Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 23:50

Te souviens-tu , Lucien, bel âne aux yeux si noirs et aux oreilles si soyeuses, te souviens-tu, dis-je, dit Mârco Valdo M.I. en interpellant son ami Lucien l'âne, que je t'avais promis la suite des aventures carcérales de Marco Camenisch ? Comme tu le sais, j'ai là un devoir moral, celui d'aider un compagnon dans la détresse, d'une part; mais d'autre part, j'ai également, outre ce devoir de solidarité, un devoir de publication. Je m'y étais engagé et de fait, j'assume. Ceci, plus spécialement, pour que d'une façon ou d'une autre, au travers de mes lecteurs (qui ne sont pas vraiment très nombreux, mais enfin, il y en a à part toi qui bénéficie en direct de ma lecture – traduction en français de ce livre Achtung Banditen !) montrer que Marco Camenisch, malgré ce que racontent les autorités, conserve des amis dans le monde. C'est aussi une occasion de parler de lui et de ne pas le laisser croupir dans l'oubli. Ce n'est rien qu'un peu de lumière, mais si elle peut éclairer la longue nuit de Marco Camenisch, ne fût-ce que par intermittence, j'en serais fort heureux.





Mon ami Mârco Valdo M.I., je dois te dire que j'aime beaucoup savoir que tu pratiques ainsi. Il me semble juste et bon de soutenir celui qui souffre pour ses idées, qui sont par ailleurs, les nôtres. Comme lui, nous ne souhaitons rien moins que sa libération (immédiate et sans condition) et toi comme moi, nous entendons bien faire passer le message. Peut-être en effet, que jamais aucun des gardiens absurdes qui terrorisent les gens en prison (spécialement, ceux à qui les nazis auraient offert un triangle rouge, appelons-les : les triangles rouges...) n'aura connaissance d'une seule ligne de ce nous nous disons, mais le devoir est de le faire. Point final. La chose ne se discute même pas. Tu vois donc que je suis bien en phase avec Camenisch et avec toi.



Évidemment, dit Mârco Valdo M.I., il y a fort peu de chances qu'on remarque un jour que nos conversations portent sur ce genre de sujet et je pense comme toi, qu'ils s'en foutent complètement de ce que nous disons, de ce que nous lisons, de ce que nous pensons. Tout ceci a l'air vraiment surréaliste et poétique. Comment dire: pas très efficient... Mais voilà, il en va de nos conversations comme des idées et revendications qui figurent dans les poèmes ou dans les chansons, pour ne retenir que ces moyens là. Je connais parfaitement toute cette incertitude... Mais c'est là un raisonnement qui ne se rend absolument pas compte que l'essentiel en cette matière est comme la beauté. Tu sais, Lucien mon ami, qu'il est une conception esthétique (que personnellement je partage totalement) qui dit à propos de la beauté, tu sais celle d'une femme, d'un tableau, d'une sculpture... : que la beauté réside dans le regard du spectateur et non dans l'objet, sujet... lui-même. Ceci explique d'ailleurs qu'un amoureux peut parfaitement trouver belle la dame de ses pensées, alors que ses amis ou des tiers ne découvrent pas les mêmes beautés chez cette personne. C'est donc une chose importante à comprendre, car c'est là un des principaux secrets de l'amour. Il n'est pas innocent que ce soit précisément Oscar Wilde à propos de Dorian Gray qui ait émit cet aphorisme redoutable. Oscar Wilde était à la fois, un homme de grand caractère et un homme de très grande sensibilité. Je dis volontairement redoutable, car il renverse bien des conceptions assises, l'idée-même de beauté objective sur laquelle se fondait l'art ancien. Bref, ce qui est beau aux yeux de l'un peut ne pas l'être du tout au regard de l'autre.



Très bien, j'accède à ta suggestion, dit l'âne avec un regard un peu perdu, comme effaré. Mais pourrais-tu me dire, mon cher Mârco Valdo M.I., où tu voulais en venir avec ce préambule.




Très certainement, mon bon Lucien. Je conçois d'ailleurs fort bien que tu t'y sois un tantinet perdu. Donc, mais il en va de la réalisation de notre devoir, de notre obligation morale, et plus généralement, de nos attitudes et de nos gestes, comme de la beauté. Ce qui importe, c'est que nous, je veux dire toi pour toi, moi pour moi et ainsi de suite pour tout le monde, sommes notre propre spectateur et donc les seuls à pouvoir donner son entière valeur à notre action, à notre création. Ici, en l'occurrence, ces conversations que nous menons. En fait, c'est toujours l'histoire du pommier ou de l'oiseau. Le pommier donne des pommes et se soucie bien peu de savoir si et comment elles atteindront un quelconque objectif. Pour la bonne raison qu'elles n'en ont pas. Donc, le pommier donne des pommes. L'oiseau, de son côté, chante. Il se soucie peut de l'efficience de son chant vis-à-vis de l'ensemble de la nature. Il chante, point c'est tout. Ne pas se soucier de l'efficience est un geste salvateur et fondateur de la création. Oh, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., je vois à tes tremblements que tu as du mal à me suivre.



Je ne peux nier que je ne comprends pas tout à fait ce que tu essayes de dire, dit l'âne Lucien d'un ton moqueur.



En fait, je pourrais résumer la chose assez laconiquement en disant : « Fais ce que dois, advienne que pourra ! » Et dès lors, je passe à la lecture de ma narration du jour. Elle porte en gros sur l'année 1998. Soit, il y a dix ans. Parenthèse, Camenisch est toujours en prison. Pour les détails, écoute bien mon récit. Il commence par le rappel des dernières lignes de l'épisode précédent.



Je n'en suis pas étonné, tu le fais chaque fois, dit l'âne Lucien en manière de taquinerie.


Je suis depuis un mois à la tête de « Centro Valle » qui, je vous l’assure, n’est pas formé de plumitifs du régime. En relisant l’articulet rédigé par un ex-collaborateur, je n’y ai pas trouvé, cependant, d’attaques directes contre votre personne. J’ai néanmoins décidé de publier l’écrit d’un subversif invétéré comme vous en adéquation avec l’orientation du journal qui est d’assurer une place adéquate aux interventions de ses propres lecteurs.

(Elisabeth Del Curto)

(suite au prochain épisode)



Novara, 6 janvier 1998


Ici, 1998 paraît apporter de bonnes nouvelles. Finalement, la situation s’est débloquée en ce qui concerne la déclassification et les permissions de Marcello et pour ce qui est du montage Ros-Marini. ... Pour le reste, ces jours infinis de pluie infinie, de neige et de froid me cassent un peu les couilles au plan de ma santé et de mon énergie productive. Le mouvement et la lumière manquent, mais cela aussi passera. Je devrais plutôt récupérer un tarif postal pour le timbrage des lettres : dimensions, imprimés, poids, etc.… qui nous rendent fous une fois sur trois quand ici on envoie quelque chose de plus « compliqué » qu’une simple lettre à 800 lires…

J’ai été surpris de la publication de ma lettre dans « Centro Valle », positivement même, je dois le dire. ...


Novara, 5 février 1998


Il sera dur d’obtenir des visites d’autres personnes. On peut toujours rêver que ces porte-codes et farouches serviteurs de l’État policier, ici à Novara, me concèdent d’autres visites vus les comptes en suspens qu’ils ont avec moi. Le fait que je rompe le masque de silence contre leurs illégalités et leurs pratiques perverses les énerve. Ils voudraient déjà supprimer les visites de Manuela et ils ne les renouvellent pas pour Isa.

J’espère que maman pourra se reprendre et guérir après l’accident domestique qui a provoqué la fracture de son bras. Je lui souhaite de guérir au plus vite même si, il est certain que je ne pourrai la revoir durant plusieurs mois.

Mes amis et mes compagnons, par contre, je pense les revoir si et quand ils [Les autorités carcérales ou judiciaires] faibliront. Maintenant ou plus tard, si je survis – ce qui est probable, ils le devront.

...

Novara, 22 avril 1998


Silvano Pellissaro, en grève de la faim depuis 20 jours, est arrivé hier.

J’essaierai de le voir dès qu’il la suspendra. Il me semble qu’ils tirent sur la Croix-Rouge… Cependant, Silvano est ici à l’abri des provocations des policiers de prison, ROS, DIGOS qu’il subissait lourdement à Cuneo et autres Vallettes.

Je dois récupérer d’Agostino d’Urupia la copie d’une lettre où je retrace mon parcours politique pour l’envoyer à Buenos Aires. Il y a là-bas un compagnon intéressé qui a déjà publié certains de mes écrits et mon petit livre « Résignation est complicité » (Rassegnazione è complicità). Aujourd’hui, j’ai entendu maman au téléphone et ce fut une grande joie.


Novara, 8 mai 1998


J’ai écrit une longue intervention sur l’écoterrorisme comme contribution au débat qui s’est tenu à La Spezia le 25 avril dernier.

Ce fait me remet en mémoire que durant le Second Massacre Mondial, quand l’Europe était sous le joug des nazis et de leurs dignes alliés, les actions de la résistance étaient cataloguées comme « banditisme ». Le terme « terrorisme », utilisé aujourd’hui, n’était pas encore à la mode et il existait encore une nette séparation entre l’identité de la population soumise et les intérêts des dominants du moment.

Si, en consultant un quelconque dictionnaire au mot terrorisme, nous lisons … : qui sème une terreur indiscriminée dans la population et que nous pensons à Tchernobyl et à toutes les catastrophes écologiques de la Planète, aux guerres, aux victimes civiles et aux bombardements… peut-être comprendrons-nous qui sont aujourd’hui les vrais terroristes.


...

Novara, 12 juin 1998


Presque une demi-année sans voir maman et Renato, cela correspond à environ un quarantième de ma peine d’emprisonnement. Et s’il n’y avait l’écoulement du temps et mon usure, ce serait à en rire tellement c’est peu. Une demi-année me paraît un clin d’yeux. Plus ou moins encore la moitié de quarante battements d’yeux et j’aurai épuisé ma peine ; s’il n’y avait les nuages radioactifs, la désertification, etc., qui véritablement « ne sont pas préoccupants », je n’aurais aucun doute de battre les cils 40 fois, sans problème.

Ici aussi, les idées sont polluées par l’information de la société du spectacle et de la communication aliénée dans les ruines de ce « monde » trop canalisé. Mais il faut dire que pour s’éclaircir les idées, la prison est étroite entre ces quatre murs ; mais la prison de la société est aussi une forte barrière. La prison est la coercition de vivre ensemble coude à coude avec des personnes très différentes et de vivre de manière confuse des relations plus ou moins affines. Mais avec le resserrement antinaturel dans les cellules communes, même les affinités n’arrivent pas à empêcher qu’après peu de temps, ces êtres privés de l’espace « naturel » suffisant se fassent un tas d’ennuis réciproques. Vice-versa, vu la condition existentielle extrême, forcément, avec le temps, les personnes sont privées dans leurs relations de tout masque caractériel, idéologique, etc. et les subterfuges dans la convivance, dans l’autodéfense collective et dans les efforts pour changer les conditions de vie ne sont pas facilement applicables.


Novara, 4 juillet 1998


Hier, j’ai reçu un tract en solidarité avec Patrizia Cadeddu, arrêtée à Milan et justement aujourd’hui, elle m’a écrit continuant ainsi une correspondance pas très fournie, mais intense en termes d’affection et de discussion. C’est une vraie Sarde audacieuse et fière.

Il n’est pas vrai qu’ils lui ont refusé les arrêts domiciliaires ; c’est elle qui les a refusés quand le PM les lui a offerts, en pleine audience, je crois. D’un côté je l’admire car c’est un « cadeau » intéressé de ce typique tas de merde de PM, qui d’une certaine manière veut se laver la conscience. Certes, le terme « terroriste » est usé et tellement utilisé mal à propos qu’il veut dire tout et le contraire de tout.

Ce qui est vrai par contre c’est qu’ils m’ont refusé les visites de la Raffi. Pas grave ! Pour « avis négatif de la questure de Carrare », ce qui revient à donner au renard la clé du poulailler.

Ici, le salut, c’est de se tapir dans sa cellule et de ressasser souvenirs et songes, rage et sérénité, mais on est trop souvent interrompu par les travaux, des musiques, des nourritures, des contrôles et des bêtises diverses, tellement qu’il est même difficile d’organiser sa journée.

Pour ne rien dire des télés. Elles nous cassent tellement les oreilles que, un clou chassant l’autre, l’unique solution est d’allumer la sienne pour ne pas entendre les 15 autres en même temps, dans le tohu-bohu de cette architecture carcérale.

...

Novara, 28 août 1998


Je tiens les moustiques à l’écart, blindé comme je le suis avec le filet aux fenêtres et à la porte, mais la chaleur… C’est à en mourir. Il est certain que là-haut sur les Alpes, il fait un peu meilleur. Ce serait un peu mieux ici si on pouvait bouger et fuir le pire, surtout à un certain moment de la nuit où le fer et le béton rejettent la chaleur du jour.

La dernière rencontre avec maman et Renato a été vraiment joyeuse, avec un tas de rires et une liaison de nos pensées et des liens vers l’extérieur qui tendent toujours plus à s’éteindre et à s’éloigner. Je pense déjà à la prochaine visite à venir, tout ragaillardi à l’idée de revoir maman renaissante et Renato qui semble être une nouvelle personne.

Tout cela me donne de l’espoir dans mon avenir, au-delà de la prison, d’une vie commune, avec eux. J’espérais pouvoir bientôt me marier avec Manuela, mais il y a un foutoir. Peut-être, un mariage « moral » au moins pourra se faire. C’est la sempiternelle histoire kafkaïenne de la bureaucratie.


Novara, 18 octobre 1998


Aucune nouvelle d’importance. Je crois avoir surmonté un peu le choc du passage saisonnier quant aux rythmes biologiques et à ma santé. Belle rencontre avec maman et Renato où on a retrouvé un niveau de sérénité nouveau, et sans doute ancien. Belle rencontre aujourd’hui avec Manuela qui, avec tous ces chocs qu’elle subit elle aussi, continue à être une femme de courage et de splendide continuité.


Novara, 31 octobre 1998


Je suis dans une colère noire en raison des provocations de la « surveillance spéciale », à cause des délires policiers inventés et infondés, exprimés avec une manie de vengeance, de haine et de persécution pour avoir critiqué le lager et l’État. Car, en plus, je suis anarchiste. Il y faudra une autre campagne de lutte et de dénonciation de la situation. On y veillera.


Novara, 17 novembre 1998


Je pense parfois à ce que ferait, dans ma situation, Diabolik ici à Novara. Il y mettrait de grands moyens pour sortir, avec l’aide d’une bande de guerriers comme lui ou une dizaine d’Eve Kant.1

A dire vrai, vu la situation générale, j’ai encore plus peur à l’idée de sortir que de rester encore en prison. Pour l’instant, le 4 novembre, ils m’ont communiqué la permission de faire des interviews et des enregistrements vidéos. Ils ont cherché à ruser pour boycotter ce contact extérieur, mais ils ont échoué. Je me débats avec l’idée d’aller au procès de Rome ou non, mais de toute façon, ce sera pour l’année prochaine.


Cette année aussi s’esquive comme cette éternelle voie ferrée. Il n’y a pas de résignation dans nos regards. Peut-être seulement la conscience que le tunnel est encore fort long à parcourir, avant d’entrevoir la lumière d’un lointain soupirail.


Novara, 3 décembre 1998


En janvier 1996, avec un autre compagnon, j’ai pris l’initiative d’une grève de la faim pour dénoncer et protester contre les conditions de détention invivables dans la prison spéciale de Novara et contre une invention judiciaire de « bande armée » et d’ « association subversive » suivant une théorie spécifique du PM Marini de Roma.

Ma première déclaration a été relayée, à l’extérieur, par des médias régionaux et au niveau parlementaire. A la suite de cette manifestation, j’ai reçu la visite de deux femmes parlementaires, auxquelles j’ai répété le contenu de ma déclaration.

Au début de cette année, j’ai rédigé et diffusé un document relatif aux changements intervenus entretemps dans les conditions de détention. Sans allusion aux mesures répressives et vexatoires mises en œuvre depuis contre moi et mes proches, car je voulais éviter de « personnaliser » la question. ...

Au fil du temps, cependant, avec l’augmentation et l’accumulation de ces infinies histoires sans solution, j’ai décidé d’établir un document public où je retiens que mon œuvre de dénonciation et de protestation dans cette prison est la cause de ces représailles systématiques et acharnées contre ma personne. Les derniers développements rendent cette dénonciation urgente pour des motifs de sauvegarde personnelle et d’intégrité de mes proches.

En 1996, j’ai été dénoncé par la direction de cette prison au procureur de Novara pour de modestes quantités de stupéfiants légers. J’ai eu connaissance de ces enquêtes seulement dans le courant de 1997, par la notification de leur requête de prorogation des enquêtes pour les six autres mois prévus par la loi. Plus tard, dans la seconde partie de 1996, un tel processus étant en cours et avec le PM Marini de Rome comme responsable des visites, on m’a notifié le retrait du droit de visite de Manuela, ma femme de fait par un lien commencé par correspondance après mon arrestation de 1991 : avec 5 ou 6 lettres quotidiennes et, à partir de 1993, des rencontres régulières partagées avec ma mère et mon frère. C’est seulement grâce à l’intervention de mon avocat de Rome que furent rétablies ces visites, supprimées en raison d’un « soupçon fondé » que ma femme m’apportait de modestes quantités de stupéfiants légers du type haschisch.

Ce fut une période de fouilles particulières lors de nos rencontres, en cellule et à l’occasion des visites. Plusieurs fois, l’odeur de sauge que je brûle pour des motifs de purification fut considérée comme de la « fumée ». Il ne me fut plus permis d’acheter des encens en herboristerie, comme c’était l’habitude depuis des années. Le fait que je revendique l’antiprohibitionnisme et la réalité de consommer le cannabis, que je reçoive de la littérature sur ce thème, que je m’alimente le plus possible avec des tisanes, des aliments naturels et végétariens, que je sois un pratiquant du yoga, ne justifie pas l’acharnement contre moi et la personne que j’aime, de vouloir interdire nos rencontres, nonobstant le fait qu’il n’a jamais été trouvé de « fumo » même en « modestes quantités ».

A mes protestations face à ces diverses provocations, n’ont pas manqué les réponses du genre : « Quand il écrit, il est dangereux pour lui-même et pour les autres », « il est trop solidaire », « ce qu’il veut, c’est être en vue », « il écrit trop », « même les carabiniers s’en sont plaint… »

Suite à mes requêtes de libération anticipée, le rapport de la prison au tribunal de surveillance dit textuellement : « Il a des rapports conflictuels avec les institutions ».

...

En outre, depuis 1996, je traîne un problème d’infection dentaire avec un mal de dents récurrent, des abcès douloureux et une détérioration générale de ma santé. Une des premières radiographies a été perdue, la seule où l’abcès en cours était bien visible et on déplaça dans le temps l’intervention chirurgicale nécessaire. Je me suis adressé au Directeur sanitaire et à des spécialistes extérieurs lors de l’épuisant parcours pour résoudre mon problème... En mars de cette année, en outre, après avoir demandé une visite de mon médecin de confiance, je n’ai reçu aucune réponse. Silence absolu, même quelques mois après ma demande. ...

...

Néanmoins, c’est dans cette prison de haute sécurité en octobre, durant les visites, que commença la « surveillance spéciale » de moi et de mes proches : fouilles et déshabillages extraordinaires, avec la présence extraordinaire du maréchal de service à la sortie des rencontres, effectuées non plus dans la salle commune habituelle, mais bien séparément dans la « petite salle des avocats ». Il y a déjà un certain temps, en passant devant la vitre de cette petite salle, j’ai remarqué le banc ouvert avec des trous électriques et deux ou trois objets ronds reliés à ces trous. Je suppose logiquement que la petite salle des avocats est munie d’un dispositif d’enregistrement et, en plus de la surveillance visuelle rapprochée, c’est pour mieux enregistrer et contrôler les conversations avec les proches. Comme je protestais contre de telles provocations, ils m’ont donné des réponses fumeuses du genre : « des ordres » et autres insinuations : « Il y a sans doute des raisons… », etc.

A l’extérieur, ils sont en plein dans une campagne de terrorisme psychologique qui, à partir des habituelles « sources confidentielles » des services secrets et de la presse, veut criminaliser et diffamer l'anarchie sous le prétexte « d'alerte à la bombe ». ...

Récemment, à l’occasion d’une fouille ordinaire de ma cellule, ils m’ont enlevé la manne, un laxatif léger et efficace, acheté en herboristerie. Avec l’habituel rite humiliant et dégradant des déshabillages chaque fois que l’on sort de la section, le maréchal N., qui m’appelle dans son bureau, en dehors de ma section, se distingue par ses excès et sa systématicité à me priver des petites choses « mises au magasin » ou jetées. Le maréchal-commandant S. me notifie la confiscation de la manne, qui « non autorisable ». A ma demande de motif, sa réponse systématique est qu’« elle peut être utilisée à d’autres fins ». je proteste contre cette provocation ridicule et fallacieuse.

En racontant ce fait à des détenus, ceux-ci m’ont révélé que la manne est utilisée pour couper la « drogue ». Ceci montre qu’il ne s’agit plus « seulement du soupçon » pour « modestes quantités de stupéfiants légers du type haschisch », mais de l’insinuation de trafic de coca ou d’héroïne. Substances dont je refuse la consommation, tout comme, je refuse le commerce.

Déjà, en 1996, un détenu m’avait informé qu’un membre du personnel lui aurait dit que « bientôt, on dévoilera un trafic de drogue parmi les prisonniers politiques ». J’ai appris récemment que des voix circulaient parmi les prisonniers politiques que de la drogue aurait été découverte chez moi.

En réfléchissant à l’ensemble de ces choses, leur acharnement démesuré et fallacieux à mon égard, les propos mis dans le circuit, l’escalade générale et le cadre des représailles en cours contre moi, il m’est venu la crainte d’une tentative, dans les règles de l’art, de me piéger par la découverte de substances stupéfiantes placées exprès dans ma cellule, ou une autre combinaison de plus grande ampleur au cœur de la campagne « alerte à la bombe ». ...

Le jour suivant, j’ai été convoqué chez le maréchal V., dans son bureau de la section. Sur son bureau, trônaient un morceau d’écorce d’arbre et des petits débris d’argile provenant d’un nid de guêpes (vespa muratoria), espèce assez rare qui, en été, nidifie dans les interstices de nos cellules ou dans les vêtements hivernaux inutilisés. Le maréchal lui-même reconnaît les choses pour ce qu’elles sont, mais il dit : « Je dois les confisquer. »...

Le matin suivant, le maréchal-chef S. en personne, le zélé maréchal N. et le maréchal V., avec une suite fournie d’agents, font irruption dans ma cellule. « Fouille ! » affirment-ils avec fiel. L’habituel déshabillage intégral. Je renonce à assister. Ils ont saccagé, enlevé, confisqué, jeté divers objets de valeur affective. Ils ont retrouvé un billet de cent mille lires cousu dans une paire de pantalons et je serai pour cela exclu pour une journée des activités communes, avec la porte de ma cellule fermée. Tous mes produits herboristes finissent dans une grande boîte et pour les utiliser, je dois ensuite les réclamer un à un.

Le maréchal V. semble être préposé particulièrement aux anarchistes. ... Le jour-même de leur irruption, je recevais la seconde visite de mon avocat ... Pour la deuxième fois, le temps mis à notre disposition est de seulement 10 minutes.

Le 30 novembre, de retour de la promenade, je constate la soustraction de deux bouteilles utiles pour l’urinothérapie. Il y a deux ou trois ans, pour les analyses d’urine, prescrites par mon médecin de confiance pour des vérifications sur la nature de mon cancer surrénal, repéré peu avant, on me dit que l’urine consigné avait été perdue. Après un deuxième prélèvement, ils ont perdu les analyses et à la troisième tentative, il me fut dit « qu’elles n’étaient pas nécessaires et qu’on ne pouvait les faire à Novara. » Par mes proches, je cherchai et au premier laboratoire interpellé, finalement, à mes frais, il fut possible de réaliser les analyses en question.

L’isolement diurne, peine supplémentaire infligée pendant des mois et des années et qui aggrave la perpétuité, a des modalités d’exécution variées. Il est facultatif et il dépend de l’acharnement personnel des procureurs responsables et des directions carcérales. Ici, à Novara, elle est appliquée sur ordre du procureur de Cagliari à un détenu qui endure déjà plus de 20 ans de prison et de mauvais traitements.

Avec le changement de gouvernement et après les déclarations du ministre Diliberto de vouloir accélérer le parcours institutionnel pour l’abolition de la prison à vie, qui signifie également l’abolition de l’isolement diurne, et après l’interpellation du député Manconi sur un cas spécifique d’isolement, le réflexe conditionné de la part de certaines personnes et du Ministère a été d’appliquer l’exécution généralisée des isolements diurnes. Ainsi, à partir du 30 novembre, trois autres prisonniers ici à Novara, subissent cette mesure. Aucune possibilité de socialisation de 8 à 20 heures, tout en les mettant dans les conditions d’exécuter un travail.

Réflexe analogue l’année passée quand Biondi, le ministre de l’époque, parla publiquement de l’instauration des visites intimes et que le ministère imposa l’application d’une vielle circulaire qui interdit l’accumulation des heures de visites.

Comme réaction aux discussions internationales sur l’antiprohibitionnisme, ils ont augmenté – dans les prisons – la répression contre la drogue, spécialement contre le cannabis.

Quand ceux d’en haut se disputent, ce sont pourtant ceux d’en bas qui prennent les coups. Emergencialisme, instabilité politique, institutionnelle, etc.… En prison, le mensonge systématique, la moquerie, les réticences de ceux qui devraient nous « resocialiser », l’isolement social et privatif, la torture blanche, l’incertitude, l’abus de pouvoir et ses manières souvent insensées, ridiculement puériles et capricieuses, créent la précarité quotidienne instable d’obsessionnels et répétitifs jours blancs toujours égaux et rendent impossible la survie de la personne prisonnière. Instaurant ainsi le désordre de l’ordre totalitaire.


Novara, 22 décembre 1998


Il y a une atmosphère de déménagement et c’est tout un bordel. Sûrement après le transfert, ce sera mieux qu’ici à Novara, à moins de finir « dans le cul du monde », mais je ne pense pas. Il paraît néanmoins qu’ils sont en train de restructurer toutes les sections de la spéciale pour les adapter aux régimes de l’article 41 et du 41bis.

...


Novara, 1er janvier 1999



Hier, un peu de Toscane. Un Chianti pas trop frelaté. Pour le reste, le sempiternel « nouvel an » sans trop d’attention, vu que le nôtre, c’est le 21 décembre !!! Le solstice d’hiver.....


(Suite au prochain épisode)

1Diabolik : Diabolik est un criminel professionnel, accompagné dans ses aventures par sa maîtresse, Eva Kant. Il est pourchassé par son policier attitré, l'inspecteur Ginko. Ses aventures rencontrent encore un grand succès en Italie.

Partager cet article
Repost0

commentaires