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15 août 2008 5 15 /08 /août /2008 23:36

Mon cher Lucien, aujourd'hui, je vais poursuivre le récit de la visite d'Isnello par Impy. J'espère que depuis hier, tu n'as pas oublié le début. Cette première journée entre les Miss, ces journalistes étazuniens, la grande voiture d'Impy, son arrivée, son retour triomphal dans son village... L'entrée d'Impy à Isnello et celle du Christ à Bruxelles... Enfin, tous ces événements grandioses.

 

 

Mais oui, bien sûr, mon cher Mârco Valdo M.I., dit Lucien l'âne à la mémoire d'éléphant et aux pieds d'âne, je me souviens très bien des Impellitteris, de leur arbre gynécologique... Il a bien fait rire mes amis quand je leur ai raconté, à mon tour, cet épisode. Et tous comptes faits, ce n'est pas si faux...L'arbre de l'homme remonte à travers les femmes... Je me souviens aussi, dit l'âne Lucien en faisant un écart subit et en se retournant violemment pour se mordre sous le ventre du côté gauche (c'est-à-dire du côté gauche de l'âne, donc du côté droit de celui qui regarde l'âne de face ), ce sont encore les taons, les taons sont difficiles, ces temps-ci. Je me souviens, dit l'âne qui a fini de se mordre sous et à l'arrière du ventre, très bien des mouches... et de la place énorme qu'elles occupent dans les cérémonies. C'est bien vu ça. On néglige souvent ces acteurs de la vie quotidienne, tout comme nous. Tu as vu comme on nous a chassés, nous les ânes, qui avons fait la richesse de la Sicile – entre autres. Attends quand ils n'auront plus assez de pétrole...

 




 


A propos de pétrole, dit Mârco Valdo M.I., tu as vu l'espèce de déification ou de sanctification de l'automobile... Actuellement, ce n'est plus tout à fait pareil, mais le caractère sacré reste. C'est une vache à pétrole dans une Inde mécanique en voie de mondialisation. As-tu remarqué cette histoire des Americani ? Ne te rappelle-t-elle rien ?

 

Oui, oui, dit Lucien. Bien sûr qu'elle me rappelle une histoire, une histoire que tu as racontée, avec une chanson... Attends, n'est-ce pas l'histoire du grand-père de ton ami Roland ? Celui-là qui était revenu d'Amérique, après une guerre aussi, riche aussi, et qui a tout gaspillé en un an pour faire du genre dans son village.

 

C'est bien cette histoire-là. Ce phénomène du retour de l'émigrant, devenu émigré, devenu – parfois, pas toujours – immigré est très typique. Mais les émigrés ne sont heureusement pas tous des hâbleurs de cet acabit. Mais dans le cas d'Impy, il faut bien voir qu'il y a une sorte de croisade en cours, celle de la « pax americana »...

 

Oui, dit Lucien l'âne aux yeux noirs comme les mouches, mais ce deuxième jour que va faire Impy, je dis Impy car tout le monde l'appelle ainsi, à Isnello ?

 

Et bien, le barnum continue. Isnello est pour deux jours, un village Potemkine, un village de carton-pâte où le spectacle qui est donné fait appel à toutes les ficelles du métier. En fait, il s'agit d'une séquence de la vaste opération de croisade de confirmation de la civilisation christiano-capitaliste. Je te rappelle qu'on est en 1951, en pleine « guerre froide » et qu'il s'agit d'empêcher l'avènement du communisme, c'est-à-dire d'un monde où les pauvre seraient moins pauvres et les riches moins riches. On est dans une formidable opération de propagande orchestrée par la Démocratie-Chrétienne (avec derrière elle le Vatican). Au fait, il faut bien voir que cette histoire des mouches n'est pas si innocente qu'elle en a l'air. Les mouches en fait, c'est le petit peuple qu'on a chassé, ce sont les animaux qu'ils n'ont pas pu interdire... Car comme tu l'as vu, les autres, on les a chassés. Mais les mouches, c'est la véritable démocratie... Celle qui ne se soucie pas des gens du pouvoir...

 

 

L’apothéose d’Impy

 

La visite d’Impy reprend le lendemain avec la sortie du cortège de la fête séculaire d’Isnello : la « Casazza », une représentation de la Passion ; une sortie exceptionnelle, puisqu’en réalité, même en Sicile, la Passion se fête à Pâques et on est au début de l’automne. On voit donc ainsi que tout est mis en œuvre pour créer un événement, pour attirer l’attention, pour imposer une image. Tout est mis à contribution, on n’hésite même pas à déplacer une cérémonie aussi importante – sur le plan religieux et folklorique – que la Passion. « Tous les paysans en sont les acteurs et ils sont Jésus et Saint Joseph et Marie et Hérode et Pilate et les soldats romains et les Juifs et les apôtres. Celle d'aujourd'hui était la plus extraordinaire de toutes les Casazzes. Cette fois-ci aussi, ils étaient tous acteurs, mais il y avait un protagoniste véritable : après la fuite en Égypte advenue il y a cinquante ans, c'était l'entrée du Christ à Jérusalem . »

 

Tout Isnello est sous le charme du retour de l’enfant du pays, tout Isnello est mobilisé autour de l'Église, comme lieu symbolique du vrai pouvoir, incarnation de la domination éternelle. Carlo Levi raconte à sa manière cette grande cérémonie au cours de laquelle tous, à commencer par les mouches qui se posent sur tout et sur tous sans distinction, viennent faire allégeance au pouvoir religieux – mélange d’intérêts, de croyances, de superstitions et de peurs. « Il était difficile d'entrer à l'église à cause de la grande foule. Il n'y avait pas de quadrupèdes dans la rue, ni ânes, ni chèvres, ni moutons, chassés par le crieur, mais il y avait par contre des mouches, en essaims incalculables, paresseuses et patientes mouches du début de l'automne, triomphatrices glorieuses de tant de batailles et qui entrèrent avec nous dans la belle église du Quinzième, ancienne mosquée, sans doute pour rendre hommage elles aussi au maire et à Dieu en volant par milliers dans l'air empli des notes de l'orgue et en se posant obstinément sur le visage des fidèles, sur les autorités agenouillées, les journalistes américains, les appareils des photographes, les policiers, les motocyclistes casqués et même sur le beau visage prophétique et sur la barbe blanche d'un illustre frère isnellois, Padre Domenico, Général des Capucins, Défenseur du Lien au Tribunal de la Sacra Rota, venu spécialement de Rome. » On remarquera au passage que Carlo Levi rappelle le syncrétisme religieux de la Sicile : l’église, ancienne mosquée. En somme, les religions se suivent, les bâtiments restent. Mais l'Église joue elle aussi sa partie dans la pièce et elle se porte à la hauteur de l’événement, elle soutient et amplifie le mythe. Elle finit par tout récupérer ainsi qu’en témoigne le sermon du prêtre : « Il y a cinquante ans, il entrait ici enfant pour être régénéré dans les eaux baptismales. Qui aurait jamais pensé qu'après cinquante ans, il serait revenu comme maire de la plus grande ville du monde ? Ceci est un miracle de la foi. Que cette foi puisse resplendir au bénéfice de l'Eglise et des Peuples ! » Faire du miracle de la foi le mécanisme central du système électoral newyorkais : on peut difficilement pousser plus loin l’exagération .




 

 

Impy récupéré par l’Eglise, on peut ensuite procéder à sa reconnaissance communale et publique. Cette béatification officielle et publique et pour tout dire, laïque, est évidemment l’occasion de discours et de démonstrations diverses à la commune et dans la maison natale : là aussi, on tire la couverture à soi, on récupère le grand homme. Le pouvoir temporel – essentiellement démocrate chrétien dans cette région d’Italie – revendique sa part du miracle de la foi.

On est en 1951, il s’agit de poursuivre le combat contre le communisme avec les nouveaux alliés et de ce fait, le régime précédent n’est pas vraiment sorti des pensées des dirigeants locaux et même des représentants du Gouvernement. En termes nets, le fascisme et son idéologie restent le fondement des discours officiels. S’adressant à Impy, le représentant du Gouvernement régional ne peut s’empêcher de se référer à l’Impero, à la « culla » (à l’Empire et au berceau mussoliniens) et même, à la race : tous concepts fleurant bon le fascisme le plus pur. Je cite : « Tu as montré, - ajouta-t-il, - ce qu'est le vrai sens de notre Empire et de la domination de notre population, la primauté de sa civilisation. Toi, Sicilien authentique depuis le berceau, Sicilien avec certificat de naissance, tu es un de ces merveilleux colons qui, fendant la mer que tu as aujourd'hui retraversée d'un vol d'aigle, ont fait l'Empire : l'Empire du Travail. Je dois te remercier, cher Vincenzo, au nom de tous, car tous ressentent le triomphe de leur propre race dans ta personne ; et ceci a été possible parce qu’à New York il y a la liberté et il y a l'égalité. »

Aux discours des autorités célébrant les États-Unis d’Amérique et la Sicile, Impy répondit par un apologue propagandiste qui se concluait par : « C'est pourquoi grâce à la démocratie il est toujours possible pour ces garçons qui sont ici d'être demain le maire de Rome ou le chef d'Italie ou le maire de New York comme moi. Voilà la démocratie et la liberté. Je fus baptisé ici et aujourd'hui, je suis le maire de la plus grande ville du monde. Vive la Sicile, vive l'Italie, vive les États-Unis d'Amérique ! » Comme il est coutume de le dire : « No comment ! ».

Après la visite – toujours entouré de la foule et des mouches – à la maison de sa Nativité, après un banquet au couvent, après pareille réception triomphale, l’oncle d’Amérique ne pouvait faire moins que d’offrir un cadeau, de faire des largesses. Et c’est ce qu’il fit. Sans doute, en dessous des espérances, mais quand même. « A ce moment, on annonça que monsieur Impellitteri donnait un demi-million au couvent de sa cousine et un million et demi à la Commune pour construire, selon le conseil du maire d'Isnello, un établissement de douches publiques.

Les dieux, devenus de simples saints tutélaires, devaient quand même bien faire leur devoir de protecteurs et de philanthropes, mais je ne pus m’empêcher d'admirer la divine inutilité du don. Qui prendra jamais une douche dans les douches d'Impy ? Elles seront à coup sûr un intouchable objet d'adoration. » On croirait lire l’histoire de Clochemerle, village du Beaujolais où l’édifice public, posé devant l’entrée de l’église et au centre des événements, n’était autre qu’une double vespasienne. Mais à Clochemerle, l’édicule servit.

 

 

La Nativité d’Impy.

 

Mythe et propagande font bon ménage, toujours et les politiciens, comme les églises, ont besoin de drainer les foules et de s’assurer les bonnes grâces des populations. Il s’agit que le langage du ciel vienne au secours de la domination terrestre et inversement ; il s’agit aussi pour tous les intéressés de servir le mythe et de s’en servir. Servir le mythe, c’est jouer au mieux le rôle qu’on est censé jouer dans la comédie des pouvoirs. Ainsi, le bon Impy, en bon serviteur des pouvoirs qui dominent le monde, tient son rôle à la perfection et plus que certainement, en connaissance de cause et son langage dévoile clairement cette façon de procéder, ce discours paternaliste. Carlo Levi analyse la chose avec un brin d’ironie.

« Je ne sais si monsieur Impellitteri est en anglais un bon orateur ; en sicilien, il fut parfait. Il comprit que ses concitoyens se célébraient eux-mêmes au travers de lui et en quelques mots, il plaça tous les éléments nécessaires à la cristallisation du mythe dans lequel le fils du cordonnier pouvait bien prendre la place du Fils du Charpentier. Il commença en disant qu'il était "allègre" de revenir, comme maire de New York, dans la ville de sa "nativité."

Que ce fût connaissance réduite de l'italien, ou profonde intuition, il dit alors et toujours "nativité" au lieu de "naissance", il accepta ainsi sans s'en apercevoir le monde de la fable et il s'y enfonça définitivement. Il parla de sa "dame", de ses "papa et mama" ; il dit : "Je suis le fils d'un pauvre “chausseur” qui quitta Isnello sans un sou en poche avec six fils mâles et ensuite, une fille féminine est arrivée ; ici ils étaient tous masculins et en Amérique, féminine. »

 

Les dessous italiens.

 

L’apologie du sentiment national sicilien, de l’alliance avec les États-Unis, la mise en avant de l'Église, la présence sur place des représentants de la Démocratie chrétienne et notamment d’une secrétaire d'État sont à mettre en perspective par rapport à la situation en Italie (et dans le monde) à l’époque. Nous sommes dans le début des années cinquante. La question qui doit être posée est : qu’est-ce que cela peut bien signifier qu’un maire de Nuova York vienne faire un tel barnum dans un petit village de Sicile, escorté bien entendu de sa cohorte de journalistes. Du point de vue national italien, la D.C. a été portée au pouvoir sous l’influence et avec l’aide des services spéciaux italiens et américains par la liquidation pure et simple du gouvernement issu de la Résistance, gouvernement dirigé par un homme de grande qualité : Ferruccio Parri. Du point de vue international, on est en pleine guerre froide et il s’agit de tout faire pour discréditer et si possible, détruire tout mouvement anticapitaliste dans les pays sous la coupe des États-Unis. C’est l’époque où les États-Unis sont en plein délire maccarthyste ; les États-Unis subissent un véritable terrorisme libéral d'État, ils vivent à l’heure du soupçon et de la délation. Une répression frappe toute idée, toute pensée, toute opinion dite de gauche. On protège les intérêts du capital au détriment des populations. En somme, aux États-Unis comme en Italie, la chasse à la gauche est ouverte. Ce terrorisme libéral est à nouveau en pleine efflorescence ; à l’heure actuelle, en Italie, mais bien évidemment aux États-Unis qui tentent de l’imposer par tous les moyens, y compris les plus brutaux, au reste du monde. Il faut donc réinsérer l’analyse dans la longue lutte des États-Unis contre le reste de la planète pour imposer leur Imperium. Tel est le contexte politique.

C’est dans cette ambiance-là qu’il faut resituer le texte de Carlo Levi pour en distinguer les ressorts cachés. Par exemple, ce fameux concours des Miss est en quelque sorte une parabole, c’est la transposition mutatis mutandis, du système de la concurrence (pierre angulaire de la mythologie du capital) appliqué au marché des esclaves féminines. C’est la foire agricole, avec son concours de la plus belle génisse. Ces fameuses « Miss » sont des créatures exploitées par le système à des fins médiatiques, elles sont une figuration de la comédie du monde, de l’esprit de compétition et du mercantilisme. Ces dames, qu’on peut comparer à celles qui figureront un peu plus tard dans les magazines masculins et plus tard encore, sur tous les écrans – des grands aux petits, ont le même rôle vis-à-vis des messieurs : ces dames servent à satisfaire certains penchants de voyeurisme. C’est la transposition du harem dans l’univers des médias et de la publicité.

 

Les dessous siciliens.

 

Et le récit touche comme incidemment les dessous de la politique sicilienne : « Moi je me trouvai dans l'automobile de la Commune de Palerme, avec les autorités et d'autres Messieurs siciliens. En roulant à travers les étendues nocturnes des “feudi”, le discours tomba sur la mafia. Le plus important des compagnons de voyage, vice-maire je crois de Palerme, me dit : "Vous y croyez à ces blagues ? La mafia n'existe pas, c'est une légende. Il n'y a pas de mafia ; si elle existait ce serait une belle chose, je serais mafieux moi aussi. » Une fois encore : « No comment ! » ; tout le monde aura bien compris que ce galant homme faisait partie de la famille, de cette mafia dont il dit qu’elle n’existe pas. C’est d’ailleurs une habitude, une sorte de coutume ou de réflexe parmi les membres de « l’honorable société » d’affirmer haut et fort qu’elle n’existe pas et qu’en tous cas, ils n’en font pas partie. C’est souvent le cas pour toutes les sociétés, organisations ou associations clandestines, secrètes ou à tout le moins, discrètes. Chacun de ses membres prétend qu’ « il n’en est pas ». C’est évidemment une mesure de prudence et de protection à la fois pour la personne elle-même, pour l’organisation et pour l’ensemble de ses membres. Et Carlo Levi le sait bien, lui qui fut longtemps – pendant vingt ans – un des dirigeants secrets d’une organisation clandestine de lutte contre le fascisme : Giustizia e Libertà et qui dut subir les interrogatoires de la police secrète de Mussolini, l'OVRA.

Et avant de quitter Isnello, Carlo Levi termine ce récit hagiographique, cette vie de saint en braquant un coup de projecteur sur la véritable situation de la population locale. Isnello, comme la Sicile, est un lieu de misère. Carlo Levi rapporte l’histoire de ce paysan d’Isnello qui s’approche et lui dit « Je voudrais un travail pour me tirer d'ici. N'importe quoi. Je me contenterais de … n'importe quoi, pourvu que je me tire de ces lieux. »

 

Voilà, c'est fini, dit Mârco Valdo M.I., mais je voudrais cependant insister sur un aspect de cette lecture, c'est qu'elle est très lacunaire et que bien entendu, le texte de Levi est plus complexe, plus riche, plus foisonnant et que dès lors, mon ami Lucien, comme je te l'ai déjà dit, il serait mieux de lire l'original. Ou alors, une bonne traduction.

 

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