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10 novembre 2008 1 10 /11 /novembre /2008 16:25

Vingt Dieux ou vains dieux ? Je ne sais trop quelle expression vaut mieux ? Me voilà bien embêté... Je crois la seconde plus exacte, plus proche de la vérité. Qu'avons-nous à faire des dieux et d'ailleurs, qu'auraient-ils à faire de nous... Ils se disputent déjà tellement entre eux, ils ont tellement déjà à faire qu'on se demande quand ils trouveraient le temps de s'inquiéter de ces milliards de fêlés ... Un peu comme si on se souciait des termites, des fournis ou des bactéries... Je veux dire d'un point de vue moral ou du point de vue de leurs pensées, de leurs sentiments ou de leurs relations sexuelles.


Voici le cheval-philosophe tel qu'il m'est apparu sur une scène


Pour moi, dit Lucien l'âne philosophe, à l'instar du cheval-philosophe, qui ai connu les dieux de l'Antiquité du temps de leur gloire et de leur légitimité, je peux en effet te dire qu'ils n'en avaient strictement rien à foutre de nous autres et pour les raisons que tu avances, mon cher Mârco Valdo M.I.. Ils n'arrêtaient pas de papoter entre eux ou alors, ils s'engueulaient ou ils cherchaient à se faire des blagues ou se piquer leurs affaires. Et ta comparaison avec les insectes ou les bestioles encore plus petites me paraît tout à fait fondées. Bon, d'accord, pour la forme les philosophes faisaient semblant de les prendre au sérieux, mais c'était un peu comme mettre une cravate noire pour aller à un enterrement. D'ailleurs, il suffit de voir combien, vous les humains – pas toi, bien sûr, mon cher Mârco Valdo M.I., les humains de façon générale (à quelques exceptions près) se soucient de nous les ânes et de ce que nous pourrions dire ou penser.


Que veux-tu, mon cher Lucien, tu as beau danser sur tes quatre pieds en brayant comme un étalon en rut, les hommes sont persuadés qu'il n'y a qu'eux qui pensent et qui pensent juste. Ils vont même – chez certains – jusqu'à considérer qu'un homme un peu différent d'eux-mêmes ne peut pas penser sainement.


Et alors ?, dit Lucien l'âne en avançant le menton. Et alors ?


Et alors, ?, dit Mârco Valdo M.I.. Et alors, tout simplement, ils le méprisent, ils le rejettent, ils le maltraitent, quand çà ne va pas jusqu'à tout simplement le tuer, lui et toute sa famille, son clan, son village, son groupe.... Et là, tu commences sans doute à distinguer que pour moi le nombre supposé de Dieux n'a qu'une importance relative et que dès lors, je pencherais volontiers, vu les dégâts que commet notre espèce humaine, que les Dieux – quel que soit leur nombre – du zéro à l'infini – sont parfaitement vains.


Nous utiliserons donc dorénavant, dit Lucien l'âne philologue, l'expression « Vains Dieux! », qui paraît et de loin la plus appropriée puisqu'en fait, ils ne servent strictement à rien. D'ailleurs, me semble-t-il, n'était-ce pas dans ce qu'on appelle les écritures – pas celles du notaire, bien entendu – mais celles écrites on ne sait trop quand, par on ne sait trop qui, mais que d'aucuns s'entêtent à vouloir prendre au sérieux, n'était-ce pas, dit l'âne sur le ton tranquille et doux qui le caractérise et qui rappelle son amble léger, dans les écritures que l'on trouve cette admirable sentence qui s'applique parfaitement ici : « Vanitas vanitatis... ». Ainsi, conclut l'âne : Les Dieux sont vains et , ah ah, comme disait Bosse-de-Nage, « Les vains Dieux sont divins », inaugurant ainsi une mathématique incroyable. Cela dit, tu avais encore disparu et je suis d'autant plus impatient d'entendre une nouvelle histoire et même, il te le faudra bien, me conter des canzones.


Je sais, je sais, mon bien cher Lucien. Mais, figure-toi, et je pense bien que tu te le figurais sans que je te le dise, car tu es au fait de ma manière de procéder, figure-toi, quand même, que ces Dieux vains ne sont pas si vains que çà. En fait, si les Dieux existent, c'est qu'ils doivent bien servir à quelque chose... Et ici, ils servent d'introduction au conte que je vais te rapporter; disons qu'ils ont quelque chose à y voir puisque c'est une histoire de cimetière et d'enterrement. Une belle histoire d'un enterrement empreint de modernité et d'ironie. Une superbe histoire due à la plume de notre ami Ugo Dessy.


Hoho, dit l'âne, si c'est du Ugo Dessy, je tends les oreilles, dit-il en tendant ses oreilles et en les ouvrant comme des grands voiles d'un trois-mâts de la meilleure époque. Là, pour le coup, c'est grandiose.


Et vois-tu, Lucien mon ami, dit Mârco Valdo M.I., le plus satisfaisant dans tout ça, c'est que ce matin, j'ai reçu un message d'amis ou des proches d'Ugo Dessy me disant qu'il n'est pas trop en forme pour me répondre personnellement, mais qu'on lui avait fait connaître le message que j'avais envoyé à son intention il y a quelques semaines. Évidemment, on doit espérer qu'il aille mieux dans les temps à venir... mais ce n'est pas en mon pouvoir d'agir en ce domaine... peut-être, les Dieux ? Tu vas voir l'humour de l'auteur, le fabuleux retournement de situation, la douce ironie qui sous-tend cette fable... Du grand art... et je t'annonce déjà que je reviendrai te trouver prochainement avec d'autres traductions de l'ami Ugo Dessy. Ceci car je pense qu'il faut absolument le faire connaître, que c'est une vraie jubilation de le lire et que malgré sa modestie, c'est un grand auteur populaire... Bien sûr, que je te le fasse connaître est une excellente chose, mais pour un auteur, nous sommes un public fort réduit et on ne peut, je ne peux qu'espérer qu'un éditeur plus entreprenant que moi, mieux équipé, plus introduit dans le monde de la distribution des livres lui fasse une place qu'assurément, Ugo Dessy mérite.


Et bien , dit Lucien l'âne, je ne puis que me répéter : je suis tout empli d'impatience et de curiosité de connaître cette histoire...


Alors, Lucien mon ami, la voici....




Photo G.L.




LE NOUVEAU CIMETIÈRE




A deux heures de l'après-midi, les cloches sonnèrent le glas. Le maire don Antonio, revenu de la campagne plus tard que d'habitude, s'était à peine assis pour manger. En entendant les coups de cloche, il resta avec sa cuillère devant sa bouche ouverte, puis il bondit sur ses pieds en arrachant de son cou sa serviette et en la lançant au milieu de la pièce.

"Nous y voilà, finalement!" cria-t-il troublé, en courant dans la rue en manches de chemise, sans même essuyer ses moustaches enduites de sauce.

Dame Concetta, la mairesse, avait été au Collège des Sœurs Giuseppine et elle n'approuvait pas certaines manières de faire de son mari, plutôt vulgaires. Elle l'excusait, lui qui, entre des bœufs et des brebis, ne pouvait certes pas savoir où demeuraient les règles du savoir-vivre; mais qu'au moins, il ne donne pas de mauvais exemples à ses fils dont elle voulait faire des messieurs, de ceux que les gens saluent respectueusement en levant leur chapeau. Mais, au son des coups de cloche (elle les compta un à un : le mort était un mâle), elle ne réussit pas à se contenir, pas plus que lui. "Enfants, finissez de manger gentiment ! Et toi, Mariolino, tiens-toi bien!" Elle se leva bruyamment en criant vers la cuisine : "Marianna ! Viens par ici !".Marianna apparut de derrière la tenture, en traînant ses savates."Surveille les enfants : je dois sortir à l'instant! " Elle monta par l'escalier de bois à la chambre à coucher. Elle changea rapidement de robe. Elle en endossa une sombre, celle qui lui parut la plus adaptée à la circonstance. Sur sa tête, elle mit le voile de dentelle de couleur cendre de la Congrégation. En passant dans la salle à manger, elle fulmina d'un œil sévère Ginetto, le petit, qui cherchait avec ses mains les pois chiches dans la soupe, et elle donna son ultime recommandation :"Le repas terminé, Marianna, lave les enfants et mets-les dormir deux heures".

Elle sortit. Le soleil puissant lui fit cligner les yeux. Elle tourna d'un pas rapide le coin de la rue et elle se dirigea, en se tenant à l'ombre des maisons de droite, vers l'église. La porte de la cure était entrouverte. Elle entra. Dans la pénombre, assises à côté de Don Emilio, trois Dames de Charité, qui l'avaient précédée, discutaient déjà avec animation. "Loué soit Jésus-Christ !" salua dame Concetta. "Et alors, qui est le mort ?" demanda-t-elle en s'avançant. Don Emilio jeta les yeux au plafond et ouvrit les bras : "Peppe Arrebellu !…" murmura-t-il avec résignation. Dame Concetta se signa, en écarquillant les yeux. "Libera nos Domine !"1 s'exclama-t-elle; et elle s'assit d'un coup sur la chaise que les autres avaient ajoutée au cercle.

A la Mairie, Don Antonio allait et venait entre les sièges en désordre, dans la petite salle de réunion." C'est justement cet hérétique qui devait nous tomber dessus pour inaugurer le nouveau cimetière ! Le rouge le plus rouge de tout le village, il devait nous tomber dessus !"

Les adjoints, qu'on avait fait rappeler d'urgence par le garde champêtre, commencèrent à arriver.

"Eh bien, il vaut mieux Peppe Arrebellu qu'un des nôtres… et puis, il y a maintenant trois mois que le cimetière est prêt. Nous ne pouvions attendre trois autres mois…" dit le maître d'école, premier adjoint, et il continua à parler bien qu'il n'en convainquit aucun qu'en définitive, un mort rouge aujourd'hui était préférable à un bon croyant mort demain.

"D'accord, pour demain matin. Mais qu'il ne manque personne !" avertit le maire. "Et toi", dit-il tourné vers le maître, "tu t'occuperas des élèves …"."Toi et toi", poursuivit-il en se retournant vers les deux autres adjoints, "avertissez par un ban toute la population … et toi", ordonna-t-il d'un ton de voix changé, plus impérieux et plus dur, en fixant des yeux la face du garde resté debout près de la porte, "tu cours rapporter au curé que la cérémonie est fixée pour demain matin en grande pompe. Puis, tu passes chez le caporal-chef et tu lui dis de venir ici immédiatement… J'exige et pas de discussion ! Je veux que tu sois de retour dans dix minutes; marche !"

Le garde, en se frappant la visière de la casquette, s'éloigna avec toute la vitesse que lui permettaient ses nonante kilos et sa jambe de bois qui remplaçait celle qu'il avait donnée à la patrie dans les barbelés du Carso2. "La réunion est reportée à ce soir après souper – au bar du Chrysanthème", conclut don Antonio en congédiant ses trois adjoints.

Au bistrot, pendant ce temps, Gaspare, Aristarco et Raimondo, les trois conseillers de l'opposition discutaient de façon animée autour d'un litre de vin rouge. "Je propose de nous abstenir en signe de protestation !" "Mais quelle protestation ? Si le mort est à nous !" "Comment non ? Le mort est des nôtres et nous serons au premier rang et sans prêtres!… Notre député fera le discours d'inauguration". "Bien dit ! Si le prêtre et le maire veulent se faire la part belle avec un de nos morts, ils se trompent beaucoup … qu'ils se tiennent derrière notre cortège…" "Il faut envoyer immédiatement le télégramme à la fédération. C'est nous qui devons faire le discours, sinon ceux-là sont encore capables de raconter qu'Arrebellu était un des leurs…" Gaspare clignait les yeux et claquait la langue sur le palais après chaque verre. "Certainement, Peppe Arrebellu leur en a fait une belle, en mourant ! " dit-il comme en se parlant à lui-même. Les autres approuvèrent de brefs signes de tête.

A dix heures du soir, dans leur lit à deux places, don Antonio et dame Concetta ne réussissaient pas encore à atteindre le sommeil.

A la fin de l'après-midi, le curé don Emilio était venu les informer que les femmes de Peppe Arrebellu avaient cédé le mort aux autorités en échange d'un cercueil en châtaignier vernis, d'un corbillard loué en ville et d'un subside 'una tantum" de l'ECA. De sorte que les rouges, en toute légalité, avaient été exclus de la direction de l'initiative : absolument libres de suivre la cérémonie, de participer au cortège, mais en restant en queue.

Le nouveau cimetière était l'orgueil de don Antonio. Il avait fait appel à un géomètre de l'extérieur pour les relevés et pour le projet. L'extension du bâti, en n'ayant pas d'autre débouché si ce n'est dans la vallée, avait rejoint et dépassé le vieux cimetière. Le nouveau serait édifié à un demi-kilomètre de l'habitat, au sommet du col Pedraxius, dans un enclos exproprié d'un berger. Après un an, le projet avait été approuvé et son député, avec quelques voyages à Rome, avait obtenu le financement.

Durant les travaux de construction du mur d'enceinte et de la chapelle mortuaire, les bergers, en rentrant de la pâture avec les brebis, et les paysans, avec la houe à l'épaule, s'arrêtaient pour regarder avec curiosité. Alors don Antonio faisait noter ce qu'était une bonne administration communale : "Regardez ! N'est-ce pas une merveille de cimetière ? La chapelle, nous la ferons toute en marbre. Heureux le premier qui viendra y poser ses os ! Tout de même, tout le mérite est le nôtre et à notre député… Ne l'oubliez pas !"Les paysans et les bergers restaient à regarder bouche bée. "Un grand honneur en vérité pour notre village, un cimetière beau comme celui-ci …". Pensaient-ils.

Quand l'entreprise enleva les échafaudages et chargea ouvriers et outils sur le camion, le conseil communal se réunit immédiatement. On délibéra de l'inaugurer au premier mort et on établit aussi les noms des probables. On en compta au moins cinq, qui, à leur avis, n'auraient pas vu l'année nouvelle : Anselmo le sacristain, qui circulait dans l'église en touchant des mains les murs et les confessionnaux; Gesumino, pensionné de la guerre contre Ménélik3; Antioco le fou, qui vivait des aumônes et d'herbes dans une baraque de paille en dehors du village, depuis au moins un siècle; Madame Rosina, grand-mère du maître d'école, paralytique et malade du cœur, à laquelle le curé avait plusieurs fois porté l'Extrême-Onction; et enfin, le vieux chanoine don Aristomedo, qui sortait seulement avec le soleil du printemps, conduit en charrette par sa nièce vieille fille.

La mort de Peppe Arrebellu n'était pas dans leurs prévisions; don Antonio – en se tournant dans son lit – pensait que ce vaurien avait été capable de mourir à l'improviste, dans la fleur de l'âge, seulement pour leur faire un pied de nez, pour les mettre dans l'embarras face à l'électorat. Mais désormais, c'était ainsi… Peppe Arrebellu, hérétique ou non, entrerait à l'église avec des funérailles solennelles, il serait accompagné de toutes les sacro-saintes autorités religieuses et aurait au cimetière son discours du maire et celui du député de son parti.

Dame Concetta, les yeux grands ouverts, récapitulait les détails. "As-tu télégraphié l'heure exacte de la cérémonie ?" demanda-t-elle sans se retourner, à son mari qu'elle sentait éveillé.

"Mais oui … pour qui tu me prends ? A neuf heures précises, le député sera ici." "Il suivra le cortège à pied ou en voiture ?" "Je ne le sais pas… Nous verrons quand ce sera le moment".

"C'est peut-être mieux en voiture… Tu seras en voiture avec lui, non ?" "Eh bien, comme premier citoyen, certainement…" " S'il y a de la place, n'oublie pas les enfants…"

Ils se turent un moment, étendus sur le dos, fixant le plafond à peine éclairé par la lumière de la rue qui filtrait à travers les volets de la fenêtre.

"As-tu bien préparé ton discours ?"

"Il y a un an qu'il est prêt… Plutôt, il est prêt mon habit foncé ?"

"Comment ?! N'as-tu pas vu qu'il est là sur la chaise, au pied du lit ? … Et les conseillers, ont–ils tous été convoqués ?"

"Avertis… Et l'évêque ? Il viendra ? Que t'a dit don Emilio ?"

" Que s'il n'a pas d'obligations plus importantes, il ne manquera pas."

" Donc, il y aura deux autos …"

" Non, trois; tu oublies celle du vétérinaire…"

"Juste… Espérons que les enfants de l'école ne viendront pas pieds nus et mal habillés ! Je l'ai dit clairement au maître : celui qui n'a pas de chaussures, demain, renvoie-le chez lui !"

"C'est à espérer !…"

Ils se turent de nouveau. Le vent d'Est avait soufflé tout le jour; la chambre était chaude comme un four. Don Antonio enleva son caleçon dont il sentait qu'il lui collait aux fesses, humides de sueur. Il se bougea pour chercher un petit coin de lit bien frais; il le trouva et il s'y étendit béat.

Dame Concetta, en ne le sentant plus tout près, allongea une main, en la retirant subitement comme si elle avait touché le feu. "Dans une nuit comme celle-ci, tu vas penser à .." s'écria-t-elle indignée."Mais qu'est-ce qui te passes par la tête ?" grommela-t-il, "Je l'ai enlevé à cause de la chaleur…" Et en s'étendant sur le ventre, il ferma les yeux pour trouver le sommeil.


Le cortège funèbre quitta le parvis à dix heures. Peppe Arrebellu, après la messe solennelle dans l'église, avait attendu deux heures, dans son cercueil de châtaignier vernis, l'arrivée de l'évêque et du député. Les enfants des écoles, fatigués de rester au soleil, s'étaient assis à terre amassés dans un coin d'ombre, pour jouer aux silhouettes. Quelques-uns, prenant le prétexte que le chef d'équipe frappait par traîtrise la hampe du fanion sur la tête de ses voisins, avaient commencé à se battre à coups de pied et de coude. Le maître en avait eu une belle pour ramener à l'ordre ces garnements qui ne respectaient même pas les morts.

Finalement, l'une suivant l'autre, les deux autos étaient arrivées.

Le député avait amené avec lui sa dame, un beau morceau de femme, chargée de colliers et de bracelets, aux cheveux blonds comme la paille du blé, en équilibre précaire sur une paire d'escarpins aux talons si hauts qu'on ne comprenait pas comment elle pouvait marcher. Les hommes s'étaient tous regroupés autour, pour la voir mieux et ils avaient ouvert largement leurs narines pour aspirer le plus qu'ils pouvaient son parfum enivrant et exotique qui leur rappelait certaines soirées mémorables de sortie libre de leur vie militaire.

L'évêque, en descendant de la voiture, avait hâtivement béni le peuple agenouillé et était entré un moment à l'église, en passant sur le tapis de velours rouge étendu par les Dames de Charité.

A dix heures, donc, le cortège funèbre quitta le parvis. Devant, la Confraternité de la Bonne Mort, avec son long crucifix noir; les enfants de l'orphelinat, précédés de deux angelots bruns avec des ailes bleu ciel et une tunique rose – après de longues discussions, on avait choisi le fils du maire et celui du caporal-chef, considérés comme les plus jolis – et les enfants de l'école, avec le maître au milieu qui donnait des coups de baguette à droite et à gauche.

Le corbillard – une vieille fourgonnette "millecento" adaptée - avançait en ronflant avec deux énormes couronnes accrochées à ses côtés : une, celle de droite, portait une inscription dorée : L'ADMINISTRATION COMMUNALE; l'autre, à gauche, toute rouge d'œillets, disait : SES CAMARADES EN SOUVENIR.

Juste après la fanfare, venait le maire avec son écharpe tricolore, entre le député et l'évêque; puis le curé, les Dames de Charité, les parents et presque tout le village.

Les rouges, une vingtaine, un peu intimidés par la présence de l'évêque et mal soutenus par leur député, qui s'était fait remplacer par un fonctionnaire du parti sans importance, fermaient le cortège en tenant presque caché le drapeau rouge encore enroulé sur sa hampe; en se promettant cependant dans leur cœur de chanter l'internationale au retour, pour se défaire du requiem.


Photo G.L.



Le vent d'Est avait recommencé à envoyer des rafales chaudes. La petite route poudreuse qui conduisait au sommet du col se faisait toujours plus raide. La vieille millecento hoqueta deux ou trois fois et finit par s'arrêter. Don Antonio, avec vivacité d'esprit, ordonna à quelques jeunes gens de pousser.

Il manquait plus ou moins cent mètres pour l'entrée du nouveau cimetière, dont la grille grande ouverte était apparue au dernier virage, quand d'un coup, on vit en sortir en courant Nicodemo, le fossoyeur. Il agitait ses bras levés et criait des mots incompréhensibles, comme s'il avait été mordu par une tarentule. Le cortège, stupéfait, s'arrêta. L'orchestre cessa de jouer. On entendit alors certains mots du discours excité de Nicodemo qui continuait à descendre par bonds le petit sentier : "C'est tout de la roche, Seigneur !… Ça ne va pas !…Même avec de la dynamite… Tout de la roche … Il y faut des bombes, sacré dieu !…"

La réalité fut claire pour tous en un éclair : le nouveau cimetière avait été construit sur un banc de roche à peine recouvert de quelques centimètres de terre. Pour creuser une seule fosse, il aurait fallu un quintal de dynamite.

Don Antonio était d'abord devenu blanc, puis vert, enfin cramoisi. Ses adjoints, accourus préoccupés, durent le soutenir. L'évêque et le député, passé le premier moment d'embarras, se donnèrent une contenance en toussotant, en se faisant des clins d'œil avec des demi-sourires.

D'un coup, sans que personne n'eut donné d'instructions, le cortège fit demi-tour, en reprenant tristement la route du retour vers le vieux cimetière.

Ce fut ainsi que les rouges se retrouvèrent au premier rang, en entonnant l'Internationale sans que personne, même pas le caporal-chef, ne trouvât le courage de les faire taire.

1 "Libera nos Domine : latin d'église : Délivre-nous Seigneur.

2 Carso : région de montagnes entre la Vénétie, l'Istrie et la Slovénie où eut lieu durant la guerre de 14-18 sur cette ligne de front (comparable à la Somme ou à la Champagne) toute une série de batailles entre les Italiens et les Austro-Allemands. Les massacres y furent considérables. La plupart des Sardes faisaient partie de la Brigata Sassari (138 morts par 1000 engagés dans les combats).

3 Ménélik : il s'agit de Ménélik II, négus d'Ethiopie (Ankobar 1844 – Addis-Abeba 1913), qui écrasa l'armée italienne d'invasion à Adoua en 1896.

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