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26 août 2008 2 26 /08 /août /2008 23:13

Autant te le dire tout de suite, dit Mârco Valdo M.I., Lucien, mon bon ami l'âne aux oreilles presque aussi grandes que des pales d'éolienne et qui flottent quand tu cours de ton galop nerveux, aujourd'hui, je ressasse.

 

Que veux-tu dire par là ?, Mârco Valdo M.I.. Je n'imagine pas trop ce que tu pourrais ressasser. Enfin, je veux dire pas plus que d'habitude. Excuse-moi, mais j'ai bien l'impression que tu ressasses la plupart du temps les mêmes pierres. C'est juste une métaphore ou une image. Mais tu sais que je suis né d'un conteur grec et que donc, certain vocabulaire me revient aisément à la bouche, dit l'âne en montrant ses dents blanches comme la statue d'Athéna un matin d'hiver où il neigeait sur l'Acropole. Je comprends parfaitement que tu ressasses avec obstination, car toutes les pierres du chemin se ressemblent et toutes sont différentes, une fois qu'on les examine de près. Crois-en mon expérience, car des pierres sur les chemins depuis le temps que je cours, il y en a eues et tu sais aussi comme je fais attention où je mets les pieds.

 

 

Ho, ho, Lucien, ralentis ton débit, j'ai peine à te suivre. Cependant, j'apprécie beaucoup que tu me fasses l'honneur d'une réponse aussi nourrie. Je t'en remercie et j'imagine très bien l'ampleur de ton expérience en matière de cailloux du chemin. Tu pourrais d'ailleurs en dire autant des pavés. Ils se ressemblent tous et tous sont différents et c'est au point qu'une collection de pavés me semble un objet tout à fait vraisemblable pour un musée. Évidemment, chaque pavé aurait droit à son écrin, son étiquette, ses références, des indications de provenance... Mais tel n'était pas l'objet de ma réflexion de ce soir.

 

Avec tout ça, tu n'as pas répondu à ma question, dit l'âne en tournant dédaigneusement la tête pour marquer sa réprobation. Je ne veux rien savoir de ce musée des pavés, je veux juste savoir de quoi tu pourrais bien me parler maintenant. Car à la vérité, mon ami Mârco Valdo M.I., j'aime beaucoup tes histoires et je suis très curieux d'en savoir plus. Connaissant tes habitudes, je ne pense pas que tu vas me conter la suite des aventures de Marco Camenisch dans les prisons italiennes, je crois plutôt que tu vas comme le vent, me dire une chanson. C'est une impression que j'ai eue quand tu as parlé d'éolienne.

 

Là, mon excellent ami Lucien, tout âne que tu es et si longues que soient tes oreilles, j'avoue que ton raisonnement n'est pas mauvais – aux éoliennes près, qui n'ont rien à faire dans ma chanson. Car c'est bien une chanson dont je vais t'entretenir et même, je vais te la dire et te parler de sa genèse.

 

Ah, tu vois bien, Mârco Valdo M.I., dit l'âne en pivotant sur lui-même pour attraper une grosse mouche qui tentait de lui mordre les attributs du sujet. Ces taons sont insupportables; je te l'ai déjà dit, les taons sont difficiles. Là, tu vois bien que je suis attentif à tout ce que tu me racontes et que je commence à connaître et à prévoir un peu comment tu vas agir...

 

Ce serait bien le diable, dit Mârco Valdo M.I., si après cent fois, tu ne comprenais pas encore comment ça marche. Crois-moi, mon cher Lucien, remarque au passage ton rôle privilégié et l'importance que tu prends dans ma démarche poétique, au sens de poièn, c'est-à-dire...

 

De faire, je ne suis pas venu à pieds d'Asie mineure pour ne pas comprendre ce que veut dire poièn. J'imagine bien ce que tu ressens quand tu fais ce travail, car c'est un travail de concevoir chaque jour, une histoire nouvelle. En plus que tu as réussi jusqu'ici à éviter les contes classiques et tout le fatras des histoires traditionnelles. J'ajouterais même que tu n'as pas toi l'épée de Damoclès d'un sultan qui pèse sur tes épaules. Bref, je veux dire que tu n'es pas poussé par un impératif aussi catégorique que Shéhérazade. De plus, rassure-toi, on ne saurait te confondre avec une si belle femme, du moins, d'après la légende, car en vérité, foi d'âne, personne ne l'a vue et mieux encore, je ne suis pas un sultan.





Merci, Lucien, mon ami l'âne ô combien précieux et cultivé. Sauf surprise, je n'ai pas l'intention de te faire part des aventures d'Ali Baba, ni de celles d'Aladin, encore moins d'une lampe merveilleuse ou d'un marin perdu dans le ventre d'un cachalot, ni de faire danser des djins devant tes yeux, si noirs que même le plus pur diamant d'Afrique australe à l'air d'une eau claire comparé à ton regard. Néanmoins, cela fait cent récits déjà, en quatre mois. Enfin, récits, chansons ou autres textes. Et je crois bien que sans toi, mon ami Lucien, j'aurais déjà abandonné.

 

Allons, allons, dit Lucien l'âne rougissant sous ses poils noirs, tu me flattes, tu me prends par les sentiments, tu me fais braire de joie...

 

Halte là !, dit Mârco Valdo M.I.. Ce soir, c'est une chanson et voilà tout. Je te vais l'introduire de façon magistrale et puis, je te la servirai toute chaude encore de sa conception. Car, telle une pâtisserie, elle a été cuite il y a à peine une heure ou deux. C'est, tu t'en doutes un peu, encore une de ces chansons construite, faite, sur le modèle des chansons lévianes, des canzones lévianes. Elle est le fruit d'un long travail de traduction qui a mûri des années avant d'en arriver à ressurgir sous cette forme condensée. Un peu comme l'eau d'une source qui est entrée en terre bien loin et il y a longtemps. En plus, tu remarqueras au commentaire introductif qui logiquement la précède, qu'elle est à la croisée de bien des autres récits de ce que je commence à considérer comme un récit unique, englobant en quelque sorte tous les autres. J'ai comme une sensation que tout ça ne forme qu'un seul et même poème, au sens de poièn...

 

Peut-être, en est-il ainsi, dit Lucien, un peu abasourdi par ce qu'il vient d'entendre.

 

Bon, je te vois tout perplexe, mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Laisse-toi conduire et tout ira comme sur le chemin de Damas. La révélation te transportera. Maintenant, si tu te souviens, au mois de mai, je t'ai raconté l'histoire de La Terre vierge, c'était son titre. C'était une nouvelle de notre conteur sarde, Ugo Dessy. Une histoire terrible où nous avons appris que des paysans s'étaient fait massacrer par les carabiniers alors qu'ils ne faisaient qu'appliquer la loi. Cela dit, même s'ils avaient contrevenu à la loi de la république, ce n'était pas une raison pour les massacrer et encore moins pour que des carabiniers tirent à la mitraillette dans la population civile et pacifique. Mais la terreur est la terreur et c'est l'arme favorite des dominants. D'autre part, il y avait une tradition de brutalité instaurée par le régime antérieur et comme on n'avait pas trop renouvelé les cadres... elle s'était maintenue. Et bien, comme tu le devines, c'est cette histoire-là qu'il m'est venu à l'esprit de mettre en chanson. Enfin, en canzone. Je reviens sur ce terme, car il me paraît essentiel dans notre aventure; les canzones, celles que je fais, sont nées, issues de l'idée que j'avais du fameux « canzoniere » de Pétrarque. Les canzones n'étaient en ce sens pas nécessairement destinées ni à être musicalisées, ni à être chantées. Cependant, c'étaient des canzones; disons, une forme particulière de poème. Celles que j'essaie de faire, sont en fait des récits condensés et souvent renvoient à une histoire plus élaborée, plus complexe et plus complète, créée par un auteur que je trouve à mon goût et sur laquelle je veux attirer l'attention.

 

Assez pour aujourd'hui, dit Lucien l'âne en râpant le sol de son pied etnique. Je veux dire assez parlé, car il y a encore l'introduction dont tu m'as déjà parlé et ensuite, la chanson elle-même. Mais, dis-moi, avant d'aller plus loin, n'est-ce pas encore une chanson que tu as mise en ligne sur le site de Canzoni contro la Guerra... Elle s'y prête bien...

 

Tout juste, mon ami Lucien, dit Mârco Valdo M.I.. Et voici ce que j'y ai mis :

 

 

Jusqu'au milieu du siècle dernier, l'Italie rurale, celle du Sud, le Mezzogiorno, était toujours maintenue sous le régime des grandes propriétés foncières – les latifundia, héritées des usages féodaux et les paysans, pour la plupart, étaient des sans-terre, des braccianti, des journaliers, des somari, ainsi qu'ils se définissaient eux-mêmes en Lucanie « Noi, non siamo cristiani, siamo somari... », disaient-ils à Carlo Levi qui, avec Cristò si è fermato a Eboli (Le Christ s'est arrêté à Eboli), posa avec force cette question de l'abandon de la paysannerie par l'Italie, comprenez par l'État italien... Par parenthèse, le Sud s'étale encore aujourd'hui sur des continents entiers et les histoires comme celle rapportée par la chanson se retrouvent régulièrement un peu partout. La guerre contre la paysannerie pauvre est toujours en cours.

En 1950, sous la pression des revendications paysannes et dans la crainte d'une véritable révolution qui aurait pu amener l'Italie vers le socialisme, la Démocratie Chrétienne mit au jour une loi agraire que les paysans ont cru pouvoir appliquer et ont voulu appliquer à leur manière et selon leur vision du monde. En somme, vouloir appliquer la Loi est – en République – une attitude qu'on dirait aujourd'hui empreinte de la plus aimable citoyenneté; en somme, vouloir appliquer la Loi paraît relever du droit le plus élémentaire.

Mais dans la réalité des faits, il n'en fut rien. Dans les faits, la Loi était très théorique et quand elle fut appliquée, elle le fut sous le contrôle d'experts et par des des experts; pas question que les paysans puissent appliquer la loi eux-mêmes.

Plus grave encore, si on vota la Loi agraire, geste éminemment politique et électoraliste, on ne fit pas grand chose pour l'appliquer et surtout, on n'y mit aucun empressement. De plus, cette Loi visait à constituer une couche de petits propriétaires, garante de la stabilité du régime et barrage efficace contre toute tentative d'économie collective ou coopérative.

Cependant, les paysans sans terre n'étaient pas nécessairement d'humeur à se laisser lanterner de pareille façon et en divers endroits, en Sicile, en Calabre... et en Sardaigne, il y eut des tentatives d'application directe de la Loi par les paysans organisés. Elles furent réprimées de la plus dure des façons : Salvatore Carnevale fut assassiné par les mafieux; en Sardaigne, ce sont les carabiniers que les patrons envoyèrent réprimer les paysans. Il y eut des morts. La chanson « La Terre inculte » raconte un de ces épisodes. Elle est directement inspirée d'une nouvelle éponyme d'Ugo Dessy, qui savait de quoi il parlait, vivant à l'époque parmi les paysans de Sardaigne.

Cette chanson (encore une fois, sans musique, sans musicien... l'auteur n'étant que traducteur, parolier, poète ou aède...) a comme objectif aussi de renvoyer à la nouvelle originelle d'Ugo Dessy qui est bien plus riche et bien plus fournie que la chanson elle-même.



 




La terre inculte

 

 

La Loi dit : les terres incultes

les terres vierges de moissons

sont à ceux qui les travaillent.

Mais plus que la Loi, les patrons

commandent aux carabiniers.

 

Chez Gaetano, tard le soir,

Il y a zio Antoni, l'anarchiste,

aux yeux trop noirs et trop vifs,

Franciscu, qui ne possède rien,

dit Gesù Cristu Aresti...

Et Cruccueu, avec son moignon.

Ils parlent à voix basse

Certains sur les sièges,

D'autres accroupis.

 

La Loi dit : les terres incultes

les terres vierges de moissons

sont à ceux qui les travaillent.

Mais plus que la Loi, les patrons

commandent aux carabiniers.

 

Les hommes avec leur houe et leur pelle

Les jeunes avec les pancartes et les drapeaux.

les femmes et les enfants, derrière.

Ils sont partis à l'aube.

Les sillons ouvrent la terre,

à la semence de la main de l'homme.

Une terre vierge à en rêver,

trente hectares de reflets rose bleu.

les filles de leurs mains enterrent les semis

 

La Loi dit : les terres incultes

les terres vierges de moissons

sont à ceux qui les travaillent.

Mais plus que la Loi, les patrons

commandent aux carabiniers.

 

Sur trois camions, ils sont arrivés.

Immobiles, rigides, armes pointées.

L'officier s'est avancé :

"Cette terre n'est pas à vous !"

"Nous la travaillons, donc elle est nôtre.

La Loi dit... »

L'officier crie :

"La politique ne m'intéresse pas !"

"Cinq minutes pour dégager !"

 

La Loi dit : les terres incultes

les terres vierges de moissons

sont à ceux qui les travaillent.

Mais plus que la Loi, les patrons

commandent aux carabiniers.

 

Gens qui avez à la place du cœur un uniforme,

retournez-vous en chez vous, en paix !"

dit le vieux au bâton planté dans la terre.

L'officier a fait signe d'avancer.

Zia Clara est tombée.

Zio Antoni est tombé.

Gésù Cristu Aresti est tombé.

À treize ans, Giorgio est tombé.

Les survivants ont fui en hurlant.

 

La Loi dit : les terres incultes

les terres vierges de moissons

sont à ceux qui les travaillent.

Mais plus que la Loi, les patrons

commandent aux carabiniers.

 

Morts, blessés et drapeaux rouges,

Ravalant la peur, les femmes devant

ils retournent. Immédiatement.

On ne laisse pas les morts à terre;

Ni les blessés, seuls, à pleurer,

de rage et de douleur.

On n'abandonne jamais personne,

ni les outils, ni les drapeaux

Jamais rien, même des lambeaux rouges…

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