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30 août 2008 6 30 /08 /août /2008 00:26

Tiens, un âne, mais on dirait vraiment que c'est un âne... Il a des oreilles d'âne, des yeux d'âne, des dents d'âne, des mâchoires d'âne, des crins d'âne sur sa tête d'âne, un poitrail d'âne, des jambes d'âne – comme dit Vialatte : l'âne a huit pattes : deux devant, deux derrière, deux à gauche et deux à droite..., des pieds d'âne, une queue d'âne, des poils d'âne, des... d'âne et une... d'âne, instrument célèbre entre tous pour sa grande bravoure et pour sa haute taille...

Ainsi parlait Mârco Valdo M.I..

 


 


Ah, ah, fit l'âne, ou alors, ha, ha, on ne sait trop, mais sans doute, singeait-il aussi Bosse-de-Nage, le grand singe décédé. Tiens voilà un homme... Si c'est un homme... enfin, on dirait vraiment que c'est un homme... Il a des oreilles d'homme, des yeux d'homme, des dents d'homme, des mâchoires d'homme, des crins d'homme sur sa tête d'homme, un poitrail d'homme, des jambes d'homme – comme dit Vialatte : l'homme attend l'autobus au coin de la rue sur deux pattes..., des pieds d'homme, une queue d'homme, des poils d'homme, des... d'homme et une... d'homme, instrument célèbre entre tous pour sa grande bravoure et pour sa haute taille...(enfin, si on peut dire, on s'est laissé entraîner, c'est assez exagéré... mais il y en a qui le croient...)

Ainsi parlait Lucien, l'âne de Samosathe et de Madaure.

 

Salut, ô Lucien aux pieds plus durs que l'airain et à la crinière plus rude que le gant, dit Mârco Valdo M.I.. D'abord, laisse-moi te faire remarquer que l'homme n'a pas ou plus de queue... Cela dit, tu commençais à me manquer. Ce n'est pas que je ne fasse rien; bien au contraire, je me suis fortement activé... C'est très à la mode de s'activer soi-même et même, fortement recommandé aux humains, spécialement à cette branche de l'espèce connue sous le nom savant : humanus humanus caumarus ou en français, humain, genre : chômeur.

 


 


La nouvelle sentence est : Active-toi toi-même ! Tu y as tout intérêt d'ailleurs, si tu veux bien écouter mon avis. Car si tu ne t'actives pas toi-même, tu risques fort de te faire activer par un autre et ça, ce n'est vraiment pas drôle ! Tu sais aussi que ma sentence à propos de l'activation est tout simplement : Ne jamais se laisser activer ni par devant, ni par derrière !

 

Nous les ânes, dit Lucien aux yeux si noirs qu'on ne les voit pas dans les mines australes, quoi qu'en pensent certains, nous n'avons jamais accepté de nous laisser activer... D'ailleurs, notre réputation est faite, nous sommes des têtes dures, nous sommes de mauvaise volonté, nous sommes têtus, bourrus et malgré tout, assez résistants aux coups de bâton et pas trop bien disposés à avaler les carottes, ni par devant, ni par derrière... Comme tu as si bien dit. Mais voilà, il me semble qu'on en a dit assez et que tu pourrais tout doucettement penser à me parler de l'histoire du jour.

 

Je te propose, mon ami Lucien le têtu avec plein de poils courts mais drus, de jouer au jeu de la devinette. Tu sais bien ce jeu que l'on jouait enfants et auquel tu as d'ailleurs joué deux ou trois fois...

 

D'accord, mon ami Mârco Valdo M.I., dit l'âne en sursautant car un taon venait de le piquer à la peau du ventre. Encore les taons, ils m'ont mordus; les taons sont difficiles.

 

Alors, dis-moi, que crois-tu, Lucien et arrête de te mordre le bout du ventre... C'est assez perturbant. Pour l'instant, on joue à la devinette...

 

Bon, bon, dit Lucien l'âne en relevant la tête, mais ils me font mal ces insectes hématophiles... Alors, je suis à peu près persuadé que tu vas me raconter la suite des aventures de Marco Camenisch et je m'explique. Il y a déjà quelques jours que tu m'en as parlé et je sais qu'il y a derrière cette histoire une sorte d'engagement de solidarité auquel je te vois mal renoncer. Car, crois-en mon expérience, je m'y connais en têtus et toi, tu en es un de première grandeur. Plus têtu que l'âne, voilà ta définition. Est-ce que je me trompe ?

 

Pas du tout, pas du tout. Tu as bien deviné et tu as même très bien indiqué certain ressort sous-jacent de ces feuilletons intitulés Achtung Banditen !

Aujourd'hui, je vais donc reprendre la suite du récit de Marco Camenisch et tu vas voir qu'il est dans une partie très drôle et dans une autre très effrayant. On commence par la partie amusante.

 

 

Novara, 10 avril 1994.

 

Détenu suisse depuis des années, plus encore qu’en sa qualité de voleur ingénieux et de son succès comme roi des évasions, car il n’y avait pas de prison suisse de laquelle il ne sortît sans permission, Walti Stürm est fameux par des écrits publics se moquant des autorités sérieuses et susceptibles de ce « berceau de la démocratie », rétrograde et hypocrite. En réalité, un berceau blindé des richesses volées partout sur la planète et un réactionnaire enviable, historique et contemporain.

lors de toute incarcération ou « rencontre » avec le système judiciaire, Walti se délectait aussi à exploiter ses droits jusqu’au fond du fond et avec compétence.

Pour nos tuteurs, c’est toujours là un affront insupportable.

Imaginons qu’ensuite, cela se répande et, par exemple, qu’un directeur de prison ne puisse plus se divertir comme il lui plaît en infligeant des sanctions disciplinaires à droite et à gauche, car tous font immédiatement appel à leur droit de recours et ensuite, déclenchent trois ou quatre actions administratives, qui renvoient l’exécution des sanctions aux calendes grecques, si jamais, à la fin, elles sont tenues pour justifiées.

Tout cela criait vengeance.

Maintenant, ils l’ont eu.

Depuis 55 à 60 mois, Walti est en isolement total, dans la prison judiciaire de Briga dans le Canton du Valais. Dans ce but , comme l’isolement total est « justifié » et normalement appliqué à celui qui est en attente de jugement, ils ne lui ont pas fait de procès. Walti fit une très longue grève de la faim (plusieurs mois) et à la fin, il y eut son jugement, avec un coup monté si évident que même la plus bananière des républiques ne se le permettrait pas publiquement. A présent, il est en appel au tribunal fédéral. Ils s’amusent à ses dépens, mais lui aussi réplique pas mal.

 

C’est pour cela qu’il écrit, pour survivre. Comme moi.

 

Il y a quelques temps, il a introduit une requête au directeur de la prison de Briga, lequel s’appelle André, afin de pouvoir garder dans sa cellule sa guenon, haute de 60 cm, qu'il a nommée André. N'ayant pas, du moins dans cette prison, une grande expérience des singes,André (le premier, pas la seconde), pour bien faire son travail, et, qui sait, aussi pour ne pas avoir de problèmes ultérieurs de recours, etc., demanda diverses expertises.

L’expertise décisive fut demandée au vétérinaire en chef officiel du canton. Après des études attentives et pondérées, ce dernier conclut que il n’était pas possible d'accéder à la requête de Walti, pour deux motifs principaux : un hygiénico-sanitaire : « elle pourrait mordre un gardien », et l’autre, d’espace : « l’espace restreint d’une cellule n’est pas idoine pour les exigences de l’espèce ».

Le journaliste, sarcastique, dans son article nota : « Si l'espace ne suffit pas pour une guenon de 60 cm, comment peut-on y mettre un homme d’un mètre quatre-vingts… ? » Et moi, je ne peux que dire, comme Walti quand il m’a écrit : « Dommage que je ne sois pas un singe ! » (pour les deux raisons).

 

Voilà, dit Mârco Valdo M.I.. Qu'en penses-tu ?

 

Moi, dit l'âne hilare en retroussant ses babines et en plissant par conséquent ses narines, j'aime beaucoup et je comprends très bien qu'ils voulaient tous les deux être des singes. Mais je pense que c'est sans doute une mauvaise idée, car on ne dit pas ce que la guenon a dû subir par la suite, dans quelle cage a-t-elle été finir ? Cela dit, ce ne serait pas nécessairement une mauvaise idée de permettre à ces gens enfermés d'avoir un ou une animal(e) de compagnie – en plus bien sûr, des poux, des araignées, des puces, des rats... et que sais-je encore ? Tout, mais pas des taons... Par exemple, si on te mettait en prison... On ne sait jamais avec leurs manies de voir des terroristes partout et spécialement, de considérer comme tels tous ceux qui trouvent que le système est particulièrement con et odieux – car ce système libéral est véritablement con et odieux et je ne sais même pas s'il est plus con ou plus odieux, plus con qu'odieux ou plus odieux que con... une seule chose est sûre, c'est qu'il l'est.



 


Ohlala, dit Mârco Valdo M.I., tu y vas fort...

 

Quoi, qu'est-ce que tu dis, Obama ? Ne viens pas m'ennuyer avec celui-là. Il fait du vent pour agiter l'air ou l'inverse. Maintenant, ça ne m'intéresse pas, je veux savoir la suite de l'histoire de Marco Camenisch...

 

J'ai dit Ohlala... je trouvais que tu avais bien parlé, mais un peu fort et que comme tu le sais, des oreilles ennemies nous écoutent... Pour ce qui est de la suite de l'histoire de Marco Camenisch, je t'avais dit que ce serait moins amusant et franchement, c'est assez consternant ce qui se passe dans les prisons d'Italie. Tu vas voir... C'est une série de courtes anecdotes de brutalités policières...

 

 

Novara, 21 mai 1994.

 

Pendaisons, étouffements, tabassages et grèves diverses sont des faits quotidiens dans les prisons. Un de mes amis du même étage, accusé par un « collaborateur de la justice », après avoir passé 10 ans de sa peine, a été transféré au début de cette année à Naples pour interrogatoire. A la prison de Poggioreale, section « Venezia ».

Lors de son enregistrement, il était encore chanceux, mais arrivé en cellule, il fut contraint de frapper délicatement à la porte du bureau du brigadier, qui l’éclaira sur les usages du lieu. Ne pas regarder en face les agents de sécurité ! (des héros, seulement quand ils sont à dix contre un) ; se tenir au garde-à-vous et les mains derrière le dos ! Dans cette position, les gardes – par derrière – le massent de coups. Dans la section, il est interdit de parler d’une cellule à l’autre et de se passer quelque chose. Un détenu a été puni par des jours d’isolement pour avoir passé un timbre en cachette.

Convoqué par le juge au bout d’un mois, mon ami a dénoncé l’affaire, seulement après avoir eu la garantie de ne plus mettre les pieds à Poggioreale. Certains de ses coaccusés ont dénoncé au tribunal le même traitement.

 

Un autre sale affaire s’est produite le 19 mai ici à Novara. A 3 heures du matin, une centaine de flics des différentes bandes armées mercenaires ont bloqué le quartier autour de la prison, ils ont terrorisé les gens en violant même les portes des maisons.

Je m’éveillai à cause du remue-ménage dans les couloirs. On ouvre l’espion et une face reste à espionner, puis ils ouvrent les portent blindées et ils allument les lumières... Ce sont des agents de la PS. Après deux heures arrivent pour perquisitionner des équipes de PS en civil et en uniforme, 3 à 5 par cellule, assistés de 2 ou 3 sales gueules de la Police Pénitentiaire, qui ne sont pourtant pas en service à Novara.

 

Chez moi, trois agents de la DIGOS de Turin perquisitionnent sans tellement s’acharner sur mes piles de lettres, de journaux et d’écrits divers, mais en lisant et en regardant attentivement le tout. « Vous êtes un politique », d’où je tiens ceci ou cela, les habituels commentaires et gracieusetés avec plein de « AH ! » adressés à moi et entre eux. Ils s'arrêtent longuement et après avoir décidé d’emporter seulement un vieux carnet d’adresses, ils s’en vont.

« Pour l’instant, seulement çà », dit un certain « Cile ». Il tient à m’expliquer qu’il est appelé ainsi car il participait aux manifestations contre Pinochet. Un flic « camarade », donc. Il tient à me faire savoir qu’il connaît fort bien les compagnons et les compagnes piémontais qui m’écrivent et spécialement, Salvatore Cirincione. Je lui demande si c’est un de ses parents et cette fois, c’est lui qui ne répond pas.

 

Aucun incident à notre étage, à part la demande du maréchal PP de Novara qui les invite à se dépêcher. C’est une surprise désagréable pour nos héros quand ils sont à dix contre un.

A un autre étage, par contre, certains, venus de Solliciano, provoquent un détenu qui, paraît-il, dans le passé aurait effectué une brève séquestration de deux geôliers de cette prison. Ils commencent à le tabasser – cellule ouverte ; les protestations de ses compagnons et amis interrompent dès le départ cette héroïque intervention contre un détenu, équipé – entre autres – de pontages et dès lors, à haut risque cardiaque.

 

A un autre étage encore, un détenu qui, paraît-il, avait réagi face à un PS rencontré en une autre occasion, fut battu en cellule et traîné dans le corridor qui le séparait de l’isolement. Les différents mercenaires, héroïques seulement à dix contre un, se partageaient fraternellement le divertissement. En soirée, il est ramené en cellule.

 

Un chahut de protestation discrètement suivi l’après-midi dans notre section. Comme dans d’autres occasions semblables, les héros ferment immédiatement les portes blindées qu’ils rouvrent ensuite, sans nous supprimer la socialité du repas. Pour la nuit, ils allument les lumières nocturnes spéciales d’un bleuâtre irritant qui empêche le sommeil pour beaucoup d’entre nous. Elles n’étaient plus allumées depuis des années et dans ce cas, c’est une brimade, une revanche infantile. Pour nous cependant, c’est une forme de torture par la privation de sommeil, de toute façon interrompue toutes les deux heures au changement de garde, par les hurlements sur le mur d’enceinte et le comptage par l’espion ouvert et parfois, le phare de la pile dans le visage. La perquisition générale intervient chaque Xième année ou mois et la dernière avait été faite, il y a quasi un an... Au début, à la spéciale de Novara, quand il y avait presque uniquement des camarades, les carabiniers venaient souvent et séquestraient toutes les lettres.

 

Cette fois, leur prétexte a été la recherche d’ « armes et de GSM mafieux », peut-être liée à la découverte de quelques couteaux suite à la dénonciation d’un des détenus de droit commun parmi nous, qui finalement est devenu un repenti. Un hélicoptère des carabiniers a peut-être apporté un « poids lourd » pour un bref réconfort aux agents du coin, dépassés par le haut. Il s’agit probablement d’une « brillante manœuvre politique », dont les tensions retombent sur nous.

 

Novara, 28 juin 1994.

 

Ma solidarité avec Marcello Ghiringhelli est toujours plus intense. Lui est dans depuis plus de 27 ans, en trois reprises et il vient tout juste d’avoir 54 ans. Condamné et incarcéré pour vol, dans les années 70, il s’est politisé et à peine relâché, il est entré aux B.R. (Brigades Rouges)

A nouveau arrêté à Turin, après deux années de lutte, il a été condamné à diverses peines de prison. En chaque circonstance, d’abord comme voleur et puis comme brigadiste, il a toujours été d’une cohérence, d’une dignité et d’une lucidité exemplaires. Même après une très longue et très dure incarcération, ses qualités comme sa vigueur et sa santé psychophysique sont restées intègres, fait rare autant par la longueur de son incarcération que par son âge mûr.

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