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25 août 2008 1 25 /08 /août /2008 22:42

C'est marrant, nous sommes assis ici, dit Mârco Valdo M.I.. Enfin, je veux dire, je suis assis ici et toi à mes côtés, tu es debout sur tes quatre pieds. Tu aurais d'ailleurs du mal, je crois bien, à t'asseoir.

 

Les chaises ne sont pas faites pour les ânes, répond Lucien l'âne philosophe, d'un ton sentencieux.

 

Donc, mon cher Lucien, dit Mârco Valdo M.I., un âne aurait bien du mal à s'asseoir sur une chaise et une fois assis, s'il y arrive, il ne manquerait pas de tomber.

 

Évidemment, dit Lucien l'âne aux pieds noirs comme les cendres de l'Etna, raison pour laquelle on les appelle des pieds etniques. Non seulement, ils sont d'un noir d'encre,on dirait de la lave pure mais en plus, regarde mes jolis sabots, ils sont d'une solidité proprement volcanique. Évidemment, dit l'âne, que mes pieds sont etniques et j'en suis fier. Celui qui n'a pas des pieds etniques devrait voir comme les miens sont beaux sous le soleil exactement. Allons, Mârco Valdo M.I., dis-moi honnêtement, as-tu déjà vu de plus beaux pieds que mes pieds etniques ? Et en plus, j'en ai quatre. Ce n'est pas négligeable.

 

Écoute-moi bien, Lucien, mon très cher ami, tes pieds sont la première merveille du monde, surtout quand ils sont mouillés et qu'ils s'irisent sous le soleil. J'aime beaucoup tes pieds, sauf ton respect, je ne pourrais faire pareille déclaration à propos d'autres parties de ta personne, si tu vois ce que je veux dire. J'admets tout de suite que ces autres parties peuvent être aussi etniques que tes pieds, mais il y a des limites à mes laudations.

 

Écoute, Mârco Valdo M.I., arrête de te jouer de mes pieds, tout etniques qu'ils soient, ce sont quand même mes pieds et ils ont droit au respect. Enfin, je préfère que tu parles de mes pieds etniques que de mes pieds noirs, ça fait plus moderne et moins raciste. C'est vrai que vous autres, les humains, vous faites toute une histoire à propos de la couleur extérieure d'une personne ou même d'un animal. Pour moi, qui suis un âne, ça me semble particulièrement idiot. Que vous ne vous sentiez pas à l'aise avec des personnes que vous ne connaissez pas, dont vous ne savez rien et dont l'apparence n'est pas la même que la vôtre, finalement, c'est assez normal et résulte de votre ignorance. C'est explicable et pardonnable. Mais que de là, vous méprisez ces personnes ou que pire encore, vous vous mettiez à les haïr, à les détester au point de les mépriser, de les stigmatiser, de les rejeter ou de les rabaisser... Nous les ânes, on pense que ce n'est pas bien et pour dire les choses plus crûment, que c'est à la fois, parfaitement imbécile et malhonnête. Donc, n'oublie pas de parler avec déférence de mes pieds etniques !

 

Mais, mon bon Lucien, qu'est-ce qu'il te prend ? Je n'ai pas le moins du monde méprisé tes pieds... Tu sais bien que je les trouve très beaux tes pieds et que je n'ai pas l'intention de marcher dessus. Alors... Si tu veux bien, passons à autre chose, ça commence à me casser les miens, toute cette parlotte. On n'est pas là pour se faire engueuler... On est là pour raconter une histoire. Ouvre cette porte et sors les verres qu'on commence.

 

Oui, oui, dit l'âne Lucien en se tortillant comme une ballerine à sa première première. Tu as raison... À propos d'histoire, que vas-tu me raconter aujourd'hui ? Personnellement, si tu n'y vois pas d'inconvénient, j'aimerais bien un peu d'Achtung Banditen ! ; il y a déjà quelques temps qu'on en a touché un mot. On ne peut quand même pas laisser Marco Camenisch tout seul dans sa prison à ruminer dans le vide. Tu dois nous donner de ses nouvelles ou du moins, nous faire connaître un peu de la suite de son livre.

 

En effet, en effet, tu as bien compris le but de la manœuvre. Tu as tellement le pied etnique et marin qu'on se demande volontiers si tu n'as pas servi dans la marine. Note que pour un âne c'est rare, mais on ne sait jamais.

 

Et bien, Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne marin, tu as tapé dans le mille. J'ai servi dans la marine. Celle du grand Turc où j'aidais à carguer les voiles et puis, dans celle de la reine d'Angleterre où j'apprenais aux marins à compter.

 

Là, Lucien mon bon ami, tu galèjes, tu te fous de moi – ce qui n'est rien et en tout cas ne porte pas à conséquence, mais tu te moques de nos lecteurs et là, j'ai beaucoup à redire et eux aussi. Imagine qu'ils ne veuillent plus te voir... Nous serions foutus, tous les deux et même, on ne pourrait plus aider Marco Camenisch et d'autres. Il n'est jamais bon, mon bon, de prendre ses lecteurs pour des cons. Ou alors, tu n'es qu'un jeune blanc bec sortant du cocon ou un vieux barbon, devenu vieux grison. Et il me faudra dire de toi : Le temps ne fait rien à l'affaire, Lucien est con, il est con... Mais? Lucien mon ami, tu comprends bien que je ne pense pas un seul isntant que tu es con... Mais c'était façon de parler... Je disais que tu te moquais de nos lecteurs... Imagine un peu que nous ayons un lecteur qui soit à la fois, marin et anglais... Je sais qu'on est presque le 31, mais ce n'est pas une raison pour moquer les frégates d'Angleterre. Par ailleurs, rien ne t'empêche de tirer un coup ou deux à la santé de qui tu voudras.

 

Ho, ho, ralentis si tu veux bien, Mârco Valdo M.I.. Il n'est pas question de tout ça, mais bien des aventures de Marco Camenisch. Qu'est-il devenu depuis la dernière fois... Je veux dire dans le livre, car dans le temps présent, il doit encore être sous le regard glacé des matons suisses.

 

 




 


 

D'accord, revenons à Marco Camenisch. On l'avait laissé dans la prison de Novara et bien, à ce moment du récit, il y est encore, mon bon Lucien, l'âne aux oreilles de vent et de lumière. Et même si c'est désolant, on l'y maintient de force. Il ne faut jamais oublier que les gens en prison, y sont mis de force. On dirait que c'est une lapalissade et c'en est une assurément, mais elle indique bien un fait fondamental : la prison est un instrument de force appliqué sur celui qu'on y enferme – du moins, comme prisonnier; car on y enferme aussi le gardien et à vie encore lui, mais ce n'est pas là notre souci. Et comment, à ton avis, mon cher Lucien, appelle-t-on une mesure de force ou de coercition appliquée directement sur un être humain – femme ou homme, peu importe ? Je vais te le dire moi : on appelle ça, une torture. En clair et net, les prisons sont des instruments de torture – in se, en soi, de par leur nature-même. Et sais-tu, mon ami Lucien, comment on appelle les gens qui appliquent la torture aux autres ? Des bourreaux ou des tortionnaires... Bof, tu me diras que c'est leur métier et que comme les équarrisseurs équarrissent, les tortionnaires torturent, rien que de plus normal, en effet !

 

Oh, oh, dit l'âne, je n'ai rien dit moi. Mârco Valdo M.I., tu as l'air de m'accuser et de vouloir me faire penser ou dire des choses que je ne pense pas et que ne dirai certainement jamais... Mets-toi bien dans la tête que moi, l'âne aux pieds comme tu voudras, ceux d'Hermès me conviennent bien, lui qui s'en servait pour s'échapper quand bon lui semblait, moi, l'âne, je sais ce que c'est d'être prisonnier, d'être enfermé, d'être roué de coups, d'être, en bref, torturé... et crois-moi, je suis franchement très opposé à toute forme de torture et à tous les tortionnaires. Je les déteste et pire encore pour eux, je les méprise. Dis-moi plutôt la suite du récit de Marco Camenisch.

 

D'accord, mon bon Lucien, j'y viens à l'instant. S'il le faut, je commenterai chemin faisant. Une remarque par texte ou par jour... D'abord, première note, l'apparition des Indiens du Chiapas et du Commandant Marcos, que Camenisch italianise en Marco. Tu vois combien Camenisch est notre contemporain et même du fond de sa prison - celle-ci et les suivantes, il se tient au courant, il saisit les événements, il a une vision à long terme. Je rappelle que nous sommes en 1994, soit il y a quatorze ans et que dès le début de cette insurrection révolutionnaire, Marco Camenisch en perçoit l'importance et la signification.

 

 

 

Corriere della Sera, 3 janvier 1994.

 

Du Mexique – Les paysans indiens du Mexique entrent en guerre contre le gouvernement de Salinas de Gortari. Après avoir mis à fer et à feu, quatre localités du Chiapas, la région touristique aux confins du Guatemala, les rebelles de l’Armée de Libération Emiliano Zapata se sont heurtés aux militaires fédéraux. Selon les premières informations, il y aurait des dizaines de victimes. Par contre, la cinquantaine de touristes italiens qui hier matin, avaient réussi à quitter les hôtels de la zone, sont tous saufs. Les révoltés au moins trente mille Indiens bien armés et épaulés aussi par quelques blancs, ont saccagé les mairies et détruit de nombreux documents officiels, en revendiquant liberté et justice pour leur peuple. Ils sont guidés par le commandant « Marco », un campesino fort cultivé qui parle plusieurs langues.

 

Novara, 4 janvier 1994.

 

Nous sommes déjà avancés dans l’année nouvelle et le « passage » a été exceptionnel, avec une fête prolongée jusqu’à 10 heures du soir, un demi-litre de Chianti et ensuite, à ronfler béatement sur ma couchette avec des bouchons dans les oreilles. Dans les jours suivants, j’ai suivi avec plaisir, et je suis encore, au travers des journaux, l’insurrection au Mexique, qui me stimule au-delà de la seule sympathie.

Cet après-midi, par surprise, l’avocat Sergio Onesti de Milan a fait, à ma grande joie, une visite éclair. Hier, j’ai été comblé de baisers et d’embrassades par Manuela, qui m’a tranquillisé quant à la santé de maman, après sa grippe récente.

 

Ce mois-ci, je suis bibliothécaire et ainsi, je suis préoccupé avec tous ces livres. Je m’y perds et j’aurais besoin de dix fois plus de temps que celui dont je dispose pour être derrière tout. Ouf, ouf, çà me ronge, pauvre foie.

 

 

Regarde aussi dans le texte qui suit combien Marco Camenisch est sensible à l'évolution et aux dangers que certains font courir à l'humanité pour le seul but de gagner de l'argent.

 

Au fait, dit l'âne un peu goguenard en montrant ses dents blanches comme les os du chameau perdus sur le sable dans le désert immense, que feront-ils de ce bel argent une fois qu'ils seront comme le chameau, réduits à un tas d'os ? Pourquoi se fatiguent-ils à courir après un pareil courant d'air ?

Bon, d'accord, tu ne peux pas comprendre, tu es un âne. Ils s'offrent du temps libre pour exister et des objets, des activités et des services pour combler ce temps vide.... Tu comprends ?

 

Non, dit l'âne.

 

Tu pourras voir combien également l'analyse de Marco Camenisch est percutante, notamment pour le maïs et les haricots du Mexique.


 



 


 

 

Novara, 15 février 1994.

 

Grandes activités de traduction de l’allemand. Je veux donner ma contribution, en rappelant que la lutte des paysans et des paysannes du Mexique est pour la condition de base de leur subsistance et par cela-même, de leur existence. Ce sont des communautés qui appartiennent aux quatre-cinquièmes de cette humanité expropriée, qui offre la possibilité du consommisme au soi-disant monde civilisé et développé dont nous faisons partie nous aussi. Ce n’est pas un hasard si le mot « sous-développé » a été inventé en 1945 par le président américain Truman.

La grande promesse de la « révolution verte », par l’industrialisation du secteur agricole, a propagé l’illusion du progrès et de la richesse pour tous. Dans les faits, les seuls à progresser ont été les latifundiaires et les multinationales, avec le monopole des semences et des fertilisants. Cette politique libéraliste avec aussi ses massives expropriations de terre, a détruit les bases vitales des moyens et des petits paysans.

Des millions de paysans ont été dès lors contraints de fuir dans les villes et à acheter au prix fort du maïs et des haricots que depuis le milieu des années 1970, le Mexique a commencé à importer, presque toute sa production (de maïs et de haricots) étant destinée à l’exportation pour payer ses dettes au FMI et à d’autres consortiums bancaires. Dettes causées justement par la « révolution verte ».

On peut comprendre pourquoi, avec l’application de l’accord NAFTA entre le Canada, les Usa et le Mexique composé de lois libéralistes pour faciliter la circulation des marchandises et de l’argent, plus de 2.500 paysans indigènes se sont soulevés en armes, pour fêter l’an nouveau, en conquérant les villes du Chiapas, sans doute l'État le plus déshérité du Mexique. Les Zapatistes insurgés ont entre autres libéré 230 prisonniers, vidant quatre prisons, ils ont détruit trois avions et trois hélicoptères, tandis que dans d’autres États mexicains, il y a eu des actes de sabotage contre des pylônes, des bâtiments administratifs et des casernes militaires.

De ce que je lis (et traduis), plus de 15.000 habitants du Chiapas militent dans les rangs zapatistes et ce mouvement révolutionnaire est présent aussi dans d’autres états mexicains.

L’AZLN (Armée Zapatiste de Libération Nationale) s’est construite lentement en des longues années d’organisation, forte d’un enracinement capillaire dans les communautés de village et de son expérience de sa propre histoire indigène, des luttes et des défaites du passé.

Lors des mobilisations du 29 janvier contre le forum de Davos, dans le canton des Grisons, les représentants des gouvernements et des multinationales, qui de fait dominent la planète, ont été contestés. Malgré que la police avait transformé Davos en place-forte, le cortège de la contestation a réussi à défiler dans la citadelle touristique et le président mexicain Salinas de Gortari, accueilli par le slogan « Salinas assassin ! », s’est enfui ensuite en hélicoptère. J’attends avec impatience de nouvelles informations par d’autres traductions.

 

Et voici, Marco Camenisch qui lève un autre lièvre, l'exploitation éhontée des prisonniers à des fins mercantiles. Il n'y a pas de honte assez grande que pour empêcher l'appétit des petits (ou des grands) profits. Crois-moi, mon cher Lucien, il y a moins de honte à être un âne qu'un humain...

 

Novara, 23 février 1994.

 

Je lis dégoûté sur la revue « Anna » que, pour un million d’Américains, le chic, ce sont les jeans de la marque Prison Blues, confectionnés au pénitencier d’Etat de Pendleton, dans l’Oregon. « Faits dedans pour être portés dehors », affirme la publicité glauque. En Italie aussi, des jeans et des t-shirts provenant du travail des prisonniers sont à la mode. La « WP lavori in corso » les distribue avec le slogan : « ces jeans sont fabriqués par de très mauvais garçons ».

J’invite au boycottage de ces produits, en avançant que l’argument de « celui qui est en prison » est un faux problème. Le problème réel reste l’exploitation esclavagiste à très bas salaires dans les prisons, l’infâme pillage et la désinformation développée effrontément pour des motifs publicitaires. La même urgence de boycottage sélectif vaut pour la population carcérale comme pour les différents produits provenant des autres endroits d’hyperexploitation des personnes, des animaux et la terre.

Le boycottage a une valeur stratégique pour le sabotage du capitalisme et de sa marchandisation, contre le consommisme sélectif destructif. Il a une haute valeur éthique pour la conscience et l’action quotidienne, vers une diminution radicale des marchandises et de la consommation du superflu. Boycotter signifie être moins complices et moins esclaves !

 

Oui, oui, dit Lucien l'âne aux colères froides comme l'hiver austral, Marco Camenisch a raison et il voit clair très tôt, me semble-t-il, il faut boycotter, il suffit en fait de diminuer sa consommation, de réduire ses achats, de dépenser moins et de refuser les produits qui sont faits avec de telles méthodes d'une indignité sans nom...

 

Les journées s’allongent et même le soleil veut s’insurger contre cet hiver froid et sombre. Les dernières heures de lumière sont avalées par la toccata et fugue du voyage. Montagnes, lac, métropoles, plaine et dans la pleine lumière du jour Novara à l’horizon. Nous sommes toujours nous trois. C’est le paquet nourriture – vestiaire qu’Annaberta et Renato veulent apporter chaque fois à Marcello. Pour Marco et son sens fort de l’amitié, c’est plus qu’un camarade de cellule. Il est resté fort frappé par sa solitude digne. C’est que celui qui n’a pas de parents ou d’amis extérieurs, ne peut jamais recevoir un modeste élément de confort. Puis, celui qui est dehors comprend mal la valeur et l’importance de ces petits grands gestes solidaires.

Nous attendons le direct Turin-Milan de 15 heures. Plaine, métropoles, lac et avec la lumière du crépuscule, les montagnes se referment autour de nous. Nous sommes là aussi dans les zones d’une humanité au crépuscule, où l’on ne pense pas aux rebelles en prison.

 

Novara, 25 mars 1994.

 

J’ai traduit du castillan un long texte du sous-commandant Marco, mon homonyme du Chiapas. Ce fut un travail qui m’a captivé et en deux nuits, je l’ai expédié. « Le vent de la rébellion, de la dignité, n’est pas seulement la réponse au vent imposé d’en haut, ce n’est pas seulement une réponse enragée, il porte aussi un nouveau projet, il signifie plus que la destruction d’un système injuste et opposé, il est surtout un espoir, l’espoir que la dignité et la résistance se transformeront en liberté et en dignité ! »

A un certain point, m’est venu l’écœurement en lisant à propos de la montagne. « Ce vent viendra de la montagne, déjà il croît sous nos arbres et conspire pour un monde nouveau, tellement neuf que dans le cœur collectif que l’anime, il n’est qu’une intuition ». J’ai pensé un peu désespéré à nos monts abandonnés par les gens qui ne ressentent plus leur appartenance et qui ne luttent plus pour les défendre. Au Chiapas, ils seront aussi mis à mal, mais ils s’appartiennent et ils veulent aller jusqu’au bout de leurs luttes. Ils ne combattent pas seulement pour leurs racines que, malgré tout, ils tiennent encore. « Quand la tempête sera finie, quand la pluie et le feu laisseront en paix la terre à nouveau, le monde ne sera plus un monde ; mais quelque chose de meilleur. »

 

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