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10 octobre 2008 5 10 /10 /octobre /2008 22:15
Monsieur Tout-Blanc
Entre nous dites, rappelez-vous
Il n'y a pas longtemps
Vous vous taisiez...


Tu te souviens, Lucien, mon bon ami l'âne à la mémoire plus grande que celle de l'éléphant, de ces « Achtung Banditen ! » qui avaient fait sauter tout un détachement de la SS dans la via Rasella en plein centre de Rome en 1944. Ce fut là un moment fort dans l'histoire de la Résistance romaine et même, européenne.


Évidemment que je m'en souviens, dit Lucien l'âne. Crois-moi, mon cher Mârco Valdo M.I., ce n'est pas quelque chose que je pourrais oublier. D'autant que c'était le récit fait par un des protagonistes, et que d'une certaine manière, on a ainsi pu ressentir – au moins en partie – ce que devait être le sentiment, la sensation... je ne sais trop comment dire, la perception d'un de ceux qui étaient engagés dans ce combat mortel. Ce n'étaient pas ces quelques lignes que l'on trouve généralement dans les livres d'histoire. Grâce à ce récit, j'ai mieux compris et les scrupules et les mobiles de ceux qui prennent la décision d'attenter à la vie d'autrui.


De fait, Lucien l'âne au cœur de lumières, dit Mârco Valdo M.I., tu parles d'or, je veux dire : tu as raison, d'autant que parmi ceux qui ont mené cet attentat, il y avait un certain nombre d'intellectuels et que tous – ou presque – étaient des militants politiques qui avaient une grande conscience du combat qu'ils menaient, des risques qu'ils courraient et des risques qu'ils faisaient courir aux autres. Et il te souviendra que l'auteur de ce récit, c'est-à-dire celui qui a conduit la charge de mort au milieu des SS, était lui-même étudiant en médecine, c'est-à-dire un futur médecin et donc, un disciple d'Hippocrate dont le principal souci était de sauver – autant que faire se peut – les hommes de la mort. Il y avait donc là un substrat solide pour une prise de conscience morale.


Personnellement, dit Lucien en redressant la tête d'un geste énergique, je ne vois pas de difficulté majeure à résoudre le dilemme apparent qu'il y a à choisir entre le choix de vie du médecin et le combat mortel mené par le résistant. En fait, c'est le même choix. Je m'explique : le médecin confronté à une maladie doit user de toutes ses possibilités pour protéger, aider, sauver son patient. Le résistant, l'activiste... est en quelque sorte un médecin social, un médecin à l'échelle d'un groupe, d'une communauté, d'un pays, d'une classe sociale, d'une société, etc... Il est d'une certaine manière dans la même position que le médecin confronté à une épidémie ou à un mal à l'échelle humaine; le seul problème – et je t'accorde qu'il est de taille – c'est que le vecteur de la maladie, ce sont des hommes. Dès lors, on peut, en effet, hésiter à pratiquer des mesures chirurgicales ou d'utiliser des « antibiotiques »... C'est l'éternelle question du mal le plus grand et du côté où l'on se trouve, du côté où l'on choisit de se trouver – serait plus juste.


Lucien, c'est tout à fait exact. C'est là une question centrale qui finit par se poser un jour ou l'autre à tout être humain. Sans aller jusqu'à assassiner un détachement de SS – on y reviendra – il me paraît que se pose la question de combattre ceux qui rendent malade la vie et la société humaine. Ceci impose évidemment des choix, impose de savoir de quel côté on souhaite se placer. Maintenant, pour ce qui est d'assassiner des SS, évidemment, les choix sont simples. Ils étaient l'incarnation de ce que Bertolt Brecht appela la « bête immonde ». C'était une simple question de prophylaxie. Ils avaient quand même quelques de millions de morts à leur actif.


Oui, oui, dit l'âne Lucien en secouant la tête, il n'y avait pas à hésiter... si et quand on en avait la possibilité... Mais dis-moi, Mârco Valdo M.I., quelle fut la suite de cette histoire ? J'imagine que les Allemands n'allaient pas rester sans réaction...


Justement, c'est de celle-ci que je vais te parler aujourd'hui. Sais-tu, mon bon ami Lucien, ce que sont des représailles ? Et plus surprenant encore, il y aurait un droit de la guerre où elles seraient – sous certaines conditions – disons, admises. Tu peux trouver cela aberrant qu'il y ait un droit de la guerre, c'est comme s'il y avait un droit de l'assassinat. Bref, comme si on disait aux assassins professionnels, vous pouvez tuer, mais en respectant certaines formes. Mais même en respectant les formes, c'est toujours un massacre. Dans le cas des résistants, la chose est vue sous un autre angle. On n'est quand même pas forcément obligé de se laisser attaquer, écraser, violenter... sans se défendre et sans tenter de chasser « l'invasor », ou l'oppresseur, ou l'exploiteur... Sans résister, y compris en usant de la force, de la ruse... Par ailleurs, on sait d'avance que toute action de défense va entraîner de la part de l'autre partie (ici, les SS, les nazifascistes) des représailles, des mesures renforcées d'oppression... Mais faut-il pour autant renoncer à se défendre et à se débarrasser de ces malfaisants ?



Fosse Ardeatine
"Représailles" : 335 assassinés


Je pense bien, dit Lucien l'âne qui en a vu d'autres depuis le temps. En somme, que veux-tu dire ? Qu'il ne faut pas résister sous prétexte que ça dérange l'ennemi ? Sous prétexte qu'il deviendrait encore plus méchant ? Crois-moi, c'est une position absurde que de se résigner. Je ne dis pas qu'il faut jouer aux kamikazes, je ne dis pas qu'il faut foncer pour foncer, je dis qu'il faut agir mais en tenant compte de ses propres capacités d'action... mais à partir de là, tous les moyens et tous les moments sont bons. Voilà mon opinion.


Je la partage complètement... Cependant, restons-en là, pour l'instant, mon bon Lucien, si tu le veux bien. Que je te fasse connaître la suite du récit de Rosario Bentivegna.


L'état d'isolement dans lequel nous vivions nous empêcha de nous rendre compte du bouleversement qui avait frappé les autorités allemandes. Dans la ville, tout semblait tranquille, le bruit des représailles ne suinta qu'une heure après que les Allemands ne les aient menées à leur terme. Avant même que ne fussent passées 24 heures depuis l'attentat et sans qu'aucun avis ou communication de fut donné à la population et aux forces de la Résistance, les Allemands commencèrent à tuer aux Fosse Ardeatine 335 Italiens.

Pour nous, le 24 mars se passait sans événement particulier.

Avec les Cortini, Carla et moi avions quitté les amis juifs qui nous avaient hébergés et – d'accord avec le Commandement – nous décidâmes de retourner à la cantine de Duilio, qui était, sans aucun doute, moins dangereuse que la maison de nos hôtes. La ville, durant cette journée, gardait son calme stupéfié et peureux des jours précédents, triste et pesant,malgré le soleil de ce début de printemps.

Ni à nous ni à la majeure partie des Romaines, l'atmosphère de ce 24 mars ne laissait deviner la tragédie qui se déroulait entretemps entre la via Tasso, Regina Coeli et les Fosse Ardeatine. Des prisonniers politiques, des Juifs, des hommes innocents payèrent durant ces heures l'honneur d'être Italiens et de ne pas être fascistes.

Le Commandement allemand – nous le savons par les procès et les mémoires – avait perdu son calme et, sans céder aux réquisitions apocalyptiques d'Hitler, avait décidé que faire.

La nouvelle d'éventuelles représailles, parvenue au Vatican le 24 mars à 10 h 15, n'amena pas le Pontife qui régnait alors ou ses informateurs à intervenir auprès des autorités nazies pour obtenir des informations et empêcher le massacre ou modifier de quelque manière la criminelle décision du Commandement allemand.

Kappler, qui avait en quelques heures mis en place le massacre et était opposé à son exécution dès 2 heures de l'après-midi du 24 mars, ne voulut pas l'annoncer aux Romains. Plus tard, Kesselring expliquera son comportement par sa préoccupation que la Résistance romaine aurait pu prendre des initiatives politiques ou militaires pour empêcher ce nouveau crime.

L'assassinat fut accompli, donc, avant que n'en fut donnée la nouvelle à la population. Dans des circonstances similaires en Europe, les nazis n'invitèrent publiquement quasi-jamais les activistes à se présenter avant de déclencher des représailles; à Rome aussi, leur intérêt les porta à agir de la façon la plus vile et la plus cruelle, non seulement en raison de la peur confessée par Kesselring, mais aussi car ils volaient frapper et terroriser toute la ville qui, en bloc, s'était refusée à la collaboration et résistait activement.

Pour les nazis, les ennemis n'étaient pas seulement les partisans, mais toute la population romaine qui était la matrice des partisans.


Panorama romain


Nombre de fois, depuis ces jours-là, nous nous sommes demandé – ou on nous a demandé – ce que nous eussions fait si l'ennemi avait accepté nos vies en échange de celles de nos camarades qui se trouvaient dans leurs prisons.

Il est trop facile – ou trop difficile – de répondre a posteriori. Il est probable que face à la menace stupéfiante de ce crime, l'un de nous, ou peut-être tous, nous aurions préféré mourir à la place des Martyrs des Ardeatine. Il est vraiment difficile de dire « après », si nous nous serions spontanément présentés ou si on aurait attendu qu'on nous en offre d'abord l'opportunité.

La mort de centaines d'hommes, liés à nous par la lutte et pour lesquels nous étions déjà prêts à mourir, ou d'innocents, coupables seulement d'être des Juifs, ou des carabiniers, ou qui avaient eu la malchance de se trouver en prison ce jour-là, aurait pu provoquer chez certains, nombreux, peut-être chez nous tous, un tel bouleversement de la conscience qu'il en perde de vue le comportement juste. Aujourd'hui, nous savons qu'il était de notre devoir de ne pas nous présenter à un appel de l'ennemi qui nous eût offert la vie des otages en échange de la nôtre; nous savons aussi que nous aurions déclenché une bataille furieuse, au risque d'en mourir tous, pour arracher à l'ennemi les victimes qu'il avait déjà désignées. Nous aurions certainement obtenu l'appui de tous les Romains et en particulier, des proches et des amis des emprisonnés, les victimes les plus probables du massacre menaçant. C'était une expérience que les Allemands avaient déjà expérimentée à Rome au Moyen-Âge; Kesselring se montra plus avisé que Barberousse, même s'il savait que le pape Pacelli1, régnant du temps de l'Europe de Hitler, était bien différent du fier pontife Alexandre III2.

Pour toutes ces raisons, nous ne fûmes pas invités à nous présenter et les nazis, accomplirent leur crime en silence avec la complicité de ceux qui, en ayant été informés avant que ça n'arrive, ne le dirent pas à tout le monde.



« Dans l'après-midi du 23 mars 1944, des éléments criminels ont commis un attentat en lançant des bombes contre une colonne de la police allemande en transit par la via Rasella. Suite à cette embuscade, trente-deux hommes de la police ont été tués et autant blessés. Cette vile embuscade fut exécutée par des communistes-badogliens. Les enquêtes sont encore en cours pour déterminer jusqu'à quel point ce fait criminel peut être attribué à l'incitation des Anglo-américains. Le commandement allemand est décidé à briser l'activité de ces bandits scélérats. Personne ne pourra saboter impunément la collaboration italo-allemande récemment affirmée. Le commandement allemand a pour cela ordonné que pour chaque Allemand assassiné dix criminels communistes-badogliens seront fusillés. Cet ordre a déjà été exécuté. »

Nous lûmes cela le 25 mars 1944 à midi, sur le Messaggero qui venait de sortir et que nous avions acheté dans la via del Tritone, presque au coin de la via Rasella.

La sentence était déjà exécutée : des centaines de nos camarades partisans, conscients, avaient été exécutés avec quelques innocents. Nous cherchâmes à prendre immédiatement contact avec notre commandement; il nous semblait qu'un tel crime ne pouvait rester impuni. Nous pensions, et le commandement des GAP fut d'accord avec nous, que nous aurions dû lancer immédiatement notre riposte. Les Allemands devaient savoir que les représailles ne nous étoufferaient pas et qu'à Rome, comme dans d'autres pays d'Europe, leur férocité était seulement un moyen de centupler leurs ennemis.

Il nous fut demandé si nous aurions été capables de répondre à l'assassinat des « 320 »3 par u acte de guerre semblable à celui de la via Rasella. Effectivement, nous avions déjà mis au point une action – pourtant fort risquée – contre un camion qui transportait le corps de garde de la Gestapo de Regina Coeli à la caserne et vice-versa. Nous avions déjà attaqué ce détachement devant la prison de Regina Coeli , en décembre, sans toutefois le détruire.

Les Allemands n'avaient pas modifié leurs horaires, mais depuis lors, il était impossible d'attaquer le détachement en face de la prison comme nous l'avions fait la première fois, car, lorsqu'arrivait la relève de la garde, nos ennemis prenaient le contrôle de la placette qui surplombait l'entrée de Regina Coeli à partir de laquelle nous avions conduit l'action précédente. Il fallait dès lors attaquer le camion en mouvement. Cela se révéla difficile car sur le véhicule, les Allemands se tenaient, pendant tout le trajet, avec leurs fusils-mitrailleurs pointés vers l'extérieur. Nous avions étudié deux endroits d'où les attaquer : un se trouvait sur le lungotevere Sangallo, face à la place dei Fiorentini, où entre autres, avait habité, avant d'être fusillé, Guido Rattoppatore; l'autre était la place Tassoni qui l'élargissait vers le corso Vittorio, près du pont où débouchaient de nombreuses rues et ruelles et où – nous l'avions noté – les allemands ralentissaient l'allure.



Rome : Il Tevere - le Tibre


Nous choisîmes la place Tassoni comme champ pour notre nouvelle bataille. L'attaque, comme je l'ai dit, se présentait comme particulièrement risquée pour diverses raisons. D'abord, en raison de l'extrême prudence, la véritable inquiétude même, avec laquelle les nazis se déplaçaient. Il ne faut pas oublier que nous avions déjà frappé fortement précisément ce détachement et que, du reste, depuis déjà de nombreux mois, mais surtout depuis la via Rasella, les Allemands se déplaçaient à travers la ville avec leurs armes pointées et prêtes à tirer. En outre, le camion parcourait son chemin à une vitesse soutenue, et donc, comme l'attaque devait être menée de différentes endroits de la place, chacun de nous était exposé à nos propres coups en plus de la réaction de l'ennemi.

Cela peut paraître étrange, mais véritablement nous ne nous préoccupions plus du fait de mourir; l'unique but de notre vie, ces jours-là, à ce moment, était seulement de frapper le plus durement possible, quel qu'en fut le prix. Le problème de notre survie était un problème qui n'existait pas.

Les quatre qui devaient mener cette action étaient Mario Fiorentini, Franco Di Lernia, Fernando Vitagliano et moi. Carla et Lucia nous apporteraient les armes; chacun à un endroit différent de la place Tassoni et elles nous les remettraient quelques instants avant que le camion n'arrive, juste quand nous le verrions tourner du lungotevere sur le corso Vittorio.

Ensuite, elles resteraient sur place pour nous fournir, autant que nécessaire et possible, la couverture.

Le commandement des GAP accepta ce plan. À d'autres équipes furent confiées d'autres tâches qui devaient être menées en même temps que notre action. La date fut fixée. Il fut établi que l'action se déroulerait à midi le 28 mars.

À 11 h 45 ce jour-là (chacun de nous était à son poste depuis environ un quart d'heure), arriva – hors d'haleine – une estafette. Ordre péremptoire de suspendre notre action et de rentrer à nos bases. Les pressions de certains secteurs du Comité de Libération Nationale, qui s'étaient laissés intimider par les représailles nazies et qui avaient saisi cette occasion pour leurs résipiscences attentistes, avaient eu le dessus sur la Junte Militaire du CLN, qui était composée d'Amendola, de Bauer et de Pertini.

Ce fut seulement quelques jours plus tard qu'on nous demanda de reprendre nos activités de guerriers dans la ville, quand, suite à une dure bataille politique, on réussit à écarter ce néo-attentisme. Toutefois, l'effet politique et militaire qu'aurait pu avoir une réaction immédiate très dure aux représailles ennemies était désormais annihilé.


1Pacelli : il s'agit de Pie XII, le « Monsieur Tout Blanc » de la chanson de Léo Ferré. « Monsieur Tout-Blanc / Entre nous dites, rappelez-vous / Il n'y a pas longtemps / Vous vous taisiez... »

2Orlando Bandinelli (1105 – Sienne ; 1181 Civita Castellana), élu pape sous le nom d'Alexandre III, mena tout au long de son règne un combat sans merci contre l'empereur Frédéric Barberousse, qu'il chassa de Rome et contre d'autres rois. C'était un pape à poigne.

3« 320 » : C'est seulement à la Libération qu'on sut que les nazis, aux Ardeatine, avaient tué non 320, mais 335 Italiens.

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