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14 août 2008 4 14 /08 /août /2008 23:29
Tchic, tchac, tchoc...


Quoi, quoi, qu'est-ce que c'est ?


Tchic, tchac, tchoc ...

 

Quoi, quoi, qu'est-ce que c'est ?, dit Mârco Valdo M.I. . Qui vient là ? Ah, c'est toi, Lucien... Mais quel est ce bruit ?

 

Ce sont mes pieds, dit Lucien l'âne en contemplant ses quatre pieds, je les traînais pour te faire une farce et ça a marché... C'est le cas de le dire.

 

On peut bien le dire, tu m'as eu. Ce n'est pas que j'étais inquiet, j'étais intrigué...

Tchic, tchac, tchoc... Pour moi, ça n'avait aucun sens particulier. En fait, je ne comprenais pas de quoi il pouvait bien s'agir ...

 

Tchic, tchac, tchoc... Tu as raison, dit Lucien en re-regardant ses pieds d'un air intrigué, comment peuvent-ils bien faire pareil bruit ? Ce n'est pas un bruit de pieds ça, Tchic, tchac, tchoc... Tu vois, j'essaie encore une fois et on passe à autre chose : Tchic, tchac, tchoc...

 

Non, vraiment, tu as raison, ce n'est pas un bruit de pieds, dit Mârco Valdo M.I. . Ou alors avec des pantoufles charentaises usées sur un vieux revêtement ciré au fond d'un couloir sombre d'une ancienne bâtisse et en plus, quelqu'un qui traîne la jambe... Ce ne pouvait en aucun cas être un bruit de pieds d'âne. Mais, restons-en là, si tu veux bien...

 

Oui, je suis d'accord. La plaisanterie a assez duré. Que vas-tu me raconter ? , dit l'âne en frémissant de toute la peau de son ventre.

 

Ce que je vais te raconter, je l'ai déjà raconté bien souvent, car c'est un récit de Carlo Levi que bien entendu, j'ai traduit pour tes pauvres oreilles d'âne, et d'ailleurs, je ne fais que raconter le récit à ma manière et en le commentant un peu. En fait, je fais le même travail que faisaient ces héros de la culture populaire qui faisaient (peut-être en font-ils encore...) de la lecture vivante. Le paradoxe évidemment, c'est que je fais de la lecture vivante écrite. Puisque je te parle par écrit... Enfin, passons. Cependant, es-tu d'accord d'entendre l'histoire de la visite du Maire de Nuova Iork à Isnello en Sicile, où il était né un demi-siècle plus tôt. Si oui, on y va. Mais je te préviens, on en a pour deux jours... Car la visite dure deux jours...Une dernière chose, pour qu'on s'y retrouve, je mettrai en jaune le récit de Carlo Levi – ce sont des citations, longues parfois, mais des citations et disons dans une autre couleur, mon remplissage. J'insiste sur le mot remplissage... De fait, il serait mieux de lire le texte de Carlo Levi « en direct », mais pour l'instant, pour le public, il n'existe qu'en italien, quand on le trouve. Pour ta gouverne, c'est une partie du livre intitulé : Le Parole sono pietre, dont je t'ai déjà parlé par ma chanson léviane sur la mort de Salvatore Carnevale, qui s'intitulait Salvamort.

 

Mais enfin, une histoire comme celle-là et de Carlo Levi en plus, mais j'applaudis des quatre pieds... Vas-y !

 

 




 


 

 

Tout commence dans un avion qui va de Rome à Palerme dans lequel on trouve forcément nos héros – Carlo Levi et il signore Impellitteri, maire de New York, mais aussi les Miss qui s'en vont concourir pour le titre de Miss Europe à Palerme. Et avec Carlo Levi, ça commence fort :

D’une part, il dénonce le côté factice de toute cette comédie des Miss et il y associe étroitement le voyage du maire de New York, Mr Impellitteri, sicilien d’origine, qui voyage dans le même avion. Carlo Levi met au jour tout le tralala que les politiques, les gens du pouvoir et ceux d’argent organisent pour justifier leur importance dans le monde. A quoi peuvent bien rimer en effet ces concours où l’on traite les jeunes femmes comme des génisses d’un concours agricole, si ce n’est à meubler de frivolité le monde de l’apparence et du vide mondain. Carlo Levi ne fait pas partie de ces gens-là et il ne veut pas en faire partie : ni des gens du pouvoir, ni de leur (basse-) cour.

« Du champ d’aviation de Bocca di Falco, nous fûmes tous transportés vers un grand hôtel du début du siècle, mélange de mauresque et de Liberty, où attendaient d'autres photographes, d'autres journalistes, d'autres autorités, d'autres Impellitteris. Le maire fut tout de suite entraîné dans la farandole d'une journée de réceptions officielles … »

 

Mais Carlo Levi ne peut échapper totalement à la comédie absurde du monde ; il lui faut même en rendre compte. Ainsi, il se retrouve dès l’atterrissage coincé dans une réception haute en couleurs et capturé par la famille des Impellitteris et leurs cousins des Fiorentinos, Vaccas, Cannicis… qui l’ont pris pour un proche collaborateur du célèbre Maire. L’humour n’y perd pas ses droits : un des cousins d’Impellitteri s’empresse autour de Carlo Levi pour lui montrer l’ « arbre gynécologique » de leur famille. Face à une proposition aussi extravagante, on comprend aisément que Carlo Levi se soit rapidement éclipsé, en renvoyant à plus tard l’étude de la généalogie des Impellitteris.

 

 

Impy dans son village.

 

« Le premier récit, celui du retour du maire de New York au pays natal, de sa nativité et de son épiphanie, fut publié, immédiatement après l'événement, à l'automne 1951 ». Le récit de l’arrivée d’Impellitteri dans son village commence par une énorme parodie de marche triomphale. Carlo Levi décrit par le menu la venue ou le retour de l’émigré qui a réussi (tout le symbole), du parvenu au sommet des plus hauts buildings du monde sous la forme d’une « entrée » triomphale, à la manière des triomphes des généraux de Rome. Il y a là quelque chose de l’ironie du tableau de James Ensor intitulé « L’entrée du Christ à Bruxelles ». La venue du sieur Impy – appelons-le Impy, comme le faisaient les Americani d’Isnello – maire de la plus grande ville du pays le plus puissant du monde dans son village natal d’Isnello est présentée par les autorités aux paysans du lieu, aux gens du peuple de ce bourg de quelques milliers d’habitants, comme une aventure fabuleuse, comme un événement proprement mythologique. Ce retour de l’enfant prodigue est devenu une fable : « La Fable de la Naissance et de la Fortune. La Fable de l’Amérique. » Et pour que la fable prenne toute sa dimension, rapporte Carlo Levi, tous ont en quelque sorte joué le jeu, à la perfection : « tous se sont comportés de façon parfaite : les paysans, les messieurs, les autorités, les députés et les députées démocrates-chrétiens, les communistes, les prêtres, les parents et jusqu'aux chèvres et aux ânes et aux chiens et jusqu'aux mouches. »

Les mouches, petites personnes insignifiantes, on le remarquera, sont mises sur le même plan (au sens cinématographique, photographique et pictural) que les chiens, les ânes et les autorités. Pour l’œil qui regarde, l’appareil qui photographie ou qui filme, tous ont le même sens sur l’image, tous ont la même importance : ils font partie de la scène. Du point de vue de l’objectif, le monde est un spectacle où tous les acteurs, quel que soit leur rôle ou la façon dont la société les considère, ont la même importance. Peut-on voir plus égalitairement ? Comme on pourra le constater plus loin, les mouches ont une place exceptionnelle à Isnello : elles sont de toutes les cérémonies, même lorsque tous les autres animaux et une grande partie des humains de la commune sont tenus à l’écart. Les mouches vont accompagner et illustrer le voyage d’Impy à Isnello, comme les abeilles accompagnèrent et illustrèrent les voyages de l’Empereur à travers toute l’Europe.

 

America ! America !

 

Il commence et continue ainsi avec un humour ravageur, du moins pour qui veut bien lire avec attention : « Quand l'automobile du maire de New York, une belle Pontiac grise empruntée pour l'occasion, se fut arrêtée à l'entrée du village d'Isnello et que Monsieur Impellitteri et Madame furent descendus dans le brouhaha des applaudissements et de la fanfare municipale et au milieu de la confusion des carabinieri, des motocyclistes de la suite, des journalistes, des photographes, des curieux, des innombrables cousins, petits cousins et parents, des bourgeois, des paysans, des bergers, des femmes et en somme des 4.000 habitants d'Isnello qui l'attendaient, les gamins du pays s’agglutinèrent autour d’elle, s'appelant l'un l'autre à haute voix, se poussant, se heurtant, jouant des coudes pour la toucher. "Touchons la voiture", criaient-ils, s’exhortant les uns les autres, avec la figure sérieuse de ceux qui font quelque chose d’important, "ainsi nous irons en Amérique. L'automobile était à peine arrivée qu’elle était déjà devenue une relique, une chose sainte et miraculeuse qui, rien qu’à la toucher, aurait eu le pouvoir d'assurer à ces enfants, occupés au rite improvisé, le plus vrai des Paradis, le Paradis Américain tant rêvé. La voiture resta là, immobile, pendant toute la journée. Des milliers de mains d'enfants révérencieuses la touchèrent, des milliers d'yeux noirs grands ouverts la regardèrent avec passion et espérance.»

 

 




 


 

 

En somme, le rêve américain, le rêve du paradis américain. Ce rêve d’une accession à la richesse, ce parcours chaotique vers les terres de la réussite qui a déçu tant d’hommes, qui en a détruit tellement, est toujours aussi vivace. L’Amérique misérable des émigrants est sans doute le passage obligé, mais nul doute que le rêveur abordera finalement un jour ces rivages merveilleux que l’on voit au cinéma. America ! America ! Impy est l’incarnation de ce rêve, non seulement l’incarnation symbolique, mais la preuve vivante du miracle. Impy est l’arbre qui dissimule la forêt de tous ceux que ce rêve insensé a écrasés.

Si Carlo Levi est d’une ironie mordante à l’égard des puissants, des autorités, il est d’une grande tendresse à l’égard des gens du petit peuple, des déshérités. On verra que tout son récit n’est pas aussi innocent qu’on peut le croire : il montre à l’Italie comment elle traite les gens du Sud, exactement de la même manière que sont traités à l’époque les populations des colonies. La venue d’Impy, maire de New York, dans son village natal, est encadrée par les personnalités qui viennent se montrer en compagnie  de l’Americano qui a réussi, une sorte de mythe ambulant, une figure emblématique de l’aventure capitaliste – America ! America ! : de l’évêque et sa cour aux inévitables politiciens, toutes les autorités s’empressent de se montrer ; il s’agit d’occuper le terrain.  Il y a là quelque chose d’adulatoire qui rappelle les voyages de Baudouin au Congo belge.

 

Isnello existe.

 

Mais cependant, Carlo Levi ne parle pas que des puissants ; il va voir tout ce qui se passe autour de cet événement, il emmène son lecteur dans le vrai Isnello, celui des paysans pauvres, celui de la misère quotidienne. L’art de Carlo Levi est de mêler dans le récit à la fois la description simple des événements, le commentaire direct ou incident de ces mêmes événements et de donner en même temps en arrière-plan, en contre-champ, en contrepoint, comme en négatif, une vue de la réalité sociale dans laquelle les événements s’inscrivent. Et ce n’est pas un hasard puisque telle était déjà depuis des siècles la technique des peintres qui montraient à l’avant-plan les puissants, les scènes mythiques ou les fables qu’on leur commandait, c’est-à-dire le monde du paraître (au sens strict, exact, profond : l’éternel monde des « m’as-tu vu ? ») et à l’arrière, le monde réel. C’est vrai pour la peinture italienne, c’est vrai pour la peinture allemande, c’est vrai pour la peinture flamande. Carlo Levi n’est pas peintre pour rien. Cette démarche est très perceptible dans sa description du village d’Isnello en dehors des rodomontades officielles. Que dit-il d’Isnello ? On a vu l’entrée du Maire de Nueva York à Isnello ; voici celle de Carlo Levi : « Au fur et à mesure qu'on s'élève, par cette route du circuit des Madonies où les nobles siciliens aiment se tuer dans des courses d'automobiles, la nature prend l'aspect sérieux, noble et désolé de l'Italie intérieure, de l'Italie des paysans… Après Collesano, on s'enfonce dans un défilé de montagne entre les hautes parois des Madonies et on monte jusqu'à un virage où apparaît au loin le village d'Isnello. Un troupeau de brebis encombre la route avec les bergers et les chiens. Une vieille passe en portant un fagot. Sur le voile noir qui lui couvre la tête, sur son dos, sur sa robe, est posée une innombrable foule de mouches qui se font porter, immobiles et tranquilles, par elle. En regardant le village de là, les images familières d'un petit village lucanien me revenaient aux yeux. Isnello y ressemble : quoiqu’il soit plus grand, moins pauvre, plus propre. C'est un village de bergers, de paysans, de minuscules propriétaires d'une terre divisée en fractions microscopiques, d'artisans dont l'art est désormais contraint à la décadence, mais qui se rappellent les âges d'or où on faisait de splendides dentelles, on fondait des cloches, on tannait les peaux et on soufflait le verre. Encore aujourd'hui les trois parties du village se nomment Verrerie, Fonderie et Tannerie. »

Comme on le voit, avec Carlo Levi, on surmonte l’événementiel, l’anecdotique, le ponctuel pour atteindre à l’essentiel, à la mise en perspective historique et sociale. Et il conclut : « Ce village (comme tous les autres) n'a eu jusqu'à présent d'autre histoire que préhistorique. Le temps y est passé sans autres événements que le changement des seigneurs féodaux, Sarrasins, Aragonais, Bourbons, Princes de Santa Colomba et Comtes d'Isnello… »

 

Les journalistes américains.

 

Puis le retour à l’actualité : les journalistes américains, plus précisément, étasuniens, qui ont débarqué à Isnello comme en pays conquis avec la même suffisance, le même sans-gêne, la même arrogance, la même brutalité, la même inconscience que partout. Les journalistes américains (sauf exceptions, et heureusement il y en a – parfois) se comportent toujours comme s’ils participaient d’une race supérieure, d’un monde – et pour eux, cela va de soi - dont on ne met pas en cause l’importance et la primauté ; ils ne pourraient imaginer qu’on puisse penser autrement : à leurs yeux, la chose n’est même pas pensable. Et le simple fait de supposer que cette primauté des États-Unis n’est pas aussi absolue qu’ils l’imaginent et qu’ils l’expriment en écrasant les autres, est considéré comme une marque d’hostilité. En fait, pour eux, pour ces reporters étasuniens, Isnello n’existe pas vraiment, ou en tout cas n’a aucune importance, car ce qui compte c’est de parler du Maire Impy, de raconter une histoire aux lecteurs-électeurs newyorkais. Ce n’est sans aucun doute pas la conception que peut avoir le journaliste-écrivain Carlo Levi de sa profession. Il est piquant de noter que ce récit du retour d’Impy au pays natal, pays «de sa nativité et de son épiphanie » fut publié, traduit en anglais, dans la revue étasunienne « The Reporter ». Il dut plaire au Maire de New York qui remercia l’éditeur et même en fit commander une centaine d’exemplaires qu’il distribua à ses amis.

 

Impy loge à Palerme

 

A la fin de sa journée de visite, Impy rentre à Palerme, car il n’y a pas à Isnello de lieu capable de l’accueillir, lui et sa suite. Comme il se doit, Carlo Levi suit le mouvement et il retrouve tout ce beau monde dans le grand hôtel à l’architecture mauresque de Palerme, où se déroule le concours de Miss Europe. « Dans le jardin de l'hôtel maure, à la lumière des projecteurs, défilaient à moitié nues, comme des grenouilles roses, devant le maire de New York, les sept pauvres Miss, sous les yeux affamés et voraces de la noblesse palermitaine » : Splendeurs et Misères des Miss, les deux faces du spectacle. On peut voir toute l’estime que l’homme Carlo Levi portait à ce genre de concours de Miss, combien il appréciait la façon dont ces jeunes femmes étaient et sont toujours traitées et combien il appréciait les imaginations lubriques de la classe dominante. On sent bien que cette critique ne vise pas seulement la « noblesse palermitaine », dont on connaît depuis le Guépard l’état de déliquescence. On devine que la dénonciation léviane a une portée plus générale et vise pareils gens et pareils événements partout dans le monde, partout dans le temps. Carlo Levi est à sa manière un moraliste. On remarquera l’art et le talent de cet écrivain qui en une phrase dresse un tel tableau, raconte toute une histoire, recrée toute une scène et fait surgir une autre conception du monde.

 

 

 

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