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28 août 2008 4 28 /08 /août /2008 23:25

Salut, Lucien mon bon ami l'âne aux poils raides et doux, lisses et râpeux, dit Mârco Valdo M.I.. Je suis bien aise de te voir là, car on m'avait dit qu'aujourd'hui, les ânes étaient réunis quelque part pour prendre de grandes décisions et que cela risquait de durer beaucoup de temps... Mais je vois que tu es arrivé comme à l'habitude...





 

 

Mon bon Mârco Valdo M.I., tu as dû te tromper d'ânes; ce devaient être des ânes métaphoriques dont tu as entendu dire qu'ils se réunissaient pour prendre des mesures. Généralement, ce sont par exemple les gouvernants ou les dirigeants importants qui tiennent ce genre de rencontres au finish. Nous les ânes, les vrais, on se contente de brouter et de vaquer dans les campagnes.

 




 

 

En voilà une nouvelle maintenant : les ânes métaphoriques. Quel joli concept ! Et ce serait d'eux qu'il était question dans les conversations qui bruissent sur toutes les ondes. Si ce n'est que ça... Ah, vraiment, tu me rassures...

 

J'en suis tout à fait ravi, dit l'âne en sortant sa rangée de dents blanches comme la croûte d'un salin. De plus, je te remercie d'avoir trouvé jolie mon expression : « des ânes métaphoriques ». Quand j'y songe, c'est là une des espèces d'ongulés qui n'étaient pas recensée dans les ouvrages savants de biologie animale et on sait pourtant qu'elle est nombreuse et plus pléthorique que l'espèce dont j'ai l'honneur de faire partie.

 




 

 

Effectivement, dit Mârco Valdo M.I., mais il est bien normal qu'on ne les ait pas recensés comme des ongulés biologiques, car en vérité, ce sont des ongulés sociologiques, ce qui n'est pas du tout la même chose. Je te concède néanmoins qu'ils sont tous des onguligrades... Comme quoi, la langue est une chose très curieuse...




 

 

Donc, dit Lucien l'âne en frottant ostensiblement ses sabots d'ébène sur le sol caillouteux et poussiéreux, façon d'affirmer son ongulosité, si je résume bien ton introduction et que j'en extrais la quintessence conceptuelle, je dirais : « Les ânes métaphoriques sont des ongulés sociologiques ». Et basta cosi !, comme disait mon cousin transalpin. De quoi as-tu l'intention de me parler ou qu'as-tu dans ton sac à histoires ?

 




 

 

Belle façon de dire la chose, Lucien mon ami aux oreilles de compétition. Ainsi, dans mon sac à histoires, figure-toi que j'avais laissé un morceau de celle que je te contais hier. Et je comptais bien te faire savoir la suite, maintenant.

 

Excellente idée, je n'osais te le demander..., dit l'âne en agitant sa crinière de contentement.

 

Et bien, voilà. Pour que tout reste bien clair, je rappelle que Carlo Levi était parti avec un ami photographe à Lercara Friddi, soit dit en passant la ville de Lucky Luciano, mafieux célèbre entre tous. Je te parlerai peut-être un jour de son rôle de libérateur parmi les libérateurs de la Sicile. Tu te souviens que nous avions laissé Carlo Levi et son ami photographe sous le regard soupçonneux et sournois de quelques jeunes gens aux allures équivoques. Je te rappelle également l'épisode des gardes de la mine et l'attitude des carabiniers, qui allait dans le même sens que celle que le commissaire de Lercara adoptera quelques mois plus tard vis-à-vis du peintre, curieux de la vie des mineurs de soufre. Disons que les voilà confrontés au système mafieux dans sa pratique de domination quotidienne des villages, des quartiers et des villes de Sicile. On découvre ainsi par une description précise et documentée, directe et concrète, tout simplement le système du pouvoir. Bien entendu, il s’agit du système de pouvoir en place à Lercara Friddi à ce moment-là, dans la Sicile d’il y a cinquante ans. On peut penser que de pareilles méthodes n’ont plus cours aujourd’hui. On peut même imaginer que les patrons actuels n’ont plus d’hommes de main ou de gardes du corps, mais des responsables de la sécurité et des vigiles et que les carabiniers et la police ne sont plus si empressés à servir les détenteurs du pouvoir économique. Tout est possible. Mais on voit bien que la réalité est toute différente et que le phénomène dénoncé par Carlo Levi n’a pas disparu. Il suffit d'évoquer, un exemple entre mille, Gênes et l'assassinat de Carlo Giuliani.

 

Oui, oui, dit l'âne, à mon avis aussi, les choses n'ont pas changé. On est bien toujours dans cette guerre civile latente, sous-jacente, cette guerre que tu appelles la guerre de cent mille ans. Et qu'arrive-t-il ensuite à nos amis ?

 

Je te le conte à l'instant, dit Mârco Valdo M.I.. On passe sur l'autre versant de l'histoire; on bascule du côté des mineurs en grève.

 

Mineurs de Sicile

 

Chassés de la mine par les carabiniers, Carlo Levi et son ami reviennent au village et cette fois, ils sont arrêtés par un barrage de femmes, d’hommes et même d’enfants : ce sont les mineurs. Depuis leur arrivée à Lercara Friddi, Carlo Levi et son équipe sont observés par les mineurs en grève, comme ils le sont par les hommes de main de Néron et par les carabiniers. Les véritables questions que se posent les mineurs et on comprend leur méfiance et leur perplexité, ce sont : Quels sont ces intrus et que viennent-ils faire là ? Les mineurs ont bien vu que Carlo Levi et le photographe se sont rendus dans le bureau de Néron et qu’ils sont repartis escortés par le propre fils du patron.. Ils imaginent logiquement que Carlo Levi et le photographe sont des invités et même des alliés de l’autre camp. La grève n’est pas une simple formalité, c’est un acte de guerre sociale, qui demande du courage et de la lucidité. D’autant plus dans cette région où depuis toujours pesait un pouvoir quasiment absolu, où cette grève avait mis fin à cette soumission, à cette « résignation des pauvres qui paraît devoir durer toute l’éternité », une telle éruption volcanique bousculait toute cette immobilité sociale séculaire, ébranlait le pouvoir immémorial et ouvrait des brèches dans un monde encore largement féodal. La grève entraîne comme tout conflit la méfiance et l’hostilité vis-à-vis de ceux que l’on croit être des alliés de l’ennemi. Ce sont des mineurs en colère qui font barrage et qui les arrêtent pour les interroger.

« "Qui êtes-vous ?", criaient-ils. "Vous êtes allés à la mine ! Qui vous a envoyés ?." Les femmes avec les enfants sur les bras semblaient les plus acharnées et aussi les plus menaçantes. Je descendis et je dis qui j’étais et que j'étais un ami. L’un d’eux me connaissait et d’un coup, les visages et les accents changèrent. "Mais pourquoi as-tu été chez N. ? Pourquoi n'es-tu pas venu chez nous ?" demandaient-ils. Ils s'excusèrent de m'avoir pris pour un émissaire ou un agent de l'intendant ; l’un d'entre eux m'avait suivi tout l'après-midi, sans savoir qui j'étais ; il m'avait vu prendre le café avec le fils de N. et puis aller à la soufrière où eux aussi faisaient barrage. Alors, ils avaient appelé au rassemblement, ils s'étaient réunis pour m'arrêter, ils avaient pensé du mal de moi, ils étaient heureux de s'être trompés. » Carlo Levi qui fut lui aussi un homme de combats, un responsable d’un mouvement clandestin sous le fascisme, qui a fait de la prison en raison de ses convictions, qui était un résistant au temps des combats pour la libération, un camarade de combat des paysans et des ouvriers du Nord et du Sud de l’Italie, est reconnu et très rapidement, son nom, véritable sésame dénoue la crise et les mineurs l’invitent à leur assemblée du soir. Carlo Levi promet de les rejoindre à cette réunion plus tard dans la journée.


Des mineurs du Nord



Pauvre Néron.

 

Entre temps, Carlo Levi et le photographe retournent voir N qui se plaint auprès d’eux des moqueries et des accusations que les mineurs lancent contre lui. Au chapitre des moqueries, il y a bien sûr son surnom de Néron, empereur romain connu pour sa brutalité et sa folie et le surnom de sa femme que les mineurs ont baptisée « Donna Rachele », du nom de la femme de Mussolini, le Duce fasciste, autre dictateur rêvant d’un Impero. Quant aux accusations des mineurs, il s’agit tout simplement de la dénonciation de leurs conditions de travail atroces, de leurs salaires de famine, du travail forcé des enfants, de la mort des mineurs…

Qui croire, en effet ? Mais entre Néron et sa bande et les mineurs et leurs familles, on ne pouvait hésiter longtemps. Comme dit Carlo Levi : « Les visages parlent d’eux-mêmes, par leurs seul aspect… » et en présence de Néron et de ses hommes de main : « ces faits pouvaient tous être crédibles ».

 

En réunion avec les mineurs.

 

Comme il l’avait promis Carlo Levi, toujours accompagné de son ami photographe, se rendit ensuite à la réunion des mineurs, dans le local syndical qui porte à présent le nom de Michele Felice, le jeune mineur tué par la mine et là, on se retrouve entre amis, c’est une fête. Carlo Levi et le photographe étaient attendus : on voulait les voir, on voulait leur parler. D’une certaine manière, ils étaient la preuve que les mineurs n’étaient plus seuls face au patron et aux hommes en armes. La présence d’un écrivain – pas n’importe lequel : celui qui a écrit « Le Christ s’est arrêté à Eboli », de quelqu’un d’un autre monde, en quelque sorte, était pour eux une façon de rompre leur isolement. Les hommes ont aussi besoin qu’on les entende, qu’on sache ailleurs qu’ils existent et les combats qu’ils ont menés. Tel est le sens de l’épopée.

 

« Dans la nuit maintenant épaisse, ils m'attendaient à tous les coins, des jeunes et des vieux, pour me montrer le chemin de la Ligue des mineurs Michele Felice. … Le siège de la Ligue était une grande pièce dans une ruelle, pleine de bancs sur lesquels se trouvaient assises les femmes qui allaitaient, les enfants, les vieux, et au milieu et tout autour se serraient les hommes ; et tous applaudissaient, battaient des mains à notre passage en signe d'amitié et d'humaine compréhension. Ils me dirent leur histoire, les douleurs supportées, la faim, les brimades, les privations : la vie des pauvres mineurs. Mais ce n'était pas ça qui comptait à ce moment, ni pour eux ni pour moi… Ils étaient fiers et sûrs de vaincre et heureux de s'être découverts comme êtres humains et libres, heureux d'un bonheur nouveau, ému et émouvant sur tous les visages. C'étaient des figures nouvelles, des figures d'aujourd'hui… »

 

Portrait du mort et des vivants.

 

« Sur le mur du fond était suspendu un portrait du garçon mort, de Michele Felice ; il n'y avait aucun signe de parti ni de portrait d'homme politique, celui du "caruso" mort était la seule image… Ils regardaient le portrait du compagnon mort avec des yeux enthousiastes et presque reconnaissants. C'est là qu'avaient commencé, pour eux, la vie et le sentiment d'être vivants. Je ne pouvais m’empêcher de penser que ces hommes, qui avaient passé leurs jours sous terre, comme les morts, dans le sulfureux et tangible enfer des morts, vivaient à présent leur propre Résurrection. Ils étaient contents d'eux-mêmes, tous … Ils voulaient tous être photographiés : ils avaient trouvé le courage d'exister, ils n'étaient plus les ennemis de leur propre image. »

Dans ce texte tissé comme une toile compliquée, Carlo Levi met en exergue les différences de comportement entre les deux camps en présence et essaye d’en dégager des significations. On avait vu que Néron ne voulait pas entendre parler de photographie, il ne voulait pas de traces ni de lui-même, ni – c’est tout le sens des obstacles mis à la visite de la mine – de ses affaires, c’est-à-dire des voies et moyens de l’exploitation. C’est là une constante des hommes de pouvoir – que celui-ci soit politique ou économique. Le pouvoir n’aime pas la parole libre, il n’aime entendre que ce qu’il dit lui-même. Pour le pouvoir (où qu’il soit et de quelque nature il soit et de quelqu’étiquette il s’affuble), le journaliste, l’écrivain … n’est jamais qu’un porte-voix, un valet. Pour le pouvoir, la plume doit être serve. Le pouvoir n’aime pas la liberté… des hommes.

On voit à présent que pour les mineurs, la photographie a un tout autre sens ; elle est libératrice. Non seulement, elle permet de faire voir qu’ils existent, y compris à eux-mêmes, mais aussi, de dévoiler les conditions dans lesquelles ils sont contraints de vivre. Finalement, on ne cache que ce qui est honteux. Les mineurs sont fiers d’eux-mêmes.

 

Canimanza et la guerrière

 

Après la réunion, Carlo Levi et le photographe reprennent la route de Palerme. Ils roulent dans la nuit. La route de la nuit est un moment très particulier dans les voyages. C’est l’heure où les voyageurs, qui ont été au premier plan de l’action toute la journée, se laissent un peu aller au bercement de la voiture ; un moment de relaxation, où la conversation tombe. Mais cette plongée progressive dans l’obscurité fait disparaître le paysage, resserre l’espace et transforme l’intérieur de l’automobile en une sorte de petit salon, créant une sorte d’intimité. Ce moment du retour est souvent l’heure du chauffeur, de celui qui au grand jour n’a rien pu dire, n’a rien pu faire qu’attendre seul, qui tout au long du jour a dû se taire. Voilà qu’il peut enfin donner son avis, redevenir un homme parmi les hommes ; à ce moment, c’est lui qui mène la barque. Donc, à un certain moment, Gianni le chauffeur de l’automobile, qui a suivi toute l’affaire sans rien révéler de ces pensées, donne son appréciation sur Néron. "Ce monsieur N. a tout à fait la gueule de Canimanza." (Il voulait dire de Ganelon de Bragance). On se souviendra que dans la Chanson de Roland, Ganelon est le traître et le mauvais par excellence. Il doit en être de même dans la geste transmise par les théâtre dei pupi (les grandes marionnettes) de Sicile. Une fois lancé sur le monde des Paladins, Gianni, en bon Sicilien, raconte et explique les divers épisodes de la légende. Dans l’ordre où ils lui viennent à l’esprit. Il raconte tous les combats, tous les preux dans une version fort différente de la Chanson de Roland, en une geste qui intègre le passé mouvementé de la Sicile où passent à tour de rôle les multiples conquérants du moyen-âge : les Sarrasins, les Normands, les Français, les Souabes, les Espagnols… Il y passe même une guerrière sarrasine. Quant à la guerrière sarrasine et son talon d’Achille, voici ce qu’il en dit : « Madame Roversa, la Sarrasine ensorcelée, ne pouvait être tuée que par l'épée de Roland, et seulement si elle était frappée en un endroit précis : le plus intime, le plus caché, le plus féminin. Et … Rinaldo la tua, après avoir volé selon son habitude l'épée de Roland et s'être couché parmi les morts, en l'enfonçant au bon endroit, de bas en haut, pendant que la guerrière passait. »

 

 

Le cimetière des Capucins

 

Le retour à Palerme se fait plus tard dans la soirée. Il fait noir. Le photographe qui a accompagné Carlo Levi pendant toute la journée doit repartir le lendemain matin tôt. Il souhaite pourtant voir le cimetière des Capucins. C’est ainsi que le chauffeur les dépose à la nuit tombée au bout de l’allée des Cyprès, à la porte de l’antique couvent. (Suite au prochain épisode)

 

 

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