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23 novembre 2008 7 23 /11 /novembre /2008 23:03

Dis-moi, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I.. Dis-moi, que sais-tu de la marche du monde et qu'en penses-tu ?


Ah, ah, dit Lucien l'âne en faisant un grand sourire de sa denture si longue. Voilà ce que j'en dis.


Mais, Lucien mon ami, tu n'en dis pas plus que n'en aurait dit Bosse-de-Nage. Cela ne m'éclaire pas beaucoup sur ce que tu en sais et sur ce que tu en penses.





D'accord, Mârco Valdo M.I., je vais t'expliquer. En fait, en tant qu'âne, je ne sais pas grand chose de la marche du monde et d'ailleurs, je ne crois pas que le fait de savoir cela au jour le jour ait une grande importance. Bien sûr, comme tout le monde, j'en ai des échos, de vagues échos, comme des vagues, justement. Vois-tu, Mârco Valdo M.I., ce que j'en pense découle de ce que je viens de te dire. Dans ma vie d'âne, c'est la seule que j'ai, si tu veux bien t'en souvenir et c'est aussi celle que j'ai choisie en définitive, car elle m'assure une longue et paisible existence, donc, disais-je, dans ma vie d'âne, les seules choses qui comptent vraiment sont quotidiennes. Par exemple, le temps qu'il fait, ou le récit que tu vas me faire... Mais les gouttelettes de l'écume des jours, je n'en ai pas grand chose à retirer. Prenons un exemple, j'entends que certains humains se préoccupent beaucoup de savoir si telle demoiselle porte des sous-vêtements... Que veux-tu que ça me fasse ? À moi qui me promène toujours tout nu. Autre exemple, certains humains sont friands de savoir si tel coureur va courir, si tel qui joue à la balle avec ses pieds sera vendu et à quel prix... Et j'arrête là, mais imagine que certains s'intéressent à des objets parfaitement vains et inutiles, d'autres collectionnent n'importe quoi...


Je te comprends, Lucien mon ami, mais je ne parlais pas de ces futilités, je pensais à des choses plus considérables. Par exemple, l'élection d'un président, si possible d'un grand pays... Car tu le devines, plus le pays est grand, plus le président sera grand.


Et bien, Mârco Valdo M.I., je vais te dire. J'en ai vu passer des présidents de grands pays. J'en ai entendu qui allaient changer le monde. Tu sais ce que j'en dis, je n'ai pas vu de grands changements. Du moins, pour nous, le petit peuple. Enfin, je veux bien croire que pour les humains, ici et maintenant, les choses sont plus confortables qu'il y a un certain temps. Cela, je veux bien le croire. J'ai dit ici et maintenant, car ailleurs... et plus tard ... Par contre, vois-tu, mon ami, ce qui m'intéresse plus, car ça, foi d'âne, m'intéresse bien plus, et sans doute, tant que je vivrai et je vis depuis longtemps et pour longtemps encore, restera dans ma mémoire, ce sont tes fameux récits. Je dis bien pour moi, pour l'âne que je suis, voilà ce qui m'intéresse. Quant au monde, il va son train sans trop se soucier de ce que font ceux qui croient le contraindre ou le diriger. Le monde est un âne. Oui, oui, je t'assure, c'est un âne, il se comporte et pense comme un âne.


Il me semble, Lucien mon ami, que là, véritablement, là, tu t'emballes. Le monde, un âne ? En voilà une idée. Que veux-tu dire ?


Mais, mon cher Mârco Valdo M.I., tout simplement ce que je dis. Le monde se comporte et fonctionne comme un âne. Par exemple, si tu lui avais posé la même question que tu m'as posée, à savoir comment va le monde ?, il t'aurait répondu comme moi : Ah, ah ! Ce qui revient à dire, non pas comme d'aucuns pourraient le croire qu'il n'a rien à en dire, mais bien au contraire que cela prendrait bien du temps et que dès lors, la seule réponse possible, si on ne veut pas s'embarquer dans un voyage plus long que l'Odyssée, est bien celle de Bosse-de-Nage. Il te répondrait cela en sachant, lui, que de toute façon, comme un âne, il irait son pas quoi que tu fasses et quoi que tu dises. Évidemment, il serait toujours possible de lui mettre une pierre en travers de son chemin et de le forcer ainsi à modifier son pas... Mais il y reviendrait aussi sec. En fait, il connaît lui aussi le secret de l'âne; tout comme l'âne, il connaît sa propre complexité et il sait qu'il a peu d'influence sur elle et pour dire vrai, aucune. La chose est différente, si on la regarde sur le long terme... Les mouvements internes du temps finissent par l'emporter. Tout comme l'âne, il avance au gré du vent et finit par s'accoutumer d'une grande errance. Certains peuples semblent d'ailleurs l'avoir compris. Les empires vont, les empires viennent, quoi que fassent les empereurs. C'est curieux, mais c'est ainsi. Alors, moi, je préfère tes histoires. Surtout quand c'est toi qui me les racontes. Alors, que me racontes-tu aujourd'hui ?





Oui, bien sûr, il temps que je te le dise... J'aurais aimé continuer cette conversation, mais voilà, on n'a plus le temps... Ah, le temps... ! Tu te souviens des histoires de notre ami Dessy et spécialement, celle où il y a Monsieur Cicala et Madame Antioca, où il y a Marietta et Remigio... Bref, celle qui se passe à Pinello en Sardaigne...

Je t'en ai dit deux épisodes. Voici le troisième.


Ah, ah !, dit l'âne Lucien en souriant de toutes ses dents du midi.


Don Crispino se sentit satisfait. "De ce côté-ci, c'est en ordre" pensa-t-il. Puis, à voix haute, il dit : "Remigio devrait baiser les pieds et les mains, à toute heure du jour, à une mère comme vous …"

Et puis, d'inspiration, il la compara à Cornelia, l'exemplaire matrone romaine, dont il conta, avec moult fioritures, pour l'adapter au cas, l'édifiante histoire.


(suite au prochain épisode)


Le maître Riccio rentra tard à la maison – il avait été jusqu'à dix heures discuter avec le percepteur quelques passages du Dictionnaire philosophique de Voltaire – ignorant du drame qui l'attendait.

Commère Isabella pleura d'abord, en appelant Dieu et toutes les âmes saintes à témoigner du gâchis qu'un fils démoniaque et perdu pouvait faire au cœur d'une mère trop bonne; puis elle hurla, ébouriffant ses cheveux dans le geste de vouloir se les arracher, en énumérant toutes les malédictions qu'une mère offensée et trahie a le droit de jeter à la tête d'un fils débauché; finalement, elle avait empoigné le balai pour le casser sur le dos de ce fils mal élevé, sans toutefois trouver la force de mettre en œuvre son intention car Remigio lui avait arraché brusquement des mains.

"Tu te révoltes également contre ta mère, à présent ! Il ne te manquait plus que cette honte : battre ta mère ! … Tu me feras finir d'un arrêt cardiaque, je le sais … mais sois attentif, malheureux, que Dieu est bon et juste, il voit tout et paye toujours le samedi…"

Remigio profita d'un moment de pause pour tenter de lui expliquer que dans ce monde, tous ne peuvent être égaux, que si Dieu a donné un cerveau aux gens, cela veut dire que les gens peuvent en user comme il leur semble et il leur plaît; mais elle ne ressentait que les morsures féroces d'une conscience trahie, le désespoir de celle qui voit s'écrouler devant elle toute une longue vie d'efforts.

"Que diront les gens ?" sanglotait-elle " je n'aurai même plus le courage de me montrer en public, avec ce malhonnête sur le dos… mon fils, excommunié ! Quel mal ai-je jamais fait pour mériter cette croix ? Pourquoi je ne t'ai pas arraché de mes viscères et jeté, avant que tu n'ouvres les yeux ? Quelle honte, mon Dieu aidez-moi…"

Il l'avait interrompue, furieux; il l'avait appelée mauvaise femme ignorante et bigote, article de musée et il s'était enfermé dans sa chambre en lui claquant la porte au visage.

Compère Salvatore, assoupi sur sa chaise dans la cuisine, était intervenu une seule fois dans la dispute, avec un grognement, en se tournant de l'autre côté.

Étendu sur son lit, le maître Riccio ruminait, sans réussir à trouver le sommeil.

Quand il était triste ou tracassé, il s'évadait ou se relaxait au moyen d'une masturbation intense. Une thérapie devenue une habitude au séminaire, rendue plus raffinée par le trafic des photos qui circulaient dans la pénombre des chambrettes.

Remigio (il l'admettait lui-même) devait à ses pères spirituels son amour de l'ordre : il mettait en place avec une minutie soigneuse le décor avant d'accomplir le rite. Il allumait la lampe sur la commode, en ayant soin de la couvrir d'un papier rouge, il choisissait une photo peu usée de sa collection et enfin, il arrangeait le coussin amolli à l'aide d'un vieux pull-over de laine, qu'il chevauchait ensuite, du transport dont il aurait aimé la femme de rêve pendue par une punaise à dessin à la tête de son lit.

D'habitude, après une telle thérapie, satisfait, il oubliait tout et sombrait dans un sommeil béat. Mais, cette fois, une pointe de matelas – une feuille de maïs moins tendre que les autres – lui avait endolori le côté et il avait chipoté dix minutes avant de raplanir son grabat. Il s'était réveillé tout à fait.

Comme si les Illuministes, Marx et la dialectique n'avaient pas suffi, le matelas avait fini par le raidir sur ses positions, dans sa conviction de la justesse de la bataille sociale dont il s'était fait le paladin aux côtés du percepteur.

Plus que sa mère, le persécutait la pensée de perdre la suppléance que le directeur lui avait confiée, sur intercession du curé ami de la famille. Il ne pourrait pas tenir longtemps cachées ses idées. Un jour ou l'autre, il se serait découvert, en se rangeant publiquement du côté du juste contre l'injuste.

Tant qu'il avait été seul, à Pinello, il avait vécu une double vie : craignant Dieu et la loi, en public; en privé, subversif, à la recherche bakouninienne d'"idoles" à démanteler. Tant qu'il n'avait pas été approché par le percepteur…

Une rencontre mémorable, celle-là avec Monsieur Cicala, qui lui avait cédé ce fauteuil en face de la "Prise de la Bastille". C'est proprement à partir de là qu'il avait bougé pour donner libre cours au libéralisme trop longtemps réprimé dans son âme paysanne. Ils étaient tombés d'accord immédiatement; non seulement sur les valeurs de 1789 et sur celles des communards de 1848 et de 1871, mais également sur celles risorgimentales de Mazzini et de Garibaldi, et enfin, sur ces nouveautés de Marx qui ajoutaient le mérite d'être scientifiques, même si, sur le mérite d'un scientifisme si fondamental, leurs avis ne correspondaient pas.

Tant qu'il s'était agi d'idées, le maître Riccio n'avait couru aucun danger, car, "les idées mûrissent et parfois meurent, à l'ombre, en silence, dans le cœur de l'homme"… mais, à présent, l'engagement pris par Monsieur Cicala d'ouvrir un cercle révolutionnaire, et juste en face du groupe des puissants réactionnaires de don Crispino, lui pesait comme un fardeau trop gros pour lui.

"Il ne s'agit pas de peur", pensait-il, "et puis, aujourd'hui, le métier de martyr s'en est allé en désuétude … il s'agit seulement, au fond, de bon sens : qu'est-ce qui me le fait faire, me mettre contre tout mon village, ma famille, mes supérieurs, pour soulever de terre ces paysans sous-prolétaires qui sont heureux et contents de se faire exploiter. Il est encore trop tôt pour répandre parmi ces gens l'évangile social … on y perdrait sa paix et son avenir, sans pouvoir retirer une araignée du trou, sans aboutir à rien…"

Dans son imagination, il se voyait déjà licencié de l'école, chassé de sa maison, exilé du village, errant de ville en ville, ", "évité comme un pestiféré par l'humaine société1". Cette ultime proposition, réminiscence séminaristique, il l'avait prononcée et répétée à haute voix, tellement elle lui avait plu, par les images romantiques qu'elle évoquait : errant --- sac à l'épaule, barbe hirsute, chaussures trouées… à chaque coin de rue, un avis avec photo : "Attention, dangereux révolutionnaire !", des sommes brefs et agités dans des fenils, des battements de cœur à chaque aboiement de chien, des fuites circonspectes et rapides à chaque apparition d'un silhouette humaine.

L'idéal humain avait finalement prévalu. Avant de s'endormir, le maître Riccio s'était dit avec décision : "S'ils veulent que je devienne un martyr, et bien, je le deviendrai!".

Pendant toute la nuit, il rêva de conjurés et de flics, d'émeutes et de gibets, d'inquisiteurs et de bûchers, en supportant vertigineusement, toujours, avec dignité et honneur, tout à tour, le martyre de Spartacus, de Socrate, de Giordano Bruno et d'Ugo de Pains2.

Don Crispino était un de ces hommes "à la volonté indomptable". Quand quelqu'un se met une idée en tête, il doit la mener jusqu'au bout, sans jamais transiger, sans jamais se perdre en contrôles, en allant droit devant pour toute la vie !", répétait-il.

Pour cette raison, les membres du Cercle de Lecture dormaient sur leurs deux joues3: ils s'en étaient toujours remis à leur président quand il fallait mener à bien une initiative d'engagement particulier. Ils se souvenaient comment don Crispino Porru avait cassé les reins à cette tête chaude de Nicola "Arrebellu" quand ce dernier s'était permis d'enclore son champ aux limites de ses marais. Leurs marais étaient riches d'anguilles et de muges et les Porrus en tenaient éloignés les prédateurs par des gardes armés d'un bon nerf de bœuf qui surveillaient, spécialement la nuit, leurs poissons. Les marais, périodiquement, en hiver, débordaient en noyant les champs voisins ensemencés. Aucun des propriétaires lésés n'avait même jamais osé protester par crainte du pire. Une fois pourtant, Nicola "Arrebellu" avait essayé de relever la tête, en voyant son champ inondé, il l'entoura de pieux et de fil de fer barbelé pour sauver son blé déjà né du piétinement des pêcheurs qui suivaient les poissons, alors même que l'eau se fût retirée assez vite pour ne pas pourrir les pousses. "Où il y a de l'eau, il y a les marais et il y a mes poissons … Apprends la loi, ignorant !" l'avait attaqué don Crispino à cheval, en rompant avec ses gardes un barrage pour y faire entrer ses pêcheurs. "Et remercie que je ne te fasse pas payer les dépenses !" Nicola "Arrebellu" avait soutenu qu'il pouvait faire ce qu'il voulait de son champ et il osa finalement pointer son fusil à deux canons sur les intrus. L'affaire finit entre les mains du procureur qui ordonna aux carabiniers de faire respecter la loi, c'est-à-dire d'empêcher Nicola, dit "Arrebellu", d'interdire au légitime propriétaire des poissons la légitime capture de ceux-ci, où qu'ils se trouvassent, même dans le ciel, s'il leur fût poussé des ailes… Cela mit Nicola Arrebellu dans une vilaine position, tellement mauvaise qu'il dut quitter Pinello pour éviter après l'humiliation, les moqueries.

Cette fois pourtant, ils doutaient qu'il réussirait à conjurer le péril d'un Cercle subversif à Pinello.

Don Crispino avait cinquante ans bien sonnés. "Les commémorations des anniversaires sont un prétexte pour les jeteurs de sorts" disait-il. Il gardait un aspect jeune et un esprit vaillant : il était encore capable de gifler quiconque aurait eu l'impertinence d'exprimer des idées qui offensaient les siennes.

"Mens sana in corpore sano … le secret de la force spartiate et romaine est tout entier dans cette formule !" avait-il coutume de répéter au Cercle, en jetant sa carte gagnante avec un claquement de langue, accompagné d'un coup sec et précis de la main sur la table, sans pour autant jamais se distraire du jeu absorbant de "scopone"4. "Rien n'est aussi salutaire que de se lever tôt le matin pour faire des mouvements à l'extérieur… La trempe du héros, Garibaldi l'avait démontrée en immergeant Clelia 5 à peine née dans un bassin d'eau gelée …" "La preuve de la supériorité de la race germanique se trouve dans la capacité à se plonger dans les eaux gelées des petits lacs…" Il conservait sur les murs de son bureau une grande photo du Duce, prise pendant une galopade matutinale. " Il faut dire que les Italiens sont des bêtes", disait-il avec dédain et amertume, "puisqu ils n'ont pas su mourir pour un homme comme lui !"

La première et unique fois où il avait vu le Duce – ce jour lui était resté imprimé dans la tête avec des caractères indélébiles – il était encore un gamin. Le chevalier Aristide, son père et Dame Ferdinanda, sa mère, s'étaient rendus de bonne heure en calèche à la gare de Chiaro, où il devait passer dans son train spécial. Il se rappelait comme si c'était hier les cris de jubilation de la foule qui se pressait sur les bords de la voie, le scintillement des mousquetons et des écussons dorés des gardes ne grand uniforme et "sa" silhouette majestueuse parue jusqu'à la ceinture dans l'encadrement de la fenêtre d'un wagon de première classe, fleuri et pavoisé, et les miliciens et les "comises 6 noires" qui se tenaient par grappes sur les quais.

Dame Ferdinanda s'était frayé un chemin dans la foule pour remettre au Duce le cadeau de bienvenue de Pinello : une victoire ailée sculptée en bois de chêne. En échange; elle avait reçu un baiser sur la joue. (Une semaine sans se laver, pour conserver intact le plus longtemps possible, ce baiser envié par toutes les femmes du village et des environs !)

Quand finalement la guerre éclata, don Crispino, déjà lauréat en droit suivant la tradition familiale, s'était enrôlé comme volontaire.

Destiné au front libyen, ses attentes combattives furent déçues; il n'eut pas le temps de tirer un coup que déjà les Anglais – la trahison des défaitistes – dans leur avancée, avaient entassé, ratissé et envoyé dans un camp de concentration son bataillon au grand complet.

"La trahison ! voilà la mauvaise herbe qu'il faut extirper sans pitié … Et, si on pouvait revenir en arrière … Des pelotons d'exécution ! à la place de prison et de confinement…"

Chaque matin, en souvenir des temps meilleurs, il réfléchissait sur les habitudes spartiates. Se lever tôt le matin l'avait pourtant toujours ennuyé : spécialement dans les derniers temps, car il rentrait habituellement après minuit, mort fatigué, étourdi par les apéritifs et les liqueurs pris au bar avec ses amis : un verre pour chaque partie gagnée ou perdue au jeu de cartes. Le prétexte pour se justifier auprès de sa conscience lui avait été donné par une revue qui lui était tombée dans les mains, où il avait lu que se lever du lit avec précipitation et ardeur endommage le cœur et tend les nerfs et qu'au contraire, l'habitude de s'éveiller peu à peu est plus salutaire.

Même son ancienne demi-heure de flexions l'avait fatigué; il s'était converti aux techniques yoga, qui raffermissent les muscles et fortifient l'esprit avec un moindre effort. Le petit-déjeuner pris, il s'informait auprès du facteur si tout se passait bien, ensuite, empoignant son alpenstock, il se rendait au Cercle pour la "tresette"7 de l'avant-midi.

Dans l'après-midi, la somnolence de la touffeur du climat méditerranéen et la densité du vin noir le ramenaient au lit.

Le vendredi soir, levé d'humeur combattive, il repassa la teinture sur ses moustaches et sur ses tempes, il endossa sa veste croisée gris acier et il sortit pour la réunion plénière, convoquée d'urgence la nuit précédente.

Les membres – présents tous les neuf – l'accueillirent debout, autour de la table placée dans l'entrée. Don Crispino s'assit à sa place de président, en posant avec décision sur la table son bâton ferré.

"Les événements pressent !" commença-t-il. Et il donna l'ordre qu'on allume la lampe et qu'on ferme la porte de rue.

Les membres écoutèrent en silence sa relation. Le percepteur, après la première étape, avait l'avantage. Il possédait le contrat et la clé du local de Madame Antioca et il avait réussi à attirer à lui le maître Riccio. Les objectifs urgents à atteindre étaient, pour le moment, deux : primo, ouvrir les yeux à cet imbécile de maître. Mission à confier à l'avocat Giri, notoirement social-démocrate, et de ce fait-même, apte à ramener un subversif sur les voies de la légalité par la dialectique de Marx elle-même. Secundo : écrire, faire imprimer et afficher un manifeste public de protestation. Mission à confier au professeur Caïo, apprécié pour ses poésies lyriques, et pour cela tout à fait apte à stigmatiser de mots destructeurs "les blasphèmes subversifs de l'ordre constitué". La phrase, prononcée par Monsieur Filippo, maréchal des carabiniers royaux à la retraite, plut à tous. "Par son ton qui frappait comme le marteau sur l'enclume", souligna le professeur Caïo.


(Suite au prochain épisode)


1 "umano consorzio" : expression utilisée par l'Eglise pour désigner le genre humain. Voir notamment par exemple : la LETTERA ENCICLICA DI SUA SANTITÀ LEONE PP. XIII QUOD APOSTOLICI MUNERIS du 28 décembre 1878 et la LETTERA APOSTOLICA DI PIO XII "CUPIMUS IMPRIMIS"La chiesa cattolica in Cina du 18 gennaio 1952

2 Ugo de Pains : de son vrai nom : Hugues de Pay(e)ns, fondateur et premier grand maître de l'Ordre des Templiers, né à Payns en 1070 et mort à Jérusalem en 1136. Il s'agit d'une confusion car le Grand Maître des templiers qui fut emprisonné, torturé et brûlé vif - sur ordre de Philippe-le-Bel, roi de France - sur le bûcher de l'île aux Juifs (Paris) fut Jacques de Molay (23 ième et dernier Grand Maître) – né en Franche-Comté en 1244 et mort en 1318.

3 Bien sûr, en français l'expression habituelle est "dormir sur ses deux oreilles"; il n'est pas donc moins absurde de dormir à l'italienne sur ses deux joues (dormire su due guanciale) , ou sur ses deux…. omoplates.

4 "scopone" : variante à 4 du jeu de "scopa" très répandu en Italie.

5 Clelia : il s'agit bien de Clelia Garibaldi : 1959 IL 2 FEBBRAIO SI SPEGNE ALL’ETA’ DI 92 ANNI, NELL’ISOLA DI CAPRERA DOVE VIVEVA CUSTODENDO LE MEMORIE PATERNE, CLELIA GARIBALDI, L’ULTIMA FIGLIA ANCORA IN VITA DELL’EROE DEI DUE MONDI. ERA NATA DALLA TERZA MOGLIE DI GARIBALDI FRANCESCA ARMOSINO. Et Il 26 gennaio 1880 - ottenuto finalmente l'annullamento del matrimonio con la Raimondi - sposò Francesca Armosino dalla quale aveva già avuto 3 figli: Clelia, Teresita e Manlio.. Clelia Garibaldi doit donc être née en 1869, sans doute à Caprera - Sardaigne.

6 "comises noires : dans le texte italien on trouve au lieu du mot "camicie nere" – "chemises noires", c'est-à-dire l'uniforme fasciste, figure le "comicie nere", plein d'ironie, pure invention typographique, mot valise – entre chemise et comique – comme tel, intraduisible directement en français.

7 Tresette : jeu de cartes italien, dans lequel la combinaison du trois et du sept a une valeur particulière, d'où le nom : trois-sept..

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