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2 septembre 2008 2 02 /09 /septembre /2008 23:16

Dis, Mârco Valdo M.I., dis-moi un peu, dit Lucien l'âne au profil de séducteur ongulé, comment ça se passe entre les hommes et les femmes ? Et je t'en prie, ne me réponds pas que c'est comme les ânesses et les ânes. Car tu sais, moi, il y a tellement longtemps que j'ai connu la femme, tellement longtemps que j'étais homme et puis, ce fut si court que je n'ai pas une vision très approfondie de la chose, si j'ose ainsi m'exprimer...


Ah, salut Lucien, mon bon ami l'âne aux poils luisants et si bien ordonnés. Je suis bien content de te voir et je vais m'empresser de trouver une réponse à ton interrogation. Je te dirai, et pardonne-moi, qu'en effet, ça se passe sans doute comme entre les ânesses et les ânes. Tout est question de circonstance et de certain petit coup de pouce que l'on donne parfois au destin. Déjà, comme chez les ânes, il est des hommes plus attirants, plus séduisants que d'autres et l'inverse est vrai, il est des dames plus attirantes et plus séduisantes que d'autres. Je te dis tout de suite qu'il y a des hommes qui attirent et séduisent d'autres hommes et des dames qui pareillement séduisent de leurs compagnes. Quelquefois bien involontairement. Cela aussi doit bien se produire chez les ânes. Mais cette présentation est bien trop globale et il faut immédiatement affiner la chose et la nuancer. Bien sûr, il existe des hommes ou des femmes qui séduisent un très grand nombre d'admirateurs ou d'admiratrices, mais ce sont statistiquement des raretés. En tous cas, plus rares que ceux ou celles qui attirent et séduisent moins de monde; jusqu'à ceux ou celles qui n'attirent et ne séduisent qu'une personne ou cela existe aussi, qui n'attirent ou ne séduisent personne. Et encore, faut-il bien distinguer ici ceux ou celles qui n'attirent pas, car ils repoussent carrément – certains ou certaines volontairement, d'autres par leur apparence ou par leur caractère ou pour toute autre raison.


Merci beaucoup, mon ami Mârco Valdo M.I., tu réponds très bien à ma question, mais de façon fort – comment dire ? - théorique ou abstraite. Mais, vois-tu, cette fois, ma curiosité est un peu plus concrète; elle demande des exemples vécus, des illustrations à ton excellent propos. Elle requiert que tu fasses une histoire plus qu'un discours. Bref, raconte-moi une histoire d'amour.


Oh, oh, mon bon ami Lucien, l'âne aux oreilles si pointues qu'on dirait des lames de Tolède dans la nuit d'Andalousie, je ne te savais pas si romantique ou si curieux. Bref, tu aimerais une histoire à potins, des détails personnels...


Mais non, Mârco Valdo M.I., dit l'âne en reculant de deux pas et en se tournant brusquement vers la gauche pour aller mordre sa cuisse attaquée par un taon hématophile. Excuse-moi, mais les taons sont difficiles. Mais non, je ne veux pas une histoire de potins, des détails d'alcôve, de ragots de feuilletons déshabillés... Je veux seulement savoir comment se passe une vie humaine sur le plan des relations amoureuses. Dans les grandes lignes. Je ne souhaite pas un récit pornographique. Que chacun garde son intimité pour soi, telle est la ligne de conduite qui me paraît la plus sage et spécialement, en cette matière. La liberté de cœur, d'esprit et de relations n'exclut en rien la discrétion et la pudeur tant des sentiments que des corps. Tu vois ce que j'aimerais comprendre, maintenant...


Ah, Lucien mon ami, tu m'enlèves un grand poids du cœur. Je craignais de devoir raconter la vie de Casanova ou de te faire un récit épicé tout rempli des fables de la comtesse. Alors, j'ai une histoire pour toi; c'est l'histoire d'une vie d'homme et des relations qu'il a entretenues avec les femmes sur plus de septante années. Et c'est un homme qu'on peut certainement qualifier de séduisant et d'attirant. Ceci est sans doute un des intérêts du récit, car imagine que je te raconte l'histoire d'un séminariste entré à douze ans au séminaire et qui, tel un Padre Pio, terminera sa carrière soixante ou quatre-vingts ans plus tard dans le plus pur amour chaste avec le Christ. En fait, cela ne t'aurais sans doute pas donné suffisamment d'exemples concrets pour comprendre comment fonctionne l'humanité normale. L'histoire des Thérèses et de leurs orgasmes mystiques ou christiques, même si des descriptions détaillées te donneraient des frissons tout aussi mystiques, est aussi un peu décalée et peu représentative de l'ensemble des hommes et des femmes du commun. Ce n'est pas en soi inintéressant, mais à coup sûr, cela ne répond pas à ta question.


Bah, dit l'âne en feignant d'être désabusé et en faisant de ce fait un mouvement de la tête de bas en haut vers la gauche tout en fermant à moitié ses yeux si noirs et si luisants que même le diamant d'Afrique australe pâli rien qu'à les voir, tu me les raconteras une autre fois, car comme je crois comprendre, c'est assez chaud et très sportif les transes de ces dames. Raconte-moi une vie d'homme, celle à laquelle tu songeais tout à l'heure. Et tout d'abord, de qui s'agit-il ? De toi ?

 


  Carlo Levi - Autoportrait 1935


Non, mon ami Lucien, tu sais bien que je suis très décidé à garder une certaine réserve en ce domaine, une forte discrétion ou un secret obstiné. Je te l'ai déjà dit, comme le disait Tonton Georges, montrer son cœur ou son cul... C'est pareil et moi, je ne le fais pas. Bien entendu, quand on peut aborder la question avec une certaine distance, avec un certain écart, par un détour ou l'autre... On change assurément de registre et la curiosité assainie par le temps ou l'écart devient tout à fait honorable.

Alors, comme tu ressens, je vais te parler de la vie d'un autre homme, dont je connais bien la vie. Il s'agit de Carlo Levi, personnage très séduisant et qui a – au long de son existence – rencontré de nombreuses femmes et a noué des relations particulières avec certaines d'entre elles. Comme j'en avais écrit une petite étude, je te la livre comme telle. Point n'étant besoin de refaire ce qui a été fait... J'ai intitulé cette petite étude : Les femmes et Carlo Levi et inversement.

 


Silvana Mangano, qui demanda à Carlo Levi de faire son portrait

 

 

 

Les femmes et Carlo Levi et inversement.


Carlo Levi était aussi un homme, pas seulement un poète, un artiste, un peintre, un écrivain, un militant politique, c’était aussi et d’abord un homme avec des goûts – il aimait tout ce qui fait que la vie est belle et bonne ; il vivait avec des sentiments, des amis, des amies, des amours. Avec une immense tendresse, une immense fidélité, aussi.


Du point de vue des liens amoureux, chaque homme a une histoire différente ; elle peut être merveilleuse, elle peut être trouble, elle peut être carrément catastrophique ou terne ou rutilante. On peut être un homme sans femmes, l’homme d’une seule femme, un homme à femmes ou l’homme de plusieurs femmes. On peut, surtout si l’on est un homme aux vies parallèles, avoir au long de son existence des amours successives et certaines même parallèles et qui d’une façon diversifiée se prolongent dans le temps. Ainsi en a-t-il été de Carlo Levi. Et sans vouloir faire du voyeurisme ou ramener Carlo Levi à un de ces pantins qu’agite la presse spécialisée, je crois important d’essayer de comprendre le rapport de Carlo Levi aux femmes.


La première femme.


La première femme qu’un homme connaît (quand il a la chance de la connaître et qu’ils s’aiment), c’est bien évidemment sa mère et les relations qu’elle entretient avec son ou ses enfants sont primordiales, au moins pour ceux-ci. Annetta TREVES était une femme assez poétique, un peu romantique, fort cultivée, sans doute charmante et certainement très attentive à ses enfants. Elle fut – à coup sûr – le premier grand amour de Carlo Levi.


Les sœurs de Carlo.


Ensuite, ce furent ses deux sœurs : Luisa et Lelle. Si les amours de famille ont quelque chose de particulier, si elles sont différentes, si souvent les sœurs ont un certain penchant pour leurs frères, comment imaginer que ces deux-là aient pu résister et ne pas se laisser aller à aimer un peu plus que nécessaire un frère aussi séduisant, aussi cultivé, aussi doué, aussi merveilleusement égocentrique. Il suffit de voir comment ces femmes s’affolent et s’agitent et se démènent lorsque Carlo Levi est mis en prison, puis est confiné au bout de l’Italie. Et ce n’étaient pas des vacances offertes par Mussolini : les gentils organisateurs étaient un peu raides; il suffit de lire le « Cristo si è fermato a Eboli ».

L’amour – cette espèce particulière d’amour particulière qu’est l’amour de famille - était le mode de fonctionnement des femmes de la famille Levi. Carlo y sera très sensible et le leur rendra avec une grande tendresse. Les lettres et les dessins qu’il envoie des prisons mussoliniennes (Turin, Rome) sont adressés à sa mère et à ses sœurs. Il y parle beaucoup d’elles, il s’en inquiète. Lelle et sa mère iront le voir en prison ; Luisa, qui est médecin comme lui, ira jusqu’au delà d’Eboli, lui rendre visite à Aliano.



Anna Magnani - Tableau de Carlo levi

 

 

Les amours exogènes

Mais bien évidemment, les femmes ne se limitent pas aux mères et aux sœurs, du moins pour Carlo Levi.

Il y eut dans sa vie d’autres femmes et il en fut très amoureux et elles furent très amoureuses de lui. On tombera aisément d’accord que c’est là une chance. Mais Carlo Levi est un homme marqué au sceau de la chance.


Vitia, la belle rousse


La première d’entre elles fut sans doute Vitia Gourevich, la belle rousse, que Carlo Levi surnommait : « celle qu’on ne peut comparer ». Carlo Levi et elle étaient encore lycéens lorsqu’ils se connurent, c’étaient encore des adolescents : elle avait quinze ans, il en avait seize. Tous deux s’extasiaient l’un de l’autre. La dernière fois qu’ils se verront, ce sera presque cinquante ans plus tard.

Mais le temps passa et la jeune Vitia dut quitter Turin pour suivre son père à Paris.

Quelques temps plus tard, Carlo Levi qui fait son service militaire à Florence dans un service médical, est – disons – sollicité, relancé par Maria Marchesini, qu’il avait connue au lycée. Elle lui adresse des lettres fort tendres et passionnées. « Suave est le doute quand une chère bouche vous rend certaine la vérité d’un sentiment ». Suave est le doute, suave est la bouche.

Mais leur relation ne résistera pas au retour dans la vie de Carlo Levi de la belle rousse. Cette fois, c’est Carlo Levi qui est à Paris, capitale de la peinture ; leurs amours d’homme et de femme prennent toute leur ampleur. Mais la belle rousse lettone, sur ordre paternel, s’en retournera à Riga épouser un homme imposé. Carlo Levi en sera très meurtri et dit-on, ira jusqu’à penser au suicide. Ce fut au point – dit-on encore - que sa famille (mère et sœurs) demanderont à Vitia Gourevich de venir à Turin avec son mari.

On ne sait certainement pas tout des amours de Carlo Levi. Quoi qu’il en soit des détails, on découvre un Carlo Levi passionné et sentimental, romantique (c’est un grand admirateur de Stendhal), un amoureux aux allures courtoises et même, shakespeariennes.

Un tel homme ne pouvait laisser ses contemporaines indifférentes, ni les ignorer.


Paola, un amour de Levi.


Mais il est réellement impossible et il serait injuste de passer sous silence sa longue et très tumultueuse relation amoureuse – ô combien ! – avec une des peintres italiennes parmi les plus importantes de son époque, sœur d’une Prix Nobel de sciences, une femme plus jeune que lui, une Levi elle aussi et mariée – du moins dans les premiers temps de leurs relations – avec Adriano Olivetti. Cette femme, c’est Paola Levi-Montalcini, épouse Olivetti. Elle vit donc à Ivrea près des usines de son ingénieur de mari. Cette fois encore, c’est une passion fulgurante, profonde comme l’océan. Au point que lorsque Carlo Levi est confiné à Aliano – au bout du sud de l’Italie, Paola abandonne tout, mari, famille et traverse toute l’Italie d’une traite au volant de sa Ballila pour aller rejoindre son amant et vivre quelques jours avec lui. Peu importe ce qu’on pouvait en dire ou en penser. De ce couple peu légitime naîtra une petite fille prénommée Anna. En juin 1939, lors de la fuite de Carlo Levi, réfugié politique en France, ils s’installent ensemble tous les trois à Paris : Paola, Carlo et Anna. Cet amour durera vingt ans.


Les amours de la clandestinité.


Les choses se compliquent encore en 1943 lorsque Carlo Levi est engagé dans la Résistance à Florence, où il dirige avec d’autres la lutte contre les fascistes d’abord, contre les nazis – la SS, ensuite. Pour mener à bien ce dur combat, il doit impérativement vivre caché et ne sortir que la nuit, en cachette, sous peine de mort : il est résistant, antifasciste de la première heure et pire encore, il est juif. Et de cache en cache, il vit une vie de nomade nocturne. Le jour, il écrit. Ce sont souvent des femmes qui hébergent ces hommes en perpétuelle fuite, ces hommes contraints à changer souvent de résidence. Parfois des amours se nouent entre les clandestins et leurs hôtesses. Ainsi, en ce qui concerne Carlo Levi, en va-t-il d’Inelda Della Valle, puis d’Annamaria Ichino dont la maison était un havre antifasciste, un refuge pour les résistants comme Carlo Levi.

C’est chez Annamaria Ichino que Carlo Levi écrit « Cristo si è fermato a Eboli » et c’est elle qui le dactylographie. Il restera de ces moments des dessins, des tableaux et le manuscrit du Christ s’est arrêté à Eboli que Carlo Levi dédicacera à son hôtesse. La dédicace révèle bien des choses, elle dit : « Chère Anna, Ce livre est né sous tes yeux ; tu l’as suivi page par page. C’est toi qui l’as mis au monde, avec amour. Ce livre est et restera toujours, fidèle et éternel témoin de ce temps si dramatique et en même temps si heureux. Carlo. » Mais Carlo était déjà bien loin, dans ses aventures romaines, dans son long cheminement d’après-guerre. Sous la signature de Carlo Levi, on trouve une mention manuscrite vengeresse d’Annamaria que Carlo avait proprement abandonnée : “Et restera pour toujours ton éternelle malédiction ! ». Annamaria Ichino continua à faire signe à Carlo Levi jusqu’à la fin des années soixante.


Enfin, Linuccia vint…


Mais était arrivé un jour de Trieste, un autre réfugié le grand poète et ami de Carlo Levi, Umberto Saba ; il était accompagné de sa femme Lina et de sa fille Linuccia. Et la situation amoureuse de Carlo Levi se complique et dans les derniers mois de 1945, il est littéralement pris dans une toile d’araignée ; il y a d’une part, Annamaria, de l’autre Linuccia et voici, le retour de Paola.

Finalement, au sortir de ces soubresauts, de ces incohérences amoureuses, c’est Linuccia qui devient la compagne habituelle de Carlo Levi tout au long des trente années qui lui restent à vivre. Linuccia que Carlo Levi surnommait Puck, c’est-à-dire « Lutin » d’après un personnage du «  Songe d’une nuit d’été » de Shakespeare qui est un lutin possédant le pouvoir de faire tomber amoureux, une Puck qu’il appellera quasiment tous les soirs (et souvent plusieurs fois par jour), même quand ils sont séparés lui à Alassio, à Moscou, à New York et elle, à Rome, à Venise, à la montagne.

On notera cependant que depuis le début de leur liaison, Linuccia est mariée et le restera.


Les derniers cadeaux de Vénus.


Carlo Levi recevra encore jusque tard dans les années 1960 d’autres cadeaux de Vénus, dont on trouve trace dans les portraits du peintre. Sa dernière (?) amie, avec laquelle il aurait eu un fils, fut, semble-t-il, Luisa Orioli, avec qui il passa de fréquents séjours à Alassio et avec qui il traduisit à quatre mains Calderon de la Barca : « La vie est un songe ».


Il n’en faut pas plus pour voir combien Carlo Levi était séduit par les femmes, combien il était sensible à leur présence et dès lors, combien il devait être séduisant et dans ce jeu de miroir, dans cette symphonie d’attractions réciproques, le soleil Levi devait être attirant pour les lumineuses planètes qui le circonvenaient. Les lois de l’attraction universelle – chères à Newton – ne valent pas seulement pour les étoiles et les galaxies.


 

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