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3 septembre 2008 3 03 /09 /septembre /2008 23:20

Dis, Mârco Valdo M.I., tu n'en as pas marre de me raconter des histoires ? Je me dis parfois, dit Lucien l'âne qui parle et qui réfléchit, que tu dois me trouver bien exigeant quand je réclame une canzone ou un poème ou encore, quand je suis impatient de connaître la suite d'un récit.


Non, dit Mârco Valdo M.I., je n'en ai pas marre, bien au contraire. Je commence seulement à comprendre comment faire, trouver le rythme aussi. Au début, c'était bien plus difficile qu'à présent. Tu vois, Lucien mon ami, quand j'ai commencé à faire ce blog, j'étais seul et je n'avais personne à qui causer et puis, tu es venu et tu me tiens compagnie. En plus, tu me questionnes et parfois même, tu me soulages un peu en prenant le relais et en me racontant à ton tour l'une ou l'autre chose. Tiens, je vais te chanter une petite chanson appropriée, si tu la connais, tu pourras m'accompagner. Je commence et si tu connais, tu m'arrêtes et nous reprenons au début ensemble. Qu'en penses-tu ?


Oh, dit Lucien l'âne aux pieds d'Hermès et à la voix de Caruso, quelle belle idée... Commence toujours, on va bien voir...


Alors, dit Mârco Valdo M.I. un peu intimidé, j'y vais... Avoir un bon copain...


Stop, je connais. On reprend ensemble, dit l'âne tout enthousiasmé.


Lucien l'âne chanteur et Mârco Valdo M.I. chantent en chœur :


Avoir un bon copain
Voilà ce qu'il y a de meilleur au monde
Oui, car, un bon copain
C'est plus fidèle qu'une blonde
Unis main dans la main
A chaque seconde
On rit de ses chagrins
Quand on possède un bon copain.


Tu penses, si on la connaît, dit l'âne en se redressant du col tout fier. Nous les ânes, on la connaît tous, cette chanson, depuis que Tonton Georges nous l'a chantée. Dommage aussi que tu sois pas musicien, on aurait fait un duo... Tu aurais joué d'un instrument et moi, j'aurais chanté. On aurait eu un succès, je te dis pas. L'âne chantant...


Bon, d'accord, dit Mârco Valdo M.I.. Mon ami Lucien l'âne chantant comme Caruso au pied du Vésuve et même en l'escaladant, tu aurais été certainement une grande vedette, mais voilà... Ce n'est pas le cas. Tout simplement, car je ne joue d'aucun instrument. Redescends sur terre si tu veux bien. C'est la place des ânes et rassure-toi, c'est la mienne aussi. Et j'ai bien l'intention de te raconter l'histoire du jour et je peux même te prédire qu'il y aura au moins deux épisodes, si pas plus.


Oh, oh, voilà qui me plaît bien. J'aime les histoires à rallonge. Et tu vas me parler de qui ? De quoi ?


Ah, Lucien mon ami, je te retrouve. Je suis content de t'annoncer que c'est une histoire d'Achtung Banditen ! Et mieux, elle se passe à Rome, dans la rue, au grand air. Ça nous changera de cet irrespirable des prisons. Tu te souviens que nous avons déjà assisté au bombardement de Rome, avec la panique à l'hôpital, que nous avons assisté en direct à la chute de la Mâchoire et à la liquidation du dictateur, puis à l'effondrement du fascisme.

 


 

 

Oui, oui, dit Lucien l'âne à la mémoire d'âne qui est bien plus longue et efficace que celle de feu Bosse-de-Nage. Je me souviens bien de tout ça. Et que va-t-il encore ce passer dans ce nouvel épisode.

D'abord, dit Mârco Valdo M.I., il est toujours raconté par le même narrateur, qui comme tu le sais peut-être s'appelle de son vrai nom Rosario Bentivegna. Ensuite, il s'agit du cœur-même de l'histoire ou en tout cas, d'un moment très fort de l'histoire, un événement qui a marqué et marque encore l'histoire italienne et de façon plus large, toutes les résistances aux envahisseurs. Il s'agit en quelque sorte du récit en direct – comme si tu y étais – par un des protagonistes, de l'attentat de la via Rasella au cours duquel un petit groupe de gappistes (c'est comme ça que s'appelaient les résistants à Rome) va attaquer victorieusement un détachement allemand armé qui défilait en plein jour, à Rome, soi-disant ville ouverte. De surcroît, il s'agissait d'un régiment S.S. Autant te dire que l'affaire a fait du bruit : au propre comme au sale, ... je veux dire au figuré. Tant l'attentat lui-même que la réaction des nazis.


Alors, dis l'âne en se couchant confortablement sur l'herbe, tu commences....



Avant de commencer le récit proprement dit, dit Mârco Valdo M.I., je situe les divers éléments. D'une part, je veux liquider immédiatement une partie importante d'un débat qui dure depuis lors et qui est relancé périodiquement par certaines gens que personnellement je n'apprécie guère. C'est la question de la place de la résistance face à un envahisseur ou face à un régime qui impose des choses, des lois, des manières, des attitudes, des règles...auxquelles tout homme se doit de résister. Dans le cas présent – et je me limiterai à cet aspect de la question, il s'agit strictement de résistance à un envahisseur. Je prétends qu'il est légitime de se servir de toutes les armes dont on peut disposer pour attaquer, frapper, détruire, chasser... le dit-envahisseur et cela par tous les moyens. En clair, il n'y a pas de limites aux actes de résistance et dans cette lutte à mort, on ne saurait reprocher à des femmes et des hommes de la résistance d'avoir fait ce que leur conscience leur commande de faire, y compris tuer les envahisseurs, leurs alliés, leurs collaborateurs et même, leurs représentants. Je prétends aussi que tout acte de l'envahisseur ou de ses alliés intérieurs est par principe irrecevable, a fortiori, les représailles contre une population civile et seuls peuvent en être tenus pour responsable, ceux qui exercent les représailles. Le débat que je vise, vois-tu, mon ami Lucien, c'est que certains trouvent comme argument pour empêcher tout acte de résistance, le danger de représailles. C'est évidemment aberrant. L'envahisseur... ayant par nature déjà commis un acte de force inacceptable – tout simplement en envahissant, est responsable de tout ce qui peut s'en suivre. Les actes de résistance, qui s'en prennent à l'envahisseur ou à ceux qui collaborent avec lui, relèvent de la légitime défense. Il en va de même, comme tu l'as bien perçu, quand on combat un régime ou un système qui opprime les hommes, qui les exploite...



Oui, jusque là, j'ai suivi, dit Lucien l'âne, toujours étalé de son long en grignotant quelques chardons...


Une dernière remarque avant le récit, dit Mârco Valdo M.I., pour ce qui est du récit, il comporte non pas un, mais deux attentats. Le premier, celui de la via Tomacelli peut-être considéré comme une préparation de celui qui va suivre de la via Rasella. Cette fois-ci, on y va.





Répétition et prélude via Tomacelli.




La via Rasella est une rue étroite qui grimpe, parallèle au Triton, au centre de Rome, vers la via Barberini. C'était alors une rue peu passante et, dans le haut, sans commerces et avec peu de porches.

Ce fut dans cette via Rasella que nous menâmes à terme la plus importante action de guerre que les partisans ont menée à Rome, sans doute une des plus importantes d'Europe.

Nous avions remarqué, dans les mois précédents, que la ville était régulièrement traversée par un détachement de nazis en uniformes de la police nazie.

Ce détachement arrivait du Flaminio, passait par la via du Babuino, par la place d'Espagne, par les endroits les plus beaux de noter ville. Il traversait le Triton et par la via Rasella, se dirigeait vers le Viminale et la via Tasso.

Il était composé de cent soixante hommes, avec leurs casques d'acier et leurs pistolets-mitrailleurs sur le ventre; une patrouille d'avant-garde le précédait et il était suivi d'une charrette tirée par un mulet sur laquelle était placée une mitrailleuse lourde. Mario Fiorentini les vit défiler, un jour de février quand j'étais encore à Centocelle et il pensa immédiatement à les attaquer. Carlo Salinari, avec l'accord des commandants supérieurs, y compris Giorgio Amendola, approuva l'initiative et divers plans pour diverses circonstances furent dès lors élaborés.

Le premier projet prévoyait que l'attaque contre le détachement nazi ait lieu via Quattro Fontane, avec la retraite des partisans par la via dei Giardini. Le lieu de l'affrontement aurait été sur la via Quattro Fontane, entre les débouchés de la via Rasella et de la via dei Giardini, tandis que le gros de la colonne était encore engagé dans la via Rasella.

L'exécution d'un tel plan devait être confiée à Mario Fiorentini, Fernando Vitagliano et et Franco Di Lernia qui, armés chacun d'une grosse « bombe à main » d'un kilo de TNT, postés derrière le coin de la via Quattro Fontane, affronteraient la tête de la colonne, lançant sur eux leurs bombes et fuyant ensuite dans les deux sens par la via Quattro Fontane ou par la via dei Giardini.

L'action sous cette forme apparaissait assez risquée et l'effet, même important, n'aurait cependant pas été très remarquable. D'un autre côté, il y avait une préoccupation : comme je l'ai dit, la colonne était précédée et suivie par une patrouille d'avant-garde et une patrouille d'arrière-garde. Attaquer la patrouille d'avant-garde, composée de peu d'hommes, aurait donné un résultat plutôt modeste. Attaquer le gros de la troupe juste après aurait pu coincer les partisans entre deux feux. Attaquer en même temps la patrouille et le détachement était une chose pas facile à réaliser. Il convenait, donc, d'étudier un plan plus élaboré et plus détaillé qui permettrait entre autres d'embouteiller tout le détachement dans le resserrement de la Via Rasella de façon à pouvoir pratiquement le détruire.

Mario Fiorentini était déjà prêt, avec les siens, à attaquer, mais la colonne ne passa plus pendant quelques jours par ce chemin. D'autre part, Salinari communiqua à « Giovanni » que le Commandement avait décidé de faire une grande bataille dans la via Rasella.

On mit donc au point un second plan, qui se déroulerait via Rasella avec diverses directions d'attaque. Deux couples (Borghesi et Maria Musu, Mario Fiorentini et Lucia) feraient exploser deux engins le long de la colonne en marche; immédiatement après les explosions, une équipe attaquerait la colonne du haut et l'autre, du bas.

Dans ces plans, préparés quelques semaines avant le 23 mars, ma participation n'était pas prévue pour cette attaque, car j'étais encore occupé à Centocelle.

Mario Fiorentini s'était battu pour que l'attaque se passe via Quattro Fontane, car, en fait, il pouvait être reconnu via Rasella, car il fréquentait sa cousine qui habitait là et la maison d'un vieux camarade ouvrier de la Breda qu'il connaissait était justement devant le Palais Tittoni.

Entretemps, la colonne recommença à parcourir la via Rasella et Salinari avertit qu'il fallait préparer l'action pour le 23 mars, en même temps qu'une attaque au Théâtre Adriano contre les fascistes qui devaient se réunir là pour célébrer l'anniversaire de la fondation de leur parti.

Entretemps, moi, j'avais quitté , au début de mars,mes camarades de Centocelle et j'étais rentré dans les rangs des GAP, qui dans l'intervalle s'étaient unifiés.

Un jour, Mario Fiorentini et Lucia nous invitèrent Carla et moi à manger quelque chose dans un bistrot au coin de la via del Lavatore qui de l'autre côté de la via Traforo, joint la via Rasella. Tandis que nous mangions, il me fit voir par la porte du bistrot les Allemands qui passaient. Ils chantaient. Les chansons, leurs voix, leurs pas cadencés, l'orgueil nazi, leur démarche solennelle d'occupants écrasants, suscitaient à quiconque passait par là un frisson de peur.

« Il faut les frapper, ceux-là », dis-je à Mario. Il sourit. Il avait son air sournois de rire; avec ses yeux serrés, il s'humectait les lèvres avec la langue et renversait un peu la tête en arrière. « C'est pour cela que nous sommes ici », me dit-il. « Toi, comment ferais-tu ? ».

Nous commençâmes tous les quatre une discussion animée. Lui, il avait déjà son idée qui nous sembla excellente. Mario avait un esprit très fertile en matière d'idées et de plans; il avait réussi à trouver des solutions audacieuses et brillantes qui avaient permis de mener à bien un grand nombre d'actions. Ses plans étaient toujours bien élaborés et les situations et les moyens imaginés par lui étaient impensables et originales. Dans cette occasion aussi, il avait déjà pensé et élaboré un projet très intéressant. Un partisan vêtu en balayeur devrait s'installer dans la partie haute de la via Rasella, dans laquelle le trafic était moins dense. Là, le moment venu, il ferait exploser son chariot chargé de TNT.

Cette attaque, menée dans la partie haute de la rue, repousserait les Allemands qui en retirant rencontreraient un autre groupe de partisans postés derrière le coin de la via del Boccaccio, qui achèverait l'action d'un lancer de grandes. Le carrefour et les coins avaient une grande importance pour nous. C'étaient les points d'appui, les boyaux et les casemates de notre guerre. La via Rasella convenait bien à ce but en nous fournissant une protection excellente par la via del Boccaccio qui la coupait dans le tiers inférieur.

Nous nous préparâmes en étudiant exactement les temps, en chronométrant les minutes que les Allemands employaient pour, à partir d'un point déterminé (comme point de départ de l'action et de signalisation), atteindre un endroit où nous mettions le chariot, devant l'entrée du Palais Tittoni. La distance entre les deux points était parcourue par la colonne en 50 secondes.

L'endroit nous semblait intéressant également du point de vue historique par le Palais Tittoni avait été le siège du premier gouvernement de Mussolini. Nous voulions aussi que les Allemands se souviennent de ce détail; on approchait le 23 mars et par cette action, nous pourrions célébrer en même temps ainsi l'anniversaire de la fondation du fascisme.

Les fascistes aussi pensaient célébrer cet anniversaire et à note tour, comme je l'ai dit, nous décidâmes de nous souvenir d'eux. Nous voulions les mêler, ce jour-là, à leurs camarades allemands.

En fait, il avait été annoncé qu'à l'Adriano, il y aurait une grande manifestation du fascio républicain de Rome. Nous nous préparâmes à être présents; à l'extérieur du théâtre, à la fin de la réunion, une femme avec un landau aurait dû s'approcher des fascistes qui sortaient, laisser le landau parmi eux et faire exploser, avec un système retardateur, le TNT placé au fond du véhicule. Mais quelques jours avant le 23, le 10 mars, nous avions mené une dure attaque contre une manifestation fasciste à la via Tomacelli. À la suite de quoi, les Allemands interdirent aux fascistes de se réunir en public.

Le 10 mars, en effet, les fascistes avaient osé, en public commémorer Giuseppe Mazzini. Ce que pouvaient avoir en commun les fascistes et la démocratie mazzinienne n' était pas clair; cependant, nous ne pouvions pas tolérer que la mémoire de ce grand patriote fut détournée et instrumentalisée par ceux qui avaient ouvert les portes à l'étranger. D'un autre côté, il n'était pas acceptable que les fascistes tentent de s'imposer à Rome par une manifestation; nous les avions des rues comme individus et nous repoussâmes également leur tentative de revenir en force.

Ils se réunirent à l'abri du Théâtre Adriano, puis, précédés de pelotons armés, ils se mirent en route vers le centre. Leur escorte, composée d'une compagnie d'élèves officiers en chemise noire, était armée jusqu'aux dents; tous avec mitraillette, grandes, pistolet, poignard rappelaient de macabres arbres de cocagne, ornés comme ils l'étaient de noir et de têtes de mort sur leurs uniformes de nécrophiles.

Dans la via Tomacelli, à la hauteur du marché local de la place des Aranci, nous les attendions à trois, Franco Ferri, Mario Fiorentini et moi. Nous étions armés d'obus de mortier Brixia transformés en grenades. Ils avançaient fanfarons en chantant : « Aux armes, nous sommes des fascistes, la terreur des communistes », mais ils cessèrent subitement. Nos bombes interrompirent cette mascarade. Il ne tentèrent même pas de se défendre et ceux qui n'étaient pas à terre s'enfuirent en même temps que ceux – en civil – qui les suivaient. Nous avions frappé surtout les armés, mais c'était aussi un avertissement pour les autres.

Carlo Salinari s'était mêlé à la foule et il entendait les commentaires. Les gens fuyaient, mais contents, satisfaits. « Finalement », disaient-ils, « ce sont les communistes qui leur ont mis aux fascistes... »

Après cette affaire, les Allemands interdirent à leurs camarades romains de sortir seuls. Plus de manifestations publiques et dès lors, plus de réunion à l'Adriano le 23 mars.

Nos plans aussi, en conséquence, furent revus et nous décidâmes d'attaquer seulement les Allemands.

Après la vérification et l'approbation du commandement militaire, nous passâmes à la réalisation pratique de notre plan.


(suite au prochain épisode)




 

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