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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 22:44

Et bien, Lucien mon ami l'âne aux sabots d'airain vernis au noir de Chine, je crois bien que cette fois, tu vas hennir de plaisir...


Je n'en crois rien, mon cher Mârco Valdo M.I., car hennir n'est pas dans les capacités d'un âne comme moi. Moi, Monsieur Mârco Valdo M.I., je ne hennis pas, je brais. Pensez-en ce que vous voulez.


D'accord, tu brais. Et bien, mon ami Lucien, tout âne que tu es, tu vas braire comme une trompe marine, une corne de brume, une sirène de port... et de plaisir. Crois-moi, à certains passage du récit que je vais te faire ce soir, tu vas littéralement pousser des braiments et tu m'en verras ravi.


Ah oui, dit l'âne en levant des oreilles en points d'exclamation et une queue en point d'interrogation, ce qui lui donnait un profil grammatical. Et pourquoi donc ? Pourquoi devrais-je ressentir pareil enthousiasme ? Qui donc serait susceptible en quelques lignes de me mettre dans une telle transe ?


Oh, il y en a beaucoup. Mais cette fois, c'est un de mes auteurs favoris, un de ceux que j'aime traduire, car c'est un véritable plaisir de le faire. C'est un peu comme si je traduisais du Sterne... Mais bien entendu, comme tu le sais, je ne traduis pas l'anglais; ce n'est pas que je ne le comprenne pas, que je ne pourrais pas faire œuvre de traduction, mais voilà, j'ai décidé une fois pour toute que je m'en tenais à l'italien. Je pense, et je ne crois pas me tromper, qu'il y a assez à y faire pour ne pas m'égarer dans d'autres langues. Par exemple, je trouve très intéressant ce qui se publie en anglais, en russe, en chinois, en portugais, en espagnol, en polonais, en hongrois, en thèque, en suédois et dans de nombreuses autres langues... En allemand par exemple... Comment avais-je pu l'oublier ? Comment oublier la langue d'Hans Magnus Enzensberger ou de Günther Grass... ? Non assurément, je ne l'oubliais pas, je lui faisais seulement un sort à part. Et sans doute, il me plairait de lire tout ce beau monde en langue originale, mais j'y laisserais tellement de temps et comme tu le sais, je t'en ai déjà touché un mot, ce qui me manque, c'est le temps. C'est d'ailleurs ce que disait le regretté Vlad (ainsi que le prénommait familièrement celle qui fut son épouse) Vissostski en répondant à un questionnaire... Tu sais ces questionnaires idiots sur les goûts, les couleurs, les habitudes, les préférences... Donc, je m'en tiens à l'italien.


Oui, fort bien, mais tu ne m'as toujours pas dit, cher Mârco Valdo M.I., de qui, de quoi, ni même quelle histoire m'attend, ce soir.

Photo G.L.


Je suis sûr que tu vas apprécier cette amusante nouvelle de mon ami Ugo Dessy, je dis ami, car je le ressens comme tel, même si on ne s'est jamais rencontrés. Comme tu sais, on peut avoir des amis qui n'existent plus et même, des qui n'ont jamais existé. C'est étrange, peut-être, mais c'est comme ça. D'ailleurs, nombre d'enfants s'inventent des amis avec lesquels ils conversent sans aucun embarras. Des amis, quand ce n'est pas un animal familier ou bizarre. J'en connais une qui se promenait avec une autruche imaginaire et qui la nourrissait, lui racontait des histoires, répondait à ses questions, la consolait.... Mais comme tu le sais, les enfants sont des poètes, même si on arrive à les étouffer avant l'âge adulte... Donc, je décide qui sont mes amis de façon foutrement unilatérale... Bien sûr, pour que ça fonctionne dans l'autre sens, ils doivent me donner leur accord. En fait, ils me le donnent toujours, jusqu'à preuve du contraire.


Voilà, quand tu auras fini de délirer, tu voudras bien me dire de qui il s'agit et de quoi, dit l'âne en raclant le sol de son pied droit.


Mais enfin, Lucien, n'as-tu pas encore compris qu'il s'agit d'une nouvelle sarde. Celle-ci se passe dans un village et oppose comme souvent chez Dessy deux clans, avec en spectateurs ou carrément hors jeu, les paysans qui eux, ont d'autres soucis que de créer un Cercle de loisirs. Ils y viendront sans doute le jour où ils seront moins pauvres... En attendant, ils ont d'autres champs à travailler... Pour les paysans pauvres de Sardaigne comme pour tous les paysans pauvres du monde, le Christ est toujours arrêté à Eboli ...


Et bien, allons-y..., dit l'âne déjà tout ouïe.






LES VELLÉITAIRES1



Quand le percepteur, monsieur Cicala, fit sa demande d'inscription au Cercle de Lecture, la réponse fut non.

Il rentra chez lui avec un diable pour chapeau. Marietta, ayant senti l'air de la bourrasque, s'était retirée dans la cuisine.

"Inouï ! Me refuser l'inscription au Cercle…" grognait-il en interrompant d'un coup de poing pesant sur la table la déambulation excitée qu'il menait à grands pas dans la pièce.

"C'est certainement un coup de don Crispino, ce sale fasciste…" pensa-t-il, en se laissant aller dans les bras relaxants de son fauteuil familier.

"Nous sommes réduits à ce point, en Italie… le citoyen discriminé et humilié. Et on vient parler de liberté et de démocratie. Mais qu'ils ne me fassent pas rire ! J'en sais quelque chose de cette célèbre vérité. J'ai compris que mon transfert de Roccastra à Pinello est le résultat d'intrigues menées en haut lieu. Et je ne sais peut-être pas que la police me tient à l'œil ? Ils me font honneur… Eh si à Pinello, il y avait une opinion publique ! Des gens qui ont peur… Ils disent qu'il vaut mieux ramasser un morceau de pain en silence que tirer un sanglier avec la satisfaction d'élever la voix. Sous-prolétaires ! Esclaves sans dignité humaine !"

Il était venu à Pinello, un petit village accroché au coteau d'un col pelé avec les dernières maisons descendant jusqu'à glisser dans la vase des marais, contre sa volonté. Les moustiques, de nuit, l'assaillaient par nuées, s'il laissait ouverte à peine à peine une fente de la fenêtre et la touffeur des après-midi écrasés de soleil montait des marais pleins d'immondices. Mais il logeait dans une des meilleures maisons du pays – quatre pièces, cuisine et toilettes en dur dans la cour empierrée – et Mariette trimait du matin au soir, foulard sur la nuque et balai en main, pour l'entretenir avec des pavements brillants comme des miroirs et des meubles sans un grain de poussière. Dans la pénombre fraîche de la salle à manger, engoncé dans son fauteuil, café et cigarettes à portée de la main, il aimait s'y tenir, après les repas, une heure ou deux "pour faire tourner les rouages de son cerveau", comme il disait. La fraternité universelle était le motif fascinant qui l'occupait chaque après-midi. A peine fini de débarrasser : "Robe de chambre, café et volets fermés !" Mariette, après une gueulante, était devenue discrète et se tenait à l'écart dans la cuisine et la cour.



Face au fauteuil, il avait pendu sa grande lithographie, une "Prise de la Bastille", d'un auteur inconnu. Ce tableau avait son histoire : durant son premier voyage à Rome, à l'occasion du congrès du parti, un soir, une averse soudaine avait interrompu sa balade de la place Esedra à la place Venezia. Il s'était réfugié dans une grande salle remplie de tableaux. Parmi les peintures, placée sur un chevalet, il y avait la lithographie : une jeune femme aux seins nus2, qui attira immédiatement son attention. Elle empoignait un haut drapeau rouge en incitant la foule des sans-culottes contre les canons de la Bastille, dont les tours encombrées d'armes apparaissaient dans la brume du fond bleu.

De très belles couleurs. Les traits de la jeune fille guerrière, son corps opulent à peine voilé à hauteur du giron qui transparaissait plein et blond, éveillaient en lui un mélange de sensations très douces. La sincérité de ce visage rose, la fierté de ces cheveux blonds retombant sur ses épaules, la force de ces yeux bleu-vert, l'amour de l'idéal révolutionnaire clairement exprimé par le drapeau rouge brandi, l'émouvaient. "Le symbole humain de la liberté, l'expression d'un idéal bien plus convaincante que n'importe quel traité." S'était-il dit, fasciné. Il n'avait pas pu résister à la tentation de faire une offre.

Chaque après-midi, après une minute de contemplation devant la "Prise de la Bastille", il fermait les yeux, il s'assoupissait. Il n'arrivait jamais à vaincre sa somnolence de l'après-midi; il se préoccupait au contraire de constater que le temps de la "réflexion" devenait chaque jour plus bref par rapport au temps de la "détente" qui lui succédait. "Peut-être une faiblesse transitoire due au climat néfaste de Pinello" s'était-il justifié.

A peine fermait-il les yeux, la scène de la lithographie s'animait, en se déroulant en plaisantes séquences, comme un film en technicolor. La femme aux seins nus agitait son drapeau, parlait d'une voix sévère et passionnée en haranguant la foule… La victoire souriait immanquablement. La fin dépassait la conclusion naturelle (dans le ciel bleu limpide apparaissait écrit en grandes lettres d'or FRATERNITE EGALITE LIBERTE et tous rentraient heureux chez eux) quand il leur arrivait de rester, seuls survivants sur les débris de la forteresse prise d'assaut, parmi les cadavres des combattants, lui et la femme aux seins nus. Ils se prenaient par la main et ils avançaient, portant à tour de rôle le drapeau rouge, sur une longue allée de platanes qui finissait devant le palais royal. Ils montaient l'escalier. Sur les côtés, apparus comme par magie, s'alignaient des grenadiers de la république en uniforme de gala avec leurs épées dégainées. Ils pénétraient dans la pénombre de salles luxueusement décorées, désertes, jusqu'au trône vide de velours rouge, où ils s'asseyaient dignement.

D'habitude, la rêverie de Monsieur Cicala finissait là entre veille et sommeil. Mais depuis quelques temps – la progression du printemps, soit la cuisine un peu épicée de Mariette – l'aventure tendait à se conclure sans une chambre tapissée de petites fleurs roses, de style rococo, dans un lit monumental avec des angelots dorés et des rideaux roses.

La première fois, conscient de l'allégorie, il était resté déconcerté. Il finit par rire de lui-même, d'être allé au lit avec le "Prolétariat".

Cet après-midi, Monsieur Cicala, après avoir mangé un morceau sans entrain, s'installa dans son fauteuil et jeta un coup d'œil distrait à son oléographie, mais son orgueil blessé n'en eut aucun réconfort.

"C'est la preuve de leur illibéralisme ! Ils craignent la voix de la vérité…" se disait-il. "Pinello ! je suis tombé dans un beau village ! des brebis, des porcheries, des moustiques, des sangsues… de la race de don Crispino. Voilà que les animaux prennent l'exemple sur les hommes. Civilisation catholique apostolique romaine… Ces gens mesquins ont-ils jamais existé au Danemark ? Là-bas, ce sont des gens civilisés; tu peux t'étendre dans les rues sans te salir…que les gens osent jeter un seul mégot de cigarette par terre ! Ici, ils crachent et ils chient dans la rue et dans tous les coins. Sous-prolétaires primitifs. Voilà ce qu'ils sont. Dès qu'il fait noir, ils se couchent. Mais grand bien leur fasse à ces gens; ils ont le don Crispino qu'ils méritent…"

Il tardait à trouver le repos, tant il était agité dans ses pensées. Fort rapidement, pourtant, sa foi dans les principes prit le dessus sur son découragement et sur ses récriminations; la conscience de ses propos révolutionnaires non communs le réconforta.

"Ils ont peur de moi, cela est certain. Ils ont pensé : si nous le laissons faire, lui, avec sa dialectique marxiste, il nous mettra tous le dos au mur et nous courons le danger de perdre les privilèges que nous avons; et pour finir, nous perdons la face devant les gens…Voilà ce qu'ils ont pensé et rien d'autre."

Dans son demi-sommeil, il imaginait de se mettre à la tête des paysans, devenus des rebelles spartaciens, avec lesquels il serait descendu des montagnes, des montagnes escarpées et abruptes, pour mettre à fer et à feu ce nid de réactionnaires, ce Cercle de Lecture présidé par don Crispino. Il finit par s'assoupir comme à son habitude.

Quand il s'éveilla, il avait décidé – même si cela devait lui coûter son salaire ! – d'ouvrir un Cercle Prolétarien juste devant celui de Lecture. Ce fasciste de don Crispino serait écrasé par sa bile.

Il contrôlait quotidiennement dans son miroir les moindres changements de son visage. Il trouva que les préoccupations creusaient des rides et il se sentit complètement envahi d'un douloureux regret mélangé à du ressentiment car il citoyen libre est contraint dans un État démocratique à souffrir, à vieillir précocement pour affirmer ses propres droits sacro-saints.

"N'exagérons pas… ce n'est pas que je sois vieux…" grommela-t-il, en en présentant devant son miroir la meilleure face qu'il se connut. "Quand s'approchent les grandes chaleurs de l'été, mon physique, il n'y a aucun doute, rajeunit visiblement. Personne ne dirait que j'ai quarante-cinq ans… et il faut le dire, passés dans toutes les intempéries. Je voudrais les voir, certains jouvenceaux d'aujourd'hui, comparés à moi ! Ils ne savent pas y faire; ils sont nés fatigués, déprimés, abouliques, apathiques… ils veulent la soupe prête."

En regardant l'horloge, il s'avisa que le temps disponible pour sa gymnastique mentale matinale était fini. Il se leva en rajustant le pli de ses pantalons et il sortit, en se dirigeant vers la maison de la veuve Antioca.




Photo G.L.


*****


Il n'y avait pas un épisode de la vie paysanne, vrai ou inventé, pas de pensée ou d'acte, exprimé ou réalisé dans l'aire civique, qui ne passait, entièrement décortiqué, au crible des membres, réunis en congrès permanent entre les quatre murs du Cercle de Lecture. Le brigadier y résolvait les cas les plus difficiles et les plus complexes, depuis la disparition des poules aux pacages abusifs; le curé y puisait de réconfortantes suggestions pour sa mission pastorale.

Le chevalier Aristide Porru l'avait fondé trente-sept ans auparavant, en l'abonnant de sa poche au "Popolo d'Italia"3. C'est pour cela qu'ils l'avaient baptisé Cercle de Lecture. Le chevalier mort, son fils don Crispino fut acclamé président à vie, à peine revenu d'un camp de concentration anglais au Kenya; et lui, en voulant rester fidèle au passé, refusa d'abonner le Cercle à aucun nouvelle feuille, ploutocrate bourgeoise ou bolchevique. De ce fait, l'unique lecture qui s'y fit, était celle des cartes, en particulier des tarots, qui dans les derniers temps faisaient rage jusqu'aux premières heures. On jouait dans la petite salle adjacente, contiguë à l'entrée. Dans l'entrée, en revanche, les membres se tenaient assis en demi-cercle, face à la rue, pour jouir du soleil et pour voir passer les femmes.

La nouvelle explosa comme une bombe. Le professeur Caïo, le fils de la verdurière, l'apporta le soir-même.

" Ce bolchevique de percepteur ! … Qui l'aurait jamais imaginé !?" commentèrent-ils.

"Cela ne sera jamais ! Un Cercle bolchevique à Pinello, jamais ! " hurla don Crispino, en tambourinant nerveusement avec son poing sur la table.

"Quelqu'un l'a suivi. Le maître Riccio, paraît-il."

"Bouffon!" siffla dans ses moustaches l'avocat Giri, le social-démocrate. "Bouffons, lui et ces deux ou trois idiots qu'il réussira à couillonner."

"Je veux m'en occuper personnellement, comme l'exige la gravité du cas." Don Crispino arrêta ainsi toute discussion, en jetant sa cigarette dehors. Et il sortit d'un pas martial, en empoignant son alpenstock.

"Quand don Crispino s'y met, il n'y a aucune barbe de bolchevique qui résiste…" se tranquillisèrent les membres du Cercle. Et ils se remirent à jouer aux cartes.


******


Madame Antioca, restée veuve à vingt-cinq ans, n'avait plus voulu reprendre de mari, en dépit des nombreux prétendants qui lui bourdonnaient aux oreilles comme des moucherons sur du vinaigre. Le défunt, brigadier des douanes à la retraite, lui avait laissé des terres, des maisons et des troupeaux; et elle, par reconnaissance, le gardait pendu dans l'entrée, juste sur la paroi face à la porte, de sorte qu'en entrant quiconque pouvait le remarquer : le défunt, tiré à quatre épingles dans sa tenue militaire, posait une main sur un frêle guéridon et tenait l'autre sur sa hanche avec le coude à angle droit, en se dressant, avec un rare équilibre, sur un seul pied, puisqu'il tenait l'autre croisé sur la pointe de sa chaussure qui effleurait à peine le tapis.

Aux commères qui depuis trente ans la tentaient continuellement – "Pensez-y bien, la vieillesse est une chose dure à passer seule" et "qu'une maison sans homme est comme une église sans Dieu et sans prêtre" – elle, en pleurant, en montant sur la chaise pour lustrer de la manche de sa blouse la vitre du défunt, répondait : "Je le sais, je le sais que je fais mal … Vous avez raison. Mais mon cœur n'en veut pas…" Et elle soupirait, en levant les yeux au ciel.

Depuis quelques temps, elle avait recueilli chez elle Assuntina, par charité et pour faire taire les mauvaises langues sur le compte de son serviteur berger qui pendant l'hiver, dormait dans la cuisine. Assuntina était arrivée vêtue de haillons et remplie de poux; elle l'avait vêtue et nettoyée, à condition qu'elle ne revoie plus sa famille, son soûlard de père et sa malheureuse mère qui se faisait sucer le sang par une bande de fils fainéants, incapable de les chasser de chez elle à coups de pied, pour qu'ils retournent la terre pour le blé ou fassent paître les brebis.

Madame Antioca s'étonna beaucoup de la visite de don Crispino. Elle le fit asseoir sur le sofa et elle s'assit en face de lui, avec les mains sur son giron. "Quel bon vent, don Crispino ?" commença-t-elle d'un ton de circonstance.

"De mauvaises nouvelles, de mauvaises nouvelles" grommela-t-il en allumant une cigarette.

Elle approcha son siège d'un coup de rein, jusqu'à effleurer avec ses genoux ceux de l'autre. Elle croisa les bras sur sa poitrine, et elle avança son visage : "Ne me dites pas cela, donc Crispino !" s'exclama-t-elle d'une voix de fausset.

Il posa son menton sur la poignée de son alpenstock. "Les sans Dieu veulent prendre pied à Pinello" prononça-t-il lentement d'une voix sourde. Elle se signa, bouche bée.

"Si, c'est ainsi. Et leur église, l'église du démon, ils veulent l'installer et la consacrer justement dans votre maison, Madame Antioca !"

"Dans ma maison ? … Mais dans laquelle, s'il m'est permis de le savoir… j'en ai tant des maisons, grâce à Dieu et à mon défunt…" demanda-t-elle, en jetant un regard tendre à son défunt encadré.

"Celle en face de mon Cercle" spécifia-t-il.

" Mais non, ce n'est pas possible…Celle-là, le percepteur l'a demandée justement aujourd'hui, pour y mettre un bureau."

"Autre chose qu'un bureau, Madame ! Il veut en faire un nid de bolcheviques … il mettra aux mirs des images diaboliques et déshabillées et devant elles, ils feront des orgies, lui et les sans Dieu de Pinello."

Si don Crispino avait voulu l'épouvanter, il aurait complètement réussi : elle se signa deux trois fois en murmurant "Libera nos Domine !" "Je suis ici pour vous aider, pour vous dégager de toute responsabilité, croyez-moi… Donnez-lui une excuse, dites-lui que cette maison, vous l'avez déjà promise à d'autres. Réfléchissez bien : vous serez complice de ce qui se passera dans une maison qui vous appartient.

"Mais je la lui ai déjà promise…"

"Dites-lui que vous avez changé d'idée."

" Il m'a déjà donné des arrhes !"

"Rendez-les-lui. Il vous en coûtera le double de ce que vous avez reçu. Votre réputation avant tout…"

Madame Antioca secoua la tête, embarrassée et peinée. "L'ennui c'est que j'ai signé le contrat pour un an… Il a tout fait tambour battant … il disait que c'était très urgent, pour des raisons de bureau. Monsieur Cicala est capable de me traîner au tribunal, si je …"

Don Crispino ne finit même pas de l'écouter : il sortit sans saluer, en marquant son agitation avec son alpenstock .


(suite au prochain épisode)

1 Velléitaires : le mot italien est "velleitari", que j'ai traduit par "velléitaires", mais il convient de bien préciser le sens exact du mot dans le cas présent. L'italien envisage deux sens à "velleitario" : le premier est le même qu'en français – en gros, celui qui a des volontés, mais ne les accomplit jamais; le deuxième sens en italien est plus subtil et n'existe pas en français et bien sûr, est précisément celui qui correspond à celui du texte, à savoir "celui qui a des projets ambitieux, énormes et dont la réalisation est finalement minuscule et sans rapport avec l'ampleur originelle. En somme, ce sont des ambitions d'éléphant et des réalisations de souris.


2 Jeune femme aux seins nus ( et infra) : on songe au tableau de Delacroix ( St Maurice 1798-Paris 1863) intitulé "La Liberté guidant le peuple" (1831).

3 Popolo d'Italia : , créé par Mussolini en 1914, quotidien du Parti fasciste et ensuite, journal officiel du régime fasciste.

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