo M.I., je t'en prie, que nous les ânes, on pense assez comme lui. Il en sera peut-être bien content.

 

Oh, dit Mârco Valdo M.I., Vincent sera certainement très content de savoir que les ânes pensent comme lui; venant de toi, tu sais, c'est un compliment de penser comme un âne, mon bon Lucien. On continue si tu veux bien; phrase suivante :

« Quelle est cette force étrange qui nous pousse à accepter l'inacceptable, à vivre l'invivable... »

« La barrière est claire pour moi aussi. Je sais qui je suis et ce que je viens chercher ici. La paye et basta. Je ne fraye ni ne pactise. C'est basique, c'est instinctif. »

« Le bal des faux culs est ouvert. De futurs petits chefs. À fond dans la danse. » « J'écris ça au réfectoire, seul. Je sens les vibrations des machines. J'ai même pas faim. Plus faim. Il est deux heures du matin. »

« C'est statistique tout bêtement. J'ai lu que les cadres vient en moyenne sept ans de plus que les ouvriers. Sept ans, ce n'est as anodin, bon Dieu. Et tout cela pourquoi ? » « Malgré tout ça, on rame. »

"Ici, le vrai travail, c'est de nous rendre moutons, soumis. »

« Donc, plus on occupe un poste élevé dans la hiérarchie, moins on a de responsabilités ! Le blessé avec qui j'ai parlé n'avait pas le même point de vue. Ça ne m'étonne pas beaucoup. »

Tu vois maintenant de quoi il cause Vincent dans son livre.

 


 

 

Oui, dit l'âne en relevant la tête qu'il tenait penchée pour mieux écouter, je comprends assez bien ce qu'il pense. Je ne peux que le suivre. Je n'ai pas de conseil à lui donner. Que dit-il encore, s'il te plaît, j'ai vraiment envie d'en savoir un peu plus à propos de ton ami et de son livre.

 

Je vais t'en dire encore de ses phrases, mais pour ce qui est d'en savoir vraiment plus, tu pourrais aller voir la pièce de théâtre que deux ou trois de ses amis ont créée à partir de ce livre.

 

8h pour apprendre

mon métier

16800 a gamberger

SPECTACLE TRAGICO

ROCK & BROLESQUE

D’après « L’usine » de Vincent De Raeve

Aux éditions « couleur livre ».

ADAPTATION : Stéphane Dethier et

Jean-Philippe Wertelaers

MUSIQUE ORIGINALE : John Pittellioen

ARRANGEMENTS : J. Pittellioen/S. Dethier

« Working class hero » ( John Lennon)

«I’m the Walrus » ( Lennon – Mc Cartney)

« Le conditionnel de variété » ( Léo Ferré)

 

Voilà onze ans, j’ai commencé à travailler

dans une usine. J’emballe depuis des piles de

papiers.

Le produit sort de la machine, je vérifie sa

conformité.

Je pose dessus un plastique.

Puis un « top » en bois compressé.

Je scotche les quatre coins.

Colle une étiquette avec un code-barre.

La mets sur la zone d’emballage avec un

transpalette.

Puis j’attends la suivante.

J’en ai emballé cent mille.

Huit heures pour apprendre mon métier et

seize mille huit cent à gamberger.

(Assis sur un corn-flakes,

j’attends que le «vent» vienne….)

 

Je reviens, dit Mârco Valdo M.I., à ces phrases de Vincent que je t'ai promises :

« En fait, je crois qu'on est gênés, rabaissés par la pointeuse, cette saloperie de boîte en plastique blanc. Elle nous tient. Elle nous ramène à noter condition de semi-humains. »

« Séquence suivante, un délégué nous explique qu'il n'y avait pas d'alternative. C'était ça ou la fermeture. Les mêmes mots que la direction. Il est un peu gêné quand même, ça s'entend. »

« J'étais doué. J'ai jeté l'éponge, dégoûté, un soir. »

« Depuis, j'ai appris à moins vouloir le pouvoir. »

« Se rouler une clope, juste le tabac qu'il faut, pas trop serrée, une main experte (ou deux), et boire un café, bien serré. ... parler de tout et de rien. Surtout de rien. »

« Donc il faut se dissimuler pour lire. Un œil pour le livre, un œil pour le contremaître. »

« Nous avons assimilé la norme. Nous la maintenons en vie. Nous la renforçons. »

« C'est qui les méchants alors ? »

« Les solutions techniques pour adapter les machines aux humains existent »

« Cette disposition des lieux conduit au respect de la hiérarchie. Ce n'est pas un hasard. »

« On fait un boulot tellement con... »

 » Je ne cherche pas de promotion. J'observe, je lis, j'écris. »

« Que faire avec des mecs pareils qui encouragent le système ? »

« Suis-je seul à voir les choses comme ça ? »

« Du moment que l'on reste à notre place, les yeux au sol, à faire semblant, sans se poser trop de questions. Des veaux. »

« Pour qui je me prends ? Je suis intolérant ? Oui. Je suis en colère contre votre connerie. Je ne m'excuse pas... »

 


 

 

Quelle colère, dit l'âne Lucien en tirant ses oreilles vers l'arrière, bien aplaties sur le crâne, pour imiter la colère. Je le comprends. Moi non plus, je n'aurais jamais pu; moi aussi, je suis intolérant... »

 

Et puis, dit Mârco Valdo M.I., il est passé de l'autre côté du pont, de l'autre côté du mur. Vincent s'est échappé. Il commence à revivre.

« J'ai envie de faire un jardin qui me ressemble. Je commence à aimer la vie. »

Après tant d'années de STO, ça se comprend.

« Putain quel bonheur. Une grève. »

« Quand il y a du soleil dehors, on le sait. Parce qu'il y a un petit trou dans le toit de l'atelier. »

« En faire un peu plus, si l'autre est malade. »

« Et si je dois m'emmerder trente-huit heures par semaine, c'est qu'il y a un problème. Dont acte. »

 

 

 

 

 

 

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30 août 2008 6 30 /08 /août /2008 00:26

Tiens, un âne, mais on dirait vraiment que c'est un âne... Il a des oreilles d'âne, des yeux d'âne, des dents d'âne, des mâchoires d'âne, des crins d'âne sur sa tête d'âne, un poitrail d'âne, des jambes d'âne – comme dit Vialatte : l'âne a huit pattes : deux devant, deux derrière, deux à gauche et deux à droite..., des pieds d'âne, une queue d'âne, des poils d'âne, des... d'âne et une... d'âne, instrument célèbre entre tous pour sa grande bravoure et pour sa haute taille...

Ainsi parlait Mârco Valdo M.I..

 


 


Ah, ah, fit l'âne, ou alors, ha, ha, on ne sait trop, mais sans doute, singeait-il aussi Bosse-de-Nage, le grand singe décédé. Tiens voilà un homme... Si c'est un homme... enfin, on dirait vraiment que c'est un homme... Il a des oreilles d'homme, des yeux d'homme, des dents d'homme, des mâchoires d'homme, des crins d'homme sur sa tête d'homme, un poitrail d'homme, des jambes d'homme – comme dit Vialatte : l'homme attend l'autobus au coin de la rue sur deux pattes..., des pieds d'homme, une queue d'homme, des poils d'homme, des... d'homme et une... d'homme, instrument célèbre entre tous pour sa grande bravoure et pour sa haute taille...(enfin, si on peut dire, on s'est laissé entraîner, c'est assez exagéré... mais il y en a qui le croient...)

Ainsi parlait Lucien, l'âne de Samosathe et de Madaure.

 

Salut, ô Lucien aux pieds plus durs que l'airain et à la crinière plus rude que le gant, dit Mârco Valdo M.I.. D'abord, laisse-moi te faire remarquer que l'homme n'a pas ou plus de queue... Cela dit, tu commençais à me manquer. Ce n'est pas que je ne fasse rien; bien au contraire, je me suis fortement activé... C'est très à la mode de s'activer soi-même et même, fortement recommandé aux humains, spécialement à cette branche de l'espèce connue sous le nom savant : humanus humanus caumarus ou en français, humain, genre : chômeur.

 


 


La nouvelle sentence est : Active-toi toi-même ! Tu y as tout intérêt d'ailleurs, si tu veux bien écouter mon avis. Car si tu ne t'actives pas toi-même, tu risques fort de te faire activer par un autre et ça, ce n'est vraiment pas drôle ! Tu sais aussi que ma sentence à propos de l'activation est tout simplement : Ne jamais se laisser activer ni par devant, ni par derrière !

 

Nous les ânes, dit Lucien aux yeux si noirs qu'on ne les voit pas dans les mines australes, quoi qu'en pensent certains, nous n'avons jamais accepté de nous laisser activer... D'ailleurs, notre réputation est faite, nous sommes des têtes dures, nous sommes de mauvaise volonté, nous sommes têtus, bourrus et malgré tout, assez résistants aux coups de bâton et pas trop bien disposés à avaler les carottes, ni par devant, ni par derrière... Comme tu as si bien dit. Mais voilà, il me semble qu'on en a dit assez et que tu pourrais tout doucettement penser à me parler de l'histoire du jour.

 

Je te propose, mon ami Lucien le têtu avec plein de poils courts mais drus, de jouer au jeu de la devinette. Tu sais bien ce jeu que l'on jouait enfants et auquel tu as d'ailleurs joué deux ou trois fois...

 

D'accord, mon ami Mârco Valdo M.I., dit l'âne en sursautant car un taon venait de le piquer à la peau du ventre. Encore les taons, ils m'ont mordus; les taons sont difficiles.

 

Alors, dis-moi, que crois-tu, Lucien et arrête de te mordre le bout du ventre... C'est assez perturbant. Pour l'instant, on joue à la devinette...

 

Bon, bon, dit Lucien l'âne en relevant la tête, mais ils me font mal ces insectes hématophiles... Alors, je suis à peu près persuadé que tu vas me raconter la suite des aventures de Marco Camenisch et je m'explique. Il y a déjà quelques jours que tu m'en as parlé et je sais qu'il y a derrière cette histoire une sorte d'engagement de solidarité auquel je te vois mal renoncer. Car, crois-en mon expérience, je m'y connais en têtus et toi, tu en es un de première grandeur. Plus têtu que l'âne, voilà ta définition. Est-ce que je me trompe ?

 

Pas du tout, pas du tout. Tu as bien deviné et tu as même très bien indiqué certain ressort sous-jacent de ces feuilletons intitulés Achtung Banditen !

Aujourd'hui, je vais donc reprendre la suite du récit de Marco Camenisch et tu vas voir qu'il est dans une partie très drôle et dans une autre très effrayant. On commence par la partie amusante.

 

 

Novara, 10 avril 1994.

 

Détenu suisse depuis des années, plus encore qu’en sa qualité de voleur ingénieux et de son succès comme roi des évasions, car il n’y avait pas de prison suisse de laquelle il ne sortît sans permission, Walti Stürm est fameux par des écrits publics se moquant des autorités sérieuses et susceptibles de ce « berceau de la démocratie », rétrograde et hypocrite. En réalité, un berceau blindé des richesses volées partout sur la planète et un réactionnaire enviable, historique et contemporain.

lors de toute incarcération ou « rencontre » avec le système judiciaire, Walti se délectait aussi à exploiter ses droits jusqu’au fond du fond et avec compétence.

Pour nos tuteurs, c’est toujours là un affront insupportable.

Imaginons qu’ensuite, cela se répande et, par exemple, qu’un directeur de prison ne puisse plus se divertir comme il lui plaît en infligeant des sanctions disciplinaires à droite et à gauche, car tous font immédiatement appel à leur droit de recours et ensuite, déclenchent trois ou quatre actions administratives, qui renvoient l’exécution des sanctions aux calendes grecques, si jamais, à la fin, elles sont tenues pour justifiées.

Tout cela criait vengeance.

Maintenant, ils l’ont eu.

Depuis 55 à 60 mois, Walti est en isolement total, dans la prison judiciaire de Briga dans le Canton du Valais. Dans ce but , comme l’isolement total est « justifié » et normalement appliqué à celui qui est en attente de jugement, ils ne lui ont pas fait de procès. Walti fit une très longue grève de la faim (plusieurs mois) et à la fin, il y eut son jugement, avec un coup monté si évident que même la plus bananière des républiques ne se le permettrait pas publiquement. A présent, il est en appel au tribunal fédéral. Ils s’amusent à ses dépens, mais lui aussi réplique pas mal.

 

C’est pour cela qu’il écrit, pour survivre. Comme moi.

 

Il y a quelques temps, il a introduit une requête au directeur de la prison de Briga, lequel s’appelle André, afin de pouvoir garder dans sa cellule sa guenon, haute de 60 cm, qu'il a nommée André. N'ayant pas, du moins dans cette prison, une grande expérience des singes,André (le premier, pas la seconde), pour bien faire son travail, et, qui sait, aussi pour ne pas avoir de problèmes ultérieurs de recours, etc., demanda diverses expertises.

L’expertise décisive fut demandée au vétérinaire en chef officiel du canton. Après des études attentives et pondérées, ce dernier conclut que il n’était pas possible d'accéder à la requête de Walti, pour deux motifs principaux : un hygiénico-sanitaire : « elle pourrait mordre un gardien », et l’autre, d’espace : « l’espace restreint d’une cellule n’est pas idoine pour les exigences de l’espèce ».

Le journaliste, sarcastique, dans son article nota : « Si l'espace ne suffit pas pour une guenon de 60 cm, comment peut-on y mettre un homme d’un mètre quatre-vingts… ? » Et moi, je ne peux que dire, comme Walti quand il m’a écrit : « Dommage que je ne sois pas un singe ! » (pour les deux raisons).

 

Voilà, dit Mârco Valdo M.I.. Qu'en penses-tu ?

 

Moi, dit l'âne hilare en retroussant ses babines et en plissant par conséquent ses narines, j'aime beaucoup et je comprends très bien qu'ils voulaient tous les deux être des singes. Mais je pense que c'est sans doute une mauvaise idée, car on ne dit pas ce que la guenon a dû subir par la suite, dans quelle cage a-t-elle été finir ? Cela dit, ce ne serait pas nécessairement une mauvaise idée de permettre à ces gens enfermés d'avoir un ou une animal(e) de compagnie – en plus bien sûr, des poux, des araignées, des puces, des rats... et que sais-je encore ? Tout, mais pas des taons... Par exemple, si on te mettait en prison... On ne sait jamais avec leurs manies de voir des terroristes partout et spécialement, de considérer comme tels tous ceux qui trouvent que le système est particulièrement con et odieux – car ce système libéral est véritablement con et odieux et je ne sais même pas s'il est plus con ou plus odieux, plus con qu'odieux ou plus odieux que con... une seule chose est sûre, c'est qu'il l'est.



 


Ohlala, dit Mârco Valdo M.I., tu y vas fort...

 

Quoi, qu'est-ce que tu dis, Obama ? Ne viens pas m'ennuyer avec celui-là. Il fait du vent pour agiter l'air ou l'inverse. Maintenant, ça ne m'intéresse pas, je veux savoir la suite de l'histoire de Marco Camenisch...

 

J'ai dit Ohlala... je trouvais que tu avais bien parlé, mais un peu fort et que comme tu le sais, des oreilles ennemies nous écoutent... Pour ce qui est de la suite de l'histoire de Marco Camenisch, je t'avais dit que ce serait moins amusant et franchement, c'est assez consternant ce qui se passe dans les prisons d'Italie. Tu vas voir... C'est une série de courtes anecdotes de brutalités policières...

 

 

Novara, 21 mai 1994.

 

Pendaisons, étouffements, tabassages et grèves diverses sont des faits quotidiens dans les prisons. Un de mes amis du même étage, accusé par un « collaborateur de la justice », après avoir passé 10 ans de sa peine, a été transféré au début de cette année à Naples pour interrogatoire. A la prison de Poggioreale, section « Venezia ».

Lors de son enregistrement, il était encore chanceux, mais arrivé en cellule, il fut contraint de frapper délicatement à la porte du bureau du brigadier, qui l’éclaira sur les usages du lieu. Ne pas regarder en face les agents de sécurité ! (des héros, seulement quand ils sont à dix contre un) ; se tenir au garde-à-vous et les mains derrière le dos ! Dans cette position, les gardes – par derrière – le massent de coups. Dans la section, il est interdit de parler d’une cellule à l’autre et de se passer quelque chose. Un détenu a été puni par des jours d’isolement pour avoir passé un timbre en cachette.

Convoqué par le juge au bout d’un mois, mon ami a dénoncé l’affaire, seulement après avoir eu la garantie de ne plus mettre les pieds à Poggioreale. Certains de ses coaccusés ont dénoncé au tribunal le même traitement.

 

Un autre sale affaire s’est produite le 19 mai ici à Novara. A 3 heures du matin, une centaine de flics des différentes bandes armées mercenaires ont bloqué le quartier autour de la prison, ils ont terrorisé les gens en violant même les portes des maisons.

Je m’éveillai à cause du remue-ménage dans les couloirs. On ouvre l’espion et une face reste à espionner, puis ils ouvrent les portent blindées et ils allument les lumières... Ce sont des agents de la PS. Après deux heures arrivent pour perquisitionner des équipes de PS en civil et en uniforme, 3 à 5 par cellule, assistés de 2 ou 3 sales gueules de la Police Pénitentiaire, qui ne sont pourtant pas en service à Novara.

 

Chez moi, trois agents de la DIGOS de Turin perquisitionnent sans tellement s’acharner sur mes piles de lettres, de journaux et d’écrits divers, mais en lisant et en regardant attentivement le tout. « Vous êtes un politique », d’où je tiens ceci ou cela, les habituels commentaires et gracieusetés avec plein de « AH ! » adressés à moi et entre eux. Ils s'arrêtent longuement et après avoir décidé d’emporter seulement un vieux carnet d’adresses, ils s’en vont.

« Pour l’instant, seulement çà », dit un certain « Cile ». Il tient à m’expliquer qu’il est appelé ainsi car il participait aux manifestations contre Pinochet. Un flic « camarade », donc. Il tient à me faire savoir qu’il connaît fort bien les compagnons et les compagnes piémontais qui m’écrivent et spécialement, Salvatore Cirincione. Je lui demande si c’est un de ses parents et cette fois, c’est lui qui ne répond pas.

 

Aucun incident à notre étage, à part la demande du maréchal PP de Novara qui les invite à se dépêcher. C’est une surprise désagréable pour nos héros quand ils sont à dix contre un.

A un autre étage, par contre, certains, venus de Solliciano, provoquent un détenu qui, paraît-il, dans le passé aurait effectué une brève séquestration de deux geôliers de cette prison. Ils commencent à le tabasser – cellule ouverte ; les protestations de ses compagnons et amis interrompent dès le départ cette héroïque intervention contre un détenu, équipé – entre autres – de pontages et dès lors, à haut risque cardiaque.

 

A un autre étage encore, un détenu qui, paraît-il, avait réagi face à un PS rencontré en une autre occasion, fut battu en cellule et traîné dans le corridor qui le séparait de l’isolement. Les différents mercenaires, héroïques seulement à dix contre un, se partageaient fraternellement le divertissement. En soirée, il est ramené en cellule.

 

Un chahut de protestation discrètement suivi l’après-midi dans notre section. Comme dans d’autres occasions semblables, les héros ferment immédiatement les portes blindées qu’ils rouvrent ensuite, sans nous supprimer la socialité du repas. Pour la nuit, ils allument les lumières nocturnes spéciales d’un bleuâtre irritant qui empêche le sommeil pour beaucoup d’entre nous. Elles n’étaient plus allumées depuis des années et dans ce cas, c’est une brimade, une revanche infantile. Pour nous cependant, c’est une forme de torture par la privation de sommeil, de toute façon interrompue toutes les deux heures au changement de garde, par les hurlements sur le mur d’enceinte et le comptage par l’espion ouvert et parfois, le phare de la pile dans le visage. La perquisition générale intervient chaque Xième année ou mois et la dernière avait été faite, il y a quasi un an... Au début, à la spéciale de Novara, quand il y avait presque uniquement des camarades, les carabiniers venaient souvent et séquestraient toutes les lettres.

 

Cette fois, leur prétexte a été la recherche d’ « armes et de GSM mafieux », peut-être liée à la découverte de quelques couteaux suite à la dénonciation d’un des détenus de droit commun parmi nous, qui finalement est devenu un repenti. Un hélicoptère des carabiniers a peut-être apporté un « poids lourd » pour un bref réconfort aux agents du coin, dépassés par le haut. Il s’agit probablement d’une « brillante manœuvre politique », dont les tensions retombent sur nous.

 

Novara, 28 juin 1994.

 

Ma solidarité avec Marcello Ghiringhelli est toujours plus intense. Lui est dans depuis plus de 27 ans, en trois reprises et il vient tout juste d’avoir 54 ans. Condamné et incarcéré pour vol, dans les années 70, il s’est politisé et à peine relâché, il est entré aux B.R. (Brigades Rouges)

A nouveau arrêté à Turin, après deux années de lutte, il a été condamné à diverses peines de prison. En chaque circonstance, d’abord comme voleur et puis comme brigadiste, il a toujours été d’une cohérence, d’une dignité et d’une lucidité exemplaires. Même après une très longue et très dure incarcération, ses qualités comme sa vigueur et sa santé psychophysique sont restées intègres, fait rare autant par la longueur de son incarcération que par son âge mûr.

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25 août 2008 1 25 /08 /août /2008 22:42

C'est marrant, nous sommes assis ici, dit Mârco Valdo M.I.. Enfin, je veux dire, je suis assis ici et toi à mes côtés, tu es debout sur tes quatre pieds. Tu aurais d'ailleurs du mal, je crois bien, à t'asseoir.

 

Les chaises ne sont pas faites pour les ânes, répond Lucien l'âne philosophe, d'un ton sentencieux.

 

Donc, mon cher Lucien, dit Mârco Valdo M.I., un âne aurait bien du mal à s'asseoir sur une chaise et une fois assis, s'il y arrive, il ne manquerait pas de tomber.

 

Évidemment, dit Lucien l'âne aux pieds noirs comme les cendres de l'Etna, raison pour laquelle on les appelle des pieds etniques. Non seulement, ils sont d'un noir d'encre,on dirait de la lave pure mais en plus, regarde mes jolis sabots, ils sont d'une solidité proprement volcanique. Évidemment, dit l'âne, que mes pieds sont etniques et j'en suis fier. Celui qui n'a pas des pieds etniques devrait voir comme les miens sont beaux sous le soleil exactement. Allons, Mârco Valdo M.I., dis-moi honnêtement, as-tu déjà vu de plus beaux pieds que mes pieds etniques ? Et en plus, j'en ai quatre. Ce n'est pas négligeable.

 

Écoute-moi bien, Lucien, mon très cher ami, tes pieds sont la première merveille du monde, surtout quand ils sont mouillés et qu'ils s'irisent sous le soleil. J'aime beaucoup tes pieds, sauf ton respect, je ne pourrais faire pareille déclaration à propos d'autres parties de ta personne, si tu vois ce que je veux dire. J'admets tout de suite que ces autres parties peuvent être aussi etniques que tes pieds, mais il y a des limites à mes laudations.

 

Écoute, Mârco Valdo M.I., arrête de te jouer de mes pieds, tout etniques qu'ils soient, ce sont quand même mes pieds et ils ont droit au respect. Enfin, je préfère que tu parles de mes pieds etniques que de mes pieds noirs, ça fait plus moderne et moins raciste. C'est vrai que vous autres, les humains, vous faites toute une histoire à propos de la couleur extérieure d'une personne ou même d'un animal. Pour moi, qui suis un âne, ça me semble particulièrement idiot. Que vous ne vous sentiez pas à l'aise avec des personnes que vous ne connaissez pas, dont vous ne savez rien et dont l'apparence n'est pas la même que la vôtre, finalement, c'est assez normal et résulte de votre ignorance. C'est explicable et pardonnable. Mais que de là, vous méprisez ces personnes ou que pire encore, vous vous mettiez à les haïr, à les détester au point de les mépriser, de les stigmatiser, de les rejeter ou de les rabaisser... Nous les ânes, on pense que ce n'est pas bien et pour dire les choses plus crûment, que c'est à la fois, parfaitement imbécile et malhonnête. Donc, n'oublie pas de parler avec déférence de mes pieds etniques !

 

Mais, mon bon Lucien, qu'est-ce qu'il te prend ? Je n'ai pas le moins du monde méprisé tes pieds... Tu sais bien que je les trouve très beaux tes pieds et que je n'ai pas l'intention de marcher dessus. Alors... Si tu veux bien, passons à autre chose, ça commence à me casser les miens, toute cette parlotte. On n'est pas là pour se faire engueuler... On est là pour raconter une histoire. Ouvre cette porte et sors les verres qu'on commence.

 

Oui, oui, dit l'âne Lucien en se tortillant comme une ballerine à sa première première. Tu as raison... À propos d'histoire, que vas-tu me raconter aujourd'hui ? Personnellement, si tu n'y vois pas d'inconvénient, j'aimerais bien un peu d'Achtung Banditen ! ; il y a déjà quelques temps qu'on en a touché un mot. On ne peut quand même pas laisser Marco Camenisch tout seul dans sa prison à ruminer dans le vide. Tu dois nous donner de ses nouvelles ou du moins, nous faire connaître un peu de la suite de son livre.

 

En effet, en effet, tu as bien compris le but de la manœuvre. Tu as tellement le pied etnique et marin qu'on se demande volontiers si tu n'as pas servi dans la marine. Note que pour un âne c'est rare, mais on ne sait jamais.

 

Et bien, Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne marin, tu as tapé dans le mille. J'ai servi dans la marine. Celle du grand Turc où j'aidais à carguer les voiles et puis, dans celle de la reine d'Angleterre où j'apprenais aux marins à compter.

 

Là, Lucien mon bon ami, tu galèjes, tu te fous de moi – ce qui n'est rien et en tout cas ne porte pas à conséquence, mais tu te moques de nos lecteurs et là, j'ai beaucoup à redire et eux aussi. Imagine qu'ils ne veuillent plus te voir... Nous serions foutus, tous les deux et même, on ne pourrait plus aider Marco Camenisch et d'autres. Il n'est jamais bon, mon bon, de prendre ses lecteurs pour des cons. Ou alors, tu n'es qu'un jeune blanc bec sortant du cocon ou un vieux barbon, devenu vieux grison. Et il me faudra dire de toi : Le temps ne fait rien à l'affaire, Lucien est con, il est con... Mais? Lucien mon ami, tu comprends bien que je ne pense pas un seul isntant que tu es con... Mais c'était façon de parler... Je disais que tu te moquais de nos lecteurs... Imagine un peu que nous ayons un lecteur qui soit à la fois, marin et anglais... Je sais qu'on est presque le 31, mais ce n'est pas une raison pour moquer les frégates d'Angleterre. Par ailleurs, rien ne t'empêche de tirer un coup ou deux à la santé de qui tu voudras.

 

Ho, ho, ralentis si tu veux bien, Mârco Valdo M.I.. Il n'est pas question de tout ça, mais bien des aventures de Marco Camenisch. Qu'est-il devenu depuis la dernière fois... Je veux dire dans le livre, car dans le temps présent, il doit encore être sous le regard glacé des matons suisses.

 

 




 


 

D'accord, revenons à Marco Camenisch. On l'avait laissé dans la prison de Novara et bien, à ce moment du récit, il y est encore, mon bon Lucien, l'âne aux oreilles de vent et de lumière. Et même si c'est désolant, on l'y maintient de force. Il ne faut jamais oublier que les gens en prison, y sont mis de force. On dirait que c'est une lapalissade et c'en est une assurément, mais elle indique bien un fait fondamental : la prison est un instrument de force appliqué sur celui qu'on y enferme – du moins, comme prisonnier; car on y enferme aussi le gardien et à vie encore lui, mais ce n'est pas là notre souci. Et comment, à ton avis, mon cher Lucien, appelle-t-on une mesure de force ou de coercition appliquée directement sur un être humain – femme ou homme, peu importe ? Je vais te le dire moi : on appelle ça, une torture. En clair et net, les prisons sont des instruments de torture – in se, en soi, de par leur nature-même. Et sais-tu, mon ami Lucien, comment on appelle les gens qui appliquent la torture aux autres ? Des bourreaux ou des tortionnaires... Bof, tu me diras que c'est leur métier et que comme les équarrisseurs équarrissent, les tortionnaires torturent, rien que de plus normal, en effet !

 

Oh, oh, dit l'âne, je n'ai rien dit moi. Mârco Valdo M.I., tu as l'air de m'accuser et de vouloir me faire penser ou dire des choses que je ne pense pas et que ne dirai certainement jamais... Mets-toi bien dans la tête que moi, l'âne aux pieds comme tu voudras, ceux d'Hermès me conviennent bien, lui qui s'en servait pour s'échapper quand bon lui semblait, moi, l'âne, je sais ce que c'est d'être prisonnier, d'être enfermé, d'être roué de coups, d'être, en bref, torturé... et crois-moi, je suis franchement très opposé à toute forme de torture et à tous les tortionnaires. Je les déteste et pire encore pour eux, je les méprise. Dis-moi plutôt la suite du récit de Marco Camenisch.

 

D'accord, mon bon Lucien, j'y viens à l'instant. S'il le faut, je commenterai chemin faisant. Une remarque par texte ou par jour... D'abord, première note, l'apparition des Indiens du Chiapas et du Commandant Marcos, que Camenisch italianise en Marco. Tu vois combien Camenisch est notre contemporain et même du fond de sa prison - celle-ci et les suivantes, il se tient au courant, il saisit les événements, il a une vision à long terme. Je rappelle que nous sommes en 1994, soit il y a quatorze ans et que dès le début de cette insurrection révolutionnaire, Marco Camenisch en perçoit l'importance et la signification.

 

 

 

Corriere della Sera, 3 janvier 1994.

 

Du Mexique – Les paysans indiens du Mexique entrent en guerre contre le gouvernement de Salinas de Gortari. Après avoir mis à fer et à feu, quatre localités du Chiapas, la région touristique aux confins du Guatemala, les rebelles de l’Armée de Libération Emiliano Zapata se sont heurtés aux militaires fédéraux. Selon les premières informations, il y aurait des dizaines de victimes. Par contre, la cinquantaine de touristes italiens qui hier matin, avaient réussi à quitter les hôtels de la zone, sont tous saufs. Les révoltés au moins trente mille Indiens bien armés et épaulés aussi par quelques blancs, ont saccagé les mairies et détruit de nombreux documents officiels, en revendiquant liberté et justice pour leur peuple. Ils sont guidés par le commandant « Marco », un campesino fort cultivé qui parle plusieurs langues.

 

Novara, 4 janvier 1994.

 

Nous sommes déjà avancés dans l’année nouvelle et le « passage » a été exceptionnel, avec une fête prolongée jusqu’à 10 heures du soir, un demi-litre de Chianti et ensuite, à ronfler béatement sur ma couchette avec des bouchons dans les oreilles. Dans les jours suivants, j’ai suivi avec plaisir, et je suis encore, au travers des journaux, l’insurrection au Mexique, qui me stimule au-delà de la seule sympathie.

Cet après-midi, par surprise, l’avocat Sergio Onesti de Milan a fait, à ma grande joie, une visite éclair. Hier, j’ai été comblé de baisers et d’embrassades par Manuela, qui m’a tranquillisé quant à la santé de maman, après sa grippe récente.

 

Ce mois-ci, je suis bibliothécaire et ainsi, je suis préoccupé avec tous ces livres. Je m’y perds et j’aurais besoin de dix fois plus de temps que celui dont je dispose pour être derrière tout. Ouf, ouf, çà me ronge, pauvre foie.

 

 

Regarde aussi dans le texte qui suit combien Marco Camenisch est sensible à l'évolution et aux dangers que certains font courir à l'humanité pour le seul but de gagner de l'argent.

 

Au fait, dit l'âne un peu goguenard en montrant ses dents blanches comme les os du chameau perdus sur le sable dans le désert immense, que feront-ils de ce bel argent une fois qu'ils seront comme le chameau, réduits à un tas d'os ? Pourquoi se fatiguent-ils à courir après un pareil courant d'air ?

Bon, d'accord, tu ne peux pas comprendre, tu es un âne. Ils s'offrent du temps libre pour exister et des objets, des activités et des services pour combler ce temps vide.... Tu comprends ?

 

Non, dit l'âne.

 

Tu pourras voir combien également l'analyse de Marco Camenisch est percutante, notamment pour le maïs et les haricots du Mexique.


 



 


 

 

Novara, 15 février 1994.

 

Grandes activités de traduction de l’allemand. Je veux donner ma contribution, en rappelant que la lutte des paysans et des paysannes du Mexique est pour la condition de base de leur subsistance et par cela-même, de leur existence. Ce sont des communautés qui appartiennent aux quatre-cinquièmes de cette humanité expropriée, qui offre la possibilité du consommisme au soi-disant monde civilisé et développé dont nous faisons partie nous aussi. Ce n’est pas un hasard si le mot « sous-développé » a été inventé en 1945 par le président américain Truman.

La grande promesse de la « révolution verte », par l’industrialisation du secteur agricole, a propagé l’illusion du progrès et de la richesse pour tous. Dans les faits, les seuls à progresser ont été les latifundiaires et les multinationales, avec le monopole des semences et des fertilisants. Cette politique libéraliste avec aussi ses massives expropriations de terre, a détruit les bases vitales des moyens et des petits paysans.

Des millions de paysans ont été dès lors contraints de fuir dans les villes et à acheter au prix fort du maïs et des haricots que depuis le milieu des années 1970, le Mexique a commencé à importer, presque toute sa production (de maïs et de haricots) étant destinée à l’exportation pour payer ses dettes au FMI et à d’autres consortiums bancaires. Dettes causées justement par la « révolution verte ».

On peut comprendre pourquoi, avec l’application de l’accord NAFTA entre le Canada, les Usa et le Mexique composé de lois libéralistes pour faciliter la circulation des marchandises et de l’argent, plus de 2.500 paysans indigènes se sont soulevés en armes, pour fêter l’an nouveau, en conquérant les villes du Chiapas, sans doute l'État le plus déshérité du Mexique. Les Zapatistes insurgés ont entre autres libéré 230 prisonniers, vidant quatre prisons, ils ont détruit trois avions et trois hélicoptères, tandis que dans d’autres États mexicains, il y a eu des actes de sabotage contre des pylônes, des bâtiments administratifs et des casernes militaires.

De ce que je lis (et traduis), plus de 15.000 habitants du Chiapas militent dans les rangs zapatistes et ce mouvement révolutionnaire est présent aussi dans d’autres états mexicains.

L’AZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale) s’est construite lentement en des longues années d’organisation, forte d’un enracinement capillaire dans les communautés de village et de son expérience de sa propre histoire indigène, des luttes et des défaites du passé.

Lors des mobilisations du 29 janvier contre le forum de Davos, dans le canton des Grisons, les représentants des gouvernements et des multinationales, qui de fait dominent la planète, ont été contestés. Malgré que la police avait transformé Davos en place-forte, le cortège de la contestation a réussi à défiler dans la citadelle touristique et le président mexicain Salinas de Gortari, accueilli par le slogan « Salinas assassin ! », s’est enfui ensuite en hélicoptère. J’attends avec impatience de nouvelles informations par d’autres traductions.

 

Et voici, Marco Camenisch qui lève un autre lièvre, l'exploitation éhontée des prisonniers à des fins mercantiles. Il n'y a pas de honte assez grande que pour empêcher l'appétit des petits (ou des grands) profits. Crois-moi, mon cher Lucien, il y a moins de honte à être un âne qu'un humain...

 

Novara, 23 février 1994.

 

Je lis dégoûté sur la revue « Anna » que, pour un million d’Américains, le chic, ce sont les jeans de la marque Prison Blues, confectionnés au pénitencier d’Etat de Pendleton, dans l’Oregon. « Faits dedans pour être portés dehors », affirme la publicité glauque. En Italie aussi, des jeans et des t-shirts provenant du travail des prisonniers sont à la mode. La « WP lavori in corso » les distribue avec le slogan : « ces jeans sont fabriqués par de très mauvais garçons ».

J’invite au boycottage de ces produits, en avançant que l’argument de « celui qui est en prison » est un faux problème. Le problème réel reste l’exploitation esclavagiste à très bas salaires dans les prisons, l’infâme pillage et la désinformation développée effrontément pour des motifs publicitaires. La même urgence de boycottage sélectif vaut pour la population carcérale comme pour les différents produits provenant des autres endroits d’hyperexploitation des personnes, des animaux et la terre.

Le boycottage a une valeur stratégique pour le sabotage du capitalisme et de sa marchandisation, contre le consommisme sélectif destructif. Il a une haute valeur éthique pour la conscience et l’action quotidienne, vers une diminution radicale des marchandises et de la consommation du superflu. Boycotter signifie être moins complices et moins esclaves !

 

Oui, oui, dit Lucien l'âne aux colères froides comme l'hiver austral, Marco Camenisch a raison et il voit clair très tôt, me semble-t-il, il faut boycotter, il suffit en fait de diminuer sa consommation, de réduire ses achats, de dépenser moins et de refuser les produits qui sont faits avec de telles méthodes d'une indignité sans nom...

 

Les journées s’allongent et même le soleil veut s’insurger contre cet hiver froid et sombre. Les dernières heures de lumière sont avalées par la toccata et fugue du voyage. Montagnes, lac, métropoles, plaine et dans la pleine lumière du jour Novara à l’horizon. Nous sommes toujours nous trois. C’est le paquet nourriture – vestiaire qu’Annaberta et Renato veulent apporter chaque fois à Marcello. Pour Marco et son sens fort de l’amitié, c’est plus qu’un camarade de cellule. Il est resté fort frappé par sa solitude digne. C’est que celui qui n’a pas de parents ou d’amis extérieurs, ne peut jamais recevoir un modeste élément de confort. Puis, celui qui est dehors comprend mal la valeur et l’importance de ces petits grands gestes solidaires.

Nous attendons le direct Turin-Milan de 15 heures. Plaine, métropoles, lac et avec la lumière du crépuscule, les montagnes se referment autour de nous. Nous sommes là aussi dans les zones d’une humanité au crépuscule, où l’on ne pense pas aux rebelles en prison.

 

Novara, 25 mars 1994.

 

J’ai traduit du castillan un long texte du sous-commandant Marco, mon homonyme du Chiapas. Ce fut un travail qui m’a captivé et en deux nuits, je l’ai expédié. « Le vent de la rébellion, de la dignité, n’est pas seulement la réponse au vent imposé d’en haut, ce n’est pas seulement une réponse enragée, il porte aussi un nouveau projet, il signifie plus que la destruction d’un système injuste et opposé, il est surtout un espoir, l’espoir que la dignité et la résistance se transformeront en liberté et en dignité ! »

A un certain point, m’est venu l’écœurement en lisant à propos de la montagne. « Ce vent viendra de la montagne, déjà il croît sous nos arbres et conspire pour un monde nouveau, tellement neuf que dans le cœur collectif que l’anime, il n’est qu’une intuition ». J’ai pensé un peu désespéré à nos monts abandonnés par les gens qui ne ressentent plus leur appartenance et qui ne luttent plus pour les défendre. Au Chiapas, ils seront aussi mis à mal, mais ils s’appartiennent et ils veulent aller jusqu’au bout de leurs luttes. Ils ne combattent pas seulement pour leurs racines que, malgré tout, ils tiennent encore. « Quand la tempête sera finie, quand la pluie et le feu laisseront en paix la terre à nouveau, le monde ne sera plus un monde ; mais quelque chose de meilleur. »

 

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