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28 novembre 2008 5 28 /11 /novembre /2008 23:01

Le soir est déjà là et Mârco Valdo M.I. tarde encore à venir. Que lui est-il encore arrivé ? Je me le demande. Peut-être suis-je moi-même en avance, se dit subitement Lucien l'âne à la légende dorée. Je n'ai pas de montre, d'horloge ou de pendule, et d'ailleurs où les mettrais-je et avec cette nuit qui débarque de plus en plus tôt, je ne sais plus trop où j'en suis. Je n'ai même pas le soleil pour m'indiquer comment le temps passe. Et me voilà, là, à tourner sur place comme si j'étais un cheval de bois de carrousel ou un canasson de manège ou un de mes cousins de Sardaigne en train de mouliner le grain. Tiens, mais on dirait que le voilà qui arrive. Salut, Mârco Valdo M.I., mon ami...


Salut à toi, Lucien bel âne blond...


Mârco Valdo M.I., arrête de te moquer, j'ai pris froid à attendre ici dans ce courant d'air. Il faudrait qu'on se trouve un lieu plus commode pour l'hiver que ce bord de champ humide. On va finir par attraper quelque chose, une de ces maladies qu'on attrape au bord des rivières ou dans les marécages. D'ailleurs, si j'ai bien suivi la chose, nous sommes ici au bord d'une rivière et dans un lieu anciennement marécageux... Je te dis qu'on va attraper quelque chose, un de ces quatre...





C'est bien possible, mon cher Lucien. Allons-nous en, ce lieu n'est fréquentable et confortable qu'à l'été. Je te suggère d'aller dans un bistrot chauffé... Évidemment, nous ne passerons pas inaperçus, du moins au début. Tu vois d'ici la tête du bistrotier quand tu commanderas deux bières ou deux vins. On finira par devenir une légende à laquelle on adaptera sans doute l'histoire du kangourou. Tu sais celle où un kangourou entre dans un bistrot au bord du désert australien et commande un double whisky, le boit, le paye et puis s'en va le plus naturellement du monde.


Oui, et alors ?, dit Lucien l'âne.


Comment ça, et alors ?, dit Mârco Valdo M.I.. Et alors, tu vas voir. Dans le bistrot, ce jour-là, il y avait un plein car de touristes venus d'Europe ou des Zétazunis qui buvaient eux-aussi des whiskies, mais depuis déjà un certain temps. Il faisait si chaud, c'était la pause avant d'affronter les bayous locaux à la recherche des crocodiles. Vous avez vu, dit le bariste... Un silence... Bref, le moment de stupeur passé, ces braves touristes s'exclamèrent : Ben, ça alors,... Quoi, dit le bariste, qui là-bas en Australie serait mieux dénommé le barman, vous n'avez jamais vu de kangourou ? Oh, si, dirent les touristes, on en a même vu beaucoup, mais... C'est qu'il a commandé et bu un whisky... Oui, mais ça n'a rien d'étonnant, dit le bariste-barman, pour faire couleur locale. C'est l'habitude ici au bord du désert que les kangourous viennent boire un whisky et le payent avec la pension qu'ils reçoivent du gouvernement et avec ce qu'ils reçoivent en plus des touristes quand ils posent avec eux sur les photos. Non, non, croyez-moi, c'est très normal. Mais alors, qu'y a-t-il donc de surprenant, disent les touristes interloqués... C'est qu'il a commandé un double whisky, conclut le baristeman.


Écoute, Mârco Valdo M.I., moi, je t'aime bien, dit Lucien d'un air désespéré, mais là, tu as dépassé certaines limites. Ton histoire est complètement idiote. Tu ne m'auras pas à ce jeu-là et d'abord, je déteste le whisky et je n'ai pas envie de finir en Australie. Tu nous vois au clair de lune, sur la place du village, chanter: Quand le dernier verre se vide dans les bars d'Adélaïde, on a le cœur qui s'vide aussi, lorsque l'on pense au pays... D'ailleurs, te souviens-tu de qui est cette chanson ? Je parie que non.


Lucien, tu me déçois à ton tour. Je connais mon Debronckart par cœur... et foi de kangourou, je te le prouve à l'instant :


Le whisky paraît acide

Dans les bars d'Adélaïde
Lorsque l'on garde au palais
Le souvenir du Beaujolais


Et puis, si tu le veux bien, quittons l'Australie et revenons à nos terres exotiques, à cette Australie des années 1800 qu'était la Sardaigne et à notre ami Atzeni (si tôt disparu sommerso dalle onde dell'isola di San Pietro – submergé par les vagues de l'île de San Pietro). Tu verras à son récit qu'en Sardaigne aussi, tu aurais pu ressentir les mêmes symptômes et que les marais et les bords de rivière n'y sont pas plus sains qu'ici. Tu verras que la solution, le remède serait de vivre en montagne...





Oh, oui ! Dis-moi ce que dit Atzeni, dit Lucien l'âne en se trémoussant de plaisir anticipé.


Et bien voilà, dit Mârco Valdo M.I., Atzeni nous parle du climat et des maladies...





Entre la fin du dix-huitième siècle et le début du dix-neuvième siècle, le climat sarde était le même que de nos jours : des étés très longs et sans pluie, suffocants sous le sirocco et le levant, et des hivers plus souvent tièdes que froids, battus par un mistral qui parfois devenait mauvais.

Dans ces années-là, on ne parlait pas encore de vacances et encore moins, de vacances de masse. Il n’existait pas d’industrie du tourisme et les plages bouillantes d’août n’étaient pas une valeur. Aujourd’hui, le sable blanc et rose, la mer chaude des deux, comme le bronzage (partiel ou intégral selon les goûts) ou même la tente, la caravane, ou quinze jours en pension complète, ou un voyage en Papouasie (pour qui peut se le permettre), sont des valeurs économiques et morales, des droits individuels, des aspects de la politique des États.

En ces années-là, au contraire, le voyage était réservé à quelques hommes très riches, de noblesse et de culture anciennes et éprouvées. On ne parlait pas de vacances. Et du climat sarde, on disait seulement du mal. Jamais personne n’a exprimé un jugement positif, parmi tous ceux qui en ont écrit. Au moins jusqu’à cette seconde après-guerre, qui nous a enlevé du rang de « zone malsaine » pour nous transférer à celui de « paradis ».

Le climat sarde avait déjà une réputation terrible à l’époque romaine. On a cité plusieurs fois une phrase de Cicéron : « Sois attentif, mon frère, à rester en bonne santé, et pense que bien que ce soit l’hiver, tu es cependant en Sardaigne ». Un autre grand écrivain latin, Tacite, parle de la « sévérité du ciel » et Silio Italico dit un ciel « triste » ou « tristo ». En deux mille ans et plus, rien n’avait changé et sa réputation était la même à la fin du dix-huitième siècle.

Joseph Fuos, dans sa traduction citée, à propos du climat utilise l’adjectif « désagréable » ; comment dire : pas agréable, ennuyeux, infect ; rien de bon. Selon son avis, une des plus grandes chances des Sardes était que les mistrals hivernaux, froids et insupportables, duraient seulement quelques jours par an. Et il écrit que le soleil estival, en certains jours de fin août (aux levants de Sant’ Agostino), était si chaud qu’il faisait disparaître l’appétit. D’où on comprend que personne ne lui avait parlé des palourdes blanches vivantes, des poissons arrosés de vin frais, des pastèques dégoulinantes, des fritures de homards… L’aumônier allemand s’entend à conseiller le voyageur imprudemment tombé en Sardaigne : en août, selon lui, « la meilleure chose à faire est de se fatiguer le corps le moins possible ». C’est valable aussi aujourd’hui, et pas seulement pour les touristes.

Une décennie plus tard arrive en Sardaigne un autre ecclésiastique, un père jésuite, Antonio Bresciani, né et grandi aux pieds des vertes vallées sud-tyroliennes. Le soleil sarde apporta à son écriture des accents bibliques : « flèche si brûlante », du début juin à la fin octobre, et « il traite si mal » la terre, et « il la sèche de tout suc, il la durcit, il la fend, il la casse et il la chauffe à blanc », et les campagnes et les montagnes, si fraîches en avril et en mai « se décolorent et s’aridifient comme brûlées par le feu ».

Même le mistral évoque aussi les damnations bibliques dans une description d’un noble allemand, un baron de Dresde, Heinrich Von Maltzan. Aventurier, voyageur, connaisseur de nombreuses langues exotiques, Von Maltzan a visité l’Algérie, le Maroc, la Syrie, la Palestine, l'Égypte, la Sardaigne, la Tunisie, la Tripolitaine, l’Arabie. Il a placé son voyage en Sardaigne après celui en Égypte et avant celui en Tunisie, en indiquant déjà par son choix quels peuples il tenait pour parents.

Le baron a décrit le mistral avec ces mots : «  A quiconque a voyagé de Cagliari à Sassari (…), il dut sauter à l’œil comme la majeure partie des arbres sont déformés et bas et comme toutes leurs branches sont tournées absolument d’un côté, le sud-est, à tel point que ne pouvant aligner sur le côté nord-ouest ni branches ni feuilles, le tronc (…) reste nu et privé de ramure. Le vent dévastateur du nord-ouest, le ‘ mistral ‘ des Provençaux, le maestro des Italiens, est la cause de cette direction oblique de tous les arbres et de leur croissance misérable. A ce terrible vent, qui souffle pendant presque tout l’hiver et le printemps, on pourrait presque dire à ce tourbillon perpétuel est soumise  (…) la côte occidentale de la Sardaigne»

Le soleil et le vent n’étaient pas ses uniques ennemis. Parfois, il y a aussi la conformation géologique. Von Maltzan décrit un coin si aride qu’il semble infernal : « La plaine était une immense campagne couverte de lave basaltique noire ou brune, qui par la régularité de ses gisements ressemblait à une masse d’eau stagnante cinglée par la tempête, s’agitant en vagues brèves et détachées, qui aurait été tout d’un coup pétrifiée. »

Enfin, : l’eau … Sans eau, il n’y a pas de culture de la terre ni d’élevage des animaux, ni de richesse ni de vie pour les hommes. Deux peuples ont su survivre dans des déserts : les Touaregs et les Apaches… (On en parle comme de phénomènes extraordinaires et cet élément serait suffisant …) et si grandes soient la fascination inspirée par leur extraordinaire courage et la douleur pour la disparition prématurée des Apaches de la scène du monde, il n’en reste pas moins que les premières civilisations sont nées au bord des rivières, pas dans les déserts, et que sûrement les Padaniens ou les Californiens ont vécu plus commodément et se sont reproduits en meilleure santé et en plus grand nombre que les Touaregs, et qu’ils se sont beaucoup plus enrichis par leur travail.

Monsieur William Henry Smith, officier de la Marine Royale britannique, dans un livre publié à Londres en 1828, informa ses compatriotes du fait qu’à Cagliari, on pouvait trouver facilement toute chose, excepté l’eau : « Seule l’eau est si rare qu’on vient la vendre à la porte des maisons. Le Château est partiellement pourvu à partir de puits d’une profondeur extraordinaire par l’incessant travail d’hommes et de chevaux. (…) les étrangers doivent aller chercher ou envoyer chercher l’eau à Pula. Les petites barges de la baie font l’aller-retour rapidement et peuvent se louer à des conditions raisonnables. »

Monsieur Gustave Jourdan, pour sa part, informe les Français du fait que l’eau potable était très rare à Cagliari et le peu qu’on trouvait était fort mauvaise car elle était conservée dans d’infectes citernes. Le Français va encore plus loin et il suspecte que la construction manquée d’une conduite qui amène l’eau des montagnes entourant la ville, a été empêchée par une mafia de constructeurs et de vendeurs de citernes, désireux d’augmenter et de défendre leurs gains.


II



« Le climat de la Sardaigne est malsain » , écrit Gustave Jourdan dans son livre publié à Paris en 1861, « il l’était déjà sous les Romains et il n’a pas cessé de l’être ; les causes de cette insalubrité sont pour partie générales, pour partie locales et accidentelles ; les premières sont les vents qui, chauds, froids, humides, soufflent de tous les points cardinaux, et encore les changements subits de la température, l’humidité des nuits, les longues sécheresses interrompues d’un coup par des pluies torrentielles ; les secondes sont les étangs, les marais qui se trouvent spécialement le long des côtes, la mauvaise culture des terres, l’extrême saleté, l’absence de toute précaution hygiénique. »

Des marais venait la pire maladie, cause principale de la mauvaise réputation du climat sarde, qui dura plus de deux mille ans, de Cicéron au plan Marshall : la malaria.

Selon les historiens, la première apparition de la malaria en Sardaigne remonte à cinq cents ans avant le Christ. En plein dans la domination carthaginoise (ou de l’amitié, l’alliance ou l’étroite parenté entre Karalis1 et Kartago, si vous préférez). Sa dernière apparition et sa disparition sont beaucoup plus récentes : le plus beau cadeau entre tous ceux qu’ont offerts les Américains, vainqueurs de la dernière guerre. Le plan Marshall a nettoyé les eaux de tout œuf, larve ou moustique anophèle adulte, après deux mille cinq cents ans durant lesquels la malaria avait régné et tué.

Il y a deux cents ans, on mourrait encore de la malaria. La quinine n’était pas encore arrivée, qui aurait diminué les effets et le taux de mortalité de la maladie, sans pour autant en éliminer les causes ; le quinquina a été découvert seulement en 1811, dans les Andes, par le Portugais Gomez.

Durant des millénaires, on s’est demandé plusieurs fois quelle pouvait être la genèse de la maladie et très vite, on a compris qu’elle était très étroitement liée au climat des marais. Le remède adapté et les vecteurs ont été découverts beaucoup plus tard et aucun des dominateurs successifs, ni les Sardes eux-mêmes, n’ont jamais voulu ou pu assainir et bonifier les marais tout en en comprenant cependant l’utilité sociale. Aux malades, il était conseillé de changer d’air et de fuir dans la montagne.

Un écrivain à l’imagination galopante a réussi à rendre ridicule jusqu’à ce thème qui paraît se prêter à tout sauf à l’amusement du lecteur. Joseph Fuos, aumônier allemand, nous dit que beaucoup d’ « écrivains inexpérimentés » auraient attribué la responsabilité de l’air malsain de l’île à la putréfaction des mouflons, « tués par bandes ». Exactement comme ceci : l’air empesté par les mouflons, sur une terre balayée par un vent des plus infâmes et laissés à pourrir par un peuple qui mangeait des glands pétris à l’argile. Joseph Fuos omet de nous dire le nom et le prénom des «écrivains inexpérimentés» et dans quels livres fut imprimée la farce des mouflons putréfiés et où il avait lu ces livres et où éventuellement quelqu’un d’autre pourrait les lire. Il tait ses sources, en d’autres mots.

La plus folle baliverne sardesque sur le thème de la malaria n’a cependant pas été écrite par Fuos. La voici : « Cette malaria comme des vapeurs incendiaires court en zigzag, si elle frappe l’homme de face, elle l’étouffe ; c’est pourquoi à l’approche de la chose même, qu’on peut bien voir de nuit, on se couche par terre pour laisser passer le feu au-dessus. (…) Une fois, j’allai avec un mien compagnon au crépuscule devant la Porte San Pancrazio. L’air était si lourd et si oppressant qu’on était contraint de respirer avec difficulté : d’un coup, je vis au lointain, du côté où marchait mon compagnon, s’approcher quelque chose de lumineux, comme un voile d’argent. Mais ce fut aussi le moment où mon accompagnateur s’effondra à terre. Je dus le tirer jusqu’à la Porte, où peu après, il rendit l’âme à Dieu. Je compris alors que ç’avait été la tristement célèbre malaria et je me gardai bien à l’avenir de m’exposer à ce type de péril ». Cette malaria, qui comme des vapeurs incendiaires court en zigzag, on la situerait bien dans l’ère hyperboréenne de Conan : le Mal du Feu Rayonnant, la Malaria d’Argent. Elle se trouve, au contraire, dans un livre publié à Leipzig en 1831, par un auteur anonyme, et intitulé : Deux sergents allemands en Sardaigne.

Nous avons déjà rencontré un livre imprimé à Leipzig en 1780, signé par Joseph Fuos, aumônier militaire. La coïncidence est curieuse : un deuxième livre, toujours à Leipzig, soixante ans après le premier, tandis qu’en Europe, on publiait un seul autre livre « sarde » : à Londres, en 1828, de la main de William Henry Smith de la Marine Royale (sûrement jamais traduit en allemand dans ces années-là). Pendant soixante ans, Leipzig a donc eu l’exclusivité sur les nouvelles de Sardaigne pour l’ensemble du continent et particulièrement pour les pays de langue allemande et a publié deux œuvres : la première contient l’herbe du rire sardonique et les mouflons putréfiés par bandes, la seconde la malaria qui court en zigzag.

Un lecteur de fables pourrait supposer une explication climatico-culturelle : le peuple de Leipzig aimait lire des fables, et seulement des fables, grâce auxquelles les libraires de Leipzig vendaient des livres de fables, les éditeurs imprimaient des livres de fables et les écrivains écrivaient des livres de fables. Ceux qui auraient voulu échapper à l’ambiance répétitive et habituelle de la Forêt Noire trouvaient de très bonnes occasions dans le scénario sarde : lointain et inconnu, proche des mille et une nuits, peut-être même plus ancien.

Je préfère une explication différente, même si elle est aussi aventurée que celle qui précède. L’auteur anonyme du second livre ne s’est jamais déplacé de Leipzig et surtout, il n’est jamais venu en Sardaigne. Manifestement et en plus verbeux, du reste, son œuvre est une copie du premier livre. La même histoire de la malaria de feu avait été avancée par Joseph Fuos. Selon lui, elle faisait blanchir les cheveux aux sentinelles. Le copiste anonyme a-t-il entièrement manuscrit à la lumière faible d’une chandelle et sans jamais bouger de sa maisonnette de la Strasse Kisékoi? Peut-être était-il ami ou parent de Joseph Fuos. Sans doute son héritier : il a trouvé le cahier de brouillon qui racontait l’histoire de l’herbe du rire sardonique et il en a tiré l’idée d’écrire un autre livre. Peut-être avait-il ses créanciers à ses trousses. Il était doté, quoi qu’il en soit, d’une imagination vive, du genre lugubre et funèbre. Ç’aurait pu être Joseph Fuos lui-même, nonagénaire et égaré, à la perception entre rêve et souvenir tout à fait perdue… Dommage qu’en 1831, il fut déjà mort depuis vingt-six ans.


III



Joseph Fuos, outre l’herbe du rire sardonique et la farce des mouflons putréfiés, nous a laissé une description de la vie des Sardes en période de malaria, dénommée par lui « intempéries », qui commence sur un ton dramatique : «  C’est le premier et le plus terrible spectre contre lequel est prévenu un étranger, au printemps. On la décrit comme un mal qui attaque l’homme à l’improviste et elle est incurable. On lui indique les lieux où elle règne particulièrement et les heures auxquelles elle est le plus à craindre Parfois, elle est l’effet des grandes chaleurs, parfois le fruit des nombreuses exhalaisons mauvaises des eaux stagnantes. »

L’aumônier nous informe aussi du fait que les Sardes voyageaient seulement de nuit et seulement en hiver, et avec une demi-douzaine de coiffes et de bérets et de mouchoirs tout imprégnés de vinaigre d’où sortaient seulement leurs yeux. Les mal nés allaient en voyage couverts comme des momies et dégoulinants de vinaigre « pour interdire tout accès aux intempéries ». Le vingt-quatre juin est cité par Joseph Fuos comme un des jours notoirement des plus mortels. Même le Vice-Roi se cachait sous son lit. C’était le jour de San Giovanni. J’imagine les processions et les fêtes : la nuit des sarcophages ressuscités, la danse des momies et l’odeur de vinaigre à se boucher le nez.

« Si quelqu’un tombe malade », poursuit Joseph Fuos, « on épargne au médecin l’effort de chercher un nom grec pour déclarer au patient son destin, il lui tâte le pouls, annonce l’intempérie et cela suffit pour laisser mourir le malade dans sa meilleure forme. L’action de ce mal est si forte qu’elle s’étend également aux fruits du pays. Ceux qui viennent des régions des intempéries sont tenus pour spécialement nocifs et donc quand les figues du Cap Pula sont apportées au marché, il faudrait que le vendeur plante sur son étal une tête de mort peinte. »

Tous les voyageurs européens qui ont visité et décrit la Sardaigne ont rencontré le thème de la malaria. Souvent aussi en prodiguant des conseils inutiles ou en ouvrant des polémiques hors de propos ou en soutenant des comparaisons insoutenables, et ainsi de suite. L'Anglais William Henry Smith, au contraire, soutient avec un certain détachement : « Il est surprenant comme les natifs aux maisons si incommodes et aux habits si crasseux peuvent si largement jouir d’une bonne santé dans des lieux où il n’y a pas péril de malaria ».

Un visiteur particulièrement polémique est le Français Gustave Jourdan. Non seulement il suspecte que la construction de l’aqueduc cagliaritain a été empêchée par une mafia des citernes, il critique aussi les Sardes pour leur attitude vis-à-vis de la malaria.

« Jusqu’aujourd’hui, les Sardes n’ont pas combattu le mal qui les décime si ce n’est en le niant ; au moment même où vous voyez un des leurs trembler de tous ses membres sous l’influence de la tierce, il vous affirme que sans doute il y a des fièvres dans toutes les autres parties de la Sardaigne mais que dans son village, on jouit d’une salubrité parfaite. Comme ce discours, on le fait partout, on peut dire à raison que la Sardaigne entière est envahie par les fièvres ».

Le goût pour la répartie polémique finit-il par falsifier la réalité ?

Le Baron Heinrich Von Maltzan, avant d’arriver en Sardaigne, avait voyagé à travers la moitié du monde. Il a cherché à dialoguer avec les « natifs » et à propos de la malaria, il a raconté deux brèves rencontres. La première à Paulilatino. « Une jeune Lombarde qui tient (…) un petit café me narra que dans le cours d’une année, elle avait perdu par la fièvre ses enfants au nombre de cinq. Il y a quelques mois elle en avait mis au monde un sixième et la misérable espérait le conserver étant né en Sardaigne, espérance qui me sembla plutôt une chimère ; ne m’étant jamais arrivé de voir un enfant plus mal en point que celui-là ».

La seconde rencontre de Von Maltzan, à Bosa, repropose la silhouette du Sarde fagoté jusqu’aux yeux. Cette fois, le vinaigre a disparu. « Un négociant de Sassari (…) me fut cité comme un phénomène, mais en même temps comme un exemple à imiter eu égard à son mode de vie. Cet homme avait été épargné exceptionnellement par la fièvre, qui d’habitude n’épargne jamais les étrangers et à laquelle les indigènes eux-mêmes doivent payer leur tribut. Je connus cet homme et j’appris à quelles normes hygiéniques compliquées il était redevable d’échapper à la maladie dominante. Il se tenait enveloppé dessus et dessous en flanelle, en été, il n’outrepassait jamais la porte de sa maison, il limitait scrupuleusement nourritures et boissons, il renonçait à tout plaisir de la vie, et bien qu’il eut échappé aux fièvres, il souffrait pourtant en conséquence de cette vie circonscrite à son habitation de tant d’autres maladies de divers genres, que je dus me dire que le remède était pire que le mal. »

La malaria n’épargnait pas les étrangers. Les enfants avaient de bien bonnes probabilités de mourir dans les premiers mois de la vie et au cas où ils réussissaient miraculeusement à devenir adultes, ils n’échappaient pas au moins à une quarte, ou à une tierce, ou à une tierce double (Dieu la maudit). A moins qu’ils ne vécussent en montagne, éloignés des étangs et des moustiques.


1 Karalis : ou Caralis, c’est le nom de Cagliari, au temps de l’ « amitié » carthaginoise (Kartago).


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