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2 novembre 2008 7 02 /11 /novembre /2008 22:49



Il est dur, sais-tu mon ami Lucien, d'être un âne et spécialement un âne né de la sorcellerie. Je pense que cela tu le sais. Ce que tu sais sans doute moins c'est que le fait d'être Valdo est tout aussi lourd, sinon plus. Autant dire qu'on t'accuse de sorcellerie et bien entendu, cela a justifié de sévères et fréquentes excommunications. Personnellement, je l'ai déjà été plusieurs fois comme tu le sais...



Oui, oui, je me souviens, Mârco Valdo M.I.. Je me souviens bien que tu fus « scomunicato » pour tes chansons et sans doute, aussi, pour ce que tu penses... Dois-je te plaindre ?


Non pas du tout, mon bon âne, dit Mârco Valdo M.I., je te rassure tout de suite, ce serait plutôt un honneur, une sorte de reconnaissance et même, un plaisir d'être excommunié et je m'en porte très bien, mais néanmoins, il faut reconnaître que chez les bigots, les contempteurs de la raison et de l'intelligence, chez les supporteurs du Vatican F.C. (Vatican Forza Cristò !), c'est un nom qui fait tache. Outre de nous reprocher à nous les Valdos – et spécialement à Pierre – d'avoir eu l'idée saugrenue de s'en aller prêcher l'évangile des pauvres, bref d'avoir suggéré au peuple de ne pas attendre le paradis céleste, mais de revendiquer une solide égalité terrestre – tu sais que les riches n'aiment pas çà du tout et font la guerre aux pauvres depuis cent mille ans (au moins). Pour la cause, ils nous accusent de sorcellerie. D'ici, qu'ils nous traitent d'homosexuels et d'avorteurs, il n'y a qu'un pas.


Hé ho, Mârco Valdo M.I., qu'est-ce qui t'arrive ?


Ben rien de particulier, je voulais juste mettre les choses au clair. Tu comprends, Lucien mon ami, la société, la leur, celle où ils nous contraignent de vivre par la force de leurs polices et de leurs armées, par la flagornerie, par la vénalité, par l'hypocrisie « démocratique », que dis-je par la « supercherie démocratique » est proprement imbuvable, insupportable de forfanterie, d'arrogance, de bêtise, de suffisance, d'avidité, de cupidité, de stupidité et de tristesse. Elle est foireuse. Elle mène toute l'humanité à sa perte et dans des délais fort courts. En fait, c'était cela qu'il disait déjà Pierre Valdo vers l'an 1200, à une époque où il n'y avait pas encore d'autos, d'avions, de centrales électriques, d'industries, de croissance pour la croissance, d'armes aussi puissamment destructrices. On tuait encore à la main en ce joyeux temps de l'artisanat ! On brûlait sur des bûchers, procédé assez primitif. Pour la torture, par contre, on n'a pas beaucoup évolué; ils étaient déjà très experts – surtout les techniciens de l'Église romaine. D'autre part, Pierre Valdo n'a jamais prétendu faire des miracles, lui. Il a seulement dit que la richesse des uns était directement fonction de la pauvreté des autres. Qu'il n'existait des pauvres que parce que certains avaient en tête la folie de vouloir être riches et d'imposer cette ineptie par la force.



Photo G.L.

Et bien, si je comprends les choses correctement, Pierre Valdo aurait souhaité une sorte de communisme. On dirait à t'entendre qu'il aurait eu comme idée qu'il diffusait partout où il passait de partager équitablement le monde entre tous les humains. Ai-je bien compris ?


Je le pense. Au passage, tu remarqueras que je revendique l'entière signification du nom de Valdo. Enfin, moi qui suis un Valdo aussi, je crois bien que c'était là l'essentiel. Tu sais, Valdo, marchait pieds nus dans des sandales et il n'a jamais trahi cette conviction, tout comme fra Dolcino et Marguerite en Italie; il ne s'est jamais laissé embobiner par les riches de Rome. Bon, d'accord, j'extrapole un peu... Mais écoute cette histoire – je l'ai trouvée dans un récit de Jeanne Decorvet dans son livre intitulé L'Épopée Vaudoise (éditions Excelsis) et je te dirai après comment je la comprends :


- Allons, prends cette saucière, et fais attention de ne rien renverser; tu suivras le paon. Le petit marmiton saisit avec précaution un superbe bol d'argent ciselé, rempli d'une sauce exquise, qui fleurait le romarin, la menthe, le safran et autres étranges épices qu'on employait au moyen age. Un grand valet, empoigna à son tour un lourd plat d'argent sur lequel trônait un paon magnifique. Apres, l'avoir rôti a la broche, au-dessus du feu de bois, on lui avait remis artistement la tête, les plumes, et même la queue fièrement déployée en éventail.
Suivant l'opulente volaille, le marmiton et sa saucière arrivent dans la salle du festin. Une trentaine de convives chantent et rient joyeusement autour de la table somptueusement servie. Il y a là, réunis, les plus riches marchands de Lyon. Leurs vaisseaux sillonnent les mers et vont chercher, jusqu'en Orient, les marchandises précieuses: étoffes de soie, armes damasquinées, épices rares. Ils sont vêtus de robes de lin, et leurs manteaux brodés d'or sont retenus par des agrafes où brillent les pierres précieuses. Au haut bout de la table, siège le maître de la maison, un riche marchand: Pierre Valdo. Gai compagnon, hôte généreux il ne manque pas d'amis. Les mauvaises langues murmurent à son sujet qu'il s est enrichi par l'usure. Qu'importe, puisqu'on mange si bien chez lui !

- Goûtez-moi, mes amis, ce vin vieux colore comme un rubis ! Allons, valets, ne laissez pas de hanaps 1 vides ! Les chants et les rires redoublent. Tout a coup, un bruit sourd... l'un des convives s'est écroulé comme une masse: il gît à terre, sans mouvement.
- Messire, messire, qu'avez-vous?

Mais on a beau s'empresser autour de lui, les soins ne servent à rien. Le gai compagnon qui tout a l'heure chantait, est mort!

La nuit est venue, Pierre Valdo ne peut dormir. Il pense sans cesse à cette mort si soudaine et une question le harcèle, à laquelle il ne peut se dérober ni trouver de réponse: si je mourais soudainement, où irait mon âme ? Où irait mon âme ? ...

Enfin, cette longue nuit d'angoisse est finie. Il faut, avec le jour, reprendre sa vie si remplie. Mais jamais il n'oubliera cette longue insomnie, il a maintenant en lui comme une terreur ..


Terrible histoire, dit Lucien tout passionné subitement .


Terrible histoire, en effet. Mais comment la comprendre ? Pour moi, vois-tu, on ne peut véritablement comprendre la terreur de Valdo que par la découverte qu'il fait à ce moment du « meaning of life », du « sens de la vie ». Il se rend subitement compte de plusieurs choses :

uno : qu'on ne vit qu'une fois (jusqu'à preuve du contraire...qu'il n'y a pas encore eue);

deuzio : que si la vie est si peu de chose, car – il vient de le voir – on peut mourir à n'importe quel moment, les plaisirs et l'accumulation des biens sont eux aussi peu de chose et que seule compte la vie elle-même;

troizio : que la vie est le bien commun de tous les êtres vivants et en particulier, des humains;

quatro : que dès lors, tous les biens sont communs et qu'il ne convient pas – la chose est même ridicule – de vouloir les accaparer;

cinquio : que la richesse (Valdo était fort riche) est injustifiable puisqu'elle est pur accaparement, puisque – pour dire les choses autrement – pour faire un riche, il faut beaucoup de pauvres; il n'y a aucune raison – au regard de la vie – que l'un soit riche et les autres pauvres. En somme, que c'est par une malhonnêteté profonde, une avidité malsaine, un détournement de biens communs que se constitue et se perpétue la richesse; la richesse n'existe et se développe que et parce que se développe, existe et persiste la pauvreté. Il n'y a pas d'autre explication possible.

Sizio : que dès lors, il est  fort indécent et moralement insupportable d'être riche puisqu'on l'est toujours au détriment des autres;

settio : qu'il faut éviter comme la peste la richesse, les ambitions, les honneurs et autres privilèges.

Enfin, tu vois dans quel sens allait sa pensée, sa conception de la vie.


Tout cela m'a l'air fort bien, dit l'âne Lucien en approuvant de grands mouvements saccadés de la tête allant du haut vers le bas et du bas vers le haut et vice-versa. Cependant, celà n'a pas dû plaire à tout le monde...




Mont Viso


En effet, il fut excommunié, puis pourchassé, dit Mârco Valdo M.I.. Enfin, lui et tous ceux qui avaient rejoint la fraternité des pauvres et qui sont connus dans l'histoire sous le nom de Vaudois. Il y eut de grands massacres, de subtiles tortures et de longues traques dans les montagnes. Certains Vaudois ont fui jusqu'en Bohême; d'autres se sont terrés dans les hautes vallées alpines. Et je crois t'avoir déjà parlé de ce qu'il existe encore des Vaudois, principalement dans les églises protestantes et en Italie, des Valdèses.


Je vois , dit l'âne, il y a quelque chose qui a foiré...


En effet, et je pense qu'il y avait sans doute des choses que Pierre Valdo et les autres de ce mouvement n'avaient pas distinguées et particulièrement, la malignité du pouvoir, ce que en d'autres circonstances, on appellera la raison d'État ou la logique du pouvoir. Mais si tu veux bien, nous y reviendrons peut-être un autre jour. Pour l'heure, je souhaitais simplement te montrer combien un patronyme peut être lourd de significations.


Oui, oui, je l'ai bien compris, dit l'âne en souriant pour détendre un peu l'atmosphère. Et moi qui croyait que ton nom, mon ami Mârco Valdo M.I., faisait seulement allusion à ce sympathique personnage du roman d'Italo Calvino. À propos d'ailleurs, en voilà aussi un de ces patronymes bien étrange. Laissons de côté, la proximité d'Italo et d'Italie. Je veux juste parler de ce nom de Calvino; n'y aurait-il aucun rapport entre Valdo et Calvin(o) ?


On peut toujours l'imaginer, mais je n'en sais strictement rien. C'est effectivement une interprétation plausible. Cependant, laisse-moi te donner raison... Quand j'ai choisi mon nom de Mârco Valdo M.I., car souviens-toi, je l'ai choisi, je pensais évidemment faire référence à ce personnage de travailleur pauvre, émigré de la campagne dans la grande ville industrielle, à ce personnage un peu décalé par rapport à la société ambiante. Mais à y réfléchir, c'est toujours de cela qu'il s'agit : Marco Valdo serait bien un descendant de Pierre Valdo et dès lors, mon Mârco Valdo M.I. serait bien dans cette lignée... Enfin, on a les ancêtres que l'on peut...


Et de fait, dit l'âne en guise de conclusion, il y a des ascendances bien pires... Quant aux canzones, je suppose que tu y reviendras plus tard aussi...


Demain, mon ami aux oreilles noires et au poil luisant, dit Mârco Valdo M.I.. Demain...



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