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12 août 2008 2 12 /08 /août /2008 23:27

Et si on reparlait de Marco Camenisch, ça fait un petit temps qu'on l'a abandonné dans sa nouvelle prison de Novara... Qu'en penses-tu, Lucien mon ami l'âne aux pieds d'Hermès et aux dents d'albâtre (mais non pas , d'Al Babator...), dit Mârco Valdo M.I...

 

Ce n'est pas là une mauvaise idée, dit l'âne en secouant la tête en signe confirmatif. C'est vrai, on finissait par le perdre un peu de vue et il importe qu'il soit là souvent, car je crois bien que son histoire est longue et de plus, je la crois fort intéressante. Bien sûr, on peut toujours passer son temps à regarder des gens nager en petite culotte ou des demoiselles s'envoyer en l'air au bout d'un bâton... Il paraît qu'il y en a que ça amuse... Drôles d'humains ne trouves-tu pas, Mârco Valdo M.I. ?

 

Oui, sans doute, mais ils sont nombreux, tu sais... Et vous les ânes, vous ne vous intéressez pas à ces somptuosités olympiques, vous ne trouvez pas ça passionnant..., demande Mârco Valdo M.I..

 

Bof, non ! Mais il est vrai que nous nous sommes des ânes, ne l'oublie pas !, dit l'âne en levant la tête pour tendre son cou et pousser un immense braiment.... HIIIIIHAAANNNN

  

Du calme, du calme, tu vas déranger les passionnés de petites culottes natatoires et les voyeurs de demoiselles sauteuses, dit Mârco Valdo M.I. en riant aux éclats. Bon, j'en reviens à mon histoire d'Achtung Banditen ! Tu te souviens, enfin, peut-être, que nous avions laissé Marco Camenisch à la prison de Novara au début de juin 1993. Il y a à peu près quinze ans jour pour jour. Je te signale à ce propos qu'il y est toujours en prison et qu'il conviendrait quand même qu'on le libère...

 

Oh, oui, dit l'âne aux yeux noirs comme le diamant de la plus profonde des mines d'Afrique australe. Je pense bien qu'il serait plus que temps de le libérer... Nous les ânes, on ne ferait jamais un tel destin à un d'entre nous. Vous êtes bizarres les humains. Je trouvais déjà étrange votre manie de mettre les animaux en cage, de les enfermer dans des soi-disant parcs ou jardins zoologiques qui ne sont rien d'autres que des prisons... Mais voilà que vous le faites aussi avec d'autres humains... C'est proprement renversant. J'essaie de comprendre jusqu'où la cruauté envers des êtres vivants peut aller. Si je me souviens bien la dernière fois, ils avaient torturé le prisonnier Salvatore Cirincione... Que va-t-il se passer maintenant ?


 


 

Et bien, dit Mârco Valdo M.I., je vais te faire connaître une nouvelle fois un de ces récits un peu enchevêtré, une sorte d'enchâssement de discours, que je vais scinder pour toi, de sorte que tu voies bien qui parle et de quoi il cause et qui il est, le causeur. Je vais donc intervenir un peu plus qu'à l'habitude dans le récit.

 

Mais, dit l'âne aux muscles d'airain en tournant brusquement la tête pour mordre dans sa cuisse gauche, ce sont les taons, le temps est lourd, les temps sont difficiles. Mais, mon ami Mârco Valdo M.I., j'aime bien t'entendre toi et tes explications, elles-mêmes assez alambiquées, ça me change des actualités. Et puis, j'apprends plein de mots nouveaux, je me forme en quelque sorte... C'est très bien vu chez les humains de se former...

 

Bon, me voilà rassuré. Je commence. Le premier qui cause ici, c'est Marco Camenisch, qui arrive dans une prison où il y a des prisonniers politiques et qui d'ailleurs, se revendiquent comme tels. C'est important de faire la distinction. D'ailleurs, même les nazis l'avaient faite cette distinction entre les différentes sortes de prisonniers. Leur classification était assez élaborée, elle avait ce parfum particulier de la précision germaniquement méticuleuse. Elle distinguait : des prisonniers politiques – en fait, ceux qui n'étaient pas d'accord avec leur régime : petit triangle rouge...

 

Ah, dit subitement Lucien l'âne en levant la queue en signe de triomphe, c'est ça le petit triangle rouge que tu portes sur tes vêtements...

 

Oui, dit Mârco Valdo M.I., c'est le petit triangle rouge des prisonniers politiques... Je le porte pour diverses raisons que voici : la première, c'est que mon père est mort des suites des sévices qu'on lui a infligés car il était prisonnier politique; c'était lui aussi, un de ces « Achtung Banditen ! », un terroriste, comme on dit maintenant des opposants au régime impérial. C'est donc « in memoriam ». Je le porte aussi pour rappeler que derrière les barreaux, il y a aujourd'hui encore des tas de prisonniers politiques, dont certains meurent des sévices ou vont mourir des sévices infligés par le régime. Je dis le régime pour simplifier, mais il y en a plusieurs sortes, mais en finale, c'est toujours la même chose, ça revient toujours au même. Il y a une autre raison, plus subtile sans doute, mais terrible. C'est que je me ressens moi-même comme un prisonnier politique dans ce système. Mais de cela, nous parlerons plus tard. Revenons à la classification nazie : donc, triangle rouge, les prisonniers politiques, triangle vert les droits communs, jaunes, les Juifs, roses les homosexuels, mauves ou violets, les gitans, Roms... Tiens, à ce propos, certains pays recommencent les persécutions contre les Roms et les étrangers... Donc, voici ce que raconte Marco Camenisch :

Novara, 3 juin 1993.

 

J’ai été bien accueilli par les camarades et c’est une notable bouffée d’oxygène de pouvoir parler et vivre avec eux. Evidemment, on a un paquet de choses et de désirs en commun ; puis, ils sont tellement sélectionnés que je rencontre le meilleur de l’humanité tenue en prison depuis les temps de la guérilla diffuse. Personne ne pourra ensuite rencontrer de grandes désillusions car du point de vue des incompatibilités, il y a une grande clarté dès le départ.

Ici, il y a quatre sections. Je suis dans celle où il y en a quatre d’entre eux et peut-être, avec le temps, j’irai dans la section où se trouvent presque tous les camarades. On sent un peu de tirage entre eux en raison de disputes diverses, mais je saurai, avec le temps, je comprendrai et je m’y ferai, en étant même « favorisé » comme « outsider » idéologique.

 

 

  Tu auras remarqué que Marco Camenisch rencontre en prison des "politiques" d'autres opinions que lui; il s'agit essentiellement des militants politiques de gauche que l'Italie enfermait suite à la révolution manquée et à la terrible répression qui s'en est suivie et qui dure encore. Marco Camenisch comme tu le comprends, ne fait partie d'aucun de ces mouvements, comme tu le sais, mon bon ami l'âne Lucien, Marco Camenisch est selon les cas, écologiste radical ou anarchiste... 

Cela dit, le second qui intervient est sans doute Piero Tognoli qui comme tu le sais, aide Marco Camenisch de diverses manières et de ce fait est donc, un suspect de première ligne pour les sbires du régime. On va donc aller voir chez lui ce qui se passe. Chercher des preuves, de quoi ?, nul ne le sait, même pas les perquisitionneurs. Voici le reportage en direct de la descente de ces jeunes gens...

 

 

Le 15 juin est un jour normal comme tant d’autres.

Je pensais jusqu’à 13 h 40. Je sors cinq minutes, le temps de déposer papier et verres dans les bulles appropriées et de retraverser la cour en terre battue, en passant par l’entrée secondaire. Je les trouve dans l’escalier qui mène à mon humble maisonnette à balustrade.

Ils n’ont pas besoin d’être invités et moins encore de présentations. Ils sont tous les sept en uniforme. On se regarde silencieusement pendant quelques secondes.

Ce n’est pas la première perquisition que je subis, mais tant de carabiniers chez moi, je n’en avais jamais eus. Mon habitation est si petite et eux si nombreux qu’une paire doit rester sur la terrasse, à farfouiller les caissettes de bois. Porte et fenêtres sont grand ouvertes et je vois mes voisins qui lorgnent derrière leurs tentures à demi-closes.

Le mandat est signé par le parquet de Massa et il se réfère aux enquêtes relatives aux « nombreux épisodes d’attentats à l’explosif aux structures portantes et aux lignes électriques de l’ENEL, de la fin du printemps 1990 à aujourd’hui ». Ils séquestrent deux timbres, une fronde, deux tracts déjà archivés et un article inédit en solidarité avec Marco. Puis, ils cessent leur harcèlement.

Heureusement que j’ai tapé l’article en double, que le propriétaire de la maison est un type tranquille qui s’occupe de ses affaires et que je suis très bien apprécié de mes voisins. Il reste une mise en scène d’intimidation devant tout l’immeuble. Mitraillette à la main et garde armée à l’entrée principale dès 7 heures du matin.

Le même jour, à Carrare, rue S.Piero, ils ont envahi et perquisitionné l’imprimerie et les maisons adjacentes. Le 20 mai à Lunigiana, ils ont perquisitionné la maison d’Ubaldo et de Manuela.

Le ratissage continue. La solidarité avec Marco tout autant.

 

Tu remarqueras que le simple fait de côtoyer Marco Camenisch ressemble furieusement à un délit et justifie des exactions étatiques et justiciaires. C'est que va arriver à bien des gens qui ont seulement eu l'audace de faire connaître leur désaccord avec les méthodes barbares. Tu te souviens de la classification du libéralisme : quand tout va bien et que tu manges la soupe avec le sourire, c'est le libéralisme doux; à partir du moment où tu fais la grimace et que tu critiques le brouet insipide qu'on te sert chaque jour, on passe insensiblement au libéralisme sec et bien entendu, si tu insistes et que tu fais la mauvaise tête et l'esprit critique, on en vient au libéralisme brut. Bref, pour mieux me faire comprendre des ânes, je dis que si tu n'avales pas la carotte avec le sourire, on t'enfonce le bâton ou on te l'abat sur la tête jusqu'à ce que.... A ce moment, le régime est tellement dur, on est dans le libéralisme aigu, il y en a diverses sortes aussi, regroupées sous le nom générique de fascisme.

Le troisième récit est celui d'une visite à Marco Camenisch par sa maman et son frère Renato qui arrive de Suisse via Milan, où l'attend Piero Tognoli, puis trajet jusque Novara et la prison. D'un côté, la famille qui peut visiter le prisonnier; de l'autre, l'accompagnant qui attend à l'Oasis Verte.

 


 



 


 


Notre voyage s’allonge, mais nous y sommes encore cette fois. Un bref passage sur la ligne Milan – Turin, un autobus depuis la gare et nous y voilà. Nous entrons décidés comme les trois mousquetaires dans le minuscule hall.

Le gardien-bureaucrate de la réception a une face qui appelle les gifles rien qu’à la regarder. Un de ces maniaques qui contrôlent même les poils dans les œufs. Il ne comprend pas tout de suite qu’Annaberta et Renato viennent de la République helvétique. Ils ne peuvent donc pas avoir une carte d’identité italienne. Il s’éternise. Ensuite, il voudrait aussi mes papiers, mais moi, pourtant, je ne suis qu’un simple accompagnant. Je les laisse sur le seuil du cylindre qui sert de détecteur de métal pour les personnes et les paquets de vivres et je commence mon attente.

Un jardinet public avec quatre arbres et deux bancs est encaissé entre la prison e un quartier périphérique de maisons populaires, une petite ville et les habituelles autos stationnées de chaque côté de la rue. Je découvre l’Oasis Verte, une pizzeria à deux pas, et la ville qui se tarit au sud en se confondant avec les prés et les champs.


 



Je reviens au banc et je feuillette Hrabal, qui avec sa Prague magique me tient agréablement compagnie. Il est triste d’abandonner par moments sa lecture et de capter une image de fermières occupées à battre leurs tapis aux balcons. Il est douloureux de toucher du regard l’indifférence de ceux qui vivent ainsi tranquillement au contact étroit de ce lieu de souffrance.

 

Et finalement (pour aujourd'hui), le récit reprend avec quelques réflexions de Marco Camenisch sur les relations entre prisonniers et face au système et à ses sbires. Ceux que Marco Camenisch au nom de tous les prisonniers du monde appelle « l'ennemi commun ».

 

Novara, 26 juin 1993.

 

On ne peut pas en prison se permettre les mêmes niveaux d’intrigues idéologiques ou de controverses futiles si chères souvent aux milieux politiques de l’extérieur. Comme prisonniers de gauche, de droite ou simplement communs, nous sommes tous sur la même barque de l’anéantissement systématique. Même si on n’est pas intéressé à lutter contre un ennemi commun en compagnie de quelqu’un qui nous est incompatible et ennemi, dans une telle situation extrême, on ne peut exclure des rapports solidaires et cordiaux.

En prison, un « brave gars », un « ami » est celui qui ne trahit pas et qui ne collabore pas avec l’institution, qui est réellement solidaire et bien éduqué avec son camarade de détention, qui, en un certain sens, est une peine de mort diluée dans des temps fort longs. Totalement à la merci de l’ennemi commun.

...

A San Vittore, deux « simulateurs » sont morts de problèmes cardiaques... Un à l’intérieur et l’autre dans le fourgon cellulaire durant son transfert à Reggio di Calabria, avec l’assentiment des « médecins ».

A moi, ils me le font payer par de petites provocations quotidiennes. Par exemple, le directeur ne m’a pas donné les deux heures supplémentaires de parloir, qu’on concède à tous et qu’on retire périodiquement pour des raisons disciplinaires. « On n’est pas dans les conditions », m’a-t-on répondu. Administration normale. Les comptes se règlent.

 

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