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30 novembre 2008 7 30 /11 /novembre /2008 19:53

Et alors, Lucien mon ami, dit Marco Valdo M.I., comment cela va-t-il ? Est-ce que tu commences à t'habituer à ce que tous les soirs, la nuit tombe si près du jour ? Est-ce que tu retrouves tes forces et est-ce que tu peux à nouveau te balader vers le soir ?


Oui, oui, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, comme disait le savant Pangloss, dont le nom indique qu'il dût connaître toutes les langues. Ce qui doit être un peu exagéré. Moi qui ne parle, comme tu le sais mon bon Marco Valdo M.I., que l'âne et encore dans sa version locale et méditerranéenne et avec un accent bien particulier, j'ai vraiment l'impression que c'est bien excessif et un peu prétentieux de s'affubler de cette prétendue connaissance de toutes les langues. Chez nous les ânes, personnellement, je ne parle qu'une seule langue d'âne comme je viens de te le dire et je ne connais pas les autres. Je dis ça, mais en vérité, je n'en sais trop rien, car comme je n'ai jamais rencontré d'âne chinois ou amérindien ou même, australien, je suis bien incapable de savoir comment ils parlent l'âne. D'accord, s'il en va des ânes comme des âniers, ils devraient user d'un autre idiome que le mien.


Tu veux dire, mon ami Lucien, que tout comme le chien, le chat, le coq, le canard... l'âne braierais différemment en Grèce qu'en Bolivie, par exemple.


On doit le supposer, Marco Valdo M.I. mon ami, mais je ne l'ai jamais vérifié. Mais comme tu le vois, pour converser avec toi, je cause français... et comme disait, Léo Ferré, c'est un plaisir. Tu comprends, nous les ânes de langue française, on s'adapte. Même les mots difficiles, même tes phrases les plus alambiquées ne me rebutent pas.


Heureusement, vois-tu Lucien, sinon que ferions-nous ? Nous ne servirions à rien et toutes ces belles chansons resteraient lettres mortes. On n'existerait même pas. Il n'y a pas de honte à être cartésien, du moins jusqu'à un certain point. Par exemple, il faut aussi oser s'affirmer, affirmer clairement ce que l'on est. Moi par exemple, à l'exemple du perroquet Laverdure, je cause, je cause, c'est tout ce que je sais faire. Je n'en tire aucune gloire particulière, sauf le plaisir de causer avec toi. Et pour en revenir à Descartes, j'affirme hautement  et sans ambages : « Je cause, donc je suis ». À entendre le bruissement de Babel qu'il y a autour de nous, à voir les engins qu'ils ont inventés pour véhiculer la parole, à entendre dans quelle estime il la tienne, à voir comme ils se disputent pour tenir le crachoir, les pratiques masturbatoires du prêche, du discours, de l'allocution, à voir l'art oratoire qu'ils ont développé, tous les cailloux qu'ils se sont mis en bouche depuis la plus haute Antiquité, ce doit bien être le cas du reste de l'espèce. L'être humain est essentiellement un animal causant. Causer, c'est une des choses qu'il fait le plus quand il ne dort pas; et même à la réflexion, quand il dort. Là, il cause en rêvant, mais il cause. Des fois même, il cause tout haut... Oui, oui, Lucien, en dormant...


Je me demande, dit Lucien l'âne en se frottant le crâne contre le tronc du saule, un tronc bien rugueux, juste ce qu'il faut. Je me demande comment ça se passe pour ces moines qui font vœu de silence. À mon avis, ils causent quand même, mais en silence et tout seul ou alors, avec Dieu, le Saint-Esprit, la Vierge, les saints et les anges, ce qui doit revenir au même. Enfin, quand même, mon cher ami Marco Valdo M.I., tu conviendras que ça fait un énorme public, une fort belle compagnie, même si elle se révèle pour l'essentiel purement fantasmatique. Moi, par exemple, quand tu n'es pas là, je cause quand même avec toi. Oui, oui, ne rigole pas, je te cause et pas un peu, crois-moi. C'est plus plaisant d'avoir un interlocuteur.


Je te comprends très bien, mon cher Lucien, dit Marco Valdo M.I., et d'ailleurs, je t'avoue que je fais de même. Je cause avec toi, je t'ai voulu comme interlocuteur pour pas causer tout seul.


Mais enfin, Marco Valdo M.I., dit Lucien l'âne en secouant énergiquement son vaste crâne et ses splendides oreilles poilues, ne dis pas cela, si on nous entendait, on nous prendrait pour des fous et tu connais le sort qu'ils réservent aux fous, ceux qui croient qu'ils ne le sont pas. Ils peuvent être très cruels, très méchants et même, carrément assassins.


Je sais, Lucien, dit Marco Valdo M.I., je le sais d'autant mieux que c'est précisément de ce sujet que traitent les canzones de ce dimanche. Elles racontent des histoires de fous. Mais en ce qui concerne la folie, le dénommé Blaise Pascal, philosophe de son état, publia des pensées dans lesquelles, il inséra cette phrase - toute la pensée LXXXVIII que je te livre intégralement : « Les hommes sont si nécessairement fous, que ce doit être fou par un autre tour de folie que de ne pas être fou », que je cite généralement de mémoire et façon approximativement exacte en disant : « Mais quelle étrange folie que de n'être point fou ». Ce qui pourrait se résumer et s'interpréter en disant qu'en vérité, tous les humains sont fous et que ceux qui ne le sont pas le sont aussi, de façon étrange et paradoxale, certes, mais ils le sont.


En somme, dit l'âne Lucien, cela me paraît assez logique. Si la folie existe et il faut supposer qu'elle existe, sinon il n'y aurait pas de fous, donc, si la folie existe, c'est comme la température. On doit pouvoir en prendre la mesure. On est donc plus ou moins fou. D'ailleurs, ne dites-vous pas, vous les humains, plus on est fou, plus on rit, dit Lucien en éclatant d'un rire sardonique et en découvrant des mâchoires d'un joli rose.


Oh, Lucien mon ami, dit Marco Valdo M.I. tout réjoui, te voilà devenu philosophe, toi aussi. Pour ma part, j'ajouterais en donnant raison à Pascal – ce fou, en invoquant à présent les mânes de Protagoras, que tu as certainement bien connu ou dont tu as entendu causer, lequel disait : l'homme est la mesure de toutes choses et j'ajouterais : la folie (étant la mesure de l'homme) est la mesure de toutes choses.  Cela dit, sans vouloir te contredire, et en le faisant quand même, on n'est pas plus ou moins fou... Ce n'est pas cela qu'il faut envisager. On est fou différemment. C'est une question de nature de la folie que l'on professe, non de son intensité. En somme, il n'y a pas une folie universelle qui varierait en intensité (j'ajouterais seulement). Ce serait très réducteur, un peu comme font les économistes à propos de la vie humaine.  La folie, vois-tu, Lucien mon ami, est par essence et nature, polymorphe. Et donc, je te propose d'entendre ce qu'en disent deux des plus grands chantauteurs italiens, disons contemporains, pour simplifier les choses : Fabrizio De André et Francesco Guccini. Tous les deux ont intitulé une de leurs chansons Matto, ce qui signifie, comme tu le sais ou le devines à présent : Fou. Et maintenant, si tu n'as rien à ajouter, voici les deux canzones de fous du dimanche. Au demeurant, tu remarqueras que j'ai choisi pour leur titre en français de les différencier plus nettement en prenant pour la canzone de Guccini l'ancien et beau mot français de Fol.








UN FOU

Chanson italienne – Un Matto – Fabrizio De André

Version française – Un Fou – Marco Valdo M.I. – 2008


J'avais traduit l'autre jour, la « Storia d'un cane », l' « Histoire d'un Chien », d'Ivan Della Mea, qui m'avait remué dans les profondeurs.

Avec « Un Matto », « Un Fou », Fabrizio De André touche pareillement aux plus profonds du cœur et de l'humain qui vit en moi.

Parmi tous les rejetés, parmi tous ceux qui comme les braccianti de Carlo Levi qui disaient : « Noi, non siamo cristiani, siamo somari » (les paysans de Carlo Levi, les amis de Carlo Levi qui disaient : « Nous nous ne sommes pas des chrétiens (des hommes), nous sommes des bêtes de somme ») sont mis à l'écart de l'humaine nation, les handicapés physiques et/ou mentaux n'avaient même pas place parmi ces triangles qui couvrent encore de honte le Reich : on ne les envoyait pas dans les camps, ils étaient stérilisés de force ou on les tuait sur place, où qu'on les trouve ou alors, on les empoisonnait, on les laissait mourir ... de faim.

Et depuis, comme dit Fabrizio De André : leurs «os donnent encore de la vie :

ils donnent encore de l'herbe fleurie. »

L'idiot a sa grande dignité, il doit être défendu toujours et partout car c'est l'un d'entre nous, parmi les plus faibles d'entre nous. Il doit être protégé et porté par nous car il est le signe de la solidarité, hors de laquelle pas d'humanité.

Peut-être une façon d'interpréter le titre de l'album d'où est extraite cette chanson et qui est «  Dietro Ogni Scemo C'è Un Villaggio », « Derrière chaque idiot, il y a un village », est de bien voir que nous faisons tous partie de ce village global de notre planète.


Car aussi, frères humains, ce « matto », ce « pazzo », ce « fou », cet « idiot », ce « dingue », ç'aurait pu être toi. D'ailleurs, ce le sera peut-être demain : maladie, accident... Qui sait ?


Ainsi parlait Marco Valdo M.I.



Tu ressens un monde dans ton cœur,

Mais tu n'arrives pas à l'exprimer avec des mots,

la lumière du jour divise la place

entre un village qui rit et toi, l'idiot, qui passe,

et même la nuit te laisse seul :

les autres songent à eux et toi tu rêves d'eux.


Et si, même irais-tu chercher

des mots certains pour te faire écouter;

pour étonner une demi-heure, un livre d'histoire suffit,

je cherchai à apprendre la Treccani (1) par cœur,

et après porc, Maïakowski, mal foutu,

les autres continueront jusqu'à ce qu'ils me lisent idiot.

Et sans savoir à qui tu devais la vie

dans un asile, je te l'ai restituée;

ici, sur la colline, je dors difficilement

et cependant, il y a désormais de la clarté dans mes pensées,

Ici dans la pénombre j'invente des mots

Mais je regrette une lumière, la lumière du soleil.


Mes os donnent encore de la vie :

ils donnent encore de l'herbe fleurie.

Mais la vie est restée dans les voix en sourdine

de ceux qui ont perdu l'idiot et le pleurent sur la colline,

de ceux qui murmurent encore avec la même ironie

« Une mort pieuse l'arracha à la folie ».

( 1) Treccani : nom d'une encyclopédie italienne qui souffre encore d'avoir été créée et portée par le régime fasciste; au point que son fondateur, Treccani degli Alfieri, Giovanni. - Industriel et mécène (Montichiari 1877 - Milano 1961), sénateur del Regno en 1924 et fondateur, il 18 febbraio 1925, dell'Istituto Giovanni Treccani per la pubblicazione della Enciclopedia Italiana e del Dizionario Biografico degli Italiani, fut élevé à la « dignité » de Comte en 1937, in tempore suspecto. L'Enciclopedia Italiana di scienze, lettere ed arti est toujours présente et n'a pas pris la peine de changer de nom.







LE FOL


Chanson italienne – Il Matto – Francesco Guccini – 1996

Version française – Le Fol – Marco Valdo M.I. – 2008



Au moins deux chansons italiennes portent le titre de Matto : Un Matto de Fabrizio De André et Il Matto de Francesco Guccini.

Celle-ci tirée d'un album au titre resplendissant «D'amore, di morte e di altre sciocchezze » - « D'amour, de mort et de sottises » date de 1996. C'est l'histoire d'un fou (?) qui ressemble comme un frère au soldat Chveik (voir Canzones du dimanche : De Chveik à Macondo,18/8/08) simplement le « pazzo » de Francesco Guccini, son fol (pas si fol que ça d'ailleurs de prendre le malheur et la guerre par la dérision) a eu moins de chance... Sa vie s'arrêta là, face à l'ennemi. Comme le Piero de Fabrizio De André...


Ils m'appelaient le fol car je prenais la vie

de jongleur, de fol avec une joie infinie.

D'autre part, il vaut mieux, dans cette tragédie,

rire de soi, ne pas pleurer et la tourner à la comédie.


Quand ils m'ont appelé pour la guerre, je disais :

Bon, c'est l'appel, soldat !” et je riais, riais.

Ils m'ont inscrit et tondu, ils m'ont donné un fusil,

Une bouffe immonde, mais moi, joyeux, je riais à en mourir.


Je faisais des blagues, des bêtises, naturellement aux gars,

aux bistrots et aux putes, mais je n'épargnais pas les saints.

Et un jour, ils m'en ont fait, ils m'ont rendu la pareille

et ils ont ôté le chargeur de mon fusil.

Je me suis retrouvé face à l'ennemi et nous avons tiré,

Moi à vide, l'autre par contre m'a descendu.

Pourquoi ces yeux étonnés, pourquoi pendant que je tombais

par terre, avec la mort sur le dos, je riais, riais ?

À présent ici, je ne suis pas mal, maintenant je me console,

Mais il ne me semble pas normal de rire toujours seul,

de rire toujours tout seul !





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