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17 juin 2013 1 17 /06 /juin /2013 14:32

FAISONS L'HYPOTHÈSE

 

Discours de Piero Calamandrei au IIIième Congrès de l'Association de défense de l'école nationale

11 février 1950 – Rome

 


Chers collègues,

 

Nous sommes ici des enseignants de tous les types d'écoles, des écoles élémentaires aux universités [...]. Nous sommes ici réunis dans ce congrès qui est consacré à la Défense de l'école. Pourquoi défendons-nous l'école ? Peut-être l'école est-elle en danger ? Quelle école défendons-nous ? Quel est le danger qui pèse sur l'école que nous défendons ? Il peut venir à l'esprit que nous sommes réunis pour défendre l'école laïque. C'est sans doute vrai et on l'a dit ce matin. Mais ce n'est pas tout, il y a quelque chose de plus. Il ne faut pas enfermer notre colloque dans une polémique entre des cléricaux et des anticléricaux. Sans dire, ensuite, que nous défendons ce que nous avons. Maintenant, êtes-vous vraiment sûrs qu'en Italie, nous ayons l'école laïque ? Qu'on puisse défendre l'école laïque comme si elle existait, après l'article 7 ? Mais laissons, allons au-delà. Nous défendons l'école démocratique : l'école qui correspond à cette Constitution démocratique que nous avons voulu nous donner ; l'école qui est comme cette Constitution, qui peut être un instrument, pour que cette Constitution écrite sur le papier devienne réalité [...].

 

L'école, comme je la vois, est un organe « constitutionnel ». Elle a sa place, son importance au centre de ce complexe d'organes qui forment la Constitution. Comme vous savez (vous avez tous lu notre Constitution), dans la seconde partie de la Constitution, qui s'intitule « le système de l'État », sont décrits ces organes au travers desquels s'exprime la volonté du peuple. Ces organes à travers lesquels la politique se transforme en droit, les vitales et saines luttes de la politique se transforment en lois. Maintenant, lorsqu'il vous vient à l'esprit de vous demander quels sont les organes constitutionnels, à tous, vous viendra naturellement la réponse : ce sont les Chambres, la Chambre des députés, le Sénat, le président de la République, la Magistrature ; mais il ne vous viendra pas à l'esprit de considérer parmi ces organes aussi l'école, qui par contre est un organe vital de la démocratie telle que nous la concevons. Si on devait faire une comparaison entre l'organisme constitutionnel et l'organisme humain, on devrait dire que l'école correspond à ces organes qui dans l'organisme humain ont la fonction de créer le sang [...].

 

L'école est l'organe central de la démocratie, car elle sert à résoudre ce qui selon nous, est le problème central de la démocratie : la formation de la classe dirigeante. La formation de la classe dirigeante, pas seulement dans le sens de classe politique, de cette classe qui siège à l'assemblée et discute et parle (et peut-être hurle) et qui est à la tête des organes plus proprement politiques, mais aussi la classe dirigeante dans le sens culturel et technique : ceux qui sont à la tête des ateliers et des entreprises, qui enseignent, qui écrivent, les artistes, les praticiens, les poètes. Voilà le problème de la démocratie, la création de cette classe, qui ne doit pas être une caste héréditaire, fermée, une oligarchie, une église, un clergé, un ordre. Non. Dans notre idée de la démocratie, la classe dirigeante doit être ouverte et toujours renouvelée par l'afflux des meilleurs éléments de toutes les classes, de toutes les catégories. Chaque classe, chaque catégorie doit avoir la possibilité de délivrer ses éléments meilleurs, pour que chacun d'eux puisse temporairement, transitoirement, pour ce bref instant de vie que le sort concède à chacun de nous, contribuer à apporter son travail, le meilleur de ses qualités personnelles au progrès de la société [...].

 

La démocratie doit servir à rendre chaque homme digne d'avoir sa part de soleil et de dignité (applaudissements). Mais ceci seule l'école peut le faire, elle qui est le complément nécessaire du suffrage universel. L'école, qui a vraiment ce caractère au sens politique le plus élevé, car seule elle peut aider à choisir, elle seule peut aider à créer les personnes dignes d'être choisies, qui proviennent de toutes les classes sociales.

 

Voyez, cette image est fixée dans un article de la Constitution, même si la formule est moins imagée. C'est l'article 34, dans lequel il est dit : « L'école est ouverte à tous. Les capables et les méritants, même privés de moyens, ont le droit de parvenir aux plus hauts degrés des études ». C'est l'article plus important de notre Constitution. Il faut se rendre compte de la valeur politique et sociale de cet article. Seminarium rei pubblicae, disaient les Latins du mariage. Nous pourrions le dire de l'école : Seminarium rei pubblicae : l'école engendre les meilleurs pour la rénovation continue, quotidienne de la classe dirigeante. Maintenant, si telle est la fonction constitutionnelle de l'école dans notre République, demandons nous : comment est construit ce moyen ? Quels sont ses principes fondamentaux ? Avant tout, l'école d'État. L'État doit établir ses écoles. Avant tout l'école publique. Avant d'exalter l'école privée, il faut parler de l'école publique. L'école publique est le prius, la privée est le posterius. Pour avoir une bonne école privée, il faut que celle de l'État soit excellente (applaudissements). Vous voyez, nous devons avant tout mettre l'accent sur cet alinéa de l'article 33 de la Constitution qui dit : « La République dicte les règles générales de l'instruction et institue des écoles d'État pour tous les types et les degrés ». Donc, par cet alinéa [...] l'État a en matière scolaire, avant tout une fonction normative. L'État doit poser la législation scolaire dans ses principes généraux. Immédiatement après, l'État a une fonction de réalisation [...].

 

L'État ne doit pas dire : je fais une école modèle, puis que les autres le fassent le reste . Non, l'école est ouverte à tous et si tous veulent fréquenter l'école d'État, ils doivent tous trouver place dans tous les types d'écoles, toutes écoles excellentes, correspondant aux principes fixés par l'État, des écoles publiques, qui permettent d'accueillir tous ceux qui s'adressent à l'État pour aller dans ses écoles. L'école est ouverte à tous. L'État doit donc établir des écoles excellentes pour recevoir tous. Ceci est écrit dans l'article 33 de la Constitution. L'école d'État, l'école démocratique, c'est une école qui a un caractère unitaire, elle est l'école de tous, elle crée des citoyens, elle ne crée ni des catholiques, ni des protestants, ni des marxistes. L'école est l'expression d'un autre article de la Constitution : de l'article 3 : « Tous les citoyens ont parité sociale et sont égaux devant la loi, sans distinction de sexe, de race, de langue, de religion, d'opinion politique, de conditions personnelles et sociales ». Et l'article 151 : « Tous les citoyens peuvent accéder aux fonctions publiques et aux charges électives dans des conditions d'égalité, selon les critères établis par la loi ». De ces deux articles, il ressort que l'école d'État doit être l'instrument, l'instrument de cette égalité civique, de ce respect pour les libertés de toutes les confessions et de toutes les opinions [...].

 

Quand l'école publique est ainsi forte et sûre, alors, mais alors seulement, l'école privée n'est pas dangereuse. Alors, mais alors seulement, l'école privée peut être un bien. Il se peut que des forces privées, des initiatives pédagogiques de classes, de groupes religieux, de groupes politiques, de philosophies, de courants culturels, coopèrent avec l'État à élargir, à stimuler, et à renouveler la culture dans une variété de tentatives. Au droit de la famille, qui est institué dans un autre article de la Constitution, dans l'article 30, d'instruire et d'éduquer les enfants, correspond cette opportunité qui doit être donnée aux familles de faire fréquenter à leurs enfants des écoles de leur choix et donc de permettre l'institution d'écoles qui correspondent mieux que maintenant aux préférences politiques, religieuses, culturelles de cette famille, avec toutefois, certaines garanties. Mais il faut bien se rendre compte qu'alors que l'école publique est expression d'unité, de cohésion, d'égalité civique, l'école privée est expression de différence, qui peut vouloir dire d'hétérogénéité de courants décentralisateurs, dont l'État doit empêcher qu'ils deviennent des courants désagrégateurs. L'école privée, en d'autres mots, n'est pas créée pour cela.

 

L'école de la République, l'école de l'État, n'est pas l'école d'une philosophie, d'une religion, d'un parti, d'une secte. Donc, pour que les écoles privées puissent être un bien et pas un danger, il faut : (1) que l'État les surveille et les contrôle et qu'il soit neutre, impartial vis-à-vis d'elles. Qu'il ne favorise pas un groupe d'écoles privées au détriment d'autres. (2) Que les écoles privées correspondent à certaines qualités minimales de sérieux d'organisation. Seulement de cette façon et d'autres plus spécifiques, que je dirai sous peu, on peut avoir avantage à la coexistence de l'école publique avec l'école privée, à la compétition entre les écoles d'État et les écoles privées. Que s'établisse une compétition entre les écoles publiques et les écoles privées, de sorte que de la création de ces écoles privées, et qui éventuellement peuvent apporter des idées et des réalisations qui jusqu'à présent n'existaient pas dans les écoles publiques, l'État se sente stimulé à faire mieux, à rendre, qu'il me soit permis l'expression, « plus excellentes » ses propres écoles. L'école privée doit être pour l'État un aiguillon, pas une raison d'abdication.

 

Il y a des écoles de parti ou des écoles d'église. Mais l'État doit les surveiller, doit les réguler ; il doit les maintenir dans leurs limites et doit faire mieux qu'elles. L'école d'État, en somme, doit être une garantie, pour qu'on ne bascule pas dans ce qui serait la fin de l'école et peut-être la fin de la démocratie et de la liberté, c'est-à-dire dans l'école partisane. Comment fait-on pour instituer dans un pays une école partisane ? Il peut y avoir deux manières. Une est celle du totalitarisme ouvert, avoué. Nous l'avons expérimentée, hélas. Je crois que tous ici vous vous en rappelez, mais cependant nombre de gens ne s'en rappellent plus. Nous l'avons expérimentée sous le fascisme. Toutes les écoles deviennent des écoles d'État : l'école privée n'est plus permise, mais l'État devient parti et dès lors, toutes les écoles sont des écoles d'État et par cela, elles sont aussi des écoles de parti. Mais il y a une autre manière pour arriver à transformer l'école d'État en école de parti ou de secte. Le totalitarisme sournois, indirect, froid, comme certaines pneumonies froides qui arrivent sans fièvre, mais qui sont très dangereuses. Faisons l'hypothèse, ainsi abstraitement, qu'il y ait un parti au pouvoir, un parti dominant, lequel cependant veut respecter formellement la Constitution, il ne veut pas la violer, en somme. Il ne veut pas faire la marche sur Rome et transformer la Chambre en logement pour manipules ; mais il veut instituer, sans qu'il y paraisse, une dictature larvée. Alors, que faire pour s'emparer des écoles et pour transformer les écoles d'État en écoles de parti ? Ce parti s'aperçoit que les écoles d'État ont le défaut d'être impartiales. Il y a une certaine résistance ; dans ces écoles, il y en a toujours ; même sous le fascisme, il y en eut. Alors, le parti dominant suit une autre route (C'est une hypothèse toute théorique, entendons-nous bien ).

 

Il commence à négliger les écoles publiques, à les discréditer, à les appauvrir. Il les laisse s'anémier et il commence à favoriser les écoles privées. Pas toutes les écoles privées. Les écoles de son parti, de ce parti. Et alors toutes les aides commencent à aller à ces écoles privées. Aides d'argent et de privilèges. On commence même à conseiller aux jeunes d'aller dans ces écoles, parce qu'au fond, elles sont meilleures, dit-on, que celles d'État. Et peut-être, donne-t-on des primes, comme maintenant, ou propose-t-on de donner des primes aux citoyens qui sont disposés à envoyer leurs enfants dans les écoles privées au lieu des écoles publiques. À « ces » écoles privées. Les examens sont plus faciles, on y étudie moins et on y réussit mieux. Ainsi l'école privée devient une école privilégiée. Le parti dominant, en ne pouvant pas transformer ouvertement les écoles d'État en écoles de parti, déglingue les écoles d'État pour donner la prédominance à ses écoles privées.

 

Attention, mes amis, dans ce congrès, c'est le point qu'il faut discuter. Attention, c'est la recette. Il faut tenir à l’œil les cuisiniers de cette basse cuisine. L'opération se fait en trois temps : (1) je vous l'ai déjà dit : ruiner les écoles d'État. Les laisser à l'abandon, qu'elles périclitent. Appauvrir leurs budgets. Ignorer leurs besoins. (2) Atténuer la surveillance et le contrôle sur les écoles privées. Ne pas en contrôler le sérieux. Y laisser enseigner des enseignants qui n'ont pas les titres minimums pour enseigner. Permettre que les examens soient des « plaisanteries ». (3) Donner aux écoles privées l'argent public ! Voilà le nœud. Donner aux écoles privées de l'argent public ! C'est la méthode la plus dangereuse. Elle est la phase plus dangereuse de toute l'opération [...]. Voilà donc le point, c'est le point plus dangereux de la méthode. L'argent de tous les citoyens, de tous les contribuables, de tous les croyants des différentes religions, de tous les membres des différents partis, qui est ainsi destiné à alimenter les écoles d'une seule religion, d'une seule secte, d'un seul parti [...].

 

Pour se prémunir contre ce danger, il ne nous faut pas beaucoup de ruse. Pendant la Constituante, pour le prévenir, il fut mis dans l'article 33 de la Constitution cette disposition : Des « organismes et privés ont le droit d'instituer des écoles et des instituts d'éducation sans charges pour l'État ». Comme vous le savez cette formule naquit d'un compromis ; et comme toutes les formules nées de compromis, elle donne droit, aujourd'hui, à des interprétations sophistiques [...]. Mais ensuite, il y a une autre question qui est apparue, qui devrait permettre de contourner la loi. Il s'agit de ce que nous juristes appelons « fraude à loi », qu'il est ce que les clients demandent aux casuistes de peu de scrupules, vers lesquels le client se tourne pour savoir comment il peut violer la loi en ayant l'air de l'observer [...]. Et ainsi est apparue l'idée des allocations familiales, des allocations familiales scolaires.

 

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Marco Valdo M.I. - dans Asino
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