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9 septembre 2008 2 09 /09 /septembre /2008 22:37

Très bien, dit Lucien l'âne en se relevant d'abord sur les genoux, puis un pied, puis l'autre, dans un de ces mouvements compliqués que seuls les ânes sont capables d'effectuer avec une certaine dextérité. Te voilà, je m'étais presque endormi là dans l'herbe. Heureusement, il y avait du soleil pour chauffer l'air et de l'ombre pour me tenir bon.


Bonjour mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., je suis un peu attristé de t'avoir fait attendre, mais j'ai eu un petit imprévu. Tu sais bien, il y a des jours comme ça, où il arrive des choses qu'on ne soupçonne pas et qui mettent en désordre le reste de la journée. D'ailleurs, ça m'a tellement perturbé que j'ai eu l'envie de changer de sujet et de terminer plus tard, cette histoire dont je t'ai promis la suite au prochain épisode. Mais tu sais, des prochains épisodes, il m'en traîne partout. On commence, on se lance, on veut varier les choses pour distraire le lecteur ou l'auditeur et on se retrouve avec des fils tendus et des fils pendants dans tous les sens. Mais il faut quand même relier tout ça et retisser sa toile. D'ailleurs, ce que je vais te raconter est également un fil suspendu que j'avais laissé flotter dans l'air. Tu n'y perdras rien, que du contraire !


De toute façon, dit Lucien l'âne qui raisonne et qui sait ce que parler veut dire, l'attentat était terminé et nos amis étaient à l'abri. Je me souviens qu'ils avaient passé la nuit dans la maison d'un caïman juif en jouant aux échecs avec un jeune garçon bien sympathique. Cela dit, tu as éveillé ma curiosité et je suis très impatient de savoir de quoi, de qui tu vas me parler. Ou pour être plus exact, qui tu vas faire parler...


Je vais, dit Mârco Valdo M.I., te faire connaître des capucins morts et plein d'autres cadavres et ton guide, noter guide sera mon auteur favori, qui est bien évidemment....


Carlo Levi..., dit l'âne en jetant au ciel les pointes de ses oreilles et de sa queue en signe de triomphe.


Tout juste, dit Mârco Valdo M.I.. Carlo Levi a écrit une extraordinaire visite nocturne dans le célèbre couvent des Capucins et plus exactement encore, dans ses catacombes. En soi, cet endroit est déjà des plus inquiétants, mais vu par Carlo Levi, de son œil de peintre, c'est devenu un lieu fantasmagorique.


Oh, oui, je le pense bien, mon cher ami dit Mârco Valdo M.I., dit Lucien. Mais, dis-moi, de quel cimetière, de quelles catacombes, de quels Capucins s'agit-il et où ils sont situés ?


Tu te souviens, mon cher Lucien, de ce voyage de Carlo Levi dans les mines de soufre et de ce Néron qui ressemblait à un iguanodon ou à une sorte de lézard primitif, ce patron des mines de Lercara Friddi, entouré de sa garde rapprochée de mafieux et bien, c'est lors de ce voyage en Sicile, au retour de Lercara Friddi que Carlo Levi, avec le photographe, dont tu te souviens sûrement, qui l'avait accompagné à la mine et qui avait piégé Néron en le photographiant malgré l'interdiction du médecin et même, du pharmacien, que Carlo Levi va s'en aller faire cette étrange visite.


Oh, oh, dit Lucien en baissant les oreilles en signe d'inquiétude, c'est impressionnant, rien qu'à l'idée, j'en suis tout chose. Dis-moi vite ce récit.


Donc, ce cimetière des Capucins est situé à Palerme et je te résume un peu l'affaire, puis je passe au récit de Carlo Levi. Le retour à Palerme se fait plus tard dans la soirée. Il fait noir. Le photographe qui a accompagné Carlo Levi pendant toute la journée doit repartir le lendemain matin tôt. Il souhaite pourtant voir le cimetière des Capucins. C’est ainsi que le chauffeur les dépose à la nuit tombée au bout de l’allée des Cyprès, à la porte de l’antique couvent. Ce n’est pas l’heure idéale pour visiter des catacombes et il faut parlementer avec un frère barbu pour obtenir la faveur d’une rapide visite, à la chandelle. Un voyage parmi des morts, des morts partout, tout le long des couloirs. Des morts entiers, des morts en morceaux, des morceaux de morts. Une mise en scène de Carlo Levi. Comme un film, comme dans un film, on est entraîné dans le sillage des protagonistes au milieu d’un décor de cinéma fantastique.


La porte était naturellement fermée. Un jeune frère barbu nous ouvrit, nous prenant pour des étrangers chez qui toute bizarrerie est tolérable et il consentit, suite à nos nombreuses insistances et prières, à nous accompagner avec une chandelle dans les souterrains obscurs. Seulement nous devions faire vite, parce qu'il devait remonter pour le souper et pour ses dévotions : un coup d’œil, quoi, pour nous contenter. Nous verrions bien peu avec son lumignon, la lumière électrique ne fonctionnait pas au-delà de l'escalier qui descendait sous terre. Si nous revenions de la journée, nous pourrions voir bien plus, quand la lumière filtre des soupiraux situés au niveau de la rue. Nous descendîmes donc l'escalier vers le noir épais des catacombes et nous entrâmes, hésitants au début, sur le pavement inégal, dans le cercle restreint de la lumière de la chandelle qui rendait plus mystérieuse et profonde l'obscurité qui nous enveloppait tout à l'entour. Nous nous enfoncions dans des couloirs qui se perdaient dans la nuit et paraissaient sans limites. Et tout de suite, des deux côtés, sortant inattendus de l'ombre en files interminables, les morts nous encerclèrent.


Brrrrr, fit l'âne Lucien, je sens que ça va devenir vraiment glauque, cette histoire. Et si en plus, la bougie s'éteignait. J'en ai froid de la queue à la tête.





Ne t'inquiète pas comme ça, dit Mârco Valdo M.I., ce n'est qu'un récit et en plus, tu peux être sûr qu'on en sortira vivants, puisque si Carlo Levi le raconte, c'est que lui en tout cas, il en est sorti indemne. Je poursuis :


Les premiers que nous rencontrâmes, à peine notre œil se fut adapté à cette faible lumière jaunâtre qui paraissait épaissir les ténèbres sur les parois grises, étaient à peine plus que des squelettes, des crânes recouverts de peau ratatinée et émaciée, mais dans lesquels on reconnaissait toutefois à un accent de l'expression et plus encore aux chapeaux et aux habits, qu'il s'était agi de religieux. Nous voulions nous arrêter pour contempler ces premiers, mais le frère qui était pressé, avançait avec sa chandelle par les couloirs en nous disant que nous en verrions de plus beaux et de mieux conservés plus loin. Et de fait, çà et là, parmi la foule interminable des squelettes anonymes, comme prêts dans un égal dessèchement à un jugement dernier égalitaire, émergeaient sur les murs des visages bien conservés, avec leurs cheveux, leurs barbes, l'énergie immobilisée de leurs gestes, où on aurait pu presque chercher l'éclair d'un regard, invisible sous les arcades des sourcils. Le frère levait vers eux la chandelle, agitant les ombres par le mouvement de sa main ; et de certains qui étaient penchés ou tordus ou menaçaient de tomber, il corrigeait la position, d'un geste brusque et familier, comme quelqu'un qui, habitué à cette compagnie des morts, ne ressentait plus en aucune façon l'envoûtement ou la terreur, ou plutôt comme le gardien d'un magasin de poupées ou de marionnettes du "teatro dei pupi", ces images trompeuses des héros et des hommes. Il parlait de tout et de rien, de la vieille église de la Madone de la Paix ou de la Madone de la Mi-Août, qui était presque détruite quand l'amiral Ottavi o d'Aragon l'avait fait reconstruire en 1621 ; et dès 1559, et peut-être même avant, ces catacombes existaient, c’était l'ancien cimetière des Palermitains. Là, les morts étaient enterrés dans les tombes (le pavement sur lequel nous marchions n'était qu'un entrelacs de pierres encastrées entre des briques disjointes) ; mais les plus riches, ou ceux qui le voulaient, étaient embaumés ; et c'était là le peuple des morts qui nous regardait de chaque côté. Cette pratique dura jusqu'en 1881, année au cours de laquelle elle fut interdite par la loi, avant même que la Madone de la Mi-Août ne fût occupée, en 1898, par les Capucins, qui y avaient fondé le Collège International des Missions à l'Étranger et une bibliothèque réputée de collections arabes et de textes d'orateurs grecs et latins. Il y a encore aujourd'hui environ huit mille momies complètes, outre les morts qui sont enterrés et ceux qui sont perdus. Ils se répartissent en gros en quatre groupes : les prêtres, les femmes, les hommes illustres et ceux du commun. Il y a un groupe isolé de nobles. Mais ces divisions ne sont pas rigoureuses, à cause du mélange au fil des époques, des regroupements de famille et des enfants qui se trouvent çà et là, un peu partout.o d'Aragon l'avait fait reconstruire en 1621 ; et dès 1559, et peut-être même avant, ces catacombes existaient, c’était l'ancien cimetière des Palermitains. Là, les morts étaient enterrés dans les tombes (le pavement sur lequel nous marchions n'était qu'un entrelacs de pierres encastrées entre des briques disjointes) ; mais les plus riches, ou ceux qui le voulaient, étaient embaumés ; et c'était là le peuple des morts qui nous regardait de chaque côté. Cette pratique dura jusqu'en 1881, année au cours de laquelle elle fut interdite par la loi, avant même que la Madone de la Mi-Août ne fût occupée, en 1898, par les Capucins, qui y avaient fondé le Collège International des Missions à l'Étranger et une bibliothèque réputée de collections arabes et de textes d'orateurs grecs et latins. Il y a encore aujourd'hui environ huit mille momies complètes, outre les morts qui sont enterrés et ceux qui sont perdus. Ils se répartissent en gros en quatre groupes : les prêtres, les femmes, les hommes illustres et ceux du commun. Il y a un groupe isolé de nobles. Mais ces divisions ne sont pas rigoureuses, à cause du mélange au fil des époques, des regroupements de famille et des enfants qui se trouvent çà et là, un peu partout.



Huit mille momies complètes et encore des morts enterrés, ceux qu'on a perdus et sans doute aussi, ceux qui sont en morceaux. C'est affolant, dit Lucien l'âne et on peut se promener parmi tous ces gens.


On pouvait, en tout cas, dit Mârco Valdo M.I.. Je ne sais pas si la chose est encore possible. En tout cas, on en trouve des photos assez facilement. Mais bien évidemment, c'est assez différent d'un récit. À propos de récit, il y a également celui de Guy de Maupassant lorsqu'il fit un voyage en Méditerranée et celui d'Elie de Joncourt au XVIIIième siècle. D'autre part, cela semble une manie chez les Capucins, dont des catacombes se retrouvent également à Gerone en Catalogne et ailleurs encore.


La plupart des morts sont debout, appuyés aux murs, sur un ou plusieurs rangs. Bon nombre ont leurs vêtements, usés, rongés, fanés par le temps et la poussière. D'autres sont enveloppés dans de simples camisoles ou des suaires et beaucoup ont perdu cette couverture et ont le corps enveloppé dans une simple toile de sac, dernière peau humble et rugueuse sous laquelle transparaissent les côtes et les os.

Les femmes sont toutes couchées ; les jeunes filles et les vierges ont la couronne et la palme.

Les morts se sont beaucoup abîmés ces dernières années, nous racontait le frère, les bombardements ont secoué le couvent, brisé les vitres des fenêtres et des cercueils, ils ont fait tomber bon nombre de morts appuyés aux murs ; certains ont perdu un bras, la tête, un pied ; ce fut un grand travail de les remettre en place. De l'ombre surgissaient toujours de nouvelles figures, de nouveaux gestes, de nouvelles personnes emplies d'un caractère éternel fixé pour toujours.

Pour nous éclaircir le mystère de cette durée, de cette conservation des corps pourtant privés des baumes secrets d'Egypte et laissés à l'air sans protection, le frère nous montra de petites pièces sans ouverture, surnommées les égouttoirs, qui me rappelaient par la forme et par certains bancs de pierre striés de fentes, certains lieux similaires de Cerveteri et des métropoles étrusques. C'est là, nous expliquait-il, que les morts étaient jetés et laissés à sécher dans l'air sec de la pièce fermée pendant un an, jusqu'à ce que toutes les humeurs, tous les liquides s'en fussent égouttés et que l'image sèche et immuable fût désormais prête à rejoindre la foule des morts.

Que le procédé d'embaumement soit aussi simple ou, comme je l'avais lu précédemment, plus compliqué, je ne sais. Peut-être les morts étaient-ils embaumés avec des herbes, après leur avoir ouvert le ventre et extrait les entrailles ; et avant d'être suspendus à dessécher, peut-être étaient-ils immergés dans un bain de citron, puis après la dessiccation, étaient-ils remplis de paille, revêtus de leurs habits et transportés dans les catacombes. Il existait peut-être une autre méthode plus raffinée et plus chère grâce à laquelle les morts se conservaient, après l'embaumement, dans des caisses vitrées et scellées.

Certes, quel que fût le mode utilisé, ce peuple de morts était désormais arrêté dans le temps ; et les lentes modifications et décrépitudes de ces peaux durcies, couvertes de poussières et rongées par les vers, paraissaient seulement accentuer les caractères d'une vie, d'une histoire individuelle entièrement racontée dans les traits du visage devenus essentiels dans l'immobilité.







Le frère pressé nous avait montré les mieux conservés : un évêque, un chirurgien, un prêtre, des fillettes, un consul américain aux grandes moustaches noires, avec sur la poitrine l'image de Sainte Rosalie, admis là par concession spéciale en 1911, de nombreuses années après l'interdiction, et une enfant merveilleuse de grâce et de naturel, qui semblait dormir et respirer dans son étui de cristal, sous le verre couvert de gouttes de cire, avec un nœud dans les cheveux à peine un peu humides et les cils fins au bord des paupières fermées, celle-ci aussi arrivée en 1920 par concession spéciale du Gouvernement : la plus jeune, la plus récente, la plus intacte des morts.


Ô, dit Lucien l'âne, comme elle est mignonne avec ses petites boucles et son petit nœud. On dirait presque qu'elle va se réveiller et nous faire un sourire ou nous tirer la langue.



Nous étions arrivés à un croisement de couloirs où, dans une caisse ouverte, gisait un homme aux longs cheveux noirs, aux moustaches et à la barbe romantiques et risorgimentales, le général garibaldien Giovanni Corrao, assassiné dans un guet-apens à Palerme le 2 août 1863. Dans les lins blancs de son suaire, ce visage idéaliste et décidé, cette barbe garibaldienne étaient plus vivants qu'un livre d'histoire et rouvraient à nos yeux, par la présence physique, un temps déjà devenu mémoire. Là, B. sortit son appareil et ses instruments de photographe. Le frère ne s'opposa pas à ce qu’on photographie, mais dit qu'il devait remonter et qu'il nous laisserait seuls, si nous restions peu. B. l'accompagna jusqu'à l'escalier avec la chandelle et je restai à l'attendre dans le noir, près du général garibaldien.




Giuseppe Garibaldi




Mais, dit Lucien l'âne, Garibaldi n'a quand même pas dormi ici ...


Non, non, je te rassure, dit Mârco Valdo M.I., il est venu avec son cheval visiter son camarade Corrao, lequel doit bien s'ennuyer depuis qu'il est là...


Encore que, dit Lucien, avec le monde qui l'entoure... Je te laisse écouter la suite du récit de Carlo Levi, que je ne vais plus interrompre et je t'en prie, fais pareil.


Le chemin dans ce labyrinthe était long, et B. ne revenait pas. Je commençai à allumer des allumettes et à regarder alentour dans cet éclairage fugace. Non loin de moi, dans un couloir latéral, deux fillettes paraissaient sortir d'une niche, parmi de nombreuses autres tout autour d’elles, dans des poses de vivantes frappées d'un malheur commun, comme si toutes respiraient encore, mais qu’une pestilence rendît les visages gris, et les cheveux et les vêtements décolorés. "Elle descendait par une de ces portes..." : cette phrase de la peste et de l'attente de la mort me pénétra l'esprit devant ces petites sœurs, mortes en 1860 dans l'effondrement de leur maison, prêtes à descendre de cet ultime seuil, parées des volants et des nœuds de leurs robes d'enfant.


Mais déjà au bout du couloir apparaissait la chandelle de B. et l'éclair clignotant de sa lampe au magnésium. Avec lui, nous refîmes le long tour, nous arrêtant pour converser avec les morts. Voici les prêtres et les frères avec la corde au cou, avec les têtes courbées d'humilité ou tournées vers le ciel dans un geste de protestation ; voici les vierges couronnées et les enfants, la plus petite de deux mois et demi, avec sa petite coiffe ; et en dessous d'elle, la fillette d'un riche commerçant, vêtue comme une vieille dame ; voici trois grands avocats du barreau de Palerme, impitoyables dans les affrontements entre la mafia et la loi, et Concettina, dix ans, "cher ange adorable", comme il est indiqué sur l'écriteau attaché sur sa robe ; voici dans un couloir des gens du commun, un homme devant lequel sont tombées d'autres têtes, qui semble s'être à peine levé d’un repas bestial au fond de l'enfer ; voici des prêtres ascétiques, fanatiques et prédicants et un énorme évêque coiffé d'une curieuse mitre en soie ouvragée, spectaculaire dans sa grasse férocité, avec les paupières et les joues pesantes, avec le menton rongé par les vers, encore tout enflé d’une avidité d’outre-tombe et attaché à notre vie comme aucun vivant ne pourrait l'être ; et voici Ignazio Sanfilippo, professeur d'économie politique, réduit à l'état de pur squelette et malgré tout professoral et savant (près de lui un autre mort inconnu, aux cheveux longs et rares et à la barbe non rasée qui semble avoir poussé après la mort, qui rappelle les vivants des camps de concentration de Buchenwald et de Belsen).


Dans sa toge défraîchie et déchirée mais solennelle, un grand avocat au haut front proéminent va haranguant pour l'éternité et le professeur Salvatore Manzella, célèbre chirurgien, se tient dans sa tunique blanche de médecin recousue sur la poitrine par de longs points de ficelle, comme s'il s'était lui-même cousu pour la dernière opération. Et tous sont là comme des vivants, avec leur tempérament personnel renforcé, débarrassés du provisoire et de l'incertain de la vie. B. avançait en photographiant avec ses lampes ; et comme il était revenu il y a peu d'Amérique, il me parlait des cimetières et des embaumements de là-bas, faits pour cacher la mort. Il avait en poche un catalogue-réclame d'un de ces cimetières : meubles, tapis, musiques cachées, coiffures, vernis à ongles, rouges à lèvres, maquillages des morts dont la mort ne devait jamais apparaître. Ici, dans cette terre antique, c'est tout l'opposé. La mort est la mort et parce qu'elle est mort, elle conserve en soi tout entière l'image de la vie.


Il y a également dans d'autres régions d'Italie, même à Rome, des cimetières de ce genre, mais ici en Sicile, cette familiarité avec les morts, leur présence, semble plus naturelle et n'éveille pas la terreur, de telle sorte que je ne crois pas à la véracité de l’histoire de ce gardien de cimetière dont on raconte qu'il est devenu fou d'avoir vu un crâne courir tout seul et rouler sur le pavement parce qu'à l'intérieur était restée enfermée une souris. D'autres cimetières semblables existent en Sicile, comme les Capucinelle, couvent aristocratique de clôture où se trouvent une vingtaine de nobles dames, vêtues avec élégance, dans les niches d'une pièce carrée, avec les têtes enveloppées dans des coiffes de dentelle. Dans l'église de Gangi, on dit la messe parmi les prêtres du pays, embaumés à partir du Dix-Septième, plongés dans la cire et présents pour toujours aux offices religieux. Mais en aucun lieu comme ici à Palerme, il n'est un peuple entier de morts, avec la variété d'un peuple et son habillement et une sorte d'intensité et de gravité silencieuse. Chacun a son visage et son caractère individuel, mais il y a chez tous quelque chose de commun, une ombre d'expression, l'image peut-être de cette tête de mort qui est, comme dit le poète romain, dans la tête de chacun des vivants. Il y a quelque chose de commun dans ce gris, dans cet éteint, qui ressemble étrangement à ce qu'il y a de commun dans les visages des pauvres : et c’est la mort, un petit pas de plus, au-delà de la misère ; la mort qui, comme la misère, plus encore que la misère, donne à tous les visages un air de vérité.


Nous nous aperçûmes tout à coup que la chandelle allait finir. Déjà les dernières gouttes de cire me tombaient brûlantes sur les doigts ; pour ne pas rester dans l'obscurité, nous nous pressâmes en courant vers l'escalier. En haut, nous trouvâmes le frère qui nous attendait. B. était embarrassé à l'idée de savoir s'il accepterait ou non un pourboire. Il lui dit en rougissant et en lui offrant cinq cents lires : "Pour vos pauvres, Père." Le capucin n'avait pas de ces embarras, il regarda le billet avec un air de mépris et dit : "Vous ne voulez même pas me payer la chandelle ?" B. doubla son offre et nous laissâmes le frère mécontent.




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8 septembre 2008 1 08 /09 /septembre /2008 23:43

« Tu suivras un de nous » me dit-il et il s'éloigna.


Voilà où j'en étais arrivé dans cette histoire de l'attentat à la via Rasella., dit Mârco Valdo M.I.. Et je suppose, mon ami Lucien dont les oreilles sont plus petites que celles de l'éléphant, mais quand même beaucoup plus grandes que les miennes, que tu souhaites connaître la suite...


Quelle question... Évidemment que je souhaite connaître la suite et toi pas peut-être ? Et puis, dit Lucien en agitant ses oreilles comme des sémaphores, qu'as-tu contre mes belles oreilles noires ? Serais-tu jaloux ? Si tu veux, tu peux toujours mettre un bonnet d'âne... Je me demande d'ailleurs à quoi tu ressemblerais. Moi, j'ai bien dû m'y faire, depuis le temps. Cela dit, nos amis attendent déjà depuis longtemps l'arrivée de la troupe. Peut-être vont-ils devoir remettre au lendemain ce qui ne peut être fait le jour-même. Mais si je me souviens bien, ce serait vraiment très dangereux et très difficile.


C'est exact, mon bon Lucien. Tu te souviens bien des explications que Rosario a données... Remettre au lendemain est proprement impossible et d'autre part, il reste à peine une heure pour conclure. Mais peut-être est-on en présence d'un de ces cas où s'applique la loi de Murphy.


Qu'est-ce que c'est encore que cette loi de Murphy ? Le couvre-feu ?, dit Lucien l'âne en se frottant le museau sur la cuisse gauche. C'est encore un de ces taons, les taons sont difficiles.


Et bien , dit Mârco Valdo M.I., Lucien mon bon ami, ton précepte sur les taons qui sont difficiles se rapproche assez de la loi de Murphy. Tu tiens là une grande découverte et peut-être même de quoi te rendre célèbre . D'abord, pour ce qui concerne la loi de Murphy, on la considère généralement comme une des plus grandes découvertes de l'humanité à l'égal de la loi de la gravitation universelle ou de la théorie de l'évolution. Toutefois, son champ d'application est nettement plus pragmatique. On pourrait la formuler ainsi et elle l'a souvent été de cette façon : si quelque chose doit merder et bien, ça merdera. On en a revu le texte pour faire plus scientifique et on a dit : "Si dans une circonstance quelconque, il y a une possibilité que cette circonstance tourne mal, elle tournera mal." Bref, la loi de Murphy est aussi connue sous le nom de la Loi de l'emmerdement maximum ou la loi dite de la tartine à la confiture ou de la tartine beurrée. Elle a donné lieu à toutes sortes de corollaires et aussi, de principes pour contrer cette loi de Murphy. Autant dire que dans son principe-même, on ne peut contrer la loi de Murphy. À mon sens, elle est universelle et imparable. Je m'explique : pour parer à l'inconvénient de la loi de Murphy, par hypothèse, on crée une nouvelle circonstance qui elle-même, c'est l'évidence, est soumise à la même loi de Murphy et ainsi de suite, à l'infini. Bref, on n'en sort pas...


Ah,. ah, dit l'âne Lucien singeant Bosse-de-Nage comme il a l'habitude de le faire chaque fois qu'il est un peu perdu.


Je vois, dit Mârco Valdo M.I., que tu es un peu perdu. Je réexplique : tu veux par exemple faire un attentat dans un théâtre bourré de fascistes qui fêtent la création de leur parti, tu peux être sûr que quelque chose va t'empêcher de réussir. La preuve, les Allemands interdisent à leurs alliés fascistes de tenir cette réunion. A priori, il était complètement invraisemblable que les Allemands interdisent aux fascistes de fêter cet anniversaire. Donc, voilà ton attentat foutu. Pour contrer ce contretemps, tu décides de faire un attentat contre un régiment allemand et tu te dis que la régularité de métronomes des Allemands t'assure au moins de pouvoir réaliser cet attentat en toute tranquillité. Vite fait et bien fait, je me casse. Et bien, nouvelle application de la loi de Murphy. Non, Lucien, ce ne sont pas les fascistes qui vont interdire aux Allemands de circuler dans Rome ce jour-là... Simplement, les Allemands mélomanes n'arrivent tout simplement pas. Et toi, tu restes là avec ton chariot et ton balai au milieu d'une rue déserte depuis presque deux heures. C'est discret. D'ailleurs, souviens-toi de l'aventure de Carla avec les deux policiers. Il y a peu de chances que deux policiers en civil passent à deux heures de l'après-midi rue Rasella ce 23 mars 1944 et y restent suffisamment longtemps pour remarquer une demoiselle qui lit les journaux affichés au kiosque... Et bien, tu as vu qu'ils sont pourtant venus. Tout comme, tout aussi invraisemblable, on pourrait craindre qu'il y ait un traître dans un groupe de résistants aussi fermé et aussi sélectionné. Et bien, crois-moi, il y a de fortes chances que ce soit le cas, c'est là une simple application de la loi de Murphy. Je dis cela, c'est juste pour introduire la suite du récit. Je ne m'attarde pas plus à propos de cette loi de Murphy, qui parfois d'ailleurs peut fonctionner exactement à l'inverse de ce qu'on imagine et j'enclenche le récit.


Les gappistes romains


« Tu suivras un de nous » me dit-il et il s'éloigna.

Carla, entretemps, s'était débarrassée de l'amie de sa mère et était de nouveau au coin de la via Quattro Fontane. Je la vis et cela me soulagea.

Il était 3 h 50.

Soudain arrive Guglielmo Blasi qui entretemps s'était posté dans un portail, sur la via Rasella, un peu plus bas et face à moi. « Ils arrivent » me fit-il, « sois prêt ». J'allumai à nouveau ma pipe.

Finalement Cola était apparu, au coin de la rue, en bas au fond. Il montait lentement prendre position à l'endroit d'où il me donnerait le signal. Chacun de nous était à son poste.

Pasquale repassa près de moi, léger et ironique, pour la troisième fois, et il me fit un clin d'œil. Ils étaient vraiment en train d'arriver. Je regardai en bas, vers la descente de la rue, et au coin apparut la patrouille d'avant-garde. La vraie. Ils montaient, verts  comme des lézards dans leur uniforme, avec leurs mitraillettes sur le ventre. C'était un petit détachement de quelques hommes qui précédait le gros de la compagnie. Les autres devaient les suivre à environ vingt mètres.

Cola avait entretemps rejoint le coin de la via del Boccaccio et s'était arrêté. Les nazis le dépassaient, et ils me dépassaient aussi, tandis qu'en bas, pointait le premier rang de la colonne.

Ils arrivaient en chantant, dans leur langue qui n'était plus celle de Goethe, les chants d'Hitler. Cent soixante hommes de la police nazie avec les insignes de l'armée nazie, les représentants de ceux qui raflaient les citoyens désarmés, des assassins de Teresa Gullace et de Giorgioi Labò.

Leurs uniformes, leurs armes pointées, leur pas cadencé, jusqu'à leur charrette sur laquelle était placée leur mitrailleuse, leurs voix étrangères, tout était un outrage au ciel bleu de Rome, aux crépis, aux sampietrini, au vert que le parc du palazzo Barberini reflétait doucement sur la via Rasella. C'était un outrage qui se répétait, après des millénaires et dans les millénaires; et le Vae Victis (Malheur aux vaincus !) de Kesselring n'avait face à lui, pour le repousser, que les armes et le courage des partisans. Aujourd'hui, notre tolite.


Ils arrivaient en chantant, macabres et ridicules et les insignes de mort qu'ils portaient étaient, cette fois-ci, les signes de leur condamnation.

Ils avaient dépassé Cola et il retira son béret. Ils s'approchèrent de moi, ivres de sûreté et d'un soleil usurpé, qui n'était pas le leur. Ce n'était pas à eux ce printemps, ces couleurs. À eux, étaient la terreur, la mort qu'ils avaient semées dans les rues désertes de Rome, la guerre qu'ils avaient portée dans les maisons et dans les écoles, mais aussi la mort qui était en embuscade dans les montagnes et derrière les coins de nos rues que ni le couvre-feu, ni la faim, ni les représailles, ni les tortures ne pouvaient entraver, la mort qui les frappait par surprise, qui les terrorisait et leur annonçait une justice qui ne tarderait pas à surgir.

Cola avait ôté son béret.
Je levai à mon tour le couvercle du bidon où était placé la tolite et j'approchai le fourneau de ma pipe de la mèche.

Il y avait beaucoup de cendres dans ma pipe et la mèche tarda un peu à prendre. Puis, je la sentis grésiller, avec un bruit qui m'était désormais familier, et m'arriva, âcre, l'odeur de la fumée. Alors, je baissai le couvercle, j'enlevai ma casquette et la posai sur le chariot; c'était le signal par lequel j'avertissais mes camarades que la mèche était allumée. Dans cinquante secondes exactement, il y aurait l'explosion.

À peine eus-je accompli ce geste, le vieux soldat de la Croix-Rouge, qui entrait et sortait du portail, ressortit à nouveau. « Va-t-en », lui dis-je, « Va-t-en tout de suite, ici sous peu il y aura un massacre; les Allemands arrivent. » Je ne sais s'il comprit, cependant, il s'enfuit. Je le revis après la Libération, il vint me remercier avec sa femme pour l'avertissement que je lui avais donné et qui lui avait sauvé la vie.

Je m'éloignai lentement, très lentement, cherchant à ne pas me faire remarquer, vers la via Quattro Fontane, vers Carla qui m'attendait au coin de la via Rasella.

 

Rosario Bentivegna à l'époque de la Resistenza

J'entendais les Allemands avancer. Leur pas se faisait toujours plus proche, leurs voix se faisaient toujours plus fortes. Une vingtaine de mètres passé mon chariot, il y avait un camion duquel trois ou quatre ouvriers déchargeaient du matériel pour une maison en réparation. « Allez vous-en ! », leur dis-je aussi, « Les Allemands arrivent ». Je ne sais s'ils comprirent, peut-être ne se rendirent-ils pas compte de ce qui allait se passer. Toutefois, ils se sauvèrent.

Je rejoins Carla au coin et presque simultanément, j'enfilai mon imperméable pour couvrir ma blouse de balayeur. J'empoignai dans la poche le pistolet déjà déverrouillé.

Le fracas de l'explosion, énorme, secoua le centre de la ville. Un trolley qui descendait le long de la via Quattro Fontane, tangua un moment, comme si l'explosion avait fait sursauter le conducteur.


 

Via Rasella après l'explosion



Je regardai derrière moi. La compagnie nazie était toute entière à terre. Je m'en allai vers le haut, vers la via Nazionale. Immédiatement après, j'entendis les explosions des bombes à main que les camarades jetaient sur les Allemands à terre, pour anéantir le détachement, et en même temps, du palais Barberini, des groupes de douaniers sortirent en courant et firent les cordons.

Nous eûmes à peine le temps de passer.

Quand les Allemands furent atteints par l'explosion de mon chariot, Raoul, Silvio et Francesco avaient bondi du coin de la via del Boccaccio, où ils s'étaient postés, et ils avaient jeté leurs bombes. Mais entretemps, avait surgi la patrouille d'arrière-garde avec laquelle ils durent engager immédiatement un échange de coups de feu pour se dégager et s'éloigner vers le Traforo.

Avec eux, il y avait aussi Carlo Salinari et Franco Calamandrei.

Entretemps, je continuais à remonter la via Nazionale et comme le stress m'avait épuisé, nous décidâmes de rentrer chez Carla. Nous marchions tendus et attentifs, Carla et moi, mais sans hâte, préoccupés par le sort de nos camarades, dont nous ne savions pas s'ils avaient réussi à échapper à l'ennemi. Le rendez-vous était une heure après l'action à la place Vittorio.

J'arrivai à la maison de Carla. J'étais en morceaux. Je m'allongeai sur un fauteuil, je fermai les yeux, épuisé.

Je sus deux ou trois ans après que j'étais sur le point d'être arrêté sur les indications d'un groupe de policiers allemands en civil qui avaient patrouillé ces heures-là via Rasella et qui avaient remarqué justement à l'endroit où avait eu lieu l'explosion le jeune balayeur fainéant que je feignais d'être.

Ceux-ci, passant en voiture via Nazionale quelques minutes après l'explosion, crurent me reconnaître. Mais à côté d'eux se trouvait un de mes cousins, lequel, cependant, était un collaborateur. Sa honteuse condition fut pour moi une nouvelle et incroyable preuve du bien que me voulait le sort. « Mais non », dit-il, quand il me vit, « je le connais bien, celui-là, c'est mon cousin. C'est un con. » Il disait vraiment ce qu'il pensait. Et ils me laissèrent tomber.

Place Vittorio, je rencontrai les autres gappistes qui avaient participé à l'action. Nous nous comptâmes, nous y étions tous, et l'action était réussie.

Pendant que je me rendais à ce rendez-vous, dans une anfractuosité de la montée des Borgia, entre la via Cavour et S. Pietro in Vincoli, j'avais laisser tomber un paquet qui contenait la blouse de balayeur.

Nous décidâmes qu'il n'était pas prudent de retourner se réfugier chez Duilio cette nuit-là. Quand nous étions allés à la maison de Carla, une dame, amie de sa mère, qui avait vu comme nous étions perturbés et préoccupés, nous avait offert d'aller dormir chez elle. Avec Giulio Cortini et sa femme, nous nous rendîmes là-bas.

La dame était une Juive qui cherchait elle aussi à se cacher. Nous ne fîmes pas trop de cas du fait que nous réfugier, ce soir-là, dans la maison de Juifs, était une erreur. Le maître de maison était mort un an avant; il avait été un héros de la première guerre mondiale, décoré de la médaille d'or, et avait fait partie des fameux « caimani del Piave » . Cette maison était devenue un sanctuaire à sa mémoire. Cependant, malgré son passé, il n'avait pas été épargné par les persécutions raciales et des fils n'avaient plus pu continuer à étudier dans les écoles publiques.

Je restai jusque tard dans la nuit à jouer aux échecs avec un des garçons. C'était un tout jeune de quatorze-quinze ans, vif et intelligent, qui nous tint compagnie tout au long. Le lendemain matin, nous reprîmes contact avec le commandement et le travail normal.


Voilà, dit Mârco Valdo M.I., c'est tout pour aujourd'hui.


Oui, oui, dit l'âne Lucien en soupirant comme s'il sortait d'une longue rêverie. C'est bien assez, j'en suis tout bouleversé et j'ai besoin de me détendre tant j'ai eu peur pour eux. Une chose cependant, qu'est-ce que c'est que ces « caimani del Piave » ?


Tu as raison, Lucien mon bon ami, après une telle tension – et encore, nous ce n'est qu'un récit, imagine eux... - il faut se détendre. Mais avant cela, je te dis ce que sont ces « caimani del Piave ». On pourrait les décrire comme des commandos de marine terrestres. Ce sont en fait des nageurs de combat. Une drôle d'invention italienne. Il y a bien dans toutes les marines de guerre des plongeurs de combat. Mais je crois bien que c'est le seul cas de nageurs de combat terrestres. Ce sont en fait des soldats d'une unité spéciale qui combattirent spécialement – au début – le long de la Piave. Ils menaient des actions de renseignements, de sabotage et de combat en traversant – généralement de nuit – la Piave, la rivière qui séparait les armées italiennes et autrichiennes pendant la première guerre mondiale et où il y eut un des plus gigantesques massacres que l'armée italienne ait connu. Leur équipement consistait essentiellement en un maillot de bain et un couteau. Ils nageaient en sortant à peine la tête de l'eau – juste les narines, de sorte qu'en effet, ils faisaient penser à des «caïmans », cette sorte de crocodiles américains. Ce n'est donc pas à cause de leur éventuelle ressemblance avec le chauve repiqué Silvio B., tel qu'il apparaît dans le film de Moretti. Ce devaient être de fameux gaillards pour aller traverser de nuit, une rivière glacée...


Brrrrr, dit Lucien l'âne en tremblant comme un ermite en transe, j'aime mieux pour eux que pour moi.


(Suite au prochain épisode)

 

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7 septembre 2008 7 07 /09 /septembre /2008 23:24

Nous voici arrivés au jour des canzones, dit Lucien l'âne mélomane. Mon très cher ami Mârco Valdo M.I., qu'as-tu préparé pour cette séquence un peu particulière ? Vas-tu nous présenter des canzones venues tout droit d'Italie ou des canzones faites sur mesure ? Depuis que tu as découvert ce site de Canzoni contro la guerra, on dirait que tu renoues avec une passion ancienne.


Et bien, mon ami Lucien, je vais commencer par te saluer et ensuite, je réponds à tes questions. J'y réponds dans l'ordre où tu les as posées. Oui, j'ai préparé quelque chose. Te voilà rassuré. Ce sont en effet des canzones sur mesure que j'ai écrites cette semaine et que j'aimerais te faire connaître. Je les avais faites pour le site Canzoni contro la guerra et dès lors, le sujet en est évidemment inspiré. Et en effet, je renoue avec une passion ancienne : celle du texte poétique. J'avais d'ailleurs recommencé avec le canzoniere leviano, il y a déjà quelques temps. D'ailleurs, les premières canzones sur ce blog sont venues de ce canzonier. Je te rappelle quelques titres : La nuit à Rome, L'Heure des rêves, Ciribiribin, la Luna barcullante, Bénarès, Fanny, Salvamort et tout récemment, Danine ! Danine !, qui sont toutes des canzones lévianes et Vénus Samba, Tigre-Euphrate, Siège de Lisbonne qui sont des canzones sans rapport direct avec l'œuvre de Carlo Levi.


Je me les rappelle très bien, dit l'âne aux yeux brillants comme la comète d'Ory, et il m'arrive souvent d' y repenser. J'aime beaucoup Siège de Lisbonne, par exemple. Il me semble que tu en avais fait d'autres dont tu ne m'as pas encore fait connaître ni le titre, ni le texte.


C'est vrai, mais je ne peux tout présenter en même temps, mais sans doute un jour, te les ferais-je connaître aussi. En tout cas, ce ne sera pas aujourd'hui. Car comme je te l'ai dit, je veux te faire connaître des canzones dont le contenu est d'une brûlante actualité et de plus, dont la portée me semble d'une urgente utilité. Bref, ce sont des canzones d'utilité publique, des canzones de salubrité publique. Il y a en effet une certaine urgence à diffuser un antidote à la soi-disant « pensée » libérale, il s'agit de distiller un anti-poison au libéralisme et de le diffuser sous toute forme possible. Ici, en canzone.


Ce sont donc des canzones à résonance politique, dit l'âne en redressant toute sa carcasse d'un bref, mais vigoureux mouvement. Voilà qui est intéressant et j'ajouterai surprenant en ces temps où on déconsidère tout ce qui n'est pas consensuel, tout ce qui est un brin critique, tout ce qui traite de sujets polémiques. La parole, dirait-on, ne peut plus être qu'à usage insipide. Ou alors, comme les films, il est fortement conseillé qu'elle parle d'amour et même, de cul. Bref, qu'elle limite son champ à la libido, qu'elle y enferme l'homme jusqu'à l'obsession. Pourvu qu'il ne pense qu'à ça, tout ira bien... Pendant ce temps-là, il ne pense pas à redresser les injustices du monde, à mettre en cause l'oppression et les oppresseurs, à dénoncer l'abjection capitaliste... Comme disait Maurice Fanon, « pour faire une chanson à la mode, suffit de mettre son cul sur la commode... », mais je suppose que tu connais ce chanteur français.


Oui, bien sûr, mon cher Lucien, dit Mârco Valdo M.I., je connais Maurice Fanon et depuis pas mal de temps. Il mériterait même que je te fasse connaître plus avant ses chansons. Mais encore, une fois, aujourd'hui, j'ai deux canzones à te dire. La première s'intitule De l'autre côté du mur.

 


 

 

C'est là un bien étrange titre, dit Lucien l'âne en dressant sa queue en point d'exclamation. Qu'est-ce que c'est que cette histoire de mur ? Personnellement, j'ai vu le grand mur de Chine, je l'ai longé longuement; j'ai vu le mur d'Hadrien, j'ai connu les murs de Jéricho, le mur des Lamentations – où comme il se doit, je me suis lamenté, les murs de mon étable - où je me lamente aussi, le mur de l'Atlantique où on m'a tant fait souffrir, j'ai vu le mur des Fusillés... Il y a plein de murs. Duquel parles-tu ?


En fait, ce n'est d'aucun de ces murs que parle la canzone. Elle parle d'un mur qui n'existe plus, célèbre lui aussi et connu sous le nom du mur de Berlin. Il est évident aussi qu'il y a à Berlin une multitude de murs et de toutes les couleurs. Mais celui-là est particulier, car c'était un mur public, un mur bâti tout exprès pour couper la ville en deux. Souviens-toi, à la fin du Reich de Mille ans qui n'a pas tenu beaucoup plus d'une décennie – c'est peu pour un millénaire – Berlin n'avait quasiment plus de murs du tout. Il a fallu les reconstruire, mais les circonstances de l'époque ont fait qu'une partie de la ville était occupée par une coalition dite de l'Est, l'autre partie, par une coalition dite de l'Ouest. Le pays tout entier, l'Allemagne, était lui-même pareillement divisé et l'on eut un certain temps deux Allemagne : une de l'Est – dite Démocratique, l'autre de l'Ouest, dite Fédérale, mais qui se prétendait plus démocratique que la démocratique. On y reviendra. Jusque là, j'espère que tu suis...


Sans problème, dit l'âne en souriant de ses dents plus blanches que le sel de Silésie, car j'ai parcouru aussi les deux Allemagnes, même si maintenant, on n'a plus droit qu'à une seule. Et alors, ta canzone parle de ce mur, mais qu'est-ce qui t'a pris de penser à ça ?


C'est tout simple, il y avait sur le site de Canzoni contro la Guerra une chanson intitulée Over de muur et qui parlait de cette histoire. J'y avais fait un petit commentaire disant que bien sûr, le mur était tombé, mais que d'un côté... Mais tu le verras, il précède la canzone et je me disais que cela méritait une petite canzone. Je l'ai donc faite. Mais je ne vais pas faire plus de commentaires maintenant, je vais plutôt laisser parler la canzone elle-même et bien entendu, son introduction.

 


 


L'Autre Côté du Mur


Le Mur est tombé, c'est sûr ! Mais que d'un seul côté...

Il nous reste à abattre l'autre côté du mur...

Le côté de la misère et de l'exploitation, celui du chômage, celui de la richesse qui se nourrit de la pauvreté... Il nous reste à abattre le libéralisme qui pour assurer ses revenus et sa domination tue et les hommes en tant qu'individus, que peuples et qu'espèce et détruit la planète.


J'en ferais bien une petite chanson... avait dit Marco Valdo M.I. en commentaire à la chanson de Klein Orkest – Over de Muur.

et bien la voici.

Qu'on ne s'y trompe pas, ajoute-t-il, L'Autre Côté du Mur n'a rien d'un « Sunny side of the street ».

Sans doute la chanson pourrait-elle être plus inspirée, sans doute peut-on dire les choses différemment, sans doute... Cela m'est bien égal, pourvu qu'on les dise !




Il y a toujours deux côtés à un mur

dit le maçon

Et des deux côtés, d'un côté comme de l'autre

Il y a la vie


D'abord, on construit le mur

pour protéger, pour séparer,

Et des deux côtés, d'un côté comme de l'autre

Il y a la vie


Chacun chez soi de son côté du mur

Fait ce qu'il veut

Et des deux côtés, d'un côté comme de l'autre

C'est la vie


Sauf au zénith, à midi ou à minuit, le mur

A toujours un côté à l'ombre

Alternativement, d'un côté comme de l'autre

C'est la vie


Après bien des combats, on abat le mur

D'un seul côté,

On exulte, d'un côté comme de l'autre

C'est la vie


On abat en même temps que le mur

Toute une vie collective

On étend la misère d'un côté, comme de l'autre

C'est la vie


La liberté d'exploiter passe derrière le mur

On crée le chômage individualisé

richesse d'un côté, pauvreté de l'autre

C'est la vie


On libère le personnel, de l'autre côté du mur

On liquide l'usine

Enrichissement d'un côté, amincissement de l'autre

C'est la vie


Les Chevaliers à la conquête derrière le mur

Prennent et pillent

Entreprise d'un côté, colonie de l'autre.

C'est la vie.


On avait oublié que comme un mur

A deux côtés

Il faut abattre un côté, puis l'autre.

C'est la vie.


La dictature d'un parti a construit le mur

Les gens de là-bas l'ont fait tomber

Ils ont abattu un côté, on doit abattre l'autre

C'est la vie.


La météo parle du mur

Les temps changent

Un côté est abattu, on va abattre l'autre

C'est l'avenir.


Vouloir faire disparaître ce mur

Tombé dans le passé

d'un seul côté et maintenant, abattre l'autre

C'est la révolution !




Je vois, je vois, dit l'âne Lucien aux pieds d'Hermès, dieu du commerce et de la magouille. Tu aimerais bien que l'on poursuive la démolition jusqu'au bout. Je serais assez de ton avis.


Tu comprends, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., on nous a assez dit qu'il fallait l'abattre ce mur et nous on trouvait ça bien car même les gens de là-bas voulaient abattre le mur... Simplement, les gens de là-bas voulaient abattre tout le mur, les deux côtés et on les a piégés. Maintenant, ils ont sombré dans une misère noire, ils ont été purement et simplement colonisés ces malheureux Ossies qui avaient mené le combat pour améliorer leur destin. Ils sont tombés de Charybde en Scylla, d'un régime bureaucratique dans un régime libéral. En clair, ils sont allés de mal en pis. On les a pillés, on les a mis en coupe réglée, on les vendus et revendus, on les a appauvris, on a enrichi leurs envahisseurs, ils sont devenus des esclaves et leurs régions deviennent des déserts, des sortes de réserves comme on en a faites pour les Indiens en Amérique du Nord. Bref, on les a trompés. Et le Paradis promis, il y a presque vingt ans maintenant, a très nettement les allures d'un enfer. Tout ça, car on n'a pas abattu tout le mur. Le travail n'a pas été terminé... La conclusion logique, c'est qu'il faut le terminer ce travail et qu'il faut abattre l'autre côté de ce mur mythique : le côté libéral. Ce qui, en effet, serait une révolution.


Et l'autre canzone ?, dit l'âne en râpant la terre de son pied au sabot noir comme la misère. De quoi parle-t-elle ? Qu'a-t-elle à voir avec la première ?

 


Photo William Leroy


L'autre canzone, je l'ai déjà , disons, abordée dans ce blog et avec le même titre, mais ce n'était pas encore une canzone. Il s'agit de ce texte – appelons-le ainsi, qui portait comme titre « Les lanternes libérales ». Je l'ai revu et mis en canzone justement après « L'autre côté du mur ». Il s'agissait tout simplement de démasquer l'imposture libérale, telle qu'elle avait été pratiquée lors de la destruction de la moitié du mur. Tu comprends, Lucien, même un âne peut se rendre compte de cette immense tromperie qu'est la propagande libérale qui vante, par exemple, les mérites de la liberté. Mais comme disent les Italiens, la liberté du libéralisme, c'est la liberté du renard dans le poulailler, du loup dans la bergerie, du patron dans l'entreprise... C'est la liberté d'exploiter, la liberté de s'enrichir au détriment des autres, la liberté de faire la guerre aux gens pour leur imposer de force la liberté, la liberté de s'emparer des richesses naturelles à coups de bombes, de canons, de tortures, d'assassinats en masse... La liberté de mépriser les peuples et les gens, la liberté de faire payer les médicaments, la liberté d'affamer des continents entiers, la liberté de répandre la terreur, la liberté d'imposer sa loi par la force...


Effectivement, dit Lucien l'âne, de mes longues pérégrinations, j'ai bien vu qu'il en était ainsi. J'ai vu les paysans sans terre se faire massacrer, j'ai vu les Africains mourir de faim et de misère, j'ai vu ce qui restait des tribus indiennes d'Amérique Nord, j'ai vu, j'ai vu... et je ne peux que te donner raison.


L'autre aspect de l'imposture libérale est la figure – le masque – démocratique à laquelle elle prétend. Démos en grec et  en principe, ce serait le peuple; cratos, le pouvoir. La démocratie serait donc un système où le pouvoir appartiendrait au peuple, où le peuple serait immédiatement souverain. Mais dans la réalité libérale des choses, le peuple n'a rien à dire.



Comment ça, dit l'âne Lucien en dressant ses oreilles de surprise. Le peuple n'a rien à dire, mais c'est qu'il ne dit rien. Et comme tu sais, qui ne dit mot, consent...


Allons, allons, Lucien mon ami, la question n'est pas qu'il ne dise rien, mais bien de savoir pourquoi il ne dit rien, car peut-on imaginer un peuple assez fou, ou assez débile pour accepter le fonctionnement du libéralisme, un système où lui, le peuple est l'ensemble des poules et poulets du poulailler, idem les moutons, idem les travailleurs... Comment expliquer que si un peuple n'est ni fou, ni débile, il accepte cette sujétion ? Mais tout simplement par la contrainte, par la terreur, par la peur, par la menace... Les seules fois où des peuples ont tenté d'appliquer un système réellement démocratique, où donc le pouvoir n'était plus aux mains des puissants, c'est-à-dire des plus riches, on les a purement et simplement assassinés. Souviens-toi du 11/9 et de l'assassinat d'Allende, président élu du Chili. Bertolt Brecht avait raison de faire dire à Arturo Ui : « Et si le peuple n'est pas d'accord, qu'on élise un autre peuple ! » Ce sont là les méthodes extrêmes.


D'accord, dit l'âne en se grattant l'oreille au prix d'une contorsion des plus étranges, mais ça n'arrive pas tous les jours. Comment se fait-il alors que les gens acceptent sans broncher, sans même revendiquer leurs droits les plus élémentaires d'êtres humains et vivants...


Évidemment, dit Mârco Valdo M.I., dans la pratique la plus répandue, la propagande suffit; elle passe par les télévisions, les radios, les films, les journaux, les magazines, les publicités, les écoles, les églises... Elle suinte partout. Le libéralisme, en ce sens, c'est : avale la carotte (ça c'est la propagande, avec comme rengaine : la carotte (libérale) est sucrée, la carotte (libérale) est bonne, la carotte (libérale) est bien cuite, la carotte (libérale) est ce qu'il y a de meilleur pour la santé...), sinon je t'enfonce le bâton (libéral, fasciste, nazi...) jusqu'à ce que mort s'ensuive. Il ne reste plus au pauvre peuple qu'à manger comme un lapin, quand il a à manger.


Mais enfin, il me semble là , Mârco Valdo M.I., que tu exagères, dit Lucien l'âne en sursautant des quatre pieds. Tu lies libéralisme, fascisme, nazisme... C'est excessif, me semble-t-il.


Je comprends ton étonnement, mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., mais je m'explique. C'est un peu comme avec les vins : il en est des doux, des demi-secs, des secs et des bruts. Tant qu'il n'y a pas de contestation, le libéralisme est du genre « doux » - c'est sourires et compagnie. Un peu de contestation, un peu d'air réformateur, vaguement critique, et le voici devenu « demi-sec » - il fronce les sourcils (on fiche, on encadre, on dénonce, on réprime discrètement, ma non troppo); la contestation se renforce, un peu de vent révolutionnaire et on passe au « sec » - là il tape du oping sur la table et menace d'un régime d'exception (on poursuit, on réprime, on chasse le communiste, on dénonce, on enferme, on emprisonne...); la contestation s'affirme nettement et passe à des méthodes actives de défense contre la répression et on en arrive au libéralisme « brut » - c'est carrément la dictature, on n'est même pas trop regardant quant au profil du dictateur  (on poursuit, on réprime, on chasse tout opposant, on dénonce, on enferme, on emprisonne, on exile, on torture, on assassine...), c'est-à-dire au fascisme. Cela s'explique aisément : on sait par exemple que le régime fasciste italien était financé (et téléguidé) par les riches agrariens et les industriels de la péninsule, on sait que le régime de Pinochet au Chili est directement issu de la volonté riches Chiliens et des sociétés multinationales – principalement étazuniennes – d'empêcher par tous les moyens un régime populaire de s'installer en Amérique latine ( comme partout ailleurs aussi, d'ailleurs)... Les riches d'ici, les riches de là, les sociétés nationales, multinationales, internationales, transnationales...c'est précisément le cœur et le corps du libéralisme.



Photo William Leroy


Je vois, je vois, dit l'âne. Mais la canzone...


La voici, précédée de son commentaire, dit Mârco Valdo M.I.


Les lanternes libérales

Le libéral croit, veut croire et surtout, veut faire croire que le régime libéral est démocratique. Dans la réalité quotidienne et historique, il ne l'est assurément pas. Un régime démocratique, c'est-à-dire populaire, ne pourrait tolérer longtemps de telles inégalités, un tel déséquilibre dans la répartition des subsistances, une telle exploitation, une telle arrogance des riches face aux pauvres, une telle immoralité sociale. Mais il est en train de s'autodétruire en détruisant la société, en détruisant la planète.

L'humoriste – juif, il s'appelait André Isaac et résistant, il s'appelait Pierre Dac racontait l'histoire du monsieur qui prend sa vessie pour une lanterne et qui, bien évidemment, quand il l'allume, se brûle. Une plaisanterie fondée sur l'expression française : « prendre une vessie pour une lanterne » qui veut dire : se tromper, se mettre le doigt dans l'œil, se gourer...

En y adjoignant le possessif, Pierre Dac ouvre une porte à la franche hilarité et en remplaçant la vessie de porc (qui a la forme d'une lanterne) par celle du monsieur, conduit immédiatement le pauvre homme à la douleur.

D'où le titre de la chanson : les vessies libérales. Ce qu'elle signifie, c'est tout simplement l'imposture démocratique du libéralisme.

Le parolier qui l'a faite ne sait trop quelle musique mettre sur ce texte, ni comment le chanter... Mais il peut très bien le dire.



Ne rien perdre, ne rien donner.

Plus d’ouvriers, ni d’employés.

Rationalisations, licenciements,

Profit, enrichissement.

Ultime but du libéralisme,

Sommet du capitalisme.


Lanternes libérales, vessies démocratiques;

Films capitalistes, décors démocratiques.


Capitalisme, libéralisme, « stessa cosa »

Même rengaine, même tabac.

profit et croissance

nuisance immenses

Profit à tout prix

Contre l'espèce, y compris.


Lanternes libérales, vessies démocratiques;

Films capitalistes, décors démocratiques.


Éliminer les ouvriers

Éliminer les employés.

Manœuvres, cadres gestionnaires,

Gens de service, femmes de ménage

Demain, tous intérimaires

Retour au Moyen-Age.


Lanternes libérales, vessies démocratiques;

Films capitalistes, décors démocratiques.


Travailleurs organisés et insoumis

Disparaissez ! Impératif libéral.

Tous pareils, tous gris,

Masse grise : rêve libéral

Mêmes destins, mêmes désirs

Société de la réussite, grand empire.


Lanternes libérales, vessies démocratiques;

Films capitalistes, décors démocratiques.


Réussissez et consommez !

Gagnez et profitez !

Travaillez et crevez !

Soyez performants, intériorisez

la carotte ; sinon,

nous sortirons le bâton.


Lanternes libérales, vessies démocratiques;

Films capitalistes, décors démocratiques.



Monsieur prend sa vessie libérale

pour une lanterne démocratique.

Et alors ? Et alors ?

Et alors, et alors ?

Il se brûle !!! 

 

 

 

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6 septembre 2008 6 06 /09 /septembre /2008 23:25



Photo William Leroy


« Carla attendait, devant l'entrée du Messaggero, que Pasquale l'avertisse du passage de Silvio.

Calamandrei et Salinari étaient postés par contre dans la via del Traforo : Cola au coin de la via Rasella et Spartaco à l'angle de la via del Lavatore.

 

A deux heures pile, notre dispositif était prêt à fonctionner. L'attente commençait que nous prévoyions brève et nos nerfs étaient déjà tendus par l'action imminente. (Suite au prochain épisode) », dit Lucien l'âne amateur d'histoires énervantes. Nous en étions là, l'autre jour et j'aimerais bien connaître la suite.

 

Évidemment, dit Mârco Valdo M.I., que je vais te conter la suite de l'affaire. T'imagine ces pauvres gens en train d'attendre, suspendus comme ça en l'air, je ne peux pas les laisser tomber, surtout dans un pareil moment. On ne sait jamais, un inspecteur du Service de la Propreté Urbaine pourrait passer, des policiers, des fascistes, une patrouille militaire, que sais-je ? Il ne faisait pas bon de se faire contrôler dans de telles circonstances, à Rome au printemps 1944. C''est une situation des plus dangereuses et je suis conscient de mon devoir de ne pas les laisser dans un pareil traquenard.

 

Ah, ah, dit l'âne Lucien, mon cher Mârco Valdo M.I., tu me rassures. Je n'aurais pas voulu qu'à cause de nous, l'opération soit manquée, alors que tout est fin prêt et que j'imagine que l'heure approche... Dis-moi, à quelle heure doit passer ce régiment ?

 

Normalement, il ne devrait pas tarder; généralement vers deux heures, deux heures un quart, on le voit arriver. Disons qu'il doit passer vers deux heures et demie au grand plus tard. C'est donc imminent. Tiens-toi prêt à t'enfuir à toutes jambes pour ne pas être pris dans l'explosion.

Mais avant d'aller plus loin et en attendant qu'ils arrivent, laisse-moi te faire quelques réflexions au sujet de cette histoire.

 

Oui, oui, Mârco Valdo M.I., c'est même une excellente idée, dit l'âne qui trépigne un peu en passant d'un pied à l'autre dans le sens anti-horaire, car il est un âne et donc, contrariant par nature et par principe. Je ne tiens plus, c'est angoissant.

 

Alors voilà, la toute première réflexion qui me vient à l'esprit et elle est d'importance, c'est que le récit que je te fais et celui qu'a écrit Roberto Bentivegna, c'est-à-dire celui qui , comme le raconte très exactement l'histoire, a mis le feu aux poudres. C'est un témoin de premier rang et même un témoin qui nous fait sentir de l'intérieur comment on vit une pareille action. C'est tout à fait exceptionnel. Parfois, tu peux lire des romans ou des récits qui racontent des aventures extraordinaires, mais il manque toujours ce je ne sais quoi qui fait toute la valeur de ce récit-ci. Comprends-moi bien. Souvent, on nous raconte des histoires où des attenteurs, appelons-les ainsi, font des actes d'un héroïsme surhumain, accomplissent des exploits physiques, mettent en jeu des actions d'une complexité incroyable pour mener à bien un attentat. Ici, c'est tout le contraire. Tout ou presque est banal. Tout se perd dans le décor quotidien, tout s'insère dans une journée quelconque.

 

Je comprends bien le cheminement de ta réflexion, dit l'âne Lucien. Quoique je ne vois pas ce que tu veux en tirer comme conclusion.

 

Tout simplement ceci, dit Mârco Valdo M.I.. Que les résistants, les partisans, les gappistes, les Banditen, les « terroristes » sont des héros au quotidien bien terne. Ce n'est pas des Hectors avec des armures vermeilles et des casques à plumes colorées. Le héros ici est très loin du Chevalier de la Table Ronde, très loin de Roland et sa Durandal, n'a rien d'un Mousquetaire du Roi ou d'un Sandokan. Le héros ici, un héros vrai, réel, qui d'ailleurs ne revendique à aucun moment ce statut, est un balayeur et son destrier est une poubelle et son arme est une pipe. Comme dit Magritte, ceci n'est pas une pipe, c'est un détonateur. Il sort d'un petit resto où il a dû se contenter du plat du jour et de la complicité du garçon pour avoir assez à manger. Il n'a pas un costume et encore, un smoking pour se battre, il n'a pas les poches remplies de gadgets, il n'a même pas de carte de crédit, il n'utilise pas une voiture de grand luxe et ne séduit pas toutes les demoiselles sur son passage et ne fait pas état d'une sexualité exacerbée. Les héros, les vrais héros, sont discrets et en plus, ce sont des amateurs.

 

C'est assez réaliste, finalement., dit l'âne en levant le front dans le vent.

 

Et encore ceci, les héros populaires, je veux dire ceux qui sont authentiquement issus du peuple, qui y sont, comme disait l'inénarrable président Mao, comme des poissons dans l'eau, ne sont pas les rouages d'une machine, ce sont des personnes comme toi et moi, avec leurs soucis quotidiens, avec leurs malaises, avec leurs angoisses, avec leurs joies, avec leurs petits et grands bonheurs, si ça tombe par exemple, ils peuvent très bien tomber amoureux ou être grands-parents, ou avoir mal au ventre, ou des hémorroïdes... Ce sont des héros banaux qui doivent compter avec leurs nerfs aussi. L'action telle qu'elle commence à se dérouler là n'a rien d'exaltant pour le spectateur, ni même pour l'acteur. Il s'agit essentiellement d'accomplir une certaine tâche.. Un peu comme aller livrer du ciment avec un petit chariot... Mais quelle tension intérieure... Assez parlé, on y va.

 

Le nouvel épisode

 

... nos nerfs étaient déjà tendus vers l'action imminente.

 

Les Allemands, par contre, justement ce jour-là, contrairement à leur proverbiale ponctualité, ne se faisaient pas voir. Le temps passait et les camarades qui auraient dû m'apporter les nouvelle et l'alerte ne se montraient pas. Passèrent ainsi 2 h 15, 2 h 20, 2 h 30, 2 h 45 : les Allemands n'arrivaient pas.

J'avais seulement trois cigarettes, je devais allumer la mèche avec une d'entre elles, mais pour être sûr que l'allumage soit efficace, j'avais placé le tabac dans une pipe.

Je cherchais à tromper le temps en déambulant vers le haut et vers le bas; j'étais préoccupé car ma permanence prolongée attirait le regard. Quelqu'un qui était déjà passé plusieurs fois devant moi, me dit d'un air moqueur : « Hé ! L'inspecteur arrive ! ».

J'étais là à ne rien faire; j'étais un balayeur qui à 3 heures de l'après-midi se tenait appuyé contre un mur avec son chariot arrêté au milieu de la rue, avec le balai à ses pieds, sans rien faire !

Je cherchai à me donner une contenance; je pris le balai et je commençai à balayer. C'était un balai de rue, dur et pesant, avec un long manche et des touffes rigides de branchettes à l'extrémité; je ne savais pas l'utiliser.

Je me sentais empoté, idiot, quand je le manœuvrais, ce balai; je pensai qu'il valait peut-être mieux arrêter, car mon incompétence et ma lourdeur pourraient me trahir.

Je posai à nouveau le balai à sa place, sur une sorte de tablette recourbée, placée à un des côtés du chariot. Je cherchai à nouveau à me donner une contenance, en sifflant.

 

Ho, ho, dit Lucien l'âne aux pieds noirs comme la truffe du Périgord, il doit avoir l'air un peu con là au milieu de la rue à ne rien faire depuis un long moment et ce n'est pas en sifflant tout seul au milieu d'une rue, déguisé en balayeur, que je passerais inaperçu. Ce n'est pas une bonne idée de siffler, c'est ce que font tous ceux qui veulent passer inaperçus. Tu parles, si ça va marcher. Et puis, si l'attente se prolonge encore, il va siffler tout le répertoire de Verdi, puis quoi... Puccini, peut-être. Il faut du souffle.

 

Évidemment, ça a l'air scabreux, dit Mârco Valdo M.I.. Mais voyons la suite...

 

Il y avait aussi un vieux soldat de la Croix-Rouge de garde au Palais Tittoni. Lui aussi m'observait, curieux, et lui aussi semblait vouloir entamer une conversation. Mais je ne pouvais pas, je ne pouvais pas parler avec lui, ni avec les deux jeunes filles qui, entretemps, s'étaient éloignées, ni avec les gens qui passaient, je ne pouvais pas.

Seulement quand je devrai les avertir de fuir , s'ils ne voulaient pas mourir.

Je voulais au moins qu'un camarade, un de ceux qui autour de la via Rasella attendaient les Allemands en même temps que moi, passe près de moi, m'adresse une phrase, un sourire.

Au contraire, j'étais seul, là, et je devais rester seul.

Ces gens, ce soleil, les autres, les autres camarades aussi, il n'y en avait pas et il ne pouvait pas en avoir; il y avait moi et mon chariot et la tolite dedans et les Allemands qui devaient venir et le signal que j'attendais. Puis, il y avait aussi le reste du monde, il y avait ma ville, il y avait les camarades en prison, il y avait la guerre qui faisait rage en Europe.

Puis, il y avait, il y avait certainement, des parties du monde où les gens étaient heureux et riaient et ne tuaient pas et ne craignaient pas d'être tués. Mais, pour moi, tout cela ne devait pas compter, n'existait même pas.

J'attendais les Allemands. Et le signal.

 

Mais...

Les Allemands n'arrivaient pas.

Je ne pouvais pas comprendre le pourquoi de se retard. Pendant des semaines, les Allemands étaient passés là ponctuellment; aujourd'hui, non.


Là, dit Lucien l'âne, j'ai une hypothèse, peut-être que les Allemands ont pris des précautions et changé d'itinéraire ou simplement, d'horaire. Ce sont là des mesures de sécurité normales. Ou alors, peut-être, nos amis sont -ils trahis... Non, ce n'est pas ça, car alors, ils seraient déjà arrêtés...

On verra bien, continuons le récit, dit Mârco Valdo M.I..

 

Mes camarades ne s'approchaient pas non plus; je restais seul, là, à attendre.

Il était déjà 3 h 15.

Dans une heure, une heure et demie maximum, il faudrait absolument renter car à 5 heures commençait le couvre-feu. D'autre part, l'arrivée manquée des Allemands était tellement impensable que nous ne l'avions pas prévue, et donc que nous n'avions pas de plan de retraite pour le cas où l'action ne pouvait s'accomplir.

Il n'était pas possible de reporter le chariot au dépôt, ni dans la cantine de Duilio. Cette pensée me tourmentait aussi en raison de l'effort et du risque inutile que cela aurait encore signifié. Par dessus tout, nous ne pourrions pas abandonner cet engin sans l'avoir rendu inoffensif. Je me rappelais que de nombreuses fois, nous avions risqué notre vie pour récupérer nos explosifs afin qu'ils ne constituent pas un danger pour les civils.

Ces pensées m'oppressaient, elles poussaient ma tension jusqu'à la peur.

Finalement, Pasquale Balsamo s'approcha, il me fit un clin d'œil. « Bien », dis-je, « nous y voilà ». J'allumai ma pipe.

Mais c'était une fausse alerte. Pasquale s'était trompé.

 

Si je compte bien, dit Lucien, ça fait presque une heure et demie qu'ils attendent, quasiment sans bouger dans des rues de Rome. C'est discret. Imagine que des policiers s'en rendent compte. C'est quand même bizarre des gens qui restent comme ça, sans rien faire dans une rue pendant des heures.... Ou pire encore, qui se mettent à siffler ou à faire les cent pas. Si au moins, ils s'attablaient à la terrasse d'un bistro, ou s'asseyaient sur banc, dans un parc avec un journal ou un livre ou avec une fiancée... Même seul, il suffit de faire semblant de dormir sur le banc...

 

Je sais, je sais, je pense bien que tu as raison, dit Mârco Valdo M.I.. Et je crois bien que eux aussi pensaient comme toi, mais voilà, comme il le dit, il était trop tard pour reculer... Peut-être que ça va quand même marcher cette affaire...

 

 

L'attente énervante pour moi ne l'était pas moins pour les autres.

Carla, qui avait sur le bras mon imperméable et dans son petit sac, un pistolet avec deux chargeurs de rechange, était restée longtemps devant le kiosque du Messaggero affectant un intérêt, qu'elle n'avait pas, pour les journaux qui y étaient exposés.

Peu de temps après qu'elle était là, deux policiers en civil, qui l'avaient remarquée, l'abordèrent. Ils lui demandèrent ses papiers. Elle n'en avait pas; elle avait un pistolet dans sa sacoche... S'ils l'avaient arrêtée, s'en était fini pour elle et toute l'action pouvait aller en l'air.

 

 


Photo William Leroy

 

 

Les deux agents, par chance, face à une belle fille, n'oublièrent pas leur donjuanisme méridional; leur ton resta vain, superficiel, joyeux. Carla chercha à jouer le jeu, elle fit semblant de le considérer comme des dragueurs importuns et elle continua à lire le journal exposé dans le kiosque. Les deux dirent encore quelques mots, puis ils la laissèrent tranquille.

 

Ouf, dit Lucien en soufflant comme une baleine. J'ai eu bien peur pour elle.

 

Attends la suite... Tu vas être servi..., dit Mârco Valdo M.I.. Je reprends, et essaie de ne pas trop m'interrompre.

 

Pasquale, qui entretemps était retourné à son poste et avait assisté à la scène, s'approcha du kiosque et lui bredouilla une moquerie. Carla crut que c'était le signal et se mit en route. Je la vis passer devant moi pour se rendre au coin de la via Rasella et de la via Quattro Fontane, où elle devait m'attendre.

Pour moi, ce fut le deuxième signal erroné.

J'allumai à nouveau ma pipe et j'attendis avec une angoisse renouvelée. Dans le fourneau de ma pipe, le tabac continuait à se consumer, mais les Allemands n'arrivaient pas.

Mon cœur battait fort, mais d'Allemands pas l'ombre d'un.

Carla s'arrêta à la via Quattro Fontane, devant la grille du palais Barberini. Les deux policiers l'avaient suivie et un d'eux s'approcha à nouveau, en lui demandant pourquoi elle portait un imperméable d'homme sur le bras; elle dit que c'était pour son fiancé, un officier qui se trouvait à ce moment au Cercle militaire du palais Barberini et avec lequel elle avait rendez-vous.

Puis, providentiellement, elle vit une amie de sa mère. Elle courut à sa rencontre et ainsi elle réussit à larguer le policier. Elle se mit à papoter avec la dame, qui n'en finissait jamais de parler et qui lui racontait tant d'inutiles faits ennuyeux de famille.

Les deux policiers restèrent un peu plus loin à l'observer.

Pasquale, entretemps, était retourné en bas, vers le Traforo. Il s'approcha de Fernando et de Raoul . Avec Fernando, il se mit à se disputer pour les fausses alertes et pour la confusion qui croissait entre nous simultanément au retard des Allemands. Raoul les fit taire sèchement et les invita à reprendre leurs postes avec calme.

Les minutes passaient.

Les Allemands n'arrivaient pas.

 

 

 

 

Calamandrei qui devait me donner le signal d'en bas, n'était pas encore visible pour moi. Je ne comprenais pas ce qui arrivait.

Carla était passée. Elle devait rejoindre le coin de la via Quattro Fontane avec la via Rasella quelques minutes avant l'arrivée des Allemands pour m'y attendre, me donner mon imperméable et m'accompagner comme escorte, vers la base.

« Bien », m'étais-je dit quand je l'avais vue, « Nous y voilà. Cette fois, nous y sommes. »

Mais les Allemands n'arrivaient pas, le tabac se consumait et j'éteignis à nouveau ma pipe.

Soudain, du bas, de la Via del Traforo, je vis surgir une patrouille. Je pensai que c'était la patrouille d'avant-garde. « Les voilà », me dis-je, « cette fois, c'est la bonne ». Ils remontaient la rue, ne chantaient pas, en rangs en un groupe non suivi du gros de la troupe.

Pour la troisième fois, j'avais allumé ma pipe.

Pour la troisième fois, je dus l'éteindre.

Le temps passait terrible, lentement; je suais et ma préoccupation se transformait en angoisse; mes nerfs étaient en train de lâcher.

À 3 h 45, Pasquale Balsamo passa de nouveau. Il passa lentement, tout près de moi, parlant à demi-bouche : « Si à 4 heures, ils ne sont pas arrivés, tu prends le chariot et nous partons ».

« Où ? », lui demandai-je avec un signe.

« Tu suivras un de nous », me dit-il et il s'éloigna.

 

(Suite au prochain épisode)

 

Ces Allemands quand même, ils doivent le faire exprès. Ce n'est pas possible et ces deux flics au cul de Carla. Quel cinéma !!!, dit Lucien l'âne tout énervé et se mordant la cuisse à qui mieux mieux. Ce sont les taons, les taons sont difficiles, conclut-il.

 

 

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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 23:26

Lucien, Lucien, dépêche-toi un peu. Viens ici, dit Mârco Valdo M.I.. J'ai tout juste le temps de te raconter une histoire car je dois partir ensuite.

 

Bonjour quand même, mon ami Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en se rapprochant de son interlocuteur. Je l'entends bien à ta voix que tu es pressé. Mais alors, dis-moi vite de quelle histoire il s'agit, car moi, je ne suis peut-être pas pressé, mais je suis impatient. C'est tout à ton honneur, puisque je suis impatient d'entendre ton histoire. Je meurs de curiosité, dis-moi, je t'en prie de quoi tu vas me causer.

 

Mais, bien sûr, Lucien que je vais te le dire. Et à l'instant, encore bien. Voilà, tu te souviens que nous avions vu monter en l'air une troupe de fascistes qui défilaient dans Rome en tenue de nécrophiles.

 

Oui, oui, dit l'âne tout guilleret, je me souviens très bien et je me souviens aussi que les gens étaient assez contents de cette action des partisans. Mais aussi, que les Allemands avaient finalement interdit aux fascistes italiens d'encore défiler ou se manifester dans Rome. Qu'on était le 10 mars et que vous aviez prévu une action un peu plus tard, le 23 mars à l'occasion de l'anniversaire de la création du Parti Fasciste au lei des deux actions simultanées prévues au départ. Tu vois ainsi que je t'ai écouté et que j'ai de la mémoire.

 

En effet, dit Mârco Valdo M.I.. C'est exact. J'avais même laissé entendre que l'attentat de la via Tomacelli était en quelque sorte une répétition générale avant la pièce principale : l'attentat de la via Rasella.

 

Tout à fait. J'avais bien saisi tout ça. Et je suppose, dit l'âne en faisant un sourire jusqu'à ses oreilles noires comme la poussière de diamant sur l'établi du tailleur, que c'est la suite au prochain épisode que tu m'annonçais que tu vas présenter maintenant.

 

C'est précisément ce que je compte faire. Te souviens-tu, mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., que le récit de notre gappiste était resté un peu sur un vide. Il s'agissait de revoir les plans de bataille, mais quel plan allait en surgir, quelle action... ? Personne ne le savait. Rappelle-toi aussi qu'on est le 10 ou le 11 mars. Il faut donc décider vite et tout préparer pour le 23 mars, une date significative. Une date anniversaire et que fait-on à un anniversaire ?

 

On mange du gâteau, on offre des cadeaux, que sais-je ?, dit Lucien l'âne en se grattant le crâne de son pied arrière droit en tournant la tête de ce côté. On chante une chanson... ?

 

Oui, on fait tout cela, mais souvent aussi, on ouvre une bonne bouteille de champagne... On fait sauter son bouchon... Et là, nos amis vont fêter cet anniversaire et faire sauter un fameux bouchon au nez des Allemands. Tu me diras que c'est un joli cadeau... et je n'en disconviendrai pas.

 

 




Malheureusement, les Allemands qui manquèrent de savoir vivre, n'ont pas vraiment apprécier la délicate attention qu'on leur avait réservée. Mais revenons à l'action qui se prépare, au plan qui s'élabore, aux matériels et aux hommes qui vont être engagés dans cette affaire. Car ce n'est pas un homme seul qui a opéré ce jour-là. C'est toute une équipe.

 

J'imagine, dit l'âne en opinant du chef, j'imagine que ce ne pouvait être une action individuelle.

 

Dans l'absolu, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., la chose était possible. Regarde un peu l'action de De Bosis qui s'en vint seul survoler Rome pour y jeter des feuillets incendiaires contre le régime de la Mâchoire impériale et idiote. Même lui, il n'a pas agi seul. Comment aurait-il pu réunir les fonds pour acquérir plusieurs avions successifs, pour les mettre au point, pour imprimer quatre cent mille tracts.... Il faut y ajouter les frais d'apprentissage de pilotage – ce n'est pas pour rien, les voyages en Angleterre, en Allemagne, en France... Bref, derrière tout ça, il y avait une organisation et des moyens financiers. Je disais donc, dans l'absolu, on peut très bien imaginer qu'un homme ou une femme se soit mis dans la tête de faire sauter une bombe quelque part... Il suffit somme toute de peu de choses... Et à la limite, comme De Bosis, une personne un peu Kamikaze et hop, c'est parti. D'ailleurs, tant qu'à périr en mer, De Bosis aurait tout aussi bien pu jeter soin avion sur le siège du Parti fasciste ou le bureau de Mussolini... À l'époque, on n'y avait sans doute pas encore pensé à jeter des avions sur des cibles.

 

Oui, oui, je t'entends bien, mon ami Mârco Valdo M.I.. Mais je t'en prie, reviens à notre histoire, sinon, moi, je suis perdu.

 

Je disais donc, dit Mârco Valdo M.I., que c'était toute une équipe qui a opéré ce jour-là. En somme, c'était monté comme un spectacle; il y avait une mise en scène et derrière celle-ci, il y avait des accessoiristes, des costumiers, des acteurs, un metteur en scène – deux mêmes : un metteur en scène romain, chargé du spectacle vu du côté des partisans et un metteur en scène allemand, chargé du spectacle du côté des SS. Le décor existait, puisqu'on jouait en extérieur. Encore fallait-il mettre au point la chorégraphie, distribué leur rôle aux acteurs, attribuer des places, des parcours à chacun... C'est assez complexe. En e qui concerne l'épisode de ce jour, il parlera surtout de la mise en scène... vue du côté des partisans. On a perdu le carnet de notes de l'officier SS , chargé de la mise en scène allemande et je pense qu'il est trop tard pour aller le leur demander.

 

Oui, je vois bien tout ça, dit l'âne en balançant sa queue avec véhémence. Mais enfin, présenter toute cette histoire comme un spectacle...

 

Ô, Lucien mon bon ami, n'as-tu pas connaissance de l'excellent ouvrage de Thomas de Quincey dont le titre va t'éclairer : « De l'assassinat considéré comme un des beaux arts. » Et puis, sans galéjer, la mise en place – tu vas le voir – d'un attentat impliquant quand même sur le terrain une douzaine d'exécutants nécessite une mise en scène fort précise. La comparaison n'est pas réfutable. D'ailleurs, je te laisse juge. Pour que tu situes bien l'affaire, je reprends quelques lignes avant.

 

 

Après cette affaire, les Allemands interdirent à leurs camarades romains de sortir seuls. Plus de manifestations publiques et dès lors, plus de réunion à l'Adriano le 23 mars.

Nos plans aussi, en conséquence, furent revus et nous décidâmes d'attaquer seulement les Allemands.

Après la vérification et l'approbation du commandement militaire, nous passâmes à la réalisation pratique de notre plan.

 

Un chariot d'immondices chargé de tolite serait placé à hauteur du palais Tittoni. La réalisation de cette première partie de l'attaque, qui était sans doute la plus importante, suscita parmi nous de vives discussions pour le choix du gappiste chargé de la mener à bien. Chacun de nous s'était offert et avait insisté pour que cette tâche lui soit confiée.

 

La décision fut renvoyée au commandement et Salinari désigna mon nom.

 

Salinari et Calamandrei, qui seraient présents à l'action et la dirigeraient personnellement, désignèrent aussi les autres camarades qui devaient effectuer la seconde partie de l'attaque, pas moins importante et pas moins risquée. Il s'agissait en fait de lancer des bombes sur les Allemands déjà touchés par l'explosion de mon chariot. Raoul Falcioni, Francesco Curreli et Silvio Serra furent choisis.

 

 


Giuseppe Garibaldi

 

 

 

Raoul Falcioni était un tassinaro (taxi) romain, qui s'était déjà distingué dans de nombreuses actions armées. Francesco Curreli était un Sarde, ex-berger, ex-maçon, ex-émigré antifasciste en Algérie, il avait fait la guerre d'Espagne dans les rangs garibaldiens et de la Résistance en France. C'était un homme merveilleux et modeste, sec et dur, simple et gentil comme savant l'être les Sardes. Silvio Serra était aussi sarde; très jeune – il avait 18 ou 19 ans – il faisait de la poésie. Il était sensible et cultivé; il mourut plus tard en combat près d'Alfonsine, comme fantassin de la division Cremona.

 

Les autres gappistes Pasquale Balsamo, Fernando Vitagliano et Guglielmo Blasi (qui nous trahira quelques jours plus tard), Carlo Salinari et Franco Calamandrei accompliraient diverses actions de coordination et de couverture.

 

L'engin à mettre dans le chariot d'immondices fut préparé, comme à l'habitude, par Giulio Cortini, sa femme, Laura Garroni, par Carla et moi. Le chariot fut volé par Raoul Falcioni dans un dépôt que le service de Propreté urbaine avait à côté du Colisée et il fut porté de nuit dans la cantine de Duilio Grigioni, via Marc'Aurelio. La tenue de balayeur nous fut donnée par un camarade du service de Propreté urbaine.

 

La tolite nous fut fournie, comme toutes les autres fois, par l'organisation du Centre Militaire qui, par ses contacts avec l'armée, avait plus de facilités que nous pour se fournir de l'explosif. Douze kilos de tolite furent mies dans une caissette de fer qui avait été préparée dans les ateliers de la Romana Gas. En même temps que l'explosif, on mit des morceaux de fer dans la caissette et celle-ci fut fermée avec un couvercle coulissant qui, en pratique, la fermait hermétiquement. Elle était amorcée par un détonateur à fulminate de mercure avec une mèche de 50 cm, qui durait les 50 secondes que nous avions calculées.

 

Les bombes qui devaient servir à l'équipe qui mènerait la seconde attaque contre la colonne allemande étaient des obus de mortier Brixia fournis par les officiers du Centre Militaire et transformés en bombes à main.

 

Le 23 mars était une magnifique journée. Le soleil resplendissait quand nous mîmes au point les dernières dispositions et les ultimes éléments pour mener l'attaque.

 

Midi sonna ; avec Carla, j'allai manger à la brasserie Dreher sur la piazza Santi Apostoli, une vieille noble place parmi les plus belles de Rome. Un serveur, qui nous connaissait, un camarade, nous fournissait une repas;à prix fixe qui pour quelques lires arrivait à remplir la panse surtout parce que noter camarade remplissait plusieurs fois nos assiettes et faisait payer un seul repas. Nous étions toujours affamés car en plus de la difficulté, commune à tous, de trouver à manger, nous n'avions pas d'argent à suffisance. Ce jour-là, à cette heure-là, la brasserie était déserte. À peine mangé, nous sortîmes en vitesse. Sur la place, nous rencontrâmes « Paolo », le commandant militaire de la zone VIII, qui nous salua. Nous nous éloignâmes vers la via Marc'Aurelio, où je devais me déguiser et prendre le chariot-bombe que je pousserais jusqu'à la via Rasella.

 

Je me changeai rapidement dans la cantine de Duilio. J'endossai sur mes habits une grosse chemise de toile écrue bleu sombre. Je m'étais mis en dessous une paire de vieux pantalons et de vieilles chaussures vernies, très abîmées, lacées avec une ficelle rouge. J'enfonçai sur ma tête une casquette à visière noire. Les nettoyeurs, alors, portaient une casquette de tissu bleu, semblable à celle gris-vert des soldats de la première guerre mondiale.

 

Nous soulevâmes précautionneusement le chariot, avec l'engin déjà prêt, et nous le transportâmes par les escaliers qui conduisaient de la cantine au rez-de-chaussée. Je saluai les camarades et je partis.

 

Au dernier moment, autour de la caissette de fer contenant les douze kilos de tolite, nous avions ajouté six kilos en vrac qui nous avaient été passés. Le tout avait été recouvert d'un peu d'immondices. Dans le chariot, un morceau de bois, qui montait du fond par l'ouverture, servait de support à la mèche enroulée tout autour comme une branche sèche.

 

Le chariot brinquebalait sur les rues et sur le pavé. Je m'en allai vers le Colisée.

 

Il pouvait m'arriver, entre autres, et on m'avait mis en garde, que les balayeurs des zones que je traverserais, ne me connaissant pas, me posent des questions embarrassantes. De même, les inspecteurs du service de Nettoyage pourraient m'arrêter pour contrôler les raisons de mon déplacement. En fait, chaque balayeur avait un rayon bien précis et les inspecteurs connaissaient personnellement et contrôlaient les travailleurs de leur rayon. J'avais préparé une réponse : « On m'a demandé d'aller chercher du ciment et je vais le chercher; je me fais quelques lires. »

 

Le chariot était fort pesant. Il était en métal avec un double bidon rectangulaire. La tolite était placée dans le bidon arrière. J'avais chaud sous la tunique bleue; je suais d'émotion et de fatigue.

 

 


À peine m'engageai-je sur la palace du Colisée que je tombai sur une amie. Je tournai la tête. Je suis certain qu'elle ne pensa même pas un instant que sous ce travestissement, ce pouvait être moi. Je continuai à marcher, à pousser ce fatigant engin. Raoul Falcioni m'escortait de loin. Je traversai la via del Impero et par le forum Trajan et la via de Tre Cannelle, je grimpai vers le Quirinale. En moi-même, je me disais, que nous aurions pu utiliser un chariot avec un seul bidon. Il aurait fatigué moins. Quel besoin, y avait-il d'un second bidon ?

 

Combien de montées, il y a Rome ! Et ces montées, que j'étais habitué à faire d'une traite sans effort à bicyclette, dans cette tension, dans cette occasion, dans cette première chaleur de l'été, me pesaient comme un effort surhumain. Ensuite, il y avait les pavés, les sampietrini, qui faisaient plus belle ma ville que l'asphalte anonyme, mais qui rendaient incertain et plus fatigant le cheminement du véhicule que je poussais devant moi.

Au Quirinale, deux balayeurs m'adressèrent la parole.

« Eh ! Mais que fais-tu par ici ? »

« Qu'est-ce que ça peux te faire ? » , répondis-je, « je transporte du ciment ».

Ils se mirent à rire.

« Laisse tomber, fais-nous voir les jambons ! » Ils s'étaient approchés. En se moquant, ils tentèrent de soulever le couvercle d'un des bidons, convaincus que je faisais du marché noir. Je les engueulai, qu'ils s'occupent de leurs oignons. Ils recommencèrent à rire et me laissèrent aller. Raoul s'est rapidement approché, mais quand il vit que tout était résolu, il s'éloigna à nouveau. J'entrai dans la via del Quirinale; j'étais sur le point d'arriver à destination.

 

La descente de la via Quattro Fontane me fatigua plus que les montées que j'avais affrontées. Le chariot avait envie de se mettre à courir et je devais le retenir pour ne pas le laisser s'enfuir. J'abordai le tournant entre la via Quattro Fontane et la via Rasella à allure réduite et je réussis à freiner, devant le palazzo Tittoni, avec les pieds du chariot.

 

Je plaçai le chariot pas contre le mur, mais vers le centre de la rue, de sorte que la colonne allemande fut contrainte à faire un coude autour de celui-ci, et j'attendis. Il était 2 heures de l'après-midi. En générale, les nazis arrivaient vers 2 h. 15.

 

Là en bas et dans les rues adjacentes, les camarades avaient disposé leur formation.

 

Tandis que je m'éloignais de la cantine de Duilio avec man chariot brinqueballant, Giulio et sa femme étaient retournés mettre un peu d'ordre. Leur tâche était accomplie. Je les reverrai une heure après l'action au rendez-vous que nous avions fixé Place Vittorio. Raoul Falcioni me suivait à peu de distance , tandis que Carla se dirigeait vers le Colisée où elle devrait rencontrer Guglielmo Blasi.

Un peu plus loin, Guglielmo et Carla me suivirent. Au Forum Trajan, ils prirent une route différente de la mienne et ils se dirigèrent, chacun pour son compte, vers le Triton par la via della Pilotta et La Fontaine de Trevi.

 

Raoul me suivit jusqu'au moment où j'eus placé le chariot devant le palazzo Tittoni, puis il descendit la via Rasella et se posta à l'entrée du Traforo avec Fernando Vitagliano et Pasquale Balsamo.

 

Silvio Serra attendait plus loin, au coin du palazzo de Propaganda Fide, entre la via Condotti et la place d'Espagne. Sa tâche était de voir arriver en premier les Allemands qui viendraient pas la via del Babuino et de rejoindre Raoul et Pasquale au Traforo. Ce mouvement serait le premier signal de l'arrivée de l'ennemi.

 

Francesco Curreli se trouvait par contre au coin du Triton et de la via del Traforo, là où la route s'élargit en un espace. À l'autre coin, sous le palazzo del Messaggero, se trouvait Pasquale Balsamo, qui entretemps avait abandonné Raoul et Silvio.

 

Le passage de Silvio devait aussi rappeler Curreli de se joindre à Raoul et le même Silvio à l'entrée du Traforo. De là, ils remonteraient par la via dei Giardini, qui flanquait le Quirinale, jusqu'à la via del Boccaccio, d'où ils conduiraient la seconde partie de l'attaque.

 

Carla attendait, devant l'entrée du Messaggero, que Pasquale l'avertisse du passage de Silvio.

Calamandrei et Salinari étaient postés par contre dans la via del Traforo : Cola au coin de la via Rasella et Spartaco à l'angle de la via del Lavatore.

 

A deux heures pile, notre dispositif était prêt à fonctionner. L'attente commençait que nous prévoyions brève et nos nerfs étaient déjà tendus par l'action imminente.

 

(Suite au prochain épisode)

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5 septembre 2008 5 05 /09 /septembre /2008 00:14

« Je suis ému et tranquille. Insatisfait et curieux, fragile. Destructible et invincible à la fois. Je pige un peu. À ma mesure. J'ai approché la liberté. Je l'ai même effleurée une ou deux fois., du bout des doigts. Je sais plus bien quand. Et c'est déjà pas mal pour une vie d'homme debout. »...

 

 

Quoi, qu'est-ce que tu racontes ? Tu as déjà commencé avant que je n'arrive ?, dit l'âne Lucien un peu désemparé, tout défait, les oreilles basses, le regard glissant sous les paupières aux longs cils comme des cols de cygnes noirs, les pieds écartés, les jambes un peu raides, la queue qui balance doucement. À qui tu parles ainsi ? De quoi tu parles ? Es-tu devenu le roi du soliloque ou quoi ?...

 

Oh, ho, dit Mârco Valdo M.I., mon bon ami Lucien, calme-toi. Je répétais en t'attendant. Car vois-tu, ces mots que je lançais en l'air comme çà et bien, ces mots-là précisément, sont des mots d'un livre d'un de mes amis, précisément celui qui m'a si gentiment conseillé de faire un blog. Tu sais bien, mon ami Vincent De Raeve.

 


 

 

Oui, oui, je me souviens très bien de lui, bien que personnellement, je ne l'ai jamais rencontré. Mais bien sûr, je sais qui c'est. C'est un ami et ça, ça compte. Je veux dire un de tes amis, mais comme tu sais, chez nous les ânes, les amis des amis sont des amis. C'est pour ça que je le considère d'ores et déjà comme un ami. Je ne sais d'ailleurs pas si ça lui fera plaisir d'avoir un âne comme ami... Mais les amis on les choisit et voilà, moi, je l'ai choisi.

 

Ah, Lucien mon cher ami, qu'as-tu dit là ? Ohlala, je ne peux pas m'en empêcher... Chaque fois que j'entends cette ritournelle sur les amis de mes amis... Je ne peux m'empêcher de penser à cette autre ritournelle plus prophylactique et qui concerne les amies, cette fois.

 

Et quelle est cette ritournelle, dit l'âne Lucien en faisant des yeux grands comme des héliotropes, cette sentence à propos des amies prophylactiques ? Car je vois bien que tu hésites à la dire...

 

Si tu insistes et bien voilà, c'est : Les amibes de mes amies sont mes amibes.

 

Ô, mais c'est une excellente sentence prophylactique que celle-là. Elle est porteuse d'une vérité des plus essentielles, dont il convient de se souvenir aux moments opportuns. Je l'adopte illico., dit l'âne en souriant de toutes ses dents blanches comme la cuisse de la Vénus de Milo. Mais tu me parlais de notre ami, dès lors, Vincent et tu évoquais cette phrase...

 

D'accord, j'y reviens. Dit Mârco Valdo M.I.. « Une vie d'homme debout », ce sont les derniers mots de son livre. Lis-la bien cette phrase, c'est la dernière de son livre. C'est tout Vincent, ça ! Fragile, taiseux, presque muet. Là, à ce moment-là où il écrivait cette phrase, il entrait en hominisation. Je sais, je sais, je vois ton œil qui s'agrandit encore. Je parle avec des mots bizarres...

 

Pour ça, oui. Dit l'âne en grattant le sol de son sabot noir et brillant comme le copal. C'est surtout cette histoire d'hominisation...

 

Écoute, mon ami Lucien, je suis désolé, mais ce mot est venu tout seul. C'est un mot qui a vu le jour dans le langage des philosophes et spécialement, chez Teilhard de Chardin, un théologien catholique, qui y voyait le processus de différenciation de l'homme par rapport aux autres primates. D'accord, c'est curieux comme démarche pour un théologien catholique, car c'est absolument contradictoire de ce que raconte la Bible. Juste deux mots à ce sujet : si l'histoire de la Genèse est exacte et même, symboliquement exacte, l'homme est homme dès le départ, rien que l'existence d'une âme et d'une relation particulière à un Dieu (homme créé à son image; où alors, quid de l'orang-outang ou du gorille ? Comme au départ, l'homme n'en était pas ou seulement peu différencié, ce Dieu serait-il aussi à l'image de l'orang-outan ou du gorille) exclurait toute confusion avec les primates et on ne saurait ranger l'homme, même au départ, dans un genre « primate » dont il se différencierait progressivement. Donc, le bon Teilhard était évolutionniste et voyait bien l'existence de liens de l'homme avec la nature et les autres espèces animales. Mais ce qui m'intéresse moi dans l'idée d'hominisation, ce sont les implications qu'elle suppose pour le futur : l'homme est en train de se faire, l'homme est devant nous, c'est un processus évolutif, l'homme deviendra homme par exemple quand il aura supprimé l'exploitation, la misère, la guerre...Pour l'instant, il est assez peu homme et assez barbare; il peut créer, sans doute aussi collectivement, son destin d'homme. Cette vision téléologique de l'homme me plaît assez. Elle me semble donner un sens à l'histoire de l'homme dans la nature.

 

Halte, Mârco Valdo M.I., tu t'emballes. , dit l'âne Lucien en ruant un petit coup à droite pour renforcer son propos. Halte! Tu étais en train de parler de ton ami Vincent et voilà que tu philosophes et que tu te lances dans la téléologie. Kesaco, ce machin-là ? Reprends sans plus tarder ton récit.

 

Je disais donc, dit Mârco Valdo M.I., que ce que je soliloquais au début était la dernière phrase du livre de Vincent sur l'usine. Avant de parler de ce que je voulais te dire, tout de suite, là, à l'instant, mon cher ami Lucien, toi qui viens de si loin dans le temps et qui en as entendu tellement, quelques autres phrases de Vincent, histoire de tâter le climat du livre, sans plus. Je te les livre à la queue leu leu, sans commentaires particuliers :

Endoctrinement :

« Nous sommes là, à moitié endormis, laissant passer ces énormités, cette doctrine qui va modifier notre futur et nous contraindre à des cadences accélérées... »

 

Depuis le temps qu'ils augmentent les cadences, on aurait dû atteindre la vitesse de la lumière, dit l'âne en secouant sa crinière noire comme ses sabots. Il doit y avoir un truc qui fonctionne pas quelque part. Mon avis d'âne, c'est que ça doit résister la matière...

 

Je reprends :

« Comment ça marche une usine ? Ça consomme quoi un ouvrier , comme carburant ? Ça tient le coup comment ? La réponse est la peur. »

Et il y a de quoi avoir peur :

« Ce jour-là, il était seul et ses habits se sont fait happer par une vis sans fin. Qui tourne très lentement. Il a dû la voir venir, sa mort. »

Ou encore :

« Plus que quinze ans avant la pension. Putain, faut pas demander où ils en sont, ceux qui disent ce genre de choses ».

« Ses collègues cherchaient son bras dans l'atelier. Dans l'espoir qu'on puisse lui recoudre. Ils cherchaient une partie d'homme. Entre les machines. »

« L'ambiance de travail est merdique, le bruit et l'odeur fade du chocolat... »

 

Dis-donc, Mârco Valdo M.I., c'est joyeux le monde vu comme ça. Il y a vraiment comme un vent de folie dans votre race. Je commence à comprendre ce que tu veux dire en parlant de l'hominisation de l'homme.

 

Je vois que de lire Vincent te fait penser, je continue :

«  Le bruit, ça vous taraude la tête, ça s'inscrit en vous, ça détruit parce que l'on ne peut rien faire contre. »;

puis,

« Nos sociétés prennent une direction étrange. Dans notre tonitruant silence. »

Un peu de bon sens :

« L'entreprise pour laquelle je bosse a distribué trente-huit millions d'euros à ses actionnaires l'année dernière. Et je pratique l'absentéisme. Qui vole qui ? »

et puis :

« Je ne trouve pas grand monde qui pense comme moi ».

 

Dis-lui à ton ami Vincent, à notre ami Vincent, dis-lui, Mârco Valdo M.I., je t'en prie, que nous les ânes, on pense assez comme lui. Il en sera peut-être bien content.

 

Oh, dit Mârco Valdo M.I., Vincent sera certainement très content de savoir que les ânes pensent comme lui; venant de toi, tu sais, c'est un compliment de penser comme un âne, mon bon Lucien. On continue si tu veux bien; phrase suivante :

« Quelle est cette force étrange qui nous pousse à accepter l'inacceptable, à vivre l'invivable... »

« La barrière est claire pour moi aussi. Je sais qui je suis et ce que je viens chercher ici. La paye et basta. Je ne fraye ni ne pactise. C'est basique, c'est instinctif. »

« Le bal des faux culs est ouvert. De futurs petits chefs. À fond dans la danse. » « J'écris ça au réfectoire, seul. Je sens les vibrations des machines. J'ai même pas faim. Plus faim. Il est deux heures du matin. »

« C'est statistique tout bêtement. J'ai lu que les cadres vient en moyenne sept ans de plus que les ouvriers. Sept ans, ce n'est as anodin, bon Dieu. Et tout cela pourquoi ? » « Malgré tout ça, on rame. »

"Ici, le vrai travail, c'est de nous rendre moutons, soumis. »

« Donc, plus on occupe un poste élevé dans la hiérarchie, moins on a de responsabilités ! Le blessé avec qui j'ai parlé n'avait pas le même point de vue. Ça ne m'étonne pas beaucoup. »

Tu vois maintenant de quoi il cause Vincent dans son livre.

 


 

 

Oui, dit l'âne en relevant la tête qu'il tenait penchée pour mieux écouter, je comprends assez bien ce qu'il pense. Je ne peux que le suivre. Je n'ai pas de conseil à lui donner. Que dit-il encore, s'il te plaît, j'ai vraiment envie d'en savoir un peu plus à propos de ton ami et de son livre.

 

Je vais t'en dire encore de ses phrases, mais pour ce qui est d'en savoir vraiment plus, tu pourrais aller voir la pièce de théâtre que deux ou trois de ses amis ont créée à partir de ce livre.

 

8h pour apprendre

mon métier

16800 a gamberger

SPECTACLE TRAGICO

ROCK & BROLESQUE

D’après « L’usine » de Vincent De Raeve

Aux éditions « couleur livre ».

ADAPTATION : Stéphane Dethier et

Jean-Philippe Wertelaers

MUSIQUE ORIGINALE : John Pittellioen

ARRANGEMENTS : J. Pittellioen/S. Dethier

« Working class hero » ( John Lennon)

«I’m the Walrus » ( Lennon – Mc Cartney)

« Le conditionnel de variété » ( Léo Ferré)

 

Voilà onze ans, j’ai commencé à travailler

dans une usine. J’emballe depuis des piles de

papiers.

Le produit sort de la machine, je vérifie sa

conformité.

Je pose dessus un plastique.

Puis un « top » en bois compressé.

Je scotche les quatre coins.

Colle une étiquette avec un code-barre.

La mets sur la zone d’emballage avec un

transpalette.

Puis j’attends la suivante.

J’en ai emballé cent mille.

Huit heures pour apprendre mon métier et

seize mille huit cent à gamberger.

(Assis sur un corn-flakes,

j’attends que le «vent» vienne….)

 

Je reviens, dit Mârco Valdo M.I., à ces phrases de Vincent que je t'ai promises :

« En fait, je crois qu'on est gênés, rabaissés par la pointeuse, cette saloperie de boîte en plastique blanc. Elle nous tient. Elle nous ramène à noter condition de semi-humains. »

« Séquence suivante, un délégué nous explique qu'il n'y avait pas d'alternative. C'était ça ou la fermeture. Les mêmes mots que la direction. Il est un peu gêné quand même, ça s'entend. »

« J'étais doué. J'ai jeté l'éponge, dégoûté, un soir. »

« Depuis, j'ai appris à moins vouloir le pouvoir. »

« Se rouler une clope, juste le tabac qu'il faut, pas trop serrée, une main experte (ou deux), et boire un café, bien serré. ... parler de tout et de rien. Surtout de rien. »

« Donc il faut se dissimuler pour lire. Un œil pour le livre, un œil pour le contremaître. »

« Nous avons assimilé la norme. Nous la maintenons en vie. Nous la renforçons. »

« C'est qui les méchants alors ? »

« Les solutions techniques pour adapter les machines aux humains existent »

« Cette disposition des lieux conduit au respect de la hiérarchie. Ce n'est pas un hasard. »

« On fait un boulot tellement con... »

 » Je ne cherche pas de promotion. J'observe, je lis, j'écris. »

« Que faire avec des mecs pareils qui encouragent le système ? »

« Suis-je seul à voir les choses comme ça ? »

« Du moment que l'on reste à notre place, les yeux au sol, à faire semblant, sans se poser trop de questions. Des veaux. »

« Pour qui je me prends ? Je suis intolérant ? Oui. Je suis en colère contre votre connerie. Je ne m'excuse pas... »

 


 

 

Quelle colère, dit l'âne Lucien en tirant ses oreilles vers l'arrière, bien aplaties sur le crâne, pour imiter la colère. Je le comprends. Moi non plus, je n'aurais jamais pu; moi aussi, je suis intolérant... »

 

Et puis, dit Mârco Valdo M.I., il est passé de l'autre côté du pont, de l'autre côté du mur. Vincent s'est échappé. Il commence à revivre.

« J'ai envie de faire un jardin qui me ressemble. Je commence à aimer la vie. »

Après tant d'années de STO, ça se comprend.

« Putain quel bonheur. Une grève. »

« Quand il y a du soleil dehors, on le sait. Parce qu'il y a un petit trou dans le toit de l'atelier. »

« En faire un peu plus, si l'autre est malade. »

« Et si je dois m'emmerder trente-huit heures par semaine, c'est qu'il y a un problème. Dont acte. »

 

 

 

 

 

 

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3 septembre 2008 3 03 /09 /septembre /2008 23:20

Dis, Mârco Valdo M.I., tu n'en as pas marre de me raconter des histoires ? Je me dis parfois, dit Lucien l'âne qui parle et qui réfléchit, que tu dois me trouver bien exigeant quand je réclame une canzone ou un poème ou encore, quand je suis impatient de connaître la suite d'un récit.


Non, dit Mârco Valdo M.I., je n'en ai pas marre, bien au contraire. Je commence seulement à comprendre comment faire, trouver le rythme aussi. Au début, c'était bien plus difficile qu'à présent. Tu vois, Lucien mon ami, quand j'ai commencé à faire ce blog, j'étais seul et je n'avais personne à qui causer et puis, tu es venu et tu me tiens compagnie. En plus, tu me questionnes et parfois même, tu me soulages un peu en prenant le relais et en me racontant à ton tour l'une ou l'autre chose. Tiens, je vais te chanter une petite chanson appropriée, si tu la connais, tu pourras m'accompagner. Je commence et si tu connais, tu m'arrêtes et nous reprenons au début ensemble. Qu'en penses-tu ?


Oh, dit Lucien l'âne aux pieds d'Hermès et à la voix de Caruso, quelle belle idée... Commence toujours, on va bien voir...


Alors, dit Mârco Valdo M.I. un peu intimidé, j'y vais... Avoir un bon copain...


Stop, je connais. On reprend ensemble, dit l'âne tout enthousiasmé.


Lucien l'âne chanteur et Mârco Valdo M.I. chantent en chœur :


Avoir un bon copain
Voilà ce qu'il y a de meilleur au monde
Oui, car, un bon copain
C'est plus fidèle qu'une blonde
Unis main dans la main
A chaque seconde
On rit de ses chagrins
Quand on possède un bon copain.


Tu penses, si on la connaît, dit l'âne en se redressant du col tout fier. Nous les ânes, on la connaît tous, cette chanson, depuis que Tonton Georges nous l'a chantée. Dommage aussi que tu sois pas musicien, on aurait fait un duo... Tu aurais joué d'un instrument et moi, j'aurais chanté. On aurait eu un succès, je te dis pas. L'âne chantant...


Bon, d'accord, dit Mârco Valdo M.I.. Mon ami Lucien l'âne chantant comme Caruso au pied du Vésuve et même en l'escaladant, tu aurais été certainement une grande vedette, mais voilà... Ce n'est pas le cas. Tout simplement, car je ne joue d'aucun instrument. Redescends sur terre si tu veux bien. C'est la place des ânes et rassure-toi, c'est la mienne aussi. Et j'ai bien l'intention de te raconter l'histoire du jour et je peux même te prédire qu'il y aura au moins deux épisodes, si pas plus.


Oh, oh, voilà qui me plaît bien. J'aime les histoires à rallonge. Et tu vas me parler de qui ? De quoi ?


Ah, Lucien mon ami, je te retrouve. Je suis content de t'annoncer que c'est une histoire d'Achtung Banditen ! Et mieux, elle se passe à Rome, dans la rue, au grand air. Ça nous changera de cet irrespirable des prisons. Tu te souviens que nous avons déjà assisté au bombardement de Rome, avec la panique à l'hôpital, que nous avons assisté en direct à la chute de la Mâchoire et à la liquidation du dictateur, puis à l'effondrement du fascisme.

 


 

 

Oui, oui, dit Lucien l'âne à la mémoire d'âne qui est bien plus longue et efficace que celle de feu Bosse-de-Nage. Je me souviens bien de tout ça. Et que va-t-il encore ce passer dans ce nouvel épisode.

D'abord, dit Mârco Valdo M.I., il est toujours raconté par le même narrateur, qui comme tu le sais peut-être s'appelle de son vrai nom Rosario Bentivegna. Ensuite, il s'agit du cœur-même de l'histoire ou en tout cas, d'un moment très fort de l'histoire, un événement qui a marqué et marque encore l'histoire italienne et de façon plus large, toutes les résistances aux envahisseurs. Il s'agit en quelque sorte du récit en direct – comme si tu y étais – par un des protagonistes, de l'attentat de la via Rasella au cours duquel un petit groupe de gappistes (c'est comme ça que s'appelaient les résistants à Rome) va attaquer victorieusement un détachement allemand armé qui défilait en plein jour, à Rome, soi-disant ville ouverte. De surcroît, il s'agissait d'un régiment S.S. Autant te dire que l'affaire a fait du bruit : au propre comme au sale, ... je veux dire au figuré. Tant l'attentat lui-même que la réaction des nazis.


Alors, dis l'âne en se couchant confortablement sur l'herbe, tu commences....



Avant de commencer le récit proprement dit, dit Mârco Valdo M.I., je situe les divers éléments. D'une part, je veux liquider immédiatement une partie importante d'un débat qui dure depuis lors et qui est relancé périodiquement par certaines gens que personnellement je n'apprécie guère. C'est la question de la place de la résistance face à un envahisseur ou face à un régime qui impose des choses, des lois, des manières, des attitudes, des règles...auxquelles tout homme se doit de résister. Dans le cas présent – et je me limiterai à cet aspect de la question, il s'agit strictement de résistance à un envahisseur. Je prétends qu'il est légitime de se servir de toutes les armes dont on peut disposer pour attaquer, frapper, détruire, chasser... le dit-envahisseur et cela par tous les moyens. En clair, il n'y a pas de limites aux actes de résistance et dans cette lutte à mort, on ne saurait reprocher à des femmes et des hommes de la résistance d'avoir fait ce que leur conscience leur commande de faire, y compris tuer les envahisseurs, leurs alliés, leurs collaborateurs et même, leurs représentants. Je prétends aussi que tout acte de l'envahisseur ou de ses alliés intérieurs est par principe irrecevable, a fortiori, les représailles contre une population civile et seuls peuvent en être tenus pour responsable, ceux qui exercent les représailles. Le débat que je vise, vois-tu, mon ami Lucien, c'est que certains trouvent comme argument pour empêcher tout acte de résistance, le danger de représailles. C'est évidemment aberrant. L'envahisseur... ayant par nature déjà commis un acte de force inacceptable – tout simplement en envahissant, est responsable de tout ce qui peut s'en suivre. Les actes de résistance, qui s'en prennent à l'envahisseur ou à ceux qui collaborent avec lui, relèvent de la légitime défense. Il en va de même, comme tu l'as bien perçu, quand on combat un régime ou un système qui opprime les hommes, qui les exploite...



Oui, jusque là, j'ai suivi, dit Lucien l'âne, toujours étalé de son long en grignotant quelques chardons...


Une dernière remarque avant le récit, dit Mârco Valdo M.I., pour ce qui est du récit, il comporte non pas un, mais deux attentats. Le premier, celui de la via Tomacelli peut-être considéré comme une préparation de celui qui va suivre de la via Rasella. Cette fois-ci, on y va.





Répétition et prélude via Tomacelli.




La via Rasella est une rue étroite qui grimpe, parallèle au Triton, au centre de Rome, vers la via Barberini. C'était alors une rue peu passante et, dans le haut, sans commerces et avec peu de porches.

Ce fut dans cette via Rasella que nous menâmes à terme la plus importante action de guerre que les partisans ont menée à Rome, sans doute une des plus importantes d'Europe.

Nous avions remarqué, dans les mois précédents, que la ville était régulièrement traversée par un détachement de nazis en uniformes de la police nazie.

Ce détachement arrivait du Flaminio, passait par la via du Babuino, par la place d'Espagne, par les endroits les plus beaux de noter ville. Il traversait le Triton et par la via Rasella, se dirigeait vers le Viminale et la via Tasso.

Il était composé de cent soixante hommes, avec leurs casques d'acier et leurs pistolets-mitrailleurs sur le ventre; une patrouille d'avant-garde le précédait et il était suivi d'une charrette tirée par un mulet sur laquelle était placée une mitrailleuse lourde. Mario Fiorentini les vit défiler, un jour de février quand j'étais encore à Centocelle et il pensa immédiatement à les attaquer. Carlo Salinari, avec l'accord des commandants supérieurs, y compris Giorgio Amendola, approuva l'initiative et divers plans pour diverses circonstances furent dès lors élaborés.

Le premier projet prévoyait que l'attaque contre le détachement nazi ait lieu via Quattro Fontane, avec la retraite des partisans par la via dei Giardini. Le lieu de l'affrontement aurait été sur la via Quattro Fontane, entre les débouchés de la via Rasella et de la via dei Giardini, tandis que le gros de la colonne était encore engagé dans la via Rasella.

L'exécution d'un tel plan devait être confiée à Mario Fiorentini, Fernando Vitagliano et et Franco Di Lernia qui, armés chacun d'une grosse « bombe à main » d'un kilo de TNT, postés derrière le coin de la via Quattro Fontane, affronteraient la tête de la colonne, lançant sur eux leurs bombes et fuyant ensuite dans les deux sens par la via Quattro Fontane ou par la via dei Giardini.

L'action sous cette forme apparaissait assez risquée et l'effet, même important, n'aurait cependant pas été très remarquable. D'un autre côté, il y avait une préoccupation : comme je l'ai dit, la colonne était précédée et suivie par une patrouille d'avant-garde et une patrouille d'arrière-garde. Attaquer la patrouille d'avant-garde, composée de peu d'hommes, aurait donné un résultat plutôt modeste. Attaquer le gros de la troupe juste après aurait pu coincer les partisans entre deux feux. Attaquer en même temps la patrouille et le détachement était une chose pas facile à réaliser. Il convenait, donc, d'étudier un plan plus élaboré et plus détaillé qui permettrait entre autres d'embouteiller tout le détachement dans le resserrement de la Via Rasella de façon à pouvoir pratiquement le détruire.

Mario Fiorentini était déjà prêt, avec les siens, à attaquer, mais la colonne ne passa plus pendant quelques jours par ce chemin. D'autre part, Salinari communiqua à « Giovanni » que le Commandement avait décidé de faire une grande bataille dans la via Rasella.

On mit donc au point un second plan, qui se déroulerait via Rasella avec diverses directions d'attaque. Deux couples (Borghesi et Maria Musu, Mario Fiorentini et Lucia) feraient exploser deux engins le long de la colonne en marche; immédiatement après les explosions, une équipe attaquerait la colonne du haut et l'autre, du bas.

Dans ces plans, préparés quelques semaines avant le 23 mars, ma participation n'était pas prévue pour cette attaque, car j'étais encore occupé à Centocelle.

Mario Fiorentini s'était battu pour que l'attaque se passe via Quattro Fontane, car, en fait, il pouvait être reconnu via Rasella, car il fréquentait sa cousine qui habitait là et la maison d'un vieux camarade ouvrier de la Breda qu'il connaissait était justement devant le Palais Tittoni.

Entretemps, la colonne recommença à parcourir la via Rasella et Salinari avertit qu'il fallait préparer l'action pour le 23 mars, en même temps qu'une attaque au Théâtre Adriano contre les fascistes qui devaient se réunir là pour célébrer l'anniversaire de la fondation de leur parti.

Entretemps, moi, j'avais quitté , au début de mars,mes camarades de Centocelle et j'étais rentré dans les rangs des GAP, qui dans l'intervalle s'étaient unifiés.

Un jour, Mario Fiorentini et Lucia nous invitèrent Carla et moi à manger quelque chose dans un bistrot au coin de la via del Lavatore qui de l'autre côté de la via Traforo, joint la via Rasella. Tandis que nous mangions, il me fit voir par la porte du bistrot les Allemands qui passaient. Ils chantaient. Les chansons, leurs voix, leurs pas cadencés, l'orgueil nazi, leur démarche solennelle d'occupants écrasants, suscitaient à quiconque passait par là un frisson de peur.

« Il faut les frapper, ceux-là », dis-je à Mario. Il sourit. Il avait son air sournois de rire; avec ses yeux serrés, il s'humectait les lèvres avec la langue et renversait un peu la tête en arrière. « C'est pour cela que nous sommes ici », me dit-il. « Toi, comment ferais-tu ? ».

Nous commençâmes tous les quatre une discussion animée. Lui, il avait déjà son idée qui nous sembla excellente. Mario avait un esprit très fertile en matière d'idées et de plans; il avait réussi à trouver des solutions audacieuses et brillantes qui avaient permis de mener à bien un grand nombre d'actions. Ses plans étaient toujours bien élaborés et les situations et les moyens imaginés par lui étaient impensables et originales. Dans cette occasion aussi, il avait déjà pensé et élaboré un projet très intéressant. Un partisan vêtu en balayeur devrait s'installer dans la partie haute de la via Rasella, dans laquelle le trafic était moins dense. Là, le moment venu, il ferait exploser son chariot chargé de TNT.

Cette attaque, menée dans la partie haute de la rue, repousserait les Allemands qui en retirant rencontreraient un autre groupe de partisans postés derrière le coin de la via del Boccaccio, qui achèverait l'action d'un lancer de grandes. Le carrefour et les coins avaient une grande importance pour nous. C'étaient les points d'appui, les boyaux et les casemates de notre guerre. La via Rasella convenait bien à ce but en nous fournissant une protection excellente par la via del Boccaccio qui la coupait dans le tiers inférieur.

Nous nous préparâmes en étudiant exactement les temps, en chronométrant les minutes que les Allemands employaient pour, à partir d'un point déterminé (comme point de départ de l'action et de signalisation), atteindre un endroit où nous mettions le chariot, devant l'entrée du Palais Tittoni. La distance entre les deux points était parcourue par la colonne en 50 secondes.

L'endroit nous semblait intéressant également du point de vue historique par le Palais Tittoni avait été le siège du premier gouvernement de Mussolini. Nous voulions aussi que les Allemands se souviennent de ce détail; on approchait le 23 mars et par cette action, nous pourrions célébrer en même temps ainsi l'anniversaire de la fondation du fascisme.

Les fascistes aussi pensaient célébrer cet anniversaire et à note tour, comme je l'ai dit, nous décidâmes de nous souvenir d'eux. Nous voulions les mêler, ce jour-là, à leurs camarades allemands.

En fait, il avait été annoncé qu'à l'Adriano, il y aurait une grande manifestation du fascio républicain de Rome. Nous nous préparâmes à être présents; à l'extérieur du théâtre, à la fin de la réunion, une femme avec un landau aurait dû s'approcher des fascistes qui sortaient, laisser le landau parmi eux et faire exploser, avec un système retardateur, le TNT placé au fond du véhicule. Mais quelques jours avant le 23, le 10 mars, nous avions mené une dure attaque contre une manifestation fasciste à la via Tomacelli. À la suite de quoi, les Allemands interdirent aux fascistes de se réunir en public.

Le 10 mars, en effet, les fascistes avaient osé, en public commémorer Giuseppe Mazzini. Ce que pouvaient avoir en commun les fascistes et la démocratie mazzinienne n' était pas clair; cependant, nous ne pouvions pas tolérer que la mémoire de ce grand patriote fut détournée et instrumentalisée par ceux qui avaient ouvert les portes à l'étranger. D'un autre côté, il n'était pas acceptable que les fascistes tentent de s'imposer à Rome par une manifestation; nous les avions des rues comme individus et nous repoussâmes également leur tentative de revenir en force.

Ils se réunirent à l'abri du Théâtre Adriano, puis, précédés de pelotons armés, ils se mirent en route vers le centre. Leur escorte, composée d'une compagnie d'élèves officiers en chemise noire, était armée jusqu'aux dents; tous avec mitraillette, grandes, pistolet, poignard rappelaient de macabres arbres de cocagne, ornés comme ils l'étaient de noir et de têtes de mort sur leurs uniformes de nécrophiles.

Dans la via Tomacelli, à la hauteur du marché local de la place des Aranci, nous les attendions à trois, Franco Ferri, Mario Fiorentini et moi. Nous étions armés d'obus de mortier Brixia transformés en grenades. Ils avançaient fanfarons en chantant : « Aux armes, nous sommes des fascistes, la terreur des communistes », mais ils cessèrent subitement. Nos bombes interrompirent cette mascarade. Il ne tentèrent même pas de se défendre et ceux qui n'étaient pas à terre s'enfuirent en même temps que ceux – en civil – qui les suivaient. Nous avions frappé surtout les armés, mais c'était aussi un avertissement pour les autres.

Carlo Salinari s'était mêlé à la foule et il entendait les commentaires. Les gens fuyaient, mais contents, satisfaits. « Finalement », disaient-ils, « ce sont les communistes qui leur ont mis aux fascistes... »

Après cette affaire, les Allemands interdirent à leurs camarades romains de sortir seuls. Plus de manifestations publiques et dès lors, plus de réunion à l'Adriano le 23 mars.

Nos plans aussi, en conséquence, furent revus et nous décidâmes d'attaquer seulement les Allemands.

Après la vérification et l'approbation du commandement militaire, nous passâmes à la réalisation pratique de notre plan.


(suite au prochain épisode)




 

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2 septembre 2008 2 02 /09 /septembre /2008 23:16

Dis, Mârco Valdo M.I., dis-moi un peu, dit Lucien l'âne au profil de séducteur ongulé, comment ça se passe entre les hommes et les femmes ? Et je t'en prie, ne me réponds pas que c'est comme les ânesses et les ânes. Car tu sais, moi, il y a tellement longtemps que j'ai connu la femme, tellement longtemps que j'étais homme et puis, ce fut si court que je n'ai pas une vision très approfondie de la chose, si j'ose ainsi m'exprimer...


Ah, salut Lucien, mon bon ami l'âne aux poils luisants et si bien ordonnés. Je suis bien content de te voir et je vais m'empresser de trouver une réponse à ton interrogation. Je te dirai, et pardonne-moi, qu'en effet, ça se passe sans doute comme entre les ânesses et les ânes. Tout est question de circonstance et de certain petit coup de pouce que l'on donne parfois au destin. Déjà, comme chez les ânes, il est des hommes plus attirants, plus séduisants que d'autres et l'inverse est vrai, il est des dames plus attirantes et plus séduisantes que d'autres. Je te dis tout de suite qu'il y a des hommes qui attirent et séduisent d'autres hommes et des dames qui pareillement séduisent de leurs compagnes. Quelquefois bien involontairement. Cela aussi doit bien se produire chez les ânes. Mais cette présentation est bien trop globale et il faut immédiatement affiner la chose et la nuancer. Bien sûr, il existe des hommes ou des femmes qui séduisent un très grand nombre d'admirateurs ou d'admiratrices, mais ce sont statistiquement des raretés. En tous cas, plus rares que ceux ou celles qui attirent et séduisent moins de monde; jusqu'à ceux ou celles qui n'attirent et ne séduisent qu'une personne ou cela existe aussi, qui n'attirent ou ne séduisent personne. Et encore, faut-il bien distinguer ici ceux ou celles qui n'attirent pas, car ils repoussent carrément – certains ou certaines volontairement, d'autres par leur apparence ou par leur caractère ou pour toute autre raison.


Merci beaucoup, mon ami Mârco Valdo M.I., tu réponds très bien à ma question, mais de façon fort – comment dire ? - théorique ou abstraite. Mais, vois-tu, cette fois, ma curiosité est un peu plus concrète; elle demande des exemples vécus, des illustrations à ton excellent propos. Elle requiert que tu fasses une histoire plus qu'un discours. Bref, raconte-moi une histoire d'amour.


Oh, oh, mon bon ami Lucien, l'âne aux oreilles si pointues qu'on dirait des lames de Tolède dans la nuit d'Andalousie, je ne te savais pas si romantique ou si curieux. Bref, tu aimerais une histoire à potins, des détails personnels...


Mais non, Mârco Valdo M.I., dit l'âne en reculant de deux pas et en se tournant brusquement vers la gauche pour aller mordre sa cuisse attaquée par un taon hématophile. Excuse-moi, mais les taons sont difficiles. Mais non, je ne veux pas une histoire de potins, des détails d'alcôve, de ragots de feuilletons déshabillés... Je veux seulement savoir comment se passe une vie humaine sur le plan des relations amoureuses. Dans les grandes lignes. Je ne souhaite pas un récit pornographique. Que chacun garde son intimité pour soi, telle est la ligne de conduite qui me paraît la plus sage et spécialement, en cette matière. La liberté de cœur, d'esprit et de relations n'exclut en rien la discrétion et la pudeur tant des sentiments que des corps. Tu vois ce que j'aimerais comprendre, maintenant...


Ah, Lucien mon ami, tu m'enlèves un grand poids du cœur. Je craignais de devoir raconter la vie de Casanova ou de te faire un récit épicé tout rempli des fables de la comtesse. Alors, j'ai une histoire pour toi; c'est l'histoire d'une vie d'homme et des relations qu'il a entretenues avec les femmes sur plus de septante années. Et c'est un homme qu'on peut certainement qualifier de séduisant et d'attirant. Ceci est sans doute un des intérêts du récit, car imagine que je te raconte l'histoire d'un séminariste entré à douze ans au séminaire et qui, tel un Padre Pio, terminera sa carrière soixante ou quatre-vingts ans plus tard dans le plus pur amour chaste avec le Christ. En fait, cela ne t'aurais sans doute pas donné suffisamment d'exemples concrets pour comprendre comment fonctionne l'humanité normale. L'histoire des Thérèses et de leurs orgasmes mystiques ou christiques, même si des descriptions détaillées te donneraient des frissons tout aussi mystiques, est aussi un peu décalée et peu représentative de l'ensemble des hommes et des femmes du commun. Ce n'est pas en soi inintéressant, mais à coup sûr, cela ne répond pas à ta question.


Bah, dit l'âne en feignant d'être désabusé et en faisant de ce fait un mouvement de la tête de bas en haut vers la gauche tout en fermant à moitié ses yeux si noirs et si luisants que même le diamant d'Afrique australe pâli rien qu'à les voir, tu me les raconteras une autre fois, car comme je crois comprendre, c'est assez chaud et très sportif les transes de ces dames. Raconte-moi une vie d'homme, celle à laquelle tu songeais tout à l'heure. Et tout d'abord, de qui s'agit-il ? De toi ?

 


  Carlo Levi - Autoportrait 1935


Non, mon ami Lucien, tu sais bien que je suis très décidé à garder une certaine réserve en ce domaine, une forte discrétion ou un secret obstiné. Je te l'ai déjà dit, comme le disait Tonton Georges, montrer son cœur ou son cul... C'est pareil et moi, je ne le fais pas. Bien entendu, quand on peut aborder la question avec une certaine distance, avec un certain écart, par un détour ou l'autre... On change assurément de registre et la curiosité assainie par le temps ou l'écart devient tout à fait honorable.

Alors, comme tu ressens, je vais te parler de la vie d'un autre homme, dont je connais bien la vie. Il s'agit de Carlo Levi, personnage très séduisant et qui a – au long de son existence – rencontré de nombreuses femmes et a noué des relations particulières avec certaines d'entre elles. Comme j'en avais écrit une petite étude, je te la livre comme telle. Point n'étant besoin de refaire ce qui a été fait... J'ai intitulé cette petite étude : Les femmes et Carlo Levi et inversement.

 


Silvana Mangano, qui demanda à Carlo Levi de faire son portrait

 

 

 

Les femmes et Carlo Levi et inversement.


Carlo Levi était aussi un homme, pas seulement un poète, un artiste, un peintre, un écrivain, un militant politique, c’était aussi et d’abord un homme avec des goûts – il aimait tout ce qui fait que la vie est belle et bonne ; il vivait avec des sentiments, des amis, des amies, des amours. Avec une immense tendresse, une immense fidélité, aussi.


Du point de vue des liens amoureux, chaque homme a une histoire différente ; elle peut être merveilleuse, elle peut être trouble, elle peut être carrément catastrophique ou terne ou rutilante. On peut être un homme sans femmes, l’homme d’une seule femme, un homme à femmes ou l’homme de plusieurs femmes. On peut, surtout si l’on est un homme aux vies parallèles, avoir au long de son existence des amours successives et certaines même parallèles et qui d’une façon diversifiée se prolongent dans le temps. Ainsi en a-t-il été de Carlo Levi. Et sans vouloir faire du voyeurisme ou ramener Carlo Levi à un de ces pantins qu’agite la presse spécialisée, je crois important d’essayer de comprendre le rapport de Carlo Levi aux femmes.


La première femme.


La première femme qu’un homme connaît (quand il a la chance de la connaître et qu’ils s’aiment), c’est bien évidemment sa mère et les relations qu’elle entretient avec son ou ses enfants sont primordiales, au moins pour ceux-ci. Annetta TREVES était une femme assez poétique, un peu romantique, fort cultivée, sans doute charmante et certainement très attentive à ses enfants. Elle fut – à coup sûr – le premier grand amour de Carlo Levi.


Les sœurs de Carlo.


Ensuite, ce furent ses deux sœurs : Luisa et Lelle. Si les amours de famille ont quelque chose de particulier, si elles sont différentes, si souvent les sœurs ont un certain penchant pour leurs frères, comment imaginer que ces deux-là aient pu résister et ne pas se laisser aller à aimer un peu plus que nécessaire un frère aussi séduisant, aussi cultivé, aussi doué, aussi merveilleusement égocentrique. Il suffit de voir comment ces femmes s’affolent et s’agitent et se démènent lorsque Carlo Levi est mis en prison, puis est confiné au bout de l’Italie. Et ce n’étaient pas des vacances offertes par Mussolini : les gentils organisateurs étaient un peu raides; il suffit de lire le « Cristo si è fermato a Eboli ».

L’amour – cette espèce particulière d’amour particulière qu’est l’amour de famille - était le mode de fonctionnement des femmes de la famille Levi. Carlo y sera très sensible et le leur rendra avec une grande tendresse. Les lettres et les dessins qu’il envoie des prisons mussoliniennes (Turin, Rome) sont adressés à sa mère et à ses sœurs. Il y parle beaucoup d’elles, il s’en inquiète. Lelle et sa mère iront le voir en prison ; Luisa, qui est médecin comme lui, ira jusqu’au delà d’Eboli, lui rendre visite à Aliano.



Anna Magnani - Tableau de Carlo levi

 

 

Les amours exogènes

Mais bien évidemment, les femmes ne se limitent pas aux mères et aux sœurs, du moins pour Carlo Levi.

Il y eut dans sa vie d’autres femmes et il en fut très amoureux et elles furent très amoureuses de lui. On tombera aisément d’accord que c’est là une chance. Mais Carlo Levi est un homme marqué au sceau de la chance.


Vitia, la belle rousse


La première d’entre elles fut sans doute Vitia Gourevich, la belle rousse, que Carlo Levi surnommait : « celle qu’on ne peut comparer ». Carlo Levi et elle étaient encore lycéens lorsqu’ils se connurent, c’étaient encore des adolescents : elle avait quinze ans, il en avait seize. Tous deux s’extasiaient l’un de l’autre. La dernière fois qu’ils se verront, ce sera presque cinquante ans plus tard.

Mais le temps passa et la jeune Vitia dut quitter Turin pour suivre son père à Paris.

Quelques temps plus tard, Carlo Levi qui fait son service militaire à Florence dans un service médical, est – disons – sollicité, relancé par Maria Marchesini, qu’il avait connue au lycée. Elle lui adresse des lettres fort tendres et passionnées. « Suave est le doute quand une chère bouche vous rend certaine la vérité d’un sentiment ». Suave est le doute, suave est la bouche.

Mais leur relation ne résistera pas au retour dans la vie de Carlo Levi de la belle rousse. Cette fois, c’est Carlo Levi qui est à Paris, capitale de la peinture ; leurs amours d’homme et de femme prennent toute leur ampleur. Mais la belle rousse lettone, sur ordre paternel, s’en retournera à Riga épouser un homme imposé. Carlo Levi en sera très meurtri et dit-on, ira jusqu’à penser au suicide. Ce fut au point – dit-on encore - que sa famille (mère et sœurs) demanderont à Vitia Gourevich de venir à Turin avec son mari.

On ne sait certainement pas tout des amours de Carlo Levi. Quoi qu’il en soit des détails, on découvre un Carlo Levi passionné et sentimental, romantique (c’est un grand admirateur de Stendhal), un amoureux aux allures courtoises et même, shakespeariennes.

Un tel homme ne pouvait laisser ses contemporaines indifférentes, ni les ignorer.


Paola, un amour de Levi.


Mais il est réellement impossible et il serait injuste de passer sous silence sa longue et très tumultueuse relation amoureuse – ô combien ! – avec une des peintres italiennes parmi les plus importantes de son époque, sœur d’une Prix Nobel de sciences, une femme plus jeune que lui, une Levi elle aussi et mariée – du moins dans les premiers temps de leurs relations – avec Adriano Olivetti. Cette femme, c’est Paola Levi-Montalcini, épouse Olivetti. Elle vit donc à Ivrea près des usines de son ingénieur de mari. Cette fois encore, c’est une passion fulgurante, profonde comme l’océan. Au point que lorsque Carlo Levi est confiné à Aliano – au bout du sud de l’Italie, Paola abandonne tout, mari, famille et traverse toute l’Italie d’une traite au volant de sa Ballila pour aller rejoindre son amant et vivre quelques jours avec lui. Peu importe ce qu’on pouvait en dire ou en penser. De ce couple peu légitime naîtra une petite fille prénommée Anna. En juin 1939, lors de la fuite de Carlo Levi, réfugié politique en France, ils s’installent ensemble tous les trois à Paris : Paola, Carlo et Anna. Cet amour durera vingt ans.


Les amours de la clandestinité.


Les choses se compliquent encore en 1943 lorsque Carlo Levi est engagé dans la Résistance à Florence, où il dirige avec d’autres la lutte contre les fascistes d’abord, contre les nazis – la SS, ensuite. Pour mener à bien ce dur combat, il doit impérativement vivre caché et ne sortir que la nuit, en cachette, sous peine de mort : il est résistant, antifasciste de la première heure et pire encore, il est juif. Et de cache en cache, il vit une vie de nomade nocturne. Le jour, il écrit. Ce sont souvent des femmes qui hébergent ces hommes en perpétuelle fuite, ces hommes contraints à changer souvent de résidence. Parfois des amours se nouent entre les clandestins et leurs hôtesses. Ainsi, en ce qui concerne Carlo Levi, en va-t-il d’Inelda Della Valle, puis d’Annamaria Ichino dont la maison était un havre antifasciste, un refuge pour les résistants comme Carlo Levi.

C’est chez Annamaria Ichino que Carlo Levi écrit « Cristo si è fermato a Eboli » et c’est elle qui le dactylographie. Il restera de ces moments des dessins, des tableaux et le manuscrit du Christ s’est arrêté à Eboli que Carlo Levi dédicacera à son hôtesse. La dédicace révèle bien des choses, elle dit : « Chère Anna, Ce livre est né sous tes yeux ; tu l’as suivi page par page. C’est toi qui l’as mis au monde, avec amour. Ce livre est et restera toujours, fidèle et éternel témoin de ce temps si dramatique et en même temps si heureux. Carlo. » Mais Carlo était déjà bien loin, dans ses aventures romaines, dans son long cheminement d’après-guerre. Sous la signature de Carlo Levi, on trouve une mention manuscrite vengeresse d’Annamaria que Carlo avait proprement abandonnée : “Et restera pour toujours ton éternelle malédiction ! ». Annamaria Ichino continua à faire signe à Carlo Levi jusqu’à la fin des années soixante.


Enfin, Linuccia vint…


Mais était arrivé un jour de Trieste, un autre réfugié le grand poète et ami de Carlo Levi, Umberto Saba ; il était accompagné de sa femme Lina et de sa fille Linuccia. Et la situation amoureuse de Carlo Levi se complique et dans les derniers mois de 1945, il est littéralement pris dans une toile d’araignée ; il y a d’une part, Annamaria, de l’autre Linuccia et voici, le retour de Paola.

Finalement, au sortir de ces soubresauts, de ces incohérences amoureuses, c’est Linuccia qui devient la compagne habituelle de Carlo Levi tout au long des trente années qui lui restent à vivre. Linuccia que Carlo Levi surnommait Puck, c’est-à-dire « Lutin » d’après un personnage du «  Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare qui est un lutin possédant le pouvoir de faire tomber amoureux, une Puck qu’il appellera quasiment tous les soirs (et souvent plusieurs fois par jour), même quand ils sont séparés lui à Alassio, à Moscou, à New York et elle, à Rome, à Venise, à la montagne.

On notera cependant que depuis le début de leur liaison, Linuccia est mariée et le restera.


Les derniers cadeaux de Vénus.


Carlo Levi recevra encore jusque tard dans les années 1960 d’autres cadeaux de Vénus, dont on trouve trace dans les portraits du peintre. Sa dernière (?) amie, avec laquelle il aurait eu un fils, fut, semble-t-il, Luisa Orioli, avec qui il passa de fréquents séjours à Alassio et avec qui il traduisit à quatre mains Calderon de la Barca : « La vie est un songe ».


Il n’en faut pas plus pour voir combien Carlo Levi était séduit par les femmes, combien il était sensible à leur présence et dès lors, combien il devait être séduisant et dans ce jeu de miroir, dans cette symphonie d’attractions réciproques, le soleil Levi devait être attirant pour les lumineuses planètes qui le circonvenaient. Les lois de l’attraction universelle – chères à Newton – ne valent pas seulement pour les étoiles et les galaxies.


 

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2 septembre 2008 2 02 /09 /septembre /2008 00:17

« Citoyens… jusqu’à quand tolèrerez-vous l’homme qui tient en esclave l’Italie entière ? Il y a neuf ans, il vous donna à entendre qu’il fallait sacrifier liberté et conscience pour avoir un gouvernement fort et capable. Après neuf ans, vous vous apercevez que vous avez non seulement le plus tyrannique et le plus corrompu, mais aussi le plus banqueroutier de tous les gouvernements.

« Vous avez renoncé à votre liberté pour vous voir retirer jusqu’au pain ! », dit Mârco Valdo M.I. qui n'avait pas encore vu arriver son ami Lucien l'âne, lequel avançait sur la pointe de ses sabots.

 

Que dis-tu là ? De quoi parles-tu ? De qui parles-tu ? Tu es bien audacieux , Mârco Valdo M.I. mon ami, de dire pareilles choses du gouvernement de l'Italie, dit l'âne Lucien en écoutant les yeux ronds et les oreilles dressées comme deux fusées vers le ciel, tous pavillons grands ouverts. Je ne dis pas que ce que tu dis là soit faux, loin de là, ça me paraît tout à fait exact, mais quand même, il faut oser. Imagine un peu qu'on t'entende. Il faut être prudent. L'histoire nous a appris qu'avec ces gens-là, on prend d'énormes risques quand on dit la vérité aussi crûment.

 

Et oui, mon ami Lucien l'âne aux pensées philosophiques et aux prudences de Sioux, je dis tout cela et même, j'ajoute ceci :

« Qui que tu sois, tu pestes certainement contre la famine et tu en ressens toute la honte servile. Mais aussi bien, tu es responsable de ta propre inertie. Ne te cherche pas une illusoire justification en te disant qu’il n’y a rien à faire. Ce n’est pas vrai. Tous les hommes de courage et d’honneur travaillent en silence pour préparer l’Italie libre… Aie foi en l’Italie et la liberté ! Le défaitisme des Italiens est la véritable base du régime... Les nouveaux oppresseurs sont plus corrompus et plus sauvages que les anciens, mais ils tomberont également… »

 

Tu ajoutes, dis-tu Mârco Valdo M.I., moi, je dirais volontiers que tu en rajoutes et une fameuse couche, dit Lucien l'âne expérimenté et qui en a vu bien d'autres. Encore une fois, tu dis tout haut ce que bien des gens pensent tout bas, mais dans l'histoire, il ne manque pas d'exemples pour démontrer que ceux qui avaient un langage si clair et si franc peuvent s'attendre à de très méchantes représailles. Il est vrai aussi que ce sont des gens qui osent dire les choses qui finissent par rendre l'air respirable. Même pour nous, les ânes. Et pour l'instant, en effet, en Italie, il est temps de rendre l'air un peu respirable tellement la fatuité y est étouffante.

 

J'en rajouterai encore, crois-moi, mon ami Lucien quand je te raconterai l'histoire du jour. Car ce que tu viens d'entendre, ce n'est pas moi qui le dis, quoique j'y souscrive pleinement et en plus, ce n'est pas de maintenant que date ce texte. Je t'accorde qu'il convient parfaitement pour la situation actuelle et que mutatis mutandis, on est dans des circonstances similaires, mais ces propos datent des années 1930 et figuraient dans un tract lancé sur Rome, in illo tempore, en ce temps-là.

Ah, ah, fit l'âne singeant Bosse-de-Nage, ce qu'il fait chaque fois qu'il est un peu désarçonné (ce qui est quand même curieux pour un âne), ce n'est pas d'aujourd'hui ce discours, comme c'est curieux, je croyais vraiment que tu parlais du gouvernement actuel de l'Italie, du régime actuel. Et quoi, mon ami Mârco Valdo M.I., il y a me semble-t-il , si j'en crois ce que tu viens de me dire, il y aurait eu un texte, mis sous forme de tract et lancé sur Rome... Et comment cela ? Avec des pigeons, un ballon dirigeable, du haut d'une tour...

 


 

 

C'est presque ça, mon ami Lucien, âne persifleur, ce tract a été lancé d'un petit avion et ce fut un des exploits les plus étonnants de l'histoire de ces années-là. Et c'est précisément, cette aventure que je vais te raconter. Je le fais car si tu t'en souviens, j'ai choisi comme devise personnelle : Ora e sempre : Resistenza ! Car telle est la devise de Mârco Valdo M.I., que je résume parfois en bas des lettres, juste avant la signature en OsR.

 

Ah oui, dit l'âne en balançant énergiquement la queue de plaisir, j'aimerais bien connaître cette histoire et savoir qui est l'homme ou la femme ou le groupe qui a monté une telle opération.

 

D'abord, mon bon ami Lucien, je vais te révéler ma source, te dire qui m'a raconté cette histoire, de sorte que tu pourras à ton tour aller la lire directement et toute entière, car je vais très fortement la résumer, la condenser, sinon on y serait encore demain.

 

Oui, oui, Mârco Valdo M.I., tu as raison. Dis-moi qui a écrit cette belle histoire...

 

Et bien, Lucien mon ami l'âne plein de curiosité, tu te souviendras sans doute, car tu as une mémoire d'âne, qui soit dit entre parenthèses vaut bien celle de l'éléphant – même si ce dernier, selon Alexandre Vialatte, est irréfutable. Et plus encore, s'il s'agit de la tienne qui teint le coup depuis la plus haute Antiquité. Tu n'es pas Lucien, Lucius, Loukos... pour rien. Donc, disais-je, tu te souviendras que note blog a commencé par une citation d'un certain Piero Calamandrei et bien, c'est lui qui m'a fait connaître l'histoire que je vais te raconter.

 

Commence, commence, je suis très impatient, dit Lucien l'âne en secouant tout son corps comme s'il était atteint de la maladie du mouton ou de la danse de Saint Gui.

 

Bon alors, tu écoutes et je raconte. En fait, je reprends presque intégralement le passage de son passage sur Rome, tel qu'il figure – en italien – dans le récit de Calamandrei.

 

Le soir du 3 octobre 1931, « an IX de l’Ère fasciste », après le coucher du soleil, les passants qui peuplaient encore les rues centrales de Rome eurent la surprise d’entendre au-dessus de leur tête le ronflement d’un moteur et de découvrir dans le ciel du crépuscule un petit aéroplane de tourisme, blanc et rouge, qui tournaient en cercles toujours plus bas. Place Venezia, Corso, Palais Chigi ; sur l’escalier de la Trinité des Monts, il parut presque qu’il remontait les marches, tant il volait bas. Son passage laissait derrière lui une traînée de feuillets blancs, tournoyant dans l’air. Les allées du Pincio et de la Villa Borghèse en furent recouvertes ; le jardin du Quirinal en fut blanchi comme par la neige. Il volait si bas qu’il paraissait reconnaître ses objectifs et qu’il avait le temps de viser juste ; il en lança sur les spectateurs d’un cinéma à ciel ouvert, sur les tables d’un café bondé de la place. Ce fut un spectacle d’acrobaties des plus audacieuses qui remplit d’admiration et d’excitation ceux qui en furent les témoins. Les rues de la ville où les tracts tombaient furent soudain agitées : après avoir lu les premières lignes, les gens s’aperçurent que c’était bien autre chose que des feuillets de publicité commerciale, comme certains l’avaient d’abord cru.

Sur ces billets, on lisait des mots qui, en ce temps-là, paraissaient venir d’un autre monde.

« Citoyens… jusqu’à quand tolèrerez-vous l’homme qui tient en esclave l’Italie entière ?... etc... », je te l'ai déjà dit.

 

Oui, oui, je me souviens très bien, dit l'âne figé dans une posture d'arrêt tellement il est concentré et passionné par le récit.

 

Alors, dit Mârco Valdo M.I., il faut savoir que :

Depuis de nombreuses années, on ne lisait plus en Italie des mots de ce calibre.

Les gens poursuivaient en courant les feuillets qui tournoyaient en l’air, ils les lisaient avec des yeux humides, avec le cœur qui battait ; les feuillets passaient de main en main. Mais les plus prudents les déchiraient par peur d’être vus par un espion… Cette très audacieuse acrobatie aérienne dura presque une demi-heure ; furent lancés sur Rome ainsi plus de quatre-cent mille tracts.

 

Quatre-cent mille tracts, dit l'âne en levant le front. C'est énorme.

 

Oui, certainement, dit Mârco Valdo M.I., et cependant, c'est peu, car Rome était déjà une grande ville et aujourd'hui, elle compte des millions d'habitants. Avant d'aller plus loin dans le récit, je veux te signaler qu'à partir de maintenant, je ne ferai plus de citation directe du récit d'origine, mais que je vais suivre son cours et essayer de t'en donner une idée, mais à ma manière. Évidemment, libre à toi d'aller lire l'original, en italien. Un très beau livre intitulé Hommes et villes de la Résistance.

 

 

Peut-être, si je peux, si tu m'en laisses le temps...

 

Pour en revenir à l'histoire, celui qui a réalisé cet authentique exploit, il s'appelait Lauro De Bosis. Il était le fils d'un poète et poète lui-même. Il avait à peine trente ans au moment de cet exploit qui tu le verras se termine tragiquement pour lui. En fait, il s'est lancé dans cette action d'un certain point de vue désespérée et de l'autre, pleine d'espoir car il n'avait pas supporté l'avilissement de son pays.

 

On le comprend, nous autres les ânes, voir son pays et son peuple, bref, les gens avec qui l'on vit, se perdre ainsi dans une course avide et écraser les autres, les mépriser pour le faire, c'est assez insupportable.

 

Le plus curieux, dit Mârco Valdo M.I., c'est qu'il avait écrit deux ou trois ans auparavant, un poème – qui lui avait valu un prix international, sur le vol d'Icare et sa fin tragique. Mais tu sais, les poètes ont comme un sens caché, une prescience incroyable, parfois. Tu connais l'histoire d'Icare, fils de Dédale, qui pour échapper au Minotaure (le taureau de Minos) , s'envola du labyrinthe et ayant volé avec trop d'enthousiasme, s'écrasa en liberté dans la mer Égée.

 

Quoi, dit Lucien l'âne, il avait prévu, pressenti ce qui allait lui arriver ? Il savait en quelque sorte qu'il allait mourir dans cette aventure et l'a quand même tentée... Il était suicidaire de tempérament ou quoi ?

 

Pas du tout, dit Mârco Valdo M.I., c'était un homme joyeux et serein, heureux de vivre, plus fait pour la joie que pour la douleur. Mais, en effet, il renonça à son bonheur, à sa jeunesse, à la poésie, à l’amour, à la vie pour aller volontairement à la rencontre de sa mort... Car en Italie, il y avait le fascisme et il sentait en lui-même, dans son cœur et sur sa peau d'Italien, le poids de cette honte.

Une honte difficile à supporter, mais le pire était que La plupart des gens se résignaient, acceptaient, vivaient au jour le jour ; il paraissait que désormais, il n’y eut plus rien à faire. Le ridicule tyran se dressait engoncé et bombant le torse dans l’acquiescement général ; le roi parjure acceptait d’être à ses ordres ; le pontife l’appelait l’ « homme de la Providence » ; les chefs des grands démocraties l’adulaient en montrant qu’ils le prenaient au sérieux. Sur l'Italie, se répandait le silence désespéré de l’irrémédiable bassesse.

 

Mais, dit l'âne Lucien qui tournait et retournait la tête tant il était ému, cela ressemble terriblement à ce qui se passe aujourd'hui, au roi près. Le nouveau maître de l'Italie bombe le torse sous sa cravate, il a la peau tellement tendue que je me demande si comme le chameau, lorsqu'il ferme la paupière, il n'ouvre pas le...

 

Mais enfin, Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Que racontes-tu là ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire de chameau ?

 

Quoi, Mârco Valdo M.I., tu ne connais pas la chanson du chameau dans le désert... Je te la chante, juste ce passage : Le chameau dans le désert a la peau tellement tendue, que lorsqu'il ferme la paupière, il ouvre le trou de son cul.

 

Lucien, dit Mârco Valdo M.I., voyons, tu me semble bien grivois...

 

Bon, bon, d'accord, dit l'âne en laissant échapper un son de trompette, mais pratiquement, ça a dû être une aventure terriblement difficile à mener.

 

Évidemment. Il lui a fallu d'abord trouver les moyens pour acheter un avion – il devra même en acheter deux et apprendre à le conduire. Il lui fallait des moyens énormes. Du moins, à l'échelle individuelle, ce sera une autre chose lorsque des pays entiers se lanceront dans l'aventure. Mais il fallait absolument un avion, il n'y avait pas d'autre moyen de faire ce qu'il avait décidé de faire. D'ailleurs, si tu veux mon avis, il anticipait sur ce qui allait suivre quelques dix années plus tard quand les Alliés allaient inonder les villes occupées par les Allemands de tracts et bien sûr aussi, de bombes. Là, à ce moment, il y aura des avions par centaines, par milliers et pas des petits coucous comme le sien, mais quand même, le courage de cet homme seul...

 

Oh oui, dit l'âne Lucien, il lui en a fallu du courage, de la patience, de la ténacité, de la volonté, de l'audace aussi. Et aussi, beaucoup d'intelligence... Bien sûr, il y en a eu beaucoup d'autres qui ont eu du courage, de la ténacité... Il y en a eu beaucoup d'autres qui sont morts pour effacer cette honte de la terre. Mais ce virus a l'air plus tenace qu'il n'y paraissait et le voici qui, non seulement a survécu, mais même a repris du poil de la bête et est revenu se pavaner sur les places publiques... Mais continue l'histoire de Lauro, je t'en prie.

 

Alors pour gagner ces sommes considérables dont il avait l'impérieux besoin, à Paris où il s’était réfugié, il se fit portier et téléphoniste dans un hôtel et avec les économies faites de cette façon, il réussit à acquérir un avion et les notions élémentaires nécessaires pour le piloter.

En plus, comme tu l'imagines bien, son projet devait rester secret et devait échapper à la vigilance des sbires de Mussolini qui surveillaient et faisaient abattre au besoin, même à l'étranger, tous ceux qui pouvaient être opposés au régime. En avril, il commença à apprendre l’utilisation de l’avion sur un terrain privé à côté de Versailles. Le 24 mai, il fit son premier vol en solo. Mais il se sentait surveillé ; alors, il se transféra à Londres sous un faux nom. Il arriva le 11 juillet en Corse à l’endroit choisi, mais il se brisa une aile à l’atterrissage, en éparpillant les feuilles de propagande qui y étaient déjà chargées. Son entreprise était ruinée ; mais ce qui est pire, c’est que par la publicité qu’eut cet incident, son projet n’était plus secret.

 


 

 

Cette fois, il alla en Allemagne. Il réussit à acheter un autre avion. Ensuite, il a fallu brouiller les pistes. Les deux mécaniciens allemands amenèrent l’appareil à Cannes à la date fixée du 2 octobre. Le 3 octobre, l'avion passa de l’aéroport de Cannes à celui de Marignane près de Marseille ; de là, à trois heures de l’après-midi, avec une expérience de seulement sept heures et demie de vol, Lauro de Bosis, seul sur ce petit avion blanc et rouge, prit son envol vers Rome.

Mais le jour où il s’envola, il avait posté, en l’adressant à son ami Ferrari, une espèce de compte-rendu anticipé de son entreprise et de sa mort, qu’il avait écrit en français dans la nuit du 2 au 3 et qu’il avait lui-même intitulée Histoire de ma mort.

Il commence d’un ton calme, presque blagueur : « Demain à trois heures sur un pré de la Côte d’Azur, j’ai rendez-vous avec Pégase. Pégase est le nom de mon aéroplane ; il a la croupe rouge et les ailes blanches… »

 

« … Vivant ou mort, j’ai juré d’y arriver. Ma mort (quoique importune pour moi personnellement qui ai encore tant ce choses à accomplir) ne pourra qu’accroître le succès de mon vol. Étant donné que les dangers sont surtout au retour, elle pourra advenir seulement quand j’aurai lancé du ciel mes 400.000 lettres, qui ne pourront mieux être recommandées qu’ainsi.

« Après tout, il s’agit de donner un petit exemple d’esprit civique et d’attirer l’attention de mes concitoyens sur l’irrégularité de leur situation.

... Il se fait que personne ne prend le fascisme au sérieux. ...

« C’est une erreur. Il faut mourir. J’espère qu’après moi, de nombreux autres me suivront et réussiront enfin à secouer l’opinion publique. »

Il a fallu encore dix ans après sa mort, mais ensuite est venue la Résistance et des jeunes prêts à sacrifier leur vie par centaines et par milliers. Mille et mille, tout un peuple, des montagnes et des plaines, ils sont venus pour nettoyer l’Italie de la pestilence du fascisme.

...

L'Histoire de ma Mort finit par ces mots prémonitoires : « Ayant survolé à 4.000 mètres la Corse et l’île de Montecristo, j’arriverai à Rome vers huit heures du soir, après avoir parcouru le moteur coupé les vingt derniers kilomètres. Bien que je n’ai fait que sept heures et demie de vol en solo, si je tombe, ce ne sera pas par inexpérience du pilote. Mon appareil ne fait 150 kilomètres à l’heure et ceux de Mussolini en font 300. Il en a neuf cents et tous ont reçu l’ordre d’abattre à n’importe quel prix, à coups de mitrailleuse, tout appareil suspect. Pour peu qu’ils me connaissent, ils doivent savoir qu’après ma première tentative, je n’ai pas abandonné mon idée. Si mon ami Balbo a fait son devoir, ils doivent dès à présent être là à m’attendre. Tant mieux : je vaudrai plus mort que vivant. »

 

 

« Je vaudrai plus mort que vivant », ce sont des mots mystérieux, des paroles d’un autre monde comme la voix d'une conscience criant dans les moments de bassesse.

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Marco Valdo M.I. - dans Exils
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31 août 2008 7 31 /08 /août /2008 22:16

On est dimanche, on est dimanche, chante l'âne Lucien en esquissant une petite danse à quatre pieds. On est dimanche, c'est le jour des canzones... C'est dimanche le jour des canzones de mon ami Mârco Valdo M.I.. On est dimanche, on est dimanche...

 

Oh, oh, Lucien, calme-toi. Je suis là, dit Mârco Valdo M.I.. J'ai tout entendu. Arrête de faire la danse du scalp, j'ai l'impression qu'on va me faire subir je ne sais quel supplice indien. Laisse-moi au moins le temps de te saluer et de saluer la compagnie. Salut la compagnie...

 

D'accord, je me calme, mais je suis très inquiet, très tendu par la curiosité de savoir quelles pourraient bien être les canzones du jour, dit l'âne en arrêtant de sautiller comme une demoiselle au bal des débutantes ou dans un pogo d'enfer.

 

Ne m'interromps pas comme ça, j'ai des choses importantes à dire et toi, tu fariboles. Maintenant, pour ce qui est des canzones, je les ai préparées avec beaucoup de soin. Ce sont des canzones sorties tout droit du répertoire italien contemporain; elles sont les œuvres d'un grand poète, d'un chantauteur dont je t'ai déjà signalé l'une ou l'autre canzone, il s'agit de Francesco Guccini, né à Modène en 1940. En fait, nous allons les découvrir ensemble et j'en suis fort content. Bien entendu, j'ai dû les traduire et comme tu le sais, la traduction est la meilleure façon de lire et de comprendre un auteur. On ne peut traduire correctement si l'on est distrait, si on saute des parties du texte ou qu'on ignore certains mots. Et puis, je crois bien te l'avoir déjà expliqué, on est fort lent quand on traduit et on lit et soupèse le texte et les mots plusieurs fois et dans les deux langues. C'est un travail forcément méticuleux et pénétrant.

 

 

Ce qu'il y a de bien avec toi, Mârco Valdo M.I., dit l'âne en souriant de ses dents si blanches qu'elles ont des airs de neige, c'est que tu n'hésites pas à dire tes secrets ou les secrets recoins de ton travail. Tu oses même avouer la lenteur... je vais te dire, pour un humain, c'est formidable, tu mériterais presque d'être un âne. Car la lenteur calculée, volontaire, celle qui permet de mieux apprécier les choses, le temps, le vent, les gens, les parfums, les lumières, les sons, enfin tout quoi... est le vrai secret de la beauté du monde. C'est ce que nous nous disons entre ânes initiés aux joies de l'existence. Crois-moi, Mârco Valdo M.I., bien qu'ils ne le montrent pas ou rarement, les ânes réfléchissent aux choses de la vie et connaissent les vertus de la lenteur.

 

Pour en venir aux canzones de ce dimanche, je te signale que Francesco Guccini est un poète qui place assez haut la barre et dont les canzones apparaissent souvent de prime abord élaborées, complexes et pour dire les choses crûment, un peu difficiles. Il faut donc s'y reprendre à plusieurs fois pour bien en saisir toute la portée. Ce ne sont pas des tubes et elles ne le seront sans doute jamais. Boris Vian qui avait inventé le terme, quand il dirigeait une collection de disques, définissait le « tube » ainsi en réponse à une question d'un journaliste : Pourquoi je dis que cette chanson est un tube... C'est un tube, parce que c'est creux... Boris Vian était ingénieur de formation, il avait fait ses études à Centrale. Il s'y connaissait en matière de tubes.

 

Moi, je veux bien, dit Lucien l'âne en râpant le sol de son pied gauche pour marquer son insistance, mais j'aimerais quand même que tu me dises quelles sont ces chansons et de quoi elles causent.

 

Ne t'en fais pas, Lucien mon ami au pied plus rude que la terre sèche du chemin, j'y viens. La première s'appelle Monde Nouveau et elle parle des temps contemporains et de ce qui pourrait bien advenir. La seconde – car il n'y en a que deux cette fois, s'intitule La ballade des noyés. Le titre dit bien ce qu'il veut dire et ne nécessite aucune explicitation de son contenu.

 

Mais, Mârco Valdo M.I., tu me vois bien perplexe, dit l'âne Lucien en arquant ses sourcils en chevron pour en faire des accents circonflexes, qui comme chacun sait, sont signes de perplexité. Tu me dis que les canzones de Guccini sont complexes et tu me les présenterais sans autre commentaire que le titre. C'est peu et je crains de ne pas être assez au fait...

 

Mais non, mais non, rassure-toi, Lucien mon ami, je vais te les commenter un peu ces canzones et d'ailleurs voici le premier commentaire, celui pour « Monde Nouveau ».

 

Francesco Guccini a raison de méditer :

 

L'homme nouveau fut le leitmotiv de bien des utopies, il fut chanté, encensé, annoncé, pressenti, appelé, réclamé, cherché, adulé par les religions, par certains philosophes, par quelques écrivains, par d'inspirés poètes, mais aussi par les hurleurs délirants, par les éructeurs en rut qui se groupèrent en axe peu avant le milieu du siècle dernier. Généralement, l'homme nouveau annonce le retour victorieux du bipède au cerveau de lémure, le retour de la bête immonde. Tel était un des hommes nouveaux qu'on nous a présenté à grand renfort de trompes. Blecktrommel, tambour de fer blanc menait la danse.

Il eut plein de cousins, tous aussi inquiétants.

Il faut se méfier des hommes nouveaux et des ordres nouveaux et on peut espérer que nous ne les connaîtrons jamais, nous autres de ce monde ancien, perclus de rhumatismes – le monde, pas moi.

Va be' pour changer le monde, d'accord, pour changer la vie, partant pour une autre façon de vivre...

Les nouveaux mondes – j'entends Dvorak qui dirige son orchestre – ont la fâcheuse habitude de nous retomber lourdement dessus et d'écraser l'homme présent sous l'ambition nouvelle.

 

L'avenir a toujours été ce vide hallucinant à remplir de gré ou de force, le plus souvent - et c'est tant mieux – par ces gestes quotidiens dont on croit qu'ils comptent pour rien. On est toujours entre deux; c'est le sort du présent de se trouver entre le passé qu'il vient de quitter et le futur qu'il s'apprête à dissoudre, le transformant à l'instant où il le touche en passé, que déjà, il a quitté.

 

Nous, les hommes, les frères humains qu'on balance, pendules dérisoires, aux rythmes de l'histoire, n'avons en finale qu'une vie courte, courte, courte...

 


 

 

Monde Nouveau

 


Chanson italienne – Mondo Nuovo – Francesco Guccini

Version française – Nouveau Monde – Marco Valdo M.I. – 2008

Il court rapide, mais dans quel sens

Notre temps inconnu et étrange

et nos yeux épouvantés

regardent ce qui nous entoure

et ne peuvent croire à un sortilège technique qui

indifférent peu à peu nous enlève

et nous entraîne vers une réalité

que nous ne verrons jamais (au milieu d'entités inconnues et d'ordinateurs)

que nous verrons jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)

que nous ne verrons jamais...

 

Et l'homme court confus vers

ce qu'il ne comprend pas lui-même,

qui a programmé sa propre vie,

on ne sait qui c'est ni où; mais ce qui

importe, c'est seulement ce qui le fait

déjà douter de son équilibre

et sa route est déjà obscurément ouverte

vers une nouvelle réalité

qu'il ne comprendra jamais (au milieu d'entités inconnues et d'ordinateurs)

qu'il ne comprendra jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)

qu'il ne comprendra jamais...

 

Et nous ne saurons pas pourquoi ni comment

Nous sommes dans une ère de transition

Entre une civilisation quasi-finie

et une nouvelle inconcevable

Si désormais presque personne ne croit plus

quelle pourra bien être notre nouvelle foi,

quels pourront bien être nos nouveaux buts

qui éteindront notre soif éternelle

de pouvoir être soi...

Même si ensuite l'un ou l'autre succombe

Je ne sais dire qui de nous deux sera

Cet homme nouveau

qui me passionne moi aussi

dans le monde nouveau que

nous ne verrons jamais

que nous ne verrons jamais (au milieu d'entités inconnues et d'ordinateurs)

que nous verrons jamais (au milieu de tableaux chiffrés et de villes)

que nous ne verrons jamais...

 

 

En somme, dit Lucien l'âne au regard très concentré, c'était une canzone de réflexion, une canzone philosophique. C'est un genre qui me plaît à moi, j'aime mieux ça que certaines romances qui ressassent des banalités sans pareilles. Tu sais le genre : elle est venue, elle est partie, elle reviendra, j'ai pleuré, j'ai pas pleuré, j'ai mouillé mon mouchoir, quand ce n'est pas autre chose... Mais tu avais raison, il me faudra la réentendre pour en percer le mystère.

 

Quand à la seconde, dit Mârco Valdo M.I., je m'empresse de te la présenter et de t'en indiquer dès à présent, le ton quelque peu moyenâgeux.

 

 

J'imagine que Francesco Guccini qui enseigna la littérature ou la langue italienne, ne pouvait ignorer La Ballade des Pendus du poète françois François Villon (Paris 1432 - ? 1463). Tu te souviens bien de Villon, ce poète au destin singulier : il a disparu, d'où le point d'interrogation, on ne sait où il est passé ni a fortiori où et quand il est mort, car même l'année de sa mort est sujette à caution. Mais rassure-toi, pour être mort, il est mort. Peut-être est-il parmi les noyés de Guccini...

Que viennent faire ces histoires de pendus et de noyés ici et maintenant ...? Mais la chose est évidente: les pendus et les noyés sont des victimes de la guerre civile menée depuis des millénaires contre les pauvres par les riches et les puissants.

Qu'a donc subi un être pour en arriver là ?

 

Ce sont de drôles de gens, des victimes souvent oubliées, car elles disparaissent dans un anonymat de bon aloi (surtout pas de vagues...) : on tombe dans le fleuve, on se perd en mer, on se pend dans l'escalier – tout le monde n'a pas droit à une mort publique.

 

Le cas des pendus est un peu particulier : il y a des pendus « ad ignominia », médiatiques à souhait, tels... ils ne méritent pas qu'on les cite. Il y a les pendus modestes qu'on trouve un jour dans le grenier, dans la cave, dans le garage, dans l'usine, dans le bois... On trouve des pendus partout.

Les noyés aussi se divisent : certains sont des noyés de luxe, ceux du Titanic; d'autres sont des noyés poétiques comme Ophélie; la plupart sont des inconnus discrets. Tellement qu'on ne les retrouve même plus... Parfois, un morceau dans le ventre d'un poisson...

 


 

 

 

La Ballade des Noyés.

 

 

Chanson italienne – La Ballata degli Annegati – Francesco Guccini – 1967

Version française – La Ballade des Noyés – Mârco Valdo M.I. – 2008


Le fleuve raconte des légendes tandis qu'il file rapide vers la mer.

Les vagues les narrent doucement et les peupliers les écoutent.

Tous ne peuvent pas les entendre; il faut être las du monde,

Se jeter à l'eau et mourir, dormir pour toujours sur le fond.


Écoute !

Dans l'eau à présent, ses paroles sont sincères.

Depuis que tu dors là-dessous, as-tu songé que jamais, jamais il ne t'a laissée.

 

Il faut venir là le soir avec l'âme oppressée par le chagrin

pour entendre la cantilène légère d'un chant triste et lugubre.

Qui es-tu ? Mon nom était Gianni, je nageais, j'avais vingt ans à peine,

mais ici j'aurai toujours vingt ans. Et toi ? Une crue m'emporta,

plus haut en amont, je ne fus jamais retrouvé. Et toi ? Seul un soir,

pour moi le passé était pesant et l'eau semblait si légère.

 

Repose.

Oublie ce qui a été, le temps là-dessous s'est arrêté.

Désormais, tu ne peux que dormir et écouter les histoires du fleuve qui va vers la mer.

Le fleuve raconte des histoires tandis qu'il file rapide vers la mer.

Les noyés les écoutent et le vent les fait chanter.

Et le vent les fait chanter, et le vent les fait chanter....

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