Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
27 août 2008 3 27 /08 /août /2008 23:42

Ouf, j'arrive enfin, dit Mârco Valdo M.I.. J'ai dû courir comme un fou pour te rejoindre; j'étais avec un ami qui rentre de vacances et il avait vraiment envie de causer un peu. Tu comprends ça, Lucien mon ami l'âne aux idées larges et aux pieds durs comme la pierre volcanique.


Oui, oui, certainement. C'est évident, dit l'âne en se fendant la figure d'un sourire blanc comme le sable du désert en plein midi. Tu sais bien, Mârco Valdo M.I., qu'un ami est un ami et un ami qui revient doit être un peu fêté. D'ailleurs, tu as les joues toutes rouges, n'aurais-tu pas un peu arrosé cette retrouvaille ?


Bien sûr, dit Mârco Valdo M.I.. Il avait ramené une boisson de ses périples et il a voulu qu'on lui fasse honneur. Mais enfin, j'ai été plus que raisonnable, car me voici. Ce ne faut d'ailleurs pas sans mal de sortir de ce traquenard.


Allons, allons, dit l'âne qui rit, pose-toi un peu et dis-moi si tu as quand même pensé à mon histoire. À force, je deviens gourmand et impatient. Je passe une grande part de la journée à me creuser les méninges pour savoir ce que tu me réserves comme surprise.


Une surprise, dit Mârco Valdo M.I., je ne sais pas si c'en sera une. En tous cas, crois-moi, ce sera un très beau récit.


Laisse-moi jouer un peu à deviner... peut-être une chanson, mais on n'est pas dimanche... Ou alors, un épisode de ce feuilleton d'Achtung Banditen. Mais je ne pense pas que ce sera à propos de Camenisch. Je connais ton talent pour diversifier les choses. Je parierais volontiers que tu vas encore trouver quelque chose chez un de ces auteurs italiens que tu as traduit...


C'est exactement ça, mais aussi, c'est un récit qui rejoint assez bien toute une série d'autres et qui s'insère très bien dans l'ambiance des chansons comme dans celle d'autres nouvelles. En fait, c'est la suite de l'histoire d'Impy. Bref, nous retournons en Sicile. Et on va y voir de vrais mafieux à l'œuvre, encore que comme tu les sais, mon ami Lucien, toi qui as tant voyagé dans le temps et dans l'espace, la mafia n'existe pas, c'est une pure invention, une sorte de fantasme.


Oh, oh, dit Lucien l'âne aux pieds etniques, il me semble déjà que je suis sous le charme de cette légende. Dis-moi vite où la chose se passe et quelle genre d'événement tu vas me rapporter.



Et bien, figure-toi, mon ami Lucien de Samosathe ou de Madaure, on va au cœur de la Sicile et dans ce qui fut une des richesses de ce pays, au cœur des soufrières et tout précisément à Lercara Friddi en passant par les Madonies. Mais avant cela, je t'annonce une grève, je t'annonce des personnages inquiétants, je t'annonce une histoire de mort, je t'annonce un affrontement terrible qui est tout à fait dans le ton de la guerre de cent mille ans, dans cette guerre civile qui voit surgir du néant des hommes et des femmes qui découvrent, revendiquent et gagnent leur dignité, ce droit essentiel qu'on ne saurait étouffer éternellement. C'est l'histoire d'une révolte et comme tu le sais, ces histoires-là me tiennent à cœur. Terriblement.

À partir d'ici, je laisse la parole à Carlo Levi, qui crois-moi, est bien plus doué que moi pour raconter cet étrange voyage au pays de Néron.




 

 







Horizons de Sicile.


Carlo Levi avait décidé suite à une conversation qu’il avait eue la veille au retour d’Isnello d’aller visiter par simple curiosité « une vieille soufrière dans un des mille villages de l’immobilité paysanne » : Lercara Friddi . On y croise toutes sortes de paysages, on traverse les Madonies, on y rencontre des gens, des souvenirs aussi. Le village de Bolognetta : un nom qui soudainement fait surgir un souvenir chez Carlo Levi : un nom – Serafino Di Peri, maire de Bolognetta jusqu’en 1948, qui au moment du voyage de Carlo Levi, est détenu pour association de malfaiteurs – autrement dit, pour délit mafieux.

Puis, on traverse des terres inconnues à perte de vue, d’immuables bouts du monde, on aperçoit des villages lointains sur les costières, des rocs dressés, de larges combes où les troupeaux de blanches brebis se confondent avec les pierres blanches elles-aussi, un âne couché en contrebas, un berger, un charretier, un cantonnier qui bouche les nids de poule, le silence de midi sur les déserts écrasés de soleil ; les corbeaux, la triste noblesse des terres abandonnées. « Un paysan à cheval descendait vers la campagne avec lié à la selle, un araire, comme un long clou préhistorique. De là haut s'ouvre un horizon immense de feudi sans fin, où l’œil plane librement, comme sur une mer gris jaunâtre. »

La route court au long d’un horizon infini comme une mer de pierres et de roches sèches et à un moment, elle rencontre quelques habitations : un village et une pancarte « terrain à vendre ».


Le désert sicilien.


Et la voiture continue son chemin solitaire, obstinément, comme une fourmi, vers son but lointain, au travers d’un paysage de montagnes. Désertique. La désertification du paysage méridional est peinte avec les mots, pas expliquée, pas analysée, simplement peinte par Carlo Levi. Cette désertification qu’il dénonce depuis des années comme la cause et le résultat de la misère paysanne.

« La route montait dans des endroits toujours plus déserts. Nous ne rencontrâmes personne. Seul un marchand de glaces nous croisa à toute allure sans qu'on sût à qui il allait vendre des glaces dans ces montagnes. Il soufflait un vent froid, le ciel s’était couvert de nuages gris, le soleil avait disparu, quand à un virage apparut au loin le village de Lercara Friddi. Il s’étendait avec ses maisons basses, allongé sur la terre, et à gauche s'élargissait une zone pelée, grise et jaunâtre, couverte de monticules coniques de déchets jaunes : c'étaient les mines. » C’étaient les terrils jaunes, les résidus de l’exploitation du soufre.


État de siège à Lercara


Dès l’entrée dans le village, Carlo Levi et ses compagnons se rendent compte qu’il se passe vraiment quelque chose : Lercara Friddi est un village en état de siège, des centaines de carabinieri armés patrouillent dans les rues ou attendent dans des camions, il y a de la tension dans l’air.

« Ce n'était pas l’après-midi normal d'un village paysan : c’était un jour d'attente dans une ville en état de guerre civile. C'était la grève : la première qui se fît de mémoire d'homme ; la vie de chacun y était engagée. »


Qu'en penses-tu Lucien, mon ami l'âne, de la présence massive de tous ces militaires lors d'un conflit interne à une entreprise ? Que penses-tu d'un état de siège de toute une ville pour une grève ?


Oh, dit l'âne en baissant ses oreilles vers l'arrière, signe de colère rentrée, on voit immédiatement de quel côté penche le pouvoir.


Dans une pareille atmosphère, dans un climat si tendu, il n’est pas facile pour les voyageurs d’obtenir des informations sur la grève, mais en rassemblant des éléments de gauche et de droite, un peu au restaurant, un peu par un marchand de tabac, par un carabinier, par un journal local, ils finissent par se faire une idée plus complète de la situation.

Dans ces mines de soufre, vieilles, sans sécurité, où travaillent aussi des femmes, des enfants, un jeune « caruso » a été écrasé par un rocher dans une galerie de la mine. Il avait 17 ans et il s’appelait Michele Felice.

Le patron de la mine, connu des mineurs sous le nom de Néron, avait retiré la journée de la paie du mort et avait décompté une heure de salaire aux mineurs qui s’étaient portés à son secours car ils avaient perdu ce temps pour dégager le cadavre du jeune homme mort de sous le rocher.

Face à des injustices aussi énormes, les mineurs déclenchèrent une grève. Elle dura vingt jours, s’arrêta, puis repartit de plus belle. Au moment où Carlo Levi visite Lercara Friddi, la grève, comme on l’a vu, dure encore.

Malgré les pressions qui sont exercées pour imposer le silence, Carlo Levi révèle la grève des mineurs de soufre de Lercara Friddi et diffuse dans tout le pays la dénonciation du patron mafieux et de ses méthodes de gestion quasiment préhistoriques. « La grève des mineurs de Lercara Friddi, dont est décrit ici un moment de la première phase, continua encore et elle finit par un plein succès; et monsieur Ferrara, patron des mines (qui ici est appelé N., initiale de Néron, le surnom par lequel il était connu dans la région), dut, à l'encontre de toutes ses prévisions, pactiser et céder. Ce fut le début de sa décadence. »

Quelques temps plus tard, Néron devait perdre jusqu’à son mandat politique de principal représentant de la Démocratie Chrétienne de la région. Il était devenu trop voyant, un peu encombrant. Les collusions devenaient visibles. C’était fort gênant. On le raya du paysage politique : Néron aux oubliettes. Carlo Levi l’en a sauvé.


Portrait expressionniste de Néron









Monsieur F., alias Néron, est un personnage caricatural, dont on a du mal à imaginer à quoi il pourrait bien ressembler. On se demande quel physique, quel corps, quel visage pourrait bien incarner un patron aussi impitoyable. Pour le savoir, Carlo Levi et son ami photographe vont le voir dans sa tanière : des murs nus, quelques chaises.

« A l'entrée était assis un vieux, un homme gigantesque, lourd, gros, avec un cou robuste et court, une chemise ouverte et un costume gris négligé, avec une tête à la peau comme du cuir, des mâchoires énormes, une bouche pleine de dents et des yeux tout petits, fuyants, derrière les verres épais d'une paire de lunettes de fer. C'était monsieur N., l'intendant et le patron de mines. Mais comment le décrire ? »


Tu vois, Lucien, mon ami si proches des humbles, c’est une gageure, en effet, de faire comprendre par des mots ce que peut exprimer un physique, une physionomie, de donner corps en quelque sorte à l’exploitation au travers de l’image de l’exploiteur. Et elle n’est pas belle, cette image. Carlo Levi fait appel à tout son art : à ses talents de peintre et de caricaturiste, à son penchant pour l’expressionnisme pour réaliser un portrait qui rappelle certaines peintures et dessins de Jérôme Bosch et Georges Grosz. Le tour de force est de le faire avec des mots. Tu vas voir....

J'imagine bien, dit l'âne en penchant la tête sur le côté pour la frotter contre le tronc du saule.


Carlo Levi présente Néron en ces termes : « C'était un visage impassible et impénétrable, mais en même temps se mouvant en grimaces exprimant des sentiments différents de ceux que nous sommes habitués à comprendre : une mixture d'astuce, de méfiance extrême, d’assurance et de peur mélangée, de hauteur et de violence et peut-être, qui sait, aussi d'une certaine malice. …

J'eus la vive impression de me trouver avec le rare représentant d'une race perdue, un homme non d'aujourd'hui, ni d'hier, ni d’il y a cent ans, mais un de ceux qui vivaient mille ans avant nous, dans cette période du monde qui n'a laissé aucun document et que nous pouvons seulement imaginer. »



Oui, oui, dit l'âne qui avait été tendu d'attention, Carlo Levi n’a pas tort de penser que Néron est d’un autre temps, qu’il relève presque de la préhistoire et qu’il assume ainsi la continuité transhistorique du règne de la brutalité et de l’exploitation. On dirait qu'il parle d'un épisode de la guerre de cent mille ans. Tu avais parfaitement raison...



Mais, dit Mârco Valdo M.I., le personnage de Néron est encore plus obtus, plus tordu, plus rétrograde qu’on pouvait le penser en lisant la description de son apparence. On va mieux encore percevoir l’étrangeté du personnage au travers d’une anecdote que rapporte Carlo Levi. Pour tenter d’amadouer Néron et d’obtenir son autorisation de visiter la mine, Carlo Levi lui propose de faire sa photographie. Et là commence une sorte de pantomime réellement ahurissante.


La photographie de Néron.


« "Une photographie de moi ?", s'exclama-t-il. "C'est interdit, absolument interdit. Personne ne me l'a jamais faite et ne la fera jamais. Le docteur me l'a interdit", ajouta-t-il avec un sourire qui montrait une formidable rangée de dents, "et le pharmacien également." Tout en parlant, il se rendit compte que B. avait en bandoulière et prêts à l'emploi ses gadgets de photographe ; et pour être bien sûr de ne pas être photographié, monsieur N. se leva de sa chaise, gros et lourd comme un roc, et s'appuya dos à dos contre B. Ainsi, il n'aurait pas pu être surpris. … Je lui dis de se méfier, que les photographes sont des canailles capables de tout et pendant ce temps B. qui, bien que beaucoup plus petit, se déplaçait en tournant sur lui-même. Monsieur N. suivait ses mouvements en pirouettant et ne se détachait pas de son dos, de sorte qu'en peu de temps, ils se trouvèrent à tournoyer au milieu de la pièce en une espèce de danse prudente et très lente, comme s'ils mimaient un ballet sur la Défiance. B. fut très habile. A un certain moment, il fit partir à vide un éclair imprévu. Monsieur N., surpris, fit un pas en arrière et B. en profita pour lancer, tel un Jupiter photographe, un second éclair et le photographier, en disant toutefois que c'était une blague et qu'il n'y avait pas de pellicule. »


Le fait que Carlo Levi prenne le temps de décrire, de mettre en scène toute cette pantomime n’est pas sans signification. Ce qui ressort de cette scène, c’est la volonté de Néron, d’avancer toujours masqué, d’agir en secret, de ne pas laisser de traces ; ce que Carlo Levi met au jour, c’est en réalité, le réflexe profond, la réaction de l’inconscient de tout exploiteur, le caractère tout à fait irrationnel de l’attitude de Néron. Sans aller trop avant dans une analyse de la photographie, il suffit de signaler qu’elle est souvent ressentie par nombre de gens comme une sorte de magie et que pour certains, elle est maléfique.


C'est bien vrai ça, dit l'âne en redressant la tête et en secouant sa crinière pour chasser les taons qui s'y sont posés. J'ai moi-même un peu ce réflexe. Je n'aime pas trop être photographié et j'en connais beaucoup qui se fâchent quand on veut saisir leur image. C'est assez magique comme réaction.


Bien vu, dit Mârco Valdo M.I.. Mais continuons...


Carlo Levi montre aussi comment Néron a recours aux mensonges les plus absurdes pour tenter de se justifier – à vrai dire, que vient faire le médecin et mieux encore, le pharmacien dans cette affaire de photo ? Un enfant pris en faute n’agirait pas différemment. Encore une fois, la mise en scène léviane fonctionne comme une parabole ; elle sert à dévoiler le sens des choses et la position réelle des gens. En clair, l’exploiteur ne veut pas être vu, car il ressent profondément le caractère honteux de son action, il connaît ses torts, il perçoit intimement qu’il se conduit mal vis-à-vis des hommes et de la société humaine, il sait la malhonnêteté fondamentale qu’il y a à exploiter les autres, à en tirer profit. Son malaise relève de l’ordre moral et s’il a peur de se voir (en photo, par exemple), c’est certainement parce qu’il est gêné, mais aussi car il a peur de se voir exposé au jugement du monde. Il a peur car il sait instinctivement qu’il y perdra sa capacité d’influence, son aura factice, son pouvoir.




Alors, dit Mârco Valdo M.I., Carlo Levi et son ami photographe vont essayer – en vain – de visiter la mine en grève. Après que Néron ait tenté de les en dissuader par ses insinuations persuasives sans toutefois y parvenir, il les fit escorter jusque là par un de ses fils, qui les laissa aux portes de la mine. Sans doute, la manœuvre était-elle prévue, sans doute Néron avait-il donné ses ordres, sans doute était-ce un traquenard, un piège préparé par Néron lui-même car à peine arrivés, Carlo Levi et le photographe sont littéralement agressés par le garde de la mine et des carabiniers.


C'est vraiment un affrontement assez musclé, dit l'âne... Alors que tous comptes faits, ce sont des visiteurs pacifiques. Sans doute, n'est-il pas bon que la vérité éclate au jour... J'ai entendu une fois une chanson qui disait : le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté... T'en souviens-tu ?


Oui, dit Mârco Valdo M.I., évidemment. Mais écoute la suite...


Intimidation armée


« D'un de ces monticules malfaisants jaillit un homme vêtu de noir qui tenait dans ses bras un fusil et en courant comme pour un assaut, il déboula à toute vitesse vers nous. Derrière lui apparurent cinq carabiniers en tenue de combat, ils le suivirent à toute allure avec les mitraillettes et immédiatement, ils nous entourèrent et ils crièrent halte-là. L'homme noir était un garde assermenté de monsieur N. ; il ne pouvait nous laisser passer, nous dit-il, sans un mot de monsieur N. ou en dehors de sa présence personnelle ; nous ne pourrions entrer que si N. l’avait voulu ; notre parole ne lui suffisait pas. Les cinq carabiniers aux invraisemblables moustaches noires étaient encore plus mal disposés et paraissaient désireux d'enquêter à fond et avec malveillance à notre sujet … »


Comme on le voit, il s’agit d’une intervention pour le moins musclée et armée, d’une manœuvre d’intimidation d’une violence rare et sans le dire explicitement, Carlo Levi montre clairement la collusion qui existe entre les patrons (Néron), les carabiniers et les hommes de main aux allures mafieuses, autrement dit, la complicité entre le patronat, l'État et la mafia. « Patronat, Mafia, État », cela sonne comme une devise, comme la devise nationale de la France pétainiste : « Travail, Famille, Patrie ». On notera que cette sorte de « Sainte Alliance » de ces structures de pouvoirs n’est pas toujours aussi soudée et que la concurrence et les luttes d’influence entre ses composantes prennent parfois des allures de règlements de comptes : le but des uns et des autres est en définitive le contrôle de la société et la domination des hommes.


La garde personnelle de Néron.


Mais Néron n’est jamais tout seul, il est bien entouré par ses fils et par ses gardes du corps, personnages d’une espèce particulière, décrite ainsi par Carlo Levi : « Sur le trottoir, vingt pas en haut, vingt pas en bas, se promenait un jeune costaud avec un béret posé de façon arrogante sur la nuque, un costume de bonne laine pesante poivre et sel, aux manches et aux jambes un peu trop courtes, un visage obtus et féroce, avec deux moustaches noires filiformes au-dessus des lèvres, le regard oblique et fuyant, la démarche à la fois insolente et inquiète. Si la mafia (qui n'existe pas) existait, celui-là serait, pensais-je, le portrait typique et exemplaire d'un mafieux. Il examinait notre voiture arrêtée, la scrutait, s'éloignait, revenait sur ses pas. D'autres hommes semblables à lui, avec le même aspect répugnant, violent et sournois, allaient et venaient sur le trottoir opposé ou se tenaient à l'arrêt, appuyés aux murs des maisons, les mains dans les poches et les yeux attentifs derrière les paupières entrouvertes, comme derrière une persienne ou la grille d'une prison. ».




Et, mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I., ce n'est pas tout ; dans un autre passage, toujours à Lercara Friddi, Carlo Levi raconte une autre séquence d’intimidation.


Quelques mois plus tard, un jeune peintre, venu du Nord, qui voulait peindre des scènes du travail des mineurs de soufre de Lercara va se heurter aux mêmes méthodes, aux mêmes censures, aux mêmes brutalités... « Le peintre commença à se rendre compte de la situation de Lercara et comprit qu’il n’était pas le bienvenu, mais il resta et il insista dans ses requêtes. Autour de lui, l'atmosphère se faisait toujours plus hostile, jusqu'à devenir provocatrice. Il passait dans les rues et les mafieux qui se trouvaient appuyés aux murs comme des lézards, avec les mains à la ceinture de leur pantalon, le toisaient de haut en bas avec leurs yeux fixes de serpents et ils lui crachaient sur les chaussures. » Après avoir renoncé à peindre les travailleurs sans la soufrière, ce jeune peintre se résigna à prendre quelques photos à partir de la route à l’extérieur de la mine. C’est là, à ce moment, qu’il faillit être purement et simplement écrasé par une automobile lancée sur lui et conduite par le fils de Néron. Lorsque le peintre alla déposer plainte, en compagnie des mineurs qui avaient été témoins de la scène, le commissaire de police refusa de le recevoir, puis, après des heures d’attente, d’enregistrer la plainte. Le commissaire conseilla tout simplement au jeune homme de quitter le village. Ainsi, à force d’intimidations et de menaces, le peintre dut finalement renoncer à son projet et s’en aller.






Partager cet article

Repost 0

commentaires