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23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 14:02

Oh lala, mon ami Lucien, comme tu es beau de profil sur ce fond blanc de neige, on dirait une statue équestre...


Ne te moque pas de moi, dit Lucien l'âne en serrant un peu les dents et en se racrapotant tout serré de froid, la neige, c'est très beau, vu de l'intérieur. Mais, Marco Valdo M.I., crois-moi, si tu dois passer ta journée avec les pieds nus dans la neige et ce vent qui te coule entre les jambes, tu apprécierais bien moins ce tribut à la beauté.


Allons, allons, Lucien mon ami, n'as-tu pas vu que de jeunes filles mettent comme toi leur ventre à l'air, tout ça pour être belles et crois-moi, elles sont moins poilues que toi...

et je t'assure qu'elles montrent ainsi leur boudine pour des raisons assez mystérieuses ...


Peut-être croient-elles que ça va convaincre les garçons ou d'autres filles, allez savoir, de s'intéresser à leur personne. C'est peut-être bien une sorte d'appât, dit Lucien l'âne en agitant son ventre avec une ostentation rythmée.


Tout-à-fait, Lucien mon cher ami, tu as bien perçu la chose. C'est un appât, un appeau consistant, une sorte de piège tendu... Il en est de pire, il en est de meilleur, il en est pour tous les goûts... Des musculeux et plats, des tendres, des gentiment grassouillets, des franchement bardés, des gélatineux et de toutes les couleurs... en fin presque; je n'en ai pas encore vu qui étaient peints ou teints en vert, en rose, en bleu, en lilas, en mauve, en gris, en jaune, en orange... pas encore vu de fluorescents...


Mais à mon avis, dit l'âne Lucien en riant des deux yeux, la chose ne saurait tarder et peut-être même qu'on pourrait y ajouter de ces petites lumières et tant qu'à faire, des clignotantes...


J'imagine assez bien... Arrivés là, on y mettrait bien du son... Avec les variations musicales que l'on connaît maintenant pour les sonneries des téléphones portables... Enfin, crois-moi, Lucien mon ami, on n'a pas encore tout vu...


Je le pense bien, mon cher Marco Valdo M.I., et j'ajouterai volontiers, je l'espère. Oui, franchement, j'espère voir encore des choses aussi futiles...


Futiles ?!... Là, Lucien, je crois bien que tu te trompes. Ce n'est nullement futile. Pourquoi crois-tu que la nature à pourvu certains oiseaux de plumages multicolores, des poissons de mille couleurs, a donné de si beaux pelages à certaines espèces, de si grands et beaux attributs à certains ... (Lucien, je t'en prie, je n'ai pas besoin de démonstration...) Pourquoi ? Si ce n'est pour assurer in fine la reproduction de l'espèce ? Et tu trouverais futile de se peindre la boudine en rouge ou d'y insérer un diamant dans le nombril... Bon, d'accord, je te l'accorde volontiers, il y a d'autres façons et jusqu'ici, l'affaire a fonctionné sans en passer par là, mais ce n'est pas une raison. Bien au contraire, ce serait même une raison pour le faire et une bonne raison. Je m'explique. La nouveauté, Lucien, la nouveauté ! Le changement, Lucien, le changement... Voilà bien le moteur de la boudine peinte et de la publicité. Car, vois-tu Lucien, la boudine à l'air, peinte ou non, est un signal. Il s'agit de de signaler, de se faire remarquer... Tout le monde ne peut pas se mettre des plumes...


Oui, dit l'âne Lucien, mais alors, tu peux aussi t'attendre à voir surgir des réclames sur les boudines ou sur le bas du dos... Jusqu'où la publicité n'irait pas se nicher...

Cependant, mon cher Marco Valdo M.I., si tu voulais me dire quelles sont les canzones de ce jour, car on est dimanche, il me plairait beaucoup de les entendre...


Je vois, mon ami Lucien, que tu es pressé et je le comprends ... Tu as froid à ta boudine. Alors voilà, je vais te faire connaître trois canzones, disons savoyardes.


Et pourquoi donc, mon cher Marco Valdo M.I., des canzones savoyardes ? Qu'est-ce que la Savoie vient faire ici ?


J'y viens, j'y viens. Et même immédiatement.

Il te souviendra, mon cher Lucien, que la maison régnante d'Italie, les rois d'Italie sont de création récente et antérieurement, ils étaient rois de Piémont et de Sardaigne, et plus avant encore, ducs de Savoie. C'est donc ainsi que les Savoies (avec s quand il y en a plusieurs comme pour les ânes – oh, excuse-moi Lucien, disons pour les chiens) ont donné quelques rois à l'Italie (quatre en tout : deux Victor-Emmanuels, deux Humberts. Particularité italienne : les Victor-Emmanuels se comptent à partir de deux. Le deuxième de ces rois d'Italie s'appelait Humbert 1 (Umberto I°)et pour nous, il va devenir un des protagonistes de nos trois canzones que dès lors, j'ai regroupées sous le vocable de canzones savoyardes. Il y a aura un rôle bref, mais décisif : il meurt. Brutalement. Assassiné par un jeune anarchiste qui n'avait pas trop apprécié que cet Humbert fasse massacrer de sang froid des centaines de personnes qui manifestaient à Milan pour avoir du pain. Ce jeune anarchiste était revenu spécialement d'Amérique pour accomplir son acte vengeur. Il s'appelait Gaetano Bresci, c'était un ouvrier tisserand.


Trois chansons qui racontent la même chose ? Ou alors, elles sont quand même différentes ?, dit l'âne Lucien.


Et bien, Lucien mon ami,, je vais répondre à ta question en te racontant leur histoire à ces chansons. J'avais traduit il y a déjà un certain temps, celle qui apparaît en premier, La Maison du Voleur et pour tout te dire, si je la trouvais fort bien faite et très intéressante, je n'en avais pas perçu toute la portée. Je veux dire la portée politique et historique. Par la suite, j'ai traduite la deuxième chanson, la Savoyarde et là, de fil en aiguille, je suis revenu sur la première. Quant à la troisième, je l'ai écrite; en fait, au départ, c'était uniquement mes notes et mes commentaires sur les deux premières; elle s'est révélée être la suite de l'histoire de l'assassin d'Humbert et elle-même une histoire d'assassinat, mais d'un assassinat qui n'ose pas s'avouer, d'un assassinat hypocrite, d'un assassinat sur commande, contre un homme sans défense et déjà condamné. L'hypocrisie, c'est que d'un côté, face au public, on l'avait gracié, on lui avait imposé une peine de prison et de travail forcé, de bagne quoi; de l'autre, on l'a fait suicider dans sa cellule. Selon certaines sources, le témoignage des prisonniers des cellules voisines, ce sont trois gardiens qui l'ont battu à mort, puis, pour la forme, ils l'ont pendu aux barreaux de sa cellule. C'était au début du vingtième siècle; c'étaient des méthodes crapuleuses qu'on retrouvera par la suite et pas seulement en Italie.





Gaetano Bresci





LA MAISON DU VOLEUR



Chanson italienne – La Casa del Ladro – Ascanio Celestini

Version française – La Maison du Voleur – Marco Valdo M.I. – 2008



Emmanuel Philibert de Savoie a récemment déclaré que “L'Italie est un pays prêt pour une monarchie constitutionnelle”. En considération de cette déclaration du prince, nous voulons dédier cette chanson à Gaetano Bresci, tisserand, anarchiste et tueur de roi.”

J'approuve, dit Lucien l'âne; j'approuve , dit Marco Valdo M.I.

Nous approuvons, disent-ils et même, nous souhaitons que toutes les monarchies ( et spécialement certaines de notre connaissance) s'autodétruisent avant que nous ayons à les détruire par la force des choses; elles et tous leurs suppôts..




J'entre en cachette comme un voleur dans la maison du voleur

Je regarde dans la maison du voleur: tout a été volé

Jusqu'à l'air que maintenant je respire avec le souffle court

est le fruit d'un vol.


Quand un voleur trouve un voleur dans la maison, il n'est pas du tout content

Et de ce fait, ce voleur me voit et me dit: "Ne bouge pas”.

Il me dit : “Regarde-moi bien, moi, je ne suis pas seulement un voleur.

Je suis le patron.”

L'œil droit ne sait pas ce que regarde le gauche.

La bouche tait la mémoire de ce qu'il a vu

Que je me déplace maintenant, avant que ce soit le matin

Personne n'espionne mon pas sous le ciel turquoise.


Mais je dis de faire sonner une sonnette devant un serpent.
Je dis que même le serpent, même celui-là, change d'avis

et comprend que cracher toute la vie

n'a servi à à rien.


Mais le patron est une chose différente, c'est une étrange serpent.

Le patron est une chose différente, c'est une bête curieuse.

Lui, il commence en suçant le lait depuis qu'il est enfant

Et ensuite, il suce toute chose.

Son œil droit ne sait pas ce que regarde le gauche.

Sa bouche tait la mémoire de ce qu'il a vu

Que je me déplace maintenant, avant que ce soit le matin

Personne n'espionne mon pas sous le ciel turquoise.

Et de fait, à la fin, le patron est une espèce de voleur

Sauf que quand il vole, le patron, il n'y a pas de délit

Et même quand il est arrêté, son alibi prévaut

Car lui, c'est la loi.


J'entre ainsi en cachette comme un voleur dans la maison du voleur

Et ce voleur me dit qu'il n'est pas seulement un voleur

Mais je ne suis pas non plus un voleur, dis-je et je m'approche de lui

Moi, je suis un assassin.







LA SAVOYARDE


Chanson italienne – La Savoiarda – DDT

Version française – La Savoyarde – Marco Valdo M.I. – 2008



Gaetano Bresci naît le 10 novembre 1869 à Coiano di Prato en Toscane dans une famille paysanne. Il rentre très jeune dans l’industrie textile en travaillant dans une filature. Il commence alors à fréquenter les milieux anarchistes de Prato. Il est une première fois condamné à 15 jours de prison pour « outrage et refus d'obéissance à la force publique » ce qui lui vaudra d’être fiché comme anarchiste dangereux et d’être réincarcéré en 1895 sur l’île de Lampedusa suite aux lois Crispi. Amnistié fin 1896, il n’arrive pas à retrouver du travail et décide d’émigrer aux États-Unis.

Arrivé à New York le 29 janvier 1898, il se rend à Paterson dans le New Jersey, où il travaille dans l’industrie textile. Là, il retrouve une forte communauté anarchiste parmi les milieux d'immigrants.

En 1898, face aux émeutes contre la hausse des prix, le général Bava Beccaris fait tirer au canon sur la foule à Milan (plus d'une centaine de morts et de mille blessés – un vrai carnage) et ensuite, le Boucher engage une sanglante répression. Bava Beccaris est ensuite décoré par le roi d’Italie Humbert 1er. Gaetano Bresci décide de venger les émeutiers et les victimes de cette répression en tuant le roi.

Il retourne donc en Italie et le 29 juillet 1900, lors d’une visite d'Humbert 1er à sa villa de Monza, il l’abat de trois coups de revolver.

Il est arrêté et jugé le 29 août à Milan. Défendu par l’avocat Francesco Saverio Merlino, il est condamné aux travaux forcés au pénitencier de Santo Stefano. On le retrouvera pendu dans sa cellule le 22 mai 1901, vraisemblablement assassiné. (tiré de l'article sur Wikipedia)



C'est en traduisant cette chanson et pour y apporter – au départ – un commentaire que j'ai - chemin faisant – écrit la canzone « Gaetano, gracié et pendu ». Elle raconte l'histoire, la fin de Gaetano Bresci; en somme, elle est la suite de celle-ci.

Ainsi parlait Marco Valdo M.I.




À la fin du siècle

Un roi avait décoré

un général, un lâche

qui avait tiré

au canon sur la foule

qui réclamait seulement du pain.

Autres victimes oubliées

de l'Italie libérale.


Il y avait un homme qui n'avait

pas pu les oublier ces morts.

Cet ignoble massacre

ne pouvait rester impuni.

Il s'était alors embarqué

Pour revenir en Europe.

Dans sa poche, un pistolet,

Rage et haine au cœur.

Quelle belle journée de soleil.

Dans les jardins de la villa royale,

Un carrosse pour le roi,

Une cour pour les couillons.


Foule qui applaudit, foule qui rit.

Soudain, un bras se lève

Six coups droit au cœur

Hop, un Savoie au créateur.

Il tire... Gaetano tire...

Umberto expire.

Gaetano tire...

Il tire... Il expire.






Gaetano tire ... Il tire... Il expire





GAETANO, GRACIÉ ET PENDU.




Quand on vous disait qu'on était en guerre, dans cette guerre que les riches et les puissants font aux pauvres depuis cent mille ans.
Cette chanson est faite à la mémoire de tous ceux qui furent suicidés dans les prisons (et ailleurs aussi) sous les régimes les plus divers, dans les prisons des princes ou des États - certains même sont dits démocratiques. Appelons çà la déraison d'État.


C'est fou comme on meurt en prison.
Celui qui au grand jamais
ni pour rien au monde ne se suiciderait,
subitement, se suicide en prison.
Gaetano... Gaetano Bresci
Qui tua un roi d'Italie
Pourtant, les Savoies t'avaient gracié.
Pour la vie, on t'avait accordé
Un cadeau royal, un gâteau de Savoie
La prison à perpétuité et les travaux forcés..
On est généreux chez les puissants et les rois,
d'un geste, le nouveau souverain graciait ;
de l'autre main... les sbires t'exécutaient.
Pas d'enquête, plus de dossier, pas d'explication
Dans sa cellule Gaetano gracié pendait.
C'est fou ce qu'on meurt en prison

Gaetano... Gaetano Bresci
Qui tua un roi d'Italie
Gracié, pour la forme
Gracié, battu à mort et pendu
Pour la bonne forme
aux barreaux de sa cellule suspendu.
Méfiez-vous des grâces et des cadeaux
D'un gâteau de Savoie, d'un royal cadeau.
Il est utile de savoir, bonnes gens
En prison, souvent
On meurt suicidé,
contre son gré.
Comme Gaetano Bresci
Qui tua un roi d'Italie
Gracié, battu à mort et pendu
aux barreaux de sa cellule fut pendu.
Suicidé,
contre son gré.
C'est fou ce qu'on meurt en prison.
Celui qui au grand jamais
ni pour rien au monde ne se suiciderait,
subitement, se suicide en prison.

Gaetano... Gaetano Bresci,
Qui tua un roi d'Italie
Cent ans après, plus de cent ans après,
Pas d'enquête, plus de dossier, pas d'explication
Dans sa cellule Gaetano gracié pendait.
C'est fou ce qu'on meurt en prison
Gracié, pour la forme
Gracié, battu à mort et pendu
Pour la bonne forme
aux barreaux de la cellule suspendu.
Suicidé,
contre son gré.
C'est fou ce qu'on meurt en prison.
Celui qui au grand jamais
ni pour rien au monde ne se suiciderait,
subitement, se suicide en prison.



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19 novembre 2008 3 19 /11 /novembre /2008 22:05

Que fais-tu là, digne Lucien, dans cette pose si exotique ? Te voilà installé comme un âne de monument sur ce talus...


Je fais, ce que je fais. Voilà, ce que je fais, Mârco Valdo M.I. mon ami.


Ah !, dit Mârco Valdo M.I.. Je vois, tu fais ce que tu fais. Mais encore... Éclaire-moi. Tu n'as quand même pas l'intention de te pétrifier sur place, ni de poser pour un sculpteur qui n'est même pas là. Alors, dis-moi, c'est quoi cette attitude ?


C'est l'âne-attitude. Tu comprends, mon ami Mârco Valdo M.I., il faut être contemporain et tout à présent est attitude. Il y manquait la mienne, celle que je me suis inventée et que j'applique dorénavant. Cette posture d'âne en arrêt, c'est l'âne-attitude. Je suis le premier âne à la prendre cette posture, mais crois-moi, mon ami Mârco Valdo M.I., elle va se répandre, cette manie de l'attitude. Bien entendu, il y aura toujours des gens pour préférer l'attitude Nord ou d'autres qui préfèreront l'attitude Sud. Mais moi, je ne choisis ni l'une ni l'autre; je vais de l'une à l'autre, c'est une variable. L'attitude est une variable et c'est une pure question de degrés; selon les jours, je suis plus de telle attitude, ou de telle autre. Tu me suis toujours ?


Pas trop, à vrai dire, j'ai un peu perdu le fil. Mais au fond, ce qui compte, c'est que tu sois bien avec toutes tes attitudes. Cependant, là haut sur le talus.... Si tu voulais bien en descendre, la conversation serait plus aisée. Et si tu permets, je te rappelle que l'âne n'est pas tellement différent du singe qui plus il monte à l'arbre, plus il est haut, mieux on voit son cul. Descends-donc de ce talus et viens parler avec moi au lieu de jouer au Lion de Waterloo sur ta butte. Ou alors, je te jure que je t'apporte une perruque, une crinière postiche et que je te la colle sur la tête.


Tout doux, tout doux, je descends, j'arrive, dit Lucien l'âne.


Enfin, te voilà. Il était temps j'allais m'en aller, car j'en avais assez de ce torticolis et de te voir par dessous.


Quoi, tu allais t'en aller ?, dit l'âne un peu stupéfait, ce qui se voyait à la taille de ses yeux et à l'inclinaison de ses oreilles par rapport à l'horizon. Tu allais t'en aller sans mon histoire; ça, c'est quand même un peu fort. C'est toi qui arrives en retard, c'est à cause de ton retard que je suis monté sur le talus... et tu voudrais me laisser à présent, sans même me faire connaître mon histoire. Là, crois-moi, mon cher Mârco Valdo M.I., tu exagères. En fait, là haut, je campais l'auditeur dans l'expectative. J'étais un monument, en effet, mais un monument à la patience de celui qui doit souffrir de ne pouvoir satisfaire son besoin de curiosité, sa soif de connaître (la suite de l'histoire...). Voilà ce que je figurais et tu ne l'as pas compris.


D'accord, je reconnais qui tu étais impressionnant dans ton rôle du guetteur d'histoires et d'ailleurs, je ne vais pas faire durer ton supplice plus longuement. Je m'en vais te raconter la suite des aventures de Monsieur Cicala, de Mariette, de Remigio et de don Baldino... Bref, ce qui se passe à Pinello. Tu remarqueras que c'est un sujet collectif, un village du cœur de la Sardaigne, tout comme Isnello en Sicile, Alassio en Ligurie ou Aliano en Lucanie. Tu te souviens sans doute bien qu'il s'agit d'une histoire de mon ami Ugo Dessy. Je commencerai par te rappeler la fin de l'épisode précédent... et le titre de cette nouvelle, qui est, tu t'en souviens peut-être, Les Velléitaires. Voici donc Les Velléitaires 2.


Madame Antioca secoua la tête, embarrassée et peinée. "L'ennui c'est que j'ai signé le contrat pour un an… Il a tout fait tambour battant … il disait que c'était très urgent, pour des raisons de bureau. Monsieur Cicala est capable de me traîner au tribunal, si je …"

Don Crispino ne finit même pas de l'écouter : il sortit sans saluer, en marquant son agitation avec son alpenstock .


(suite au prochain épisode)




Photo G.L.


Se jetant un châle sur les épaules, Madame Antioca courut toute préoccupée à la cure…

Don Baldino avait la confiance de ses paroissiens. A peine intronisé vicaire de Pinello, il avait manifesté l'ambition de mener son troupeau de façon moderne, en commençant par l'édification d'une nouvelle bergerie.

Les Pinellais l'avaient suivi fascinés par son dynamisme et ils s'étaient même tiré le pain de la bouche pour l'orgueil de posséder un autel brillant de marbre, une coupole décorée et un clocher haut de presque trente mètres. Pour leur nouvelle église – la façade restait pourtant à finir, par manque de fonds – les Pinellais étaient tenus en grande considération et enviés par les habitants de tous les environs dans les controverses en tous genres qui surgissaient souvent entre les différents villages, sur les pâtures et sur les parties cultivables, sur les disparitions nocturnes de bétail, sur l'entretien de la route commune et sur les mariages, dès qu'ils jetaient – avec mépris – à la face de leurs adversaires leurs petites églises en ruine et poussiéreuses.

Don Baldino s'était également battu avec Monseigneur Derin, secrétaire de l'évêque – et les Pinellais l'avaient une fois encore suivi en masse – pour que san Giacomo, mal logé dans une petite église de campagne aux confins du territoire communal de Malerba, fut plus dignement honoré dans une chapelle de la nouvelle église et plus précisément, dans la chapelle face à celle de santa Barbara, avec laquelle, comme on sait, il conserve les clefs du Ciel.

Les Malerbiens s'étaient pointés en menaçant les Pinellais de représailles par la force s'ils ne restituaient pas le saint, enlevé de nuit. Et ils accusèrent don Baldino de complicité. Ce fut une émeute; il y eut des blessés dans les deux partis; il y eut une intervention du préfet.

Don Baldino se montra excellent stratège; il réussit à tirer de son côté l'évêque, lequel, par son décret, assigna définitivement aux Pinellais san Giacomo et pour l'occasion, il y eut une grande fête à Pinello, tandis qu'à Malerba, les communistes ouvrirent une section de protestation. Il plaça personnellement la statue dans sa niche vitrée sur l'autel de la chapelle.

L'unique préoccupation obsédante de don Baldino, c'était les dettes – juste au moment où il commençait à organiser les groupes d'action catholique. Ses créanciers ne lui laissaient plus de repos. Un d'entre eux avait même menacé, si ce n'était sa soutane consacrée, de le traîner au tribunal… ce juif de marbrier, par exemple, pour deux misérables millions ! Il faisait souvent des réflexions sur l'incompréhension et sur l'ingratitude humaines. Loin des misères humaines, il était contraint, contre son gré, à passer de longues heures à faire des comptes sur des registres et des factures. Et si ce n'avait été sa vocation bénie de magnifier le Seigneur à la manière de Salomon, devant l'accumulation des traites protestées, il aurait renoncé à l'effort ingrat de réformer les lois arithmétiques, trop matérialistes, qui exigeaient tant de sous pour tant d'achats.

Madame Antioca le trouva plongé dans ses calculs, l'écharpe de laine autour du cou et la tasse de vin chaud sur son bureau. Comme ultime épreuve, le Seigneur lui avait envoyé un de ces refroidissements qui n'épargnent aucune partie du corps, qui commencent avec le prurit du nez et finissent avec les douleurs aux os.

Don Baldino l'écouta patiemment jusqu'à la fin, sans l'interrompre, comme c'était son habitude au confessionnal; en préparant entretemps les phrases de sa réponse. Son refroidissement le contraignit à être bref : "Vous n'êtes pas du tout responsable de ce qui est arrivé, même si le chrétien a le devoir d'être plus prudent, en demandant conseil à son confesseur. Désormais … chose faite à raison. Le contrat" – il jeta un coup d'œil à la feuille, " ne spécifie pas quel usage le locataire doit faire de la maison… c'est la loi, de ce côté, rien. Le timbre est régulier… et même s'il ne l'était pas, il en résulterait tout au plus une amende … Rien à faire ! Ou mieux, il y a une seule façon pour se défendre du mal : l'arracher et le jeter au feu, comme nous l'enseigne Notre Seigneur Jésus Christ…"Et les moissonneurs entrèrent dans le champ de blé, ils arrachèrent l'ivraie, le chiendent et les autres mauvaises herbes qu'ils jetèrent dans les flammes". En l'occurrence, le chiendent qui s'est implanté à Pinello est cet athée de percepteur. Cependant, nos temps sont des temps de liberté devenue licence et de vérité devenue opinion démoniaque… Vous, Madame Antioca, vous êtes une femme influente et estimée; si vous vous faites promotrice d'une pétition populaire qui le déclare indésirable… je vous appuierai moi-même auprès de Monseigneur l'évêque qui ne me refusera pas cette faveur et si c'est nécessaire, il engagera le député Chiretti, lequel se montre assez sensible à la défense de la liberté de la Religion."

Madame Antioca l'écouta dévotement. Puis, elle lui confia que, pour décharger sa conscience, elle avait pensé verser à la caisse "pro erigenda facciata di Chiesa" toute la somme qui lui serait due par le sieur Cicala pour la location de la maison.

Don Baldino trouva très agréable à Dieu une telle pénitence et, en faisant mentalement le compte des douze mensualités de loyer à quinze mille lires chacune, il se réjouit, en reconnaissant que même dans le malheur, il ne faut jamais douter de la Divine Providence car les voies du Seigneur sont infinies.


*****


Entretemps, don Crispino ne perdait pas son temps. La bataille pour les locaux donnait un point en faveur de l'adversaire; mais s'il convainquait le maître Riccio à retirer son adhésion – "cette tête de mule se déclare marxiste seulement parce que "Les lettres de prison" de Gramsci lui sont tombées dans les mains…" – le percepteur se trouverait complètement isolé. A moins qu'un de ces deux ou trois loqueteux notoirement bolcheviques n'ait eu le courage de se joindre à lui, de s'exposer aussi effrontément.

Compère Salvatore Riccio, le père du maître, était rentré une demi-heure plus tôt de la campagne; il avait détaché le cheval de la charrette, et, précédé de l'animal avec son harnais pendant, il avait fait son entrée dans la cuisine.

"Jésus Christ !" avait-il salué et il avait rejoint son cheval sous le hangar de la cour en posant devant lui son sac d'avoine fraîche, fauchée en passant dans le premier champ non gardé.

"Tu la mérites bien aujourd'hui aussi !" avait-il dit à l'animal en lui lançant un regard caressant et il s'était dirigé vers le puits pour remplir d'eau son seau.

Plus tard, commère Isabella mit le feu à des brindilles pour raviver la cuisinière et réchauffer le repas de lentilles, tandis que son homme se débarrassait de ses godasses et de ses habits, en se massant un à un les doigts de pied pour réactiver la circulation du sang.

Compère Salvatore, long et maigre comme un Christ en carême, était doux et taciturne. A l'aube, à peine levé, ses uniques paroles étaient pour Otello, son cheval pie, qu'il allait saluer dans le hangar :

"Tu t'es remis les os en place, coquin ?" lui demandait-il affectueusement, d'une voix douce, en lui jetant une brassée de paille, tandis qu'il arquait son échine encore engourdie par sa couverture. Puis, il tirait un seau du puits, il se lavait le visage, en faisant avec ses lèvres un bruit du diable pour chasser l'eau.

"Ave Maria !" saluait-il en s'en allant, après avoir posé la charrue ou la herse sur le chariot.

"Jésus Christ !" lançait-il au crépuscule en rentrant.

Commère Isabella – une petite femme fine et menue d'un mètre cinquante, plus ou moins – était aussi bavarde et agressive que son mari était taciturne et timide. Elle était bavarde et orgueilleuse - "Dans mon petit domaine, je ne suis la seconde de personne !" – de la propreté de sa maison, du nombre d'ustensiles de cuisine, tous en fer émaillé, et de son trousseau de lin et de coton, jalousement conservé dans la commode de la "belle" pièce. Mais son plus grand orgueil avait été Remigio, le fils unique que Dieu lui avait envoyé. Peut-être avait-elle trop espéré du destin, en songeant à en faire un prêtre.

"Don Remigio Riccio …" murmurait-elle en le contemplant encore bambin, en goûtant à l'avance la considération que le village lui aurait porté. Quand il fut un peu plus grand, elle le confia au curé, afin qu'il se rendit utile comme enfant de chœur et commence à se familiariser aux objets sacrés. Dès qu'elle le pouvait, elle allait, le rosaire à la main, derrière la porte entrouverte de la sacristie, espionner son petit prêtre; et elle le suivait, flattée par son maniement déjà expert des cottes, des missels et des coffrets, quand il aidait le curé à se vêtir pour les offices.

Dès qu'il eût l'âge, il l'expédia au séminaire, avec une lettre de l'évêque. Elle avait retenu ses larmes, commère Isabella, car c'était un jour de joie …

Compère Salvatore n'avait jamais dit ni oui ni non à l'idée d'envoyer Remigio au séminaire. Ni oui ni non quand il avait fallu vendre l'enclos qu'elle lui avait apporté en dot pour payer la pension et les livres. S'il avait quelque chose à dire, il le disait à son cheval le matin, à peine levé, quand il lui portait la coutumière brassée de paille avant de l'attacher au chariot.

"L'homme propose et Dieu dispose : que sa volonté soit toujours faite !" s'était dit et répété commère Isabella, quand son fils, sorti du séminaire, s'était réduit à se diplômer comme maître. Toutefois, elle gardait sa douleur, sa déception encore intactes en son for intérieur. Elle n'exprimait jamais clairement ses sentiments : "Dieu seul sait combien pèse ma croix !" Mais elle ne manquait jamais de le faire comprendre à son fils par la froideur avec laquelle elle le traitait.

Remigio, de son côté, s'était réfugié dans la lecture des livres anticléricaux. "La religion est l'opium du peuple" était son concept le plus cher. "Et quand je le dis moi, il faut le croire, car il ne me manquait que trois mois pour chanter la messe et les prêtres, je les connais de long en large, du dedans et du dehors…"

Une chance pour lui que commère Isabella ne savait ni lire ni écrire et ne s'était pas doutée que les livres que lesquels son fils passait ses soirées n'étaient pas ses livres scolaires habituels.

Commère Isabella versait les lentilles sans le plat et compère Salvatore finissait de masser ses pieds à la lumière de la cheminée, lorsque don Crispino frappa avec son alpenstock à la porte de rue.




Photo G.L.


Entré dans la cuisine, une fois assis sur une chaise et bu un verre de vin, il se décida à aller droit au but.

"Vous devez mieux veiller aux intérêts de votre fils…" commença-t-il revêche.

Les deux vieux le regardèrent étonnés, sans comprendre, mais avec appréhension. Il approcha d'un mètre son siège.

"Vous nous cachez quelque chose de grave…" le poussa-t-elle à parler.

"Vous avez à cœur l'idée d'un fils prêtre," don Crispino parla en se tournant seulement vers elle, car compère Salvatore, tout en continuant à tendre l'oreille, s'était mis à souffler sur ses lentilles pour les refroidir, "mais on peut servir le Seigneur et le respecter même sans soutane…"

"Saintes paroles ! Saintes paroles ! …" approuva-t-elle, sans comprendre toutefois encore où son discours voulait tendre.

"Votre fils ne respecte pas Dieu ni en soutane ni sans soutane.", continua à évangéliser don Crispino, "Il s'est mis avec les profanateurs de la religion, avec les bolcheviques … Une famille honorable comme la vôtre ! Je ne me serais jamais attendu à une chose pareille ! ", conclut-il avec un profond soupir.

Commère Isabella bondit sur ses pieds, pâle, bouleversée : "Jésus, Joseph et Marie ! Quel malheur ! Je ne peux pas le croire, je ne le peux pas…" Elle se tourna vers son mari qui se servait en silence ses lentilles " Tu as entendu ? Ton fils ! Quel déshonneur il nous apporte …"

Elle se rassit, épuisée, avec son visage entre les mains, sanglotant : "Je ne l'ai pas élevé avec des larmes et du sang pour en faire un démon… il vaudrait mieux mort… tué avec mes mains, que déshonoré…"

Don Crispino se sentit satisfait. "De ce côté-ci, c'est en ordre" pensa-t-il. Puis, à voix haute, il dit : "Remigio devrait baiser les pieds et les mains, à toute heure du jour, à une mère comme vous …"

Et puis, d'inspiration, il la compara à Cornelia, l'exemplaire matrone romaine, dont il conta, avec moult fioritures, pour l'adapter au cas, l'édifiante histoire.


(suite au prochain épisode)

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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 22:44

Et bien, Lucien mon ami l'âne aux sabots d'airain vernis au noir de Chine, je crois bien que cette fois, tu vas hennir de plaisir...


Je n'en crois rien, mon cher Mârco Valdo M.I., car hennir n'est pas dans les capacités d'un âne comme moi. Moi, Monsieur Mârco Valdo M.I., je ne hennis pas, je brais. Pensez-en ce que vous voulez.


D'accord, tu brais. Et bien, mon ami Lucien, tout âne que tu es, tu vas braire comme une trompe marine, une corne de brume, une sirène de port... et de plaisir. Crois-moi, à certains passage du récit que je vais te faire ce soir, tu vas littéralement pousser des braiments et tu m'en verras ravi.


Ah oui, dit l'âne en levant des oreilles en points d'exclamation et une queue en point d'interrogation, ce qui lui donnait un profil grammatical. Et pourquoi donc ? Pourquoi devrais-je ressentir pareil enthousiasme ? Qui donc serait susceptible en quelques lignes de me mettre dans une telle transe ?


Oh, il y en a beaucoup. Mais cette fois, c'est un de mes auteurs favoris, un de ceux que j'aime traduire, car c'est un véritable plaisir de le faire. C'est un peu comme si je traduisais du Sterne... Mais bien entendu, comme tu le sais, je ne traduis pas l'anglais; ce n'est pas que je ne le comprenne pas, que je ne pourrais pas faire œuvre de traduction, mais voilà, j'ai décidé une fois pour toute que je m'en tenais à l'italien. Je pense, et je ne crois pas me tromper, qu'il y a assez à y faire pour ne pas m'égarer dans d'autres langues. Par exemple, je trouve très intéressant ce qui se publie en anglais, en russe, en chinois, en portugais, en espagnol, en polonais, en hongrois, en thèque, en suédois et dans de nombreuses autres langues... En allemand par exemple... Comment avais-je pu l'oublier ? Comment oublier la langue d'Hans Magnus Enzensberger ou de Günther Grass... ? Non assurément, je ne l'oubliais pas, je lui faisais seulement un sort à part. Et sans doute, il me plairait de lire tout ce beau monde en langue originale, mais j'y laisserais tellement de temps et comme tu le sais, je t'en ai déjà touché un mot, ce qui me manque, c'est le temps. C'est d'ailleurs ce que disait le regretté Vlad (ainsi que le prénommait familièrement celle qui fut son épouse) Vissostski en répondant à un questionnaire... Tu sais ces questionnaires idiots sur les goûts, les couleurs, les habitudes, les préférences... Donc, je m'en tiens à l'italien.


Oui, fort bien, mais tu ne m'as toujours pas dit, cher Mârco Valdo M.I., de qui, de quoi, ni même quelle histoire m'attend, ce soir.

Photo G.L.


Je suis sûr que tu vas apprécier cette amusante nouvelle de mon ami Ugo Dessy, je dis ami, car je le ressens comme tel, même si on ne s'est jamais rencontrés. Comme tu sais, on peut avoir des amis qui n'existent plus et même, des qui n'ont jamais existé. C'est étrange, peut-être, mais c'est comme ça. D'ailleurs, nombre d'enfants s'inventent des amis avec lesquels ils conversent sans aucun embarras. Des amis, quand ce n'est pas un animal familier ou bizarre. J'en connais une qui se promenait avec une autruche imaginaire et qui la nourrissait, lui racontait des histoires, répondait à ses questions, la consolait.... Mais comme tu le sais, les enfants sont des poètes, même si on arrive à les étouffer avant l'âge adulte... Donc, je décide qui sont mes amis de façon foutrement unilatérale... Bien sûr, pour que ça fonctionne dans l'autre sens, ils doivent me donner leur accord. En fait, ils me le donnent toujours, jusqu'à preuve du contraire.


Voilà, quand tu auras fini de délirer, tu voudras bien me dire de qui il s'agit et de quoi, dit l'âne en raclant le sol de son pied droit.


Mais enfin, Lucien, n'as-tu pas encore compris qu'il s'agit d'une nouvelle sarde. Celle-ci se passe dans un village et oppose comme souvent chez Dessy deux clans, avec en spectateurs ou carrément hors jeu, les paysans qui eux, ont d'autres soucis que de créer un Cercle de loisirs. Ils y viendront sans doute le jour où ils seront moins pauvres... En attendant, ils ont d'autres champs à travailler... Pour les paysans pauvres de Sardaigne comme pour tous les paysans pauvres du monde, le Christ est toujours arrêté à Eboli ...


Et bien, allons-y..., dit l'âne déjà tout ouïe.






LES VELLÉITAIRES1



Quand le percepteur, monsieur Cicala, fit sa demande d'inscription au Cercle de Lecture, la réponse fut non.

Il rentra chez lui avec un diable pour chapeau. Marietta, ayant senti l'air de la bourrasque, s'était retirée dans la cuisine.

"Inouï ! Me refuser l'inscription au Cercle…" grognait-il en interrompant d'un coup de poing pesant sur la table la déambulation excitée qu'il menait à grands pas dans la pièce.

"C'est certainement un coup de don Crispino, ce sale fasciste…" pensa-t-il, en se laissant aller dans les bras relaxants de son fauteuil familier.

"Nous sommes réduits à ce point, en Italie… le citoyen discriminé et humilié. Et on vient parler de liberté et de démocratie. Mais qu'ils ne me fassent pas rire ! J'en sais quelque chose de cette célèbre vérité. J'ai compris que mon transfert de Roccastra à Pinello est le résultat d'intrigues menées en haut lieu. Et je ne sais peut-être pas que la police me tient à l'œil ? Ils me font honneur… Eh si à Pinello, il y avait une opinion publique ! Des gens qui ont peur… Ils disent qu'il vaut mieux ramasser un morceau de pain en silence que tirer un sanglier avec la satisfaction d'élever la voix. Sous-prolétaires ! Esclaves sans dignité humaine !"

Il était venu à Pinello, un petit village accroché au coteau d'un col pelé avec les dernières maisons descendant jusqu'à glisser dans la vase des marais, contre sa volonté. Les moustiques, de nuit, l'assaillaient par nuées, s'il laissait ouverte à peine à peine une fente de la fenêtre et la touffeur des après-midi écrasés de soleil montait des marais pleins d'immondices. Mais il logeait dans une des meilleures maisons du pays – quatre pièces, cuisine et toilettes en dur dans la cour empierrée – et Mariette trimait du matin au soir, foulard sur la nuque et balai en main, pour l'entretenir avec des pavements brillants comme des miroirs et des meubles sans un grain de poussière. Dans la pénombre fraîche de la salle à manger, engoncé dans son fauteuil, café et cigarettes à portée de la main, il aimait s'y tenir, après les repas, une heure ou deux "pour faire tourner les rouages de son cerveau", comme il disait. La fraternité universelle était le motif fascinant qui l'occupait chaque après-midi. A peine fini de débarrasser : "Robe de chambre, café et volets fermés !" Mariette, après une gueulante, était devenue discrète et se tenait à l'écart dans la cuisine et la cour.



Face au fauteuil, il avait pendu sa grande lithographie, une "Prise de la Bastille", d'un auteur inconnu. Ce tableau avait son histoire : durant son premier voyage à Rome, à l'occasion du congrès du parti, un soir, une averse soudaine avait interrompu sa balade de la place Esedra à la place Venezia. Il s'était réfugié dans une grande salle remplie de tableaux. Parmi les peintures, placée sur un chevalet, il y avait la lithographie : une jeune femme aux seins nus2, qui attira immédiatement son attention. Elle empoignait un haut drapeau rouge en incitant la foule des sans-culottes contre les canons de la Bastille, dont les tours encombrées d'armes apparaissaient dans la brume du fond bleu.

De très belles couleurs. Les traits de la jeune fille guerrière, son corps opulent à peine voilé à hauteur du giron qui transparaissait plein et blond, éveillaient en lui un mélange de sensations très douces. La sincérité de ce visage rose, la fierté de ces cheveux blonds retombant sur ses épaules, la force de ces yeux bleu-vert, l'amour de l'idéal révolutionnaire clairement exprimé par le drapeau rouge brandi, l'émouvaient. "Le symbole humain de la liberté, l'expression d'un idéal bien plus convaincante que n'importe quel traité." S'était-il dit, fasciné. Il n'avait pas pu résister à la tentation de faire une offre.

Chaque après-midi, après une minute de contemplation devant la "Prise de la Bastille", il fermait les yeux, il s'assoupissait. Il n'arrivait jamais à vaincre sa somnolence de l'après-midi; il se préoccupait au contraire de constater que le temps de la "réflexion" devenait chaque jour plus bref par rapport au temps de la "détente" qui lui succédait. "Peut-être une faiblesse transitoire due au climat néfaste de Pinello" s'était-il justifié.

A peine fermait-il les yeux, la scène de la lithographie s'animait, en se déroulant en plaisantes séquences, comme un film en technicolor. La femme aux seins nus agitait son drapeau, parlait d'une voix sévère et passionnée en haranguant la foule… La victoire souriait immanquablement. La fin dépassait la conclusion naturelle (dans le ciel bleu limpide apparaissait écrit en grandes lettres d'or FRATERNITE EGALITE LIBERTE et tous rentraient heureux chez eux) quand il leur arrivait de rester, seuls survivants sur les débris de la forteresse prise d'assaut, parmi les cadavres des combattants, lui et la femme aux seins nus. Ils se prenaient par la main et ils avançaient, portant à tour de rôle le drapeau rouge, sur une longue allée de platanes qui finissait devant le palais royal. Ils montaient l'escalier. Sur les côtés, apparus comme par magie, s'alignaient des grenadiers de la république en uniforme de gala avec leurs épées dégainées. Ils pénétraient dans la pénombre de salles luxueusement décorées, désertes, jusqu'au trône vide de velours rouge, où ils s'asseyaient dignement.

D'habitude, la rêverie de Monsieur Cicala finissait là entre veille et sommeil. Mais depuis quelques temps – la progression du printemps, soit la cuisine un peu épicée de Mariette – l'aventure tendait à se conclure sans une chambre tapissée de petites fleurs roses, de style rococo, dans un lit monumental avec des angelots dorés et des rideaux roses.

La première fois, conscient de l'allégorie, il était resté déconcerté. Il finit par rire de lui-même, d'être allé au lit avec le "Prolétariat".

Cet après-midi, Monsieur Cicala, après avoir mangé un morceau sans entrain, s'installa dans son fauteuil et jeta un coup d'œil distrait à son oléographie, mais son orgueil blessé n'en eut aucun réconfort.

"C'est la preuve de leur illibéralisme ! Ils craignent la voix de la vérité…" se disait-il. "Pinello ! je suis tombé dans un beau village ! des brebis, des porcheries, des moustiques, des sangsues… de la race de don Crispino. Voilà que les animaux prennent l'exemple sur les hommes. Civilisation catholique apostolique romaine… Ces gens mesquins ont-ils jamais existé au Danemark ? Là-bas, ce sont des gens civilisés; tu peux t'étendre dans les rues sans te salir…que les gens osent jeter un seul mégot de cigarette par terre ! Ici, ils crachent et ils chient dans la rue et dans tous les coins. Sous-prolétaires primitifs. Voilà ce qu'ils sont. Dès qu'il fait noir, ils se couchent. Mais grand bien leur fasse à ces gens; ils ont le don Crispino qu'ils méritent…"

Il tardait à trouver le repos, tant il était agité dans ses pensées. Fort rapidement, pourtant, sa foi dans les principes prit le dessus sur son découragement et sur ses récriminations; la conscience de ses propos révolutionnaires non communs le réconforta.

"Ils ont peur de moi, cela est certain. Ils ont pensé : si nous le laissons faire, lui, avec sa dialectique marxiste, il nous mettra tous le dos au mur et nous courons le danger de perdre les privilèges que nous avons; et pour finir, nous perdons la face devant les gens…Voilà ce qu'ils ont pensé et rien d'autre."

Dans son demi-sommeil, il imaginait de se mettre à la tête des paysans, devenus des rebelles spartaciens, avec lesquels il serait descendu des montagnes, des montagnes escarpées et abruptes, pour mettre à fer et à feu ce nid de réactionnaires, ce Cercle de Lecture présidé par don Crispino. Il finit par s'assoupir comme à son habitude.

Quand il s'éveilla, il avait décidé – même si cela devait lui coûter son salaire ! – d'ouvrir un Cercle Prolétarien juste devant celui de Lecture. Ce fasciste de don Crispino serait écrasé par sa bile.

Il contrôlait quotidiennement dans son miroir les moindres changements de son visage. Il trouva que les préoccupations creusaient des rides et il se sentit complètement envahi d'un douloureux regret mélangé à du ressentiment car il citoyen libre est contraint dans un État démocratique à souffrir, à vieillir précocement pour affirmer ses propres droits sacro-saints.

"N'exagérons pas… ce n'est pas que je sois vieux…" grommela-t-il, en en présentant devant son miroir la meilleure face qu'il se connut. "Quand s'approchent les grandes chaleurs de l'été, mon physique, il n'y a aucun doute, rajeunit visiblement. Personne ne dirait que j'ai quarante-cinq ans… et il faut le dire, passés dans toutes les intempéries. Je voudrais les voir, certains jouvenceaux d'aujourd'hui, comparés à moi ! Ils ne savent pas y faire; ils sont nés fatigués, déprimés, abouliques, apathiques… ils veulent la soupe prête."

En regardant l'horloge, il s'avisa que le temps disponible pour sa gymnastique mentale matinale était fini. Il se leva en rajustant le pli de ses pantalons et il sortit, en se dirigeant vers la maison de la veuve Antioca.




Photo G.L.


*****


Il n'y avait pas un épisode de la vie paysanne, vrai ou inventé, pas de pensée ou d'acte, exprimé ou réalisé dans l'aire civique, qui ne passait, entièrement décortiqué, au crible des membres, réunis en congrès permanent entre les quatre murs du Cercle de Lecture. Le brigadier y résolvait les cas les plus difficiles et les plus complexes, depuis la disparition des poules aux pacages abusifs; le curé y puisait de réconfortantes suggestions pour sa mission pastorale.

Le chevalier Aristide Porru l'avait fondé trente-sept ans auparavant, en l'abonnant de sa poche au "Popolo d'Italia"3. C'est pour cela qu'ils l'avaient baptisé Cercle de Lecture. Le chevalier mort, son fils don Crispino fut acclamé président à vie, à peine revenu d'un camp de concentration anglais au Kenya; et lui, en voulant rester fidèle au passé, refusa d'abonner le Cercle à aucun nouvelle feuille, ploutocrate bourgeoise ou bolchevique. De ce fait, l'unique lecture qui s'y fit, était celle des cartes, en particulier des tarots, qui dans les derniers temps faisaient rage jusqu'aux premières heures. On jouait dans la petite salle adjacente, contiguë à l'entrée. Dans l'entrée, en revanche, les membres se tenaient assis en demi-cercle, face à la rue, pour jouir du soleil et pour voir passer les femmes.

La nouvelle explosa comme une bombe. Le professeur Caïo, le fils de la verdurière, l'apporta le soir-même.

" Ce bolchevique de percepteur ! … Qui l'aurait jamais imaginé !?" commentèrent-ils.

"Cela ne sera jamais ! Un Cercle bolchevique à Pinello, jamais ! " hurla don Crispino, en tambourinant nerveusement avec son poing sur la table.

"Quelqu'un l'a suivi. Le maître Riccio, paraît-il."

"Bouffon!" siffla dans ses moustaches l'avocat Giri, le social-démocrate. "Bouffons, lui et ces deux ou trois idiots qu'il réussira à couillonner."

"Je veux m'en occuper personnellement, comme l'exige la gravité du cas." Don Crispino arrêta ainsi toute discussion, en jetant sa cigarette dehors. Et il sortit d'un pas martial, en empoignant son alpenstock.

"Quand don Crispino s'y met, il n'y a aucune barbe de bolchevique qui résiste…" se tranquillisèrent les membres du Cercle. Et ils se remirent à jouer aux cartes.


******


Madame Antioca, restée veuve à vingt-cinq ans, n'avait plus voulu reprendre de mari, en dépit des nombreux prétendants qui lui bourdonnaient aux oreilles comme des moucherons sur du vinaigre. Le défunt, brigadier des douanes à la retraite, lui avait laissé des terres, des maisons et des troupeaux; et elle, par reconnaissance, le gardait pendu dans l'entrée, juste sur la paroi face à la porte, de sorte qu'en entrant quiconque pouvait le remarquer : le défunt, tiré à quatre épingles dans sa tenue militaire, posait une main sur un frêle guéridon et tenait l'autre sur sa hanche avec le coude à angle droit, en se dressant, avec un rare équilibre, sur un seul pied, puisqu'il tenait l'autre croisé sur la pointe de sa chaussure qui effleurait à peine le tapis.

Aux commères qui depuis trente ans la tentaient continuellement – "Pensez-y bien, la vieillesse est une chose dure à passer seule" et "qu'une maison sans homme est comme une église sans Dieu et sans prêtre" – elle, en pleurant, en montant sur la chaise pour lustrer de la manche de sa blouse la vitre du défunt, répondait : "Je le sais, je le sais que je fais mal … Vous avez raison. Mais mon cœur n'en veut pas…" Et elle soupirait, en levant les yeux au ciel.

Depuis quelques temps, elle avait recueilli chez elle Assuntina, par charité et pour faire taire les mauvaises langues sur le compte de son serviteur berger qui pendant l'hiver, dormait dans la cuisine. Assuntina était arrivée vêtue de haillons et remplie de poux; elle l'avait vêtue et nettoyée, à condition qu'elle ne revoie plus sa famille, son soûlard de père et sa malheureuse mère qui se faisait sucer le sang par une bande de fils fainéants, incapable de les chasser de chez elle à coups de pied, pour qu'ils retournent la terre pour le blé ou fassent paître les brebis.

Madame Antioca s'étonna beaucoup de la visite de don Crispino. Elle le fit asseoir sur le sofa et elle s'assit en face de lui, avec les mains sur son giron. "Quel bon vent, don Crispino ?" commença-t-elle d'un ton de circonstance.

"De mauvaises nouvelles, de mauvaises nouvelles" grommela-t-il en allumant une cigarette.

Elle approcha son siège d'un coup de rein, jusqu'à effleurer avec ses genoux ceux de l'autre. Elle croisa les bras sur sa poitrine, et elle avança son visage : "Ne me dites pas cela, donc Crispino !" s'exclama-t-elle d'une voix de fausset.

Il posa son menton sur la poignée de son alpenstock. "Les sans Dieu veulent prendre pied à Pinello" prononça-t-il lentement d'une voix sourde. Elle se signa, bouche bée.

"Si, c'est ainsi. Et leur église, l'église du démon, ils veulent l'installer et la consacrer justement dans votre maison, Madame Antioca !"

"Dans ma maison ? … Mais dans laquelle, s'il m'est permis de le savoir… j'en ai tant des maisons, grâce à Dieu et à mon défunt…" demanda-t-elle, en jetant un regard tendre à son défunt encadré.

"Celle en face de mon Cercle" spécifia-t-il.

" Mais non, ce n'est pas possible…Celle-là, le percepteur l'a demandée justement aujourd'hui, pour y mettre un bureau."

"Autre chose qu'un bureau, Madame ! Il veut en faire un nid de bolcheviques … il mettra aux mirs des images diaboliques et déshabillées et devant elles, ils feront des orgies, lui et les sans Dieu de Pinello."

Si don Crispino avait voulu l'épouvanter, il aurait complètement réussi : elle se signa deux trois fois en murmurant "Libera nos Domine !" "Je suis ici pour vous aider, pour vous dégager de toute responsabilité, croyez-moi… Donnez-lui une excuse, dites-lui que cette maison, vous l'avez déjà promise à d'autres. Réfléchissez bien : vous serez complice de ce qui se passera dans une maison qui vous appartient.

"Mais je la lui ai déjà promise…"

"Dites-lui que vous avez changé d'idée."

" Il m'a déjà donné des arrhes !"

"Rendez-les-lui. Il vous en coûtera le double de ce que vous avez reçu. Votre réputation avant tout…"

Madame Antioca secoua la tête, embarrassée et peinée. "L'ennui c'est que j'ai signé le contrat pour un an… Il a tout fait tambour battant … il disait que c'était très urgent, pour des raisons de bureau. Monsieur Cicala est capable de me traîner au tribunal, si je …"

Don Crispino ne finit même pas de l'écouter : il sortit sans saluer, en marquant son agitation avec son alpenstock .


(suite au prochain épisode)

1 Velléitaires : le mot italien est "velleitari", que j'ai traduit par "velléitaires", mais il convient de bien préciser le sens exact du mot dans le cas présent. L'italien envisage deux sens à "velleitario" : le premier est le même qu'en français – en gros, celui qui a des volontés, mais ne les accomplit jamais; le deuxième sens en italien est plus subtil et n'existe pas en français et bien sûr, est précisément celui qui correspond à celui du texte, à savoir "celui qui a des projets ambitieux, énormes et dont la réalisation est finalement minuscule et sans rapport avec l'ampleur originelle. En somme, ce sont des ambitions d'éléphant et des réalisations de souris.


2 Jeune femme aux seins nus ( et infra) : on songe au tableau de Delacroix ( St Maurice 1798-Paris 1863) intitulé "La Liberté guidant le peuple" (1831).

3 Popolo d'Italia : , créé par Mussolini en 1914, quotidien du Parti fasciste et ensuite, journal officiel du régime fasciste.

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16 novembre 2008 7 16 /11 /novembre /2008 23:48

Mais qu'est-ce qu'il se passe ?, dit Mârco Valdo M.I.. On dirait que je n'arrive plus à tenir le coup... Il fait noir trop tôt, ce doit être ça. Et toi, Lucien mon ami aux longues oreilles luisantes comme la mer un soir de pleine lune.


Je crois bien qu'il y a de çà. Je te vois qui traîne la jambe comme si tu étais atteint de rhumatismes, alors – et je le sais – que tu n'as rien de ce genre, dit l'âne Lucien en souriant. Mais crois-moi, je te comprends fort bien. C'est une drôle de saison, un étrange moment de l'année. C'est le moment où il faudrait dormir presque tout le temps et dans le monde, tout le monde s'agite. Et plus on va s'approcher du solstice, plus ils vont devenir frénétiques. C'est comme çà tous les ans.


Ce doit être ce fichu solstice, tu as raison, dit Mârco Valdo M.I.. Il est responsable de bien des choses. La première, c'est qu'à cause de lui ou à partir de lui, on a placé là la fin de l'année et bien entendu, le début de l'autre. En soi, çà n'aurait aucune importance, s'il n'y avait pas ces folies comptables. Tout le malheur vient de là. À partir du moment où l'homme s'est pris la tête à vouloir compter, le monde est devenu fou. Je te jure qu'ils comptent tout, absolument tout, même les poux sur la tête d'un éléphant. Enfin, j'en sais rien, mais c'est façon de dire les choses. Mais c'est vraiment une manie, une idée fixe, une sorte de folie collective: compter. Moi, çà m'ennuie à un point tel que j'en arrive – moi qui suis d'un naturel si tranquille – à m'énerver, simplement à cause de cette manie de compter. C'est elle, vois-tu, mon ami Lucien, qui fait que l'homme est encaserné dans des délais, esclave de mille contraintes qui sont très horripilantes. Par exemple, le calendrier, rien de plus horrible que de se sentir enfermé dans une routine temporelle, de ne pas pouvoir prendre son temps car ils te l'ont déjà réquisitionné, déjà volé. Bien sûr, il y a des scrupuleux, en Gaule hyperboréenne, ils disent des totains, qui découpent leur vie (à la limite, on s'en fout, c'est leur vie...) et celles des autres (et là, çà ne va plus...) en rondelles... Sans s'apercevoir les malheureux que c'est là la cause de leur malêtre... Car en découpant le temps qui n'est autre qu'eux-mêmes – vois-tu Lucien, je crois même que toi tu l'as perçu avant moi, le temps n'est pas de l'argent; le temps, c'est l'être lui-même, c'est une dimension de l'être, de ton être propre, c'est une partie de toi-même... Alors découper ton temps, revient à te découper toi-même en morceaux. Marcher au rythme du calendrier, au rythme quotidien : les heures, au rythme hebdomadaire, au rythme mensuel, puis annuel... C'est comme si tu marchais toujours au pas de l'oie avec un appareil qui réglerait la cadence. Une véritable horreur...


Comme je te comprends, mon ami Mârco Valdo M.I., dit l'âne Lucien, et comme je n'aimerais pas être pris dans de telles contraintes; j'étoufferais. Être à l'heure, je ne connais rien de plus ennuyeux que cette idée. Bien sûr, être là au moment convenu, là, c'est autre chose. D'ailleurs, regarde, à propos de solstice, comment se comporte la nature. Elle, elle prend son temps, elle s'acclimate de ses propres saisons, elle allonge ou raccourcit ses nuits ou ses jours, elle se repose ou elle s'active selon son temps et pas un temps imposé. Par exemple, tous les jours ne sont pas pareils. Aucun à vrai dire. Elle s'en accommode. Moi aussi, mais je suis un âne.


Autre chose, mon bon Lucien, autre chose qui pour les ânes semble évidente, mais qui pour bien des hommes n'apparaît pas clairement. Quand ils mettent quelqu'un en prison,et bien, tout simplement, ils lui prennent son temps. Évidemment, plus encore quand ils le tuent tout simplement. En prison, certes, on perd sa liberté de mouvement, mais ce n'est pas suffisant, ils s'arrangent pour faire perdre également son temps au prisonnier et lui substituer le temps cassé, standardisé, maltraité, rompu inventé par un délirant sadique qui est le temps de la prison.... Heures de lever, d'inspection, de coucher, de promenade, de repas.... Tout est régulé, tout est mis en règles. Moi, par exemple, j'ai toujours rêvé de pouvoir disposer de mon temps et de couler comme une eau qui descend une pente vers ma propre fin en suivant les moindres reliefs. Se laisser aller au fil du temps... Loin du temps mécanisé, du temps électronique, du décompte, du compte... Vivre enfin... tout simplement vivre. D'ailleurs, pour en venir à la canzone que tu attends, et même aux canzones, car il y en a deux... Je pourrais en mettre cinquante, mais çà prendrait trop de place. Donc, il y en aura deux et en plus, en prime, en quelque sorte, un récit.


Fort bien, fort, bien dit Lucien en faisant une petite pirouette circulaire et sautillante, afin de marquer sa joie. Et qu'ont-elles en commun ces chansons avec ce récit ?


Tous les trois tournent autour du thème de la prison, de l'enfermement,de la torture, question qui concerne bien évidemment et tu t'en doutes, l'histoire que nous avons en cours des « Achtung Banditen ! » et notre ami Marco Camenisch que les prisons suisses gardent sous clés encore à l'heure actuelle. Je commence avec une canzone, dont je ne me souviens pas trop si je te l'ai déjà fait connaître, c'est un texte exceptionnel car c'est La Ballade pour une prisonnière de l'écrivain Erri De Luca, un superbe écrivain italien contemporain, un écrivain poète, de surcroît Je commencerai par cette canzone. La voici...





B
allade pour une prisonnière

Texte d'Erri De Luca – Ballata per una prigioniera

version française : Ballade pour une prisonnière – Marco Valdo M.I. – 2008

La scène est sobre : fond noir et, au milieu sur l'estrade, une table de bois avec quatre chaises. Au dessus de la table, une lampe, qui selon qu'elle est allumée ou éteinte, dira ensuite l'auteur, représentent les passages entre les différentes stances où s'articule la très belle et très sensible chanson qui va être présentée. Une chanson avec un titre suspendu entre Cervantès et Balestrini, Donquichotte et les invisibles.

Trois personnes sur la scène, un habile clarinettiste, un chanteur ferroviaire et un écrivain, qui ensuite serrait le principal auteur du tout. Trois personnes, quatre sièges, car la dernière chaise, celle qui est restée vide est un appel de coresponsabilité pour ceux qui entendent encore vivre des moments plus ou moins longs de leur propre vie comme réponse à une série de questions, cette génération capturée...


Et alors, les Donquichottes peuvent être les Valsusains en lutte, les migrants incarcérés dans les lagers appelés par euphémisme « centres de permanence temporaire », mais aussi le poète bosniaque Izet Sarajlic, citoyen d'entre les citoyens d'une ville martyrisée par des bombes humanitaires, et Nazim Hikmet, dont les vers servent de prologue au voyage en forme de chanson, parti à la recherche de Dulcinée, passé par guerres et morts pour s'arrêter, à la fin, parmi les invisibles.

Les invisibles, décrits d'abord à travers leurs pieds entravés ( « ils sont la part la plus prisonnière d'un corps incarcéré. Et celui qui sort après des années doit apprendre à nouveau à marcher en ligne droite ») et puis, à travers la dédicace à une amie chère, sur la feuille de laquelle il est écrit : fin de peine, jamais. Une dédicace, qui au début allait trop souvent à la ligne, où pour l'occasion ont été ajoutés trois accords d'accompagnement.

Federico Marini, dalla mailing list "Brigatalolli".



Information complémentaire ajoutée par Marco Valdo M.I.: la version belge des « centres de permanence temporaire »,

« On les appelle Centres Fermés mais il serait plus juste de les nommer centres d’incarcération ou prisons. Ce sont des zones de non-droit, des espaces clos, clôturés par des hauts murs et des barbelés. C’est dans ces « centres » que l’on enferme les candidats réfugiés auxquels l'État belge refuse un titre de séjour. Ces personnes devenues « sans papiers » seront expulsées, de gré ou de force par la police fédérale qui saura « calmer » les plus combatifs, quitte à assassiner des Sémiras au nom de la sûreté de l’État. »





Deux pensées de Marco Valdo M.I. en forme de clins d'œil pour la « prisonnière », tous les prisonniers politiques :

« À la chasse aux sorcières, je prends toujours le parti des sorcières »

« Ô mânes d'Orwell... Nous vivons dans la ferme des animaux et les cochons sont au pouvoir. » (Marco Valdo M.I.)

et une de Charles De Gaulle (1940) : « Nous avons perdu une bataille, mais nous n'avons pas perdu la guerre... Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non !  »

et Marco Valdo M.I. ajoute pour tous les camarades : à méditer.





Il était dangereux

de lui laisser les mains libres

sans fers enfilés autour des poignets

quand elle revit de l'espace, des arbres, des routes,

au cimetière où

on portait son père.

Dix ans déjà écoulés,

Mais les compter ne sert à rien,

la perpétuité ne finit jamais,

Plus tu vis, plus tu y restes.

Il était dangereux

de lui permettre des embrassades,

et le règlement

exclut tout contact.

Il était dangereux

ce deuil des parents

devant le père mort

Ils pouvaient tenter

qui sait de la libérer

la fille rigidifiée,

seulement pour compenser

la mort par la vie.


Spectacle manqué

La guerrière en sanglots,

mais qui est lié aux poignets

ne peut laisser couler ses yeux.

Pour se faire jour, larmes et sourires,

doivent avoir un peu d'intimité

car ils sont sauvages, ils ne peuvent

naître en état de captivité.

On n'a plus été ensemble, vrai, papa ?
D'abord la lutte, les années clandestines,

même pas une téléphonade à Noël,

puis la prison spéciale, ton visage,

revu derrière la vitre séparative,

d'abord intimidé, puis effrayé

et avec un haussement d'épaules

tu disais : “murs, vitres, barreaux, gardes,

n'arrivent pas à nous séparer,

je suis de ton côté

même si je ne peux pas te toucher,

au contraire, regarde ce que je fais,

je mets les mains en poches”.

Sois patient, papa, même cette fois-ci

je ne peux pas te caresser

entre mes gardiens et mes fers.

Cependant merci: de m'avoir fait sortir

ce matin, d'une paire d'heures

de peine à passer à l'air libre”.


Maintenant tu peux la rencontrer

le soir quand elle rentre

à la via Bartolo Longo,

prison di Rebibbia,

domicile des vaincus

d'une guerre finie,

résidence perpétuelle

des défaits à vie.

Traverse la rue, ne te retourne pas,

Camarade Lune, vieille prisonnière

qui s'accroche aux barres de la nuit.



Quelle belle histoire, quelle belle ballade et quelle tristesse, quelle mélancolie, quel bleu à l'âme, elle m'a fait, dit Lucien l'âne. On sent la douleur palpable du père, de la fille, cette douleur infinie, cette torture parfaitement inutile, infligée à une adversaire du système, piégée à vie dans cette guerre de cent mille ans des riches et des puissants contre les pauvres. Un courage, une volonté contre des milliers d'armes, des forteresses, des fusils, des bombes, des avions... Les pauvres n'ont pas de chars d'assaut, de gilets pare-balles, de mitraillettes, de camions, de chars... Oui, elle est belle cette chanson d'Erri De Luca. Tu disais, qu'il y en avait une autre ...


Oui, je l'ai dit et c'est exact. Celle que je vais te présenter maintenant, mon ami Lucien, est tout-à-fait particulière, elle aussi. Elle a été écrite en prison, par un prisonnier à propos d'un autre prisonnier qui faisait une grève de la faim pour pouvoir voir son fils. Père- fille, dans la ballade de la prisonnière et père-fils, dans ce jardin inculte. La même volonté du pouvoir écrasant de tuer jusqu'aux liens de vie que le prisonnier pourrait avoir encore. Note que c'est logique, je veux dire que c'est dans la logique du système qui lutte de toutes ses forces – et elles sont grandes , brutales, répressives, méchantes et stupides – contre ceux qui par leur existence-même le mettent en cause.


Tout système est par nature totalitaire, dit l'âne Lucien. Il ne peut tolérer la moindre faille, la moindre mise en cause de son fondement. Tout qui va le mettre en cause, va immanquablement, un jour ou l'autre, connaître le poids – d'aucuns diraient le prix de son audace – même simplement, verbale ou intellectuelle. Souviens-toi, Mârco Valdo M.I., de ce qu'ils ont fait au temps de Pierre Valdo.



JARDIN INCULTE


Chanson italienne – Giardino incolto – Sabino Mongelli – Les Anarchistes – 2006

Version française – Jardin inculte – Marco Valdo M.I. – 2008


« Nous sommes restés trois jours dans la prison de Volterra – le fameux Maschio di Volterra – pour enregistre avec les acteurs détenus de la Compagnie de la Forteresse d'Armando Punzo les parties récitatives et chorales de Muss es sein ? Es muss sein ! - cri de liberté de Léo Ferré [...] Sabino Mongelli est un des leurs. Il a chanté avec nous cette chanson qu'il a écrite qausnun de ses camarades faisait la grève de la faim pour pouvoir voir son fils. C'est un texte qui raconte la privation à laquelle la prison soumet. »

(Marco Rovelli)



En traduisant cette chanson, je pensais à Marco Camenisch, militant écologiste radical et anarchiste, qui lui aussi fit, comme tant d'autres, des grèves de la faim dans les prisons italiennes pour améliorer les conditions de détention dans les quartiers de haute sécurité avant d'expérimenter les prisons suisses, où on le détient encore... Il existe un livre qui relate cette longue incarcération et le combat quotidien qu'elle suppose pour y survivre; il est en langue italienne et il s'intitule "Achtung Banditen !" (éditeur Nautilus) - auteur Piero Tognoli. On peut en trouver des extraits en langue française sur le blog http://marcovaldo.over-blog.com/

( Marco Valdo M.I.)



À présent c'est un jardin inculte

Sans ses couleurs habituelles

Une photo mangée par le temps

Un arbre dépouillé par le vent

Un soleil après le crépuscule

Un feu après qu'il ait été éteint

Et moi je suis ici à attendre

Que ta voix vienne à résonner



Nous fûmes pris par enchantement

Et par contre, tu es renfermé dans un tourment

Comme une pierre hors du temps

Tu es muet sans une plainte

Recroquevillé dans ton lit

avec un poing serré dans la poitrine

Vivre Sentir Construire

Survivre Créer Vivre



Tu as abandonné tes mots

Tous tes livres et tous tes mots

Tous ceux que tu avais écrit

En les adressant à qui sait qui

Abandonnés au-delà du monde

Abandonnés à une pensée.



Dans le noir le plus profond et le plus obscur

Se trouvent tes souvenirs et tes pensées

Les détails les plus quotidiens

Les contours de ta personne

et moi qui suis ici à attendre

que vienne à résonner ta pensée



Dans le vert de ces collines

Dans le jardin qui t'entoure

Quand notre chanson

Cessera d'être un rêve

Quand ce rêve sera

La force d'un nouveau retour.



Quant au texte à propos de Marco Camenisch, c'est la suite de notre feuilleton Achtung Banditen. Il commence par un article que Marco a adressé au début de 1998 à un journal suisse et se poursuit par une série de lettres de Marco Camenisch et l'un ou l'autre commentaire de Piero Tognoli, dont le dernier se rapproche assez bien, disons raconte une histoire parallèle à celle de Fra Dolcino ou des Vaudois. L'Inquisition a frappé beaucoup de monde. Sais-tu que ce massacreur de Charles Boromée, massacreur et pilleur, gangster de première, suppôt du pape et inquisiteur, a été fait saint. J'attire aussi ton attention sur la proposition de faire de Joseph Ratzinger, uno santo subito, lui aussi. En effet, si Pie 12, alias Pacelli est proposé à la sanctification, il n'y aurait rien qui empêcherait qu'on la propose pour B.16 et pourquoi pas tout de suite (Benoît XVI, santo subito !), tant qu'il est encore frais.



Pourquoi pas, dit l'âne. Nous, on s'en fout. On trouverait même la chose assez drôle. Et maintenant, laisse-moi découvrir ce que dit Marco Camenisch.




Centro Valle, 11 janvier 1998.


JOURNALISTES OU FOLLICULAIRES ?


Mesdames ? Messieurs,

Avant tout, je vous souhaite de bonnes fêtes et une bonne nouvelle année sous le signe et pour le progrès de la vérité, de la liberté, et de la justice sociale, et par conséquent, de la paix.

Je saisis l’occasion pour vous remercier de la publication, il y a un an, d’un manifeste solidaire de ma personne et de ma lutte dans les prisons contre les illégalités et les injustices qui y sont perpétrées et en outre, pour vos dire certaines choses relatives à l’articulet du 31 août 1997 sur mes mésaventures et ma personne, intitulé « Accostamenti… » (Rapprochements…), où vous avez réussi au d-delà du possible à concentrer une série de mensonges implicites et explicites, de diffamations et de provocations contre le soussigné et plus encore contre la résistance historique et actuelle face à l’exploitation et la destruction de l’environnement et la vie sur notre planète.

Le chef d’œuvre dans ce chef d’œuvre de désinformation et de propagande plus ou moins subliminale, est sans aucun doute le sous-entendu, l’allusion contenue dans le titre et ses points de suspension où l’on veut ironiser et ridiculiser, pour exorciser le contenu subversif de la vérité, le rapprochement de ma petitesse avec un personnage comme le Che. Je suis d’accord que le rapprochement est impropre et d’autant moins audacieux que le soussigné n’est pas digne même de porter un verre d’eau à un personnage comme le Che… C’est un fait difficilement niable qu’un tel rapprochement est moins impropre et moins audacieux que celui , celé de façon générale et aussi dans votre article, du rapprochement du Che avec le consommisme et la publicité, pour des marchandises produites dans le soi-disant « tiers-monde » en exploitant malhonnêtement, entre autres, une main d’œuvre au salaire de famine, particulièrement la main d’œuvre forcée et mineure. Triple complicité dans le détournement : du cadavre du Che ; de la lutte qu’il représente, qui est exactement aussi la lutte contre ce qui – dans la publicité ou ailleurs – abuse de lui ; du soussigné, dont la lutte a sûrement et légitimement plus en commun avec celle du Che que vous ou ceux qui sont avec vous, même si vous vous évertuez à mentir. Dans sa lutte, le Che n’a rien sûrement rien de commun avec vous, fidèles folliculaires, et avec tous ceux qui sont avec vous, l'État policier planétaire, votre économie, votre politique et votre répression.

« Rocambolesque », une fuite au cours de laquelle serait mort « un » gardien ? A propos de « rapprochements » …

« Ecoterroriste », en effet. Je suis le premier responsable de l’effet de serre, de la débâcle et des catastrophes hydrogéologiques, environnementales et sociales au-dessus de nos têtes, de la cimentification et de la destruction sauvage du monde. Comme le peuple kurde, le zapatiste, celui de l’île de Bougainville et tous les gens et les peuples qui s’opposent à leur propre destruction et à celle de leur environnement vital contre vos intérêts messieurs-mesdames et de vos maîtres. Cependant, vu que la moindre résistance authentique et radicale à vos intérêts et vos privilèges est désormais du « terrorisme », très bien ! Alors être appelé « terroriste » par vous est le plus grand honneur qu’on puisse me faire. Le soussigné ne « risque » pas l’extradition, mais elle est bureaucratiquement certaine puisqu’elle est concédée par l’Etat italien à l’Etat suisse.

Il est tout à fait vrai, par contre, que le soussigné a été condamné pour les morts de (enfin une…) d’un gardien de prison et d’un douanier suisses. Officiellement ! selon les services de l’Etat helvétique dans leur incritiquable et très objectif compte rendu annuel sur l’extrémisme en Suisse et selon vous et les autres plumitifs du régime.

Pour qui, comme vous et comme ceux de l'État de Droit, de la séparation des pouvoirs, de la démocratie et d’une justice authentique s’en fout complètement, à moins qu’ils ne servent pour défendre et légitimer et affirmer hypocritement leurs propres privilèges et leur propre pouvoir, c’est là un détail insignifiant le fait que jusqu’à présent, aucun tribunal de la fameuse « loi est égale pour tous » n’a daigné jusqu’à présent me juger et me condamner pour ces accusations. Mais c’est un détail négligeable.

Comme vous et ceux qui comme vous êtes certainement satisfaits de votre opportunisme réactionnaire, avez une satisfaction entière de votre réel pouvoir de condamnation, de justice, d’exploitation et de destruction dans le cadre de votre système de pouvoir de classe inquisitorial et arbitraire dont les tribunaux, avec leur complaisance et leur acharnement sur mon cas, seront les serviles appendices. Honneur aussi à votre omniscience, si vous réussissez sans ambages à affirmer que j’aurais été reconnu par un douanier abattu dans cet affrontement, on peut le supposer, d’un homme armé contre un autre homme armé. Si vous parlez même avec les morts, alors les voies de vos Seigneurs et de vos Dames sont vraiment infinies. A propos des serviteurs armés de votre régime morts : il me répugne qu’à chacune de leur mort, ces serviteurs tombés soient ultérieurement instrumentalisés, avec pillage et abus, pour réaffirmer par des mythes cyniques et des mensonges dénigrants la « monstruosité » et l’impossibilité de toute résistance réelle et de tout monde différent du vôtre, avec l’unique fin de la légitimation et de l’affirmation du monopole de votre violence contre toute contreviolence et toute autodéfense du bas contre vos délires d’omnipotence et de destruction du haut. Le premier pas vers la liberté, la justice sociale, la dignité, et par cela vers la paix authentique, adviendra exactement quand toute mort, tout deuil, toute vie, toute douleur et toute joie auront exactement le même respect, la même pitié, la même valeur, la même considération et la même dignité.

Salutations distinguées sans rancœur.


Marco Camenisch


Je suis depuis un mois à la tête de « Centro Valle » qui, je vous l’assure, n’est pas formé de plumitifs du régime. En relisant l’articulet rédigé par un ex-collaborateur, je n’y ai pas trouvé, cependant, d’attaques directes contre votre personne. J’ai néanmoins décidé de publier l’écrit d’un subversif invétéré comme vous en adéquation ave l’orientation du journal qui est d’assurer une place adéquate aux interventions de ses propres lecteurs.

(Elisabeth Del Curto)


Novara, 6 janvier 1998

...


J’ai été surpris de la publication de ma lettre dans « Centro Valle », positivement même, je dois le dire. ....


Novara, 5 février 1998


Il sera dur d’obtenir des visites d’autres personnes. On peut toujours rêver que ces porte-codes et farouches serviteurs de l'État policier, ici à Novara, me concèdent d’autres visites vu les comptes en suspens qu’ils ont avec moi. Le fait que je rompe le masque de silence contre leurs illégalités et leurs pratiques perverses les énerve. Ils voudraient déjà supprimer les visites de Manuela et ils ne les renouvellent pas pour Isa.

J’espère que maman pourra se reprendre et guérir après l’accident domestique qui a provoqué la fracture de son bras. Je lui souhaite de guérir au plus vite même si, il est certain que je ne pourrai la revoir durant plusieurs mois.

Mes amis et mes compagnons, par contre, je pense les revoir si et quand ils faibliront. Maintenant ou plus tard, si je survis – ce qui est probable, ils le devront.


Novara peut attendre. Aucune permission de visites. Aucun accompagnement pour Annaberta et Renato.

Un malheureux fil électrique en embuscade dans la pièce lui a fait un croche-pied et Annaberta s’est retrouvée à l’hôpital avec des fractures multiples au bras droit. Renato tout seul ne se sent pas prêt à affronter le tourment du voyage et qui sait pour combien de temps le train partira sans nous.



Novara, 8 mai 1998


J’ai écrit une longue intervention sur l’écoterrorisme comme contribution au débat qui s’est tenu à La Spezia le 25 avril dernier.

Ce fait me remet en mémoire que durant le Second Massacre Mondial, quand l’Europe était sous le joug des nazis et de leurs dignes alliés, les actions de la résistance étaient cataloguées comme « banditisme ». Le terme « terrorisme », utilisé aujourd’hui, n’était pas encore à la mode et il existait encore une nette séparation entre l’identité de la population soumise et les intérêts des dominants du moment.

Si, en consultant un quelconque dictionnaire au mot terrorisme, nous lisons … : qui sème une terreur indiscriminée dans la population et que nous pensons à Tchernobyl et à toutes les catastrophes écologiques de la Planète, aux guerres, aux victimes civiles et aux bombardements… peut-être comprendrons-nous qui sont aujourd’hui les vrais terroristes.




Novara, 12 juin 1998


Presque une demi-année sans voir maman et Renato, cela correspond à environ un quarantième de ma peine d’emprisonnement. Et s’il n’y avait l’écoulement du temps et mon usure, ce serait à en rire tellement c’est peu. Une demi-année me paraît un clin d’yeux. Plus ou moins encore la moitié de quarante battements d’yeux et j’aurai épuisé ma peine ; s’il n’y avait les nuages radioactifs, la désertification, etc., qui véritablement « ne sont pas préoccupants », je n’aurais aucun doute de battre les cils 40 fois, sans problème.

Ici aussi, les idées sont polluées par l’information de la société du spectacle et de la communication aliénée dans les ruines de ce « monde » trop canalisé. Mais il faut que pour s’éclaircir les idées, la prison est étroite entre ces quatre murs ; mais la prison de la société est aussi une forte barrière. La prison est la coercition de vivre ensemble coude à coude avec des personnes très différentes et de vivre de manière confuse des relations plus ou moins affines. Mais avec l’étroitesse antinaturelle dans les cellules communes, même les affinités n’arrivent pas à empêcher qu’après peu de temps, ces êtres privés de l’espace « naturel » suffisant se fassent un tas d’ennuis réciproques. Vice-versa, vu la condition existentielle extrême, forcément, avec le temps, les personnes sont privées dans leurs relations de tout masque caractériel, idéologique, etc. et les subterfuges dans la convivance, dans l’autodéfense collective et dans les efforts pour changer les conditions de vie ne sont pas facilement applicables.


Novara, 4 juillet 1998


Hier, j’ai reçu un tract en solidarité avec Patrizia Cadeddu, arrêtée à Milan et justement aujourd’hui, elle m’a écrit continuant ainsi une correspondance pas très fournie, mais intense en termes d’affection et de discussion. C’est une vraie Sarde audacieuse et fière.

Il n’est pas vrai qu’ils lui ont refusé les arrêts domiciliaires ; c’est elle qui les a refusés quand le PM les lui a offerts, en pleine audience, je crois. D’un côté je l’admire car c’est un « cadeau » intéressé de ce typique tas de merde de PM, qui d’une certaine manière veut se laver la conscience. Certes, le terme « terroriste » est usé et tellement utilisé mal à propos qu’il veut dire tout et le contraire de tout.

Ce qui est vrai par contre c’est qu’ils m’ont refusé les visites de la Raffi. Pas grave ! Pour « avis négatif de la questure de Carrare », ce qui revient à donner au renard la clé du poulailler.

Ici, le salut, c’est de se tapir dans sa cellule et de ressasser souvenirs et songes, rage et sérénité, mais on est trop souvent interrompu par les ouvriers, des musiques, des nourritures, des contrôles et des bêtises diverses, tellement qu’il est même difficile d’organiser sa journée.

Pour ne rien dire des télés. Elles nous cassent tellement les oreilles que, un clou chassant l’autre, l’unique solution est d’allumer la sienne pour ne pas entendre les 15 autres en même temps, dans le tohu-bohu de cette architecture carcérale.


D’intenses et persistantes douleurs au trijumeau, fatigue due à l’âge, bras droit hors d’usage, mais grande énergie. Il me plairait d’arriver aux presque quatre-vingts ans d’Annaberta, forte de ses motivations et de ne pas se laisser aller même dans les situations les plus désespérées.

Par contre, Donato Farina, le frère de l’Ordre des Humiliés qui attenta à la vie de Charles Borromée, me tient compagnie à l’Oasis vert. On parle d’un fait de 1569 comme démonstration que chaque époque, en plus des infâmes représentants du pouvoir, a aussi ses dissidents. Pas encore tout à fait oubliés.

L’auteur de ce petit livre remarquable et vif écrit textuellement… : « Si la balle dont était chargée mon arme avait atteint son but, l’histoire de la Contreréforme en Haute Italie, dans la canton du Tessin et sur les terres des Grisons sur la jurisprudence du diocèse de Milan, aurait pris un autre cours, car en Europe, personne ne montrait autant de ferveur à poursuivre des hérétiques et des sorcières que Charles Borromée. »

Malheureusement, l’histoire alla différemment. Farina finit tué après d’atroces tortures et Borromée sanctifié, après avoir dissous l’Ordre des Humiliés et confisqué leurs propriétés. Peut-être que dans cinquante ans, on fera des saints du cardinal Ratzinger et du juge Antonio Marini.





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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 22:17

Moi, je te le dis, c'est du beau temps pour la saison. Particulièrement, le vent. J'aime le vent quand il souffle comme çà et qu'il fait une sorte de grand concert nocturne. Mieux encore quand il est accompagné par la pluie et ses millions de petits bruits rythmés, saccadés...

Et bien, dit l'âne Lucien en ouvrant des yeux si grands qu'ils semblaient vouloir avaler le ciel tout entier, en voilà une étrange manière de voir les choses. Mais au fond, pourquoi pas... Vois-tu, Mârco Valdo M.I., ce que je ne saisis pas bien, c'est comment tu arrives à trouver tant d'intérêt à ces phénomènes atmosphériques...



Mais enfin, Monsieur l'âne, n'avez-vous pas perçu que c'est là un des grands plaisirs de l'automne, par exemple. À ce moment de l'année où il y a encore des feuilles et où le froid est somme toute encore assez relatif. Le son est différent en hivers et pour en revenir aux grands mouvements symphoniques du vent, je prends la peine non de fermer la fenêtre de ma chambre, mais bien de l'ouvrir. Oh, rassure-toi, il ne faut pas l'ouvrir beaucoup; il suffit de laisser passer le son. Je t'explique comment faire. Tu te prépares – pour la nuit, et puis tranquillement, tu t'étends confortablement, tu te couvres bien de sorte à ne pas avoir froid et à te trouver comme dans un cocon ou un nid... Évidemment pour un âne, c'est différent, mais enfin, tu vois ce que je veux dire.



Je vois, je vois, Monsieur Mârco Valdo M.I., puisque tu me donnes du Monsieur, je t'en donnes aussi. Quoique je ne t'ai jamais vu dans ton lit, ni dans ta chambre, mais enfin, je me figure assez bien la chose. Disons que tu es dans ton étable ou ton écurie ou ta stalle et que tu t'étends dans une litière bien remplie et toute confortable. Je suppose qu'après, tu fermes les yeux et tu te concentres sur l'univers sonore de la nuit.



C'est précisément, ce que je fais, mon bon Lucien, Mârco Valdo M.I.. Donc, je m'installe le plus tranquillement du monde et je me laisse aller dans ce monde sonore de la nuit. C'est fou ce qu'il y a de bruits différents que l'on peut entendre la nuit et ils varient selon l'heure. Il y a le raffut des oiseaux juste avant la tombée de la nuit. Il y a après une sorte de calme qui s'installe. Puis, les aboiements, les chats en balade, les nocturnes, les dernières roucoulades des pigeons ou des tourterelles, les bruits de la ville autour, le glissement des voitures, les bruits des moteurs des automobiles et ceux plus rauques et plus graves des bus, le bruit lointain des trains et parfois, leurs sifflements, les hurlements des motos qui se précipitent on ne sait où, les sirènes de police, d'ambulance, des pompiers, les alarmes, les bruits des usines plus sourds ou de grands entrechoquements métalliques... et couvrant le tout, par instants, le vent, les feuilles qui jouent à le moduler, et d'un coup, les premiers tout petits choquements des gouttes de pluie et ensuite, c'est selon, les sortes de lourdes gouttes qui passent progressivement aux ras de tambours, puis parfois même, au bruit de rafales de mitraille. En somme, j'ai ainsi un concert gratuit et fabuleux, toujours différent aussi. Moi, j'adore çà.



Je vois, je vois. C'est presque une passion, comme qui dirait, dit l'âne, un peu éberlué.



Une passion, oui, si on peut dire ainsi, c'est passionnant. Surtout quand les eaux commencent à ruisseler en des centaines de ruisselets différents qui racontent toute une histoire de vie... dit Mârco Valdo M.I..



Mais, dit Lucien l'âne un peu désappointé, mon cher Mârco Valdo M.I., n'étais-tu pas venu pour me présenter des canzones... Tu es déjà en retard de deux jours.



Si, si, ne t'en fais pas, j'y viens à l'instant, dit Mârco Valdo M.I.. Ce sont des chansons sur la guerre. J'avais, mon cher Lucien, traduit quelques chansons nouvelles (pour moi), de chanteurs que je ne connaissais pas et plusieurs portaient spécifiquement sur la guerre. Les deux premières de Fabio Bello s'adressent directement à la Guerre, comme à une personne. La troisième est plus historique, elle est de Davide Buzzi et raconte la bataille de la Bérézina que dut livrer l'armée napoléonienne lors de sa retraite de Russie. Une histoire tragique... Et j'ai ajouté une chanson française que j'ai toujours bien aimée, qui parle évidemment de la guerre et pourrait être la suite de celle sur la Bérézina. C'est l'histoire d'un soldat qui revient de guerre après un long moment et qui apprend que sa fiancée entretemps est morte. Une étonnante chanson de guerre, car il s'agit d'une chanson comique et pour tout dire, une des plus hilarantes chansons contre la guerre; la célèbre Adèle des Quatre Barbus. Adèle, celle qui a eu le bon goût de mourir en se transformant ainsi en charcuterie fine : Car elle est morte Adèle...


Je me réjouis d'avance, mon bon Mârco Valdo M.I., dit l'âne en faisant un sourire jusqu'à ses oreilles qu'il avait pourtant dressées en points d'exclamation ! Et soit dit en passant, comme quoi on peut rire de tout... et puis, le rire est une excellente façon de chasser le malheur et d'en dévier les effets. Allons-y et sans tarder encore.



APPELLE-LA PAR SON NOM.

Chanson italienne – Chiamala per nome – Fabio Bello

Version française – Appelle-la par son nom – Marco Valdo M.I. – 2008



Tu es revenue.

Qui sait comme je t'imaginais plus lointaine encore.

Ils t'ont appelée

Je ne savais pas que quelqu'un t'attendait

Peut-être que tu ne t'en étais jamais allée

Que tourné le coin de la rue, tu as grandi en silence,

enracinée fortement les longs des rives de la rue,

Une herbe forte et dure qu'on ne peut extirper...

Comment ne pas comprendre que tu nous as toujours accompagnés !


Je ne t'ai pas aimée

Tu étais étrangère même racontée

Tu m'as expliqué :

Il n'y avait rien d'injustifié...

Mais te rencontrer, non, cela ne m'allait pas.

Je sentais venir les frissons le long de mon dos;

je sentais parmi les gens et pour les gens une grande peine;

je comprenais d'un coup ton horrible entrée en scène.


Je t'appellerai pas ton nom

pour pouvoir te démasquer

car il n'y a aucun sens

à vouloir te célébrer.

Et pour te crier en face

la douleur que tu as créée

en cachant des choses atroces

derrière la raison d'État.

Car c'est une saloperie

ton arrivée sur terre.

Car l'homme se fatigue

d'être le fils de la GUERRE.


GUERRE


Chanson italienne – Guerra – Fabio Bello

Version française – Guerre – Marco Valdo M.I. – 2008



Guerre,

On reparle de guerre.

Étrange, qu'y a-t-il d'étrange ?

Il y a que personne ne peut te dire où

Tu le demandes aux gens

Ils te répondent parce que

Parce que, parce que.


Guerre,

C'est peut-être une autre guerre

Tu la sens dans l'air, mais il n'y a pas d'air.

Elle est peut-être cachée dans un endroit lointain,

Peut-être l'as-tu enlevée à la main

À la main, à la main.


Guerre

Elle n'existe pas, la guerre

Ce qui rend folle ta tête, c'est seulement une lumière

Coupe les fils qui la mènent au cœur.

C'est peut-être seulement une rime,

Mais il faut de l'amour, de l'amour, de l'amour.


BEREZINA 1812


Chanson italienne - BEREZINA 1812 - Davide Buzzi – 1996

Version française - BEREZINA 1812 – Marco Valdo M.I. – 2008



Alors que sur le plan militaire, la bataille de la Bérézina des 26 -29 novembre 1812 fut une réelle victoire de l'armée napoléonienne contre des forces de très loin supérieures en nombre et en armement, la Bérézina est restée dans la mémoire collective de la culture française comme la déroute des déroutes, comme la fin d'un rêve trop grand, comme la fin d'un épisode de délire collectif, comme la fin de la Grande Armée. Le passage de la Bérézina, fleuve russe, a constitué pour l'orgueilleuse Armée napoléonienne la marque d'infamie suprême. Une immense douleur et le sentiment d'une perte irréparable. Ce fut aussi pour ceux qui s'y trouvèrent engagés – des rescapés de l'hiver russe – une épreuve terrifiante, un passage en enfer... Bien sûr, d'autres armées, d'autres temps, d'autres lieux ont connu pareille mésaventure. On songe aux forces nazies à Stalingrad et plus loin dans le temps, à certaines croisades et à l'effondrement de l'empire d'Alexandre...

Dans cette chanson, le point de vue macro-historique est un peu occulté par le regard du soldat qui se traîne sur la route du retour avec le seul et ténu espoir d'arriver à rentrer chez lui... Pour découvrir, qu'Adèle, la bien-aimée laissée au pays au moment de s'en aller à la conquête du monde, est morte, entretemps.





Ils marchaient lentement sur les routes

Pavées par le vent

De milliers de pensées

D'infinis sentiments

Ils regardaient au loin

Les champs qui passaient

Je voudrais m'arrêter un peu

Pour le souvenir”

Leur pensée qui volait

vers leurs enfants

Chez eux

ou vers la petite fraise que peut-être

Ils ne reverraient pas

Défendre aune autre terre

Pour pouvoir manger

Au pis aller

Il restera une médaille...”


Le soldat marchait

en chantant des chansons

que le temps n'emportera pas

Sous ses pieds, la glace

bat le temps car ...

.... Peut-être n'y a-t-il plus de temps.

Sur cette terre

Lointaine, le temps

ne passe pas

On parle une autre langue

Nous nous sentons trop isolés

Nous voyons de loin

la fumée des canons

Je voudrais m'éveiller tout de suite

Pour ne pas mourir.”

Le dernière pensée

qui volait vers

ses enfants chez lui

Monter l'arme blanche

Prêts pour l'attaque.

Penser à demain :

C'est peut-être seulement un jeu

Peut-être, moi, demain,

je n'y serai plus...”


Le soldat combat

en chantant des chansons

que le temps n'emportera pas

sous ses pieds, la glace

bat le temps,car ...

... Peut-être n'y a-t-il plus de temps...


Ils rentraient lentement

sur des routes

détruites par le temps

Voir leurs enfants adultes

Ou leur fille désormais mariée

Dix ans plus vieux

Mille ou plus de morts à se rappeler

J'ai été plus chanceux

que beaucoup...”


Le souvenir avance

Laissant des remords

Que le temps n'apaisera pas

Sous ses pieds la terre

Fleurit car...

... Je suis vivant...”




Sous ses pieds la terre

Fleurit car...

... Je suis vivant...”

... Voici pourquoi...





ADÈLE


La guerre et ses conséquences sont souvent traitées sur le mode tragique et on le comprend aisément. Cependant, il est d'autres façons d'aborder la question de la guerre en chansons. Une de ces façons peut être dite « tragicomique », autrement dit, on traite la guerre si ce n'est par le mépris, au moins par l'humour et par le rire. On connaissait ici – je veux dire dans la chanson de langue française – la chanson de Francis Blanche sur « Le Général à vendre » , qui fit grand bruit et soulève encore le rire des auditeurs.

Il en est une autre qui fut chantée par les Quatre Barbus (sans qu'on ne sache trop qui en était l'auteur...) et qui reste gravée dans la mémoire populaire et un demi-siècle plus tard, déchaîne elle aussi et encore des torrents de rire. C'est la chanson épouvantablement triste du jeune soldat – un marin, un cuirassier selon les versions – qui s'en revient de guerre et veut revoir sa fiancée. Mais la pauvrette est morte entretemps. Rien de drôle, a priori... Si ce n'est qu'elle se prénomme Adèle et que la nouvelle de sa mort fait hurler de rire : car elle est morte Adèle – en français : mortadelle et in italiano : mortadella. Comme disait Léo Ferré, « pour le rire des têtes de mort ... Thank you, Satan! ».


C'était un cuirassier
Qui revenait de guerre

C'était un cuirassier
Qui revenait de guerre

Pour aller voir Adèle,
Adèle sa bien-aimée.

Pour aller voir Adèle,
Adèle sa bien-aimée.


Il s'en alla trouver
Trouver son Capitaine

Il s'en alla trouver
Trouver son Capitaine

Pour aller voir Adèle,
Adèle sa bien-aimée.

Pour aller voir Adèle,
Adèle sa bien-aimée.


Son capitaine lui dit :
"Garde à vous, pan

Demi tour à droite
Et fout-moi le camp !

Et va-t-en voir Adèle,

Adèle ta bien-aimée.
Et va-t-en voir Adèle,
Adèle ta bien-aimée. "


Bonjour mes chers parents,
Bonjour cher père, chère mère,

Bonjour mes chers parents,
Bonjour cher père, chère mère,

Mais où est donc Adèle,
Adèle ma bien-aimée ?

Mais où est donc Adèle,
Adèle ma bien-aimée ?

Hélas mon cher enfant,
Il n'y a plus d'Adèle,

Hélas mon cher enfant,
Il n'y a plus d'Adèle,

Hélas mon cher enfant,
Il n'y a plus d'Adèle,
Car elle est morte Adèle,
Adèle ta bien-aimée.

Car elle est morte Adèle,
Adèle ta bien-aimée.


Il s'en alla pleurer
Sur la tombe d'Adèle

Il s'en alla pleurer
Sur la tombe d'Adèle

Adèle, “ mon Adèle,
Adèle ma bien-aimée.

Adèle, “ mon Adèle,
Adèle ma bien-aimée.



Adèle lui répondit
Du fin fond de sa tombe :

Adèle lui répondit
Du fin fond de sa tombe :
" J'ai la bouche pleine de terre
Mais le cœur plein d'amour."

" J'ai la bouche pleine de terre
Mais le cœur plein d'amour."


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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 16:25

Vingt Dieux ou vains dieux ? Je ne sais trop quelle expression vaut mieux ? Me voilà bien embêté... Je crois la seconde plus exacte, plus proche de la vérité. Qu'avons-nous à faire des dieux et d'ailleurs, qu'auraient-ils à faire de nous... Ils se disputent déjà tellement entre eux, ils ont tellement déjà à faire qu'on se demande quand ils trouveraient le temps de s'inquiéter de ces milliards de fêlés ... Un peu comme si on se souciait des termites, des fournis ou des bactéries... Je veux dire d'un point de vue moral ou du point de vue de leurs pensées, de leurs sentiments ou de leurs relations sexuelles.


Voici le cheval-philosophe tel qu'il m'est apparu sur une scène


Pour moi, dit Lucien l'âne philosophe, à l'instar du cheval-philosophe, qui ai connu les dieux de l'Antiquité du temps de leur gloire et de leur légitimité, je peux en effet te dire qu'ils n'en avaient strictement rien à foutre de nous autres et pour les raisons que tu avances, mon cher Mârco Valdo M.I.. Ils n'arrêtaient pas de papoter entre eux ou alors, ils s'engueulaient ou ils cherchaient à se faire des blagues ou se piquer leurs affaires. Et ta comparaison avec les insectes ou les bestioles encore plus petites me paraît tout à fait fondées. Bon, d'accord, pour la forme les philosophes faisaient semblant de les prendre au sérieux, mais c'était un peu comme mettre une cravate noire pour aller à un enterrement. D'ailleurs, il suffit de voir combien, vous les humains – pas toi, bien sûr, mon cher Mârco Valdo M.I., les humains de façon générale (à quelques exceptions près) se soucient de nous les ânes et de ce que nous pourrions dire ou penser.


Que veux-tu, mon cher Lucien, tu as beau danser sur tes quatre pieds en brayant comme un étalon en rut, les hommes sont persuadés qu'il n'y a qu'eux qui pensent et qui pensent juste. Ils vont même – chez certains – jusqu'à considérer qu'un homme un peu différent d'eux-mêmes ne peut pas penser sainement.


Et alors ?, dit Lucien l'âne en avançant le menton. Et alors ?


Et alors, ?, dit Mârco Valdo M.I.. Et alors, tout simplement, ils le méprisent, ils le rejettent, ils le maltraitent, quand çà ne va pas jusqu'à tout simplement le tuer, lui et toute sa famille, son clan, son village, son groupe.... Et là, tu commences sans doute à distinguer que pour moi le nombre supposé de Dieux n'a qu'une importance relative et que dès lors, je pencherais volontiers, vu les dégâts que commet notre espèce humaine, que les Dieux – quel que soit leur nombre – du zéro à l'infini – sont parfaitement vains.


Nous utiliserons donc dorénavant, dit Lucien l'âne philologue, l'expression « Vains Dieux! », qui paraît et de loin la plus appropriée puisqu'en fait, ils ne servent strictement à rien. D'ailleurs, me semble-t-il, n'était-ce pas dans ce qu'on appelle les écritures – pas celles du notaire, bien entendu – mais celles écrites on ne sait trop quand, par on ne sait trop qui, mais que d'aucuns s'entêtent à vouloir prendre au sérieux, n'était-ce pas, dit l'âne sur le ton tranquille et doux qui le caractérise et qui rappelle son amble léger, dans les écritures que l'on trouve cette admirable sentence qui s'applique parfaitement ici : « Vanitas vanitatis... ». Ainsi, conclut l'âne : Les Dieux sont vains et , ah ah, comme disait Bosse-de-Nage, « Les vains Dieux sont divins », inaugurant ainsi une mathématique incroyable. Cela dit, tu avais encore disparu et je suis d'autant plus impatient d'entendre une nouvelle histoire et même, il te le faudra bien, me conter des canzones.


Je sais, je sais, mon bien cher Lucien. Mais, figure-toi, et je pense bien que tu te le figurais sans que je te le dise, car tu es au fait de ma manière de procéder, figure-toi, quand même, que ces Dieux vains ne sont pas si vains que çà. En fait, si les Dieux existent, c'est qu'ils doivent bien servir à quelque chose... Et ici, ils servent d'introduction au conte que je vais te rapporter; disons qu'ils ont quelque chose à y voir puisque c'est une histoire de cimetière et d'enterrement. Une belle histoire d'un enterrement empreint de modernité et d'ironie. Une superbe histoire due à la plume de notre ami Ugo Dessy.


Hoho, dit l'âne, si c'est du Ugo Dessy, je tends les oreilles, dit-il en tendant ses oreilles et en les ouvrant comme des grands voiles d'un trois-mâts de la meilleure époque. Là, pour le coup, c'est grandiose.


Et vois-tu, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., le plus satisfaisant dans tout ça, c'est que ce matin, j'ai reçu un message d'amis ou des proches d'Ugo Dessy me disant qu'il n'est pas trop en forme pour me répondre personnellement, mais qu'on lui avait fait connaître le message que j'avais envoyé à son intention il y a quelques semaines. Évidemment, on doit espérer qu'il aille mieux dans les temps à venir... mais ce n'est pas en mon pouvoir d'agir en ce domaine... peut-être, les Dieux ? Tu vas voir l'humour de l'auteur, le fabuleux retournement de situation, la douce ironie qui sous-tend cette fable... Du grand art... et je t'annonce déjà que je reviendrai te trouver prochainement avec d'autres traductions de l'ami Ugo Dessy. Ceci car je pense qu'il faut absolument le faire connaître, que c'est une vraie jubilation de le lire et que malgré sa modestie, c'est un grand auteur populaire... Bien sûr, que je te le fasse connaître est une excellente chose, mais pour un auteur, nous sommes un public fort réduit et on ne peut, je ne peux qu'espérer qu'un éditeur plus entreprenant que moi, mieux équipé, plus introduit dans le monde de la distribution des livres lui fasse une place qu'assurément, Ugo Dessy mérite.


Et bien , dit Lucien l'âne, je ne puis que me répéter : je suis tout empli d'impatience et de curiosité de connaître cette histoire...


Alors, Lucien mon ami, la voici....




Photo G.L.




LE NOUVEAU CIMETIÈRE




A deux heures de l'après-midi, les cloches sonnèrent le glas. Le maire don Antonio, revenu de la campagne plus tard que d'habitude, s'était à peine assis pour manger. En entendant les coups de cloche, il resta avec sa cuillère devant sa bouche ouverte, puis il bondit sur ses pieds en arrachant de son cou sa serviette et en la lançant au milieu de la pièce.

"Nous y voilà, finalement!" cria-t-il troublé, en courant dans la rue en manches de chemise, sans même essuyer ses moustaches enduites de sauce.

Dame Concetta, la mairesse, avait été au Collège des Sœurs Giuseppine et elle n'approuvait pas certaines manières de faire de son mari, plutôt vulgaires. Elle l'excusait, lui qui, entre des bœufs et des brebis, ne pouvait certes pas savoir où demeuraient les règles du savoir-vivre; mais qu'au moins, il ne donne pas de mauvais exemples à ses fils dont elle voulait faire des messieurs, de ceux que les gens saluent respectueusement en levant leur chapeau. Mais, au son des coups de cloche (elle les compta un à un : le mort était un mâle), elle ne réussit pas à se contenir, pas plus que lui. "Enfants, finissez de manger gentiment ! Et toi, Mariolino, tiens-toi bien!" Elle se leva bruyamment en criant vers la cuisine : "Marianna ! Viens par ici !".Marianna apparut de derrière la tenture, en traînant ses savates."Surveille les enfants : je dois sortir à l'instant! " Elle monta par l'escalier de bois à la chambre à coucher. Elle changea rapidement de robe. Elle en endossa une sombre, celle qui lui parut la plus adaptée à la circonstance. Sur sa tête, elle mit le voile de dentelle de couleur cendre de la Congrégation. En passant dans la salle à manger, elle fulmina d'un œil sévère Ginetto, le petit, qui cherchait avec ses mains les pois chiches dans la soupe, et elle donna son ultime recommandation :"Le repas terminé, Marianna, lave les enfants et mets-les dormir deux heures".

Elle sortit. Le soleil puissant lui fit cligner les yeux. Elle tourna d'un pas rapide le coin de la rue et elle se dirigea, en se tenant à l'ombre des maisons de droite, vers l'église. La porte de la cure était entrouverte. Elle entra. Dans la pénombre, assises à côté de Don Emilio, trois Dames de Charité, qui l'avaient précédée, discutaient déjà avec animation. "Loué soit Jésus-Christ !" salua dame Concetta. "Et alors, qui est le mort ?" demanda-t-elle en s'avançant. Don Emilio jeta les yeux au plafond et ouvrit les bras : "Peppe Arrebellu !…" murmura-t-il avec résignation. Dame Concetta se signa, en écarquillant les yeux. "Libera nos Domine !"1 s'exclama-t-elle; et elle s'assit d'un coup sur la chaise que les autres avaient ajoutée au cercle.

A la Mairie, Don Antonio allait et venait entre les sièges en désordre, dans la petite salle de réunion." C'est justement cet hérétique qui devait nous tomber dessus pour inaugurer le nouveau cimetière ! Le rouge le plus rouge de tout le village, il devait nous tomber dessus !"

Les adjoints, qu'on avait fait rappeler d'urgence par le garde champêtre, commencèrent à arriver.

"Eh bien, il vaut mieux Peppe Arrebellu qu'un des nôtres… et puis, il y a maintenant trois mois que le cimetière est prêt. Nous ne pouvions attendre trois autres mois…" dit le maître d'école, premier adjoint, et il continua à parler bien qu'il n'en convainquit aucun qu'en définitive, un mort rouge aujourd'hui était préférable à un bon croyant mort demain.

"D'accord, pour demain matin. Mais qu'il ne manque personne !" avertit le maire. "Et toi", dit-il tourné vers le maître, "tu t'occuperas des élèves …"."Toi et toi", poursuivit-il en se retournant vers les deux autres adjoints, "avertissez par un ban toute la population … et toi", ordonna-t-il d'un ton de voix changé, plus impérieux et plus dur, en fixant des yeux la face du garde resté debout près de la porte, "tu cours rapporter au curé que la cérémonie est fixée pour demain matin en grande pompe. Puis, tu passes chez le caporal-chef et tu lui dis de venir ici immédiatement… J'exige et pas de discussion ! Je veux que tu sois de retour dans dix minutes; marche !"

Le garde, en se frappant la visière de la casquette, s'éloigna avec toute la vitesse que lui permettaient ses nonante kilos et sa jambe de bois qui remplaçait celle qu'il avait donnée à la patrie dans les barbelés du Carso2. "La réunion est reportée à ce soir après souper – au bar du Chrysanthème", conclut don Antonio en congédiant ses trois adjoints.

Au bistrot, pendant ce temps, Gaspare, Aristarco et Raimondo, les trois conseillers de l'opposition discutaient de façon animée autour d'un litre de vin rouge. "Je propose de nous abstenir en signe de protestation !" "Mais quelle protestation ? Si le mort est à nous !" "Comment non ? Le mort est des nôtres et nous serons au premier rang et sans prêtres!… Notre député fera le discours d'inauguration". "Bien dit ! Si le prêtre et le maire veulent se faire la part belle avec un de nos morts, ils se trompent beaucoup … qu'ils se tiennent derrière notre cortège…" "Il faut envoyer immédiatement le télégramme à la fédération. C'est nous qui devons faire le discours, sinon ceux-là sont encore capables de raconter qu'Arrebellu était un des leurs…" Gaspare clignait les yeux et claquait la langue sur le palais après chaque verre. "Certainement, Peppe Arrebellu leur en a fait une belle, en mourant ! " dit-il comme en se parlant à lui-même. Les autres approuvèrent de brefs signes de tête.

A dix heures du soir, dans leur lit à deux places, don Antonio et dame Concetta ne réussissaient pas encore à atteindre le sommeil.

A la fin de l'après-midi, le curé don Emilio était venu les informer que les femmes de Peppe Arrebellu avaient cédé le mort aux autorités en échange d'un cercueil en châtaignier vernis, d'un corbillard loué en ville et d'un subside 'una tantum" de l'ECA. De sorte que les rouges, en toute légalité, avaient été exclus de la direction de l'initiative : absolument libres de suivre la cérémonie, de participer au cortège, mais en restant en queue.

Le nouveau cimetière était l'orgueil de don Antonio. Il avait fait appel à un géomètre de l'extérieur pour les relevés et pour le projet. L'extension du bâti, en n'ayant pas d'autre débouché si ce n'est dans la vallée, avait rejoint et dépassé le vieux cimetière. Le nouveau serait édifié à un demi-kilomètre de l'habitat, au sommet du col Pedraxius, dans un enclos exproprié d'un berger. Après un an, le projet avait été approuvé et son député, avec quelques voyages à Rome, avait obtenu le financement.

Durant les travaux de construction du mur d'enceinte et de la chapelle mortuaire, les bergers, en rentrant de la pâture avec les brebis, et les paysans, avec la houe à l'épaule, s'arrêtaient pour regarder avec curiosité. Alors don Antonio faisait noter ce qu'était une bonne administration communale : "Regardez ! N'est-ce pas une merveille de cimetière ? La chapelle, nous la ferons toute en marbre. Heureux le premier qui viendra y poser ses os ! Tout de même, tout le mérite est le nôtre et à notre député… Ne l'oubliez pas !"Les paysans et les bergers restaient à regarder bouche bée. "Un grand honneur en vérité pour notre village, un cimetière beau comme celui-ci …". Pensaient-ils.

Quand l'entreprise enleva les échafaudages et chargea ouvriers et outils sur le camion, le conseil communal se réunit immédiatement. On délibéra de l'inaugurer au premier mort et on établit aussi les noms des probables. On en compta au moins cinq, qui, à leur avis, n'auraient pas vu l'année nouvelle : Anselmo le sacristain, qui circulait dans l'église en touchant des mains les murs et les confessionnaux; Gesumino, pensionné de la guerre contre Ménélik3; Antioco le fou, qui vivait des aumônes et d'herbes dans une baraque de paille en dehors du village, depuis au moins un siècle; Madame Rosina, grand-mère du maître d'école, paralytique et malade du cœur, à laquelle le curé avait plusieurs fois porté l'Extrême-Onction; et enfin, le vieux chanoine don Aristomedo, qui sortait seulement avec le soleil du printemps, conduit en charrette par sa nièce vieille fille.

La mort de Peppe Arrebellu n'était pas dans leurs prévisions; don Antonio – en se tournant dans son lit – pensait que ce vaurien avait été capable de mourir à l'improviste, dans la fleur de l'âge, seulement pour leur faire un pied de nez, pour les mettre dans l'embarras face à l'électorat. Mais désormais, c'était ainsi… Peppe Arrebellu, hérétique ou non, entrerait à l'église avec des funérailles solennelles, il serait accompagné de toutes les sacro-saintes autorités religieuses et aurait au cimetière son discours du maire et celui du député de son parti.

Dame Concetta, les yeux grands ouverts, récapitulait les détails. "As-tu télégraphié l'heure exacte de la cérémonie ?" demanda-t-elle sans se retourner, à son mari qu'elle sentait éveillé.

"Mais oui … pour qui tu me prends ? A neuf heures précises, le député sera ici." "Il suivra le cortège à pied ou en voiture ?" "Je ne le sais pas… Nous verrons quand ce sera le moment".

"C'est peut-être mieux en voiture… Tu seras en voiture avec lui, non ?" "Eh bien, comme premier citoyen, certainement…" " S'il y a de la place, n'oublie pas les enfants…"

Ils se turent un moment, étendus sur le dos, fixant le plafond à peine éclairé par la lumière de la rue qui filtrait à travers les volets de la fenêtre.

"As-tu bien préparé ton discours ?"

"Il y a un an qu'il est prêt… Plutôt, il est prêt mon habit foncé ?"

"Comment ?! N'as-tu pas vu qu'il est là sur la chaise, au pied du lit ? … Et les conseillers, ont–ils tous été convoqués ?"

"Avertis… Et l'évêque ? Il viendra ? Que t'a dit don Emilio ?"

" Que s'il n'a pas d'obligations plus importantes, il ne manquera pas."

" Donc, il y aura deux autos …"

" Non, trois; tu oublies celle du vétérinaire…"

"Juste… Espérons que les enfants de l'école ne viendront pas pieds nus et mal habillés ! Je l'ai dit clairement au maître : celui qui n'a pas de chaussures, demain, renvoie-le chez lui !"

"C'est à espérer !…"

Ils se turent de nouveau. Le vent d'Est avait soufflé tout le jour; la chambre était chaude comme un four. Don Antonio enleva son caleçon dont il sentait qu'il lui collait aux fesses, humides de sueur. Il se bougea pour chercher un petit coin de lit bien frais; il le trouva et il s'y étendit béat.

Dame Concetta, en ne le sentant plus tout près, allongea une main, en la retirant subitement comme si elle avait touché le feu. "Dans une nuit comme celle-ci, tu vas penser à .." s'écria-t-elle indignée."Mais qu'est-ce qui te passes par la tête ?" grommela-t-il, "Je l'ai enlevé à cause de la chaleur…" Et en s'étendant sur le ventre, il ferma les yeux pour trouver le sommeil.


Le cortège funèbre quitta le parvis à dix heures. Peppe Arrebellu, après la messe solennelle dans l'église, avait attendu deux heures, dans son cercueil de châtaignier vernis, l'arrivée de l'évêque et du député. Les enfants des écoles, fatigués de rester au soleil, s'étaient assis à terre amassés dans un coin d'ombre, pour jouer aux silhouettes. Quelques-uns, prenant le prétexte que le chef d'équipe frappait par traîtrise la hampe du fanion sur la tête de ses voisins, avaient commencé à se battre à coups de pied et de coude. Le maître en avait eu une belle pour ramener à l'ordre ces garnements qui ne respectaient même pas les morts.

Finalement, l'une suivant l'autre, les deux autos étaient arrivées.

Le député avait amené avec lui sa dame, un beau morceau de femme, chargée de colliers et de bracelets, aux cheveux blonds comme la paille du blé, en équilibre précaire sur une paire d'escarpins aux talons si hauts qu'on ne comprenait pas comment elle pouvait marcher. Les hommes s'étaient tous regroupés autour, pour la voir mieux et ils avaient ouvert largement leurs narines pour aspirer le plus qu'ils pouvaient son parfum enivrant et exotique qui leur rappelait certaines soirées mémorables de sortie libre de leur vie militaire.

L'évêque, en descendant de la voiture, avait hâtivement béni le peuple agenouillé et était entré un moment à l'église, en passant sur le tapis de velours rouge étendu par les Dames de Charité.

A dix heures, donc, le cortège funèbre quitta le parvis. Devant, la Confraternité de la Bonne Mort, avec son long crucifix noir; les enfants de l'orphelinat, précédés de deux angelots bruns avec des ailes bleu ciel et une tunique rose – après de longues discussions, on avait choisi le fils du maire et celui du caporal-chef, considérés comme les plus jolis – et les enfants de l'école, avec le maître au milieu qui donnait des coups de baguette à droite et à gauche.

Le corbillard – une vieille fourgonnette "millecento" adaptée - avançait en ronflant avec deux énormes couronnes accrochées à ses côtés : une, celle de droite, portait une inscription dorée : L'ADMINISTRATION COMMUNALE; l'autre, à gauche, toute rouge d'œillets, disait : SES CAMARADES EN SOUVENIR.

Juste après la fanfare, venait le maire avec son écharpe tricolore, entre le député et l'évêque; puis le curé, les Dames de Charité, les parents et presque tout le village.

Les rouges, une vingtaine, un peu intimidés par la présence de l'évêque et mal soutenus par leur député, qui s'était fait remplacer par un fonctionnaire du parti sans importance, fermaient le cortège en tenant presque caché le drapeau rouge encore enroulé sur sa hampe; en se promettant cependant dans leur cœur de chanter l'internationale au retour, pour se défaire du requiem.


Photo G.L.



Le vent d'Est avait recommencé à envoyer des rafales chaudes. La petite route poudreuse qui conduisait au sommet du col se faisait toujours plus raide. La vieille millecento hoqueta deux ou trois fois et finit par s'arrêter. Don Antonio, avec vivacité d'esprit, ordonna à quelques jeunes gens de pousser.

Il manquait plus ou moins cent mètres pour l'entrée du nouveau cimetière, dont la grille grande ouverte était apparue au dernier virage, quand d'un coup, on vit en sortir en courant Nicodemo, le fossoyeur. Il agitait ses bras levés et criait des mots incompréhensibles, comme s'il avait été mordu par une tarentule. Le cortège, stupéfait, s'arrêta. L'orchestre cessa de jouer. On entendit alors certains mots du discours excité de Nicodemo qui continuait à descendre par bonds le petit sentier : "C'est tout de la roche, Seigneur !… Ça ne va pas !…Même avec de la dynamite… Tout de la roche … Il y faut des bombes, sacré dieu !…"

La réalité fut claire pour tous en un éclair : le nouveau cimetière avait été construit sur un banc de roche à peine recouvert de quelques centimètres de terre. Pour creuser une seule fosse, il aurait fallu un quintal de dynamite.

Don Antonio était d'abord devenu blanc, puis vert, enfin cramoisi. Ses adjoints, accourus préoccupés, durent le soutenir. L'évêque et le député, passé le premier moment d'embarras, se donnèrent une contenance en toussotant, en se faisant des clins d'œil avec des demi-sourires.

D'un coup, sans que personne n'eut donné d'instructions, le cortège fit demi-tour, en reprenant tristement la route du retour vers le vieux cimetière.

Ce fut ainsi que les rouges se retrouvèrent au premier rang, en entonnant l'Internationale sans que personne, même pas le caporal-chef, ne trouvât le courage de les faire taire.

1 "Libera nos Domine : latin d'église : Délivre-nous Seigneur.

2 Carso : région de montagnes entre la Vénétie, l'Istrie et la Slovénie où eut lieu durant la guerre de 14-18 sur cette ligne de front (comparable à la Somme ou à la Champagne) toute une série de batailles entre les Italiens et les Austro-Allemands. Les massacres y furent considérables. La plupart des Sardes faisaient partie de la Brigata Sassari (138 morts par 1000 engagés dans les combats).

3 Ménélik : il s'agit de Ménélik II, négus d'Ethiopie (Ankobar 1844 – Addis-Abeba 1913), qui écrasa l'armée italienne d'invasion à Adoua en 1896.

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7 novembre 2008 5 07 /11 /novembre /2008 00:03




Bonsoir. Comme chaque jour, l'actualité est faite de bonnes et de mauvaises nouvelles.
Bonnes nouvelles pour l'Europe. Le général Franco est toujours mort. Bonne nouvelle, en effet ! On aimerait en avoir beaucoup comme ça... Par exemple...


Par exemple, dit l'âne, que racontes-tu, Mârco Valdo M.I. ? Je n'y comprends rien.


C'est simple pourtant, Lucien mon bon ami, dit Mârco Valdo M.I.. C'est simple et c'est d'une vérité criante. Je répète : Comme chaque jour, l'actualité est faite de bonnes et de mauvaises nouvelles. Bonnes nouvelles pour l'Europe. Le général Franco est toujours mort. Bonne nouvelle, en effet ! On aimerait en avoir beaucoup comme ça... Par exemple... Je puis également annoncer – jusqu'à preuve du contraire, car avec les catholiques, on ne sait jamais : Heider est toujours en route pour l'Éternité. Comme tu le sais, je dis Heider en raison de la canzone que j'avais traduite pour lui. Tu sais, la chanson de mon ami Riccardo Scocciante et que j'avais intitulée Heidi, heido, heida... ou alors, c'en était le refrain. Par ailleurs, on aimerait beaucoup en annoncer d'autres de bonnes nouvelles pour l'Europe. Par exemple, le départ pour l'Éternité du Sourire, de la mère Catcheure, de l'un ou l'autre Président populiste, etc... (oui, je sais, mais Vaugelas...) Évidemment, en attendant, on peut toujours se réjouir que Benito et Adolf exercent leurs talents dans l'Éternité, si elle existe et dès lors, si Dieu existe (rien n'est moins sûr... à part une de mes amies), il n'a qu'à s'en prendre à lui-même des ennuis qu'immanquablement, ils vont lui causer.


Comme je te comprends, dit l'âne Lucien en souriant de ses dents aussi nombreuses que les balles d'une rafale de mitrailleuse lourde. Il y a d'ailleurs une question que je me pose à ce sujet. C'est à quel moment, ils vont proclamer Benito « Santo Subito », car quand même, il a sauvé le Vatican avec ses accords de Latran. Ce n'est quand même pas rien. Peut-être que le Sourire va intercéder pour la Mâchoire auprès de B.16. À mon avis, avec l'aide de ses amis, il devrait y arriver ... Je me demande aussi à quel moment, Adolf... je n'ose même pas poser la question, mais tu vois ce que je veux dire.... Avec un discours dans le genre : oui, mais, c'était l'époque et il y avait eu des exagérations, et la situation était ce qu'elle était, que c'était la crise, la grande crise, que le monde était en danger, etc, etc... Je les entends déjà. Non, mais vraiment, je les entends déjà vraiment maintenant. Ils en sont à dire des choses comme çà. Tu n'as qu'à lire la presse, mon pauvre ami, on en est là, ou presque.


Ah, oui ! Je vois bien de quoi tu veux parler et si tu n'étais pas un âne et que tu ne t'appelais pas Lucien, je t'appellerais Cassandre, dit Mârco Valdo M.I.. Nonobstant, je voudrais quand même rendre à Jean Yanne ce qui lui revient. Car vois-tu, Lucien mon ami aux oreilles plus noires que l'orbace des hiérarques fascistes, c'est notre ami Jean Yanne qui avait imaginé cette belle façon d'introduire un journal télévisé... et crois-moi en la matière, il en connaissait un bout.


Mais Jean Yanne, dit l'âne un peu intrigué, n'était-ce pas lui qui avait prévu l'arrivée des Chinois à Paris et les platitudes que les autorités françaises feraient pour leur plaire ? N'était-ce pas lui, qui avait annoncé la venue de Jésus dans les médias, n'était-ce pas lui qui, un temps, faisait de si beaux sermons tous les dimanches matin vers les onze heures ? Personnellement, dit l'âne, je pense qu'ils ont eu tort de le virer....


Oh, oui, je suis tout à fait d'accord avec toi. D'ailleurs, depuis qu'ils l'ont viré des télés, moi, j'ai viré la télé. Et depuis, j'ai l'esprit libre et pas seulement l'esprit et la pensée, j'ai aussi mes soirées libres et ça, mon ami, c'est précieux. Bon d'accord, toi qui es un âne, tu n'es pas assujetti à la télévision, tu ne sais pas trop quel boulet c'est pour les malheureux humains... Elle les enchaîne et pas d'une seule chaîne, mais d'un tas de chaînes... et c'est vraiment très lourd à porter. Par exemple, nos conversations seraient tout à fait impossibles, inexistantes et même pas concevables. Et puis, si même on arrivait à se rencontrer, on parlerait de quoi... Sinistrose totale. Tu me vois te raconter des séries télés ou les dernières nouvelles, vues par l'œil électronique ?


Oh non ! J'ai horreur de çà..., dit l'âne en frissonnant des pieds à la queue. J'en rencontre qui s'y essayent et là, d'un coup, il me prend une envie de galop et je galope. Je fuis à toutes jambes. Rien qu'à l'idée, les pieds me démangent.


Mais, Lucien mon ami, ne t'en vas pas, je te jure que je ne raconterai jamais les histoires de la télé, car j'aurais bien du mal à le faire. Je ne la vois jamais. Je t'ai dit que je l'ai virée... Il y a déjà bien longtemps. Je préfère lire ou écrire ou même, comme tu le vois, causer avec un âne.


Je t'en remercie et en plus, mon cher Mârco Valdo M.I., dit l'âne en hochant le crâne ce qui faisait balancer ses oreilles, je dois te dire que l'aventure est réciproque. Que serais-je sans toi, qui vins à ma rencontre...Que serais-je sans toi qu'un âne au bois dormant... ? Mais, dis-moi que vas-tu me raconter aujourd'hui ? J'espère la suite d'un de ces récits que tu m'as donné à connaître.


Que veux-tu ? C'est la loi du genre, mon cher ami asin. J'aime à te faire connaître, en toute confidentialité, les auteurs que j'aime et que j'ai traduits au prix de longues heures de labeur... Car on n'imagine pas les heures qu'il faut pour lire un livre en le recopiant à la main... En plus de l'effort de traduire, c'est-à-dire de transposer dans notre langue ce qu'un autre a dit dans la sienne. Tu n'imagines pas ce que c'est. Notamment, par exemple, comme disait mon ami Alexandre, on passe un temps fou à chercher dans les dictionnaires des mots qu'on connaît déjà. Je t'explique, c'est l'histoire du mot sur le bout de la langue, du mot qui est là, que l'on connaît, que l'on voit, que l'on entend, mais qui ne veut pas sortir... Il faut alors se rendre et s'en aller au dictionnaire, comme d'autres sont allés à Canossa... Une vraie pénitence, mais je ne suis pas encore arrivé à comprendre comment fonctionne le cerveau humain... Pourquoi par moments, il cale ainsi.


Oui, mais encore..., dit l'âne trépidant d'impatience... De quoi, Mârco Valdo M.I., me parles-tu aujourd'hui ?


Te souviens-tu de mon ami Atzeni...




Photo G.L.


Il a un nom si remarquable que je n'aurais garde de l'oublier, d' autant que j'ai beaucoup aimé cette histoire de Sardaigne... Est-ce encore de lui et de la Sardaigne que tu vas me parler ? Si c'est le cas, je te dis tout de suite, que je serai le plus heureux des ânes...


Sois donc bienheureux... Santo Subito ! En quelque sorte... c'est d'Atzeni que je vais te faire connaître la suite de ce récit sur la Sardaigne. Tu vas découvrir, et par un grand écrivain français, comment vivaient les Sardes, en son temps... Ou plus exactement, comment un grand écrivain français pouvait raconter des "plumes de cheval", comme disait Marx (Groucho). Traduction de "plumes de cheval", excuse-moi pour la trivialité de la traduction , mais c'est vraiment çà : "plumes de cheval" : conneries.  Balzac, car c'est de lui qu'il s'agit, racontait - en ce qui concerne la Sardaigne, d'immenses conneries. Allons-y.






Joseph Fuos, aumônier militaire qui vécut en Sardaigne de 1773 à 1777, est l’inventeur probable d’une herbe du rire sardonique qui autrement n’aurait jamais existé. Il a produit et diffusé une image d’un pays à mi-chemin entre la réalité et la fable. Une île lointaine, primitive, légendaire.

Il n’a pas été le seul. Dans la même entreprise, s’est risqué un écrivain bien plus important dans l’histoire de la culture européenne : Honoré de Balzac. Précisément lui, tellement aimé des fondateurs du marxisme, descripteur réaliste de la nouvelle société parisienne, des guerres pour la répartition du pouvoir économique et politique, des transformations des coutumes, des types humains nouveaux et inédits (aujourd’hui nous dirions : « des nouveaux sujets sociaux »). Précisément lui.

Balzac a écrit, de Sardaigne, une lettre divertissante à une Madame, noble dame polonaise, habitant à Paris, sa future femme. Datée de Cagliari, le 17 avril 1838. Il a écrit qu’il avait vu : « des choses semblables à celles qu’on raconte à propos des Hurons et de la Polynésie. Un royaume entier désertique, de vrais sauvages, aucunes cultures, des savanes de palmiers sauvages, des cistes ; partout les chèvres qui broutent toutes les pousses et empêchent la végétation de croître au-delà de la ceinture. J’ai fait dix-sept ou dix-huit heures de cheval (…) sans rencontrer une maison. J’ai traversé des forêts vierges, plié sur le cou du cheval au péril de ma vie, car pour la traverser, il faut longer un cours d’eau couvert d’une voûte de lianes et de branches qui m’auraient crevé un œil, arraché les dents, rompu la tête. Il y a des chênes verts gigantesques, des chênes-liège, les lauriers, des bruyères de trente pieds de haut. Rien à manger. »





Un récit d’aventures exotiques. Un voyage imaginaire. Balzac était certain que la noble dame qui recevrait sa lettre, et les Parisiens cultivés qui écouteraient sans doute sa lecture, ne douteraient pas de sa véracité : la Sardaigne était lointaine, inconnue, proche des mille et une nuits.

Un passage de sa lettre révèle, plus que les autres, quelles étaient les intentions de Balzac et les interlocuteurs réels auxquels il s’adressait et le but « littéraire » de ses mensonges. Il écrit en effet : « Hommes et femmes vont nus avec un bout de toile, un chiffon propre pour couvrir leur sexe. » Il savait parfaitement qu’il « disait des mensonges », mais probablement, il imaginait susciter des discussions traversées de frissons licencieux chez des dames et des gentilshommes de la meilleure société parisienne. Aussi les Sardes, donc, ne fût-ce qu’un instant, ont assumé un important rôle historique réservé aux primitifs des aires chaudes du monde : titiller les fantasmes sexuels des Européens.

L’écrivain français a regardé quelque chose et il a écouté quelqu’un et il a lu quelque page d’un livre consacré aux Sardes. Et il a fini aussi par raconter quelque chose de vrai, qui a frappé son imagination : « C’est une région dans laquelle les habitants font un horrible pain en réduisant en farine les glands du chêne vert et en le mélangeant avec de l’argile (…). J’ai vu, le jour de Pâques, un ramassis de créatures par bandes au soleil le long des murs de terre de leurs tanières. Aucune habitation n’a de cheminée : le feu est allumé au milieu de la maison qui est tapissée de suie. Les femmes passent la journée à moudre et à pétrir le pain et les hommes s’occupent des chèvres et des brebis et tout est inculte dans le pays le plus fertile du monde. Au milieu de cette misère profonde et incurable, il y a des villages qui ont des costumes d’une stupéfiante richesse. »

Malgré tout, aventures et fantômes ne cachent pas les hommes en chair et en os, les maisons de terre et la mouture du blé, les aliments quotidiens et les éclats d’une richesse cachée. Balzac, d’une certaine façon, quoiqu’en jouant avec les fables, introduit le temps historique, vécu par les hommes réels. Dans ces années-là a vécu la grand-mère de la grand-mère de ma grand-mère, qui presque certainement mangeait du pain de glands pétri d’argile et elle vivait dans une tanière en terre sans cheminée, tandis qu’à Paris, les cuisiniers savaient cuisiner l’oie de plus de trente manières différentes et les immeubles étaient hauts, en pierre, les sofas étaient moelleux, un gaspillage de lumières et de coussins.

Les années étaient les mêmes, mais le temps différent ; le nôtre était le passé écoulé, isolé au milieu de la mer, enfermé dans sa bouteille, incompréhensible, lointain comme la Polynésie. C’est pourquoi on nous regardait avec une maigre curiosité, souvent mêlée de répugnance. La même curiosité et la même répugnance avec lesquelles on regardait les Hurons (peaux rouges d’Amérique du Nord, qui ont combattu dans la guerre anglo-française pour la possession du Québec) aussi primitifs, aussi sauvages, aussi fiers, aussi destinés à disparaître de la face du monde.

Et pourtant, déjà à la fin du dix-huitième siècle, la Sardaigne était à un jour de mer de la Toscane, par vents favorables. Et on pouvait joindre Livourne, Malte, Alger, Gênes, Naples, Toulon, Palerme, Barcelone. La technique de la navigation permettait un trafic continu de marchandises, de troupes armées, d’esclaves achetés sur les côtes orientales de l’Afrique, de navires qui traversaient les océans et reliaient les continents. La Sardaigne, délaissée par les grands intérêts mercantiles, était un écueil au milieu de la mer, une île dépeuplée et éloignée des routes.

Et pourtant, les Sardes existaient depuis des millénaires et s’ils mangeaient du pain de glands, ils devaient posséder une technique de préparation de la nourriture et une culture qui en expliquât la technique, et ils étaient passés, dans le courant de quelques décennies, de la domination espagnole à l’autrichienne, à la savoyarde, achetés et revendus.

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5 novembre 2008 3 05 /11 /novembre /2008 22:55

Tu sais, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., ce soir, je n'ai pas trop envie de causer, mais avec toi, ça va quand même. C'est avec les autres gens, ceux qu'on croise comme ça un peu par hasard quand on se promène ou qu'on est en route pour une course ou l'autre. Disons que j'ai la flemme...


Mon cher Mârco Valdo M.I., comme je te comprends, dit l'âne en soupirant comme un vieux tracteur tournant au ralenti. Je crois bien que c'est à nouveau le soir qui tombe trop tôt, le manque de lumière, aussi un peu de fatigue de fin du jour. Bref, je crois bien que c'est normal à cette heure-ci. Moi aussi, d'ailleurs, je me sens un peu las et j'ai comme un creux dans la tête. Je ne me souviens plus de ce que je devais te dire et là, c'est un signe. Faut dire que j'ai passé mon après-midi à baguenauder un peu partout et dans cette insouciance, j'ai perdu de vue ce que je m'étais promis de te dire.


Mon bon Lucien, n'en fais pas un plat, dit Mârco Valdo M.I.. Bien au contraire, ton insouciance me fait plaisir car rien n'est plus détestable que des gens soucieux qui finissent par pervertir l'atmosphère avec les relents de leurs ruminations. Rien n'est pire, crois-moi, mon estimable âne ami, que ces gens remplis de componction, qui promènent un visage grave et des yeux sourcilleux. Moi, je dois te le dire, ils me fatiguent, rien qu'à les voir. Alors, tu peux imaginer l'effet qu'ils me font quand ils veulent me parler. C'est simple, je m'enfuis. Et seules, la politesse, la courtoisie et la simple civilité me retiennent quelques instants auprès d'eux. En vérité, je les déteste. Ils me gâchent l'air et l'existence.


Ah, le sérieux, l'esprit de sérieux, l'air sérieux... Tout cela est bien pénible à fréquenter. D'ailleurs, moi, dit l'âne, crois-moi, mon cher Mârco Valdo M.I., il y a des moments ainsi où je suis ravi d'être un âne. Car, vois-tu, Mârco Valdo M.I., nous les ânes, on nous prend – surtout précisément les gens qui transportent leur sérieux comme un ciboire, pour des êtres incultes et certainement atteints d'une telle stupidité que l'on est – par avance – pas dignes d'être approchés par eux et moins encore, d'ouïr leurs récriminations éternelles et leurs raisonnements abscons. Bref, ils nous prennent pour notre apparence, c'est-à-dire pour des ânes ou plus encore, pour ce qu'ils croient que sont les ânes. De cela, crois-moi, nous pouvons nous réjouir.


Je te crois, mon cher Lucien et je sais moi, toute la subtilité de l'âne, toute sa patience et l'art qu'il met en œuvre pour échapper à ce qui l'ennuie. J'aimerais, je te le dis, pouvoir en faire autant. En somme, c'est le cas de le dire, j'aimerais être un âne. Pour le reste, je me cache un peu, j'évite les rassemblements, surtout quand ils sont mondains. Tu vois, tous ces lieux où tout le monde est là parce qu'il faut y être, qu'il faut y être vu. Potins et popotins.


En effet, je vois bien de quoi il retourne. J'ai horreur de çà aussi. Du moins, j'imagine que j'aurais certainement ces choses-là en horreur, que je m'y sentirais pas bien. J'aime mieux nos conversations, surtout qu'elles sont le prélude à un récit, une chanson... Que sais-je ? À ce propos, justement, de quoi comptes-tu me parler aujourd'hui, mon cher Mârco Valdo M.I. ?


Ne t'inquiète surtout pas, mon cher Lucien, je ne vais pas te bassiner avec les dernières maladies en vogue, des histoires de relations privées des personnes du voisinage – d'ailleurs, je ne les connais pas, et je te dirai encore moins de leurs aventures nécrologiques. Tu sais que je suis un personnage calme, qui suit sa route tranquillement, quoi qu'il arrive, qui comme l'âne justement ou son cousin, le chameau, s'en tient à son pas et pendant ce temps, mouline pour ne pas dire moud ses idées, ses pensées au rythme balancé de son  pas. Comme je sais qu'elle t'a jusqu'à présent intéressée, je vais poursuivre l'histoire de nos amis qui – Achtung Banditen ! – ont fait sauter un détachement de SS en plein Rome et qui aux dernières nouvelles, ont été trahis et qui cherchent maintenant leur vengeance contre le ou les traîtres. Comme d'habitude, je te rappelle la fin de l'épisode précédent. Souviens-toi, Raoul avait été arrêté, puis – en accord avec ses camarades en prison, spécialement Spartaco – était passé (en réalité, avait fait semblant de passer) à l'ennemi dans le but d'assurer la vengeance commune. Avant de raconter la suite, je dois te dire combien je pense qu'une telle position est délicate et difficile et surtout, dangereuse. Mais enfin, dans le cas contraire, son destin était clair; il avait toutes les chances d'être torturé puis, pour finir, être condamné à mort. Puisqu'il en avait la possibilité, autant tenter de poursuivre le combat. L'inconvénient est évidemment que celui qui agit de la sorte, ne peut évidemment crier sur tous les toits qu'il n'est pas celui qu'il paraît être et doit en outre se couler de façon vraisemblable dans la peau du traître qu'il est censé être. C'est un état de solitude absolue où en plus, il faut montrer beau visage à ses ennemis, à ceux que l'on déteste, il faut en outre faire également semblant d'être enthousiaste pour la cause ennemie... Très dur moralement. Et plus difficile encore, il faut le faire au quotidien, toute la journée, tous les jours et même, il faut participer aux actions contre ses propres amis et camarades... La moindre erreur conduit au désastre...





Fernandino resta perplexe et lui donna un rendez-vous pour le lendemain. Il consulta le Commandement et il fut décidé de faire confiance à Raoul et de préparer l'action.


(Suite au prochain épisode)


Il n'y avait pas de motif pour continuer à douter de Raoul. Pour lui, il aurait été extrêmement facile de faire arrêter Fernando et même les autres, s'il avait eu l'intention de trahir. De l'autre côté, il prenait sur lui tous les risques de la difficile action qu'il proposait et il rapportait de Spartaco des indications qui rendaient sa bonne foi vraisemblable.

On commença à préparer l'action; Raoul demanda au parti un refuge pour sa femme et ses enfants qui resteraient exposés aux représailles ennemies et il attendit que ce problème soit résolu avant de mettre son plan à exécution.

Il commit toutefois une grave erreur. Outre Blasi, d'autres traîtres faisaient partie de la bande Koch; en particulier, un certain Amleto Maccagli, un ex-partisan passé par peur et pour l'argent dans les rangs ennemis.

En parlant avec ce Maccagli, Raoul eut l'impression de trouver dans ses paroles un accent de remords sincère pour le mal qu'il avait fait à tant de camarades et très ingénument, il me mit au courant de son plan. Amleto Maccagli le dénonça à Koch et Raoul fut immédiatement arrêté.

Les fascistes se précipitèrent aussitôt à la maison de Raoul où s'était transféré Fernandino Vitagliano.

C'était le soir, Fernandino était au lit avec un pistolet sous l'oreiller. Il fut réveillé par le fracas de la porte qu'on venait d'enfoncer. Il sauta debout, il se glissa derrière un angle et il commença à tirer. Les fascistes lancèrent des grenades dans sa chambre, qui le blessèrent à divers endroits du corps. Il ne se donna pas pour battu; il ne pouvait se jeter par la fenêtre, car, le logement de Raoul étant un sous-sol, il était protégé par des barres de fer. La seule voie de sortie était la porte et derrière la porte les fascistes lui hurlaient de se rendre. Il sortit en tirant à bout portant sur ses ennemis, se jeta dans la rue et il tira encore avec son pistolet qu'il avait rechargé.

Sa sortie improvisée et le fait qu'il ait réussi à en abattre quelques uns fit que les autres s'écartèrent pendant un moment de la poursuite. A demi-nu, blessé, avec son pistolet à la min, il se planqua dans un coin pour reprendre souffle; à ce moment, surgit une patrouille de la P.A.I.1, qui l'arrêta. Fernandino se sentit perdu.

« Je suis un partisan », dit-il. « Je suis entre vos mains, je suis poursuivi par les fascistes. »

« Va-t-en de là », lui dirent ceux-ci; et quand arrivèrent les fascistes qui avaient repris la poursuite entretemps, ils leur donnèrent des indications fausses.

Fernandino frappa à la première porte qu'il rencontra. Une petite vieille vint lui ouvrir. Elle le vit ensanglanté, bouleversé; elle comprit de quoi il s'agissait. Elle le fit entrer chez elle, le soigna, le rhabilla, lui donna à manger et à boire et le fit dormir.

Le lendemain matin, ce fut elle qui, suivant avec une exactitude pointilleuse les indications reçues, rétablit la liaison avec le Commandement. Fernandino sut ainsi l'arrestation de Raoul, il sut qu'on l'avait mis en prison, soumis à la torture, condamné à mort comme les autres et que l'action contre Koch n'était plus possible.



*******


Évacué dans les montagnes qui entourent la campagne romaine, Paolo se retrouve à Palestrina où il dirige un groupe de partisans... Le temps passe, la guerre se poursuit, les troupes alliées finissent par arriver du Sud...


**********



Entretemps, les bombardements alliés sur la ville et les routes se faisaient plus intenses, de sorte que aux alentours du 22-23 mai [1944], la déroute allemande atteint des proportions énormes dans ce secteur du front.

Un matin, d'un coup, des bandes de soldats allemands en désordre commencèrent à se répande sur les différentes routes de montagne vers le nord-ouest et le nord-est, vers Rome et Tivoli. Fatigués, sales, abattus, es nazis se repliaient talonnés par les armées alliées qui arrivaient à Valmontone.

Désormais, Palestrina et la montagne sur laquelle nous étions étaient sous le feu de l'artillerie américaine. À Palestrina, les Allemands maintenaient de leur côté deux batteries d'artillerie lourde avec lesquelles ils cherchaient à contenir l'avance alliée et à protéger la retraite de leurs propres troupes.

La ville avait été complètement abandonnée par la population et jour et nuit – mais surtout la nuit, les affrontements de patrouilles se faisaient même à quelques kilomètres au sud de celle-ci.

En peu de temps, notre situation s'était profondément transformée; l'aide qui nous était donnée apr les paysans, la vie en plein air, un sentiment moins immanent du danger de ce type de guérilla par rapport à la guérilla que nous menions à Rome et, surtout, la sensation précise que nous allions arriver à nos fins, nous avaient redonné la vigueur nécessaire pour mener cette ultime bataille.

La guérilla en montagne était sans doute moins épuisante que la lutte que nous menions en ville, même si sous certains aspects, la fatigue physique était parfois supérieure. Malgré tout, nous habitions dans des zones reculées, sur des positions bien fortifiées et nous étions protégés par les civils qui nous avertissaient à temps de chaque déplacement de l'ennemi. Le contact avec les Allemands, dès lors, n'était pas permanent, comme c'était le cas en ville.

À Rome, notre armement était constitué d'un pistolet et d'une paire de grenades et nous circulions en petits groupes, au maximum de quatre personnes. À Palestrina, par contre, nous étions toujours des groupes d'au moins six personnes et bien armés avec des armes longues oui des mitraillettes.

Les camarades de la bande connaissaient parfaitement chaque anfractuosité du terrain, chaque sentier de la montagne. La nuit, nous dormions tranquillement et le printemps avancé nous permettait de rester à la belle étoile sans que cela ne comporte de désagrément. Nous mangions aussi un peu plus qu'à Rome; presque tous les jours.

Rapidement, nous emménageâmes dans une cabane devant la grotte. Un peu de paille qui avant nous avait servi aux brebis nous servait de lit; elle était remplie de tiques et de puces. Noter cabane devint le centre d'une intense activité politique et militaire. Là, nous avions nos réunions, nous préparions nos plans d'action, on examinait les rapports des estafettes et de là, partaient nos équipes pour les patrouilles et les actions.

Nous établîmes même le contact avec des détachements de l'armée républicaine qui étaient affectés aux services à l'arrière des troupes allemandes. Beaucoup de ces jeunes désertaient et prenaient contact avec nous; certains restèrent dans la bande, d'autres fuirent vers le nord.

Après quelques temps d'activité, nous avions fait un nombre réduit de prisonniers et conquis au combat des armes, des munitions et des vivres. Nous réussîmes à capturer jusqu'à une cuisine de camp, complétée du ravitaillement pour 5 jours pour un détachement de 600 hommes et nous distribuâmes les vivres à la population.

Les prisonniers allemands furent enfermés par nous dans la grotte et gardés à vue, nuit et jour. Nous pensions les remettre aux Alliés quand le front nous aurait rejoints d'ici à quelques jours, sauf à les utiliser pour des échanges avec les commandements ennemis au cas où un de nos camarades serait capturé.




Les Allemands se repliaient en désordre, défaits et apeurés mais pas pour cela moins arrogants et moins violents. Les détachements ennemis que nous combattions à Valtomonte au fur et à mesure qu'ils étaient battus, étaient repoussés vers le Nord par les routes de la campagne autour de Palestrina. Les carabiniers, en accord avec nous, renvoyaient ces troupes là où nous étions à l'affût. Ainsi, nous nous fournîmes en moyens pour développer la guérilla et nous rassemblèrent toujours plus de prisonniers.


***********




J'avais donné l'ordre catégorique que les Allemands qui se rendaient soient respectés et maintenus en vie; j'avais à l'idée , en fait, de remettre aux Alliés un grand nombre d'ennemis capturés qui, en plus d'autres preuves de l'activité de notre bande (documents des ennemis éliminés, armes, moyens de transport, etc...) devaient démontrer note efficience militaire et organisatrice.

Je voulais surtout interrompre, tenant compte des conditions dans lesquelles se développait notre activité, la loi impitoyable de la guérilla, qui ne permettait pas de faire des prisonniers. Alors qu'on avait la perspective d'une longue activité partisane, il n'était pas pensable d'organiser des camps de concentration pour les prisonniers ennemis soit par insuffisance de vivres et – souvent même – d'eau, soit par la nécessité de déplacements rapides, et surtout, à ce moment, pour la nécessité de disperser notre détachement partisan. Surtout que les prisonniers pouvaient fuir et révéler la situation et l'importance des forces partisanes.

Malgré tout, dans les conditions changées où nous nous trouvions, avec les armées alliées qui désormais se trouvaient tout près, la sauvegarde des prisonniers était possible. Nous pouvions de cette manière épargner de nombreuses vies humaines tout en continuant à attaquer les forces ennemies.

L'ordre que je donnai ne rencontra pas tout de suite la compréhension de tous mes camarades; certains d'entre eux, en fait, s'y opposèrent en soutenant surtout que faire des prisonniers mettrait en grave danger la vie de nombre d'entre nous et peut-être, l'existence-même de notre bande et exposerait la population qui nous aidait aux représailles de l'ennemi. En outre, cela nous créait des problèmes ultérieurs pour le ravitaillement qui était tout sauf facile.

Les plus opposés à la décision furent les partisans russes qui avaient fui les camps de concentration allemands après le 8 septembre et connaissaient déjà, plus que je ne le savais moi-même, la férocité nazie. Eux, ils avaient vu tuer les femmes et les enfants de leur pays. Ils nous avaient raconté, dans de longues soirée au bivouac, des choses que nous ne vînmes à savoir nous aussi qu'après la Libération, mais auxquelles, au fond de notre âme, nous nous refusions encore à croire.

Ce fut aussi pour cela que l'ordre que j'avais donné, et je le défendis plus strictement encore quand, l'ordre ayant été exécuté, j'eus l'occasion de connaître les prisonniers.

Je réussis à convaincre la majorité de mes camarades de la justesse de ma décision. Nos prisonniers furent respectés et ils furent rassemblés dans la grotte. Nous partageâmes avec eux nos vivres fort réduites et nous couchages incommodes.

Une fois, il m'arriva de rester une paire de jours sans manger. Des paysans, qui 'lavaient appris, apportèrent en cadeau deux brebis. Je donnai l'ordre de la cuire et de les distribuer.

J'avais imposé et obtenu que les premiers à manger – chaque fois qu'il y avait de quoi – soient les prisonniers. Il en fut ainsi encore cette fois. Ensuite, mes camarades mangèrent. Quand j'arrivai à la soupe pour mon tour, il n'y avait plus rien.

La perspective de manger avait soutenu mes dernières forces. Le matin déjà, à l'aube, j'avais dû faire un long tour des routes où passait la guerre afin de me rendre compte de la situation. Revenu au camp, ces deux brebis avaient donné un nouvel espoir à mon jeûne ancien et – dans cette perspective – de nouvelles forces à mes membres épuisés; mais quand arriva mon touret que je ne trouvai plus rien à manger, ma tension s'effondra, mes forces diminuèrent et la langueur prit le dessus. Je glissai à terre et il y eut une certaine débandade parmi les camarades. Préoccupés, ils se groupèrent autour de moi pour savoir ce qui m'arrivait au moment où les prisonniers étaient dehors de leur grotte pour consommer leur ration. Ceux-ci tentèrent de profiter de la circonstance en se mêlant à nous et en cherchant à créer la confusion pour s'emparer des armes qui étaient posées à peu de distance. Mes camarades se rendirent compte de la manœuvre et ils bloquèrent leur tentative.

En poussant, en hurlant et en pointant leurs pistolets contre eux, ils renfermèrent les prisonniers ennemis dans la grotte. Moi, entretemps, j'avais repris mes esprits et j'intervins immédiatement pour éviter des complications ultérieures. Mes camarades voulaient donner une sévère leçon aux nazis pour qu'ils ne répètent pas des initiatives du genre et ils commencèrent à remettre en question tout le problème des prisonniers. Je cherchai à apaiser les esprits, tandis que les Allemands apeurés étaient rentrés dans la grotte et attendaient que discussion se conclue.

Mes camarades m'aimaient et m'estimaient; les choses que je dis furent encore une fois convaincantes. Maintenant, pourtant, il me fallait parler avec les prisonniers et leur expliquer les dangers qu'ils courraient si leur comportement ne nous épargnait pas toute préoccupation.

Je les fis sortir de la grotte et je les rassemblais à nouveau sur l'esplanade. Je parlais avec eux un étrange langage fait d'un peu d'italien, un peu d'anglais et un peut de français. De cette façon, trois ou quatre d'entre eux pouvaient jouer les interprètes et ils me répondaient.

Je leur expliquai – et c'était clair – que notre situation était tout sauf facile et que seul un grand courage et une grande force de volonté nous permettaient de mener cette guerre, qu'ils étaient, eux, pour nous des ennemis, de plus impitoyables, que nous n'étions pas disposés à les féliciter et nous entendions que ces gestes d'insubordination individuels ou collectifs ne se répètent plus.

Je les informai que si un seul d'entre eux s'échappait, les autres seraient tous tués; non par représailles, amis car nous serions contraints à nous éloigner de la zone et que nous ne pouvions les laisser ni libres ni vivants, eux qui nous connaissaient bien, qui savaient qui nous avait aidé et qui certainement n'auraient jamais de scrupules à nous dénoncer tous. D'autre part, il n'était pas possible d'imaginer que, devant fuir suite au danger d'une rafle provoqué par celui d'entre eux qui se serait évadé, nous aurions pu emmener avec nous dans la montagne un si grand nombre d'ennemis à surveiller et à nourrir.

Ce discours et plus encore la décision qui transparaissait de mes paroles et l'attitude menaçante de mes camarades qui les encerclaient, convainquirent nos prisonniers d'être un peu plus disciplinés.

Nos prisonniers étaient contrôlés et comptés quatre à cinq fois par jour; et une fois, un nous sembla qu'il en manquait un.

C'était le soir, immédiatement après le couvre-feu que nous avions ordonné avec rigueur, autant à eux qu'à nous quand la dernière lueur s'éteignait dans le ciel. Nous les fîmes sortir de la grotte. Ils cherchèrent à nous prouver que non, que ce n'était pas vrai, qu'ils étaient tous là. Je m'irritai; je leur dis que nous n'étions pas disposés à nous laisser berner. C'était mon devoir, dis-je, de passer à l'application du plan que je leur avais déjà exposé quand je les avais avertis que je tolèrerais pas d'évasion et que de plus, un tel plan devait être exécuté à l'instant car, étant donné la fuite de leur camarade, nous ne pouvions perdre une minute et nous devions abandonner l'endroit.

Silencieux, je voyais dans les ultimes lumières du crépuscule leurs visages muets, tendus et apeurés. Je rassemblais autour de moi mes camarades avec leurs armes au poing, silencieux eux aussi, préoccupés pas tellement par le risque qu'impliquait cette évasion que par la répugnance pour l'ordre que bientôt, ils le savaient, je leur donnerais.

Ce silence dura quelques secondes et chacun de nous repensa à ce terrible jeu dans lequel cette guerre avait jeté nos vies. Moi aussi, je me reprochais l'ordre que j'avais donné de faire prisonniers les ennemis qui n'étaient pas tombés au combat; je faisais remonter à cet ordre la responsabilité de l'évasion et du risque d'une rafle ennemie qui mettrait en sérieux danger nos vies et exposerait aux représailles les paysans qui nous avaient aidés.

Puis soudan, de la caverne, sortit celui que nous croyions évadé. Il faut accueilli avec des cris de joie par ses compagnons, avec soulagement de notre part. Il était resté endormi dans la grotte, nous dit-il, et il n'avait pas entendu l'appel. Peut-être, s'agissait-il d'une tentative d'évasion ou d'un test pour voir ce qui se passerait; quoi qu'il en soit, les choses s'étaient terminées de bonne façon.

Un autre soir – j'étais tombé durant le combat et je m'étais tordu les chevilles, raison pour laquelle je devais rester immobile à la base – j'étais seul avec Carla sur l'esplanade; les autres camarades étaient éloignés pour des raisons diverses. Moi, j'étais assis à terre et un des prisonniers, un infirmier, me soignait les chevilles avec un baume qu'il avait dans sa caisse de premiers secours et il me les bandait. Les autres prisonniers s'approchèrent en discutant entre eux et avec moi. Carla et moi, nous étions armés de pistolets et nous les tenions à la main, prêts à faire feu. Cela pouvait avoir une certaine valeur pour décourager une éventuelle tentative d'un des leurs, mais n'en aurait certainement aucune, si tous se fussent mis d'accord pour nous attaquer afin de récupérer la liberté.

Il ne se passa rien, nous continuâmes à parler, ils nous firent voir les photographies et les lettres de leurs chers lointains. Un d'eux me montra un rosaire qu'il avait en poche. « Je suis catholique », me dit-il, en cherchant à établir avec moi, Italien et probablement catholique, un courant de sympathie et de confiance.


( Suite au prochain épisode)





1PAI : Polizia Africana Italiana. Police Africaine italienne, créée au temps de l'Impero en 1936. Repliée en Italie, elle s'unira à d'autres éléments ( carabiniers, Grenadiers de Sardaigne pour défendre Rome contre les troupes allemandes et fascistes) en septembre 1943. Son commandant, le général Maraffa sera arrêté par les Allemands, déporté à Dachau où il mourra. La PAI fut incorporé dans la police de la « Ville ouverte »; le régiment fut dissous en 1945.

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4 novembre 2008 2 04 /11 /novembre /2008 20:58

Mais qui voilà... Ne serait-ce pas mon ami Lucien l'âne que je vois là bas ?, dit Mârco Valdo M.I..


Ne dirait-on pas Mârco Valdo M.I., que je vois ici, dit l'âne en arrêtant tout net son petit trot.


Oui, c'est bien moi. Bien entendu, je comprends que tu ne me reconnaisses as si facilement dans ce noir, mais c'est juste quelques instants à attendre avant que ne s'éclaire le lampadaire. Avec ces soirs qui tombent de plus en plus tôt et les matins encore pluvieux, on devrait s'équiper de lanternes...



Une lanterne, dis-tu. Une lanterne, comme celle de Diogène qui s'en allait cherchant un homme... Je me vois bien arpentant les fossés à ta recherche dans une nuit sans lune, avec une lanterne coincée dans mes dents, dit Lucien L'âne aux dents redoutables et solides comme le roc. Avec tout ça, il y a bien deux jours que je t'ai vu. Tu m'avais dit à demain et hier, qui tait demain pour avant-hier, je t'ai attendu.


Oh, tu sais Lucien mon ami, qu'il faut parfois dans cette vie, se donner des moments à soi, des moments où on se fait plaisir... et vois-tu, je me suis fait un de ces petits repas – pas tout seul, bien sûr. Mais un de ces repas bien agréable que je m'étais préparé tout tranquillement et le tout arrosé de quelques bouteilles de vin blanc. C'était un plat de moules au riz avec de l'ail, des oignons et des poivrons. Une petite merveille ! Évidemment, tout ce vin m'a conduit tellement tard dans la soirée et même dans la nuit que je n'ai pu te rejoindre. C'est un peu désolant, j'en conviens, surtout si tu m'as attendu.


C'est vrai, je t'ai attendu, mais à la vérité, dit l'âne Lucien qui est franc comme le hareng, ne te voyant pas venir, j'ai quitté rapidement notre lieu de rencontre et je suis allé me faire une petite fête avec d'autres asins. J'aime bien ce mot : les asins, ça me rappelle mes débuts. Du temps où j'étais encore un as; un as asin. Trêve de toutes ces fariboles, dis-moi plutôt, si tu as quand même pensé à tenir ta promesse... Je te rappelle que tu m'avais dit que tu me ferais entendre l'une ou l'autre chanson le dimanche. J'admets que cette promesse peut être retardée par diverses circonstances... Mais aujourd'hui que tu es là devant moi, dis-moi, vas-tu me dire des chansons et de qui et de quoi.


Oh, Lucien mon ami, comment as-tu pu supposer un instant, même de façon purement rhétorique que je n'allais pas tenir ma promesse. Si ce n'était toi, je me vexerais. Mais bien sûr que j'ai l'intention de la tenir et mieux que je vais la tenir illico. En plus, c'est une série de chansons-sœurs et séduisantes en diable.


C'est mignon çà, des chansons sœurs, dit l'âne en souriant de ses yeux d'un noir d'encre. Je n'avais jamais entendu parler de chansons sœurs... De quoi s'agit-il ? Car avec toi, Mârco Valdo M.I., il y a toujours d'étranges manières de dire les choses. Des chansons sœurs ????


En fait, dit Mârco Valdo M.I., je comprends que tu n'aies jamais entendu cette expression, car, vois-tu, je l'ai inventée tout récemment pour ces chansons-là. Et j'ai bien fait, car l'idée est à la fois très parlante et assez pertinente. J'appelle des chansons sœurs, les chansons qui sont liées par une même musique ou qui portent sur le même sujet; en l'occurrence, celles que je vais te présenter répondent aux deux critères. Je t'en présente trois. Deux sont d'un même auteur, Alfredo Bandelli, dont je t'ai déjà parlé et la troisième est de Francesco Guccini.


Rien que du bon, tu me gâtes, mon ami Mârco Valdo M.I., dit l'âne en passant sa longue langue rouge entre ses dents blanches. Rien que du bon. Il est vrai qu'avec toi, on ne risque pas de devoir subir des ignominies. Mais de quoi parlent-elles, ces canzones ?


Je t'explique, dit Mârco Valdo M.I.. Je vais te les exposer dans l'ordre chronologique de leur création. La première qui est une très belle chanson – et je l'aime vraiment beaucoup, a servi de base pour la deuxième. Et la troisième, celle de Guccini, est sur le même thème que la seconde. Tout cela à l'air bien compliqué.... Mais quand je te dirai le titre de la première, tu comprendras tout de suite qu'il s'agit de grands moments de poésie.


Ah oui ?, comment s'intitule-t-elle;


Je te donne son titre en italien : Bella Bimba, que j'aurais pu traduire par Belle poupée et son titre français, celui que je lui ai forgé est : La belle fille sans nom.


C'est tout de suite plus mystérieux, dit l'âne. J'adore ce titre. Et les autres canzones ?


La seconde de Bandelli se nomme, tout simplement : À Silvia et celle de Guccini : Chanson pour Silvia. Quant à Silvia et son arrivée dans la chanson, je l'explique en détails dans le commentaire des chansons. En bref, il s'agit d'une militante italienne des droits de l'homme, emprisonnée aux Zétazunis pendant des dizaines d'années et pour laquelle se sont battus bien des gens en Italie et ailleurs; dont nos deux chantauteurs. Et si tu veux bien, les voici toutes ces chansons.






LA BELLE FILLE SANS NOM

Chanson italienne – Bella bimba – Alfredo Bandelli – 1988

Version française – Belle fille sans nom – Marco Valdo M.I. – 2008


Alfredo Bandelli a longtemps chanté cette chanson; jusqu'à tant qu'il a pu chanter. Il lui a donné une chanson-sœur qu'il a consacrée à Silvia Baraldini, une militante pacifiste et anti-raciste italienne qui arrêtée en 1982, fut condamnée à 43 ans de prison et qui fut emprisonnée des années aux Zétazunis en raison de son engagement dans la lutte pour les droits civiques des Noirs. Puis en Italie, après son extradition en 1999; elle n'en sortit qu'en 2001.

Ce phénomène des chansons-sœurs n'est pas fréquent et mérite qu'on s'y arrête un instant pour en définir les limites. En l'occurrence, il s'agit d'une même musique et d'un texte presque semblable; en somme, une variante. Dans la chanson française, on peut citer « Carcassonne » et « Le nombril des femmes d'agents »... chansons de Georges Brassens ou encore, chez le même Brassens, le mariage de Francis Jammes – auteur catholique et de Louis Aragon – auteur communiste, par le biais d'une musique commune pour « La Prière » du premier et du second : « Il n'y a pas d'amour heureux ».



Où cours-tu si essoufflée

Belle fille sans nom ?

Où emportes-tu ton joli visage ?

Où emportes-tu tes ondulations ?


Je vais retrouver mon compagnon

qu'ils ont mis en prison

Lui porter mon cœur

Lui porter cette fleur.


Va, belle fille, va

égalité, paix, liberté.

Va, belle fille, va

égalité, paix, liberté.


Où cours-tu si essoufflée

Belle fille sans nom ?

Où emportes-tu ton joli visage ?

Où emportes-tu tes ondulations ?


Je vais rejoindre mes camarades

qui ont été licenciés

Je vais demander justice

pour tous les exploités.

Va, belle fille, va

égalité, paix, liberté.

Va, belle fille, va

égalité, paix, liberté.

Où cours-tu si essoufflée

Belle fille sans nom ?

Où emportes-tu ta rage ?

Où emportes-tu tes ondulations ?

Dans les rues, je vais marcher

contre l'arme nucléaire

contre toutes ces sales guerres

qui détruisent la terre.


Va, belle fille, va

égalité, paix, liberté.

Va, belle fille, va

égalité, paix, liberté.





À SILVIA





Chanson italienne – A Silvia -Alfredo Bandelli – fin des années 1980

Version française – À Silvia – Marco Valdo M.I. – 2008



Alfredo Bandelli a longtemps chanté cette chanson; jusqu'à tant qu'il a pu chanter. Dans le répertoire de Bandelli, elle a une chanson-sœur (Bella Bimba – La belle fille sans nom), qui l'a sans doute précédée. [ Je ne sais si tu es au courant , disait Luciano Filippi – Gildo dei Fantardi à Riccardo Venturi, que cette chanson était d'abord intitulée Bella bimba et elle n'avait rien à voir avec Silvia Baraldini. Quand suurvint l'affaire, Alfredo Bandelli utilisa la mélodie de Bella Bimba et ne fit cette splendide composition.], Celle-ci « A Silvia » est consacrée à Silvia Baraldini, une militante pacifiste et anti-raciste italienne qui arrêtée en 1982, fut condamnée à 43 ans de prison et qui fut emprisonnée des années aux Zétazunis en raison de son engagement dans la lutte pour les droits civiques des Noirs. Puis en Italie, après son extradition en 1999; elle n'en sortit qu'en 2001 et ne fut entièrement libre qu'en 2006.

 

Par ailleurs, on ne peut passer sous silence la chanson « Canzone per Silvia » que plus tard, Francesco Guccini consacra à son tour (1993) à cette militante des droits de l'homme (fût-il noir...).



Silvia est renfermée dans sa cellule

à cause d'un rêve, pour un idéal,

dans cette Amérique sœur

progressiste et libérale.

Condamnée à la mort lente

dans une prison spéciale

par le maître blanc et fort

en son juste tribunal.

Non, il ne s'arrêtera pas

ce combat ne s'arrêtera pas !

Non, il ne s'arrêtera pas

égalité, paix et liberté !


Écoutez votre conscience,

démocrates et chrétiens,

qui siégez à toutes les tables

qui serrez mille mains.


Rendez à Silvia un peu d'air,

rendez à Silvia un peu de vent,

pour qu'elle puisse défaire

ses ailes du ciment !

Non, il ne s'arrêtera pas

ce combat ne s'arrêtera pas !

Non, il ne s'arrêtera pas

égalité, paix et liberté !


Et vous muets, arbres fatigués

Soulevez vos racines

vous, oui vous, camarades avancez

sans sourires hypocrites.


À bas les barres, à bas les gendarmes,

ce sera la liberté ou les flammes !

Que chaque Silvia soit recueillie...

ce sera liberté ou révolte !

Non, il ne s'arrêtera pas

ce combat ne s'arrêtera pas !

Non, il ne s'arrêtera pas

égalité, paix et liberté !




Silvia Baraldini



CHANSON POUR SILVIA.


Chanson italienne – Canzone per Silvia – Francesco Guccini – 1993

Version française – Chanson pour Silvia – Marco Valdo M.I. – 2008




Silvia, la Silvia de la chanson, c'est Silvia Baraldini.

Elle fut arrêtée en emprisonnée aux Zétazunis en 1982 pour sa participation à la lutte pour les droits civiques des Noirs. On la condamna à 43 ans de prison.

Le FBI ( comme le faisaient les polices fascistes...) a plusieurs fois offert à Silvia Baraldini de l'argent en échange de dénonciations. Pour avoir refusé, sa peine fut augmentée de trois ans.


Elle fut enfermée au pénitencier de Lexington où elle fut soumise à un régime carcéral d'isolement, de fouilles corporelles, de censure de la poste, de limitations des visites et de contrôle de tous les isntants, y compris les plus intimes. Une « Achtung Banditen ! » en quelque sorte !


Silvia malade d'une tumeur dut être opérée, enchaînée sur la table.

La prison de Lexington fut fermée après la dénonciation des conditions par Amnesty International.

Silvia fut transférée au quartier de haute sécurité de la prison de Marianna.

Un mouvement pour sa libération fut mené pendant des années en Italie; y participèrent entre autres : Antonio Tabucchi, Dario Fo, Umberto Eco, Francesco Guccini et bien évidemment, Alfredo Bandelli auteur lui aussi d'une chanson À Silvia.


Après son extradition en Italie en 1999, Silvia dut encore attendre 7 ans avant de recouvrer la liberté en 2006.





Les cieux d'Amérique sont mille cieux au-dessus d'un continent,

Le ciel de la Floride est une étoffe baignée de bleu,

Mais le ciel, là, en prison, n'est pas un ciel; c'est quelque chose qui couvre

le jour et je jour d'après et encore un autre jour, toujours du même rien.



Et dehors, il y a une route à l'infini, longue comme l'espoir,

et tout au long, il y a un village effiloché : motel, église, maisons, buissons

Des marais où en un temps lointain régnait le Séminole,

Mais autour de la prison, c'est un désert ou souvent danse le vent.


Tant d'années ont passé et tant doivent encore passer

Des jours et des jours et des jours qui font des mois qui font des années et des années amères.
Que reste-t-il à Silvia, là, en prison ? Il ne lui reste qu'à regarder.

L'Amérique dans les yeux en souriant de ses yeux limpides et clairs...


L'Amérique est grandiose et puissante, tout et rien, le bien et le mal,

Des villes avec des gratte-ciel, avec des slums et la nostalgie d'un grand passé,

Des technologies avancées et à l'horizon, l'horizon des pionniers

Mais parfois l'horizon est seulement une prison fédérale.


L'Amérique est une statue qui t'accueille et symbolise, blanche et pure,

la liberté, et du haut, fière, elle embrasse toute la nation.

Pour Silvia, cette statue symbolise seulement la prison

car l'Amérique a peur de cette petite Italienne.

Peur du différent et du contraire, de qui lutte pour changer,

Peur des idées des gens libres, de qui souffre, se trompe et espère.

Nation de bigots ! Maintenant je vous demande de la laisser rentrer

car il n'est pas possible d'enfermer des idées dans une prison...


Le ciel d'Amérique sont mille ciels au-dessus d'un continent,

mais le ciel que tu enfermes là, n'existe pas; c'est seulement un doute ou une intuition;

Je me demande s'il y a des idées qui valent la peine de rester là en prison

et Silvia n'a tué personne, jamais et jamais, n'a rien volé.

Je me demande à quoi on pense le matin quand on retrouve le soleil

ou comment on fait entre ces murs pour chasser sa grande nostalgie

ou quand à l'improviste une averse brise la monotonie,

je me demande ce que fait pour l'instant Silvia pendant que moi ici doucement je la chante...


Je me demande, mais je n'arrive pas à me l'imaginer; je pense à cette femme forte

Qui lutte encore et espère car elle sait à présent qu'elle ne sera plus seule.

Je la vois avec , sur son dos, sa chemise où il est écrit :

Que toujours l'ignorance fait peur et son silence est égal à la mort;

Que toujours l'ignorance fait peur et son silence est égal à la mort;

Que toujours l'ignorance fait peur et son silence est égal à la mort;


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2 novembre 2008 7 02 /11 /novembre /2008 22:49



Il est dur, sais-tu mon ami Lucien, d'être un âne et spécialement un âne né de la sorcellerie. Je pense que cela tu le sais. Ce que tu sais sans doute moins c'est que le fait d'être Valdo est tout aussi lourd, sinon plus. Autant dire qu'on t'accuse de sorcellerie et bien entendu, cela a justifié de sévères et fréquentes excommunications. Personnellement, je l'ai déjà été plusieurs fois comme tu le sais...



Oui, oui, je me souviens, Mârco Valdo M.I.. Je me souviens bien que tu fus « scomunicato » pour tes chansons et sans doute, aussi, pour ce que tu penses... Dois-je te plaindre ?


Non pas du tout, mon bon âne, dit Mârco Valdo M.I., je te rassure tout de suite, ce serait plutôt un honneur, une sorte de reconnaissance et même, un plaisir d'être excommunié et je m'en porte très bien, mais néanmoins, il faut reconnaître que chez les bigots, les contempteurs de la raison et de l'intelligence, chez les supporteurs du Vatican F.C. (Vatican Forza Cristò !), c'est un nom qui fait tache. Outre de nous reprocher à nous les Valdos – et spécialement à Pierre – d'avoir eu l'idée saugrenue de s'en aller prêcher l'évangile des pauvres, bref d'avoir suggéré au peuple de ne pas attendre le paradis céleste, mais de revendiquer une solide égalité terrestre – tu sais que les riches n'aiment pas çà du tout et font la guerre aux pauvres depuis cent mille ans (au moins). Pour la cause, ils nous accusent de sorcellerie. D'ici, qu'ils nous traitent d'homosexuels et d'avorteurs, il n'y a qu'un pas.


Hé ho, Mârco Valdo M.I., qu'est-ce qui t'arrive ?


Ben rien de particulier, je voulais juste mettre les choses au clair. Tu comprends, Lucien mon ami, la société, la leur, celle où ils nous contraignent de vivre par la force de leurs polices et de leurs armées, par la flagornerie, par la vénalité, par l'hypocrisie « démocratique », que dis-je par la « supercherie démocratique » est proprement imbuvable, insupportable de forfanterie, d'arrogance, de bêtise, de suffisance, d'avidité, de cupidité, de stupidité et de tristesse. Elle est foireuse. Elle mène toute l'humanité à sa perte et dans des délais fort courts. En fait, c'était cela qu'il disait déjà Pierre Valdo vers l'an 1200, à une époque où il n'y avait pas encore d'autos, d'avions, de centrales électriques, d'industries, de croissance pour la croissance, d'armes aussi puissamment destructrices. On tuait encore à la main en ce joyeux temps de l'artisanat ! On brûlait sur des bûchers, procédé assez primitif. Pour la torture, par contre, on n'a pas beaucoup évolué; ils étaient déjà très experts – surtout les techniciens de l'Église romaine. D'autre part, Pierre Valdo n'a jamais prétendu faire des miracles, lui. Il a seulement dit que la richesse des uns était directement fonction de la pauvreté des autres. Qu'il n'existait des pauvres que parce que certains avaient en tête la folie de vouloir être riches et d'imposer cette ineptie par la force.



Photo G.L.

Et bien, si je comprends les choses correctement, Pierre Valdo aurait souhaité une sorte de communisme. On dirait à t'entendre qu'il aurait eu comme idée qu'il diffusait partout où il passait de partager équitablement le monde entre tous les humains. Ai-je bien compris ?


Je le pense. Au passage, tu remarqueras que je revendique l'entière signification du nom de Valdo. Enfin, moi qui suis un Valdo aussi, je crois bien que c'était là l'essentiel. Tu sais, Valdo, marchait pieds nus dans des sandales et il n'a jamais trahi cette conviction, tout comme fra Dolcino et Marguerite en Italie; il ne s'est jamais laissé embobiner par les riches de Rome. Bon, d'accord, j'extrapole un peu... Mais écoute cette histoire – je l'ai trouvée dans un récit de Jeanne Decorvet dans son livre intitulé L'Épopée Vaudoise (éditions Excelsis) et je te dirai après comment je la comprends :


- Allons, prends cette saucière, et fais attention de ne rien renverser; tu suivras le paon. Le petit marmiton saisit avec précaution un superbe bol d'argent ciselé, rempli d'une sauce exquise, qui fleurait le romarin, la menthe, le safran et autres étranges épices qu'on employait au moyen age. Un grand valet, empoigna à son tour un lourd plat d'argent sur lequel trônait un paon magnifique. Apres, l'avoir rôti a la broche, au-dessus du feu de bois, on lui avait remis artistement la tête, les plumes, et même la queue fièrement déployée en éventail.
Suivant l'opulente volaille, le marmiton et sa saucière arrivent dans la salle du festin. Une trentaine de convives chantent et rient joyeusement autour de la table somptueusement servie. Il y a là, réunis, les plus riches marchands de Lyon. Leurs vaisseaux sillonnent les mers et vont chercher, jusqu'en Orient, les marchandises précieuses: étoffes de soie, armes damasquinées, épices rares. Ils sont vêtus de robes de lin, et leurs manteaux brodés d'or sont retenus par des agrafes où brillent les pierres précieuses. Au haut bout de la table, siège le maître de la maison, un riche marchand: Pierre Valdo. Gai compagnon, hôte généreux il ne manque pas d'amis. Les mauvaises langues murmurent à son sujet qu'il s est enrichi par l'usure. Qu'importe, puisqu'on mange si bien chez lui !

- Goûtez-moi, mes amis, ce vin vieux colore comme un rubis ! Allons, valets, ne laissez pas de hanaps 1 vides ! Les chants et les rires redoublent. Tout a coup, un bruit sourd... l'un des convives s'est écroulé comme une masse: il gît à terre, sans mouvement.
- Messire, messire, qu'avez-vous?

Mais on a beau s'empresser autour de lui, les soins ne servent à rien. Le gai compagnon qui tout a l'heure chantait, est mort!

La nuit est venue, Pierre Valdo ne peut dormir. Il pense sans cesse à cette mort si soudaine et une question le harcèle, à laquelle il ne peut se dérober ni trouver de réponse: si je mourais soudainement, où irait mon âme ? Où irait mon âme ? ...

Enfin, cette longue nuit d'angoisse est finie. Il faut, avec le jour, reprendre sa vie si remplie. Mais jamais il n'oubliera cette longue insomnie, il a maintenant en lui comme une terreur ..


Terrible histoire, dit Lucien tout passionné subitement .


Terrible histoire, en effet. Mais comment la comprendre ? Pour moi, vois-tu, on ne peut véritablement comprendre la terreur de Valdo que par la découverte qu'il fait à ce moment du « meaning of life », du « sens de la vie ». Il se rend subitement compte de plusieurs choses :

uno : qu'on ne vit qu'une fois (jusqu'à preuve du contraire...qu'il n'y a pas encore eue);

deuzio : que si la vie est si peu de chose, car – il vient de le voir – on peut mourir à n'importe quel moment, les plaisirs et l'accumulation des biens sont eux aussi peu de chose et que seule compte la vie elle-même;

troizio : que la vie est le bien commun de tous les êtres vivants et en particulier, des humains;

quatro : que dès lors, tous les biens sont communs et qu'il ne convient pas – la chose est même ridicule – de vouloir les accaparer;

cinquio : que la richesse (Valdo était fort riche) est injustifiable puisqu'elle est pur accaparement, puisque – pour dire les choses autrement – pour faire un riche, il faut beaucoup de pauvres; il n'y a aucune raison – au regard de la vie – que l'un soit riche et les autres pauvres. En somme, que c'est par une malhonnêteté profonde, une avidité malsaine, un détournement de biens communs que se constitue et se perpétue la richesse; la richesse n'existe et se développe que et parce que se développe, existe et persiste la pauvreté. Il n'y a pas d'autre explication possible.

Sizio : que dès lors, il est  fort indécent et moralement insupportable d'être riche puisqu'on l'est toujours au détriment des autres;

settio : qu'il faut éviter comme la peste la richesse, les ambitions, les honneurs et autres privilèges.

Enfin, tu vois dans quel sens allait sa pensée, sa conception de la vie.


Tout cela m'a l'air fort bien, dit l'âne Lucien en approuvant de grands mouvements saccadés de la tête allant du haut vers le bas et du bas vers le haut et vice-versa. Cependant, celà n'a pas dû plaire à tout le monde...




Mont Viso


En effet, il fut excommunié, puis pourchassé, dit Mârco Valdo M.I.. Enfin, lui et tous ceux qui avaient rejoint la fraternité des pauvres et qui sont connus dans l'histoire sous le nom de Vaudois. Il y eut de grands massacres, de subtiles tortures et de longues traques dans les montagnes. Certains Vaudois ont fui jusqu'en Bohême; d'autres se sont terrés dans les hautes vallées alpines. Et je crois t'avoir déjà parlé de ce qu'il existe encore des Vaudois, principalement dans les églises protestantes et en Italie, des Valdèses.


Je vois , dit l'âne, il y a quelque chose qui a foiré...


En effet, et je pense qu'il y avait sans doute des choses que Pierre Valdo et les autres de ce mouvement n'avaient pas distinguées et particulièrement, la malignité du pouvoir, ce que en d'autres circonstances, on appellera la raison d'État ou la logique du pouvoir. Mais si tu veux bien, nous y reviendrons peut-être un autre jour. Pour l'heure, je souhaitais simplement te montrer combien un patronyme peut être lourd de significations.


Oui, oui, je l'ai bien compris, dit l'âne en souriant pour détendre un peu l'atmosphère. Et moi qui croyait que ton nom, mon ami Mârco Valdo M.I., faisait seulement allusion à ce sympathique personnage du roman d'Italo Calvino. À propos d'ailleurs, en voilà aussi un de ces patronymes bien étrange. Laissons de côté, la proximité d'Italo et d'Italie. Je veux juste parler de ce nom de Calvino; n'y aurait-il aucun rapport entre Valdo et Calvin(o) ?


On peut toujours l'imaginer, mais je n'en sais strictement rien. C'est effectivement une interprétation plausible. Cependant, laisse-moi te donner raison... Quand j'ai choisi mon nom de Mârco Valdo M.I., car souviens-toi, je l'ai choisi, je pensais évidemment faire référence à ce personnage de travailleur pauvre, émigré de la campagne dans la grande ville industrielle, à ce personnage un peu décalé par rapport à la société ambiante. Mais à y réfléchir, c'est toujours de cela qu'il s'agit : Marco Valdo serait bien un descendant de Pierre Valdo et dès lors, mon Mârco Valdo M.I. serait bien dans cette lignée... Enfin, on a les ancêtres que l'on peut...


Et de fait, dit l'âne en guise de conclusion, il y a des ascendances bien pires... Quant aux canzones, je suppose que tu y reviendras plus tard aussi...


Demain, mon ami aux oreilles noires et au poil luisant, dit Mârco Valdo M.I.. Demain...



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