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13 octobre 2008 1 13 /10 /octobre /2008 23:22

Tiens, voilà Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en se balançant d'un pied sur l'autre. Ça fait un bout de temps que je t'attends. Encore heureux qu'il ne pleut pas. Faut dire que j'étais venu tôt, comme je n'avais plus rien à faire, je me suis dit qu'ici je ne serais pas plus mal qu'ailleurs. Et de fait, je m'étais presque assoupi dans ce soleil qui me chauffait le dos...


Salut à toi, mon bon Lucien, tu as vraiment l'air endormi. Mais rien de tel qu'une petite sieste de temps en temps... Moi, j'en fais plusieurs par jour... Oh, pas bien longues, mais délicieuses et profondes; j'ai l'impression de glisser dans un un nuage de torpeur, de me couler dans une matière faite de tranquillité et de sourire... Un bonheur profond et je ne supporte que très mal qu'on l'interrompe. Je peux être n'importe où, peu me chaut. Quand l'envie me prend, je trouve toujours bien un lieu, un coin, un endroit, pour me laisser emporter et en quelque sorte, me ressourcer. Évidemment, il y a des lieux ou des circonstances qui s'y prêtent mieux que d'autres. Par exemple, si je voyage en train ou en auto ou en avion ou en bateau, sans doute aussi serait-ce le cas sur ton dos... Ce serait même mieux et plus sûr sur ton dos qu'au volant d'une automobile. Là, il vaut mieux que je m'arrête. Ce que je fais, d'ailleurs, quoi qu'il arrive... Comme on dit grâce à toi, si tu veux bien t'en souvenir : Mieux vaut un âne vivant qu'un lion mort. Car c'est bien toi, l'âne dont il est question dans cette sentence; toi et aucun autre, mon brave Lucien.


Merci de le rappeler... C'est bien toi, mon cher Mârco Valdo M.I., de révéler des choses aussi intimes et sensibles. Tu n'imagines pas comme ça me gêne qu' on me mette pareillement en exergue. Enfin passons... Je suis l'âne et au contraire du lion (d'ailleurs, il est de ces lions dont on préfère être éloignés, surtout, nous les ânes... Car ils ont une furieuse tendance à vouloir nous manger !), moi, je suis vivant, bien vivant et bon vivant, comme tu le sais. À ce titre, je suis un franc partisan de la sieste, moi aussi et il m'arrive même de dormir debout. Oh, rassure-toi, pas quand tu me racontes tes histoires... Là, comme tu le vois aisément, je tends les oreilles et si je les arque en forme de pavillons, de papillons ou de coquillages... C'est pour mieux t'entendre, mon ami Mârco Valdo M.I..



Bon alors, si tu commences à te réveiller, je vais te dire de quoi je vais te parler aujourd'hui. Mais je suppose bien que tu t'en doutes... Voyons voir, faisons un petit essai... Que crois-tu que je vais te raconter, de quoi je vais te parler ?


Si je pense bien, mon bon Mârco Valdo M.I., si je réfléchis à ce que tu m'as raconté ces derniers jours, il me semble que tu devrais revenir à Achtung Banditen ! Et tout spécialement, à l'histoire de Marco Camenisch... C'est une façon de tenir ta promesse, mais aussi d'empêcher de l'oublier dans sa geôle suisse.



Parfaitement, tu as bien résumé ma pensée?, dit Mârco Valdo M.I..


Cependant, dit Lucien l'âne en retournant brusquement pour se mordre à l'entrecuisses,... Ce sont les taons,tu sais, Mârco Valdo M.I., avec ce soleil, les taons sont difficiles. Cependant, il y a une question que je me pose depuis un certain temps et que je n'ai pas encore eu l'occasion de te poser. Si tu le permets...


Évidemment, que je permets...


Voici : tu racontes déjà depuis longtemps, l'histoire de Marco Camenisch... Mais, Mârco Valdo M.I., il y a tant de prisonniers dans le monde; pourquoi ne parles-tu pas des autres...


Tu as parfaitement raison, mon ami Lucien. Je raconte l'histoire d'un prisonnier particulier. D'abord, car comme je te l'ai dit, on m'a fait parvenir son histoire sous forme d'un livre en italien et que ma fille, ma propre fille, m'a demandé de le traduire pour qu'elle puisse le comprendre. Ce sont des choses qui ne se refusent pas. Telle est la première raison et la raison première. Mais on peut y ajouter d'autres raisons. Marco Camenisch est un prisonnier exemplaire et tu le verras encore plus au fil du récit. Ensuite, car c'est un prisonnier politique et sans doute, un des plus anciens prisonniers politiques et en plus dans deux pays différents. De plus, comme tu le vois, à la lecture du récit, il est resté combatif et très attentif aux autres. Lui, il nous parle des douleurs des autres, des combats courageux des autres... Tu verras aussi comment il va lutter en étant lui-même soumis à des conditions épouvantables, comment il va lutter pour qu'on améliore les conditions pour les prisonniers en général. Bref, c'est un type bien et qui n'a jamais trahi son propre camp. C'est assez remarquable quand on connaît tout ce que les États font pour vous faire abjurer... De vraies inquisitions étatiques. Il n'y manque que les bûchers (et encore... pendant combien de temps ?). Marco Camenisch n'a pas plus accepté d'être une balance ou un « repenti »; il n'a jamais accepté de se trahir lui-même... Comme tu le sais, ce n'est pas le cas de certains... Que la honte de leur destin les emporte jusque dans la décharge napolitiaine.... Et puis, comme tu vas le voir aussi, il continue aussi à se battre pour une préservation du monde alpin, pour la défense des paysans sans terre d'Amérique latine... En plus, il mène durement le combat comme tu vas le voir. Avec tout ça, on peut un peu le considérer comme un prisonnier qui incarnerait la lutte de tous les prisonniers politiques du monde... Tu vois, j'ai de bonnes raisons de raconter l'histoire de Marco Camenisch. Cela dit, mon cher Lucien, je te rappelle que la série Achtung Banditen ! a raconté l'histoire d'autres prisonniers et d'autres résistants... et qu'elle va continuer à le faire.


Oui, oui, je me souviens très bien de tout cela, dit Lucien l'âne aux poils si noirs et si drus qu'on les croirait taillés dans le roc. Je voulais seulement que tu t'expliques un peu à ce sujet. Voilà qui est fait. Et maintenant, le texte du jour, s'il te plaît.


Retour donc à l'été 1995, Marco Camenisch est toujours à la prison de Novara et ses problèmes de santé ne s'arrangent pas...Tu verras aussi qu'il prend à coeur la défense





Novara, 21 août 1995.


... Quel soulagement ! Hier, j’ai rêvé d’un voyage à bicyclette dans les montagnes bavaroises ( !), avec un ami très cher.

Les souvenirs me reviennent de quand je taillais l’herbe sur l’alpage avec la faux, avant que cet instrument de l’agriculture traditionnelle n’entre dans la clandestinité. Maintenant, pour les personnes abêties par le « progrès », il est presque obligatoire d’acheter ces ridicules et coûteuses machines pour tondre de ridicules parcelles d’herbe, vu que sous peu, plus personne ne sera capable d’exécuter une manœuvre à peine plus complexe que de pousser sur un bouton.

Mon genou blessé va très bien et je suis au troisième jour de jeûne désintoxiquant. Encore deux jours d’abstinence alimentaire et je recommence à manger « scientifiquement », pour avoir la tripe en forme et la digestion régulière. Je suis encore « empoisonné » de laideur et celui qui m’a vu ces 20 derniers jours, a dû penser à un Pitt-bull grondant – au moins.


Novara, 7 septembre 1995.


Les cheveux se dressent sur ma tête à entendre parler de « valorisation », de rationalisation, de tourisme et de viabilisation des Alpes. Par rapport à çà, mieux vaut mille fois l’abandon et la restitution à la sauvagerie.

Urbaniser les Alpes avec des bouteurs, avec destruction, anéantissement et aliénation du territoire, de son usage et de son habitat peut seulement signifier une plus grande exploitation du travail, de la main d’œuvre et des gains plantureux pour les habituels mafieux de l’économie.

Comptes en main, je voudrais voir si une série de travaux de sentiers et de restructurations utiles mais au profil et à l’impact environnemental bas ne sont pas plus économiques et plus rentables, même en postes de travail durables par rapport à ce qu’eux veulent combiner avec les milliards affectés aux entrepreneurs.

En deux semaines, avec 10 – 15 millions de lires, salaires compris, trois de nous, dont un bon maçon, et deux ou trois chevaux de trait, nous restructurons, douche comprise, un chalet qui sera une merveille. C’est-à-dire avec un dixième, si tout va bien, du coût d’une de leurs « restructurations » ou avec ce que coûte au contribuable un ou deux voyages en hélicoptère ou un demi-kilomètre d’électrification (seulement les poteaux, évidemment).


Novara, 13 septembre 1955.


Notre compagnon anarchiste tessinois Fiore, Fiorenzo Lanfranchi, s’en est allé le 9 août. A 37 ans, un infarctus l’a enlevé à son épouse Margherita, à Olek, leur bébé d’à peine 6 mois, au cercle des personnes proches de lui.

Objecteur face au service militaire en 1982, il commence son activité éditoriale, bien lancée à partir de 1988 et immédiatement bien connue et appréciée par le mouvement anarchiste italien. Qui ne connaît pas ses petits livres étroits et un peu allongés des éditons de L’Affranchi, excellents produits de l’art typographique et de propagande anarchiste ? Avec ses collections, présentant des auteurs valables mais jusqu’alors inconnus (par exemple Panizza, Sexby), proposant des textes importants d’auteurs connus ( par exemple Mühsam, Vaneigem, Bataille) et avec de nombreux textes politiques et de culture, la contribution de L’Affranchi à l’édition et la propagande anarchistes, à la diffusion culturelle en langue italienne, est d’une importance indubitable et précieuse.

Même dans le social et dans la marée montante de la barbarie, son engagement et sa lutte ne se développaient certainement pas dans les arrières commodes et tranquilles, mais dans le dur travail contre la marginalisation dans l’association Aiuto Aids, contre la toxicodépendance, contre la prison. Il constitua aussi avec d’autres compagnes et d’autres compagnons la Ligue Suisse des Droits de l’Homme.

Je n’ai pas eu l’honneur et la joie de connaître Fiore en personne. Mais je connais sa solidarité courageuse, quand il est venu à une audience de mon procès à Massa en 1992 et par son petit livre sur mon cas et sur la résistance antinucléaire en Suisse, édité, publié et diffusé par lui et d’autres compagnes et compagnons tessinois.

S’en est allé un mien, un nôtre frère et s’il s’en est allé déjà maintenant et de cette manière, c’est aussi parce qu’il ne s’est pas épargné, il s’est donné tout entier à la rébellion, à la lutte pour nos idéaux, pour un monde et une vie authentiques. Il a donné sa vie.



Novara, 15 octobre 1995.


J’ai lu « In ogni caso nessun rimorso » (en tout cas, aucun remords), le livre de Cacucci sur les compagnons, leurs compagnes et leurs aventures aux temps de Bonnot. Cela me semble un bon travail de tous les points de vue, même si au début, la présentation des compagnons comme des individus remplis de rancœur et de haine ne me plaît pas. Dans l’ensemble, cependant, cela disparaît presque par la représentation sympathique et correcte, cherchée sérieusement et débarrassée de cette mystification négative de celui qui est contre et de celle encore plus dommageable de celui qui mythifie la bande à Bonnot. Maintenant, Marcello est en train de lire le vivre et il en est fasciné, car il a aussi une biographie fort semblable…

Suite à différentes prises de bec, ils ont à présent refusé à Marcello la permission en attente d’une réponse sur la réduction de 90 jours de peine par année endurée. J’espère qu’il saisira l’instance en cas de nouveau refus, même si ainsi, il passera une autre année ou plus, mais il fallait s’y attendre.

Je demanderai pourtant ces 90 jours de libération anticipée et pour cela, je me suis mis en « observation », en entrant dans cette tarantella de « colloques » avec le psychologue et plus rarement, avec l’ « assistante sociale ». Ce sont un peu les « fourches caudines », mais je tenterai, même si je devrai faire des efforts pour ne pas dire ce que je pense d’eux et de leur rôle en termes de rupture. Je dois certainement reconnaître que le psychologue est une personne décente, discrète et qui facilite la relation.


Novara, 5 novembre 1995.


Je viens d’apprendre que sur les Alpes Rhétiques, la neige est tombée bas avec une moyenne climatique de 3 degrés sous zéro. Ici aussi, le froid est un peu piquant et on se serre dans nos chauds tricots de laine, tandis que les gardiens nous cassent les couilles avec des restrictions continues et stupides. Pour commencer, ils ont fait main basse sur nos affaires considérées en excédent ; ce doit être le nettoyage de Noël.

Disparus le deuxième réchaud, mes paniers considérés en trop et à moi, personnellement, ils ont pris une petite plante grasse et il a manqué que de rage, je ne prenne un « rapport ». Ensuite, dans la cellule d’un détenu pas trop intelligent, ils ont trouvé un couteau et ils en ont profité pour nous interdire la promenade commune. Maintenant, chaque étage a son passage séparé et dès lors, plus aucune rencontre avec les compagnons. Marcello est parti, déplacé au pénal, déclassifié et grâce à l’article 21, il a la perspective du travail extérieur.

Séparation douloureuse pour chacun et avec mille souhaits, joie et tristesse. Après tant de vie commune, nos routes se séparent.

... aujourd’hui, je « fête l’anniversaire » de ce jour maudit où deux simples policiers m’ont abattu.

...




Novara, 3 janvier 1996


Aujourd’hui, je commence une grève de la faim de protestation et je diffuse une déclaration qui dénonce les conditions d’invivabilité de la section spéciale de la prison de Novara.

Absence totale d’espaces récréatifs, d’activités sociales, d’espaces et de matériel d’éducation physique. On nous a concédé seulement quelques ballons pour jouer dans les petits passages communs de 12 x 12 m, recouverts entièrement de grilles, ou dans le champ sans grille de 12 x 24 m, pavé d’asphalte et de ciment. En outre, il est défendu de détenir – en cellule ou dans les locaux annexes accessibles – quelque instrument utile à des activités ludiques, manuelles ou de travail, à part des livres, du papier, des stylos et des crayons de couleur.

En dehors de la sécurité, cette « prison d’or » est construite avec un matériau de mauvaise qualité. Il pleut dans les cellules et la section, construite d’est en ouest, entourée de murs très proches et de panneaux, est constamment à l’ombre et toujours humide. Seules les cellules du premier niveau, tournées au sud, sont exposées au soleil. Dans le reste de la section, durant les longs mois d’hiver, on ne voit jamais le soleil, même dans les couloirs. Même la table fixe qui équipe les cellules est disposée en position inadaptée et à l’ombre.

La salle de visites est suffocante en été et glacée en hiver. Sur l’escabeau en ciment, entre les vitres de séparation latérales, l’espace pour s’asseoir suffit à une seule personne, nonobstant qu’à chaque visite, il peut y en avoir au moins trois admises. Il n’existe pas pour les visites un espace vert pour les enfants, pas d’espace pour une plus grande intimité. Toutes les deux heures, durant le changement de garde, sur le mur d’enceinte distant d’environ 10 mètres des cellules, des hurlements souvent démesurés ou la lumière du phare portable en pleine face, occasionnent la privation de sommeil. En dehors et en dedans de la section, il y a les fréquents essais d’alarme et les exercices à toute heure du jour et de la nuit.

Pour ce qui concerne la santé, les conditions de vie dans la section spéciale de Novara sont pathogènes. La visite médicale ordinaire est quotidienne, mais pour des visites aux spécialistes, cela va d’un mois à un mois et demi ; pour des radiographies et des analyses, les délais sont de trois semaines à un mois. Personnellement, pour un problème oncologique, j’ai même attendu 6 mois pour un TAC, un contrôle échographique et un an entier, pour avoir un diagnostic satisfaisant. Le secret médical n’existe pas ; les gardiens et le personnel de sécurité sont présents aux visites et même, en salle d’opération. Très peu de médecins sont disposés à agir en médecins et ne sont pas subordonnés à la couverture, aux besoins, aux boycottages, aux ostracismes, aux confusions et à l’incompétence de l’administration. Cela arrive à l’absurde d’un sac de plastique pour l’eau chaude refusé car « pas transparent ». Même les médicaments qui ne se trouvent pas dans la pharmacie conventionnée avec la prison sont refusés et pour un produit homéopathique d’une maison pharmaceutique connue, j’ai dû attendre environ quatre mois. Pareil pour une analyse détaillée des urines payante, après de dures batailles, tandis qu’un autre médicament m’a été refusé car « pas contrôlable » !

Le service dentaire est absolument insuffisant, le médecin est irrémédiablement surchargé de travail et les temps d’attente sont énormes et incertains. Il est évident que dans les conditions pathogènes d’humidité, de manque de lumière naturelle et d’horizons, de privations d’activités psychophysiques, sociales et des facteurs de stress massivement présents ici, tout service sanitaire serait impuissant. La règle est l’usage d’antibiotiques, d’antidouleurs, de psychotropes, utilisés seulement jusqu’à la rémission des symptômes.

Je pourrais ensuite parler de mille autres choses. Des cellules aux espaces de socialité restreints qu’ils nous concèdent ou des paquets de vivres, des quelques minutes pour de rares téléphonades aux parents, des tabassages et des luttes entre les détenus pour élargir les espaces vivables.

En 1992, durant un temps très bref, avec la loi sur les enquêtes Scotti-Martelli, les espaces et les vues ont été éliminés. La section spéciale devint l’antichambre de Pianosa et de l’Asinara, prisons-tortures pour détenus soumis au plus récent état d’urgence où, pendant un an, reprirent les mauvais traitements et les tabassages avec même des conséquences mortelles.

Les timides et civiles frémissements de 1992-1993 dans toute l’Italie, apparues dans le sillage de la saison de protestations contre le durcissement du régime carcéral, le sabotage des politiques de réinsertion, la surpopulation et le problème de l’abandon sanitaire, n’eurent aucun effet ici à Novara. La section se remplit et la relative homogénéité des détenus change. A présent, l’étage est encombré et nous sommes environ 60, très hétérogènes comme « appartenance » à des groupes spécifiques quant à la durée des peines et un grand nombre sont très proches de leur libération ou en attende de jugement. La majorité est d’origine méridionale.

Il y a quelques mois, avec la venue d’un haut dirigeant militaire à forte vocation de bourreau, à présent disparu de la circulation, a commencé un travail de durcissement disciplinaire systématique tant vis-à-vis de la garde que des détenus. Depuis lors, on vit des contrôles plus obsessionnels, on augmente les privations d’objets modestes mais importants, enlevés des cellules, et les petites provocations annexes.

La découverte, qui suscite de forts soupçons d’une provocation orchestrée, de deux canifs dans une cellule a causé en plus du contrôle manuel quand on quitte sa cellule et qu’on y revient après la promenade, l’usage d’un détecteur de métal. On nous a refusé la possibilité de rencontrer durant les heures de promenade les détenus des autres étages.

Le « dialogue » avec les cadres dirigeants ou bien est absent ou tout à fait inutile ; le rapport est paternel-répressif, caractérise par des chantages et des menaces d’aggravations ultérieures et d’interdictions d’accès aux facilités. Le tout enrobé de vagues promesses jamais tenues. A la volonté quasi-totale d’isolement vis-à-vis de l’extérieur et à présent même de l’intérieur, correspond l’inefficience et la quasi-absence d’un service social, trop soumis à l’appareil de sécurité.

La magistrate de surveillance, une de la jeune génération, n’a aucun pouvoir effectif dans la tutelle des prisonniers, dans le respect de la « dignité de la personne »é, comme l’a affirmé Scalfaro, ou pour garantir « la peine détentive qui répond à une conception civilisée et digne d’un état de droit », comme l’a répété Dini à Verona, à la fête de la police carcérale.

Dans les faits, ce type de magistrat est coincé entre l’enclume du pouvoir des polices et le marteau de la magistrature régionale de surveillance. Il ne faut donc pas s’étonner si le rejet de nombreuses requêtes pour bénéficier des avantages prévus par la loi est motivé par l’absurde jugement d’une « collaboration insuffisante aux activités de réinsertion ».

Il est hors de doute que les conditions détentives dans cette section en correspondent pas aux critères minimums d’humanité, à la sauvegarde de la dignité et de l’intégrité psychophysique des détenus et de leurs proches.

Par ma grève de la faim, je veux me solidariser avec les compagnes et les compagnons du tissu solidaire anarchiste, auquel j’appartiens, face à la persécution et les intimidations systématiques de la part des appareils répressifs. Contre les très nombreuses perquisitions à l’intérieur et en dehors de la prison, contre l’absurde et infâme montage policier, contre la condamnation émise par les massmédias et le lynchage juridique, effectifs en ce qui concerne la théorie de la séquestration Silochi, l’association abusive avec tant de bandes armées, de rapineries, de séquestrations de personnes, d’attentats à des installations de nocivité publique, des homicides et autres.

Les individus concernés, y compris ceux qui sont détenus, ne sont pas accusés de faits objectifs, mais bien incriminés pour leur refus radical de toute exploitation et toute domination et surtout, pour leurs liens de solidarité avec ceux qui sont en prison.

Contre toute peine de mort immédiate ou différée, contre toute torture, contre toute exploitation, toute oppression et tout anéantissement, contre toute domination et tout autoritarisme, en solidarité avec tous les êtres, personnes, minorités ou majorités, peuples en lutte pour la survie, la dignité et l’autodétermination.


Terra e libertà !


...


Novara, 21 janvier 1996.


Aujourd’hui, après 18 jours, j’interromps ma grève de la faim. Il est clair que par sa durée réduite, mon initiative est restée plutôt symbolique. Ce n’est pas le cas, par contre, de la contribution bien réelle et décisive donnée de l’extérieur par la mise en évidence publique du problème de l’invivabilité de la section spéciale de Novara.

Comme prévu, le bas niveau de solidarité et de combativité de notre section a réduit fortement les limites de cette lutte. Uniques exceptions, le jeûne solidaire de 7 jours du compagnon anarchiste Christos et une abstention de nourriture de 2 – 3 jours à l’étage où je me trouve « habiter ». A cette occasion, les grévistes ont fait tenir à la direction un document où ils revendiquent un traitement plus humain et plus adéquat au prétendu principe de réinsertion, un écrit bref et semblable à ma dénonciation. La volonté des rates disposés à la lutte a été cependant détruit par le désintérêt général et carrément, par l’obstacle du nombre.

A part les premiers jours en isolement, pour le reste, mon jeûne s’est déroulé sans pressions et méchancetés notables de la direction. J’étais dans ma cellule habituelle avec la porte blindée fermée et l’espion ouvert et j’ai vérifié encore une fois combien la méconnaissance de la Constitution, des codes et des droits civils de la part des détenus et du personnel de sécurité peut entraîner des mesures injustifiées et arbitraires dans l’ensemble de la prison. Dans ce cas, il s’agit de l’obligation présumée de la visite médicale. Après une explication initiale animée, contradictoire et épuisante avec le responsable sanitaire, je me suis ensuite volontairement soumis à la mesure de mon poids et de ma tension. Avec la sensation d’avoir fait ce que je pouvais et la certitude d’avoir stimulé une bonne solidarité extérieure, je terminai sans regret cette lutte. Si dans le futur, il doit y avoir des améliorations, ce seront le temps, le cœur et la force de celui qui, maintenant, est devenu encore plus conscient et plus informé des conditions de vie dans la section spéciale qui l’auront imposé. Avec l’intention de continuer à élever la voix contre toute injustice et contre infamie, rempli d’amour, je remercie les compagnes, les compagnons et indistinctement, toutes les personnes qui ont exprimé leur solidarité.

Avec amour et avec rage.



Novara, 28 janvier 1996.


Je termine en allemand la version d’un excellent opuscule français. Jours épuisants de travail, mais aussi de grande énergie.

Il faut dire que mon jeûne a soulevé un peu de poussière, vu que j’ai reçu la visite de deux femmes parlementaires du P.D.S. Et ensuite, j’ai appris hier qu’un deuxième dentiste est entré en service et que cette permission a été accordée par le Ministère avant même mon jeûne ? Peut-être, pourtant, à en juger par une réflexion du directeur, mon précédent article, publié dans Fogli Sensibili (Feuilles sensibles) au sujet de la santé ici à Novara, y a contribué. Une intervention qui a certainement dérangé.

Chaque jeûne est chaque fois un massacre physique, PAS à cause de la faim qui, en ce qu’elle désintoxique, est seulement de la santé, mais par la masse de travail que chaque grève entraîne d’écrits, de contrinformations et d’expéditions d’enveloppes.














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12 octobre 2008 7 12 /10 /octobre /2008 22:17

« Je suis Sandokan, je suis Sandokan, je suis le Tigre de Malaisie et je vais te trouer avec mon kriss... »


Au secours, au secours, il est devenu fou... dit Lucien l'âne en cavalant loin de son ami Mârco Valdo M.I..




Mais enfin, Lucien, mon ami l'âne, n'aie pas peur ! Tu vois bien que je joue. Je n'ai pas de kriss malais à la main et je n'ai pas du tout l'air d'un tigre. Je faisais juste ce que font les petits garçons (d'accord, je n'en suis plus un... Quoique...) pour se distraire. Bref, je jouais, je me prenais un instant pour un héros de roman. Je me voyais sur les mers du Sud, dans les îles, dans une forêt au bord d'un fleuve immense et je poursuivais un méchant homme qui venait d'enlever la bien-aimée d'un ami.


Ce sont de bien curieux jeux que vous avez-là, vous autres, dit Lucien l'âne en revenant d'un pas lent et mesuré. Ce sont de bien curieux jeux; chez nous les ânes, on joue à la course, on fait des sauts... mais on ne rêve pas de s'assassiner ainsi.


Admettons pour les ânes. Mais Lucien, je te rappelle que ton enfance, tu l'as passée en humain, dit Mârco Valdo M.I.. Tu n'étais pas un ânon, tu étais un garçon. J'admets que c'était bien avant Sandokan. Mais dis-moi, vous ne jouiez pas à la guerre, à poursuivre des ennemis imaginaires, à vous battre contre les fantômes. Je comprends bien que tu ne pouvais pas rêver d'être mousquetaire du roi, cow-boy, croisé, corsaire ou pirate des Caraïbes... Mais tu ne feras pas croire que tu ne rêvais pas de chasser l'ours, de poursuivre des loups ou de transpercer l'un ou l'autre ennemi d'une flèche ou d'une lance bien acérée.


D'accord, je devais bien avoir de pareilles idées, mais, crois-moi, Mârco Valdo M.I., je suis âne depuis si longtemps que je ne m'en souviens plus trop bien. Mais enfin, pourquoi criais-tu ainsi ? Que vient faire ce Sandokan, dont je n'ai jamais entendu parler, dans notre histoire et au fait, qui est-il, d'où sort-il ?


Et bien voilà, dit Mârco Valdo M.I., Lucien mon bon ami, ouvre bien tes oreilles, car je vais te raconter un peu qui est Sandokan et pourquoi tu ne le connais pas. C'est l'objet-même du commentaire que j'ai émis à son sujet en présentant sur le fameux site Canzoni contro la guerra, la traduction d'une canzone intitulée « Et moi, j'étais Sandokan ». Car vois-tu, tu l'as peut-être oublié, mais c'est le jour des canzones.


Oui, oui, dit l'âne tout émoustillé, je sais que c'est le jour des canzones. Ce qui veut d'ailleurs dire qu'il y en a au moins deux. Dès lors, quelle est la deuxième canzone que tu vas me proposer aujourd'hui....


D'accord, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I., mais procédons avec ordre et méthode. Revenons à Sandokan et à ce titre étrange : « Et moi, j'étais Sandokan ». Dis comme ça, on pourrait croire, tu pourrais croire que c'est une chanson pour enfants, une chanson qui raconte une dispute amicale : tu es James Brook, le Rajah blanc et moi, je suis Sandokan, le Tigre de Malaise... Question de fixer les personnages du jeu... Je suis Sandokan, signifiant par là que je suis le Prince Sandokan, le célèbre corsaire, un combattant formidable, courageux, inconscient, prêt à tous les risques pour vaincre, sans pitié pour mes ennemis, mais aussi, généreux, fidèle en amitiés, beau, héroïque, téméraire, sans peur....


Et bien oui, avec tout ce que tu m'en as dit, mon ami Mârco Valdo M.I., je crois bien que c'est ça.


Mais, ce n'est pas ça du tout, mon cher Lucien. En fait, il y a quand même un rapport avec le côté héroïque de Sandokan. Car c'est un nom de guerre, un pseudonyme tel qu'on en choisissait dans la résistance pour se protéger, pour cacher son identité réelle à l'ennemi. En fait, c'est une histoire d' « Achtung Banditen ! ». Tu te souviens sans doute, que Carlo Levi avait des faux papiers au nom de Carlo Carbone, que Rosario Bentivegna était Paolo dans les GAP de Rome et que çà lui a sauvé la mise plus d'une fois... Et bien, ici, dans cette chanson, celui qui chante dit : « Et moi, j'étais Sandokan... », souvenir de guerre.



Ah, je comprends mieux ce que vient faire ce Sandokan . Et l'autre canzone, elle parle de quoi ?


Celle-là, mon cher Lucien, elle parle de nous, de toi, de moi, des gens, de l'histoire. Je veux dire de l'Histoire avec un grand H. Elle est fort intéressante, tu sais. C'est évidemment un sujet difficile, un sujet qu'on n'a pas l'habitude d'aborder en chanson, c'est quasiment une affirmation théorique... Même si comme tu le verras, elle est très concrète. En somme, c'est une canzone qui s'adresse à l'intelligence des gens, qui s'adresse aux gens pour leur dire: attention là, ne vous laissez pas endormir. L'histoire, c'est vous, c'est nous, ce n'est pas l'affaire des seuls puissants, de ceux qui nous ont volé notre pouvoir, qui l'ont accaparé, qui s'en sont fait une spécialité, qui veulent nous faire croire que ce sont eux les gens importants, eux qu'il faut révérer et écouter, car ils savent, car ils sont nos maîtres, qu'ils sont au pouvoir, qu'ils tiennent les rênes et que nous, en réalité, nous ne sommes que des pions, des presque riens...

Une bonne chanson... Tu verras.


Alors là, Mârco Valdo M.I., on est loin de ces chansons sirupeuses qui nous content les affaires intimes d'une demoiselle ou d'un monsieur ou des deux. Tu sais le genre : il est parti, je pleure, je suis triste, il revient, je suis heureuse, je suis content ou bien, je le sens bien, il me tiens, je le tiens, il vient, il va venir, il reviendra....Tu sais ces chansons au décor simpliste : le ciel est bleu, la mer est verte...Tu sais bien tout ce fatras qu'on déverse à longueur d'années... Cela dit, il y a de bonnes chansons d'amour, il y a de belles chansons qui parlent de ce qui arrive chaque jour, il y e a de très bien qui racontent des morts ou de déceptions amoureuses...


Mais bon sang, Lucien, tête d'âne, tu as parfaitement raison. Il y a plein de belles et bonnes chansons qui racontent mille choses différentes. Et c'est très bien ainsi, mais comme tu vas le voir, il est possible de dire des choses difficiles et fortes par le canal de la canzone. Et maintenant, allons-y. Comme je t'ai dit, je commence par le commentaire sur « Et moi, j'étais Sandokan.... »


Et moi, j'étais Sandokan



Chanson italienne – E io ero Sandokan – Armando Trovajoli

Version française – Et moi, j'étais Sandokan – Marco Valdo M.I. – 2008


Sandokan est un de ces héros paradoxaux. Un des paradoxes culturels, qu'on s'explique mal, a priori. En effet, pour les Italiens et depuis plus d'un siècle Sandokan est un personnage -clé de l'enfance; son nom suffit pour évoquer l'aventure, les combats à l'épée, les tigres et les mers du Sud. C'est le héros par excellence, à l'égal de D'Artagnan , de Rocambole, du Bossu... pour les gens de culture française. Et précisément, pour les gens de la culture française pourtant voisine de l'italienne, Sandokan, le tigre de la Malaisie, est quasi-inconnu, et que dire alors d'Emilio Salgari, l'auteur de « Les pirates de Malaisie », titre générique des romans du « Tigre », série de romans commencée en feuilleton en 1883 et finie en 1911.


Pour l'édification de la culture française, on dira succinctement qu'Emilio Salgari est né à Vérone en 1862 et mourut à Turin en 1911.

Une dernière chose à propos de Salgari, qui partagea ce destin - avec Dumas, par exemple - d'enrichir ses éditeurs en étant quant à lui dans un état de quasi-pauvreté, obligé de produire roman sur roman pour subsister et faire subsister sa famille (sa femme Ida et ses quatre enfants).

Il se suicidera le 25 avril 1911 en laissant entre autres, une lettre à ses éditeurs :

« À mes éditeurs :

À vous qui vous êtes enrichis sur mon dos en me maintenant moi et ma famille dans une demi-misère continuelle ou pire encore, je demande seulement qu'en compensation des gains que je vous ai donnés, vous pensiez à mes funérailles. Je vous salue en cassant ma plume.

Emilio Salgari. »


Il y a d'ailleurs une série de films et de chansons évoquant Sandokan.


Mais celui-ci, celui de cette chanson-ci, s'il est guerrier, s'il combat, ce n'est pas dans les mers du Sud, ce n'est pas dans une guerre imaginaire et ce n'est pas pour faire gagner de l'argent à des éditeurs. Le Sandokan de Trovajoli est le pseudo d'un résistant, d'un' partigiano, d'un de ceux qui marchaient dans les nuits sans lune et qui faisaient crier aux SS : « Achtung Banditen ! ».

Ce n'étaient pas des héros de papier et la belle qu'ils allaient délivrer s'appelait : Liberté !


Mais celui-ci, celui de cette chanson-ci, s'il est guerrier, s'il combat, ce n'est pas dans les mers du Sud, ce n'est pas dans une guerre imaginaire et ce n'est pas pour faire gagner de l'argent à des éditeurs. Le Sandokan de Trovajoli est le pseudo d'un résistant, d'un' partigiano, d'un de ceux qui marchaient dans les nuits sans lune et qui faisaient crier aux SS : « Achtung Banditen ! ».
Ce n'étaient pas des héros de papier et la belle qu'ils allaient délivrer s'appelait : Liberté !


«Nous marchions
avec l'âme à l'épaule dans les ténèbres... »

Ils avaient pour devise : Ora e sempre : Resistenza !

Elle est toujours d'actualité plus soixante ans plus tard.




Et moi, j'étais Sandokan


Nous marchions avec l'âme à l'épaule

dans les ténèbres là-haut

mais la lutte pour notre liberté

en chemin nous éclaira.


Je ne savais pas quel était ton nom

Je ne pouvais pas dire quel était mon nom

Ton nom de bataille était Philippe

Et le mien était Sandokan.


Nous étions tous prêts pour la mort

Mais nous ne parlions jamais de la mort

Nous disions du futur

si le destin nous sépare

le souvenir de ces jours

nous réunira tordeuse.


Je me souviens qu'ensuite vint l'aube

et puis d'un coup quelque chose changea

Le lendemain était venu et la nuit était passée

là-haut dans le ciel, le soleil

se levait dans la liberté.


Nous étions tous prêts pour la mort

Mais nous ne parlions jamais de la mort

Nous disions du futur

si le destin nous sépare

le souvenir de ces jours

nous réunira toujours.


Je me souviens qu'ensuite vint l'aube

et puis d'un coup quelque chose changea

Le lendemain était venu et la nuit était passée

là-haut dans le ciel, le soleil

se levait dans la liberté.




L'Histoire



Chanson italienne – La Storia – Francesco De Gregori – 1985

Version française – L'Histoire – Marco Valdo M.I. – 2008


L'histoire, c'est nous, que personne ne s'en offense,

Nous sommes ce champ d'épis sous le ciel.

L'histoire, c'est nous, attention

Que personne ne se sente exclu.

L'histoire, c'est nous,

Nous sommes ces vagues sur la mer,

ce bruit qui rompt le silence,

ce silence si dur à mastiquer.

Et puis, ils te disent : « Tous sont égaux,

Tous volent de la même façon. »

Mais c'est seulement une manière de te convaincre

de rester enfermé chez toi quand vient le soir.


Pourtant, l'histoire ne s'arrête pas devant un portail

L'histoire entre dans les pièces, elle les brûle.

L'histoire, c'est nous,

C'est nous qui écrivons ses lettres,

C'est nous qui avons tout à gagner,

Tout à perdre.


Et puis, les gens,

car ce sont les gens qui font l'histoire,

Quand il s'agit de choisir et d'aller,

tu les retrouve tous avec leurs yeux ouverts,

qui savent très bien quoi faire.

Ceux qui ont lu des millions de livres,

et ceux qui ne savent même pas parler.

Et c'est pour cela que l'histoire donne des frissons,

car personne ne peut l'arrêter.



L'histoire, c'est nous

Nous sommes pères et fils,

C'est nous, bella ciao, qui partons.

L'histoire n'a rien caché,

L'histoire ne passe pas la main.


L'histoire, c'est nous

Nous sommes ce plateau de grains.

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10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 22:15
Monsieur Tout-Blanc
Entre nous dites, rappelez-vous
Il n'y a pas longtemps
Vous vous taisiez...


Tu te souviens, Lucien, mon bon ami l'âne à la mémoire plus grande que celle de l'éléphant, de ces « Achtung Banditen ! » qui avaient fait sauter tout un détachement de la SS dans la via Rasella en plein centre de Rome en 1944. Ce fut là un moment fort dans l'histoire de la Résistance romaine et même, européenne.


Évidemment que je m'en souviens, dit Lucien l'âne. Crois-moi, mon cher Mârco Valdo M.I., ce n'est pas quelque chose que je pourrais oublier. D'autant que c'était le récit fait par un des protagonistes, et que d'une certaine manière, on a ainsi pu ressentir – au moins en partie – ce que devait être le sentiment, la sensation... je ne sais trop comment dire, la perception d'un de ceux qui étaient engagés dans ce combat mortel. Ce n'étaient pas ces quelques lignes que l'on trouve généralement dans les livres d'histoire. Grâce à ce récit, j'ai mieux compris et les scrupules et les mobiles de ceux qui prennent la décision d'attenter à la vie d'autrui.


De fait, Lucien l'âne au cœur de lumières, dit Mârco Valdo M.I., tu parles d'or, je veux dire : tu as raison, d'autant que parmi ceux qui ont mené cet attentat, il y avait un certain nombre d'intellectuels et que tous – ou presque – étaient des militants politiques qui avaient une grande conscience du combat qu'ils menaient, des risques qu'ils courraient et des risques qu'ils faisaient courir aux autres. Et il te souviendra que l'auteur de ce récit, c'est-à-dire celui qui a conduit la charge de mort au milieu des SS, était lui-même étudiant en médecine, c'est-à-dire un futur médecin et donc, un disciple d'Hippocrate dont le principal souci était de sauver – autant que faire se peut – les hommes de la mort. Il y avait donc là un substrat solide pour une prise de conscience morale.


Personnellement, dit Lucien en redressant la tête d'un geste énergique, je ne vois pas de difficulté majeure à résoudre le dilemme apparent qu'il y a à choisir entre le choix de vie du médecin et le combat mortel mené par le résistant. En fait, c'est le même choix. Je m'explique : le médecin confronté à une maladie doit user de toutes ses possibilités pour protéger, aider, sauver son patient. Le résistant, l'activiste... est en quelque sorte un médecin social, un médecin à l'échelle d'un groupe, d'une communauté, d'un pays, d'une classe sociale, d'une société, etc... Il est d'une certaine manière dans la même position que le médecin confronté à une épidémie ou à un mal à l'échelle humaine; le seul problème – et je t'accorde qu'il est de taille – c'est que le vecteur de la maladie, ce sont des hommes. Dès lors, on peut, en effet, hésiter à pratiquer des mesures chirurgicales ou d'utiliser des « antibiotiques »... C'est l'éternelle question du mal le plus grand et du côté où l'on se trouve, du côté où l'on choisit de se trouver – serait plus juste.


Lucien, c'est tout à fait exact. C'est là une question centrale qui finit par se poser un jour ou l'autre à tout être humain. Sans aller jusqu'à assassiner un détachement de SS – on y reviendra – il me paraît que se pose la question de combattre ceux qui rendent malade la vie et la société humaine. Ceci impose évidemment des choix, impose de savoir de quel côté on souhaite se placer. Maintenant, pour ce qui est d'assassiner des SS, évidemment, les choix sont simples. Ils étaient l'incarnation de ce que Bertolt Brecht appela la « bête immonde ». C'était une simple question de prophylaxie. Ils avaient quand même quelques de millions de morts à leur actif.


Oui, oui, dit l'âne Lucien en secouant la tête, il n'y avait pas à hésiter... si et quand on en avait la possibilité... Mais dis-moi, Mârco Valdo M.I., quelle fut la suite de cette histoire ? J'imagine que les Allemands n'allaient pas rester sans réaction...


Justement, c'est de celle-ci que je vais te parler aujourd'hui. Sais-tu, mon bon ami Lucien, ce que sont des représailles ? Et plus surprenant encore, il y aurait un droit de la guerre où elles seraient – sous certaines conditions – disons, admises. Tu peux trouver cela aberrant qu'il y ait un droit de la guerre, c'est comme s'il y avait un droit de l'assassinat. Bref, comme si on disait aux assassins professionnels, vous pouvez tuer, mais en respectant certaines formes. Mais même en respectant les formes, c'est toujours un massacre. Dans le cas des résistants, la chose est vue sous un autre angle. On n'est quand même pas forcément obligé de se laisser attaquer, écraser, violenter... sans se défendre et sans tenter de chasser « l'invasor », ou l'oppresseur, ou l'exploiteur... Sans résister, y compris en usant de la force, de la ruse... Par ailleurs, on sait d'avance que toute action de défense va entraîner de la part de l'autre partie (ici, les SS, les nazifascistes) des représailles, des mesures renforcées d'oppression... Mais faut-il pour autant renoncer à se défendre et à se débarrasser de ces malfaisants ?



Fosse Ardeatine
"Représailles" : 335 assassinés


Je pense bien, dit Lucien l'âne qui en a vu d'autres depuis le temps. En somme, que veux-tu dire ? Qu'il ne faut pas résister sous prétexte que ça dérange l'ennemi ? Sous prétexte qu'il deviendrait encore plus méchant ? Crois-moi, c'est une position absurde que de se résigner. Je ne dis pas qu'il faut jouer aux kamikazes, je ne dis pas qu'il faut foncer pour foncer, je dis qu'il faut agir mais en tenant compte de ses propres capacités d'action... mais à partir de là, tous les moyens et tous les moments sont bons. Voilà mon opinion.


Je la partage complètement... Cependant, restons-en là, pour l'instant, mon bon Lucien, si tu le veux bien. Que je te fasse connaître la suite du récit de Rosario Bentivegna.


L'état d'isolement dans lequel nous vivions nous empêcha de nous rendre compte du bouleversement qui avait frappé les autorités allemandes. Dans la ville, tout semblait tranquille, le bruit des représailles ne suinta qu'une heure après que les Allemands ne les aient menées à leur terme. Avant même que ne fussent passées 24 heures depuis l'attentat et sans qu'aucun avis ou communication de fut donné à la population et aux forces de la Résistance, les Allemands commencèrent à tuer aux Fosse Ardeatine 335 Italiens.

Pour nous, le 24 mars se passait sans événement particulier.

Avec les Cortini, Carla et moi avions quitté les amis juifs qui nous avaient hébergés et – d'accord avec le Commandement – nous décidâmes de retourner à la cantine de Duilio, qui était, sans aucun doute, moins dangereuse que la maison de nos hôtes. La ville, durant cette journée, gardait son calme stupéfié et peureux des jours précédents, triste et pesant,malgré le soleil de ce début de printemps.

Ni à nous ni à la majeure partie des Romaines, l'atmosphère de ce 24 mars ne laissait deviner la tragédie qui se déroulait entretemps entre la via Tasso, Regina Coeli et les Fosse Ardeatine. Des prisonniers politiques, des Juifs, des hommes innocents payèrent durant ces heures l'honneur d'être Italiens et de ne pas être fascistes.

Le Commandement allemand – nous le savons par les procès et les mémoires – avait perdu son calme et, sans céder aux réquisitions apocalyptiques d'Hitler, avait décidé que faire.

La nouvelle d'éventuelles représailles, parvenue au Vatican le 24 mars à 10 h 15, n'amena pas le Pontife qui régnait alors ou ses informateurs à intervenir auprès des autorités nazies pour obtenir des informations et empêcher le massacre ou modifier de quelque manière la criminelle décision du Commandement allemand.

Kappler, qui avait en quelques heures mis en place le massacre et était opposé à son exécution dès 2 heures de l'après-midi du 24 mars, ne voulut pas l'annoncer aux Romains. Plus tard, Kesselring expliquera son comportement par sa préoccupation que la Résistance romaine aurait pu prendre des initiatives politiques ou militaires pour empêcher ce nouveau crime.

L'assassinat fut accompli, donc, avant que n'en fut donnée la nouvelle à la population. Dans des circonstances similaires en Europe, les nazis n'invitèrent publiquement quasi-jamais les activistes à se présenter avant de déclencher des représailles; à Rome aussi, leur intérêt les porta à agir de la façon la plus vile et la plus cruelle, non seulement en raison de la peur confessée par Kesselring, mais aussi car ils volaient frapper et terroriser toute la ville qui, en bloc, s'était refusée à la collaboration et résistait activement.

Pour les nazis, les ennemis n'étaient pas seulement les partisans, mais toute la population romaine qui était la matrice des partisans.


Panorama romain


Nombre de fois, depuis ces jours-là, nous nous sommes demandé – ou on nous a demandé – ce que nous eussions fait si l'ennemi avait accepté nos vies en échange de celles de nos camarades qui se trouvaient dans leurs prisons.

Il est trop facile – ou trop difficile – de répondre a posteriori. Il est probable que face à la menace stupéfiante de ce crime, l'un de nous, ou peut-être tous, nous aurions préféré mourir à la place des Martyrs des Ardeatine. Il est vraiment difficile de dire « après », si nous nous serions spontanément présentés ou si on aurait attendu qu'on nous en offre d'abord l'opportunité.

La mort de centaines d'hommes, liés à nous par la lutte et pour lesquels nous étions déjà prêts à mourir, ou d'innocents, coupables seulement d'être des Juifs, ou des carabiniers, ou qui avaient eu la malchance de se trouver en prison ce jour-là, aurait pu provoquer chez certains, nombreux, peut-être chez nous tous, un tel bouleversement de la conscience qu'il en perde de vue le comportement juste. Aujourd'hui, nous savons qu'il était de notre devoir de ne pas nous présenter à un appel de l'ennemi qui nous eût offert la vie des otages en échange de la nôtre; nous savons aussi que nous aurions déclenché une bataille furieuse, au risque d'en mourir tous, pour arracher à l'ennemi les victimes qu'il avait déjà désignées. Nous aurions certainement obtenu l'appui de tous les Romains et en particulier, des proches et des amis des emprisonnés, les victimes les plus probables du massacre menaçant. C'était une expérience que les Allemands avaient déjà expérimentée à Rome au Moyen-Âge; Kesselring se montra plus avisé que Barberousse, même s'il savait que le pape Pacelli1, régnant du temps de l'Europe de Hitler, était bien différent du fier pontife Alexandre III2.

Pour toutes ces raisons, nous ne fûmes pas invités à nous présenter et les nazis, accomplirent leur crime en silence avec la complicité de ceux qui, en ayant été informés avant que ça n'arrive, ne le dirent pas à tout le monde.



« Dans l'après-midi du 23 mars 1944, des éléments criminels ont commis un attentat en lançant des bombes contre une colonne de la police allemande en transit par la via Rasella. Suite à cette embuscade, trente-deux hommes de la police ont été tués et autant blessés. Cette vile embuscade fut exécutée par des communistes-badogliens. Les enquêtes sont encore en cours pour déterminer jusqu'à quel point ce fait criminel peut être attribué à l'incitation des Anglo-américains. Le commandement allemand est décidé à briser l'activité de ces bandits scélérats. Personne ne pourra saboter impunément la collaboration italo-allemande récemment affirmée. Le commandement allemand a pour cela ordonné que pour chaque Allemand assassiné dix criminels communistes-badogliens seront fusillés. Cet ordre a déjà été exécuté. »

Nous lûmes cela le 25 mars 1944 à midi, sur le Messaggero qui venait de sortir et que nous avions acheté dans la via del Tritone, presque au coin de la via Rasella.

La sentence était déjà exécutée : des centaines de nos camarades partisans, conscients, avaient été exécutés avec quelques innocents. Nous cherchâmes à prendre immédiatement contact avec notre commandement; il nous semblait qu'un tel crime ne pouvait rester impuni. Nous pensions, et le commandement des GAP fut d'accord avec nous, que nous aurions dû lancer immédiatement notre riposte. Les Allemands devaient savoir que les représailles ne nous étoufferaient pas et qu'à Rome, comme dans d'autres pays d'Europe, leur férocité était seulement un moyen de centupler leurs ennemis.

Il nous fut demandé si nous aurions été capables de répondre à l'assassinat des « 320 »3 par u acte de guerre semblable à celui de la via Rasella. Effectivement, nous avions déjà mis au point une action – pourtant fort risquée – contre un camion qui transportait le corps de garde de la Gestapo de Regina Coeli à la caserne et vice-versa. Nous avions déjà attaqué ce détachement devant la prison de Regina Coeli , en décembre, sans toutefois le détruire.

Les Allemands n'avaient pas modifié leurs horaires, mais depuis lors, il était impossible d'attaquer le détachement en face de la prison comme nous l'avions fait la première fois, car, lorsqu'arrivait la relève de la garde, nos ennemis prenaient le contrôle de la placette qui surplombait l'entrée de Regina Coeli à partir de laquelle nous avions conduit l'action précédente. Il fallait dès lors attaquer le camion en mouvement. Cela se révéla difficile car sur le véhicule, les Allemands se tenaient, pendant tout le trajet, avec leurs fusils-mitrailleurs pointés vers l'extérieur. Nous avions étudié deux endroits d'où les attaquer : un se trouvait sur le lungotevere Sangallo, face à la place dei Fiorentini, où entre autres, avait habité, avant d'être fusillé, Guido Rattoppatore; l'autre était la place Tassoni qui l'élargissait vers le corso Vittorio, près du pont où débouchaient de nombreuses rues et ruelles et où – nous l'avions noté – les allemands ralentissaient l'allure.



Rome : Il Tevere - le Tibre


Nous choisîmes la place Tassoni comme champ pour notre nouvelle bataille. L'attaque, comme je l'ai dit, se présentait comme particulièrement risquée pour diverses raisons. D'abord, en raison de l'extrême prudence, la véritable inquiétude même, avec laquelle les nazis se déplaçaient. Il ne faut pas oublier que nous avions déjà frappé fortement précisément ce détachement et que, du reste, depuis déjà de nombreux mois, mais surtout depuis la via Rasella, les Allemands se déplaçaient à travers la ville avec leurs armes pointées et prêtes à tirer. En outre, le camion parcourait son chemin à une vitesse soutenue, et donc, comme l'attaque devait être menée de différentes endroits de la place, chacun de nous était exposé à nos propres coups en plus de la réaction de l'ennemi.

Cela peut paraître étrange, mais véritablement nous ne nous préoccupions plus du fait de mourir; l'unique but de notre vie, ces jours-là, à ce moment, était seulement de frapper le plus durement possible, quel qu'en fut le prix. Le problème de notre survie était un problème qui n'existait pas.

Les quatre qui devaient mener cette action étaient Mario Fiorentini, Franco Di Lernia, Fernando Vitagliano et moi. Carla et Lucia nous apporteraient les armes; chacun à un endroit différent de la place Tassoni et elles nous les remettraient quelques instants avant que le camion n'arrive, juste quand nous le verrions tourner du lungotevere sur le corso Vittorio.

Ensuite, elles resteraient sur place pour nous fournir, autant que nécessaire et possible, la couverture.

Le commandement des GAP accepta ce plan. À d'autres équipes furent confiées d'autres tâches qui devaient être menées en même temps que notre action. La date fut fixée. Il fut établi que l'action se déroulerait à midi le 28 mars.

À 11 h 45 ce jour-là (chacun de nous était à son poste depuis environ un quart d'heure), arriva – hors d'haleine – une estafette. Ordre péremptoire de suspendre notre action et de rentrer à nos bases. Les pressions de certains secteurs du Comité de Libération Nationale, qui s'étaient laissés intimider par les représailles nazies et qui avaient saisi cette occasion pour leurs résipiscences attentistes, avaient eu le dessus sur la Junte Militaire du CLN, qui était composée d'Amendola, de Bauer et de Pertini.

Ce fut seulement quelques jours plus tard qu'on nous demanda de reprendre nos activités de guerriers dans la ville, quand, suite à une dure bataille politique, on réussit à écarter ce néo-attentisme. Toutefois, l'effet politique et militaire qu'aurait pu avoir une réaction immédiate très dure aux représailles ennemies était désormais annihilé.


1Pacelli : il s'agit de Pie XII, le « Monsieur Tout Blanc » de la chanson de Léo Ferré. « Monsieur Tout-Blanc / Entre nous dites, rappelez-vous / Il n'y a pas longtemps / Vous vous taisiez... »

2Orlando Bandinelli (1105 – Sienne ; 1181 Civita Castellana), élu pape sous le nom d'Alexandre III, mena tout au long de son règne un combat sans merci contre l'empereur Frédéric Barberousse, qu'il chassa de Rome et contre d'autres rois. C'était un pape à poigne.

3« 320 » : C'est seulement à la Libération qu'on sut que les nazis, aux Ardeatine, avaient tué non 320, mais 335 Italiens.

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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 22:21

Dis Lucien, mon bon ami aux poils si drus et si noirs et aux pieds de lave, te souviens-tu de cette canzone de Francesco De Gregori, ce chantauteur italien, qui parlait du Titanic et de ses voyageurs pleins d'illusions et de cette fille hystérique que le petit morse affolait.

 

Bien évidemment, Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en arrivant de son petit pas tranquille, un pas d'amble d'or, c'est sûr que je me souviens très parfaitement de cette canzone et d'autres que tu as traduites de Francesco De Gregori... Mais pourquoi me demandes-tu celà ?

 

Tout simplement, si tu veux bien, j'en ai deux que j'ai traduites nouvellement pour les amis de Canzoni contro la guerra et que j'aimerais te les faire connaître... J'y joins les commentaires que j'ai faits pour le site. Vois-tu, Lucien, mon camarade de bavardages, c'est tellement passionnant la chanson, vue comme une des formes de la poésie, que j'y consacre pas mal de mon temps et que j'en tire un tel plaisir, j'y trouve un tel bonheur que j'ai comme une envie de t'en offrir des morceaux. Et puis, j'aime beaucoup cette langue elliptique et bizarre; elle me convient bien et c'est aussi un lieu étonnant de création de la langue. Il y a une grande liberté dans la contrainte de la chanson. Tu sais, cette contrainte qu'il y a de se syntoniser avec une musique. Je vais même te dire un secret, mais je t'en prie, il faut que çà reste entre nous, sinon ce ne sera plus un secret. Tu comprends ?

 

Mais certainement, Mârco Valdo M.I.. Je comprends très bien qu'un secret qui ne reste pas secret n'est plus un secret et que si on demande qu'un secret reste secret, c'est pour qu'il soit secret. Ai-je bien résumé ? Alors, quel est ce secret ?

 

Ne fais pas l'âne, tu l'es déjà, mon brave Lucien au cœur d'or. Quand c'est secret, c'est secret et çà reste secret, un point c'est tout, dit Mârco Valdo M.I.. Mais voici ce dont il s'agit. J'ai traduit plus de cent chansons depuis quelques mois – de l'italien vers le français. Jusque là, rien de secret. Mais le secret, le voici. Je n'écoute pas la musique. Je fais le texte par disons, assimilation poétique, par musique intérieure des mots, des phrases...

 

Hihan, dit l'âne pour faire l'âne, c'est bien surprenant, mon ami Mârco Valdo M.I.. Tu ne tiens pas compte de la musique ? Comment est-ce possible... Les chansons sont toujours faites de paroles et de musique.

 

Et comment donc, sinon, ce ne serait pas des chansons, mais crois-moi, il n'y a pas besoin d'entendre la musique d'une chanson pour savoir si elle est bonne, si – disons pour moi – elle vaut que je me mette à la traduire, c'est-à-dire à en faire une chanson en français – le français étant la langue que je pratique; ce pourrait être une autre. En fait, je dois me sentir bien avec le texte italien, je dois le sentir en quelque sorte surgir tout seul du néant et les mots doivent couler en français comme s'ils venaient d'une source mystérieuse. En fait, on pourrait comparer ce travail à celui d'un violoniste qui jouerait un air qu'il aurait entendu, qu'il sentirait au profond de lui-même et qui le ressortirait tout neuf de son violon. Disons, si tu le veux, que la traduction comme je la ressens, comme je la conçois et comme je la pratique est une sorte d'artisanat, de création poétique, de recréation poétique. Je pourrais aussi évoquer comme une matière qui prendrait forme sous les doigts.

 

En voilà des considérations bien passionnantes, dit l'âne Lucien en souriant de ses immenses dents toutes bien rangées des deux côtés de sa langue, au dessus et en dessous. Mais dis-moi, Mârco Valdo M.I., quelles sont les chansons, les canzones du jour....

 





Et puis, toujours pour ce secret, il y a une raison impérieuse qui fait que je n'écoute quasiment jamais les canzones : c'est le temps. Il y faudrait du temps et du temps, je n'en ai pas. Mais à présent, procédons par ordre, dit Mârco Valdo M.I.. La première de ces canzones, peut être rattachée au cycle du Titanic, mais elle fait intervenir un personnage dont on n'a pas parlé dans la canzone qui porte le nom de ce navire prestigieusement englouti. Tu te souviens bien, je suppose, de ce bateau si arrogant, si présomptueux qui s'en alla par le fond à sa première sortie en mer. En somme, c'était un bateau qui avait voulu se faire plus gros que l'iceberg... Il aurait dû lire La Fontaine. Donc, la canzone du jour parle du chauffeur, d'un des chauffeurs de cette immense locomotive aquatique, un de ces hommes (ils devaient être nombreux pour nourrir un tel titan) qui enfournait le charbon dans le mini-volcan perdu au fond de la cale. En somme, c'est une bourrique, cet homme-là. Il n'a pas un meilleur destin que l'âne qu'on attache au moulin et qui tourne, tourne, jusqu'à tomber raide. On entend aussi la désolation de sa mère, une mamma qui reproche à son fils de s'en aller ainsi... Mais comme toujours, c'est la misère qui commande...

 

Oh, avec ce que tu en dis, mon ami Mârco Valdo M.I., j'aime déjà cette canzone. Et l'autre, que dit-elle...?

 

Elle parle de rien, elle parle du vent... Une canzone sur le vent, sur la tramontane. Et pour en revenir à mes propos sur l'art de traduire, je voudrais te donner l'exemple du titre de cette canzone. De Gregori l'a intitulée : Vento dal nulla. On aurait dû logiquement traduire : Vent du rien, Vent de nulle part...

Ce qui aurait été très bien, mais vois-tu, Lucien, toi qui a des oreilles si sensibles au son – au point que tu fais l'âne pour avoir du son - tu as sans aucun doute un penchant pour les allitérations ou pour les approximations sonores sont une des formes les plus poétiques que je connaisse. Et vois-tu comme le monde va bien, il existe un instrument de musique, qui symbolise assez bien cette tramontane et ses errements sonores. Résumons : qui symbolise bien ce vent de néant et curieusement, c'est le bandonéon. Pour un oreille sensible comme la tienne, la parenté est évidente. Ceci conduirait à une forme de musique... au son argentin.




 

 

Et bien,Mârco Valdo M.I., je suis tout ouïe, dit l'âne Lucien en dressant ses oreilles et en les ouvrant grand comme les voiles d'une goélette pressée d'atteindre la pleine mer. Allons-y pour les canzones de Francesco De Gregori.

 

Ne cours pas si vite, mon ami Lucien aux pieds ailés comme les talons d'Hermès. J'ai encore une canzone pour toi, mais elle n'est pas de Francesco De Gregori. Je ne l'ai même pas traduite, car c'est une chanson française. Au départ et pendant très longtemps – disons un demi-siècle, elle fut une chanson sans musique ajoutée. Elle chantait d'elle même. Bref, c'est une poésie, une chanson traduite du néant par Guillaume Apollinaire. Sans doute, une des plus belles chansons de la lingua francese. Bien sûr, elle reprit son envol du jour où Léo Ferré – ce musicien poète ou poète musicien – lui colla des notes sur le texte, lui proposa des acolytes instrumentaux et une voix pour la porter dans l'espace... Et maintenant, allons-y...

 

 

 

L'accoutrement du chauffeur.

 

Est-ce vraiment une bonne traduction que celle que j'ai adoptée pour le titre ? L'accoutrement du chauffeur. Est-ce bien cela qui convient ? N'eût-il pas fallu dire : L'habillement du chauffeur ou la tenue du chauffeur ou encore, L'habillage du chauffeur ? Que sais-je ? Mais voilà, le voilà, regardez-le avec un béret de marin, ou alors, une casquette, sa casaque, sa veste et son pantalon carbonisé aux fesses, pauvre, pauvre et condamné aux cales d'un navire noir noir dont ils disent qu'il ne peut sombrer. La mère, la mamma, a raison, elle a déjà perdu son fils. Oh, elle feint de croire qu'il se perdra dans les bras de femmes d'Amérique; mais elle pressent bien qu'il finira dans le lit profond de l'Atlantique. Normal, le bateau s'appelle le Titanic.

De toute façon, peu importe le navire, le fond de cale est toujours noir; le chauffeur a toujours les fesses carbonisées et ce galérien moderne ne voit rien du monde. Il vit dans le noir; c'est un mineur de la mer; c'est un émigrant itinérant. Une fois pris au piège de la cale, une fois monté à bord, le voilà séquestré pour des mois, pour des années, pour la vie, à la merci d'un armateur lointain – souvent milliardaire – qui ne sait rien des hommes de soute, si ce n'est ce qu'ils lui coûtent... Pour l'armateur, ce doit être le moins possible.

Maintenant, depuis qu'on n'utilise plus le charbon pour faire avancer les navires, les chauffeurs n'ont plus les fesses carbonisées. Mais ils sont restés des soutiers, des zombies de fond de cale et souvent, Indiens, Pakistanais, Grecs, Moluquois, Coréens, Thaïlandais, Chiliens, Chinois, Polonais, Russes ou Lettons... Allez savoir... Quelquefois, on ne connaît même pas leur nationalité... ils sombrent avec les épaves qu'ils font avancer sur les océans. Ce sont des galériens, des esclaves modernes. Les émigrés de la mer sont des prisonniers flottants.

 

Tous comptes faits, c'est bien un accoutrement...

 

L'accoutrement du chauffeur.

 

Canzone italienne – L'abbigliamento di un fuochista – Francesco De Gregori – 1982

Version française – L'accoutrement du chauffeur – Marco Valdo M.I. – 2008

 

Mon fils avec ces yeux,

je dois te voir avec ces yeux,

avec tes pantalons brûlés au derrière,

et ces chaussures neuves neuves.

Fils sans lendemain,

avec ce regard d'animal en fuite

et sur ton essuie de bain, ces larmes

qu'ils ne veulent pas connaître.

 

Mon fils avec un pied encore à terre

et l'autre déjà en mer

et une veste pour te couvrir

et un béret pour saluer

et des sous serrés dans ta ceinture

pour que personne ne puisse te les prendre,

les gens aujourd'hui n'ont plus peur,

même de voler.

 

Mais maman, à moi, ils me volent ma vie

quand ils me mettent à la peine,

pour quelques dollars dans les chaufferies,

sous le niveau de la mer.

Dans ce noir noir navire qui, me disent-ils,

ne peut aller par le fond,

dans ce noir noir navire qui, me disent-ils,

ne peut sombrer.

 

Mon fils avec ces yeux

et cette peine dans le cœur,

maintenant que le navire s'en est allé

et qu'est revenu le remorqueur.

Mon fils sans chaînes,

sans chemise, comme tu es né,

sur cet Atlantique de malheur,

mon fils déjà oublié.

 

Mon fils qui avait tout

et à qui rien ne manquait

et qui ira mêler ton visage

au visage d'autres gens

et qui te mariera probablement

dans un bordel américain

et qui aura des enfants d'une femme étrange

et qui ne parleront pas l'italien.

 

Mais maman, pour te dire le vrai,

je ne sais pas ce qu'est l'italien,

et même si je traverse le monde,

je ne connais pas la géographie.

Dans ce noir noir navire qui, me disent-ils,

ne peut aller par le fond,

dans ce noir noir navire qui, me disent-ils,

ne peut sombrer.

 

 

 

 

Vent du néant

 

Francesco De Gregori avec ce Vent du néant a fait un authentique poème, et ce vent de là-bas, de nulle part, vent de rien... n'est autre finalement que le souffle, n'est autre que la vie qui va, qui vient et qui ravage tout, partout où il passe.

 

La poésie est comme le vent, elle va, elle vient, elle ravage tout, y compris la guerre, y compris la peur.

 

Alors, savoir si la canzone de Francesco De Gregori parle ou non de la guerre, n'a qu'un intérêt très ténu. Car comme Le Déserteur de Boris Vian, si elle n'est (ouvertement) une canzone antimilitariste, elle est assurément une canzone procivile, une canzone de paix, une canzone paisible.

 

Pour le traducteur, elle évoque quelques grandes canzones de la langue française. Celle-ci que je cite de mémoire (ô, je pourrais aller vérifier le texte exact, mais çà me gêne de vérifier si ma mémoire est fidèle à Tonton Georges; elle doit l'être) :

 

« J'ai perdu la tramontane en perdant Margot,

princesse vêtue de laine, déesse en sabots

Si les fleurs le long des routes se mettaient à marcher,

C'est à la Margot sans doute qu'elles feraient songer »

 

et puis, cet autre pur soleil poétique, lumière parmi les lumières, voix parmi les voix, voix d'Apollinaire, cet apatride (polonais, né à Rome, soldat français...) de Paris, chanté si merveilleusement par Léo Ferré, qui toujours reste en l'esprit comme une vague qui va qui vient, comme le vent de néant.

 

« Tu n'en reviendras pas, toi qui courait les filles

Jeune homme dont j'ai vu battre le cœur à nu... » (Louis Aragon),

il en était revenu pourtant; mais trépané à la guerre, Guillaume ne survivra pas longtemps... et qu'on ne vienne pas me dire que le Pont Mirabeau (1912) n'est pas un chant de paix.

 

Comment ne pas évoquer non plus, cette canzone d'avant-guerre – de la guerre suivante, « Le vent m'a dit une canzone » (1937) [A.Mauprey – Lothar-Brühme]... Sinistre à souhait, comme une prémonition...

 

Je finirai par croire que le vent est rempli de présages et que la chanson est une sorte de Cassandre...

 

 

 

Chanson italienne – Vento del nulla – Francesco De Gregori – 1989

Version française – Vent du néant – Marco Valdo M.I. – 2008

 

Sous le pont, passe la tramontane

Elle me bat le front, passe la tramontane,

Elle frappe la poitrine, passe la tramontane

On meurt déjà de froid, passe la tramontane.

Personne ne peut m'expliquer d'où elle vient,

On ne respire pas quand passe la tramontane.

Passe la tramontane qui chante une chanson

et dans cette chanson, il y a ton nom.

 

 

Dedans cette chanson, il y a un peu d'amour,

et mon cœur bat quand passe la tramontane.

Personne ne peut m'expliquer ce discours,

qui s'en va quand passe la tramontane.

Elle balaye la terre, passe la tramontane

Arrive la guerre, passe la tramontane.

On ferme les fenêtres, on parle un peu plus bas

Je te prendrai la main quand la tramontane passera.

 

Quand passe la tramontane, sous le pont,

il n'y a plus un nuage dans tout le ciel, pour tout l'horizon.

On actionne la sirène, on clôt les ventaux,

notre souper sera d'ailes de passereau.

Et ensemble, on rendra la nuit moins sombre

Et nous ôterons de nos yeux la peur de l'ombre.

 

 

Et comme promis, pour terminer, vous prendrez bien, Monsieur l'âne aux oreilles flottantes, un peu d'Apollinaire...

 

 


LE PONT MIRABEAU



Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l'onde si lasse
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

L'amour s'en va comme cette eau courante
L'amour s'en va
Comme la vie est lente
Et comme l'Espérance est violente
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l'heure
Les jours s'en vont je demeure

 

 

 

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5 octobre 2008 7 05 /10 /octobre /2008 11:35

Eh, dis-moi toi, Lucien, l'âne aux pieds d'airain, aux dents de sel de Silésie (et comme disait mon grand-père qui avait séjourné sous bonne garde pendant cinq ans dans les mines de sel de la dite-Silésie – J'irai revoir ma Silésie, c'est le pays qui m'a brisé la vie), au ventre comme un ballon, aux jambes de ballerine, aux oreilles d'âne et aux yeux pairs, comment vas-tu sous cette pluie de cordes infinies ?


Oh, salut, mon ami Mârco Valdo M.I., ça va, ça va plutôt bien et je suis très content de te voir, car les jours sont longs et je demeure là à t'attendre. Enfin, je dis là, mais ça peut être n'importe où. Que serai-je sans toit sous cette pluie du Diable ou Dieu, allez savoir, avec ces théories libérales à la con qu'on nous assène à longueur de pluie, ils sont obligés (en Europe) de se faire concurrence... Pour diminuer le prix de la pluie, en quelque sorte. Avec ça, la seule chose est que ce sont mes douleurs qui augmentent. J'en ai marre de ces rhumatismes....


Mon pauvre Lucien, heureusement, que tu as ton toit, car bien des ânes, mais aussi des gens maintenant que l'on nage dans la prospérité libérale, que la richesse est en pleine explosion, n'ont plus de toit quant à eux. Et tu sais à quoi tout cette société libérale me fait penser... ?


Non, évidemment... Avec une telle question aussi rhétorique, ce peut être à n'importe quoi. Comment veux-tu que je devine ? Et puis, mon ami Mârco Valdo M.I., avec toi, tout est possible... Tu serais bien capable de me faire une sérénade d'amour ou de parler des frères Marx (tu sais : Carlo, Zeppo, Gummo, Groucho, Harpo...), ou de Charlot, de mon oncle ou de Mel Brooks... Du Jour le plus Con, des Septs Mercenaires, du Piccolo Diavolo ou de cette immense sonnerie du Titanic... Que sais-je ? Ou alors, tu me raconterais encore une histoire d'émigrant ou le tout à la fois... Véritablement, je ne sais que dire... Je commence à te connaître.


Pour ça, oui. Car vois-tu, Lucien, tu as beau être un âne et un bel âne, toi, tu sais penser. C'est déjà pas mal. Et c'est ce qui fait que je cause avec toi avec tant de plaisir. En fait, c'est comme çà, l'amitié. On cause, on cause, c'est tout ce qu'on sait faire. En fait, comme on dit au théâtre ou en radio, on meuble. La seule chose, c'est qu'on meuble en attendant quoi ? En attendant qui ? Le premier qui dit Godot, je l'envoie sur le Titanic, à la proue, il se prendra le pont dans la gueule comme dans le film de Mel Brooks. Bref, on meuble, on décore, on occupe le temps et l'espace, mais en attendant quoi ? Comme ceux qui étaient sur le Titanic - « Les dragons de vertu n'en prennent pas ombrages, si j'avais eu l'honneur de commander à bord, à bord du Titanic quand il a fait naufrage, j'aurais crié les femmes adultères d'abord... », tout bêtement, on attend la mort. Au suivant, qu'elle crie.


Et alors quoi, c'est quoi, ce délire ?, dit l'âne en tapant son pied sur le talus. Tu as fumé la prairie ou quoi ? Viens au fait, Mârco Valdo M.I.. De quoi, me parles-tu aujourd'hui ?


Mais de tout ça, de tout ce que tu as dit tout à l'heure... Mon bon ami Lucien, ne vois-tu pas que tu es une sorte de Cassandre et que tu annonces les catastrophes, les miracles et tous les naufrages... Tu es un personnage fantozzien, mi Charlot, mi mon oncle, mi Tati, mi tata en tutu, mi Toto, mi-Zazie, mi Zaza, un petit diable puni, un peu comme moi, une sorte de miroir, d'écho de Marcovaldo. Mais rassure-toi, nous faisons la paire. Allons-y pour la canzone de ce dimanche. Elle s'intitule Titanic...

Titanic

Chanson italienne – Titanic – Francesco De Gregori – 1982

Version française – Titanic – Marco Valdo M.I. – 1982

 

 

Festive, irrespectueuse, moitié rumba, moitié fox trot, tissée de la même fausse allégresse qui circula parmi les salons du Titanic... Ici aussi, on avance par d'évidents contrastes, ici aussi il y a deux humanités représentées : celle de la troisième classe et celle de luxe. Une grande partie de la narration est occupée par les pensées en liberté du « cafone », de l'émigrant qui nage dans une ironie de bonheur, presque comme s'il ne s'aperçoit pas de l'épouvantable traitement qu'il subit, ému par des choses qu'il n'a jamais vues et la perspective d'un futur meilleur (« Mais qui a dit qu'en troisième classe on voyage mal ? Cette couchette semble un lit à deux places, on y est mieux qu'à l'hôpital »); plus la description avance et plus elle paraît fantozzienne, comme l'était Fantozzi, grotesque d'un côté, pathétique de l'autre ( « Nous on nous a toujours appelés « cafoni » [culs terreux, paysans ...], mais ici, on nous traite de messieurs, quand il pleut, on peut rester à l'intérieur, mais avec le beau temps, nous sortons »), tant que l'installation désastreuse en troisième classe (« sueur par l'écoutille et odeur de mer morte ») finit par sembler à tous des vacances.


Mais le Titanic est une caricature des classes sociales et évidemment, ne peut manquer le bourgeois enrichi, le parvenu qui agite sous le nez du capitaine les mille lires pour avoir droit )à la première classe, tout comme il déploiera sa fille de quinze ans (au chapeau parisien), pur être invité à la table du commandant, lui aussi pour des motifs différents de ceux des « cafoni », électrisé, enthousiasmé par le champagne, le panorama lunaire et les merveilles du voyage. Sa fille n'est pas en reste, évidemment « amoureuse de son chapeau », au point de ne voir rien d'autre qu'elle-même, de ne penser à rien d'autel qu'à sa belle figure dans un délire de vanité et d'égocentrisme, non sans se laisser tenter par l'attrait du marconiste.

À ces deux types d'allégresse factice, provoquée, illusoire (la prolétaire et la bourgeoise), présente en des termes discriminants, de glose morale, l'immense différence des objectifs que se proposent l'une et l'autre classe : selon les « cafoni » de troisième classe « on va en Amérique pour ne pas mourir »; selon la fille de « première », « on va en Amérique pour se marier ».

L'originalité absolue de toute la chanson, se situe, comme il est dit, dans l'inconscience presque totale de celui qui voyage, dans le non-voir, le non s'apercevoir, le non comprendre, se laisse porter par l'ambiance festive et croit (les cafoni surtout) être loin du passé, dans une nouvelle dimension onirique; dans le non reconnaître qu'ils sont pourtant toujours dans ce monde-même, toujours dans le passé, même s'il est grimé par un songe.

 

Pour terminer, un détail inquiétant : le mot « glace » revient dans la chanson un tas de fois et avec des significations toujours différentes, mais prémonitoires.

 

(Commentaire de Roberto Vecchioni)

Variante dans le texte : dans les versions chantées, la fille de première classe est plus dépouillée et elle dit «  avant d'arriver, je me ferai baiser » et aussi « pour se caser on va en Amérique »...

Nous prendrons ces variantes comme base du texte, vu que ce sont elles qui sont « vraiment » chantées...

 

 

 

La première classe coûte mille lires

la seconde cent, la troisième douleur et épouvante.

Et puanteur de sueur de l'écoutille

et odeur de mer morte.

Monsieur le Capitaine écoutez-moi,

j'ai de belles et bonnes mille lires,

je veux voyager en première classe

sur cette mer splendide.

Voici ma fille qui a quinze ans

et qui a acheté un chapeau à Paris,

si vous nous invitez à votre table pour le dîner ce sera très bien

et avec l'orchestre qui nous accompagne avec ces nouveaux rythmes américains,

nous saluerons la Grande Bretagne notre verre à la main

et la glace au-dedans du verre nous ferons un toast tintinnabulant

à ce voyage véritablement mondial, à cette lune gigantesque.

 

Mais qui a dit qu'en troisième classe,

qu'on voyage mal, en troisième classe.

Cette couchette semble un lit à deux places,

on y est mieux qu'à l'hôpital.

Nous on nous a toujours appelés « cafoni » [culs terreux, paysans ...],

mais ici, on nous traite de messieurs,

quand il pleut, on peut rester à l'intérieur,

mais avec le beau temps, nous sortons

sur cette mer noire comme le pétrole

pour admirer cette lune de métal

et quand résonnent les sirènes on dirait presque le chant du coq.

On dirait presque que la glace que nous avons dans le cœur

petit à petit s'en va se dissoudre

dans la fumée de ce vapeur

de ces vacances en haute mer.

Et tourne, tourne, tourne, tourne l'hélice

et tourne tourne qu'il pleuve ou qu'il neige,

pour nous autres les gars de troisième classe

qui vont en Amérique pour ne pas mourir.

Et le marconiste sur sa tour,

de ses longs doigts célestes dans l'air,

recevait des messages de félicitations

pour cette croisière extraordinaire.

Et il transmettait saluts et espoirs

dans presque toutes les langues du monde,

il communiquait avec Vienne et Chicago

en un peu moins d'une seconde.

 

Et la fille de première classe,

amoureuse de son propre chapeau,

quand au soir, elle le vit danser, elle le trouva soudain si beau.

Peut-être à cause de ces yeux de glace

si difficiles à éviter,

elle pensa “ Peut-être avec un peu de courage,

avant d'arriver, je me ferai baiser”.

 

Et comme elle est belle la vie ce soir,

entre l'amour qui tire et un père qui prêche,

pour nous, filles de troisième classe,

qui pour nous marier allons en Amérique

pour nous, filles de troisième classe

qui pour nous caser allons en Amérique.

 

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4 octobre 2008 6 04 /10 /octobre /2008 23:05

 

 

Il y a tant de choses à dire, tant de choses à savoir, tant de choses à apprendre, tant de choses à entendre... Je ne vois pas le bout du temps qu'il me faudrait. Ah là là, il y faudrait mille heures par jour; j'arrive plus à me suivre. Mille jours par semaine, mille semaines par mois, mille mois par an... J'y arriverais peut-être alors...

 

Qu'est-ce que tu chantes là ?, dit l'âne Lucien en arrivant d'un pas syncopé comme s'il se trouvait sur une scène en danseur de claquettes. Je ne comprends pas vraiment ce que tu veux dire...

 

Et pourtant, dit Mârco Valdo M.I., la chose est toute simple : je n'ai pas assez de temps pour vivre. Tout est trop court, trop étriqué. La vie est un costume trop étroit, une chemise dont je n'arrive pas à fermer le col, un pantalon qu'il faut toujours laisser ouvert à la ceinture, des chaussures où les orteils tentent désespérément de sortir en trouant les bouts. Comme tu l'entends, ce n'est pas un problème d'espace, ni de place, ni de déplacement. C'est juste un problème de temps. Il n'y en a pas assez.

 

Pas assez, pas assez... C'est vite dit. Je pense quant à moi, dit Lucien l'âne à l'arrière-train plus solide que le roc, qu'il y en a trop, que les jours sont longs, qu'on peut baguenauder comme on veut et qu'il en reste encore à attendre pour te voir et t'entendre. J'ai eu tout le temps d'aller brouter, de faire la cour à deux ou trois ânesses de ma connaissance, de bavarder avec Martin, l'âne du voisin et même, de m'offrir une longue ballade dans les bois et ce n'est pas exceptionnel, c'est une journée banale depuis qu'on ne nous force plus à travailler et qu'on ne nous utilise plus comme des esclaves. Et toi, tu me dis que tu n'as pas assez de temps... Explique-moi donc où le temps te manque ou ce qui fait qu'il te manque ainsi.

 

Je vais essayer de t'expliquer la chose, mon bon Lucien. Je vais le faire, car c'est toi qui me poses la question. Mais je compte beaucoup sur ta compréhension, car la chose est assez hallucinante. C'est que je me bats contre ce flot ininterrompu d'idées, de mots, de phrases qui déferlent dans ma tête et que la seule façon d'y faire vraiment face sans dépérir est de les mettre en œuvre. Et c'est là que se pose le problème avec le temps. L'idée est là, je vois littéralement qu'il y a telle ou telle histoire ou chanson à raconter, à dire. Pour être juste, j'en vois de nombreuses en même temps et l'écueil, c'est qu'il faut passer par la voix ou l'écriture, peu importe, pour précisément mettre les choses en œuvre. Il y a là une sorte de goulet qui ralentit tout et n'autorise qu'un seul pas à la fois, qu'un seul mot, qu'une seule lettre. En soi, vois-tu, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., cela ne me dérange pas, mais il y faut du temps. Regarde, une page comme celle-ci, pour un blog – quasiment confidentiel au demeurant – de ce genre prend entre quatre (c'est le minimum) et huit ou dix heures. Ici, il a fallu d'abord trouver le sujet, puis, le traduire, puis ensuite le copier, puis, le mettre en page, puis, il faut y ajouter notre présente conversation et la recherche... des photos qui vont l'illustrer.

 

 

Évidemment, vu comme ça, si tu dois trouver tant d'heures rien que pour notre petite conversation... et j'imagine bien que tu fais d'autres choses que de converser avec moi. Déjà, toutes ces chansons que tu traduis, puis aussi ta vie banale, quotidienne...

 

Prends une chanson, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Il faut bien imaginer que cela prend du temps aussi. C'est un processus très proche de celui de nos conversations. Une chanson ainsi, c'est généralement au moins deux heures. Puis, il faut faire toutes les choses d'une vie courante : les ménagères et les autres. Il y a une sorte d'administration de ta vie que la société t'impose; il y a aussi tes engagements sociaux, si tu en as – moi, j'en ai. Il faut aussi lire parfois, il importe également de se promener... et comme tu sais et tu le fais, il faut aussi un peu de temps pour le sentiment... et puis aussi, pour les amis. Et bien, souvent, j'ai à peine vu passer le matin qu'on est arrivé au soir.

 

Je comprends bien mieux maintenant. Tout ça, c'est parce que tu veux faire des textes, des chansons... dans le fond, ce n'est pas vraiment nécessaire, rien ne t'y oblige.

 

Là, tu as à la fois, raison et tort. Dans l'absolu, évidemment, rien ne m'y oblige. C'est tout à fait vrai. Cependant, dans ma réalité, dans ma vie telle qu'elle se passe en moi, c'est une nécessité impérieuse. Je pense que c'est ainsi que doivent le ressentir les artistes, les vrais, ceux qui créent. Crois-moi, même à ma petite façon quotidienne qu'on ne saurait en aucun cas comparer aux tâches d'un véritable artiste, c'est quelque chose d'indispensable et qui a vraiment besoin de prendre toute sa place. En somme, c'est tout bêtement une sorte de respiration vitale. L'oiseau ne peut s'empêcher de chanter, le prunier de donner des prunes...

 

Je pourrais t'objecter que tu n'es ni un oiseau, ni une prune... et même que tu es un homme et que pour ce que j'en sais, dit l'âne en agitant sa queue d'un mouvement saccadé, répétitif, l'homme dispose de ce qu'il appelle sa liberté, il lui est loisible de décider de ce qu'il veut faire, de disposer de son temps. Il me semble, en tout cas. Mais arrêtons là pour aujourd'hui et dis-moi plutôt ce que tu me réserves comme histoire. Est-ce encore une histoire de prisonniers, un récit d'Achtung Banditen !... ?

 

Juste, mon bon Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Tout à fait juste. Il s'agit bien d'Achtung Banditen !, de gens qui sont poursuivis (en fait, furent, car c'est une histoire ancienne) comme terroristes et par toutes les polices du royaume et même, l'armée et les bandes armées du pouvoir. L'alerte est donnée sur des milliers de kilomètres et... En fait, je vais te raconter cette histoire pour donner un message d'encouragement et d'espoir aux camarades en prison ( il y a bien sûr parmi eux, notre ami Camenisch, mais bien d'autres et dans de nombreux pays – là aussi, il y faudrait du temps pour le dire et du temps pour l'écouter...) ou qui vivent dans la clandestinité ou qui vivent dans des pays où règne la terreur d'État... En fait, il n'y a des terroristes qu'à partir du moment où existe une terreur d'État ou d'entités qui exercent du pouvoir sur les personnes et les peuples. Le « terrorisme » est une accusation lancée par ceux qui pratiquent la terreur contre ceux qui essayent de s'en défendre... Tu vas voir d'ailleurs ici qu'il ne faut pas nécessairement utiliser des armes ou agir avec brutalité pour être considéré comme terroriste... Mais pour ce point, je te laisse découvrir l'histoire.

 

Halte ! Tu t'égares. Dis-moi en quoi elle est un message d'encouragement et d'espoir pour ceux qui souffrent en prison ou qui doivent se défendre ou se cacher pour survivre...

 

Et bien, Lucien mon ami, car c'est une histoire d'évasion. En clair, on peut échapper à la prison, à la terreur... Tu verras que c'est possible, qu'il y faut sans doute du courage, de l'audace, de la ténacité... et de la solidarité.

 

 

 

 

 

Les prisonniers s'évadent parfois.

 

Une histoire italienne qui ne doit pas être oubliée.

 

 

  Photo G.L.

À LA FIN DE 1926 FUT MISE EN ŒUVRE LA FUITE DE LA « PRISON ITALIE » DE PERSONNAGES COMME FILIPPO TURATI, CLAUDIO TREVES, GIUSEPPE SARAGAT E PIETRO NENNI

 

( tirée d'un article de l'Avanti du 30/12/2006 par Aldo Chiarle )

 

 

Après la dissolution des partis, après l'approbation des lois spéciales avec la fermeture de tous les journaux d'opposition, il ne restait plus aux hommes libres que la voie de l'exil, pour continuer à l'étranger, en terre de France, la lutte pour la liberté et pour le socialisme.

 

En novembre et décembre 1926 s'évadèrent deux grands anciens du socialisme, Filippo Turati et Claudio Treves et abandonnèrent aussi l'Italie deux socialistes, Giuseppe Saragat et Pietro Nenni, qui après la libération seront, pendant des dizaines d'années, les premiers acteurs de l'idéal socialiste. Leur « fuite » d'Italie fut douloureuse et difficile, mais c'est une page d'histoire que malheureusement trop de jeunes ne connaissent pas.

 

 


L’évasion de Treves, Saragat et Nenni

 

Le 20 novembre 1926, Claudio Treves et Giuseppe Saragat s'évadèrent de la « prison Italie ». On se rappelle leur fuite vers la liberté avec les mots de Vera Modigliani, déjà à Paris, et de Saragat. Vera Modigliani raconte : « Claudio Treves, notre grand Treves, s'évada et nous rejoint en décembre 1926 à Paris. Il entra dans la « Popote » (nous étions dans la salle) tandis que nous nous mettions à table.

Il n'y eut qu'un cri de tous : « Treves ». Nous allâmes à sa rencontre... Mais il avait un visage si fatigué, si douloureux, que nous osâmes à peine lui faire fête. Nous qui l'avions laissé deux mois plus tôt, nous le trouvâmes changé comme s'il s'était passé des années. Ses joues paraissaient creuses, son visage contracté. Peut-être était-ce la fatigue, certainement la douleur, qui lui faisait ce visage.

Il se mit à table sans parler et il nous paraissait à peine licite de l'interroger : Turati ? - Il n'est plus à Milan. Ta famille ? - Elle est restée là. Comment es-tu passé ? - Par la montagne avec Zannerini et Saragat. Il avait encore le bâton qui l'avait aidé dans cette traversée fatigante. Il nous regardait avec une certaine stupeur car nous tous, nous avions l'air parfaitement équilibrés. Abandonner sa famille, abandonner Filippo, abandonner son pays était certainement un déchirement... Il était parti comme nous tous, poussé par les amis, par la famille, se coupant par force de tout ce qui lui était cher. »

 

Et voici le récit de Giuseppe Saragat : « Le guide nous précédait. Treves montait avec une respiration lourde de fatigue. Je fermais la marche. Vers midi, un geste du guide nous avisa que nous étions sur le point d'entrer dans la zone périlleuse. Les ordres de Mussolini étaient formels : faire feu sur quiconque était trouvé à circuler le long de la ligne de la frontière. On risquait un balle ou la prison. Mais l'enjeu était la liberté. En avant donc pour la montagne piège. Nous traversâmes en courant la crête découverte du mont et nous dévalâmes par le versant opposé dans les fourrés épais. La frontière était encore éloignée d'une paire de kilomètres. J'avais enlevé à Treves son pardessus pour qu'il puisse avancer plus rapidement. Pour moi, cette course dans les bois était un jeu; pou lui, qui n'était plus jeune, et plus habitué à feuilleter des livres que de cheminer par les sentiers alpins, ce n'était pas un mince effort. Une ou deux fois, il trébucha et tomba. Par chance, il ne se fit pas mal. Il ne voulait pas être soutenu pour ne pas ralentir notre marche. D'un coup, le guide qui nous précédait d'une dizaine de pas fit un signe. Il était convenu qu'à cinquante mètres de la frontière, constamment parcourue par des patrouilles, nous nous arrêterions pour reprendre souffle.

Nous devions ensuite nous précipiter en courant vers le bois, passer la frontière et ne nous arrêter qu'à un demi-kilomètre de là, en dehors de la portée des fusils et de l'éventuel zèle extraterritorial de nos anges gardiens. Il se reposa un moment et puis, il dit : Allons. Nous fîmes signe au guide, puis nous nous élançâmes vers la Suisse. En quelques instants, nous fûmes à la frontière. Nous la franchîmes d'un bond sans voir âme qui vive (nous sûmes par la suite qu'une patrouille était passée quelques instants avant), et nous entrâmes, toujours en courant, sur le territoire suisse. Nous nous arrêtâmes essoufflés devant une cahute dans le bois. Nous étions sauvés. Un montagnard aux proportions athlétiques nous offrit une tasse de lait et un morceau de fromage. Je mangeai avidement. Une course en montagne à vingt-sept ans met toujours en appétit. Treves ne toucha quasiment pas la nourriture... Arrivés dans un petit village, je téléphonai à Lugano pour avertir ces excellents camarades qui nous envoyèrent une automobile.

Quelques heures plus tard, nous filions à grande vitesse par la route qui longe le lac vers cette gracieuse ville. Le lac était tempétueux. Suffoqué par les montagnes, suffoqué par le vent, il se débattait avec une fureur désespérée comme un prisonnier qui veut se libérer. Le lac a raison, murmurait Treves, le lac a raison. Notre ami luganais qui était avec nous dans l'automobile ne comprenait pas. Je serrai avec dévotion la main de mon maître : si, Treves, le lac a raison. » Et quelques jours après, avec une autre aventure difficile, Pietro Nenni aussi abandonnait l'Italie et arrivait à Paris.

 

  Photo G.L.



La “fuite” de Filippo Turati

 

Fin novembre 1926 : à Milan, la bande noire parcourait les rues de la ville en portant des écriteaux qui demandaient , après celle de Matteotti, la tête de Turati. Les menaces fascistes contre le père du réformisme italien se multipliaient et les persécutions se faisaient toujours plus impudentes. es amis les plus proches, ses camarades craignaient pour lui et à son insu, ils étudièrent et préparèrent un plan pour sauver le maître. Parmi les « conjurés » qui prirent cette grave responsabilité, il y avait Carlo Rosselli, Ferruccio Parri et Italo Oxilia. Filippo Turati ne voulait pas abandonner l'Italie; il voulait encore lutter et seule la violence filiale de Carlo Rosselli réussit à vaincre sa réticence. Le Maître sentait que son voyage serait sans retour. La fuite de Milan se déroula sans incidents, malgré l'intense surveillance de la Police, qui pendant bien cinq jours fut trompée et continua à monter la garde devant la maison vide. L'alarme fut donnée le sixième jour et un inspecteur général débarqua à Milan.avec l'ordre spécial de Mussolini de retrouver Turati coûte que coûte.

Tous les postes de carabiniers furent mobilisés. Manquée la tentative d'expatriation par terre, les amis de Turati choisirent la voie de la mer, mais la Riviera ligure était en état d'alerte. Le commandant Italo Oxilia, homme de mer, qui s'était rendu à Gênes pour acheter un bateau fut, au retour, arrêté aux portes de Savona par une patrouille de soldats avec des fusils pointés; des vedettes armées croisaient continuellement dans les eaux territoriales et au large de la côte de Gênes à Vintimille. Cela étant, la nuit du 11 et 12 décembre 1926, comme il avait été établi, on partit. C'était une nuit glacée et pluvineuse : une petite compagnie prit la route de Valleggia, où était hébergé Turati, vers Porto Vado, lieu fixé pour le départ. La compagnie était composée de trois personnes : deux jeunes femmes donnaient le bras à un homme d'âge avancé, au visage enveloppé et presque caché par une écharpe de laine. Le petit groupe avait laissé le village et se dirigeait vers la route Aurelia en direction du lieu fixé pour le rendez-vous avec le bateau. À mi-chemin, la compagnie à laquelle s'étaient ajoutés Carlo Rosselli, Ferruccio Parri et Sandro Pertini, abandonna la route et après une brève déviation, se cacha dans les profondeur d'un fourré de genêts.

Tout à coup, des voix retentirent out près et on entendit l'ordre Halte. Une autre voix avec un ton calme et tranquille répondit. C'était une patrouille de la douane qui avait surpris le bateau. Le pilote parlait de panne de moteur, de répartition et assura qu'il continuerait bientôt en direction de Savona. Le bruit d'un moteur s'éloigna, un bref bruissement qui se perdit dans le bruit du ressac et puis, plus rien.

Le plan avait-il échoué ? Le temps passait et l'attente devenait insupportable. Finalement, le bruiit d'une voiture s'approcha. C'était un taxi; en descendit un homme qui se dirigea directement vers les buissons : c'était le commandant Italo Oxilia qui venait chercher Turati et les autres. La surprise de la douane avec envoyé en l'air le plan prévu avec tant de soin. Il fallait choisir un aute endroit pour l'embarquement. On arriva à Savona, dans la localité de Pesci Vivi. Il pleuvait fortement et dans le restaurant voisin, les fascistes avec à leur tête Lessona fêtaient et trinquaient à Mussolini rescapé quelques jours auparavant à l'attentat de Bologne.

Turati et tous les « fuyards » passèrent devant le restaurant un par un et montèrent dans le bateau. On détacha l'amarre et on partit. Ils furent bien rapidement hors du port de Savona. Tout s'était bien passé. Ils firent route sur la Corse, ma le bateau n'était certainement pas un des plus indiqués pour une traversée semblable. À la barre : Oxilia; le secondaient dans les manoeuvres son frère Giacomo, Lorenzo Da Bove et Emilio Ameglio.

Turati, légèrement fatigué, était à la proue et souriait. Parri et Rosselli un à la proue, l'autre à la poupe, avec un seau travaillaient continuellement pour écoper l'eau qui à chaque vague inondait la barque. Un vent violent de sirocco rendait la mer encore plus agitée et la navigation difficile. M^me la boussole ne fonctionnait pas et Oxilia traça la route à l'aide des étoiles. Une vague plus violente remplit l'embarcation et noya le magnéto. Le moteur s'arrêta et commença un travail fébrile de démontage et de remontage. Finalement, le moteur repartit, mais aux premières lueurs de l'aube on ne voyait encore que le ciel et la mer.

 

 


Carte à la main, on s'employa à la reconnaissance de la côte : voilà, le Cap de la Morsetta, le Cap d'Azzo sur la côte Nord occidentale de la Corse. On entra dans le port de Calvi et on s'amarra au quai. Turati était sauf., mais l'accueil ne fut pas des meilleurs. Les douaniers arrêtèrent le groupe, en criant que c'étaient des espions fascistes. Mais Turati dit son nom et une grand émerveillement se dépeint sur le visage du commandant. Le préfet d'Ajaccio fut immédiatement averti et sa réponse fut rapide : les nouveaux venus devaient être considérés non comme des prisonniers, mais comme des amis de la France libre. Dans l'après-midi du jour suivant le débarquement, la compagnie se sépara. Turati et Pertini devaient partir par le postal du soir vers Marseille, tandis que les autres devaient rentrer en Italie.

À quinze heures, Oxilia actionna le moteur et Turati, tête découverte avec le visage strié de larmes, faisait se la main l'ultime salut. La destination du bateau était La Spezia. À cinq heures du matin, la côte et on alla vers Marina di Massa où Parri et Rosselli avaient des mais. Mais ils n'avaient pas encore mis pied à terre qu'ils furent immédiatement arrêtés; Oxilia fut très rapide à relancer le moteur et à faire toute sur La Spezia, dans le port de laquelle ils entrèrent et amarrèrent juste à côté de la capitainerie du port.

Da Bove descendit en ville pour acheter des habits qui permettent à ses camarades de se changer et de ne par paraître suspects? Mais il fut reconnu et arrêté. La faute était aux journaux; un accord précis avec les journalistes corses et en particulier avec ceux de l'agence « Havas » prévoyait que la nouvelle de l'expatriation de Turati devait être tenue secrète pendant trois jours, mais la promesse ne fut pas tenue. Italo Oxilia chercha à repartir pour la Corse, mais il ne put le faire à temps car un groupes de soldats fit irruption sur le quai en séquestrant le bateau. Il réussit à fuir et il fut accueilli chez des amis sûrs pendant quelques jours; le 31 décembre, il rejoignait à skis, à travers de Chaberton1 en terre France, ses camarades de confiance et de lutte et il organisa avec Gaetano Salvemini et Alberto Tarchiani, la farce des Lipari qui rendit la liberté à Rosselli, Lussu et Nitti.

 

 

1Chaberton : Le Mont Chaberton (3.131 m.) se trouve sur la commune de Montgenèvre et est aisément reconnaissable à sa forme pyramidale et à son sommet plat.
Il est également usuellement nommé Chaberton. Jusqu'en 1947, le Mont Chaberton faisait partie intégrante de l'Italie. Avant la seconde guerre mondiale, les troupes italiennes y ont construit une batterie de huit tourelles surmontées de canons, tournées vers la France et Briançon défendant ainsi le passage du col de Montgenèvre. Pour cela, les soldats et ingénieurs ont réalisé une route depuis le village de Fénils (Val de Suse) et ont "abrasé" le sommet du Chaberton afin de créer un glacis défensif des tourelles. Le fort, parfois surnommé, "fort des nuages", faisait l'orgueil des militaires italiens, et était réputé, à l'époque, comme le plus haut et l'un des plus puissants du monde. Quelques jours après l'entrée en guerre de l’Italie, en juin 1940, guidés par les observateurs du fort du Janus la batterie italienne fut détruite par les tirs de l'artillerie française (154e Régiment d’Artillerie de Position). A l'issue de la guerre, le vallon des Baisses, le sommet du Chaberton et la batterie furent annexés par la France, déplaçant, de fait, la frontière.

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Marco Valdo M.I. - dans Exils
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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 23:12

Ohlala, lala, lala... dit Mârco Valdo M.I., qu'est-ce que je suis fatigué. Ce doit être la saison, ce doit être ces jours plus courts...

 

Oh oui, dit Lucien l'âne en baillant de toutes ses dents blanches comme le sel de cuisine et en montrant de ce fait une langue râpeuse et longue comme une langue d'âne. Moi aussi, ces jours qui raccourcissent me fatiguent et arrivé en fin d'après-midi, au moment qu'on appelle entre chien et loup, je me traîne et j'aspire à retrouver ma litière.

 

Et avec çà, çà va empirer, dit Mârco Valdo M.I.. Il faudrait se résoudre à hiberner, ce serait la meilleure solution. Mais malheureusement, ni toi, ni moi, ne sommes assez gros pour passer l'hiver sans manger. Dormir, sans doute, y arriverait-on, tous les deux, mais sans manger et sans boire. Là, c'est impossible, carrément. Tu vois, Lucien, tu aurais mieux fait de te transformer en ours.

 

Oui, oui, sans doute, sans doute. Mais quand même, dit l''âne en se regardant dans la flaque d'eau à ses pieds, je me vois mal en ours, surtout avec de telles oreilles. Et crois-moi, mon ami Mârco Valdo M.I., j'y tiens à mes oreilles, elles me plaisent bien mes oreilles d'âne. Et ce n'est pas là une coquetterie comme peuvent en avoir les dames qui ne veulent pas se laisser couper les cheveux. Les cheveux, ils repoussent... Les oreilles d'âne, jamais. D'accord, je te vois venir avec cette idée saugrenue que je pourrais toujours me faire greffer mes oreilles d'âne sur ma tête d'ours... De quoi aurais-je l'air ? Dis-le moi, toi...

 

En effet, ce serait une idée de greffer tes oreilles d'âne sur ta tête d'ours., dit Mârco Valdo M.I. en riant. Cependant, je ne suis pas spécialiste des greffes, surtout d'oreilles d'âne sur des têtes d'ours, mais justement, n'y aurait-il pas un risque de rejet ? Tu aurais l'air de quoi en ours qui aurait perdu ses oreilles d'âne ?

 

Et ce n'est pas tout, que ferais-je de mes pieds ? Tu me vois, dit l'âne si désespéré qu'il en plie les genoux, avec des pieds d'ours. Non, ce n'est pas possible. Franchement, je ne pourrais pas; je tiens trop à mes sabots d'Hellène.

 

Je te comprends, dit Mârco Valdo M.I.. Tous comptes faits, il vaut mieux que tu restes âne. Oublions cette histoire d'ours mal emmanchée. D'ailleurs, j'étais venu pour une tout autre histoire, que je compte bien te raconter, si tu as le temps et la patience de m'écouter.

 

Mais enfin, dit Lucien l'âne en reprenant son calme, je suis venu pour çà. De quoi vas-tu me parler aujourd'hui ? Il me semble que tu devrais revenir aux histoires d'Achtung Banditen ! D'une part, j'ai envie de connaître la suite de ce feuilleton et d'autre part, il me semble aussi que tu t'es promis d'aller au bout du livre de Marco Camenisch et aussi de ne pas nous laisser dans l'incertitude quant à la suite de l'attentat de la via Rasella.

 


 


Mon ami Lucien, tu as très bien compris tout cela, dit Mârco Valdo M.I., et il faut y ajouter aussi que je voudrais te faire connaître encore quelques lettres de prison de Carlo Levi. Je suis donc très loin d'avoir fini. Mais pour aujourd'hui, je vais reprendre le récit de Marco Camenisch où nous l'avions laissé, c'est-à-dire à la fin de l'année 1994. Il est toujours en prison à Novara et l'année nouvelle est venue. Je saute la période des fêtes et son feu d'artifice, que Marco Camenisch déteste. À ce propos, que penses-tu des feux d'artifice ? Moi, j'aime assez les voir et Carlo Levi raconte un merveilleux concours de feux d'artifice à Palerme, qui, si j'ai bonne souvenance, aurait lieu chaque année à la fête de la sainte locale, qui devrait bien être Rosalie. Encore une à qui on a dû arracher la pointe des seins avec des tenailles ou alors, qui a fini sur un bûcher... C'est toujours ce genre d'affaire qui arrive aux saintes. C'est d'ailleurs pour ça qu'elles sont faites saintes. Je vois à ton œil que tu aurais des ambitions en ce domaine; je crois percevoir comme une envie de sanctification... Mon ami Lucien, méfie-toi, les saints aussi vont en enfer... C'est Dante qui l'a dit...

 

Arrête, mon cher Mârco Valdo M.I., de te moquer de moi. Je ne suis saint, ni apôtre, je ne suis même pas l'âne ermite, je n'ai aucun penchant pour la gloire ni pour la rôtissoire. Je veux juste écouter ton histoire.

 

Tu as bien raison, mon ami Lucien, nous voici donc au début de 1995. Je vais commenter passage par passage et tu pourras faire de même. En plus, et par correction intellectuelle, je te signale que je ne peux reprendre tout le texte et que donc, je ne t'en lis qu'une sélection. J'espère seulement que mon choix sera le bon; sinon, il y a toujours le livre complet que tu peux lire par toi-même. Bref, on passe les fêtes et les débuts de janvier. Marco Camenisch ne va pas bien. Il se plaint de maux terribles qui l'accablent et qui ne sont pas trop soignés dans cet univers carcéral. Cela fait partie aussi du destin du prisonnier.

 

 

Novara, 27 janvier 1995.

 

Depuis hier soir, d’un coup, je me sens à nouveau inquiet. De mauvais présages. Ce doit être le soudain changement atmosphérique, on est passé de l’obscurité humide du brouillard et de pluie au clair et sec soleil d’aujourd’hui.

Je suis moins en forme car je me suis rompu le genou. Au milieu d’une course tranquille, ma rotule s’est barrée, comme si j’avais un morceau de savon dans les os. Une douleur de la Madone, une hémorragie interne, un genou rigide et gonflé. Cela le 3 janvier. Je renonce pour çà à courir ou, mieux, à sautiller avec circonspection et méfiance.

Au moins, le travail pour Marcello avance. ...

Assis de travers, toujours en tension pendant quatre heures d’affilée, lorsque j’arrête d’écrire, çà me fait mal aux os et aux membres de droite. C’est pourtant l’unique solution pour laisser passer un peu de lumière sur ma feuille et, je me répète, une machine à écrire serait plus salutaire et moi, plus efficace. Le fait est que, ayant la glande surrénale droite gonflée par une tumeur interne, c’est sur la colonne que se concentre la tension de ma position malsaine.

 

Ensuite, comme tu vas le voir, notre ami Marco Camenisch... Oui, je dis notre ami et cela pour plusieurs raisons. La première, c'est évidemment que je suis solidaire de son combat et même, que je l'approuve et que je le soutiens du mieux que je peux en te racontant son histoire. Et comme tu le sais, pas à toi seulement. Il y a d'autres oreilles qui m 'écoutent et d'autres yeux qui lisent derrière mon dos. La deuxième raison est qu'à force de le fréquenter – tu penses que j'ai mis du temps à le traduire ce livre, j'ai fini par le considérer comme une personne très proche, presque directement palpable; bref, comme un ami.

 

Moi aussi, dit l'âne Lucien en tapant du pied dans la flaque d'eau juste pour jouer, j'ai ce même genre de sensation. Je le vois d'un œil très amical cet ami qui souffre.

 

Donc, je disais, dit Mârco Valdo M.I., Marco Camenisch, même en prison, continue à se soucier du monde comme il va (mal) et à essayer de contribuer à la réflexion collective. Son billet du 21 mars 1995 en est un exemple.

 

 

Novara, 21 mars 1995.

 

Le mur de Berlin est tombé et certains en sont encore la bouche ouverte. Cet écroulement a mis et a créé aussi une tension positive vers le changement et l’ouverture mentale. L’exigence de nouveaux modes d’agrégation et de résistance, sans se mettre à l’abri et sans se pervertir, est peut-être née. Mais quoi qu’il en soit, ceci nous fait réfléchir à notre dépendance vis-à-vis de la société du spectacle et de la grande frousse qu’elle induit d’avoir du mal, de la faim et du sang en raison des désagrégations d’un système brinquebalant qui parvient toutefois encore à se maintenir. ... On sent le « souffle sur son cou » des désagrégations et des crises toujours plus proches et répandues ? ... il vaut mieux tisser des relations uniquement entre des individus essentiels. Si ensuite meurt un de nos journaux, qu’importe ? ... Je pense que l’essentiel N’EST PAS DANS LE BESOIN de journaux, hebdomadaires et encore moins, quotidiens, avec leur énorme gaspillage de ressources et d’énergie.

Si nous sommes d’accord que nous sommes mal pris et peu nombreux, je pense que ressources et énergies doivent plutôt aller directement à la survie et à la création en petit de solides bases économiques, sociales, culturelles individuelles et collectives. Si nous cherchons seulement à perfectionner et à étendre la discussion / communication médiatique non reliée à la vie réelle, nous devons d’abord nous relier à l’INTERNET.

 

 

Nouveau bond dans le temps. On arrive à la fin mai avec un texte de Marco Camenisch qui aborde la question des technologies nouvelles dans la vie quotidienne. Je te rappelle, mon cher Lucien, dit Mârco Valdo M.I., que nous sommes en 1995. Il y a plus de dix ans. Il met en cause les appareils électro-ménagers et bien entendu, tout ce qui va advenir de la téléphonie mobile. Et il voit clair: au bout de leur progrès... ce sont eux qui gagnent. J'ajoute : de l'argent. C'est d'ailleurs la seule chose qui les intéresse. La technologie n'est pas neutre, dit-il. Et là, c'est sûr, Marco Camenisch a raison. Il s'interroge aussi sur l'arme mortelle qu'est la communication de masse... Pas seulement, parce qu'elle arrive à porter au pouvoir les Sourires (ils sourient tous sur les écrans...) qui nous écrasent, mais aussi car tout simplement, elle rend con et elle mange le peu de temps que l'on a pour vivre. Le temps libre (plus encore en prison), voilà l'ennemi pour le système, voilà ce qu'il veut éradiquer. Le temps vraiment libre, celui où l'on ne consomme rien d'autre que le temps lui-même et le simple bonheur d'exister, ce temps-là doit être banni. D'abord, car il ne rapporte rien (on ne consomme pas et un temps qui n'est pas de l'argent est un temps inutile et nuisible aux yeux du système) et ensuite, car il libère les pensées qui se mettent à vagabonder – et çà, pour le système, c'est vraiment très dangereux. On ne sait jamais où une pensée pourrait bien aller... Mais écoutons ce que dit Marco Camenisch.

 

 

 

NOVARA, 28 mai 1995.

 

Une période de malaises avec abcès, faiblesse et refroidissements surmontée, je retrouve cette vigueur qui me fait me jeter avec un enthousiasme hargneux dans des travaux que je considère utiles à notre cause. J’ai traduit une « perle » des doctoresses Sibylle Meyer et Eva Schulze contre la diffusion massive de bidules électriques et électroniques dans les maisons et les effets collatéraux sur la vie familiale.

Leur texte me paraît contraindre à réfléchir sur la réalité technologique actuelle depuis que dans les années cinquante, on avait commencé à diffuser les électrodomestiques, massivement répandus dans les années soixante et accompagnés dans les années quatre-vingts, des machins électroniques dans le secteur de la communication - information. Une invasion en bonne et due forme.

En fait, les personnes conscientes et lucides devraient au moins critiquer fondamentalement les lieux communs liés à l’idée que la technique nous est utile, qu’elle nous aide, qu’elle nous soit indispensable et qu’elle fait désormais quasiment partie de notre structure biologique et psychologique.

Accepter le développement de la technologie dans notre vie quotidienne devient dès lors en effet un recul féroce et autodestructeur vers des formes nouvelles et sophistiquées d’esclavage et de dépendance totale. Il y a conflit entre nos besoins réels, autodéterminés et responsables, les individus et les collectivités qui sont dépouillés de toute autonomie réelle au profit d’une inarrêtable dégradation du milieu et du renforcement des sempiternels pouvoirs économiques.

Si une lutte ne peut nous libérer au quotidien de la technique et de la technologie qui nous submergent, c’est une lutte inutile et perdue au départ. Les grandes aspirations que tous comptes faits, nous désirons, ce sont la garantie de survie pour tous les êtres de la Planète, en ayant une vie digne de ce nom. La technologie n’est pas neutre. Elle est l’expression intime de l’Etat, du pouvoir, de l’exploitation, du patron, du mode de production industriel. Au bout de leur progrès et de leur développement, il y a seulement leur produit. La technologie n’est pas au service de l’homme et du monde, mais bien au contraire, à celui de ceux qui gagnent dans le « progrès » et le « développement ».
La consommation médiatique elle-même, pour les adultes et les enfants, devient un succédané
mortel de la communication. C’est du temps soustrait à la vie quotidienne et une arme mortelle pour la domination globale.
Il est logique que l’acceptation de la technologie de la part des jeunes et des très jeunes soit absolue. Ce sont les premières générations élevées et « éduquées » par la consommation, le conditionnement et le plagiat médiatique et global.










Dis-moi, Lucien mon ami l'âne aux pieds noirs et luisants comme tes yeux, dit Mârco Valdo M.I., aimes-tu les enquêtes policières ? Je veux dire les énigmes, les investigations et toutes ces sortes de choses. Bien entendu, comme histoire, pas dans la réalité.

 

Heu, oui, j'aime assez essayer de démêler certains écheveaux, dit l'âne.

 

Et bien, Marco Camenisch va t'en raconter une d'histoire du genre. Mais aussi, tu verras l'envers du décor. Je n'entrerai pas dans les détails, à toi de démêler, mais je dirai cependant que c'est en quelque sorte une enquête a contrario. Une enquête pour trouver comment la police crée des complots, comment la police mouille des gens, comment la police – sur ordre, pour des raisons d'État, pour protéger certains... puissants – maquille la réalité, invente des crimes ou fait une mise en scène pour camoufler les vrais coupables. J'insiste un peu, car derrière bien des affaires où l'on accuse des militants qui luttent contre le système, derrière les plus grands attentats, il y a une mise en scène, il y a la nécessité de créer et de désigner des boucs émissaires, des « coupables », la nécessité de lancer des chasses aux sorciers et aux sorcières ou comme on entend maintenant le plus souvent, ces fameuses chasses aux terroristes, dont on nous rebat les oreilles. Mais écoute l'histoire ...

 

 

Novara, 17 juin 1995.

 

Quand j’étais dans la superprison de Livourne, en 1993, j’ai rencontré le compagnon Orlando Campo et j’ai étudié attentivement son mémoire en justice sur l’enlèvement Silocchi. Je suis arrivé à la conclusion que ce feuilleton télévisé judiciaire est un fruit vénéneux de la « raison d’Etat », en ayant développé et produit une théorie et une sentence infâmes.

Mais analysons les faits.

En 1989, dans la province de Parme, avait été séquestrée la femme d’un entrepreneur. Dans le cours des négociations – inabouties – pour la rançon, fut remise au mari une oreille de sa femme, aujourd’hui encore disparue. La police présume qu’elle est décédée pendant sa détention par suite de mauvais traitements et de maladie.

En 1991, après des enquêtes à sens unique dirigées contre des prolétaires sardes, sur base de la théorie de la bande « sardo-anarchiste-méridionale », ont été arrêtés quatre prolétaires sardes, un anarchiste calabrais, un anarchiste arménien et sont recherchés une anarchiste étasunienne et un anarchiste sicilien, encore en liberté.

En 1994, le tribunal des assises de Parme, malgré leur évidente extranéité aux faits reprochés, condamna ces quatre personnes. Pour les prolétaires sardes : F. Goddi, G. Sanna, A. Staffa, F. Porcu, pour la compagne Ann Rose Scrocco (libre) et pour le compagnon arménien Gregorian Gagarin : la perpétuité. Pour Orlando Campo : 22 ans. Tandis que Giovanni Barcia (libre) est acquitté. Par la suite, au début février 1995, le tribunal d’appel de Bologne, non seulement confirma les peines, mais condamna à perpétuité aussi le compagnon Giovanni Barcia.

Ainsi fut avalisé la théorie de la fantomatique bande « sardo-anarchiste-méridionale », fondée essentiellement sur d’évidents montages policiers, et en plus, maladroite. En créant des boucs émissaires, on veut couvrir la vérité du séquestre Silocchi, en laissant volontairement de côté des indices qui conduisent vers des noms haut-placés des milieux socio-économiques, politiques, religieux et en ajoutant un nouveau chapitre à la sale guerre antisarde et antianarchiste. Le tout dans un style « parfait » et bien éprouvé de guerre psychologique et de prévention contrerévolutionnaire.

Il n’existe pas de preuve. L’accusation et le jugement se basent sur des insinuations, des préjugés de « bonne » et de mauvaise foi, un zèle persécutoire et arbitraire de la part des enquêteurs et des juges. Ce sont les dépositions des officiers de la répression qui rapportent des « confidences » qui leur ont été faites, selon leurs dires, sans procès verbaux d’aucune sorte, par un « collaborateur », condamné pour une autre séquestration, qui aurait à son tour recueilli ces « confidences » de son frère.

Ce frère, déjà décédé au temps des « confidences » en question, aurait soutenu avoir participé à la séquestration Silocchi. Au procès de Parme, le « collaborateur » ne parut pas à l’audience. Il se présenta, par contre, à l’appel de Bologne et il démentit nettement avoir jamais fait des « confidences » sur l’enlèvement Silocchi.

Des ossements humains et un anneau d’or ont été retrouvés dans la ferme des prolétaires sardes condamnés. Les expertises ne sont pas arrivées à établir s’ils appartenaient à la victime et un approfondissement refusé à Parme, a été par contre concédé par la Cour d’Appel de Bologne. Des dépositions à l’audience par un capitaine des Carabiniers et par le mari de la victime, il ressortit que ce dernier versa à ce capitaine des carabiniers 50 millions de lires pour payer un informateur sarde connu (lié aux services, déjà arrêté avec un autre sarde, qui se révéla lié aux tueurs de la « UNO blanche »), entretemps tué par fusillade par les forces de l’ordre elles-mêmes, dit-on. C’est cet informateur qui récupéra des ossements humains dans un cimetière du milieu pugliese, pour les transporter, les déposer et les faire trouver dans le terrain choisi par les « enquêteurs ».

Il y a la reconnaissance d’un des premiers séquestreurs, un compagnon anarchiste qui, selon la police, aurait été tué – avant l’arrestation des autres membres de la présumée bande – par l’explosion d’une grenade, destinée à une questure de Rome. Il avait été « reconnu » par un témoin de l’enlèvement sur une vieille photo en blanc et noir superposée à la photo d’un uniforme. Il est exact que les accusés se connaissaient plus ou moins entre eux et qu’ils étaient proches par leurs moitiés ou leurs activités politiques.

Il est exact qu’ils avaient des parents ou des amis inculpés, arrêtés, sous enquête, poursuivis et jamais « coincés » jusqu’à ce moment.

Il n’y a pas de preuves, il n’y a pas d’indices.

Il y a au contraire les preuves que les indices sont faux, fabriqués et extorqués.

L’avancement du débat du procès paraissait de bonne augure, en cohérence avec le moment particulier où à Bologne, avait été démasquée la pratique criminelle de l’appareil policier et judiciaire de cet Etat stragiste1, de l’usage des repentis pour condamner des personnes étrangères aux faits qui leur étaient imputés et de l’utilisation des appareils de la « sécurité » à des fins stragistes et subversives, des actes pour légitimer une répression forte et raciste.

Au Pilastro, un quartier « mal famé » et prolétaire de Bologne, il y a quelques années, trois carabiniers furent assassinés à coups d’armes à feu. Trois prolétaires furent accusés sur base des « dépositions »  d’une repentie qui, avec trois versions consécutives et divergentes, avait démontré de façon éclatante qu’elle était sevrée aux faux documents des policiers et des magistrats.

Vers la fin 1994 pourtant, quelques fonctionnaires de la questure de Bologne furent arrêtés. La dénommée bande de la UNO blanche, la Fiat Uno habituellement utilisée lors de leurs actions. Sous l’évidente couverture des mêmes appareils d’Etat, la bande a perpétré pendant plusieurs années des attaques armées contre des supermarchés (de la rouge « COOP ») et des banques, en tuant de façon préméditée et avec la facilité inouïe, typique des professionnels des agressions armées, clients, employés et passants ; perpétré divers attentats racistes contre des Gitans, des gens de couleur et tué les trois carabiniers du quartier Pilastro.

Les arrêtés, certains même frères, firent un concours à qui admettait de plus en plus, à qui pouvait décharger les autres. Attitude naturelle et cohérente de professionnels avec licence de tuer en tirant dans le dos des gens désarmés en fuite, de torturer dans leurs casernes des pauvres gens sans défense, de qui a toujours raison, même quand il ment.

Les différents argousins de la justice durent relâcher les trois prolétaires accusés du massacre du Pilastro.

Tenant présent à l’esprit que les compagnons condamnés à Parme avaient été en leur temps accusés pour le massacre du Pilastro, il fallait espérer un minimum de lueur de conscience juridique de la part du prétendu « Etat de droit démocratique ». L’utopiste soussigné (et pas seulement lui) pensait à une trace minimale de pudeur et de bonne foi pourtant rarement rencontrée dans les actes et la conduite éthique de personnes qui font carrière dans les institutions de pouvoir de ce régime.

Et bien non, pas le minimum de pudeur ! Les Messieurs du tribunal ont donné libre cours à leurs plus bas instincts homicides, réactionnaires et vindicatifs, pardon, je voulais dire à leur « libre arbitre ». Une monstruosité non seulement juridique qui a emmuré vives six personnes et contraint deux autres à la fuite et à l’exil à vie.

Rien là d’étrange et de surprenant et la juste indignation comme fin en soi est tout à fait inutile. C’est la guerre d’un modèle totalitaire de « vie » sociale à sens unique, avec sa hiérarchie, son oppression, son exploitation et son anéantissement. La guerre des patrons, de leur Etat, de leurs serfs contre les peuples et les gens qui s’opposent à cette monoculture.

Rien d’étrange pourtant dans le rôle habituel des massmédias de toutes couleurs, dans le contrôle de nos esprits et de nos émotions, dans la désinformation, l’excitation, l’intimidation, la terreur, la propagande ou le silence.

Rien d’étrange si aucun des responsables de ces abominations, perpétrées lâchement au nom de la raison d'État et de sa force, ne doive prendre ses propres responsabilités. Honnêtement, comme ces abominations sont leur nature intime, ils ne sont pas coupables d’incohérence.

A la suite de nos mille revendications de liberté, de justice sociale, d’anarchie, de lutte contre l’exploitation, l'État et les patrons, la cohérence s’est réfugiée dans nos rangs. Le silence est complice et en refusant la solidarité à nos compagnons, notre critique radicale devient un discours faible, impuissant et mort.

C’est seulement quand nous prendrons enfin nos responsabilités à chaque niveau de lutte, que même eux devront finalement prendre les leurs.

1 Stragiste : le mot italien est « stragisto », qui dérive de « strage » : massacre, hécatombe, assassinat massif… Mais en l’occurrence et s’agissant l’Etat italien, de Bologne et de « strage », il renvoie à la fameuse « strage di Bologna » - 2 août 1980 (en français, « l’attentat de Bologne »), dont les services secrets et les activistes de droite furent les auteurs.

 

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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 22:58

Tiens, tiens, mais qui voilà, ça fait longtemps que je ne t'ai vu, dit Lucien l'âne au pelage trempé par cette pluie qui mouille tant et refroidit jusqu'aux os les plus résistants.

 

Oui, tu as raison, mon ami Lucien. J'ai été un peu occupé ces derniers temps. Mais laisse-moi te dire que j'ai grand plaisir à te revoir. Figure-toi que je suis parti en voyage dans un pays lointain et qu'un de ces jours, je te ferai voir le petit voyage en images que j'en ai rapporté. Il est plein de soleil et de lumière. À mon avis, il te plaira assez...


Ah mais, voilà qui est intéressant, mon ami Mârco Valdo M.I., dit l'âne en secouant la pluie qui lui coule le long du dos. Où donc as-tu été et si ce n'est pas trop indiscret qu'as-tu été y faire ?


Je te le dirai et même, je te le raconterai en images, mon cher ami Lucien, mais aujourd'hui, je veux te parler d'autre chose... Quoique ce ne soit pas vraiment hors sujet. Tu te rappelles bien, sans doute, que j'avais écrit une histoire d'émigrants et même, plusieurs. Celle du grand-père de mon ami Roland et celle d'une association d'émigrés italiens, appelée Leonardo da Vinci. Je ne t'avais peut-être pas dit à ce moment que j'y avais passé presque un an ou plus à faire ce livre... Ce fut une terrible aventure, tout comme l'exposition sur « Carlo Levi, antifasciste italien. Peintre et écrivain. » que j'avais réalisée au Musée de Mariemont; cette exposition avait notamment pour objectif de faire entrer l'émigration italienne dans un lieu où elle n'avait pas l'habitude d'aller. Et d'y entrer par la grande porte, Carlo Levi, comme tu t'en souviens, avait créé une des plus grandes associations de l'émigration italienne et sans doute, de l'émigration en général : la FILEF – la Fédération italienne des travailleurs (lavoratori, en italien) émigrés et de leurs familles.

 

Oui, oui, j'ai souvenance de tout cela, dit Lucien l'âne et agitant ses oreilles pour en faire tomber l'eau. La pluie, c'est finalement moins gênant que les taons; surtout, quand les taons sont difficiles, dit-il comme pour s'excuser. Mais pour en revenir à ton intérêt pour l'émigration, je me souviens que tu avais écrit un livre sur la Sardaigne aussi...

 

Sais-tu, Lucien mon ami, qu'en Amérique latine où tu dois avoir des connaissances car il y a beaucoup d'ânes, il y a une forte émigration italienne et qu'elle pèse assez sur le destin du continent et là aussi, la Filef joue son rôle, notamment de liaison et de fédération. Un continent soit dit en passant qui souffre terriblement de la colonisation étazunienne et de tous les travers et catastrophes qu'une telle pression suppose. Mais depuis quelques années, on dirait que le vent tourne et que les tenants du libéralisme – tu sais ceux qui dans la guerre de cent mille ans sont toujours pour les riches et contre les pauvres – commencent à sentir que leur influence diminue grandement et que s'amorce leur déclin. Cela dit, aujourd'hui, je vais te raconter une très belle histoire.

 

J'en suis tout ravi, dit Lucien l'âne eux yeux aussi noirs que les pavés de l'enfer et que l'âme de Torquemada. Car, c'est pas pour dire, mais je m'ennuie sans tes histoires. Et de quoi s'agit-il ?

 

Ce que je veux te conter, dit Mârco Valdo M.I., c'est l'histoire d'une fille et de son père, d'une première chanson sur les émigrants, d'une deuxième chanson sur les émigrants et d'une chanson d'une fille pour son père. C'est une immense histoire d'amour.

 

J'adore les histoires d'amour, dit l'âne en tapant des sabots dans la flaque d'eau pour marquer sa joie et en s'éclaboussant le ventre. Brrrrrr!!!

 

Alors voilà, je ne vais pas te faire traîner. C'est l'histoire d'une fille qui s'appelait Evelin. Elle avait un père qui s'appelait Alfredo. Comme s'était son père, elle portait son nom de Bandelli. Lui, son père, Alfredo avait été un chantauteur assez connu dans le monde ouvrier de sa région d'Italie. C'était d'abord un ouvrier, disons un ouvrier qui chantait, et chantait ses idées, ses pensées, ses luttes. Né en 1945 à Pise, il continuait ainsi la lutte des partisans, il continuait ainsi l'aventure familiale. Tu comprends de ce fait qu'il était un militant politique et syndical. Encore un de ces utopistes qui voulait changer le monde...

 

C'est assez dans tes goûts, un pareil personnage, dit Lucien l'âne. Et j'ajouterais tout de suite, assez dans les miens. Sans doute un de ces hommes qui préfèrent vivre leur vie debout, qui veulent marcher la tête haute et qui ne supportent ni l'exploitation, ni l'injustice...

 

Exactement çà, dit Mârco Valdo M.I. Juste une précision encore, il avait dû quitter son pays et partir en émigration en Allemagne et en Suisse, pour revenir ensuite seulement chez lui. Cette aventure-là n'a pas dû être très agréable à vivre et a inspiré la chanson que je te propose aujourd'hui. Il l'avait intitulée « Les émigrants partent ». Sa fille Evelin, des années plus tard, a fait une chanson sur ce que nous pouvons voir aujourd'hui aux portes de l'Europe et qu'elle a intitulé : « Les nouveaux émigrés partent ». C'est cette coïncidence et cette continuité qui m'a bien plu. Mais, si j'en parle en priorité, c'est précisément pour ces « nouveaux émigrants », ceux-là même que nos repus tentent de repousser dans un manque absolu d'humaine solidarité. Tu sais bien, Lucien, qu'il y a des gens qui sont capables de laisser crever les autres et même, de les faire crever uniquement pour assurer leur confort quotidien, pour maintenir leur superflu, pour préserver leurs mauvaises graisses – lesquelles, rassure-toi, finissent toujours par les étouffer.

 

Cela, j'en suis bien content et somme toute, ils ne méritent rien d'autre. Un peu comme si une main invisible commençait à leur resserrer le cœur, à fermer leurs artères, à rendre leurs jambes trop lourdes, à leur inoculer des sensations d'angoisses existentielles, de paniques physiologiques, de terreur psychique... Du moins, je l'espère... et ce doit être assez exact à voir combien d'entre eux se traînent misérablement dans leurs énormes véhicules. Laisse-moi te dire, mon cher Mârco Valdo M.I., mais seulement entre nous, je ne voudrais pas que ça se sache : ils me dégoûtent au point que rien que d'en parler de ces gens-là, j'en ai la nausée. Mais revenons si tu le veux bien à ta belle histoire...

 

La belle histoire de cette fois se déroule en trois chansons. Je t'ai dit que les deux premières racontaient des histoires d'émigrants et tu verras, mon cher Lucien, dit Mârco Valdo M.I., qu'elles sont terribles. La troisième, elle, parfait l'histoire d'amour; c'est une lettre de la fille à son père, parti pour un autre exil depuis bien des années. Soudain, elle lui parle, elle le retrouve. Et moi, je trouvais cette aventure si belle que j'ai voulu regrouper les trois chansons pour en faire un conte musical, en quelque sorte...

 

Les nouveaux émigrants partent.

 

Chanson italienne – Partono i nuovi emigranti – Evelin Bandelli

Version française – Les nouveaux émigrants partent – Marco Valdo M.I. – 2008

 

... L'argument de cette chanson est tiré du fait que dans le courant du voyage d'émigrants clandestins venus d'Afrique vers l'île sicilienne de Lampedusa, en vue de Lampedusa, une enfant de quelques années était morte dans les bras de sa mère; les marins, sans aucune retenue, ni égard, arrachèrent cette petite des bras de la mère et la jetèrent par dessus bord. Peu après, ma mère bouleversée de douleur, se jeta dans les eaux glacées pour tenir compagnie à sa petite. Ce fait avait ému Evelin et par cette chanson, elle raconte le souvenir et la douleur de celui qui cherche à trouver des conditions de vie meilleures.

Comme dit un journal suisse : à « Lampedusa, ce confetti d'Italie, au large de la Sicile - plus proche de Tunis que de Palerme », cette année (2008 – mois de septembre) plus de 15.000 réfugiés sont arrivés par la mer. L'endroit est conçu pour accueillir environ 800 personnes, or depuis le début de l'été, on y compte près de 2000 réfugiés. Libye-Lampedusa, l'autoroute de la mer. [Marco Valdo M.I. rappelle : une autoroute de terre conduit aussi à Dachau, par exemple.] Ils proviennent d'Ethiopie, de Somalie, du Maghreb, d'Irak, d'Afghanistan et même du Sri Lanka et fuient les conflits et la famine ou rêvent simplement d'une vie meilleure.

Les Suisses s'inquiètent d'un tel « déferlement »... Soyons sérieux un instant : il y a environ 400.000.000 de personnes en Europe et 8.000.000 en Suisse. Un « déferlement » de 15,000 personnes... Disons simplement que les Suisses n'aiment pas les émigrants; les Italiens, qui y ont émigré, le savent bien. Précisions : les Suisses n'aiment pas les émigrants pauvres. Les Suisses aiment les émigrants riches et plus encore, les émigrants très riches.

Mais il ne faut pas jeter la pierre aux Suisses (d'abord, ils ont déjà assez de cailloux comme ça dans leur paysage – Rasez les Alpes qu'on voie la mer !, criaient les jeunes Suisses quand ils jouaient à la révolution à la fin des années 60). Dans tous les États d'Europe, c'est pareil. C'est un comportement de nantis, c'est un réflexe de peur, c'est un signe aigu d'imbécillité. Si seulement, ils pensaient un instant : Et si c'était moi ce réfugié, moi que la vie pousse au bout du désert et de la mer...? Mais ils ne pensent pas, voilà tout : ce qui est précisément l'imbécillité.

Comme on peut le voir, cette chanson est toujours d'actualité et semble-t-il, elle le restera longtemps encore.

Son titre cependant renvoie à la chanson « Les émigrés partent » d'Alfredo Bandelli, le père d'Evelin. La coïncidence de ces deux chansons, qui se font écho dans le temps, rappelle aux Italiens que des Italiens aussi furent des émigrants, eux aussi mal accueillis, eux aussi objets de sarcasmes, de mauvais traitements et de racisme.

 


Il vient de loin ce bateau

chargé de personnes

Il vient de l'Orient ou peut-être du Sud

On dirait qu'il veut couler


Ils laissent mères pères et même enfants

à la recherche d'une vie meilleure

pour un rêve en tête et la faim au cœur

Ils partent pour venir ici

Vois-le ondoyer dans le vent

avec cette charge de haine et de faim

qui implore pitié
Vois-le naviguer dans le vent

le marin qui a pris jusqu'à leur cœur

et leur dignité


Sur cette grande mer aux vagues gigantesques

on dirait que les rêves se sont brisés

Une mère pleure sa propre fille

Elle sait que ça n'ira pas

 

Vois-le balancer dans le vent

Il y a une fillette entre les vagues et les flots

qu'on jette dans la mer

Vois-le voyager dans le vent

Il y a une mère qui suit sa fille

au fond de la mer


L'histoire est la même qu'il y a cent ans

On meurt de faim ou on part de là

et derrière le calvaire de celui qui part

il y a certainement quelqu'un qui y gagnera


Vois-le ondoyer dans le vent

ou on meurt de faim et de peines

ou on meurt en mer.

Vois-le balancer dans le vent

Il y en a qui arriveront en terre étrangère

Mais ils seront esclaves.

 

 

Les émigrants partent.

Chanson italienne – Partono gli emigranti – Alfredo Bandelli – 1972

Version française – Les émigrants partent – Marco Valdo M.I. – 2008

 

La misère qui a poussé au départ des milliers d'Italiens, l'éloignement et sa douleur, tout cela est commun a bien des émigrations. Mais la chanson de Bandelli dit autre chose. Elle met en lumière une particularité politique essentielle de l'émigration italienne vers l'Europe dans les années qui vont d'après 1948 aux années 1960. C'est que l'émigration a été en grande partie forcée pour ceux qui avaient montré un penchant trop vif pour l'égalité et la justice. En fait, dans l'Italie d'après-guerre, quand la Démocratie Chrétienne a entamé la restauration, il ne faisait pas bon d'être un ancien partisan, d'être un militant ouvrier, d'être un tenant du socialisme ou du communisme; pire encore, d'être anarchiste. Les portes se fermaient; le travail – bien que garanti par la Constitution de la République – manquait pour ceux-là, spécialement pour ceux-là. Les patrons et les hommes de pouvoir se passaient le mot. Pas de travail, pas à manger. Ceux-là qui n'avaient plus comme choix que la misère ou l'exil devinrent des émigrants, ces émigrants que chante Bandelli. Et Bandelli a raison de dire que l'exportation de ces hommes, sans égard d'ailleurs à leurs liens sentimentaux, cette déportation était voulue par la bourgeoisie et encadrée par la police.

Par ailleurs, Bandelli a raison encore quand il dit que là-haut, en Europe, tout n'était que peine, tristesse, solitude, manque, pauvreté, violence et racisme. Pour un temps au moins, le Rital était un être de seconde zone, un moins que rien et qui en plus, devait se taire... Même en exil, la police veillait; les relais fonctionnaient, les missions catholiques de l'époque surveillaient et dénonçaient les militants aux autorités.

Il en a fallu du courage pour survivre à ces conditions....

Enfin, sur la question du retour, beaucoup ont longtemps espéré, certains sont rentrés, la plupart ont fait souche où ils avaient abouti, certains sont morts au travail ou comme les mineurs, morts du travail. "Je reviendrai vite, ou je ne reviendrai jamais".

 


 

 

Ne pleure pas, ma belle, si je dois partir

Si je dois rester loin de toi

Ne pleure pas, ma belle, ne pleure jamais

Car rapidement, tu verras, je reviendrai vers toi.

Adieu ma terre, adieu ma maison,

Adieu tout ce que je laisse ici;

Ou je reviendrai vite, ou je reviendrai jamais,

J'emporte seulement ton souvenir avec moi.

Les émigrants partent, ils partent pour l'Europe

sous le regard de la police.

Les émigrants partent, ils partent pour l'Europe,

les déportés de la bourgeoisie.

Ne pleure pas, ma belle, je ne sais combien de temps

je devrai rester à suer ici.

Les nuits sont longues, elles ne passent jamais

et je ne peux jamais t'avoir à moi.

Seuls la peine, la violence et le racisme,

mais cette misère nous donne plus de force;

et la rage grandit, et grandit la volonté,

la volonté d'avoir le monde pour moi.

Les émigrants partent, ils partent pour l'Europe

sous le regard de la police.

Les émigrants partent, ils partent pour l'Europe,

les déportés de la bourgeoisie.

 


Lettre à mon père

Chanson italienne – Lettera a mio padre – Evelin Bandelli

Version française – Lettre à mon père – Marco Valdo M.I. – 2008

 

Evelin Bandelli est la fille d'Alfredo Bandelli, lui-même chanteur, même chantauteur engagé, d'autres diraient prolétarien. La fille a repris le flambeau de la chanson socio-politique et présente ici celui qui sans aucun doute fut en chanson aussi, son père.

Cette chanson est aussi à la fois, une déclaration d'amour et une profession de foi – qu'on se rassure ! – une profession de foi prolétarienne, antifasciste. Simplement, une très belle chanson...

Mais une chanson rare parce qu'elle révèle de la relation père – fille quand elle s'instaure au fil du temps, dans la durée et sans doute, au-delà de certaine séparation inévitable.

Ces deux-là se retrouveront, c'est sûr ! (M.V.M.I.)

 



 

 

Je me rappelle tes yeux noirs

et ton regard limpide et sincère

tes yeux pleins de nobles pensées

dirigés droit vers le futur

Je voudrais te dire à présent que j'ai trente ans

que je suis femme, mère et aussi, épouse

je voudrais te dire que je n'ai plus d'angoisses

que je sais répondre à mes désirs

Mais la vie est dure comme dans le temps

et les patrons n'ont jamais disparu

Et même, armés de drapeaux, ils passent à l'attaque

et redonnent vie à ces partis

ces partis qui en ont fait de belles.

Ils nous ont tué et volé avec orgueil,

ils ont repris leurs étendards dans leurs fosses

Ils ont porté la semence pourrie à germer

mais quelque chose prend naissance en mon cœur

Une rage que je sens en dedans,

je ressens la fureur de ton chant

Qui frappe ce fasciste en plein dans le mille

Je me rappelle quand tu chantais

Les chansons nées de tes pensées

Je me rappelle quand tu t'en allais

puis, tu revenais, comme si c'était hier;

Tu posais tes mains grandes comme le monde

et en elles, je disparaissais

et je rêvais de te voir faire la ronde

avec maman et certainement, toujours vivant

mais toujours, la vie est remplie de surprises

Je sais qu'un jour nous nous reverrons encor

et heureux de partir vers de nouvelles aventures,

nous chanterons sans dire un mot.

Tu posais tes mains grandes comme le monde

et je disparaissais en elles

nous chanterons ensemble une ronde

et nous dirons à tous que tu es vivant.

 

 

 

 

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Marco Valdo M.I. - dans Exils
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15 septembre 2008 1 15 /09 /septembre /2008 23:57


Oh, oh, Lucien mon ami, cours un peu, dit Mârco Valdo M.I., dépêche-toi, viens vite que je te raconte une belle histoire très triste, très émouvante, très révoltante.



Quoi, quoi, dit Lucien l'âne en fonçant de son amble si pur, amble pur, amble radieux. Quelle est donc cette histoire ? Que vas-tu me raconter encore ?



Ce que je vais te raconter encore, mon cher Lucien aux pieds plus légers que l'air quand tu vas ainsi l'amble pur, amble radieux, dit Mârco Valdo M.I., c'est l'aventure terrible d'un jeune homme de vingt ans assassiné par la police.



L'aventure terrible d'un jeune homme de vingt ans assassiné par la police... ?, dit l'âne en se cachant le visage entre ses deux oreilles noires comme le deuil. Et qui donc et quand ça ? Tu sais bien, mon cher Mârco Valdo M.I., que la police ne fait jamais des choses pareilles, qu'elle ne l'a jamais fait et qu'elle ne le fera jamais. La police est là pour protéger les jeunes hommes de vingt ans que des malfrats veulent assassiner. Tout au contraire de ce que tu laisses ainsi entendre, elle vole au secours des jeunes ou des moins jeunes, des hommes ou des femmes quand ils sont attaqués et surtout par des bandes armées de bâtons ou de toutes sortes d'instruments contondants. Comment pourrais-je jamais te croire ?



Et pourtant, dit Mârco Valdo M.I., il te faudra bien me croire, car même des journalistes l'ont vu, même des juges l'ont ainsi jugé, même des policiers eux-mêmes l'ont reconnu, un des commissaires engagé dans cette opération a démissionné de ses fonctions pour marquer et son désarroi et sa désapprobation et sa honte. Mais je te suggère d'en venir aux faits. Ô ce n'est pas une affaire très récente, elle date du siècle dernier, mais elle ressemble tellement à ce qui se passe maintenant et surtout, à ce qui va se passer qu'elle raconte notre histoire. Ce n'est d'ailleurs qu'une parmi tant d'autres.



Quoi, quoi, dit l'âne en tendant son cou pour appuyer son propos. Non seulement, la police aurait tué un jeune homme de vingt ans, mais elle l'aurait fait plusieurs fois...



De nombreuses fois, dit Mârco Valdo M.I.. De très nombreuses fois... En fait, c'est une pratique policière fréquente dans les régimes libéraux et démocratiques secs et plus encore, évidemment, dans les régimes libéraux et démocratiques dictatoriaux que l'on qualifie de bruts, comme les vins. J'espère que tu te souviens que les régimes libéraux et démocratiques peuvent comme les vins être doux (ils fonctionnent avec le sourire dans une relative douceur), être même parfois carrément moelleux – c'est pour mieux te berner mon enfant, puis, demi-sec, là, ils commencent à tirer la gueule et à sévir, ensuite, secs, on réprime à tout va et enfin, bruts, là on fait appel aux généraux, aux duces, aux amiraux, aux colonels, aux caudillos, aux führers et autres amusants personnages.



Oui, oui, dit l'âne en levant le front comme s'il fumait une pipe d'écume, je me souviens bien de la classification des vins. Mais qui, quand, quoi ?, dis-le moi, Mârco Valdo M.I..


 



C'était en Italie, à Pise, en 1972. Les antifascistes manifestaient contre la venue d'un responsable du parti fasciste (peu importe son nom, il vaut mieux l'oublier, il ne mérite même pas qu'on le connaisse, il suffit de savoir que c'était un fasciste) et le long de l'Arno, la police massacra un jeune homme de vingt ans à coups de matraque et sans doute aussi de pieds. Il mourut trois jours plus tard, sans avoir été soigné. Il s'appelait Franco Serantini; il était anarchiste.



Anarchiste, dit l'âne en tremblant, n'est-ce pas d'eux que Léo Ferré disait : Il n'y en a pas un sur cent et pourtant, ils existent, la plupart fils de rien ou bien, fils de si peu, qu'on ne les voit jamais que lorsqu'on a peur d'eux...



C'est bien ça, dit Mârco Valdo M.I.. Mon ami, mon camarade, mon compagnon, Lucien, tu as une bonne mémoire aussi longue que celle de l'Etna qui se souvient d'Empédocle. En fait, j'ai traduit deux chansons pour les canzoni du dimanche et j'ai eu tellement de travail ce dimanche que je n'ai pu te faire connaître ces chansons. Ce sont deux chansons écrites à la mémoire, justement, de cet anarchiste assassiné par la police d'État. Comme tu le sais, les anarchistes n'aiment pas trop l'État et il le leur rend bien – sous tous les régimes. Ils n'aiment pas les patrons non plus, ni leurs soudards fascistes.

Je vais te faire connaître les deux chansons que d'autres camarades, compagnons et amis ont faites pour Franco Serantini : la première s'intitule La Ballade de Franco Serantini et la seconde À Franco. J'ajouterai pour terminer la chanson de Léo Ferré dont on vient de parler ensemble. Ce sera donc un dimanche anarchiste et je l'intitulerai donc : Canzones anarchistes du dimanche.









 

Franco Serantini - 20 ans - assassiné par la police







La Ballade de Franco Serantini

Chanson italienne - La ballata di Franco Serantini – Pino Masi

Version française – La Ballade de Franco Serantini – Marco Valdo M.I. – 2008


Franco Serantini. Anarchico. 1951-1972.

Franco Serantini. Anarchiste. 1951-1972.


C'est l'histoire d'un jeune homme, orphelin, qui s'en fut manifester contre la venue à Pise d'un député fasciste, le dénommé Niccolai. Il a rencontré les “forces de l'ordre”; tabassé, il agonisa en prison deux jours, puis il mourut de ses blessures, sans soin. On voulut cacher l'horreur en l'enterrant en cachette, en cachant son corps dans la terre... Vite, vite... C'était compter sans ses camarades, sans cette solidarité des opprimés... Ils lui firent des funérailles aux poings levés. Le 9 mai 1972. Depuis, la guerre contre les pauvres, contre les libertaires continue... Il s'appelait Franco Serantini. Il était né à Cagliari, il avait vingt ans, il est mort anarchiste.





On était le sept mai, jour des élections

et les premiers résultats parvenaient des prisons

Il y avait un camarade crevé,

il avait vingt ans d'âge.


Deux jours avant seulement, Niccolai parlait

Franco était avec ses compagnons, décidés plus que jamais

Que le monde tombe sur la ville,

Cet assassin ne parlera pas.”


Les flics de l'État l'avaient arrêté

sur le quai de l'Arno, ils le rouèrent de coups:

Marmaille rouge, tu dois comprendre

que si tu descends dans la rue, tu peux mourir !”


Et après, dans les mains de Zanca et de Ballardo,

Ils continuent ces chiens, ils continuent à le tabasser:

Je te l'ai promis il y a six mois”,

lui dit Zanca sans pitié.

Enfermé comme un chien, Franco se trouve mal et meurt.

Mais un seul procureur vient à la prison :

il demande a Franco : “Pourquoi es-tu ici ?”

Pour une idée, la liberté”


Puis tout a accéléré d'un coup; mort, il fait peur.

Ils déclenchent l'opération “sépulture rapide”

C'est seulement un orphelin, fais-le disparaître,

personne ne viendra le réclamer”.


Mais au contraire ça a été mal, porcs, vous vous êtes trompés,

car à son enterrement trois mille poings fermés

martelaient l'engagement, la volonté

que cette lutte continue.


On était le sept mai, jour des élections,

et les premiers résultats arrivaient des prisons

Il y avait un camarade crevé,

Il avait vingt ans d'âge.

 


Franco Serantini

Histoire d'un subversif
(et d'un assassinat d'Etat)



A Franco

Chanson italienne – A Franco – F.F. Rossi

Version française - À Franco – Marco Valdo M.I. – 2008



Tu avais vingt ans et tu es mort

après une agonie de trois jours

Tu es mort en héros en silence

sans demander l'aide du bourreau.


Victime choisie par le destin

qui t'a voulu symbole de la liberté,

liberté portée par un drapeau

avec le “A” rouge sur le tissu noir.

Tu n'a jamais eu de toit

tu étais un pauvre enfant trouvé.

Ils étaient dix et ils tont pris,

ils t'ont massacré le cerveau.


Ils sont déversé sur toi

la peur millénaire

qu'a le pouvoir de voir

la révolte prolétaire.

Si tu es mort sans faute

comme un martyr d'autes temps

Sur ta tombe, nous nous agenouillerons

comme des fidèles dans un sanctuaire.

Ton visage encore à présent

reste gravé dans les têtes

de tout pauvre prolétaire

comme un symbole libertaire.



 

L'enterrement de l'anarchiste Serantini



Les anarchistes


chanson de Léo Ferré



Il n'y en a pas un sur cent et pourtant ils existent
La plupart Espagnols allez savoir pourquoi
Faut croire qu'en Espagne on ne les comprend pas
Les anarchistes

Ils ont tout ramassé
Des beignes et des pavés
Ils ont gueulé si fort
Qu'ils peuvent gueuler encore
Ils ont le cœur devant
Et leurs rêves au mitan
Et puis l'âme toute rongée
Par des foutues idées

Il n'y en a pas un sur cent et pourtant ils existent
La plupart fils de rien ou bien fils de si peu
Qu'on ne les voit jamais que lorsqu'on a peur d'eux
Les anarchistes

Ils sont morts cent dix fois
Pour que dalle et pour quoi ?
Avec l'amour au poing
Sur la table ou sur rien
Avec l'air entêté
Qui fait le sang versé
Ils ont frappé si fort
Qu'ils peuvent frapper encor


Il n'y en a pas un sur cent et pourtant ils existent
Et si vous recommencez le temps des coups de pied au cul
Faudrait pas oublier que ça descend dans la rue
Les anarchistes

Ils ont un drapeau noir
En berne sur l'espoir
Et la mélancolie
Pour traîner dans la vie
Des couteaux pour trancher
Le pain de l'amitié
Et des armes rouillées
Pour ne pas oublier

Il n'y en a pas un sur cent et pourtant ils existent
Et qu'ils se tiennent bien le bras dessus bras dessous

Joyeux, et c'est pour ça qu'ils sont toujours debout
Les anarchistes


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14 septembre 2008 7 14 /09 /septembre /2008 20:11

Tiens, tu n'es pas venu depuis plusieurs jours, Mârco Valdo M.I.. Sans doute étais-tu occupé, dit l'âne en arrivant clopin-clopant, en clopinant du pas de l'âne peu pressé. Je ne suis pas curieux, mais je me demande bien ce que tu pouvais faire. Si c'est indiscret, ne réponds pas...

 

Oh, il n'y a rien de mystérieux et même si ta question est indiscrète en apparence, tu sais bien que je n'ai pas de porte de derrière, comme on dit chez nous. C'est tout simple, tu sais. D'un côté, c'est la rentrée et de l'autre, du coup, j'ai plein d'activités qui me tiennent éloigné de la rédaction de ce blog. Je n'aime pas cela, mais qu'y faire ? Le pire, c'est que je ne vois pas bien comment y pallier. Tu comprends pour faire ce blog, il faut non seulement du temps (plusieurs heures d'affilée) et en plus, il y faut de la disponibilité mentale, ce qui impose aussi du temps de préparation, du temps de décontraction, de détachement par rapport à ces autres activités de la vie quotidienne.

 

Évidemment, dit Lucien l'âne en penchant son long cou pour attraper une grosse touffe d'herbes qu'il arrache d'un coup et sec et qu'il se met à mâcher incontinent. Il faut bien trouver du temps pour tout.

 

Comme tu le dis, c'est vraiment là la question, dit Mârco Valdo M.I.. Il est possible de se concentrer entièrement sur un blog, mais alors, on n'a plus de temps pour vivre. On serait une sorte d'ermite électronique ou digital. Comme tu le vois, j'avais déjà pris les devants en partageant ce blog avec toi, ce qui m'évitait le soliloque et cette sensation pesante de solitude. J'évitais aussi de perdre le goût de la conversation et tant que ce fut les vacances, les choses pouvaient aller ainsi, car on ne me sollicitait que peu. Mais voilà qu'à présent, on nous appelle de partout et on demande d'aller ici, d'aller là, la manie des réunions a recommencé à faire fureur. Je vais bien devoir y consacrer une part de mon temps et je vais sans doute devoir espacer un peu mes récits. C'est évident pour les prochaines semaines, mais j'espère que ce ne sera pas trop long.

 

Et oui, dit l'âne, je connais bien ça; chez nous les ânes, c'est pareil. Mais, dis-moi, Mârco Valdo M.I., crois-tu vraiment qu'il te serait possible de vivre sans jamais sortir, sans avoir l'une ou l'autre rencontre, bref, sans un brin de socialité ?

 

Solitude


Je dois, dit Mârco Valdo M.I., te répondre vraiment, honnêtement, sans détour, sans biais ?

 

Lucien secoue ses épaules et sa croupe et hoche la tête.

 

Et bien, je vais le faire, car je vois à ton geste et à ta mimique que c'est ce que tu souhaites. Au fond, j'aimerais bien trouver mon ermitage; je me vois bien, comme nombre des hommes des villes, me retirer dans un coin isolé et vivre comme ça d'un jour à l'autre sans trop me soucier de comment va le monde. Quant à le faire.... Il y a toujours plein de choses et de circonstances qui m'en ont empêché et qui m'en empêchent encore. Cela dit, je fuis le monde du mieux que je peux. Je ne vais dans les rassemblements que s'ils ont du sens, enfin du sens à mes yeux. Je fuis comme la peste la foule. J'évite de me mettre dans des agglutinations; en fait, j'aime respirer à l'aise, j'aime être franc du collier ou des épaules... Mais je pense que les ânes aussi ressentent les choses ainsi...

 

Précisément, dit Lucien l'âne, j'allais te le dire, j'allais t'en parler car nous vivons peu en troupeaux et nous n'aimons pas non plus les cohues. D'ailleurs, on nous voit bien plus souvent sur des chemins écartés que sur les chaussées embouteillées; il n'y a que des machines pour supporter ça. Je pense que ce doit être un de ces aspects de ta personne qui font que je t'apprécie tant.

 

Je crois aussi que c'est là une sensation que doit bien connaître notre ami Camenisch, même si depuis si longtemps, ils le tiennent enfermé. Il y a de quoi devenir fou à être pareillement enfermé, je crois. Et c'est peut-être le but de la manœuvre, fou ou suicidaire. Ou alors, si on veut survivre, il ne reste plus qu'à renoncer à soi-même et mourir vivant. Comprends-tu cette idée de mourir vivant, de ne plus être soi, d'avoir perdu son âme tout en restant dans son corps ? Si c'est en attendant, si c'est une simple retraite précautionneuse, passe encore. Si, en somme, on a l'espoir raisonnable de sortir relativement vite... Pour Marco Camenisch, il sait qu'ils le tiennent pour longtemps. Mais enfin, de quelque façon qu'on regarde la manière dont nos « démocrates » traitent les prisonniers – j'entends tout spécialement, les prisonniers politiques, ceux qui se sont élevés contre le système, ceux qui ont osé dire et faire ce que nombre d'entre les humains aimeraient dire et faire, bref, nous, mais en plus courageux ou nous, en plus téméraires, on ne peut que constater qu'il y a dans la façon d'agir de nos « bons démocrates enfermeurs » à la fois de la vengeance, du sadisme et du terrorisme. Au fond, il s'agit de terroriser les hommes pour qu'ils n'aient plus la moindre velléité de contestation, de révolte et pire encore, de révolution. Encore une fois, les terroristes ne sont pas ceux que le système dénonce comme tels. Rends-toi compte, ils vont même jusqu'à suicider les prisonniers récalcitrants. Tu te souviens sans doute du saut par la fenêtre du commissariat de Milan, du militant anarchiste Giuseppe Pinelli, ce n'était pourtant pas un gamin, il avait 41 ans; il savait très bien qu'on ne pouvait rien retenir contre lui, si ce n'est qu'il était un travailleur (un cheminot) en lutte contre le système. Il faut être formel à ce sujet : on ne se suicide pas dans de telles conditions; on vous suicide. Ou l'Allemand Andreas Bader, qui luttait pour défendre les pauvres contre la dictature des riches, contre les diktats de ceux qui possèdent et qu'on suicida dans sa cellule d'une balle dans la nuque.

 

Et bien, Mârco Valdo M.I., je commence à mieux voir qu'on est bien en présence d'une guerre et que notre ami Camenisch est non seulement, un prisonnier politique, mais qu'il est en danger permanent. Je crois bien que tu as raison, Mârco Valdo M.I., d'en parler et qu'il ne faudra jamais arrêter de parler de ces femmes et de ces hommes qu'on étouffe. À ce propos, c'est-à-dire au sujet de ces « Achtung Banditen ! », il y a déjà un peu de temps que tu m'as raconté la suite de l'histoire de Marco Camenisch quand il était en prison en Italie.

 

J'y viens tout de suite, mon ami l'âne à la mémoire aussi longue que ses oreilles. En fait, on croit, on espère, je veux dire le système espère que tout cela va s'oublier, qu'avec le temps... Mais telle n'est pas notre intention, on ne peut jamais oublier et même, on le rappellera jusqu'à notre propre fin et sans doute, d'autres prendront le relais de la mémoire. Et je te dis déjà que quand j'aurai fini l'histoire des prisons italiennes de Marco Camenisch, je te dirai ce que je pourrai de ses prisons suisses, qui ne sont pas mal non plus, dans le genre « délire d'enfermement ». Pour l'instant, je veux dire l'instant dans le récit, Marco Camenisch est toujours dans la prison de Novara et nous en sommes à la fin de l'année 1994.

 

 

 

Novara, 7 octobre 1994.

 

Je suis toujours terriblement contrarié et blessé par cette survie et je suis mal. Ce serait pourtant une bêtise de dire « je suis bien », c’est pourquoi d’un cœur léger et en riant, je dis « je suis mal » !!! Il y en a qui s’étonnent, s’alarment ou se choquent que dernièrement, je me lamente mais diantre, des raisons de combattre pour ma propre liberté, j’en ai mille de plus que celui qui est libre.

Peut-être, j’ai mal habitué les gens en me lamentant trop peu pendant trop longtemps, en donnant une impression trompeuse de ma présumée inoxydabilité et pourtant, sérieusement, je pourrais me lamenter encore cent ans et cent pages par jour pour égaler toutes les pages de lamentation et de soupirs et d’oh ! et d’hélas que je reçois et que j’ai reçues.

Tous comptes faits, je survis malgré tout en surtout, mon esprit et ma volonté de vivre ne sont pas entamés !

Je suis plus embêté en ce qui concerne ma santé généralement mauvaise et par certains « côtés », même au galop. Dans mon rayon visuel réduit à ce que je vis et à ce que j’aime, je vois au-dehors la permanence de la même paralysie désormais connue, mais encore plus détériorée. Je ne retrouve pas plus pessimiste qu’avant, mais toutefois, c’est grâce aux Berlusconi et Formentini qui se succèdent et non à nous (comme ce serait juste et nécessaire) que se réveille, de sa longue léthargie, l’antagonisme social (et individuel ?).

 

Juste, mon ami Lucien, une petite remarque, une petite parenthèse pour indiquer combien Marco Camenisch et sans doute, nombre d'autres prisonniers apprécient la littérature et la lecture en général. Tu verras ici, mais bien souvent ailleurs, Marco Camenisch faire allusion et même recenser les livres qu'il arrive à se procurer.

 

Novara, 26 octobre 1994.

 

Il y a les textes de Scorza à la bibliothèque. Je les lis, les relis et les rerelis tous et il est inutile de dire qu’ils me plaisent énormément. Ils ont un charme et une maîtrise littéraire unique. Je ressens très fort l’affinité qui m’unit aux protagonistes ainsi que mon désir de vivre dans un « monde » semblable. Le livre que j’ai reçu dernièrement, celui de Pennac, je l’ai lu avec plaisir et il a eu ici un grand succès. Deux autres le réclament déjà.

Mais revenant à notre réalité, en ce qui concerne Berlusco, les fascistes, etc…, je tente de toutes les manières de faire voir aux camarades suisses qu’AU FOND, il ne se passe rien de pire. Ceux qui maintenant s’indignent et se découvrent choqués par cette évolution, c’est parce que l’évolution d’ « avant » les protégeait ou car il est facile de courir dans le troupeau. Mais ceux-là, même si on les réveille à coups de pied au cul, ils ne feront pas grand-chose. Croyez-moi !

 

Novara, 3 novembre 1994.

 

L’étude attentive et critique du « Jaguar dans le volcan » (« Il Giaguaro nel vulcano »), le nouvel et actuel livre de Sandra Busatta, me paraît fort utile pour qui veut approfondir la connaissance et la compréhension des événements (et pas seulement ceux actuels) au Chiapas, au Mexique et au-delà.

Il est utile pour celui qui allume ou éteint sa propre attention envers ces événements au rythme commandé par le téléviseur et les médias en général et pour celui qui n’entend pas se contenter de lectures faciles et n’entend pas rester ou tomber dans les habituelles mystifications.

L’action démystificatrice, comme dans son livre sur les Sioux, est peut-être un des aspects les plus précieux de son nouveau travail. Son livre, dans ses 73 pages denses d’histoire et d’actualité, résume le parcours du Mexique depuis 1880, de son indépendance jusque maintenant. Il raconte et commente la révolte actuelle et son contexte régional et international, avec une fluidité prenante, certainement pas facile à produire en raison de la vastitude, de la nature et de la masse d’informations et d’interprétations contenues en si peu d’espace.

Il contraint à la lecture critique des événements, des protagonistes et de nos propres points de vue culturels et idéologiques. Il peut peut-être nous rendre plus conscients de l’inadéquation de nos possibilités et de nos facultés de pouvoir connaître et comprendre les variations complexes, les syncrétismes culturels, les contradictions et les interactions en jeu.

Les faits, les connaissances et les jugements illustrés, racontés et tissés avec bravoure et compétence par l’autrice, peuvent nous aider à en comprendre plus, mais surtout qu’il est ardu de comprendre suffisamment pour pouvoir donner des jugements des événements et aux protagonistes des positions bien définies.

Ce travail peut sûrement nous aider à ne pas nous amouracher une fois encore d’un fantôme sur lequel projeter encore des espérances ou des frustrations, de l’ingénuité ou des présomptions de notre purisme ou de notre rebellisme, souvent facilement abstrait et schématique.

Plus qu’à juger, son texte invite à suspendre de nombreux jugements. Tel est l’avis d’un incompétent auquel, mis à part certains désaccords, son livre plaît globalement, aussi car il a pu m’éclairer sur de nombreuses questions, perplexités et lacunes.

 

Novara, 19 novembre 1994.

 

Salvatore Cirincione, après une longue période de silence, m’écrit de France, « avec beaucoup de retard pour de simples motifs de relax, après avoir laissé avec un pied de nez tous ceux qui étaient affectés à mon contrôle. J’espère que cela te fera plaisir. » Je peux dire : fortement !

« Pour ce qui concerne ma santé, enfin ici, je suis fort bien soigné. Je vais prendre contact avec la Commission Justice de Strasbourg pour dénoncer les barbaries et les tortures dans les prisons italiennes. Mais sur ce point, j’ai la rage en gueule et l’amertume dans la bouche. J’ai reçu des conseils de la part d’un certain Bon Réfugié Italien (des dissociés1 aussi et parfois, ex-Pur et Dur) que je ferais mieux d’oublier mon toit et de reprendre ma nouvelle vie dans ce pays de cocagne !!! Gloup !

Non, je n’accepte pas cette règle du jeu et surtout de la part de gens qui, venant de la confrontation politique, ont oublié les règles et les valeurs de la lutte sociale. J’aurais pu me tenir tranquille et attendre que 3 ans passent en vitesse, oublier et me faire oublier, dans le silence le plus absolu. Mais comme ce n’est pas mon caractère et comme aussi, j’ai retrouvé ma force car vous tous mes compagnons vous m’avez fait confiance, à présent, je lutte. Je suis seul, je ne sais pas comment cela finira, mais je ressens la nécessité politique de relier fortement la répression italienne à toutes les répressions.

Si tu veux, tu peux faire savoir à tout le mouvement que ne me suis pas rendu et que ma plus dense bataille commence maintenant. Ils ne m’ont pas encore tué, car ma pensée est forte et je suis proche de vous tous. »

Je diffuse volontiers ce message de Salvatore, adressé à l’ensemble des camarades solidaires et non résignés. Je lui suis très reconnaissant d’être une de ces voix qui ne se conforment pas à l’avilissement général de la capitulation et de la liquidation de cette dignité lucide que seuls les cœurs forts et honnêtes peuvent maintenir intègre et seulement dans des conditions de solidarité. Pour cela aussi, je dirais avec joie : tu as repris vie.

 

 

Comme tu le vois, dit Mârco Valdo M.I., ceux qui en sortent, même provisoirement, souvent provisoirement, car ils ne les lâchent pas, même si parfois, leurs propres règles les contraignent à le faire; ceux-là n'abandonnent pas la lutte et reprennent le combat. Certains en tous cas et c'est le cas de Salvatore Cirincione, qui fut compagnon de prison de Marco Camenisch. Et en plus, ils ne laissent pas tomber leurs amis; ils leur font savoir qu'ils n'abandonnent pas et ça, c'est important. Faire savoir qu'on lutte contre le système.

 

Je comprends, dit Lucien l'âne en riant de toutes ses belles dents. Rien que d'apprendre ça, on se sent moins seul, on reprend un peu plus de courage. C'est comme si on recevait un peu de l'énergie des autres. Tu as raison, c'est important.

 

Les visites aussi sont importantes pour le prisonnier, mais aussi, pour son entourage. Pour Marco, en cette fin d'année, la visite mensuelle, c'est la venue de sa mère Annaberta, de son frère Renato et de sa, disons, fiancée... Manuella. Mais là aussi, le sadisme s'en mêle et les choses sont compliquées, tu vas voir ce que Piero en dit.


C’est la dernière visite de l’année dans ce décembre glacé et le paquet de vivres est consistant. Les vêtements de cet hiver sont déjà endossés depuis longtemps. Les froides brumes padanes, l’humidité des rizières ne laissent aucun recours.

On est en avance sur les fêtes chrétiennes, où tous sont bons et comblent les trains, les autobus, les billetteries, les commerces et le hall des différentes institutions de peine.

Face à cette inévitable folie collective, nous n’avons pas le choix et rencontrant, à l’Oasis Vert, le biologiste Laborit, il me suggère que quand on ne peut affronter un danger, un obstacle, un embarras, il est inutile et stupide de le subir passivement. Il vaut mieux la digne fugue dans nos songes, dans nos silences, dans notre solitude plutôt que de vivre leur réalité. Celle qui ne plaît pas et que nous ne réussissons pas à accepter.

À Marco et à nous tous, les atmosphères chaotiques de joie artificielle ne plaisent pas. La Noël : cette triste brumette, entourée de mille lumières colorées, capable de couvrir les misères quotidiennes de la tenue de camouflage de la résignation complice ou de la complicité résignée, souvent inconsciente et guillerette. Aucune visite dans les prochains jours. On s’isole de l’humanité pour une paire de semaines ou plus. On se reverra sans doute avec l’année nouvelle et on rattrapera le temps perdu.



 

Juste un petit mot à propos de cette photo d'illustration, dit Mârco Valdo M.I. Je te signale l'énigmatique personnage qui contemple avec ses binocles et son chapeau melon et ses somptueueses moustaches; ce n'est autre que le grand humoriste allemand Karl Valentin et la belle dame à chapeau n'est autre que l'Ève d'un graveur italien nommé Guarienti. Regarde bien ses jambes, elles sont fabuleusement longues.

 


1 Dissociés : en italien : dissociati, dissociato (au singulier) : « disssocié » désigne l’accusé qui, tout en reconnaissant qu’il s’est (politiquement) trompé, ne veut pas collaborer avec la justice.

 

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Marco Valdo M.I. - dans Exils
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